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Full text of "La Science sociale : suivant la méthode d'observation"

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in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/lasciencesociale32soci 


LA 


SCIENCE  SOCIALE 


SUIVANT   LA  MÉTHODE  D'OBSERVATION 


Directeur  :  M.  EDMOND    DEMOLINS 


16'  Année.  —  Tome  XXXII 


PARIS 

BUREAUX     DE     LA    EEVUE 

LIBRAIRIE    DE    FIRMIN-DIDOT    ET   C 

IMPRIMEURS    DE   l'iXSTITCT,    RUE   JACOB,    oG. 

1901 


TTPOCJRAPHIK   KlRMIK-niDOT  ET  C".  —   l'AHIS. 


QUESTIONS    DU   JOUR 


LE  clei{(;é  catholique 

ET  LA  FOKMATION  INTELLECTLI-LLi:  EN  AMÉKIOUE 


A  une  époque  aussi  <•  intellectuelle  •>  que  la  nôtre,  ou  ne  peut 
pas  s'acquitter  dignement  des  fonctions  du  culte,  si  Ton  n'est  en 
même  temps  capable  de  très  bien  instruire  les  fidèles.  Rien  ne 
servira  au  prêtre  de  se  parer  de  riches  et  symboliques  ornements , 
dans  un  temple  majestueux,  devant  des  autels  de  marbre,  au 
milieu  d'une  musique  solennelle,  dans  le  mystère  du  demi-jour 
et  d'une  sorte  de  lumière  d'au  delà,  si,  lorsqu'il  ouvre  la  bouche, 
ses  paroles  ne  sont  que  l'écho  d'un  esprit  vide  et  inculte.  Volon- 
tiers les  ennemis  de  la  foi  s'inclineraient  devant  la  poésie  de 
notre  culte  et  viendraient  chercher  dans  nos  églises  cette  conso- 
lation, cette  élévation  d'idées  et  de  sentiments  qu'inspire  toujours 
la  présence  du  sublime  et  de  l'indéfini  :  ils  se  contenteraient  de 
nous  entendre  déclarer  que  tout  cela  n'est  que  de  la  poésie,  une 
poésie  belle  et  bienfaisante  comme  tout  ce  qui  touche  à  l'art. 
L'esprit  actuel  me  semble  de  plus  en  plus  disposé  à  nous  recon- 

(i;  -M.  labbé  Féli\  Klein,  professeur  à  llustitut  catholique  de  Paris,  vient  de  pu- 
blier chez  Lethielleux  1 10.  rue  Casselte,  Paris  ,  un  remarquable  volume  où,  sous  le 
titre  A! Opportunité,  il  a  réuni,  en  les  faisant  précéder  d'une  élégante  et  instruclive 
notice,  plusieurs  discours  de  M-^^'  Spalding,  évèque  de  Péoria  iIllinois\  une  des  figures 
les  plus  saillantes  de  l'épiscopal  américain  à  notre  époque.  Les  pages  que  l'on  va  lire 
sont  empruntées  à  ce  volume,  dont  M.  l'abbé  Klein  a  bien  voulu  nous  communii[uer 
les  bonnes  feuilles.  Nos  lecteurs  y  retrouveront  avec  plaisir  des  idées  tout  à  fait  cou- 
formes  aux  conclusions  de  la  Science  Sociale. 


J 


r»  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

naître  toutes  sortes  de  mérites,   sauf  la  possession  de  la  vérité 
intellectuelle. 

L'Église  catholique,  on  en  tombe  d'accord,  est  une  puissance 
merveilleuse;  ses  triomphes  ont  été  si  durables  et  si  surprenants 
que,  seuls,  les  ignorants  ou  les  insensés  peuvent  la  croire  près  de 
disparaître;  elle  a  converti  le  monde  païen,   sauvé  le   christia- 
nisme à  la  chute  de  Rome  ;  elle  a  refréné  la  férocité  des  barbares, 
protégé  la  faiblesse  et  encouragé  le  travail;  elle  nous  a  conservé 
les  classiques;  elle  a  maintenu  l'unité  et  la  sainteté  du  mariage, 
défendu  la  pureté  et  la  dignité  de  la  femme,  épousé  la  cause  de 
l'opprimé,  proclamé  à  une  époque  d'ignorance  et  d'anarchie  la 
suprématie  du  droit  et  la  valeur  delà  science.  A  tant  de  signalés 
services  on  peut  ajouter  qu'elle  a  mis  de  l'aisance  et  de  la  déli- 
catesse dans  les  rapports  sociaux  des  hommes,  également  éloi- 
gnée de  l'austérité  des  puritains  et  de  la  licence  païenne;  que 
son  goût  de  la  grâce  et  de  la  beauté  ont  fait  d'elle  la  mère  nour- 
ricière des  arts;  que  son  amour  de  la  grandeur  et  de  la  perfec- 
tion lui  ont  fait  produire  des  caractères  immortels  ;  enfin  que 
son  sens  pratique  de  toutes  les  formes  de  la  vie  lui  a  permis  de 
recruter  ses  saints  chez  des  docteurs,  des  apôtres,  des  mystiques, 
des   philanthropes,  des  artistes,  des  poètes,  de§  rois,  des  men- 
diants, des  guerriers,  des  paysans,   des  barbares  et  des  philo- 
sophes. 

Voih'i,  si  je  ne  me  trom[)C,  autant  de  concessions  que  les  incré- 
dules sont  de  plus  en  plus  disposés  à  nous  faire,  et  ils  ne  peuvent 
assez  exprimer  leur  admiration  pour  la  force  et  la  majesté  d'un 
pouvoir,  unique  au  milieu  des  nations  chrétiennes,  qui  remonte 
<\  l'origine  des  grandes  civilisations  aujourd'hui  disparues,  qui 
a  conservé  intacte,  parmi  les  révolutions  sociales  de  vingt  siècles, 
son  unité  organique  et  qui  demeure  aujourd'hui  encore  la  plus 
grande  force  morale  du  monde. 

Mais,  à  travers  tous  ces  hommages,  on  sent  percer  la  convic- 
tion qu'un  si  noble  édifice  est  en  train  de  s'écrouler;  que  le 
monde  de  foi  et  de  pensée  au  milieu  duquel  il  s'élevait  s'est  trans- 
formé en  un  désert  aride,  oiJ  ni  les  fleurs  ne  peuvent  croître  ni  les 
hommes  ne  peuvent  vivre  ;  qu'enfin  le  temple  est  beau  encore,  mais 


LK   f.LERGi:   nATIlOLIOlE.  7 

(lo  l'inutile  et  triste  lieauté  des  ruines.  Il  n'y  a  plus,  va-t-on  ié[)é- 
taiit,  de  ci'oyance  qui  ne  branle,  de  dop^me  qui  ne  soit  mis  en 
doute,  de  tradition  qui  ne  menace  de  disparaître. 

Les  conquêtes  de  l'esprit  humain  dans  le  domaine  de  la  nature 
ont  produit  une  fermentation  de  pensées,  une  activité  intellec- 
tuelle dont  rien  dans  lo  ])assé  no  donnait  l'idée.  Klles  ont  accru 
la  {)uissance  do  l'homme  dans  des  proportions  presque  incroya- 
bles, lui  ont  donné  l'empire  des  terres  et  des  océans;  elles  ont 
mis  {\  sa  portée  des  forces  invraisemblahles  et  découvert  à  ses 
regards  des  perspectives  sans  fin;  elles  l'ont  i)lacé  sur  une  nou- 
velle terre,  sous  de  nouveaux  cieux,  et  ont  projeté  sur  l'histoire 
de  sçt.  race  une  luniiôro  insou[)(;ounée.  iKi  sein  de  cet  immense 
développement,  de  nouvelles  questions,  de  nouvelles  théories, 
de  nouveaux  doutes  se  sont  élevés,  et,  parce  que  nous  avons 
changé  nous-mêmes,  il  semble  (jue  toutes  choses  doivent  avoir 
changé  avec  nous. 

Mais,  comme  à  la  base  de  cha(pie  j)roblème  se  trouve  une  ques- 
ti<m  relig-icnse,  il  est  résulté  de  tout  ce  bouleversement  que  la 
discussion  des  problèmes  philosophiques  et  religieux  est  devenue 
de  nos  jours  une  nécessité  sociale,  et  que  la  critique,  d'une  part, 
les  sciences  physiques,  de  l'autre,  ont  jeté  les  combattants  sur 
un  terrain  mal  connu  où  l  on  est  forcé  de  livrer  bataille  sans 
pouvoir  battre  en  retraite. 

Moins  difficilement  l'on  en  reviendrait  à  la  féodalité  ([u'aux 
anciennes  théories  de  la  nature.  Et  cette  vision  différente  du 
monde  façonne  et  colore  de  façon  nouvelle  notre  pensée  en  théo- 
logie comme  en  toute  autre  science,  si  bien  que  des  vérités  ca- 
chées jusqu'alors  commencent  à  se  faire  jour,  et  que  des  prin- 
cipes connus  depuis  longtemps  trouvent  d'autres  applications. 

Jamais  la  défense  de  la  religion  n'a  réclamé  tant  ni  de  si  émi- 
nentes  qualités  d'esprit.  Les  premiers  apologistes,  qui  faisaient 
contraster  la  pureté  et  la  sublimité  de  la  foi  chrétienne  avec  un 
paganisme  corrompu,  avaient  la  tâche  facile.  Au  moyen  âge,  le 
christianisme  était  à  la  tête  du  mouvement  intellectuel.  La  con- 
troverse que  souleva  le  protestantisme  fut  surtout  biblique  et 
historique;  il  demeura  superficiel  dans  sa  critique.  Les  écoles 


8  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

anticlil'étiennes  du  xviii'  siècle  furent  littéraires  plutôt  que  phi- 
losophiques, et  leurs  objections  ne  sortaient  guère  du  domaine 
politique  et  social.  Dans  toutes  ces  discussions  le  terrain  contesté 
demeurait  bien  défini  et  relativement  restreint.  Quelle  dill'érencc 
avec  le  monde  où  nous  sommes  jetés!  Ces  premiers  explorateurs 
voguaient  sur  des  fleuves  aux  rives  bordées  de  rochers  et  ombra- 
gées de  forêts  vierges,  où  l'on  pouvait  de  temps  en  temps  se  re- 
poser parmi  la  verdure  et  les  fleurs  sauvages,  tandis  qu'aujour- 
d'hui, de  la  barque  de  Pierre,  nous  contemplons,  par  delà  une 
mer  sombre  et  orageuse,  un  monde  inconnu,  dont  les  rivages 
indécis  s'éloignent  devant  nous  à  mesure  ([uc  nous  croyons  ap- 
procher du  port. 

De  môme  qu'au  xii'  siècle  le  cri  de  :  <  Dieu  le  veut!  »  réson- 
nait par  toute  l'Europe  et  lançait  des  milliers  de  chevaliers  en 
armes  à  la  délivrance  du  tombeau  du  Christ,  de  môme  aujour- 
d'hui, du  haut  de  ses  mille  i)efrrois,  la  science  jette  aux  échos  la 
voix  de  ses  clairons;  mais  c'est  pour  enti'ainer  les  hommes  à  l'as- 
saut des  croyances  divines,  c'est  pour  renouveler  sur  terre  les 
combats  primitifs  que  l'esprit  du  mal  osa  livrer  contre  Dieu  jus- 
que dans  les  plaines  célestes.  Et  comme,  suivant  Texpression  du 
poète,  celui-là  se  rit  des  coups  qui  n'a  jamais  re(;u  de  blessure, 
ainsi  l'on  voit,  dans  cette  bataille,  les  moins  savants  afticher  le 
plus  d'audace.  Ce  n'est  pas  à  dire,  sans  doute,  (|ue  ces  difticultés 
doivent  ébranler  notre  conviction,  que  ces  objections  ne  puis- 
sent être  réfutées,  qu'il  soit  nécessaire  de  répondre  à  toutes  les 
hypothèses  qui  se  dissipent  aussitôt  produites,  (|u'il  faille  attacher 
grande  importance  à  des  conclusions  mal  déduites.  On  perd  son 
temps  à  instruire  des  esprits  incapables  de  voir  clair  ni  de  se 
fixer  à  des  notions  justes.  Mais  le  champ  d'attaque  contre  la  reli- 
gion a  pris  tant  d'étendue,  le  chaos  de  pensées  au  milieu  duquel 
les  spéculations  et  les  découvertes  nouvelh^s  ont  jeté  l'esprit  de 
l'honuiie,  même  instruit,  est  si  étourdissant,  les  méthodes  desti- 
nées à  établir  le  vrai  sont  si  embrouillantes  et  si  mal  appliquées, 
l'acharnement  de  la  multitude  à  discuter  des  problèmes  laissés 
jusqu'ici  aux  seuls  philosophes  est  si  stupéfiant,  que  ceux  qui 
comprennent   le    mieux  l'état   moral  du  monde  moderne  et  la 


LE   CLEHUÉ   CATHiiUOLE.  !> 

• 

vérital)le  posilion  des  conlroverses  religieuses.  |)liil()SO[)lii(|ues  et 
scientiliijues.  hésitent  à  entrer  ni  lutte  sur  un  rlianip  de  l>ataillt> 
qui  chantre  constamment,  et  où  l'on  ne  peut,  en  mettant  les 
choses  au  mieux,  rempoi-ter  que  des  victoires  partielles  et  qui 
conduisent  à  de  nouveaux  eontlits. 

Il  convient  aussi  de  se  ra[)peler  ({ue,  dans  l'arène  intellec- 
tuelle,  l'attaque  est  plus  aisée  (jue  la  défense,  l'orateur  ou  Té- 
crivain  le  plus  superticiel  et  le  plus  illogique  pouvant  soule- 
ver des  difficultés  que  le  plus  profond  penseur  aura  peine  à 
résoudre. 

Le  seul  fait  île  notre  caducité  et  de  celle  de  nos  œuvres 
semble  donner  raison  :\  ceux  (pii  rejettent  des  systèmes  de  pen- 
sée et  de  croyance  où  l'on  prétend  à  la  pérennité,  et  notre 
cœur  est  trop  conscient  de  sa  faiblesse  pour  adhérer  sans  etlort  à 
une  Eglise  qui  se  déclare  au-dessus  de  l'erreur  et  de  la  dé- 
faillance. 

N'y  a-t-il  pas.  dans  la  nature,  de  quelque  façon  que  nou> 
l'expliciuions.  une  espèce  de  crainte  et  d  horreur  du  surnaturel, 
semblable  à  l'impression  qu'un  coupable  éprouverait  à  se  trou- 
ver en  face  de  la  conscience  du  genre  humain?  Et  tout  cela  ne 
fait-il  pas  pencher  le  monde  du  cAté  de  ceux  qui  voudraient 
bannir  Dieu  de  l'univers  .' 

Mais,  d'autre  part,  le  cœur  de  l'homme  étant  un  foyer  de 
contradictions,  n'est-il  [)as  vrai  de  dire  aussi  (|u'il  est  naturel- 
lement religieux?  Sa  foi  en  Dieu  n'est  pas  moins  profonde  ni 
moins  ferme  que  sa  foi  au  témoignage  de  ses  sens.  On  me  dii  a 
qu'il  y  a  des  athées  ;  il  y  a  aussi  des  hommes  pour  prétendre  que 
rien  n'est  réel,  qu'il  existe  seulement  des  apparences  et  que  !<' 
monde  n'est  qu'une  idée  aux  mille  formes,  aux  mille  teintes 
différentes,  le  songe  d'un  rêveur  qui  vit  à  peine.  Non  seulement 
nous  croyons  à  l'existence  de  Dieu  et  à  celle  de  l'àme;  mais  tout 
ce  que  nous  aimons,  tout  ce  que  nous  espérons,  tout  ce  qui 
donne  à  la  vie  son  cbarme.  sa  dignité,  sa  sainteté,  est  rempli, 
embaumé  et  illuminé  de  cette  croyance.  Si  les  hommes  pou- 
vaient se  persuader  que  l'inconscience  est  le  commencement  et 
la  fin  de  tout,  quelle  en  serait  la  conséquence?  La  lumière  des 


10  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

cieux  s'évanouirait,  la  plus  haute  foi  de  l'âme  deviendrait  un 
mensonge;  le  pauvre  n'aurait  plus  d'ami,  le  méchant  resterait 
sans  crainte,  et  le  juste  sans  espérance;  le  succès  seul  compte- 
rait, et  le  malheureux  n'aurait  de  reluge  que  dans  la  mort  ;  le 
bien-être  corporeliui-même,  en  sortant  de  l'ordre  moral,  perdrait 
son  charme  humain.  Si  donc,  de  nos  jours,  le  scepticisme  s'é- 
tend de  plus  en  plus,  si  nous  sentons  vaguement  que  la  science 
est  en  voie  déminer  la  religion,  et  les  croyances  les  plus  sacrées 
en  train  de  se  dissoudre,  il  faut  en  chercher  la  cause,  moins 
dans  les  tendances  naturelles  de  l'esprit  et  du  cœur  que  dans 
les  conditions  de  la  société,  dans  une  crise  de  la  pensée  et  dans 
le  déplacement  du  point  de  vue  d'où  les  hommes  avaient  jus- 
(ju'ici  regardé  la  nature. 

La  durée  comme  le  progrès  du  doute,  et  conséquemment  de 
rindifîérence,  sont  attribuables,  pour  une  bonne  part,  à  la  faute 
(ju'ont  commise  les  meilleurs  tenants  du  christianisme  en  se 
laissant  dépasser  depuis  plus  d'un  siècle,  comme  culture  philo- 
sophique et  littéraire,  par  ceux  qui,  ayant  perdu  la  croyance 
au  surnaturel,  cherchent  une  sorte  de  compensation  dans  une 
connaissance  plus  large  et  plus  approfondie  de  la  nature,  dans 
unejouissance  plus  complète  et  plus  délicate  des  chefs-d'œuvre  de 
l'esprit  humain.  De  même  qu'en  toute  discussion  le  plus  habile, 
eût-il  tort,  peut  aisément  triompher  du  plus  fail)le,  de  même, 
à  une  époque  et  dans  un  pays  où  les  non-chrétiens,  tout  au 
moins  les  non-catholiques,  possèdent  la  meilleure  formation  de 
l'esprit,  on  verra  l'opinion  publique  s'éloigner  de  l'Église  et  il 
sera  peu  à  peu  admis  que,  quoi  qu'il  en  soit  du  passé,  elle  a 
fini  son  temps.  Aucun  avantage  extérieur,  si  brillant  qu'il  soit, 
ne  la  sauvera  de  ce  danger.  Que  de  fois  l'histoire  des  nations 
et  des  religions  ne  nous  montre-t-elle  pas  dans  la  pompe  du 
dehors  un  signe  de  décadence  interne!  Komc  libre  se  conten- 
tait d'une  vie  simple;  avec  la  servitude  parurent  les  palais  de 
marbre.  Le  monarque  qui  construisait  Versailles  dressait  aussi 
l'échafaud  où  devait  périr  la  royauté  française.  C'est  ainsi  qu'une 
foi   inoniantc,    comme  le  ^!oleil  (jui  se  couche,  peut  disparaître 


LE   C.LERGÉ   r.ATIIULIQLE.  I  ' 

dans  la  gloire.  I.e  l'oyamne  de  Diou  est  au  dedans  des  Aines; 
de  là  viennent  la  vie  et  la  t'orcc  sans  lesquelles  on  ne  peut  rien 
attendre  ni  du  nombre,  ni  do  la  richesse,  ni  des  édilices  somp- 
tueux, ni  des  rites  solennels.  Nous  ne  pouvons  pas  non  plus 
compter  sur  l'amour  des  hommes,  si  nous  perdons  toute  influence 
sur  leurs  pensées.  On  n'attire  les  hommes  qu'en  s'adressant  par 
l'esprit  au  Cd'ur,  et  le  pouvoir  d'une  mère  est  diminué  de  moi- 
tié (juand  elle  cesse  d'être  intellectuellement  supérieure  à  ses 
enfants.  Comment  donc  la  céleste  mère  des  âmes  conservera-t- 
oile sa  [)lacc  dans  le  monde,  si  ccu.x  (|ui  parlent  en  son  nom 
trouhleut  et  détruisent  par  d'ignorantes  |)aroles  la  divine  har- 
monie de  ses  doctrines? 

Apprenons  à  voir  les  choses  (elles  ({u'elles  sont.  En  face  du 
monde  moderne,  ce  qu'il  y  a  de  plus  nécessaire  au  prêtre  ca- 
tholi(jue,  après  la  vertu,  c'est  la  haute  culture  de  l'esprit,  d'où 
viennent  l'ampleur  des  vues,  l'exactitude  des  idées,  le  clair 
discernement  ilu  rapport  entre  les  diverses  vérités  et  des  limites 
de  la  connaissance  scientifique,  la  souplesse  des  pensées,  la 
grâce  de  l'expression,  la  droiture  et  le  bon  sens.  La  culture 
dont  je  parle  ici  tend  plutôt  à  élargir  l'esprit,  à  lui  donner  de 
la  méthode  qu'à  le  meubler  de  connaissances;  à  développer  des 
aptitudes  que,  faute  de  mieux,  j'appellerai  philosophiques,  plu- 
tôt qu'à  former  des  dogmatistes  profonds,  des  canonistes  érudits 
ou  des  casuistes  subtils.  Elle  fortifie  l'esprit  et  l'aide  à  se  recon- 
naître dans  le  dédale  des  faits,  comme  à  se  garantir  de  la  brume 
des  passions.  Elle  l'amène  à  cette  perfection  d'intelligence  que  le 
cardinal  Newman  a  décrite  ainsi  :  «  Elle  est  la  vision  et  la  com- 
préhension claire,  calme  et  précise  de  toutes  choses,  dans  la  me- 
sure où  un  esprit  fini  peut  les  concevoir,  conservant  à  chacune 
sa  place  et  son  caractère  propres.  Sa  connaissance  de  la  nature  et 
de  l'histoire  lui  donne  une  sorte  de  puissance  prophétique;  sa 
connaissance  de  la  nature  humaine  lui  permet  de  sonder  les 
cœurs;  par  son  absence  d'étroitesse  et  de  préjugés,  elle  a  quel- 
que chose  de  la  charité  surnaturelle  ;  elle  possède  presque  la 
sérénité  de  la  foi,  car  rien  ne  peut  la  surprendre,  et  presque 
la  splendide  beauté  de  la  contemplation  céleste,    tant  elle  est 


12  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

familière  avec  l'ordre  immuable  des  choses  et  avec  riiarmonic 
des  sphères  éternelles.  »  Je  sais  bien  que  c'est  là  de  l'idéal ,  mais 
ceux  qui  ne  croient  à  rien  d'idéal  ne  sont  pas  capables  de  con- 
naître la  réelle  valeur  des  choses. 

Il  est  clair  qu'une  pareille  éducation  tend  vers  un  autre  but 
que  la  simple  acquisition  des  connaissances  utiles.  Elle  suppose 
que  le  savoir  est  bon  en  soi,  quand  même  il  ne  procurerait  ni 
la  richesse,  ni  le  pouvoir,  ni  d'autres  avantages  extérieurs. 
Elle  regarde  l'esprit  comme  l'organe  de  la  vérité,  et  le  façonne 
pour  lui-même,  non  pour  le  préparer  à  l'exercice  d'une  pro- 
fession. Elle  est  donc  essentiellement  libérale,  au  lieu  d'être 
professionnelle.  Elle  tient  à  la  culture  des  facultés  plus  qu'à 
l'érudition;  elle  emploie  la  science  à  faire  avancer  l'esprit,  plu- 
t(M  que  l'esprit  à  augmenter  la  science.  On  peut  être  un  habile 
médeciu,  un  avocat  judicieux,  un  savant  théologien,  et  man- 
quer totalement  de  culture  iiilellectucUe.  Il  est  reconnu  que  les 
hommes  enfermés  dans  leur  profession  ont  souvent  des  vues 
très  étroites.  Leur  pensée,  comme  la  main  de  l'ouvrier,  les 
assujettit  à  leur  travail;  elle  manque  d'ampleur,  de  souplesse, 
d'ouverture,  de  facilité.  Ils  mesurent  toute  vérité  sur  les  lois 
de  leur  art  et  prennent  leurs  procédés  spéciaux  pour  les  seules 
règles  du  raisonnement.  Les  mêmes  défauts  se  rencontrent 
chez  ceux  qui  se  livrent  exclusivement  à  l'étude  des  sciences 
physiques.  Quand  leur  télescope  a  sondé  le  firmament  sans  y 
trouver  Dieu,  ils  en  concluent  que  Dieu  n'existe  pas.  L'àme 
n'apparaissant  pas  sous  leur  microscope,  pour  eux  il  n'y  a  point 
d'Ame;  et,  comme  la  pensée  ne  s'élabore  pas  sans  mouvement 
nerveux,  ils  déclarent  que  c'est  le  cerveau  qui  pense. 

Mais,  s'il  est  à  désirer  que  ceux  qui  sont  chargés  de  l'ensei- 
gnement et  de  la  défense  des  vérités  divines  soient  exempts  d'une 
telle  étroitesse  d'esprit,  on  en  peut  conclure  ({u'il  faut  au  prêtre 
quelque  chose  de  plus  qu'une  éducation  professionnelle,  et  qu'on 
ne  doit  pas  se  contenter  pour  lui  d'une  école  comme  le  sémi- 
naire, où  il  se  prépare  simplement  aux  c<Més  pratiques  de  son 
futur   ministère. 


LK   ».LERi;É    CATIItiLn^HE.  13 

Le  séminaire  a  pour  Init  de  préparer  les  jeunes  gens  A 
rexercice  convenable  des  fonctions  i;énérales  du  sacerdoce,  et  le 
bien  qu'il  a  fait  est  trop  grand  et  trop  manifeste  pour  qu'il  ait 
l)esoin  dapologie.  Mais,  ni  en  Américjue,  ni  ailleurs,  le  séminaire 
nest  proprement  une  école  de  culture  intellectuelle,  et  c'est  une 
illusion  de  s'imaginer  qu'il  le  devienne  jamais.  Sa  mission  est 
d'enseigner  une  certaine  mesure  de  connaissances  profession- 
nelles, de  préparer  ses  élèves  à  remplir  avec  plus  ou  moins 
d'habileté  le  rùle  de  catéchistes,  de  rubricistes  et  de  casuistes. 
Il  est  fait  pour  cela;  s'il  en  résulte  un  progrès  intellectuel,  c'est 
par  surcroit  et  comme  par  accident.  Les  méthodes  du  sémi- 
naire ne  sont  pas  de  celles  qui  ouvrent  l'esprit,  qui  l'élargissent, 
qui  l'assouplissent,  l'aflinent,  lui  donnent  force  et  grâce.  Les 
livres  qu'on  y  met  aux  mains  des  élèves  sont  souvent  écrits  en 
un  style  barbar«>;  les  sujets  y  sont  discutés  avec  sécheresse  et 
mécaniquement;  le  professeur,  tout  à  l'instruction  qu'il  donne, 
ne  se  préoccupe  guère,  parfois,  de  la  manière  dont  il  l'expose, 
ou  bien  encore,  ne  possédant  pas  lui-même  une  réelle  culture 
d'esprit,  il  tient  en  médiocre  estime  l'ampleur  des  vues  et  l'élé- 
gance du  langage;  il  n'y  voit,  si  encore  il  est  bien  disposé,  ([ue 
de  simples   ornements. 

Je  ne  viens  pas  critiquer  le  séminaire,  je  me  borne  à  souli- 
gner ce  fait  évident  qu'il  n'est  pas  une  école  de  culture  intel- 
lectuelle, et  que,  par  conséquent,  la  durée  de  ses  cours  fût-elle 
augmentée  de  cinq,  six,  huit  ou  même  dix  années,  les  élèves 
en  sortiraient  avec  une  formation  professionnelle  plus  complète, 
mais  non  avec  un  esprit  réellement  plus  cultivé.  C'est  moins  ce 
qu'on  sait,  que  la  manière  dont  on  le  sait,  qui  donne  la  mesure 
de  l'intelligence,  de  même  que.  dans  l'ordre  moral,  la  multi- 
plicité des  vertus  importe  moins  que  la  perfection  avec  laquelle  on 
les  pratique.  La  science  n'est  pas  plus  l'éducation  que  ce  qu'on 
mange  n'est  la  nutrition,  et  de  même  qu'avec  un  appétit  féroce 
on  peut  manquer  de  vigueur  et  de  santé,  ainsi  l'on  peut  avoir 
beaucoup  appris  et  manquer  totalement  de  culture  intellec- 
tuelle. Les  connaissances,  entassées  dans  la  mémoire  à  la  ma- 
nière des  enfants,    sont  une  charee  et   une  cause   d'embarras 


14  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

pour  rintclligence,  loin  de  constituer  un  principe  vital  qui 
l'élève,  qui  l'éclairé  et  qui  Tembellisse.  De  toutes  nos  facultés, 
c'est  la  mémoire  qui  est  la  moins  noble  et  qui  se  rapproche  le 
plus  de  l'instinct  animal;  la  grande  aft'aire  n'est  pas,  pour 
l'éducateur  véritable,  de  la  bourrer  de  faits.  Or  c'est,  pour  tout 
bagage,  ou  peu  s'en  faut,  une  mémoire  plus  ou  moins  meublée 
qu'un  jeune  homme  qui  sort  du  collège  apporte  au  séminaire  ; 
comme  je  l'ai  déjà  fait  remarquer,  il  n'y  vient  pas  chercher 
une  méthode  qui  lui  ouvre  l'esprit,  le  rende  capable  de  travail 
personnel,  lui  apprenne  la  meilleure  façon  de  présenter  ses  idées, 
mais  simplement  une  formation  professionnelle  qui  le  mette  à 
même  de  remplir  son  ministère  sacré.  Uien  d'étonnant,  dès  lors, 
à  ce  que  des  prêtres  qui  sont  d'ailleurs  zélés,  pieux,  discrets, 
pleins  d'abnégation  et  de  bon  sens,  possèdent  rarement  cette 
haute  culture  de  l'esprit,  puisque  c'est  à  ITniversilé,  non  pas 
au  séminaire,  qu'on  peut  la  recevoir.  On  ne  saurait  douter  que 
ce  ne  soit  là  un  sérieux  obstacle  au  progrès  du  catholicisme. 

Quoique  désintéressée  en  principe,  l'éducation  supérieure  est, 
pratiquement,  utile  à  tout,  et  rien  comme  elle  ne  prépare 
l'homme  aux  difficultés  de  la  vie.  Elle  lui  permet  de  se  rendre 
aisément  maître  de  n'importe  quelle  question,  de  remplir  avec 
honneur  n'importe  quel  emploi;  elle  lui  assure  en  toute  matière 
la  supériorité  sur  ses  rivaux,  elle  l'élève  au-dessus  des  coups  de 
la  fortune,  et  dans  le  malheur  ou  l'abandon,  elle  lui  reste  pour 
le  consoler,  comme  la  foi,  comme  l'espérance  ou  comme  l'amitié. 
Des  Universités  anglaises,  malgré  leurs  imperfections,  le  car- 
dinal Newman  a  pu  dire  «  qu'à  tout  le  moins  elles  peuvent  être 
fières  de  cette  succession  de  héros,  de  politiques,  d'écrivains  et 
de  philosophes,  d'hommes  remarquables  par  leurs  vertus  natu- 
relles, leur  entente  des  alfaires,  leur  connaissance  de  la  vie, 
leur  siircté  de  jugement  pratique,  et  leur  l)()n  goût  enfin,  qui 
ont  fait  de  l'Angleterre  ce  qu'elle  est,  l'ont  mise  en  état  de 
subjuguer  le  monde  et  de  dominer  les  catholiques  >'. 

Ce  n'est  que  dans  uue  Dniversité  que  toutes  les  sciences  sont 
mises  en  contact  les  unes  avec  les  autres,  (pie  leurs  rappoils 
sont  étabHs  et   que   leur  champ  d'action  se  trouve  déterminé. 


LE   CLERGK    CATIIOLIOUE.  io 

Les  scioucos  iiailirclles  y  sont  limitées  pai*  la  métaphysi(jiie  ;  la 
morale  y  est  étudiée  X  la  lumière  de  l'histoire,  la  langue  et  la 
littérature  au  point  de  vue  ellmologitjue;  la  critique,  (|ui  cher- 
che la  beauté,  non  la  diUomiité,  et  qui,  dans  les  jardins  de 
l'esprit,  récolle  le  miel  en  laissant  le  j)oison,  y  est  appliquée 
à  l'étude  de  l'éloquence  et  de  la  poésie;  la  religion  euliii,  ré- 
pandue sur  tout  le  reste  comme  un  rayon  d'en  haut,  y  jette 
l'ardente  vie  de  la  foi  et  de  l'espérance.  L'esprit  s'habitue  ainsi 
il  comparer  tout  naturellement  les  idées  et  les  vérités  entre  elles, 
et  cet  exercice  le  grandit,  le  fortifie,  l'élartiit,  le  rend  souple, 
sincère,  accueillant,  équitable. 

Quand  un  grand  nombre  de  prêtres  seront  capables  de  por- 
ter cette  hante  culture  dans  l'étude  des  snjets  religieux,  alors 
on  reverra  la  théologie  catholicjue  sortir  de  l'isolement  ({ui  est 
le  sien  au  milieu  du  monde  moderne,  la  vérité  catholique  illu- 
miner et  embaumer  les  pensées  et  les  opinions  des  contempo- 
rains, les  doctrines  catholi(jues  pénétrer  à  fond  les  cœurs,  au 
lieu  de  n'occuper  que  la  surface  des  esprits  comme  un  vêtement 
((ui  tient  à  peine;  et  l'on  sentira  que  le  prestige  de  la  foi 
chrétienne  est  encore  intact  et  tout  ravissant,  aussi  supérieur  au 
charme  de  la  science  que  la  joie  d'une  âme  de  poète  est  supé- 
rieure aux  [)laisirs  des  sens. 

Ce  sera  toujours  la  religion  qui  donnera  la  clé  de  la  vie,  puis- 
qu'on ne  peut  autrement  expliquer  nos  aspirations,  ni  justifier 
notre  espérance  et  nos  enthousiasmes  ;  or,  pourvu  qu'on  la  pré- 
sente en  langage  intelligible,  la  religion  qui  prévaudra  sera 
toujours  ce  culte  de  Dieu  en  esprit  et  en  vérité,  que  le  Christ 
a  révélé  an  monde ,  et  qui  n'est  ni  d'un  temps  ni  d'un  peuple, 
mais  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  peuples.  La  religion, 
comme  la  morale,  est  dans  la  nature  des  choses,  et  la  foi  catho- 
lique, sans  cesse  attaquée,  sans  cesse  victorieuse,  ressemble  à 
ce  chevalier  de  la  Rose-Croix  dont  le  bouclier  porte  la  marque 
de  terribles  coups,  mais  que  la  Providence  sauve  de  tous  les 
périls  et  garantit  contre  les  traits  empoisonnés  du  monde  et  les 
monstres  de  l'abime. 

Mais  est-il  un   vrai   chrétien  qui   se  croie    dispeûsé  d'efforts 


1»)  LA     SCIENCE    SOCIALE. 

parce  que  le  Christ  a  déclaré  que  les  portes  de  Fenfer  ne  pré- 
vaudront pas  contre  son  Église?  Ne  savons-nous  pas  que  si, 
dans  sa  course  à  travers  le  monde,  elle  a  triomphé  au  point 
d'apparaître  comme  le  miracle  do  l'histoire,  elle  n'en  a  pas 
moins  essuyé,  sur  beaucoup  de  points,  des  échecs  désastreux? 
Ses  amis  doivent  donc  veiller  et  se  tenir  prêts  à  la  bataille.  A 
une  époque  où  la  persécution  a  sinon  disparu,  tout  au  moins 
perdu  de  sa  violence,  où  les  abus  criants  ont  cessé,  où  l'hérésie 
a  fini  son  temps,  où  la  lutte  du  monde  avec  l'Église  se  can- 
tonne presque  exclusivement  sur  le  terrain  des  idées,  le  clergé 
ne  saurait,  en  vérité,  développer  trop  sa  puissance  intellectuelle. 
Par  conséquent,  les  évoques,  entre  les  mains  de  qui  repose  l'é- 
ducation des  prêtres,  ne  sauraient  trop  se  préoccuper  de  faire 
donner  à  leurs  prêtres  le  plus  de  culture  possible. 

Et,  si  c'est  là  une  vérité  générale,  à  combien  plus  forte  raison 
ne  s'applique-t-elle  pas  à  nous  autres,  Américains,  dont  les 
ancêtres  ont  été,  pendant  des  siècles  entiers,  opprimés  pour 
leur  foi,  frustrés  de  toutes  les  ressources  d'éducation,  réduits  par 
la  spoliation  h  l'ignorance  et  à  la  pauvreté,  obligés,  sans  pou- 
voir répondre,  d'entendre  leur  religion  accusée  des  crimes  de 
ses  ennemis?  Maintenant  qu'enfin,  dans  ce  monde  nouveau, 
nous  avons  vu  poindre  des  jours  meilleurs,  est-il  parmi  nous 
désir  plus  naturel  que  de  quitter  ces  bas-fonds  pour  monter 
aux  sommets  inondés  de  lumière?  Devons-nous  rien  avoir  tant 
à  cœur  que  de  prouver  que  nos  malheurs  seuls,  non  pas  notre 
foi,  ont  fait  notre  infériorité?  Nos  concitoyens,  malgré  leur 
bienveillance,  gardent  contre  nous  une  foule  de  préjugés  héré- 
ditaires, et  depuis  trois  siècles  que  la  haute  culture  de  l'esprit 
est  refusée  aux  catholiques  de  langue  anglaise,  ils  ont  iini  par 
itlentilicr  le  protestantisme  avec  la  lumière,  le  catholicisme  avec 
l'ignorance.  Pouvons-nous,  avec  du  sang  dans  les  veines,  sup- 
porter (]ue  cela  dure? 

Or,  le  moyen  de  changer  cette  situation,  ce  n'est  pas  de 
disserter  sur  rinduence  de  l'Église,  sur  ce  cju'clle  a  fait  à 
d'autres  époques,  mais  de  réaliser  en  nous-mêmes  son  idéal. 
Ici,  plus  qu'en  toute  autre  circonstance,  il  convient  d'appliquer 


LE    CLKRGb:    tAllloMolE.  17 

le  proverbe  :  Vrrba  movent,  cxcmpUi  Ivahunt.  De  nirmc  que 
raniour  des  Américains  catlioli(]iies  pour  leur  pays  et  ses  ins- 
titutions libres,  ;\  force  de  se  montrer  sur  les  cliam[)s  de  ba- 
taille, comme  dans  cbaciue  acte  de  la  vie,  a  l)ien  Uni  par  eon- 
vaincre  tous  les  gens  raisonnables  de  la  pi-oloiideur  et  de  la 
sincérité  de  notre  patriotisme,  ainsi,  lorsque  notre  zèle  pour  le 
dévelo[)pement  de  la  liante  culture  auia  suscité  cbez  nous  des 
liommes  (pii  prendront  place  parmi  les  premiers  penseurs  et  les 
premiers  écrivains  de  leur  temps,  leur  présence  suffira  pour 
attester  (jue  la  loi  calliolique  ne  s'oppose  à  aucun  progrès,  et  (jue, 
si  elle  contente  les  plus  humbles  esprits,  elle  peut  également 
satisfaire  et  même  forlilifU'  le  génie  d'un  Augustin,  d'un  Dante, 
d'un  Bossuet.  Mais,  pour  devenir  aussi  savants  que  les  autres, 
il  faut  bien  que  nous  recevions  une  formation  égale  à  la  leur. 
Si  nous  ne  songeons  (ju'à  multiplier  les  écoles  et  les  séminaires, 
sans  entreprendre  la  création  d'une  véritable  Université,  nous 
n'avancerons  qu'avec  lenteur  et  incertitude,  l'I'niversité  étant 
le  moyen   normal   de  favoriser   la  culture  supérieure. 

Comme  le  pays  lui-même,  c'est  surtout  dans  le  domaine 
extérieur,  en  nombre,  en  richesse,  cjue  l'Église  s'étend.  De  là,  la 
nécessité  d'un  plus  vigoureux  ellbrt  pour  développer  aussi  les 
avantages  spirituels.  Les  tendances  mêmes  de  notre  vie  sociale 
assurent  la  multiplication  des  églises,  des  couvents,  des  écoles, 
des  hôpitaux,  des  asiles;  de  dix  en  dix  ans  le  catholicisme  aug- 
mentera de  plusieurs  millions  le  chiffre  de  ses  fidèles  et  celui 
de  sa  fortune,  en  même  temps  que  les  cérémonies  de  son  culte 
deviendront  de  plus  en  plus  splendides.  Absorbés  par  cet  accrois- 
sement, aurons-nous  assez  d'énergie  pour  ne  risquer  pas  d'ou- 
blier ou  de  moins  apprécier  des  biens  qui  sont  pourtant  supé- 
rieurs à  ceux-là? 

Peu  d'hommes  savent  unir  en  eux  l'action  et  la  pensée. 
L'homme  d'action  vit  tout  dans  le  monde  qui  l'entoure,  le  pen- 
seur vit  au  dedans  de  lui-même.  La  contemplation,  en  élargis- 
sant nos  vues,  nous  montre  que  tout  ce  que  peut  faire  même  le 
plus  grand  génie  se  perd  dans  l'infini  de  l'espace  et  du  temps; 
elle  porte  l'àme  à  se  replier  sur  elle-même  et  à  regarder  pas- 

T.   XXXII.  2 


18  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

sivement  le  monde  suivre  son  chemin,  comme  si  le  flot  des 
événements  terrestres  ne  dépendait  pas  plus  de  nous  que  le 
cours  des  saisons.  Le  travailleur,  au  contraire,  qui  n'a  g-uère  de 
goût  ni  de  temps  pour  la  réflexion,  ne  considère  que  le  présent 
et  que  ce  qui  le  touche  de  très  près;  plus  il  agit,  souvent,  et 
moins  il  pense.  Or  l'Eglise  a  besoin  à  la  fois  d'hommes  qui 
agissent  et  d'hommes  qui  pensent;  et,  puisque  chez  nous  tout 
pousse  à  l'action,  il  n'est  que  sage  de  cultiver  de  notre  mieux 
la  faculté  de  réfléchir. 

C'est  également  notre  devoir  d'Américains.  Tous,  ici,  concou- 
rent à  développer  les  ressources  matérielles,  qui  sont  presque 
infinies;  que  quelques-uns  au  moins  cherchent  à  développer 
l'homme.  D'innombral)les  multitudes  travaillent  à  construire  des 
cités,  à  défricher  des  déserts,  à  tirer  de  la  terre  les  trésors  qu'elle 
renferme  ;  qu'il  reste  au  moins  une  petite  élite  pour  se  vouer  à 
l'idéal,  pour  cultiver  le  i)eau,pour  chercher  à  répandre  l'amour 
de  la  perfection  morale  et  intellectuelle.  Ht.  puisque  nous 
croyons  que  TEglise,  avant  tout  instituée  pour  nous  conduire  au 
ciel,  est  capable  aussi  de  diriger  les  peuples  dans  la  voie  de  la 
civilisation  et  du  progrès,  pourquoi  ne  désirer  pas  de  lui  voir 
prendre  une  influence  bienfaisante  et  élevante  sur  la  vie  publique 
de  notre  pays?  Il  ne  peut,  en  fait  de  mission  temporelle,  rien 
lui  échoir  de  plus  élevé  que  d'être  l'amie  de  cette  grande  répu- 
blique, le  plus  beau  don  que  sur  terre  Uieu  ait  fait  à  ses  en- 
fants (1). 

Si,  comme  nous  le  reprochent  des  critiques  anglais,  notre 
style  a  de  l'enflure,  c'est  que  nous  sentons  en  nous  la  promesse 
d'une  destinée  qui  dépasse  nos  moyens  d'expression.  Quelques 
défauts  qu'on  nous  puisse  trouver,  il  est  une  chose  qu'on  ne 
doit  pas  nous  disputer  :  le  caractère  universel  de  notre  mission. 
Si  nous  restons  forts  et  fuyons  les  bas  compromis,  il  >  aura  de 
la  liberté  pour  tous  les  pays  du  monde.  Si  nous  sommes  fidèles 
!\  notre  providentielle  destinée,  les  haines  nationales  céderont 
la  place  à  de  généreuses  émulations;  les  peuples  verront  croître 

(I)  (Vsl  ainsi  que  nous  trouvions  très  simple  dappeicr  la  Franco  «  le  plus  beau 
des  royaumos  aprtS(olui  du  ciel  •.  i.Vo/r  du  trmiKCtcur.) 


1.1.    CLlilU.I.    t.VTIIULlglE.  10 

leur  sagesse  et  leur  énerii-ic  ;  la  société  ilevieudra  [>lns  juste  et 
couipatissante  ;  il  iiy  aura  p.is  de  cri  de  détresse,  viul-il  des 
conlius  (lu  uioude,  qui  n'éveille  dans  tous  les  cœurs  un  écho  l"ra- 
tei:jiel. 

Qui  ne  se  sent  pris  d'un  sentiment  de  religieuse  gratitude, 
pour  peu  (juil  réllécliisse  à  l'origine  et  A  raccroissement  de 
notre  pays?  Quel  est,  surtout,  le  catholique  dont  l'Ame  ne  se 
dilate  à  cette  vue?  (lest  ici  (|uc,  pour  la  [)remière  fois  peut-éln' 
dans  Ihistoire,  TKglise  possède  une  vraie  liberté.  Sa  position 
temporelle  n'est  pas  une  entrave  t\  son  influence  spirituelle,  et 
l'État  lui  reconnaît  une  parfaite  autonomie.  Ou  ne  voit  pas  ici 
les  monuments  de  sa  gloire  passée,  soustraits  à  son  contrôle,  se 
dresser  comme  d'ironiques  témoignag:es  de  ce  qu'elle  a  perdu. 
Klle  reprend  une  nouvelle  jeunesse  et  se  lève  le  front  haut, 
non  certes  pour  faire  fi  de  sou  splendide  passé,  mais  pour 
embrasser  d'un  regard  sûr  l'avenir,  plus  glorieu.x  encore,  qui 
s'ouvre  devant  elle.  Qui  donc,  en  face  de  telles  perspectives, 
pourrait  se  laisser  aller  au  découragement,  jeter  un  coup  d'œil 
de  regrets  sur  d'autres  temps  ou  d'outrés  pays .'  Quiconque  a  pu 
en  d'autres  lieii.x,  à  d'autres  époques,  devenir  un  sage,  un  saint, 
un  héros,  peut  le  devenir  ici  et  à  l'heure  présente;  eût-il  le 
cœur  de  François  d'Assise,  le  génie  d'Augustin  et  le  courage 
dl[ilde])rand,  il  trouverait  ici  une  t;\che  à  sa  hauteur. 

J.-L.  Spaluing. 

Évoque  de  Pcoria. 


HISTOIRE 


DE  LA  FORMATION  PAUTICILAIUSTE 


XI 

LE  FÉODAL  (1). 

(Dki'Xikmk  Pautik  :  La  Décadence  carlovinyienne) 

Nous  avons  vu  Charlcmagne  occui)er  en  homme  de  génie 
le  rôle  de  principal  propriétaire  franc. 

C'est  la  condition  à  laquelle  il  dut  se  tenir. 

Tout  cependant  semblait  fait  pour  restaurer  avec  lui  le  pou- 
voir à  la  manière  antique  :  son  génie,  ses  richesses  immenses, 
la  défense  nationale  qui  groupait  autour  de  lui  toutes  les  forces 
du  pays,  sa  gloire  militaire,  les  nations  conquises  habituées 
à  la  domination  royale,  enfin  le  titre  même  dempercur.  iMais 
tant  et  de  si  puissantes  choses  venaient  échouer  contre  la  force 
de  résistance  des  grands  propriétaires  vraiment  nuutres  sur 
leurs  domaines.  Non  seulement  ils  conservèrent  leur  indépen- 
dance, mais  il  est  visible  qu'à  raison  de  leur  nombre  ils  forcè- 
rent plus  d'une  fois  la  main  à  (^harlemagne. 

Aussi  n'y  a-t-il  rien  de  surprenant  A  ce  qui  se  passa  à  la 
mort  de  l'illustre  Charles.  Cette  grande  personnalité  disparue, 
l'illusion  tomba,  et  l'on  vit,  ce  (jui  n'avait  pas  cessé  d'être, 
chacun  des  propriétaires  seigneurs  régner  en  .souverain  sur  sou 
domaine.   Dans  les  all'aires  extérieures,  ils  se  liguèrent  suivant 

(I)  Voir  l'article  jirciccdoiit,  juin  l'.tul.  Science  sociale,  l.  XWI,  p.   i'.ii. 


HISTOlItK    DE    LA    TOUMATION    rAltTIi:(I.AUISTF:.  'i2l 

le  hi'Sitin.  coinim'  lont  (1rs  piincos  iiulépt'iulaii ts.  I.e  grand 
leaih)\  qui  avait  eu  le  talent  de  les  grouper  derrière  lui,  et 
(jue  les  circonstances  avaient  aidé,  ne  pouvait  être  remplacé 
par  personne. 

('/est  celte  inévitable  crise  (ju'on  a  ap[)elée,  d'un  nom  inexact, 
la  décadence  de  l'empire  carlovingien.  F/empire,  à  vrai  dire. 
Unissait  avec  Charlemagne,  et  il  n'y  eut  de  décadence  que 
celle  de  la  famille  et  du  domaine  des  Carlovingiens. 

Cette  décadence  est  facile  à  comprendre.  Dès  que  le  successeur 
de  Charlemagne  manquait  des  talents  personnels  de  celui-ci, 
et  qu'il  prétendait  cependant  jouer  comme  lui  le  rùlc  de  Irader, 
il  ne  pouvait  espérer  se  faire  suivre  des  grands  propriétaires, 
ou  tout  au  moins  de  quelques-uns  d'entre  eux,  qu'en  les  ga- 
gnant par  de  nouvelles  concessions  de  domaine.  Et  c'est  ce 
qui  ne  tarda  pas  à  dépouiller  complètement  de  ses  biens  la 
famille  dlléristal.  Mais,  le  domaine  épuisé,  l'intluence  devenait 
nulle,   le  rùle  était  clos,  les  Carlovingiens  cessaient  d'être. 

Une  première  concession  (]ui  s'imposa  aux  descendants  de 
Charlemagne  fut  l'abandon  formel,  explicite,  du  droit  de  re- 
prendre les  bénéfices  à  la  mort  du  titulaire,  ou  de  transporter 
les  honneurs,  c'est-à-dire  les  titres  de  duc  et  de  comte,  d'un 
domaine  à  un  autre.  Ce  fut  la  confirmation  oflicielle,  définitive 
et  générale  de  l'hérédité  des  terres  concédées  jusque-là  en  usu- 
fruit :  usufruit  qu'il  fallait  avoir  l'habileté  de  faire  renouveler 
à  chaque  génération.  Cette  révolution,  dès  longtemps  com- 
mencée, fut  consommée  par  un  capitulaire  de  Charles  le  Chauve 
conclu  au  domaine  de  Quierzy-sur-Oise,  en  877. 

C'est  alors  que  le  nom  de  Bénéfice,  c'est-à-dire  de  jouissance 
usufruitière,  tomba  à  bon  droit  en  désuétude,  et  qu'on  y  subs- 
titua définitivement  celui  de  Fief\  c'est-à-dire  de  terre  tenue 
héréditairement  en  foi  et  hommaee  sous  l'obligation  des  services 
de  vassalité.  De  là  est  venu  à  ce  régime  désormais  nettement 
établi  le  nom  de  Féodalité. 

Mais,  pour  la  famille  de  Charlemagne,  l'entente  faite  à  Quierzy 
n'était  encore  que  demi-mal  :  ce  n'était  après  tout  que  la  rati- 
fication et  la  généralisation  d'un  fait  à  peu  près  acquis  déjà. 


-22  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Le  plus  funeste  fut  le  Lesoin  de  se  conserver  des  partisans  par 
de  nouvelles  largesses,  en  leur  concédant  des  portions  de  cet 
immense  domaine  pleinement  réservé  que  nous  avons  vu  faire 
le  fond  de  la  situation  de  Charlemagne. 

La  nécessité  de  retenir  des  partisans  à  ce  rude  prix  fut  pro- 
digieusement augmentée  par  les  dissensions  des  descendants  de 
Charlemagne,  qui  poursuivirent,  cliacun  pour  leur  compte,  la 
prétention  de  continuer  le  rôle  de  leur  glorieux  ancêtre.  A 
quel  marchandage  une  pareille  concurrence  ne  devait-elle  pas 
fournir  l'occasion! 

Ces  concessions,  faites  sur  le  domaine  réservé,  ne  prirent  fin 
que  quand  la  famille  de  Robert  le  Fort  se  fût  fait,  peu  à  peu, 
céder  ce  qui  restait  aux  derniers  Carloviugiens,  à  commencer 
par  le  Duché  de  France  pour  tinir  par  la  ville  de  Laon  (de  8Gi  ù 

dï'*). 

Telle  est  l'histoire  abrégée  de  la  »  décadence  carlovingienne  »  : 
c'est  toujours  l'histoire  du  domaine. 

Le  grand  fait  qui  se  montre  alors  à  découvert,  et  qui  est  bien 
significatif,  c'est  \'isole)iient  rvel  de  chacun  des  grands  domaines. 

L'isolement  du  domaine  :  c'était  bien  le  régime  social  imma- 
nent à  la  formation  particulariste  chez  les  pêcheurs  Scandinaves 
et  chez  les  paysans  saxons,  et  il  est  bien  le  même  chez  les  grands 
propriétaires  francs.  A  travers  tant  de  péripéties,  le  caractère 
typique  de  la  famille  particulariste  ne  se  dément  pas  :  elle 
aine  l'isolement  du  domaine,  c'est  l'essence  de  son  régime 
social.  Aussi,  après  la  disparition  de  la  Truste  mérovingienne, 
après  la  disparition  de  la  personnalité  de  Charlcmagne,  allons- 
nous  retrouver  sur  le  sol  franc,  sur  les  terres  riches  de  l'inté- 
térieur,  ce  que  nous  avons  invariablement  trouvé  sur  les  rivages 
de  la  mer  du  Nord  et  sur  les  terres  pauvres  de  la  Plaine  Saxonne  : 
chacjue  domaine  vivant  non  seulement  dans  l'indépendance, 
mais  (lan!<  l'isolement  d'un  Ktat  indépendant. 

C'est  là  le  caractère  accentué  de  la  Féodalité  à  son  époque  la 
plus  pure,  entre  la  fin  de  Charlemagne  et  les  premiers  empiéte- 
ments de  la  royauté  capétienne  :  de  8LV  à  1202.  C'est  là,  plus 
strictement  encore,   le  caractère  des  x"  et   xr   siècles  qui  for- 


HISTOIRK    DK   LA    FORMATION    l'ARTlOUlAHISTE.  23 

ment  le  centre  de  cette  période,  alors  (juc  les  successeurs  de 
(lliarlemagne  avaient  été  l'ornielleinent  repoussés  (KS7,  déposition 
de  Charles  le  (iros)  et  que  les  préi)aratcurs  de  iMiilippe-Augustc 
ne  s'étai«'nt  pas  encore  montrés  liiS,  Louis  VI  et  la  commune 
de  Laon  . 

Cet  isolement  des  domaines  est  ce  qui  coupe  court  à  «  la  grande 
histoire  •>  dans  les  x  et  xi"  siècles,  et  de  là  est  venue  l'idée  d'une 
«  nuit  du  moyen  Age  »  et  d'un  «  chaos  de  la  Féodalité  »,  allu- 
sion à  la  vio  séparée  des  petits  Ktats  leodaux.  Mais  cette  façon  de 
représenter  les  choses  exprime  une  colossale  erreur.  Il  n'y  a  ici 
de  nuit  et  de  chaos  qu<»  dans  Tesprit  de  ceux  qui,  ignorant  l'or- 
ganisation sociale,  ne  voient  plus  rien  et  brouillent  tout  là  où  il 
ne  se  passe  plus  de  «  drames  histori([ucs  à  grand  ellet  ».  On  a 
dit  avec  un  meilleur  sentiment  de  la  vérité  sociale  :  «  Heureux 
les  peuples  (|ui  n'ont  pas  d'histoire!  »  C'est  ce  que  nous  allons 
vérifiée  au  sujet  des  peuples  (jui  ont  vécu  sur  le  territoire  franc 
aux  X'  et  XI''  siècles.  Ces  deux  siècles,  dits  de  fer,  ont  été  deux 
des  plus  grands  et  des  plus  heureux  (ju'il  y  ait  eus.  Nous  le  ver- 
rons surtout,  et  avec  la  dernière  évidence,  dans  notre  prochain 
chapitre. 

Constatons  d'abord  l'isolement  des  domaines. 

Les  institutions  de  Hoyauté  et  d'Empire  que  nous  nous  repré- 
sentons au  moyen  âge  comme  la  centralisation  de  la  Féodalité, 
parce  que  nous  les  voyons  à  travers  leur  restauration  dans  l'Age 
moderne,  tenaient  pourtant  si  peu  de  place,  avaient  si  peu  d'ef- 
licacité  dans  l'organisation  sociale  et  vitale  de  la  Féodalité  vraie, 
que  ces  deux  grands  titres  se  trouvent  complètement  laissés  à 
l'abandon  lorsque  s'éteint  la  famille  de  Charlemagne.  De  ce  côté 
du  Rhin,  la  famille  de  Robert  le  Fort  qui,  moyennant  son  do- 
maine de  rile-de-France  et  de  l'Orléanais,  jouait  auprès  des  Car- 
lovingiens  un  rôle  analogue  à  celui  des  iMaires  du  Palais,  dé- 
daigna à  plusieurs  reprises  le  titre  de  Roi ,  qu'il  lui  était  aisé  de 
s'approprier,  et  quand  Hugues  Capet  se  décida  à  le  prendre, 
cela  ne  lui  soumit  en  réalité  aucun  des  grands  domaines  voisins  : 
son  action  resta  étroitement  confinée  dans  son  domaine  propre. 
De  l'autre  côté  du  Rhin  ,  quand  les  descendants  de  Charlemagne 


2i  LA    SCIENCE    S0CIAL1-. 

disparurent  pareillement,  personne  ne  prit  le  titre  d'Empereur 
(de  899  à  936).  In  peu  plus  tard,  on  s'avisa  de  le  reprendre, 
mais  en  ayant  soin  de  ne  pas  le  rendre  héréditaire  ,  et  d'élire 
empereurs  les  grands  propriétaires  dont  les  Ktats  étaient  le  plus 
restreints,  afin  de  bien  annuler  l'effet  du  titre  impérial. 

Telle  fut  la  Féodalité  dans  son  véritable  triomphe  :  l'anéantis- 
sement de  la  Royauté  et  de  l'Empire. 

Aussi  a-t-on  peine  à  suivre  à  cette  époque  les  traces,  les  sim- 
ples traces,  de  la  vieille  institution  monarchique  ou  impériale. 
11  y  a  peu  d'historiens  qui  ne  se  découragent  dans  la  tâche  in- 
grate de  présenter  comme  une  série  de  rois  et  d'empereurs  une 
suite  de  personnages  sans  aucune  espèce  de  puissance  effective. 

A  vrai  dire,  ni  la  Royauté,  ni  l'Empire  n'existaient  plus,  et 
les  titres  mêmes  de  ces  deux  grandes  institutions  tombaient  en 
déconsidération,  en  déshérence  et  en  oubli.  Hugues  Capet,  dans 
la  bourgade  de  Noyon,  s'adjugeait  le  nom  de  <  roi  des  Gaulois, 
des  Bretons,  des  Normands,  des  Aquitains,  des  Goths,  des  Espa- 
gnols et  des  Gascons  »,  à  peu  près  comme  les  princes  de  Savoie 
portaient  naguère  encore  le  titre  de  rois  de  Chypre  et  de  Jéru- 
salem. Le  légendaire  collo(]ue  entre  le  premier  Capétien  et 
Adalbert,  comte  de  Périgord  :  «  Qui  t'a  fait  comte?  » —  «  Qui 
t'a  fait  roi?  »  est  resté  l'expression  classique  de  cet  étatde  choses. 

Nous  nous  sommes  assez  convaincus  que  ce  qui  fait  le  fond  de 
l'esprit  féodal,  c'est  la  résistance  à  l'idée  de  la  royauté  :  là  est  le 
trait  dominant  de  cette  longue  histoire  que  nous  avons  suivie  si 
intimement,  et  plusieurs  siècles  encore  après  celui  où  Adalbert 
de  Périgueux  pouvait  dire  :  «  Qui  t'a  fait  roi?  »  Euguerrand  III, 
simple  chAtclain  de  Coucy,  disait  aussi  fièrement  :  «  Roi  ne  suis, 
ne  prince,  ne  duc,  no  comte  aussi  :  je  suis  le  sire  de  Coucy!  » 

Il  ne  faut  pas  se  laisser  tromper  par  les  apparences  de  l'orga- 
nisation hiérarchique  de  la  Féodalité.  Les  grands  propriétaires 
étaient  censés  relever  du  roi.  En  réalité,  ils  ne  relevaient  (jue 
d'eux-mêmes.  C'est  bien  le  sens  de  toute  leur  histoire  :  que  font- 
ils,  depuis  les  temps  mérovingiens  jusqu'à  la  publication  du 
capitulaire  de  Quierzy,  sinon  de  s'émanciper  de  plus  en  plus  de 
la  royauté? 


UISTOIRK    m:    LA    rORMVTION    I>ARTICrr..\ni5TE.  2.'i 

On  dit  ({ue  l.i  féodalité  va  s'orgaiiisaiit  dans  cette  période, 
que  les  ra[)j)orts  se  précisent,  <]uc  les  droits  se  formidcut  : 
mais  ce  qui  s'ori;anise,  ce  ijui  sr  précise,  ce  (jui  se  formule, 
c'est  l'indépendaDce  progressive  des  grands  propriétaires,  c'est 
l'isolement  de  plus  en  plus  couqjlct.  Telle  est  la  marche  très 
nette  de  l'institution. 

Voyez  les  deux  célèbres  Assemblées  après  les(pielles  on  n'é- 
prouve même  plus  le  besoin  de  conférer  et  de  se  concerter,  car 
ce  sont  les  dernières,  et  chacun  ensuite  s'en  va  jouir  à  ses  risques 
et  périls  de  son  indépendance  :  je  veux  parler  des  Assemblées 
de  Mersen  (8V7j  et  de  Uuierzy  (877)  :  on  y  stipule  qu'on  ne  sui- 
vra le  roi  que  contre  l'étranger,  et  qu'on  jugera  soi-même  si 
rennemi  est  étranger;  puis,  on  se  donnera  à  soi-même  Théri- 
tier  qu'on  voudra. 

Dans  cette  indépendance  expresse  et  bien  formulée,  pourquoi 
voit-on  subsister  chez  les  grands  pro[)riétaires  l'usage  de  l'iioni- 
mage  au  roi? 

Il  importe  de  le  comprendre,  (".'est  par  le  contrat  de  foi  et 
hommage  que  les  grands  propriétaires  avaient  lié  à  leur  do- 
maine tous  leurs  tenanciers,  ou  petits  propriétaires  devenus 
leurs  vassaux.  Ils  tenaient  donc  énergiquement  à  ce  que  ce 
contrat  fût  réputé  ferme  et  immuable.  Et  comme  eux-mêmes, 
alors  que  leur  indépendance  n'était  pas  encore  absolue,  avaient 
accepté  ce  contrat  à  l'égard  de  la  royauté,  ils  continuaient  à 
le  garder  vis-à-vis  d'elle  pour  n  en  pas  laisser  contester  le 
principe.  Mais  il  y  avait,  entre  les  grands  propriétaires  et  les 
petits  qui  s'étaient  liés  à  eux.  cette  énorme  différence  que  le 
roi  n'était  pas  de  force  à  faire  observer  aux  grands  propriétaires 
leur  contrat  de  foi  et  hommage,  tandis  que  les  grands  proprié- 
taires employaient  précisément  leur  puissance  à  faire  observer 
vis-à-vis  d'eux-mêmes  les  contrats  de  foi  et  hommage  des  pe- 
tits propriétaires.  Tout  ceci  éclate  dans  les  faits.  Voyez  par 
exemple  dans  quel  esprit  Rollon  victorieux  accepte  de  rendre 
foi  et  hommage  à  Charles  le  Simple  :  il  n'a  assurément  pas  la 
pensée  de  marcher  derrière  ce  piètre  roi,  mais  il  applique  si 
carrément  en  Normandie   le  régime  féodal  que  son  duché   en 


-IC)  LA    SCIENCE   SOCIALE.  , 

présente  bientôt  le  type  le  plus  régulier.  Du  reste,  puisque  l'hom- 
mage  des  grands  propriétaires  se  bornait  à  promettre  de  suivre 
le  roi  dans  la  guerre  nationale  seulement  et  quand  eux-mêmes 
la  jugeraient  nationale,  il  est  clair  que  le  roi  n'avait  rien  à 
attendre  d'eux  pour  l'établissement  de  son  pouvoir  cà  l'inté- 
rieur :  l'engagement  aboutissait  ainsi  à  néant. 

Cette  situation  se  trahit  de  mille  manières  : 

Pendant  les  x'  et  xi'^  siècles,  on  voit  le  roi  absolument  con- 
finé dans  son  domaine,  où  il  ne  joue  d'autre  rôle  que  celui  de 
tous  les  grands  propriétaires  chacun  chez  eux. 

Il  applique  ses  forces  à  mettre  au  pas  les  petits  propriétaires 
de  sa  dépendance  :  de  là,  toutes  ces  petites  guerres  autour  de 
Paris. 

Il  s'emploie  encore  à  recueillir  la  succession  des  domaines  (jui 
lui  reviennent,  non  en  qualité  de  roi,  mais  déparent  :  de  là,  la 
guerre  de  Bourgogne. 

On  voit  d'ailleurs  combien  sa  situation  est  faible,  même  dans 
ce  rôle  de  particulier,  car  plus  d'une  fois  il  n'en  vient  à  bout 
qu'en  gagnant  l'alliance  de  quelque  grand  propriétaire  voisin, 
plus  vigoureux  que  lui.  Je  dis,  en  gagnant  là  une  alliance,  et 
non  pas  en  invoquant  le  service  féodal.  Le  comte  de  Verman- 
dois  et  le  duc  de  Normandie,  aux([uels  il  plaît  de  venir  guer- 
royer pour  lui,  marquent  très  bien  qu'ils  le  font  non  pas 
en  gens  tenus  de  le  faire,  mais  par  bon  vouloir  et  en  vertu 
d'arrangements  pris  à  l'amiable  :  ce  ne  sont  pas  en  effet  des 
guerres  nationales.  Kt  dès  que  le  comte  do  Vermandois  ou  le 
duc  de  Normandie  se  relircnt,  le  roi  est  battu. 

Voilà  donc  ce  (|u'était  en  fait  ce  lien  du  roi  et  des  grands 
propriétaires  :  nul. 

Indépendamment  du  service  militaire,  réduit  à  ce  (jue  je  viens 
de  dire,  il  entrait  dans  le  contrat  de  foi  et  hommage  deux  obli- 
gations, qui  n'avaient  pas  plus  d'ellet  que  la  première  entre 
les  grands  propriétaires  et  le  roi.  Ces  doux  oi)ligations  étaient 
d'apporter  conseil  à  son  suzerain  (]uand  il  le  réclamait,  et  de 
se  rendre  au  jugement  des  pairs  convoqués  par  le  suzerain,  c'est- 
à-dire    au  jugement  de  ceux    qui  étaient  vis-à-vis  du  suzerain 


HISTOIRE    m.    LA    ron.MATION    l'ARTIClLARISTE.  It 

dans  la  mùme  condition  ilc  vassalité.  Or,  je  prie  tout  esprit  bien 
sensé  de  croire  (pie  le  roi  ne  s'avisait  [)as  de  deinander  conseil  à 
d'aussi  embarrassants  personnages  que  ces  grands  propriétaires. 
Kt,  (piant  au  jugement  des  pairs,  il  est  clair  (pie  le  vassal  «jui 
s'était  senti  assez  fort  pour  mampicr  au  roi,  avait  fait  son  cal- 
cul de  ne  pas  se  présenter  devant  les  pairs  :  il  était  prêt  à  re- 
pousser le  roi  et  les  pairs  par  les  armes.  l)'aill»'urs  les  pairs 
de  leur  C('»té  étaient  disposés  à  l'ah.soudre  et  à  lAclier  le  roi,  dans 
les  trois  (piarts  des  cas.  Ces  faits  sont  constants. 

Ainsi,  des  trois  devoirs  féodau.x  appelés  Service,  Fiance  et 
Justice,  ou  encore  Ost,  Cour  et  Plaid  [Erercitus,  Curlis,  Placi- 
tum  ,  il  n'y  en  avait  pas  un  qui  fût  sérieusement  rempli  vis-à-vis 
du  roi  par  les  grands  propriétaires,  et  cela  par  la  bonne  raison 
que  ces  grands  propriétaires  étaient  trop  puissants  pour  qu'il  y 
eût  à  leurs  devoirs  une  sanction  efficace.  Unî^iid  donc  on  parle 
de  l'organisation  féodale,  il  faut  avoir  soin  d'appliquer  aux  grands 
propriétaires  la  fable  de  la  mouclie  «jui  passe  à  travers  les  toiles 
d'araignées  j\  raison  de  sa  grosseur  Dans  la  forme,  l'organisation 
s'étendait  aux  relations  des  grands  propriétaires  avec  le  roi  :  nous 
avons  dit  pourquoi.  Dans  le  fait,  elle  ne  fonctionnait  qu'au-des- 
sous des  grands  propriétîiires  :  l'iiistoire  le  montre. 

En  dépit  du  titre  royal,  la  Féodalité  est  donc  bien  une  républi- 
que de  grands  domaines,  parfaitement  indépendants  à  l'égard 
de  la  royauté  et  les  uns  à  l'égard  des  autres. 

Entre  eux ,  les  grands  propriétaires  n'avaient  de  lien  que  celui 
de  la  Pairie,  c'est-à-dire  qu'ils  promettaient  au  roi  d'aider  leurs 
pairs.  Mais  cette  obligation,  comme  celle  d'aider  le  roi  lui-même, 
se  limitait  au  cas  de  guerre  nationale  et  avait  tout  juste  la  même 
efficacité,  pour  les  mêmes  raisons.  Ce  n'était  qu'une  autre  forme 
de  l'obligation  de  suivre  le  roi  au  même  cas.  On  supposait  un  des 
pairs  dans  la  nécessité  de  se  défendre  contre  l'étranger  sans 
attendre  le  roi  :  les  pairs  devaient  spontanément  le  secourir. 

Une  fois  bien  comprise  cette  indépendance  parfaite  des  grands 
propriétaires  à  l'égard  du  roi  et  entre  eux,  on  voit  se  dérouler 
normalement  l'histoire  du  moyen  âge  jusqu'au  xii"  siècle.  Cha- 
que grand  propriétaire  agit  de  son  côté  en  souverain,  avec  telles 


28  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

alliances  spéciales  et  temporaires  quil  peut  faire.  C'est  bien  le 
système  de  la  famille  particulariste  appliqué  au  profit  des  grands 
propriétaires  :  indépendance  et  isolement  sur  le  domaine,  associa- 
tions spéciales  et  transitoires  suivant  le  besoin. 

Ainsi,  tout  se  suit  strictement  dans  cette  histoire  de  la  famille 
particulariste  et  dans  le  développement  de  ses  institutions  :  sur 
les  rivages  de  la  mer  du  Nord,  elle  crée  le  domaine  fragmentaire 
aidé  de  la  pêche  cùtière,  et  elle  fait  ce  domaine  souverain;  dans 
les  terres  pauvres  de  la  Plaine  Saxonne,  elle  crée  le  petit  domaine, 
et  elle  le  fait  souverain;  enfm,  dans  les  terres  riches  des  deux 
côtés  du  nhin,  elle  crée  legrand  domaine,  et  elle  le  fait  souverain. 

J'ai  pris  comme  exemple  ce  qui  s'est  passé  sur  la  rive  gauche 
du  Rhin,  parce  que  nous  sommes,  en  France,  plus  familiarisés 
avec  les  faits  de  cette  région;  mais  la  môme  chose  s'est  exacte- 
ment passée  sur  la  rive  droite. 

J'ai  indiqué  plus  haut  que  les  titres  de  roi  et  d'empereur 
avaient  suivi  une  fortune  très  semblable  :  le  titre  de  roi  est  resté 
sur  la  rive  gauche,  à  cause  du  souvenir  de  Clovis  qui  résidait  en 
Neustrie  ;  le  titre  d'empereur,  sur  la  rive  droite,  à  cause  du  sou- 
venir de  Charlemagne  qui  habitait  de  préférence  TAustrasie  et 
qui  étendit  ses  conquêtes  surtout  en  Saxe,  en  Bavière,  en  Germa- 
nie orientale. 

Et  maintenant  que  nous  nous  retrouvons  bien  en  présence  de 
l'organisation  politique  native  de  la  famille  particulariste,  hos- 
tile à  tout  système  de  pouvoir  public  qui  ne  procède  pas  d'elle, 
maintenant  que  nous  sommes  bien,  comme  aux  origines  norvé- 
giennes et  saxonnes,  en  présence  du  domaine  souverain,  retom- 
bons sur  l'examen  d'une  question  que  nous  aurons  vue  liée  à  celle 
de  l'expansion  et  des  évolutions  du  type  particulariste,  la  ques- 
tion des  transpoi'ts. 

Un  même  caractère  y  persiste,  bien  que  les  moyens  soient 
changés;  ce  caractère  est  celui  qui  résulte  de  l'isolement  :  peu  de 
transports  organisés,  faible  constitution  des  transports  usuels.  Au 
lieu  du  piéton  et  du  cheval  de  culture,  que  nous  avons  vu  dans 
la  Plaine  Saxonne  succéder  A  la  petite  bar([ue  de  Norvège,  nous 
avons  rencontré  ici  le  char  à  bn.'ufs  et  le  cheval  de  combat  :  ceci 


UISTOIHE   DE    LA    lOItMVTION    l'AUTICrLARISTF:.  2'.» 

tient  ;\  la  dillerence  des  terres  rieljes  aux  terres  pauvres,  du  uiand 
domaine  au  petit.  Nous  avons  dit  que  le  domaine  tVanc,  [)ar  o[)po- 
sition  au  domaine  saxon,  est  riche  et  militaire  :  de  là.  le  cliar  à 
Ixinifsau  lieu  du  piéton,  et  le  cheval  de  combat  au  lieu  du  che- 
val de  culture.  Mais  malgré  la  supériorité  techni(jue  de  ces  deux 
véhicules  francs,  le  rôle  des  transports  reste  au  fond  le  même  dans 
la  vie  normale  :  on  s'isole  sur  sou  domaine. 

Reprenons  un  peu  Thistoire  de  nos  transports  à  partir  de  la 
IMuinc  Saxonne,   à  partir  de  la  bande  francpie. 

De  même  cpie  nous  avons  vu.  sur  le  sol  franc,  coexister,  puis 
s'en  aller  chacun  de  son  côté  le  régime  politi([ue  antique  et  le 
régime  politicjue  nouveau,  nous  allons  voir  coexister,  puis  s'en 
aller  chacun  de  son  côté  le  réçime  de  transports  antique  et  le 
régime  de  transports  nouveau. 

Les  Mérovingiens  recueillirent  dans  leur  succession  les  voies 
romaines,  comme  les  formes  administratives  romaines.  Ils  usè- 
rent largement  de  ces  voies  pour  faire  marcher  leurs  armées 
à  la  conquête  du  pays  et  pour  le  tenir  sous  leur  domination. 

On  lit,  dans  (irégoire  de  Tours.  (|ue  ce  qui  soutirait  dans 
le  passage  des  levées  en  masse,  c'étaient  les  propriétés  et  les 
églises  qui  bordaient  les  voies  romaines:  et  c'est  ce  qui  explique 
la  tendance  que  les  grands  propriétaires  avaient,  comme  les 
couvents,  à  se  constituer  des  domaines  dans  les  lieux  écartés 
et  dits  «  sauvages  ». 

C'est  par  les  voies  romaines  que  le  Mérovingien  était  en  rap- 
ports faciles  avec  ses  comtes  dans  chaque  cité.  Mais  de  même 
que  le  Mérovingien  ne  recueillait  en  réalité  que  les  formes  de 
l'administration  romaine,  il  ne  recueillait  que  les  dehors  sub- 
sistants de  la  H  Voie  romaine  ^>  :  il  ne  possédait  pas  plus  que 
les  Romains  de  la  décadence  ce  qui  avait  fait  la  vitalité  de  cette 
puissante  institution  chez  les  vieux  Romains.  De  sorte  que  les 
voies  romaines  allaient  se  dégradant  de  jour  en  jour. 

Brunehaut  se  lit  une  célébrité,  qui  a  traversé  les  siècles,  en 
prenant  soin  de  réparer  quelques  tronçons  de  ces  fameuses 
voies  :  les  chaussées  de  Brunehaut  ont  pullulé  dans  l'imagination 
de  la  postérité. 


;J0  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Ces  voies  devaient  être  entretenues  au  moyen  de  péages. 
Les  Mérovingiens  et  lenis  comtes  furent  très  empressés  à  main- 
tenir les  péages:  ils  tirent  plus,  ils  cherchèrent  Ijien  des  fois 
à  les  multiplier.  Mais  j'ai  à  peine  besoin  de  dire  que  l'argent 
perçu  par  les  péages  n'était  pas  appliqué  à  l'entretien  des 
routes.  Et  j'ai  même  un  peu  tort  de  parler  d'argent,  car  les 
péages  étaient  bien  plutôt  des  prélèvements  faits  en  nature  sur 
les  marchandises.  Or,  on  imagine  si  ces  prélèvements  on  nature 
passaient  facilement  dans  la  consommation  sur  place  et  dans  les 
petits  trafics  locaux  du  comte  I 

Mais  sur  cette  question  des  péages,  comme  sur  toutes  celles 
des  impôts,  le  propriétaire  franc  se  dressait  en  face  de  l'ad- 
ministration mérovingienne.  Usant  toujours  de  sa  même  mé- 
thode, le  propriétaire  franc  se  faisait  accorder  des  immunités; 
ce  qu'il  transportait  était  déclaré  exempt  des  droits  de  péage  : 
ces  immunités  abondent  dans  les  papiers  laissés  par  les  Méro- 
vingien's. 

Il  y  avait  môme  quelque  chose  de  mieux;  c'était  de  se  faire 
accorder  le  droit  de  percevoir  les  péages  de  tel  pont,  ville,  etc., 
à  son  profit  :  ces  concessions  abondent  sous  les  Mérovingiens, 
et  sous  les  Carlovingiens  pour  ce  qui  restait  à  concéder. 

D'ailleurs,  sur  les  réclamations  générales,  il  sortait  de  temps 
à  autre  du  Palais  une  injonction  aux  comtes  de  ne  pas  créer 
de  nouveaux   péages. 

Il  arriva  donc  tinalcment  pour  les  péages  comme  pour  les 
autres  droits  souverains,  que  les  grands  propriétaires  .s'en  ren- 
dirent d'abord  exempts,  puis  se  les  approprièrent  et  les  exercè- 
rent k  l'égard  du  public.  Les  droits  de  péages,  à  l'entrée  des 
villes,  au  passage  des  rivages,  dans  les  ports,  etc.,  furent  par 
eux  attachés  à  la  terre,  au  domaine,  comme  tout  le  reste. 

Les  grands  propriétaires,  (]ui  étaient  très  soucieuv  de  ne  pas 
acquitter  de  péage  et  qui  étaient  satisfaits  d'en  recevoir,  n'étaient 
pourtant  pas  empressés  à  entretenir  les  routes.  (]e  n'est  pas 
seulement  que  cette  manière  de  faire  leur  parût  économique, 
mais  l'intérêt  du  domaine  ne  les  portait  pas  à  faire  autrement. 
Nous  savons  que  ces  immenses  domaines  se  partageaient  en  un 


IIISÏOIIIK    DL    LA    1  OHMATIO.N    l'AHTIt;LLAi;lSTE.  .'il 

nom])rc  iiilini  de  pelites  tcniires,  répondant  cliacimc  directe- 
ment au\  besoins  d'une  famille.  I>es  transports  publics  n'étaient 
donc  en  rien  nécessaires  au  fonctionnement  <'t  à  la  vitaliti-  du 
domaine,  il  va  plus  :  l'intérêt  essentiel  du  domaine  était  que 
rien  n'en  sortit,  ('/était  la  condition  de  l'indépendance  absolue, 
de  la  vie  à  soi   tout  seul. 

«  Le  commerce,  dit  Pigeonneau,  fut  prescjue  suspendu  pen- 
dant dcu\  siècles.  L.i  société  féodale  s'était  organisée  de  mi> 
nière  ji  ce  (jue  chacun  des  petits  Ktats  dont  se  composait  le 
royaume  de  l-'rance  pût  se  suftire  à  lui-même  et  fût  oblieé 
de  compter  le  moins  possible  sui- ses  voisins.  On  cultivait  par 
tout  le  seigle,  le  froment,  l'orge,  les  légumes  qui  formaient  la 
base  de  l'alimentation  ;  la  culture  même  de  la  vigne  s'était  propa- 
gée dans  les  régions  où  elle  ne  pouvait  donner  que  de  médiocres 
résultats  et  qui  l'ont  abandonnée  <]uand  les  relations  commer- 
ciales sont  devenues  plus  faciles,  en  Normandie,  en  Breta- 
gne, jusqu'en  Picardie;  chaque  paysan,  serf  ou  tenancier  libre, 
avait  sa  basse-cour,  son  toit  à  porcs,  son  étable  assez  grande 
[)our  quelques  cbèvres  et  une  ou  deux  vaches. 

u  Le  bétail  pâturait  moyennant  une  légère  redevance  dans  les 
prairies,  les  bruyères  ou  les  bois  taillis  qui  formaient  pour  ainsi 
dire  la  propriété  commune  du  fief.  Le  seigneur  y  nourrissait 
d'ordinaire  de  grands  troupeaux  de  moutons,  dont  la  laine  filée 
par  les  femmes  servait  à  tisser  les  vêtements.  Les  forêts  sei- 
gneuriales fournissaient  le  bois  d'œuvre  et  de  chauffage.  Les 
dîmes  en  nature  ,  les  champarts,  les  redevances  que  les  sei- 
gneurs et  l'Kglise  percevaient  sur  le  cultivateur  et  qui  allaient 
s'entasser  dans  les  granges  et  dans  les  celliers  du  château  ou  de 
Tabbave  servaient  à  nourrir  le  châtelain,  sa  famille  et  ses  ser- 
viteurs,  l'abbé  et  ses  moines  :  mais  c'était  aussi  un  approvi- 
sionnement en  temps  de  guerre,  quand  les  paysans  étaient 
obligés  de  se  réfugier  au  château  :  c'était  une  réserve  en  cas  de 
mauvaise  récolte. 

«  Loin  de  sons'er  à  se  démunir  au  Drotît  de  ses  voisins .  de 
ces  précieuses  réserves,  le  seigneur  n'a  qu'une  préoccupation, 
empêcher  ses  hommes  d exporter  les  produits  de  son  fief,  surtout 


32  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

ceux  qui  sont  indispenscibles  à  la  défense,  à  la  sécurité,  à  la  vie 
même  des  populations  qu'il  exploite  :  le  blé,  les  boissons,  le 
bétail,  les  chevaux,  les  laines,  le  lin,  le  chanvre. 

«  Le  fief  a  son  moulin,  son  pressoir,  son  four  jjanal,  comme 
il  a  son  grenier  d'abondance. 

«  II  en  est  de  l'industrie  comme  de  Tagriculture.  Chaque  fief 
veut  produire  les  denrées  et  les  matières  premières  nécessaires 
à  l'alimentation,  aux  vêtements,  aux  transports;  chaque  fief 
veut  avoir  aussi  ses  industries  de  première  nécessité,  son  char- 
pentier,^ son  maçon,  son  potier,  son  forgeron,  son  armurier, 
son  tisserand,  son  tailleur.  »  (Pigeonneau.  Histoire  du  Com- 
merce de  la  France^  t.  I,  p.  91  et  suiv.'l 

On  imagine  ce  que  devenaient  les  villes,  qui  ne  vivent  après 
tout  que  du  commerce.  Elles  gravitaient  péniblement  autour  du 
fief  rural  et  comptaient  si  peu  dans  l'organisation  du  pays  que 
les  historiens  sont  incapables  de  dire  ce  qui  s'y  passait,  la  fa- 
çon dont  elles  étaient  administrées,  le  genre  de  vie  qu'on  v 
menait,  les  occupations  qu'on  y  pouvait  avoir. 

C'était  bien  le  triomphe  absolu  du  domaine  rural.  Et  quelle 
opposition  avec  ce  que  nous  avons  vu  chez  les  Gallo-Romains, 
où  tout  rayonnait  autour  de  la  ville  !  Quel  retournement  de 
l'ordre  social  par  les  émigrauts  francs! 

Nous  comprenons  maintenant  comment  l'isolement  des  do- 
maines et  ra})sence  de  communications  ont  succédé,  normale- 
ment et  logiquement  et  non  par  le  fait  dune  décadence,  à  la 
vaste  ouverture  du  inonde  romain  et  à  sa  prodigieuse  facilité 
de  communications. 

Dans  le  régime  économique  (]uc  prcsenle  l'organisation  du 
domaine  franc,  il  est  clair  que  la  ville,  le  petit  marché  ordi- 
naire du  voisinage  n'a  rien  à  faire  :  chacun  est  pourvu  direc- 
tement chez  soi  et  par  soi  de  ce  qui  lui  est  couramment 
nécessaire. 

Mais  l'accumulation  des  produits  sur  place,  que  nous  dépei- 
gnions tout  à  l'heure,  finit  cependant  par  donncM'  un  excès, 
qu'on  fut  bien  aise  d'échanger,  au  bout  d'une  certaine  période, 
contre  ce  qui  manquait  au  milieu  de  cette  abondance  du  néces- 


UISTOIRE    1>E    LA    FURMATIO.N    rAUTICLLAHISTE.  Mi 

saire.  ou  nirme  contre  ce  qui  pouvait  se  révéler  ç;i  et  là  d'agréa- 
hles  nouveautés  au  drhois.  Aussi  voit-on,  à  cette  époque  où  se 
forme  et  où  règne  la  féodalité,  un  centre  tout  particulier  d'é- 
changes se  substituer  à  la  ville  :  c'est  la  Foire. 

De  même  (|ue  nous  avons  vu,  dans  l'isolement  errant  de  la 
steppe,  des  marchés  à  longue  période  se  tenir  aux  lieux  de  pè- 
lerinage religieux,  de  même  voyons-nous,  dans  l'isolement 
stalile  des  domaines  à  famille  [)articulariste.  les  foires  s'orga- 
niser autour  des  lieux  fréquentés  à  des  temps  déterminés  pour 
les  besoins  religieux. 

Le  type  de  ces  foires  féodales  est  la  fameuse  foire  du  Landit, 
tenue  sur  les  terres  de  rai)baye  de  Saint-Denis;  et.  antérieure- 
ment, la  foire  de  Saint-Denis,  tenue  aux  mêmes  lieux  et  trans- 
férée ensuite  à  Paris,  tout  près  de  là.  A  côté  de  ces  foires,  li- 
gure au  premier  rang  la  foire  de  Troycs,  en  Champagne. 

Il  est  curieux  de  voir  que  le  commerce  de  toutes  ces  foires 
vise  le  Nord,  qui  jusque-là  était  resté  si  loin  des  centres  com- 
merciaux. Ce  qui  fait  le  succès  des  plaines  de  Saint-Denis  et  de  la 
Champagne,  c'est  quelles  rayonnent  vers  le  N'ord.  Le  Midi,  si 
fécond  en  produits  recherchés,  franchit  les  plus  lointaines  hau- 
teurs du  bassin  de  ia  Méditerranée  et  vient  jusqu'au  centre  de 
ces  grandes  plaines  ouvertes  sur  le  Nord. 

Les  foires  de  Saint-Denis  et  deTroyes.  en  Champagne,  étaient  le 
rendez-vous  de  gens  venus  de  toutes  les  parties  de  l'Europe.  A 
côté  des  vins  et  des  huiles  du  Midi,  on  voyait  figurer  le  miel  et 
la  cire  de  l'Armoriquc,  les  toiles  et  la  garance  de  la  Neustrie, 
les  métaux  de  l'Espagne  et  de  l'Angleterre,  les  fourrures  du 
Nord,  les  lainages  de  la  Frise,  les  épices,  le  poivre,  les  tissus  de 
soie  et  de  coton,  les  bijoux,  les  émaux,  l'orfèvrerie  de  l'Orient, 
arrivés  par  les  ports  de  la  Méditerranée,  plus  rarement  par  la 
voie  du  Danube,  et  apportés  surtout  par  les  Juifs,  dits  Syriens; 
les  parchemins,  recherchés  par  les  abbayes,  etc.  (Voir  Pigeon- 
neau, Histoire  du  commerce  de  la  France.) 

Ces  déplacements,  très  accidentels,  pour  aller  aux  foires  ne 
nuisaient  en  rien  à  l'isolement  du  domaine.  Le  grand  secours 
que  prêtaient  aux  foires  les  seigneurs  féodaux  était  de  se  dis- 

T.  xxxu.  3 


:ii  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

penser  de  percevoir,  au  passage,  les  péages  sur  les  objets  qu'on 
y  portait,  et  de  repondre  de  la  sécurité  des  marchands  et  des 
marchandises  pendant  la  traversée  du  fief. 

Une  occasion  de  transports  qui,  au  premier  abord,  doit  paraî- 
tre avoir  tranché  beaucoup  plus  sur  l'isolement  du  domaine, 
c'est  le  transport  pour  cause  de  guerre  :  nous  avons  vu,  à  la 
suite  de  Charlemagne,  d'immenses  files  de  chars  à  Jjoeufs  et  de 
chevaux  de  combats  s'en  aller  jusqu'à  FEbre,  jusqu'au  Vulturne, 
jusqu'au  moyen  Danube,  et  jusqu'à  l'Elbe  :  en  Espagne,  en  Italie, 
en  Germanie,  en  Saxe.  Mais  nous  savons  aussi  que,  depuis  Char- 
lemagne, les  grands  propriétaires  avaient  mis  bon  ordre  à  ces 
grandes  entreprises  et  avaient  solennellement  stipulé  qu'ils  ne 
suivraient  le  roi  que  dans  les  expéditions  qu'ils  jugeraient 
nationales,  ou,  «  po?ir  parle/'  franc,  »  qu'ils  jugeraient  les 
intéresser  eux-mêmes  tout  de  bon.  Aussi  ne  voit-on  plus  les  rois 
entreprendre  rien  de  pareil  aux  dixième  et  onzième  siècles, 
malgré  le  désir  qu'ils  en  peuvent  avoir. 

Nous  avons  maintenant  pleinement  constaté  Y In'Icprndance 
et  V Isolement  des  grands  domaines. 

Il  nous  reste  à  voir  quels  en  ont  été  les  résultats  :  bons  ou 
mauvais. 

C'est  là  que  nous  jugerons  de  ce  qu'a  donné  la  Féodalité  à 
son  apogée,  c'est-à-dire  aux  dixième  et  onzième  siècles. 

Henri  de  Toi  uvillk. 
[La  suite  au  prochain  numéro.) 


LA  HÉVOT.niOX  AGRICOLE 


<LI\  ANT  LA  MKTHODE  DOBSER\  AT1<  (N 


DEUXIÈME  PARTIE    I 
VI 

LE  TRAVAIL    —  LES  TRANSPORTS. 

Les  forces  naturelles  du  Lieu  favorisent  la  spécialisation  com- 
merciale de  la  culture. 

Cette  spécialisation,  basée  sur  la  division  du  travail,  représente 
une  méthode  d'exploitation  de  la  terre,  supérieure  à  celle  de  la 
vieille  culture  ménagère  intégrale. 

Elle  produit  un  ouvrier  supérieur  au  paysan. 

Non  seulement  elle  s'accorde  avec  le  développement  actuel  de 
la  fabrication .  mais  encore  la  grande  fabrication  qui  ,  en  tant 
quelle  concerne  les  produits  agricoles,  doit  sa  naissance  à  la 
spécialisation  commerciale  de  la  culture  à  l'étranger,  réclame 
de  notre  culture  en  France  l'adoption  de  cette  méthode,  pour 
n'être  plus  entravée  dans  son  essor  par  notre  infériorité  culturale. 

La  suite  de  notre  observation  méthodique  des  faits  sociaux 
relatifs  à  la  spécialisation  de  la  culture  nous  amène  à  observer, 
en  rapport  avec  ce  régime  agricole ,  un  nouveau  genre  de  tra- 
vail :  les  Transports. 

(1;  Voir  lartule  précédent,  livraison  de  mai  1901,  p.  410. 


36  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Les  transports  ont  pris,  dans  la  deuxième  moitié  de  ce  siècle, 
une  extension  inouïe,  qui  ne  semble  à  personne  devoir  s'arrêter. 
Nous  ne  saurions  négliger  ce  grand  mouvement,  et  nous  devons 
nous  demander  si  la  spécialisation  commerciale  de  la  culture 
cadre  avec  l'état   actuel    des  transports  chez  nous  et   dans  le 

monde. 

Comme  pour  la  fabrication,  nous  n'avons  pas  ici  à  étudier  les 
transports  pris  en  eux-mêmes,  mais  au  point  de  vue  de  leurs 
rapports  avec  nos  deux  méthodes  de  culture. 

La  culture  ménagère  ou  la  culture  commerciale  développe-t- 
elle  les  transports? 

Les  transports  développent-ils  la  culture  ménagère  ou  la  cul- 
ture commerciale? 

Telle  est  la  question. 

Cependant,  en  constatant  le  développement  actuel  des  trans- 
ports, il  convient  de  nous  demander  d'abord  et  d'une  façon 
générale  :  D'où  proviennent  les  grands  transports,  et  que  pro- 
duisent-ils? 

Nous  devons  nous  le  demander  ,  parce  que  le  spectacle  de  ce 
qui  se  passe  chez  nous  pourrait  nous  amener  t\  uae  confusion 
regrettable,  s'il  n'était  contrôlé  par  une  observation  à  plus  longue 
portée,  débordant  notre  territoire  et  notre  époque. 

En  elï'et ,  considérons  chez  nous  les  transports  dans  leur  plus 
large  acception  :  transports  de  marchandises,  de  personnes, 
d'idées,  par  les  canaux,  les  routes,  les  chemins  de  fer,  les  paque- 
bots, les  postes,  les  télégraphes,  les  téléphones,  nous  constate- 
rons que  tous  sont  des  créations  de  l'État  ou,  au  moins,  qu'ils 
sont  inspirés,  concédés,  subventionnés,  contrùlés  par  lui.  Nous 
serions  donc  amenés  à  conclure  que  les  transports  sont  une  des 
productions  naturelles  de  l'État  créateur;  que  les  transports 
provenant  de  lui  sont  faits  pour  lui;  que  leur  premier  objet  est 
naturellement  le  service  administratif  et  politique,  et  que  leur 
effet  normal  est  la  centralisation  administrative  dont  nous 
jouissons.  De  fait,  ce  sont  bien  là  chez  nous  et  leur  cause  et  leur 
effet. 


LA    RKVOUTION    AGRICOLE.  37 

La  preniirie  impression  (jui  nous  vient  X  la  vue  de  la  carte  du 
réseau  de  nos  chemins  de  fer,  admirable  de  symétrie,  n'est-ello 
pas  l'idée  dune  toile  d'araii,^néc  dont  Paris  serait  le  centre  ?  Et 
si  nous  considérons  nos  grandes  lignes,  parallèles  aux  grandes 
routes  qui  les  avaient  précédées,  ne  se  placent-elles  pas  comme 
les  rayons  d'une  grande  roue  dont  Paris  serait  le  moyeu?  La 
rectitude  de  toutes  ces  voies  vers  Paris  nous  remet  en  mémoire 
l'anecdote  de  l'autocrate  fameux  de  toutes  les  lUissies,  anecdote 
que  nous  avons  ai)pris  à  admirer  au  collège  :  comme  il  éprouvait 
le  besoin  administratif  de  réunir  ses  deux  capitales,  il  prit  une 
règle,  unit  sur  la  carte  d'un  trait  de  crayon  Pétersbourg  et 
Moscou,  et  décréta,  au  mépris  des  plans  de  ses  ingénieurs,  que 
cette  ligue  droite  serait  le  tracé  officiel.  A  la  vue  de  cette  toile 
d'araignée,  de  cette  roue,  nous  ne  pouvons  échapper  au  senti- 
ment que  nous  nous  trouvons  en  présence  d'un  véritable  orga- 
nisme, pour  lc(iuel  notre  admiration  n'est  que  trop  excitée, 
lorsque  nous  remarquons  que,  comme  les  chemins  de  fer  ont 
suivi  les  grandes  routes,  les  télégraphes  et  les  téléphones  suivent 
les  chemins  de  fer  :  car  il  n'y  en  a  guère  ailleurs.  Aussi,  devant 
ce  parallélisme  et  ce  rayonnement  de  tous  les  transports  —  qui 
se  prolongent  vers  nos  colonies,  je  ne  dirai  pas  par  les  câbles 
sous-marins,  nous  en  avons  si  peu,  mais  par  nos  paquebots-postes 
subventionnés  —  nous  passons  de  l'image  de  la  toile  d'araignée 
ou  de  la  roue  à  des  comparaisons  plus  nobles,  et  Paris  devient 
à  nos  yeux  le  cœur  et  le  cerveau  de  la  France. 

Quel  pays  bien  fait,  sommes-nous  tentés  de  nous  écrier!  Quelle 
admirable  symétrie!  Comme  la  nature  a  bien  servi  les  besoins 
de  l'Administration.  Quoi!  pas  la  moindre  irrégularité?  Entre 
tant  de  villes  ,  point  d'intérêts  qui  ne  soient  subordonnés  à  leurs 
rapports  administratifs?  Quel  que  soit  leur  éloignement  de  la 
capitale,  toutes  éprouvent  d'abord  l'impérieux  besoin  de  s'unir 
à  Paris.  Cette  aspiration  universelle  de  la  Province  ne  rend- 
elle  pas  évident  que  le  rôle  de  ce  Paris  est  de  vivifier  la  France 
jusqu'à  ses  extrémités,  que  partout  on  a  besoin  de  recevoir  la 
pensée  de  lui  seul,  de  tout  retourner  à  lui  seul?  Et  cela  dans 
chaque    localité .   suivant  son   importance  administrative.   C'est 


38  LA    SCIKNCE    SOCIALE. 

admirable  1  Ce  sont  d'abord  les  préfectures  qui  ont  été  unies  à 
Paris,  ainsi  qu'on  nous  le  faisait  remarquer  au  collège  en  nous 
signalant  telle  préfecture  comme  la  dernière  à  attendre  le 
chemin  de  fer;  puis,  les  sous-préfectures,  par  l'intermédiaire 
de  leur  préfecture;  c'est  la  voie  hiérarchique.  11  semble  que 
l'intérêt  vital  de  Paris  et  de  toute  localité  en  France  soit  dans 
leur  union  directe,  et  qu'elles  n'en  aient  pas  d'autre.  Cest  donc 
comme  la  circulation  du  sang  dans  le  corps  :  la  voie  descen- 
dante de  Paris  est  l'artère,  dont  le  sang  vermeil  nourrit  tout  sur 
son  parcours,  tandis  que  le  sang  veineux  de  la  Province  est 
porté  par  la  voie  ascendante  vers  Paris,  chargé  de  l'épurer. 
Paris  prend  là  vraiment  à  nos  yeux  toute  son  importance. 

Et,  pas  de  petite  circulation  locale  indépendante!  11  suftit  de 
traverser  la  France  de  l'est  à  l'ouest,  au-dessus  ou  au-dessous 
de  Paris,  en  coupant  les  grandes  lignes  qui  y  mènent,  pour  s'en 
rendre  compte.  Si  pourtant  il  a  été  admis,  à  la  longue,  que  des 
localités  voisines  pussent  communiquer  entre  elles  sans  passer 
par  Paris,  on  s'aperçoit  que  ces  voies,  indirectes  et  lentes,  n'ont 
pas  eu  pour  but  de  répondre  à  des  besoins  locaux,  mais  qu'elles 
doivent  leur  existence  à  des  raisoDS  politiques.  L'électeur  était 
flatté  d'avoir  son  chemin  de  fer;  aussi,  pour  le  satisfaire,  l'Ad- 
ministration, mère  prévenante  et  juste,  a-t-elle  forcé  les  Compa- 
gnies, en  les  subventionuant,  à  faire  passer  partout  leurs  lignes, 
mais  également,  car  il  ne  faut  pas  de  préférence.  Ce  sont  donc 
des  grâces,  et  l'État  s'est  montré  jaloux  de  son  impartialité  dans 
sa  justice  distributive  :  il  n'hésite  pas  plus  à  unir  par  un  chemin 
de  fer  des  localités  qui  n'ont  rien  à  faire  entre  elles,  qu'à  se 
refuser  à  l'accroissement  d'une  ligne  que  les  échanges  locaux 
naturels  surchargent  et  rendent  insuflisante.  Ces  considérations 
vénales  n'ont  évidemment  pas  de  prise  sur  lui,  il  serait  injuste 
de  l'en  soupçonner. 

Bien  plus,  pour  établir  cette  justice  égalitaire,  l'État-Provi- 
dence  a  su  triompher  de  l'ingrate  nature.  En  ell'et,  si  de  la 
carte  politique  nous  passons  ii  la  carte  physique  de  notre  pauvre 
pays,  nous  sommes  confondus  de  constater  h  quel  point  la  na- 
ture avait  mal  fait  les  choses  :  nous  sommes  scandalisés  de  voir, 


LA    RÉVOLUTION    AGHICOLE.  ."{D 

par  exemple,  trois  de  nos  grands  llouvcs,  la  Loire,  la  (iaiouuc, 
le  Rhône,  —  ces  routes  qui  uiarclieut  et  conduisent,  prétend-on, 
où  l'on  veut  aller,  —  ne  point  aboutir  à  Paris!  Comment  n'ont- 
elles  pas  jeté  le  trouble  dans  cette  belle  ordonnanc(^  que  nous 
venons  d'admirer?  l^'est  que  l'Administration  veillait;  elle  a  vu 
le  mal  et  la  réparé.  Ohl  bien  simplement  :  elle  a  rendu  nos 
fleuves  non  navigables  et  elle  les  maintient  dans  cet  anéantisse- 
ment. Cela  n"a  pas  été  tout  seul  :  elle  parait,  par  exemple,  avoir 
été  vaincue  dans  le  Midi.  KUe  a\ait  all'aire  à  la  Garonne  qui,  on 
le  sait,  a  mauvaise  tète;  les  (iascons  ont  obtenu  leur  grande 
Compagnie  à  eux,  celle  du  Midi.  Mais  la  concession  de  l'Ktat  à 
ces  enfants  terribles  n'était  qu'ap[)arente  :  il  leur  a  bien  con- 
cédé leur  chemin  de  fer,  à  côté  de  leur  Garonne  aussi  innavi- 
gable que  son  canal,  mais  il  a  gardé  la  haute  main  sur  l'entre- 
prise et  ne  lui  a  laissé  que  les  dehors  de  l'indépcuidance,  en  en 
transportant  l'administration  à  Paris,  à  côté  de  l'Institut  agro- 
nomique et  en  attendant  le  Borda.  En  sorte  que,  lorsqu'ils 
veulent  se  servir  de  leur  chemin  de  fer,  les  (iascons,  tout  comme 
les  autres,  doivent  s'adresser  à  Paris. 

Eh  bien!  notre  fait  français  est  assurément  remarquable  à  un 
certain  titre.  C'est  la  floraison  administrative  la  plus  complète 
que  le  monde  ait  jamais  connue;  mais  c'est  une  fleur  de  serre 
chaude.  Notre  exemple  est  un  tour  de  force.  L'artifice  en  fait  la 
curiosité,  mais  aussi  la  monstruosité.  Il  n'est  pas  possible  de 
fausser  d'une  façon  plus  néfaste  l'ordre  naturel  et  fécond  des 
choses.  Aussi  le  payons-nous,  et  chèrement. 

En  dehors  de  tout  artifice,  normalement,  spontanément,  la 
naissance  et  le  développement  des  transports  ne  sont  pas  d'ordre 
administratif,  mais  proviennent  du  commerce  dont  les  trans- 
ports vivent;  puis,  leur  établissement  amène  l'augmentation 
des  échanges. 

L'influence  du  commerce  est,  chez  nous,  extraordinairement 
méconnue.  Il  est  méprisé  alors  qu'il  a  ouvert  la  terre  aux 
nations  et  réuni  les  hommes.  Dans  les  temps  reculés,  ce  sont 
les  peuples  commerçants,  les  Phéniciens,  qui  ont  civilisé  la  Mé- 
diterranée,   la  mer  marchande   par  excellence  de  l'antiquité: 


40  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

plus  récemment,  comme  on  le  verra  clans  les  belles  études  de 
M.  Henri  de  Tourville  {Histoire  de  la  Formation  particulariste), 
ce  sont  les  seigneurs-marchands  de  Venise  qui  ont  porté  la  vie 
dans  tout  FOriont,  tandis  que  la  ligue  des  marchands  Hanséates 
à  l'Ouest  faisait  naître  l'activité  sur  les  côtes  de  l'Océan.  Les 
grandes  découvertes,  rAniérique,  la  circumnavigation  de  l'A- 
frique sont  dues  au  commerce  des  épices,  au  commerce  des  pro- 
duits des  Tropiques,  qui  cherchait  une  nouvelle  route  des  Indes, 
celle  de  l'Orient  ayant  été  bloquée  par  les  Ottomans.  Les  explo- 
rateurs d'autrefois  étaient  des  marchands;  ils  passaient  devant 
les  pays  qui  ne  pouvaient  donner  lieu  à  des  échanges  et  s'arrê- 
taient au  contraire  là  oîi  il  y  avait  à  commercer  :  ils  n'établis- 
saient que  là  des  comptoirs  et  un  va-et-vient  de  transports.  Les 
explorateurs  actuels,  même  ceux  des  missions  scientifiques, 
n'emportent-ils  pas  une  pacotille,  ne  notent-ils  pas  les  produits 
du  pays,  n'en  rapportent-ils  pas  des  échantillons  pour  provo- 
quer le  commerce  à  établir  là  des  relations,  des  transports? 
Quels  sont  les  peuples  qui  actuellement  ouvrent  le  monde?  Ne 
sont-cc  pas  encore  les  peuples  commerçants,  et  en  particuHer 
les  Anglo-Saxons? 

Les  expéditions  militaires,  les  conquêtes  administratives  n'ont 
rien  fondé  de  durable  en  fait  de  transi)orts,  ni  autrement  d'ail- 
leurs. Quels  transports  devons-nous  aux  Croisades,  aux  conquêtes 
des  Conquistadors?  Notre  marine  marchande  ne  décroit-elle 
pas  en  môme  temps  que  notre  empire  colonial  s'étend?  Il  n'est 
au  contraire  pas  un  pays  tralicable  dont  le  commerce  ne  fasse 
spontanément  la  conquête,  créant  des  transports  en  proportion 
avec  les  ressources  à  exploiter,  développant  les  transports  par 
l'activité  des  échanges,  et  conservant  cette  conquête  tant  qu'elle 
reste  propice  au  trafic.  C'est  que  le  commerce  ne  crée  et  n'en- 
tretient que  des  transports  rémunérateurs,  tandis  que  les  con- 
quêtes militaires  sombrent  souvent  sous  la  charge  de  transports 
onéreux.  Les  transports  qui  procèdent-  de  lamour  de  la  gloire 
ne  valent  i)as  pour  l'humanité  ceux  qu'elle  doit  à  l'esprit  de 
lucre.  Ne  nous  en  scandalisons  pas.  Normalement,  les  transports 
n'étant  pas  à  eux-mêmes  leur  propre  fin,  ils   répondent  à  un 


I.A    lîKVULLTlO.N    AOIUCOLE. 


besoin  et  ne  sont  pas  une  doctrine.  Ils  naissent  du  besoin  de 
véhiculer  marchandises,  hommes  ou  idées  entre  deux  points, 
prennent  de  riin[>ortance  en  pr()[)oition  de  hi  possibilité  de  ces 
échanges,  ont  généralement  pour  etFet  de  l'augmenter,  et  se 
développent  encore  par  ce  fait  même. 

Il  faut  bien  comprendre  «jue  ce  que  nous  voyons  chez  nous 
est  fait  à  lebours,  et  ou  le  reconnaît  ii  cf  que  le  résultat  est  op- 
posé à  l'ellet  normal  des  transports. 

Ce  n'est  pas  en  établissant,  par  liesoin  administratif  ou  pour 
plaire  à  l'électeur,  une  ligne  de  chemin  de  fer  coûteuse  là  où 
le  commerce  ne  peut  la  rémunérer,  qu'on  est  en  droit  île  se  glo- 
rifier de  ses  transports;  il  ne  suffît  pas  de  tolérer  que  le  com- 
merce en  use,  il  faut  cpiil  en  soit  la  raison  dètre;  sinon,  pour 
la  faire  vivre,  il  faudra  la  subventionner.  De  même  que  l'on  ne 
colonise  pas  fiuctueusement  quand  on  n'a  pas  de  colons,  et  que 
la  conquête  se  traduit  alors  par  une  dépense  de  ln\e.  de  môme 
la  création  d'un  transport  queIcon(|ue  est  infructueuse  sans  le 
trafic.  Mais  il  s'agit,  dit-on,  d'un  ensemble,  et  les  bonnes  lignes 
paient  pour  les  mauvaises.  Pourquoi  alors  les  subventionner, 
c'est-à-dire  les  faire  payer  par  la  communauté?  C'est  toujours  le 
génie  du  travail  à  perte,  dont  nous  sommes  possédés,  l'esprit  du 
paysan,  dont  nous  ne  pouvons  nous  débarrasser,  cet  esprit  qui 
le  fait  compter  sur  ses  moutons  pour  le  sauver  des  pertes  que 
lui  cause  régulièrement  sa  cidture  de  blé.  C'est  aussi  ce  pater- 
nalisme sentimental  à  justice  distributive  ,  que  nous  poursuivons 
jusque  dans  la  matérialité  des  choses  et  qui  aboutit  à  l'écrase- 
ment des  capables,  avec  une  tendance  marquée  à  leur  éviction 
au  profit  des  incapables. 

Là  où,  de  parti  pris,  on  a  mélangé  le  bon  au  mauvais,  le  fruc- 
tueux à  l'infructueux,  on  ne  peut  attendre  et  obtenir  le  même 
résultat  que  ceux  qui  n'ont  recherché  que  le  bon  et  le  fructueux. 
Dans  les  comparaisons  avec  d'autres  nations  dont  nous  devrions 
envier  les  institutions,  il  ne  s'agit  pas  de  constater  si  les  mêmes 
faits  se  rencontrent,  mais  aussi  comment  ils  se  sont  produits  de 
part  et  d'autre,  normalement  ou  arbitrairement.  Il  ne  s'agit  pas 
de  constater  s'il  y  a  partout  des  chemins  de  fer,  mais  si,  conçus 


\'2  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

pour  des  besoins  normaux  ou  en  dehors  de  cette  préoccupation, 
ici  ils  sont  fructueux,  et  là  en  déficit;  il  ne  s'agit  pas  de  remar- 
quer que  le  sol  est  partout  cultivé,  mais  qu'ici  le  cultivateur 
soigne  ses  produits  fructueux  et  là  les  sacrifie  aux  dépréciés.  De 
part  et  d'autre,  il  peut  y  avoir  des  bœufs  et  une  charrue,  mais 
celle  qui  est  attelée  devant  les  bœufs  ne  laboure  pas.  A  cela  près, 
mais  à  cela  près  seulement,  les  choses  en  reviennent  au  même. 

Du  fait  que  c'est  le  commerce  qui  engendre,  alimente  et  déve- 
loppe les  transports,  il  résulte  que  la  culture  ménagère  ne  les  dé- 
loppe  pas,  pour  deux  raisons  : 

1°  Parce  que  le  paysan,  consommant  ce  qu'il  produit,  n'a  que 
peu  de  produits  à  exporter,  et  que  d'ailleurs  il  les  place  autour 
de  lui,  dans  la  localité; 

2°  Parce  que,  produisant  ce  qu'il  consomme,  il  n'a  presque 
rien  à  importer  et  (|ue  le  peu  dont  il  a  besoin  lui  est  fourni  par 
ses  voisins. 

Ce  n'est  donc  pas  notre  culture  ménagère  intégrale  qui  a 
produit  le  développement  actuel  des  transports,  pas  plus  qu'elle 
n'a  produit  celui  de  la  fabrication. 

Inversement,  la  culture  commerciale  développe  les  transports 
pour  les  raisons  inverses,  puisque  le  spécialisé  exporte  toute  sa 
production  —  de  Ja({uelle  il  n'use  pas  et  n'aurait  pas  le  placement 
dans  sa  localité  —  et  importe  toute  sa  consommation. 

Maintenant,  les  transports  existant  pour  une  cause  ou  pour  une 
autre,  normale  ou  artificielle,  développent-ils  la  culture  ména- 


gère? 


Les  faits  sont  là  pour  répondre.  Non,  ils  la  ruinent.  Au  début, 
les  chemins  de  fer  ont  i)ien  favorisé  les  premières  régions  qui  en 
ont  été  dotées,  mais  leur  extension  a  rétabli  l'équilibre  entre 
toutes  et,  en  amenant  partout  la  concurrence  étrangère,  a  pré- 
cipité la  ruine  de  notre  culture.  Elle  n'est  guère  prospère  en 
«'Ifct  ! 

Les  transports  favorisent-ils  au  contraire  la  culture  commer- 
ciale.' Ils  commencent  d'abord  par  lui  donner  naissance  en  la  ren- 


L.V    HKVOLLTIO.N    AGHICOLE.  13 

dant  possible,  puis  il  est  évitlcnt  que,  plus  ilsaugmcntent,  et  plus 
il  est  facile  au  rural  de  tout  exporter. 

Au  début  de  notre  deuxièuie  partie  de  la  llt'ioluùon  afjr'tcolo, 
une  première  constatation,  dans  létude  du  Lieu,  nous  avait  fait 
nous  demander  si  rintlucnce  des  transports  n'était  pas  décisive 
sur  la  méthode  de  culture.  Le  lieu,  avions-nous  renianjué,  jouit 
de  transports  ou  en  manque.  Sans  trans[)orts,  il  nécessite  la  cul- 
ture ménagère  intégrale;  avec  des  transports,  n  exigerait-il  pas 
la  culture  commerciale?  La  crise  agricole  dont  nous  soutirons  ne 
proviendrait-elle  pas  de.  la  méconnaissance  de  l'influence  des 
transports  sur  la  méthode  culturale? 

Nous  sommes  parvenus  au  point  où  nous  pouvons  résoudre  le 
problème;  mais  il  ne  nous  suffît  pas  d'établir  que,  logiquement, 
telle  chose  doit  être  ;  il  nous  faut,  en  plus,  montrer  qu'elle  est. 
Tant  de  systèmes  ont  [)aru  établis  logifjuemcnt  et  ont  été  dé- 
molis par  les  faits  !  Nous  restons  souvent  indécis  devants  les  seuls 
arguments  logiques,  parce  (ju'il  leur  arrive  de  laisser  en  oubli 
bien  des  faits. 

Si  les  transports,  par  leur  absence  ou  par  leur  présence,  sont 
vraiment  la  cause  déterminante  de  nos  deux  méthodes  de  culture, 
et  si  l'on  peut  observer  dans  les  faits  un  rapport  constant,  propor- 
tionnel, entre  la  facilité  des  transports  et  lemodede  culture, nous 
nous  trouvons  en  face  d'une  relation  de  cause  à  effet,  c'est-à-dire 
d'une  loi.  S'il  y  a  loi,  il  faut  qu'elle  se  soit  exercée  de  tout  temps 
dans  le  passé,  que  nous  la  retrouvions  partout  dans  le  présent  ; 
qu'elle  soit  en  rapports  directs  avec  le  phénomène  qu'elle  régit, 
c'est-à-dire  que,  là  où  nous  rencontrons  des  transports,  dans  le 
passé  et  dans  le  présent,  nous  devons  voir  régner  la  spécialisation 
commerciale  de  la  culture  suivant  la  proportion  exacte  de  leur 
facilité,  jusqu'à  extinction  complète  de  la  culture  ménagère,  ou 
tout  au  moins  jusqu'à  un  état  manifeste  de  souffrance  qui  atteste 
la  violation  de  la  loi. 

Une  telle  loi  doit  donc  fonctionner  toujours,  partout,  propor- 
tionnellement ;  c'est-à-dire  qu'elle  doit  fonctionner  suivant  des 
rapports  constants  et  proportionnels.  De  plus,  si  l'influence  des 
transports  est  vraiment  la  loi  déterminante  de  la  méthode  de  cul- 


44  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

ture,  nous  devons  vérifier  qu'elle  opère  indépendamment  de  la 
nature  du  sol,  indépendamment  de  la  volonté  de  l'homme,  indé- 
pendamment de  la  connaissance  qu'on  en  a. 

C'est  bien  ce  que  l'observation  des  faits  va  nous  mon- 
trer, 

La  loi  a-t-elle  fonctionné  et  fonctionne-t-elle  toujours,  dans  le 
passé  comme  dans  le  présent? 

Dans  le  passé,  et  jusqu'à  un  passé  très  récent,  les  campagnes, 
partout  au  monde,  étaient  dépourvues  de  moyens  de  transports 
qui  leur  permissent  de  songer  à  tout  importer,  à  tout  exporte!-; 
aussi  savons-nous  que  partout  régnait  la  culture  ménagère  inté- 
grale. L'assolement  triennal  que  l'on  doit  à  Charlemagne  s'est  per- 
pétué jusqu'à  nos  jours  sur  la  majeure  partie  de  l'Europe  centrale. 
Il  en  est  la  caractéristique.  Le  manque  de  transports  était  la  règle, 
comme  aussi  la  culture  ménagère  intégrale.  Cependant,  mais 
tout  à  fait  exceptionnellement,  certains  pays  dès  longtemps  ont 
joui,  par  la  nature  même  du  lieu,  du  bienfait  des  transports.  La 
colonie  tropicale  des  Antilles  est  entourée  de  la  mer  commer- 
çante :  de  tout  temps  le  colon  s'y  est  adonné  à  une  spécialisation 
commerciale  et  il  a  reçu  un  nom  qui  rindi(]ue;  il  a  toujours  été 
«  planteur  »,  non  «  paysan  ».  Il  a  fondé  une  «  plantation  »  de 
café,  de  cannes  à  sucre,  de  vanille,  non  une  «  ferme  ->  à  culture 
intégrale. 

Dans  le  présent,  nous  avons  encore  en  France  nombre  de 
fermes  isolées  ne  jouissant  pas  de  transports  faciles.  Il  leur  serait 
pratiquement  impossible  de  s'approvisionner  du  dehors  pour 
tous  les  besoins  de  la  vie,  et  souvent  il  ne  leur  serait  pas 
possible  d'exporter  la  spécialité  qui  conviendrait  à  leur  sol  et 
qu'elles  seraient  amenées  à  prendre  si  elles  avaient  auprès 
d'elles  une  gare  de  chemin  de  fer  ou  un  centre  do  consomma- 
tion. C'est  ainsi,  par  exemple,  que  la  spécialité  du  lait,  reconnue 
très  avantageuse  dans  la  proximité  dune  ville,  ne  peut  se  faire 
à  grande  distance  par  le  moyen  des  voitures.  Dans  ces  fermes 
isolées,  la  culture  ménagère  intégrale  règne  sans  conteste  et 
normalement.  En  revanche,  à  grande  distance  des  ccnties  de 
consommation,  mais  dotés  de  chemins  de  fer,  les  ranchs  améri- 


LA    IIFVOLLTION    AGHICOLE.  45 

cains  embarquent  à  leurs  gares  leurs  animaux  et  y  trouvent  leurs 
approvisionnements. 

Nous  vérilions  donc  la  loi  ilaus  le  présent  comme  dans  le 
passé. 

Fonctionnc-t-ellc  et  a-t-elle  toujours  fonctionné /y^//7o///.'^ 

Chez  nous,  dans  le  passé,  nous  avons  vu  régner  partout  la 
culture  ménagère  intégrale  et.  dans  le  présent,  nous  l'avons  re- 
trouvée normalement  dans  les  Termes  isolées;  c'est-à-dire  que, 
dans  le  passé  et  dans  le  présent,  elle  coïncide  avec  l'ahsence  de 
transports. 

-Mais,  dans  le  passé  comme  dans  le  i)résent,  nous  trouvons, 
même  chez  nous,  les  spécialisations  commerciales  prospères 
coïncidant  avec  les  transports  (1). 

l)ej)uis  le  M  siècle.  lAunis  est  en  vignobles.  Le  port  do  la 
Rochelle,  par  la  mer  qu'il  a  rendu  commerçante,  a,  dès  cette 
époque,  exporté  les  vins,  eaux-de-vie,  sel,  spécialités  de  la  ré- 
gion, et  a  importé  le  blé  et  le  bétail  que  ses  navires  ramenaient 
des  Flandres.  Pauvre  pays  de  culture  intégrale  qu'un  pays  de 
vigne!  L'.Vunis  cependant  était  florissant,  mais  par  la  spécialisa- 
tion commerciale. 

.\cfuellement.  les  transports  faciles  ont  permis  la  création  des 
vignobles  du  Midi  qui,  en  pleine  crise  agricole,  ont  décuplé  la 
valeur  des  terres. 

L'étranger  n'est  et  n'a  pas  été  moins  que  nous  soumis  à  cette 
loi. 

Dans  le  passé,  les  colons  anglo-saxons  débarqués  sur  les 
côtes  du  Nord-Est  de  l'Amérique  y  ont  aussitôt  établi  des  fermes, 
dont  le  but  était  de  subvenir  airectement  à  leurs  besoins  :  ils  y 
vivaient  des  produits  de  leurs  terres.  Étant  donné  des  trans- 
ports aussi  rares,  aussi  diftîciles  et  aussi  coûteux  que  ceux  de 
l'Atlantique  à  cette  époque,  il  eût  fallu  en  effet  de  bien  riches 
productions  pour  en  vivre  au  moyen  de  l'exportation  à  pareille 
distance.  Mais  ce  sont  ces  productions  riches  que  rencontraient 
précisément  ceux  des  colons  qui    s'étaient  établis  au  Sud-Est, 

(I)  Science  sociale,  1898.  II.  Une  grande  ville  de  commerce.  —  Le  type  rochelais, 
par  M.  J.  Perier. 


4()  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

dans  la  Virginie,  dans  la  Louisiane,  dans  les  régions  chaudes  : 
aussi  ne  retrouvons-nous  plus  là  des  fermiers,  mais  des  planteurs. 
Éloignés  de  l'Europe  autant  et  plus  que  les  premiers,  ils  pou- 
vaient, grAce  à  la  richesse  de  leurs  produits,  utiHscr  les  trans- 
ports et  ils  passaient  à  la  spécialisation  commerciale. 

Il  en  est  de  môme  à  l'étranger,  dans  le  présent.  Dans  tout 
l'Orient  de  l'Europe,  les  transports  sont  difliciles  à  la  campagne. 
Voyez  le  paysan  russe,  c'est  bien  un  paysan  de  culture  ména- 
gère intégrale.  Tous  les  livres  de  Tolstoï  en  font  foi.  L'idéal 
paysan  les  remplit.  Tous  les  axiomes  du  paysan  s'y  retrouvent. 
Pas  de  transports  en  Asie.  Le  Chinois,  avec  sa  culture  de  riz,  et 
son  élevage  de  porc,  est  un  paysan.  C'est  là  sa  culture  intégrale 
restreinte,  il  la  fait  pour  sa  consommation.  Il  vit  directement  et 
absolument  de  sa  terre.  Il  a  le  souci  intense  du  fumier,  et  nous 
savons  jusqu'où  il  pousse  la  préoccupation  de  tout  restituer  à  la 
terre.  Et  il  a  raison,  dans  les  conditions  où  il  se  trouve.  Point 
de  transports  en  Afrique  australe  non  plus.  Le  Boërestun  paysan 
renforcé.  Il  est  chasseur,  pasteur  plus  que  cultivateur,  mais  c'est 
parce  qu'il  en  a  les  moyens.  Donnez  au  paysan  français  du 
gibier  et  l'espace  herbu,  il  réduira  sa  culture  au  minimum. 
Mais,  dans  le  «  pound  » ,  dans  la  terre  de  l'étang  qu'il  a  obtenu 
par  un  barrage,  le  Boor  fait  bien  une  culture  ménagère  ;  elle  est 
aussi  intégrale  ;  tous  font  la  même  chose,  dans  les  mômes  pro- 
portions, qui  sont  reconnues  depuis  longtemps  répondre  aux 
besoins  de  leur  vie. 

Les  États-Unis  sont  sillonnés  de  chemins  de  fer.  D'ailleurs  le 
colon  anglo-saxon  s'arrange  pour  jouir  toujours  de  transports 
suffisants.  S'il  s'établit  loin  de  la  voix  ferrée,  il  fera  un  ranch  et 
se  contentera  de  conserves.  C'est  que  cette  spécialité  a  elle-môme 
son  transport;  à  travers  la  prairie,  il  conduira  son  troupeau  à 
la  gare  et  en  rapportera  ses  conserves.  Mais  pour  être  producteur 
de  blé,  il  lui  faudra  le  voisinage  d'une  gare  et  de  son  élévator. 
L'élévator,  aux  lieux  déchargement  de  grands  transports  par 
terre  et  par  eau,  indicpie  la  spécialisation  commerciale  de  la 
culture,  comme  le  grenier  au-dessus  du  foyer  du  paysan  indique 
la  i)roduction  pour  la    consommation   directe.     Si  l'Américain 


LA    IIÉVOLITION    AGHir.OLE.  47 

s'adonno  au  laitage,  à  la  volaille,  ce  n'est  que  pour  la  vente, 
mais  toujours,  alors,  dans  la  proximité  d'un  centre  de  consom- 
mation. Aussi  les  campagnes  des  États-rnis  présentent-elles  à 
outrance  le  spectacle  de  la  spécialisation  et  forment-elles  avec 
les  nôtres  un  contraste  fra[)pant.  Autour  des  villes,  les  fermes  à 
volailles,  les  laiteries,  les  cultures  maraîchères,  les  vergers;  au 
Kar-West,  les  ranchs  d'élevage  ;  à  l'ouest,  les  ranchs  d'engraisse- 
ment; le  Dakota  est  un  immense  champ  do  hlé.  C-haque  exploi- 
tation ne  donne  plus  la  viande,  le  hlé,  les  produits  de  la  basse- 
cour;  il  y  a  la  région  de  la  viande,  celle  du  hlé,  et  chaque  ville 
est  entourée  d'une  zone  de  culture  maraîchère  et  fiuitière  avec 
ses  laiteries  et  ses  fermes  à  volailles.  C'est  cette  spécialisation  qui 
a  fait  la  supériorité  de  la  culture  américaine,  nous  le  verrons 
i\  n'en  pas  douter. 

Nous  retrouvons  donc  toujours  et  jmrtout  notre  loi. 

Fonctionne-t-elle  itroportionnellrmcnt  <\  la  facilité  des  trans- 
ports? 

Il  y  a  toujours,  par  rapport  aux  produits  et  aux  besoins  du 
rural,  une  certaine  possibilité  d'exporter  et  d'importer  quelque 
chose;  l'impossibilité  de  rien  exporter,  dans  une  mesure  si 
minime  qu'elle  soit,  n'a  peut-être  jamais  existé;  et,  d'autre  part, 
la  possibilité  de  tout  importer  à  la  campagne  est  bien  récente  et 
encore  exceptionnelle.  Nous  ne  cherchons  pas  l'absolu,  mais  le 
plus  ou  le  moins.  On  peut  donc  dire  que  le  rural,  depuis  long- 
temps, jouit  dune  certaine  possibilité  de  transports;  mais,  ce 
qui  est  intéressant,  c'est  qu'il  s'est  spécialisé  toujours  dans  la 
proportion  de  leur  facilité. 

Chez  nous ,  le  fermier  cultive  encore  sa  ferme  par  la  culture 
intégrale  pour  en  vivre  directement,  en  nature.  Dans  le  passé 
lointain,  avant  les  routes,  il  était  métayer,  il  payait  en  nature, 
remettant  la  moitié  des  produits  au  propriétaire.  Dès  l'appari- 
tion des  grandes  routes,  il  tend  à  devenir  fermier.  Il  continue  sa 
culture  ménagère ,  mais  il  doit  payer  son  fermage.  Aussi  le 
voyons-nous  s'adonner  à  une  spécialité,  en  rapport  avec  le  nou- 
veau moyen  de  transports  :  c'est  le  blé,  produit  riche  sous  un 
petit  volume,  très  maniable,  qu'il  peut  au  besoin  charger  sur  le 


AH  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

dos  d'un  Ane  pour  atteindre  par  les  petits  chemins  la  grande 
route.  Les  fermages  sont  payés  en  argent  par  la  vente  de  ce  blé. 
Le  fermier  «  force  »  sur  le  blé^  suivant  l'expression  consacrée, 
c'est-à-dire  qu'il  en  développe  la  culture  bien  au  delà  de  ses 
besoins,  pour  en  faire  un  produit  de  vente.  Les  chemins  de  fer 
paraissent  :  alors  il  peut  aller  vendre  à  la  foire  ses  animaux  gras, 
parce  que  les  marchands  qui  les  lui  achètent  les  envoient  par 
chemin  de  fer  à  Paris  ;  et,  ce  qui  ne  pouvait  résulter  de  la  pre- 
mière spécialisation,  celle  du  blé,  nous  le  voyons  se  produire 
dans  les  régions  particulièrement  aptes  à  cette  transformation 
nouvelle,  comme  la  Normandie  :  de  grosses  fermes  sont  mises 
en  herbages,  des  régions  entières  passent  à  la  spécialité  commer- 
ciale de  l'élevage  et  de  l'engraissement.  Là  où  la  gare  est  voi- 
sine de  la  ferme,  on  expédie  pour  certains  centres  urbains  assez 
proches  les  volailles,  les  œufs,  le  beurre,  les  légumes,  qui  de- 
mandent des  transports  rapides  pour  arriver  frais.  Enfin ,  avec  le 
bon  marché  des  transports,  autre  genre  de  facilité  ,  nous  voyons 
aujourd'hui  les  fermiers  demandera  vendre  leurs  pailles  et  leurs 
fourrages,  c'est-à-dire  les  produits  les  plus  encombrants,  ceux 
que  l'on  gâchait  autrefois,  qu'on  laissait  pourrir  dans  la  cour 
durant  les  années  plantureuses  et  dont  on  ne  savait  faire  que  du 
fumier.  Cesser  de  restituer  à  la  terre  le  fumier  en  vendant 
les  fourrages  destinés  à  la  litière ,  c'est  le  dernier  coup  porté 
aux  axiomes  de  la  culture  ménagère. 

Le  propriétaire  s'est  adapté  aux  transportsavant  le  fermier;  il  a 
commencé,  de-çi  de-là,  par  abandonner  sa  réserve,  où  il  produisait 
pour  sa  consommation  personnelle  ;  il  en  a  joint  les  terres  à  celles 
de  sa  ferme,  à  un  l'cnouvellement  de  bail;  il  n  alors  acheté  au 
boulanger  le  pain,  et  à  son  fermier  le  lait,  le  beurre,  les  (vufs, 
les  volailles,  que  lui-même  produisait  directement  autrefois.  On 
commence  aujourd'hui  à  voir,  au  contraire,  des  propriétaires 
reprendre  des  terres  à  leurs  fermiers;  mais  c'est  pour  s'y  adon- 
ner à  une  culture  spécialisée,  pour  créer  un  vignoble,  par 
exemple.  En  même  temps,  ils  achètent  leur  beurre  à  la  beurrerie, 
où  il  est  mieux  fait  qu'à  la  ferme.  C'est  qu'il  leur  est  facile  main- 
tenant de  le  recevoir  par  colis  postal,  comme  il  leur  est  facile 


LA    HKVOLLTION    AGRiroLK.  i'.l 

(rexpétlirr  leur  \in.  I.f  \(»isiiKigc  de  leur  Icrnie  ne  leur  est  plus 
nécessaire.  Si.  ni  retirant  ties  terres  iV  leur  fermier,  celui-ci  doit 
abandonner  tel  pioduit.  ii>^  n'en  seront  pas  gênés. 

A  l'étraniier,  le  inènif  lait,  c'est-à-dire  l'intensité  de  la  .spé- 
cialisation commerciale  de  la  culture  marchant  de  pair  avec  la 
facilité  des  transports  ,  se  retrouve  dans  le  passé  comme  dans  le 
présent. 

Le  planteur  des  Antilles  était  un  spécialisé.  11  jouissait  de 
transports  pour  sa  spécialité,  les  bateaux  prenaient  son  sucre. 
Mais  il  ne  pouvait  faire  venir  dEurope  ses  œufs  ni  ses  légumes. 
Isolé  au  milieu  de  son  lie.  il  était  bien  fibliiré  de  faire  un  peu 
de  culture  de  consommation  :  seulement,  il  n'en  faisait  que  lin- 
dispensable:  c'était  pour  lui  le  mal  nécessaire,  la  conséquence 
forcée  des  condifious  d'isolement  dans  lesquelles  il  était  obligé 
d'exercer  sa  spécialité.  Pourquoi,  par  exemple,  le  planteur  de 
Saint-Uomingue,  décrit  dans  cette  Hevue  par  M.  de  Préville  (I  , 
cultive-t-il  100  carreaux  Je  carreau  vaut  de  3  à  V  hectares) 
en  cannes  à  sucre,  et  Mt  seulement  en  culture  vivrière,  c'est-à- 
dire  en  produits  de  consommation  directe?  Et  pourquoi  ne  di- 
vise-t-il  pas  sa  propriété  en  fermes.'  C'est  parce  qu'il  peut 
s'adonner  à  une  riche  spécialité  qu'il  a  le  moyen  d'exporter. 
Aussi  cette  spécialité  est-elle  la  raison  d'être  de  son  exploitation, 
tandis  que  sa  culture  vivrière  n'en  est  que  la  conséquence  re- 
grettable, faute  de  pouvoir  importer  sa  nourriture.  Et  ce  fait  se 
traduit  par  la  valeur  des  terres  :  sa  terre  en  cannes  à  sucre  vaut 
7.000  francs  le  carreau,  tandis  que  sa  terre  en  culture  vivrière 
vaut  de  2.500  à  3.000  francs,  pas  plus  que  la  terre  inculte,  la 
savane,  dont  il  possède  OV  carreaux  pour  faire  paître  ses  ani- 
maux. Actuellement  les  colons  anglo-saxons  en  .Vmérique, 
comme  partout  ailleurs  du  reste,  ne  veulent  plus  de  la  culture 
paysanne,  qu'ils  jugent  trop  peu  lucrative.  Uu'arrive-t-il?  Ils  ne 
s'établissent  qu'auprès  des  chemins  de  fer;  c'est  par  la  création 
d'une  ligne  ferrée  qu'ils  ouvrent  une  colonie.  Ne  voulant  faire 
qu'une  spécialité  lucrative,  ils  en  réclament  les  moyens.  Ils  ont 


(Il  La  Colonie  de  Saint-Domingue    Science  sociale,  18S6,  t.  II,  p.  323  et  324). 
T.  x\xii.  i 


30  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

besoin  des  chemins  de  fer  pour  exporter  leurs  produits  et  pour 
pourvoir  à  leur  consommation.  Autrefois,  au  contraire,  les  co- 
lons paysans  se  suffisaient  sur  leur  terre  et  en  absorl)aient  les 
produits,  préférant  l'isolement.  Comme  ils  ne  demandaient  rien 
au  dehors,  ils  redoutaient  l'intrusion  de  l'étranger,  qui,  ne  pou- 
vant leur  servir,  ne  pouvait  que  leur  nuire.  Les  exploitations 
rurales  du  moyen  âge  s'étal)lissaient  loin  des  routes  parcourues 
par  les  pillards. 

Ainsi,  partout  et  toujours,  la  loi  fonctionne  proportionnelle- 
ment à  la  facilité  des  transports.  Quand  le  colon  manque  de 
transports,  il  ne  pratique  que  la  culture  ménagère  intégrale; 
quand  il  jouit  de  transports  pour  un  produit,  il  s'y  spécialise  ,  en 
demandant  encore  à  la  culture  ménagère  de  pourvoir  aux  be- 
soins qu'il  ne  peut  satisfaire  par  l'importation;  mais,  quand  il  a 
goûté  de  la  facilité  d'exporter  toute  sa  production  et  d'importer 
toute  sa  consommation,  il  y  tient,  il  ne  s'établit  plus  (jue  là  où 
il  la  rencontre,  et  ne  se  livre  plus  qu'à  la  culture  commerciale. 

La  loi  ne  fonctionne  pas  seulement  partout ,  toujours  et  m 
proportion  de  la  facilité  des  transports,  mais  encore  mahjré  la 
terre. 

F^a  terre  a  ses  préférences,  elle  est  adaptée  à  certains  produits 
qu'elle  favorise  ,  elle  n'est  pas  propice  à  d'autres.  Et  ce  n'est  pas 
une  petite  ail'aire,  ni  surlout  une  opération  généralement  lucra- 
tive, que  de  violer  ses  préférences  et  de  lui  faire  produire  ce 
pourquoi  elle  n'est  pas  faite.  Eh  bien,  il  est  tellement  vrai  que 
la  loi  de  l'influence  des  transports  est  la  déterminante  de  la  mé- 
thode de  culture,  quelle  réussit  à  vaincre  ces  répugnances  do 
la  terre!  Quand  le  produit  exportajjle  est  assez  avantageux,  on 
oblige  la  terre  à  le  fournir  malgré  elle,  on  la  spécialise  par  force 
et  on  s'en  trouve  bien.  En  voici  quelques  exemples  : 

Le  voisinage  implique  une  facilité  de  transporter.  Nous  ne 
croyons  pas,  comme  M,  Prudhomme,  que  la  Providence,  après 
avoir  fait  couler  les  fleuves  dans  les  grandes  villes,  ait  ceinturé 
toutes  les  villes  d'une  zone  propre  à  la  culture  maraîchère  ,  et 
toulelois  nous  trouvons  des  maraichcrs  autour  de  toutes  les  villes, 
t^e  n'est  [)as  que  partout  cette  culture  spéciale  soit  appropriée  au 


\.\    RKVOLLTION    Ar.IUCOLE.  51 

sol,  c'est  que  partout  le  voisinage  iniinédiat  de  la  ville  permet 
d'y  porter  facilement  les  légumes. 

Certaines  terres  de  Cham[)ai:ne  ont  produit  le  vin  «pii  lait  l,i 
renommée  du  pays;  mais  celles-là  étaient  rares  en  (]liam[>agne 
même,  et  les  autres  ferres  y  étaient  absolument  rebelles  à  ce 
genre  de  culture.  Cependant  ce  produit,  e\[)ortable  de  sa  nature, 
étant  d(Miiandé  et  richement  i)ayé,  les  propriétaires  de  Cham- 
pagne fout  maintenant  leur  terre  :  ils  composent,  dans  les  parties 
ing-rales  du  sol.  leur  terrain  sur  le  fond  qui  ne  leur  sert  plus 
qu«*  de  su[)port  ;  ils  y  a[»portent  les  terres  qui  plaisent  à  la  vigne, 
dans  les  proportions  qu'elle  réclame.  Ainsi,  la  terre  naturelle 
étant  impropre  à  la  spécialité  réclamée,  on  fahricpie  par-dessus 
une  terre  artificielle  qui  répond  aux  besoins. 

En  revanche,  la  colonie  tropicale  des  Antilles  a  toujours  fait 
l'objet  de  cultures  spéciliasées;  ce  sont  des  plantations  de  café, 
de  canne  à  sucre,  de  vanille,  auxquelles  la  terre  est  propice; 
mais  l'homme  doit  aux  transports  la  possibilité  de  s'y  adonner. 
Voyez  Kobinson  Crusoé  échoué  dans  son  île  tropicale.  Il  n'a  cure 
de  savoir  si  le  sol  réclame  la  culture  de  la  vanille,  dont  il  ne 
peut  se  nourrir  et  qu'il  ne  peut  vendre.  Il  faut  qu'il  vive  de  la 
terre.  Il  sème  pour  lui  du  blé,  des  légumes,  élève  et  entretient 
des  chèvres.  Malgré  la  terre,  il  se  fait  paysan,  reconstitue  la 
ferme,  le  domaine  à  consommation  directe.  Il  est  fier  et  à  juste 
titre  de  ses  misérables  produits,  obtenus  en  dépit  de  la  terre.  Le 
pauvre  naufragé  ne  jouit  pas  de  transports. 

Ces  fermes  de  l'Est  Américain  que  nous  avons  vu  établir  par 
les  premiers  colons  pour  subvenir  à  leur  consommation  person- 
nelle, alors  qu'ils  ne  jouissaient  pas  de  transports  faciles,  sont 
devenues  avec  les  chemins  de  fer  des  exploitations  spécialisées 
en  vue  de  la  vente.  Pourtant  la  terre  n'a  pas  changé.  D'où  vient 
que  sa  production  s'est  modiliée?  De  l'apparition  des  transports. 
Qu'est-ce  qui  a  permis  la  création  des  vignobles  du  Midi  dans  les 
anciennes  fermes  du  pays?  Ce  sont  les  transports.  La  terre  est 
bien  de  la  terre  à  vigne,  mais  on  ne  pouvait  autrefois  lui  de- 
mander de  produire  exclusivement  du  vin,  faute  de  trans 
ports. 


52  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Nous  vérifions  donc  que  notre  loi  fonctionne  en  dépit  mhnp 
de  la  terre. 

Nous  allons  vérifier  qu'elle  fonctionne  encore  malgré  la 
volonté  de  lliommc. 

Ce  n'est  pas  du  caprice  de  l'homme  que  dépend  la  méthode  de 
culture  H  laquelle  il  s'adonne ,  mais  de  la  présence  ou  de  l'al)- 
scnce  de  transports.  11  doit  se  soumettre  à  la  loi,  conscient  ou 
inconscient,  satisfait  ou  rebelle. 

Les  exemples  abondent.  Quelques  spécialisés  ont  raisonné 
leur  allaire,  non  au  point  de  vue  général,  mais  à  leur  point  de 
vue  particulier.  .le  connais  par  exemple  un  industriel  retiré  à 
la  campagne  (|ui  s'est  dit  :  «  .le  ne  connais  rien  à  la  culture, 
c'est  bien  embrouillé!  Mais  j'ai  encore  de  l'activité,  je  vais 
m'occuper  de  vigne.  »  Il  est  tombé  juste.  Il  s'en  félicite,  il  a  fait 
une  excellente  atfaire  et  me  disait  avec  admiration  :  «  Vraiment 
on  ne  se  doute  pas  de  ce  qu'on  peut  faire  produire  à  la  terre  ; 
mon  vignoble  depuis  seize  ans  me  rapporte  200  X  •  »  D'autres 
ont  fait  comme  lui,  simplement  parce  qu'il  réussissait,  sans 
sié  rendre  compte  du  pourquoi;  le  succès  leur  suffisait.  D'autres 
ont  obéi  à  contre-cœur,  cédant  à  une  fatalité  qu'ils  constatent 
sans  l'approuver  :  «  Que  voulez-vous,  disent-ils,  on  ne  peut 
plus  s'en  tirer  que  comme  cela.   » 

(Vest  que  la  loi  fon-ctionnc  automatiquement,  connue  ou  mé- 
connue. Elle  ne  demande  pas  que  l'homme  la  reconnaisse 
théoriquement,  mais  elle  le  réduit  à  l'obéissance  pratique.  Elle 
est  implacable.  La  bonne  foi  ne  sauve  pas  le  cultivateur  :  s'il 
croit  bien  faire,  en  se  conformant  ù  la  tradition,  s'il  croit  que 
la  culture  ménagère  est  la  seule  sensée  et  profitable,  sa  bonne 
intention  ne  lui  donne  pas  le  succès.  Si,  au  contraire,  il  la 
quitte  avec  remords  et  l'abandonne  en  déserteur,  ses  remords 
et  sa  désertion  ne  l'empêcheront  pas  de  réussir. 

Ce  n'est  pas  par  la  connaissance  de  la  cause,  mais  par  la  cons- 
tatation des  ell'ets,  que  les  spécialités  se  sont  formées.  Cela  s'est 
fait  d'abord  par  tâtonnement.  On  a  cherché  ce  qui  réussissait 
et  on  s'y  est  arrêté,  une  fois  trouvé;  puis  cela  s'est  étendu  [)ar 
imitation;    on    a  suivi     rexemple    de   ceux    qui  réussissaient. 


LA    UÉVOLUTION    AGKICOLE.  5.J 

L'homme  pout  innorer  la  loi,  il  iTeu  réussira  pas  moins  en  lui 
obéissant;  mais  il  est  évident  cjuil  aura  plus  de  chances  de  s  y 
conformer  en  la  connaissant. 

Ainsi,  la  loi  fonctionne  loKJonrs,  partout,  jirojjortionncUentcnt 
à  /a  faiilitr  îles  transports,  malgré  les  préférences  de  la  terre 
et  inahjré  la   volonté  de  riionnne. 

Nous  nous  croyons  donc  en  droit  de  dire  qu'il  est  établi,  par 
une  observation  rigoureuse  et  scientili(iue,  (junne  loi,  celle  de 
Tinfluence  des  transports,  régit  la  méthode  culturale;  que  la 
méthode  à  suivre  dépend  directement  de  la  présence  ou  de 
l'absence  de  transports;  que  ce  sont  les  transports  qui  imposent 
l'obligation  d'exploiter  la  terre  par  la  méthode  de  la  culture 
ménagère  intégrale  ou  par  celle  de  la  spécialisation  commer- 
ciale. 

S'il  en  est  ainsi,  nous  devons,  à  titre  de  contre-épreuve,  véri- 
fier que  hi  violation  de  la  loi  entraîne  la  souffrance  et  la  sou- 
mission (i  la  loi  la  prospérité. 

L'homme  peut,  en  vertu  de  son  libre  arbitre  et  pendant  un 
certain  temps,  lutter  contre  une  loi,  mais  ce  qui  fait  qu'il  finit 
pai'  s'y  ranser,  c'est  qu'il  ne  trouve  dans  cette  lutte  que  la  souf- 
france et  la  mort;  ce  qu'il  cherche  est  le  bien-être  et  la  vie.  et 
il  ne  les  rencontre  que  dans  son  accord  avec  la  loi. 

En  France,  les  pays  de  culture  intégrale,  notamment  ceux 
du  Centre,  sont  en  proie  à  la  crise  agricole.  Ils  souffrent,  parce 
qu'ayant  des  transports  ils  cultivent  la  terre  par  la  méthode  qui 
convient  en  l'absence  des  transports.  Au  contraire  la  prospérité, 
la  plus-value  de  la  terre  ont  accompagné  la  spécialisation  com- 
merciale des  vignobles  dans  le  Midi,  de  l'élevage  en  Normandie, 
de  la  culture  industrielle  de  la  betterave  dans  le  Nord.  Les 
pays  de  l'Europe  centrale,  nouvellement  ouverts  aux  chemins 
de  fer  et  qui  n'ont  pas  encore  rencontré  la  transformation  cul- 
turale qui  y  correspond,  souffrent  de  la  crise  agricole.  Nous 
voyons  les  asrariens  de  la  Prusse  réclamer  comme  nos  cultiva- 
teurs paysans  la  protection  à  outrance,  et  d'instinct  se  révolter 
contre  l'ouverture  de  canaux  qu'ils  regardent,  non  sans  raison, 
comme  une   menace  et   un  danger  mortel  pour  leur  culture. 


5i  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Les  colonies  anglo-saxonnes  spécialisées  enrichissent  leurs 
colons.  Tandis  que  dans  nos  pays  la  culture  ruine,  on  s'enrichit 
là-bas.  dans  les  jardins  à  thé  de  l'Inde,  dans  les  runs  de  mou- 
tons de  l'Australie:  et  l'Amérique,  malgré  la  distance,  malgré  la 
main-d'œuvre  plus  élevée  et  malgré  nos  droits  de  douane,  nous 
envahit  de  ses  produits.  Il  faut  d'immenses  spécialisations  com- 
merciales d'élevage  pour  alimenter  les  villes  de  viande  de 
l'Ouest  et  des  établissements  comme  ceux  d'Armour.  Jamais  la 
culture  ménagère  n'a  produit  ces  immenses  élévators  à  blé  du 
Dakota.  La  bonne  méthode  de  culture  fait  la  prospérité  de  ces 
pays  et  leur  donne  celte  supériorité  écrasante  sur  les  pays  at- 
tardés dans  les  vieux  errements  que  les  chem  ins  de  fer  ont 
rendu  erronnés.  Nos  rivaux  nous  battent  par  une  supériorité  de 
méthode,  en  dépit  de  toutes  les  barrières  dont  nous  voulons 
nous  protéger. 

Kn  résumé,  nous  avons  vérifié  que  partout,  toujours  et  pro- 
portionnellement au  fait,  malgré  la  terre  et  malgré  l'homme, 
l'absence  de  transports  implique  la  méthode  de  la  culture  mé- 
nagère intégrale  et  leur  présence  la  méthode  de  la  spécialisa- 
tion commerciale  de  la  culture;  et  que,  à  l'apparition  de  trans- 
ports nouveaux,  comme  à  notre  époque,  la  culture  est  prospère 
là  où  l'on  obéit  à  la  loi  et  soulh'c  là  où  on  la  viole. 

La  loi  reconnue,  comme  l'on  ne  peut  lutter  contre  elle,  il 
faut  nous  y  ranger.  C'est  par  la  transformation  de  notre  méthode 
de  culture,  et  ce  n'est  que  par  elle,  que  nous  retrouverons  la 
prospérité  agricole.  Les  hommes  de  bonne  volonté  profiteront 
de  la  loi,  les  récalcitrants  seront  broyés  par  elle.  Mais  la  force 
des  choses,  —  c'est-à-dire  h^s  effets  de  la  loi,  succès  d'un  cùté, 
ruine  de  l'autre,  —  imposera  fatalement  la  méthode  de  la  spé- 
cialisation commerciale  de  la  culture. 

[A  suivre.) 

A.  Daiprat. 


L  V  1  ATÎIUOI  i:  I.\ONNAISE 


LE  TYPE  ANCIEN 


LA  FABRIQUE   SOUS  LE    RÉGIME  DE   LA  RÉGLEMENTATION 

DU  TRAVAIL     —  LA  TECHNIQUE 

DE    L'ANCIENNE     FABRICATION 

Nous  avons  vu  ce  (|ue  la  lahricjuc  lyonnaise  est  dans  le  pré- 
sent. Mais  les  phénomènes  actuels  s'expliqueront  mieux  si  nous 
recherchons  leur  origine  dans  le  passé. 

I/acclimatation  des  végétaux  exotiques  dans  nos  pays  tempérés 
s'opère  assez  souvent  par  phases.  Pendant  quelques  hivers,  une 
serre  recueille  les  émigrés  qui.  aguerris  peu  à  peu,  accoutumés 
progressivement  aux  intempéries  et  aux  frimas,  produisent  avec 
le  temps  une  race  robuste,  })0uvant  se  passer  d'abri. 

La  soierie  lyonnaise  est  une  plante  du  midi,  acclimatée  sous 
la  double  protection  de  la  royauté  et  de  la  ville.  La  jeune  plante 
grandit  et  prospéra  pour  ainsi  dire  sous  verre.  Mais  un  jour 
l'acclimatation  fut  complète,  et  les  soins  qui  avaient  permis  à 
l'exilée  de  croître  risquèrent  d'entraver  son  épanouissement. 
C'est  alors  qu'une  secousse  formidable  renversa,  trop  brusque- 
ment, hélas  1  tous  les  abris,  et  brisa  subitement  toutes  les  entraves. 

La  Révolution  est  une  date  dans  l'histoire  de  la  fabrique 
lyonnaise  comme  dans  celle  de  la  France  et  de  son  industrie.  Si 
la  protection  créa  la  «  grande  fabrique  »  et  sauvegarda  ses  pre- 
miers jours,  la  liberté  couronna  sa  fortune.  Cependant  un  examen 


oG  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

impartial  des  faits  montre  qu'il  y  aurait  à  prendre  et  à  laisser 
dans  les  déclamations  systématiques  contre  l'oppression  du  travail 
par  les  règlements  de  l'ancien  régime.  Voilà  une  industrie  créée 
au  seizième  siècle,  à  peu  près  libre  dans  une  cité  libre.  Progres- 
sivement, sans  beaucoup  d'interventions  spontanées  de  l'Ktat,  par 
l'entraînement  de  l'exemple  sans  doute,  mais  aussi  par  la  force 
des  choses,  par  l'effet  d'initiatives  émanées  le  plus  souvent  d'en 
bas,  cette  industrie  s'érige  en  communauté,  en  corporation 
fermée  et  réglementée.  Tout  en  se  fermant,  tout  en  se  réglemen- 
tant, c'est  positif,  presque  jusqu'à  la  fin  de  l'ancien  régime, 
elle  s'étiole  peut-être,  mais  elle  grandit. 

Cette  communauté  tardive  ne  devait  pas  sombrer  tout  entière 
dans  la  tourmente  qui  emporta  ses  aînées.  La  fabrique  lyon- 
naise, nous  l'avons  vu.  demeura  jusqu'à  nos  jours  un  organe 
témoin,  évoquant  par  certains  aspects  d'autres  siècles,  chrono- 
logiquement assez  près,  économiquement  et  socialement  loin  de 
nous.  Sans  être  fin  prophète,  on  peut  affirmer  que  le  passé  de  la 
«  grande  fabrique  »  continuera  longtemps  encore  à  imprégner 
son  présent.  Durant  près  de  trois  cents  ans,  du  seizième  siècle 
à  la  fin  du  dix-huitième,  les  volontés  humaines  concoururent  avec 
les  circonstances  pour  faire  de  la  soierie  lyonnaise,  avant  tout,  et 
presque  exclusivement,  une  industrie  de  luxe  et  de  goût.  Le 
luxe  el  le  goût  ne  sont  guère  à  l'ordre  du  jour,  à  notre  époque 
de  poussée  démocratique;  n'importe,  les  caractères  spécifiques 
de  la  manufacture  de  Lyon  offrent  une  précieuse  garantie  pour 
son  avenir.  Le  goût  français  est  impérissable  et  le  beau  tissu  de 
Lyon,  c'est  un  peu  la  ([uintessence  du  goût  français. 

Si,  historiquement,  la  création  de  la  soierie  lyonnaise  est  en 
partie  l'œuvre  personnelle  de  nos  rois,  logiquement  cette  indus- 
trie ou  toute  autre  du  même  genre  eût  pu  se  constituer  tôt  ou 
tard  à  Lyon  par  le  libre  jeu  de  forces  économiques.  Le  com- 
merce des  produits  de  luxe  sur  une  place  internationale  ai)pclle 
rindustri<^  de  luxe,  l'ne  population  (]ui  lire  de  sérieux  prolits 
de  l'entrepôt  et  de  la  vente  de  certains  objets  coûteux  est  natu- 
rellement portée,  surtout  si  elle  a,  comme  c'est  le  cas  à  Lyon, 
des  propensions  au  labeur  intlustriel,  à  passer  de  la  vente  de  ces 


LA    KAItHIiJlE    l.Vtt.N.NAlSE.  •>< 

objets  à  leur  fabrication.  Kilo  fera  fèto  auv  ouvriers  iiiimig-rants, 
aux  initiateurs  que  la  force  centripète  des  routes  attireia  un 
jour   ou  l'autre  au    carrefour  vers  lequel  les  voies  convergent. 

Iles  l'époque  romaine,  nous  voyons  cette  force  irrésistible 
conduire  à  Lyon,  sinon  précisément  des  tisseurs  en  soie,  du  moins 
des  artisans  d'un  métier  voisin.  I  ne  inscription  trouvée  sur  le  pla- 
teau de  Saint-dust  mentionne  un  certain  Constantinius  .Kqualis, 
oriu-inaire  de  Svrie  et  barbaricarius,  c'est-à-dire  brodeur  en  or 
et  en  soie,  brocheur  à  la  navette. 

((  Il  y  avait  donc,  dit  M.  Alhner,  au  deuxième  siècle,  à  Lyon, 
des  ouvriei's  qui...  étaient  de  véritable  canuts,  précurseurs  de 
cette  industrie  reine,  dont  Lyon  tire  plus  que  de  toute  autre  sa 
force  et  sa  gloire  (IV  » 

.^^qualis  eut  peu  d'imitateurs.  Lyon  était,  il  y  a  1700  ans,  par 
trop  loin  des  pays  producteui-s  de  soie,  matière  alors  hors  de 
prix.  Elle  valait,  au  temps  d'Aurélien,  5.157  francs  le  kilog.  et 
trois  siècles  plus  tard,  quand  la  fabrication  des  soieries  devint 
le  monopole  des  gynécées  impériaux,   17.190  francs. 

Four  retrouver  les  canuts  lyonnais,  il  faut  faire  un  saut  de 
treize  siècles,  et  arriver  au  -23  novembre  l'Miiî.  Ce  jour-h^,  le  roi 
de  France  Louis  XI  rend  une  ordonnance  dont  nous  extrayons  les 
lisrnes  suivantes  : 

«  Nous  considérans  la  i:rant  vuidanse  dor  et  dargent  que 
chacun  an  se  fait  de  nostre  royaume,  es  moyen  et  occasion 
des  draps  d'or  et  de  soye.  qui  sont  débitez  et  exploictez  en  nostre 
dit  royaume.-,  et  pour  donner  ordre  que  l'art  et  ouvraige  de 
faire  les  dicts  draps  dor  et  de  soye  soit  commence  et  intro- 
duict  en  nostre  dicte  ville  de  Lion  en  laquelle,  comme  l'en  dit, 
y  en  a  jà  commencement...  Ayons  par  grant  et  meure  déli- 
l)ération  du  conseil,  conclud  et  ordonne  faire  mectre  sus  et  in- 
troduyre  ledict  art  et  ouvraige  de  faire  les  dicts  draps  dor  et  de 
soye  en  icelle  nostre  ville  de  Lion.  Et  pour  ce  ordonne  faire 
venir  audict  lieu  maistres  et  ouvriers  appareilleui*s  et  expérimen- 
tez tant  au  faict  de  l'ouvraige  de  la  dicte  soye,  comme  es  tainc- 

(1)  Inscriptions  antiques  du  Musée  de  Lyon.  11,  403  et  suiv. 


58  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

turc  et  autres,  choses  à  ce  propres  et  convenables  et  aussi  pour 
faire  le  molins,  ostils  et  autres  habillements  qui  y  seront  néces- 
saires. » 

Pour  subvenir  aux  premiers  frais,  le  roi  prescrit  «  la  somme  de 
1. ()()()  livres  tournois  être  mise  sus  et  levée  en  icelle  ville  do 
Lyon  ». 

Quel  était  le  commencement  auquel  fyit  allusion  l'ordonnance 
royale?  M.  Godart  (1)  suppose  qu'avant  la  tentative  de  Louis  XI, 
le  courant  normal  de  pénétration  du  tissage  soyeux  en  France, 
courant  dont  on  peut  suivre  aux  quatorzième  et  quinzième  siècles 
la  marche  le  long  de  la  vallée  du  Uhône,  avait  atteint  Lyon. 
Fne  tradition  assez  accréditée  attribue  aux  Lucquois  l'origine 
de  la  «  grande  fabrique  ». 

La  plupart  ào.  ces  canuts  primitifs  nétaicnt  pas  d'ailleurs  tis- 
seurs, mais  tissotiers,  fabricants  de  galons  de  passements,  etc.. 
Les  tissotiers  furent  seuls  à  demeurer  à  Lyon  après  l'échec  désas- 
treux de  la  fabrique  créée  par  le  bon  plaisir  du  roi. 

Il  s'agissait,  remarque  fort  bien  M.  Godart  (2),  dans  la  pensée 
de  Louis  XI,  non  pas  de  développer  le  commencement  de  ma- 
nufacture existant,  mais  de  créer  de  toutes  pièces,  dans  la  ville 
choisie  parla  volonté  royale,  une  industrie  toute  nouvelle.  Pri- 
vilèges et  faveurs  sont  offerts  en  grand  nombre  aux  immigrants. 
Le  roi  songe  aussi  aux  Lyonnais  auxquels  il  faut  faire  accepter 
l'imposition  des  1.000  livres.  «  L'art  des  draps  d'or  et  de  soie, 
disent  les  lettres  patentes  de  Louis  XI,  est  chose  honnorable  et 
honncsto,  et  à  quoi  se  pourront  occuper  licitement  hommes  et 
femmes  de  tous  étaz...  et  tant  gens  d'Église,  nobles  femmes  de 
religion  et  autres  qui  à  présent  sont  oiseux  y  auront  honneste  et 
[)routitable  occupacion.  » 

Tout  ceci  est  fort  bien  raisonné,  mais  la  sagesse  humaine  et 
même  royale  est  souvent  courte  par  quelque  endroit.  Malgré 
son   intelligence  ouverte,  son  esprit   progressiste,  son  sens  du 


(1)  Nous  ne  saurions  iniliqiuM-  Ions  los  emprunts  que  nous  faisons  pour  la  partie 
lilsioriquc  de  notre  »Hudo  au  travail  de  bénédictin  de  notre  devancier  :  L'ouvrier 
en  soie,  monocjraphie  du  tisseitr  lijonnais. 

('.'.)  Godart.  op.  cit.,  p.  (i. 


LA    lAIIIUi.il  i;    LYoNNAISK.  .)!) 

|)i';itu]iie.  Louis  XI  no  sut  pas  «'viter  une  faute.  Il  ne  tiut  aucun 
couiplr  tlu  nulieu  (|u'il  voulait  imxlilicr,  il  ignora  ou  fcigiiit 
d'ienorer  le  caractère  lyonnais. 

«  Jaloux  (les  prérogalivos  de  leur  cité  qui  est  libre  (I),  boui- 
geois  et  notables  de  Lyon  ne  peuvent  (|ue  s'insurçer  contre  la 
volonté  royale.  Créer  avec  les  deniers  des  habitants  nue  manu- 
facture dont  la  direction  restera  entre  les  mains  du  roi,  nest- 
ce  pas  porter  atteinte  aux  [)rivilèges  de  Lyon.'  l'ai'  tjui  sera  di- 
ri2:ée  la  nouvelle  fabrique.'  Par  les  gens  du  roi  ou  par  ceux  de  la 
cité.'  Ouelprolit  en  retirera  Lyon?  Uni  paiera  le  délicitéventuel?» 

Il  n'est  pas  de  moyen,  [)etit  ou  grand,  que  l'obstination  tran- 
quille des  Lyonnais  n'emploie  pour  contre-carrer  la  volonté  de 
Louis  M.  Les  Italiens  émigrés  à  Lyon  sont  en  butte  à  mille  ta- 
quineries. On  icmontre  fort  respectueusement  au  roi  que  les 
étoiles  de  soie  ne  sauraient  être  fabriquées  à  Lyon  au  même 
prix  qu'en  Italie.  Puis,  dév«iilant  leur  secrète  ambition,  les  éche- 
vins  ajoutent  : 

(*  Et  néantmoins,  (juant  le  bon  plaisir  du  roy  serait  que 
l'establissement  de  la  manufacture  se  fist,  ils  seroient  et  estoient 
toujours  pretz  d'obéir  de  tout  leur  pouvoir,  mais  bien  leur  sem- 
bloit  que  (juant  le  plaisir  du  Koy  sera  que  l'ouvraige  tire  avant 
et  qu'il  y  ait  ouvriers  et  gens  pour  ce  faire,  et  que  iceuls  con- 
seiller:^ en  eussent  la  conduite  par  leurs  mains,  l'on  y  pourroit 
trouver  autre  manière  de  faire  plus  convenable  et  à  moins  de 
fraiz.  » 

Dans  cette  phrase,  qui  semble  embrouillée  à  plaisir,  perce  un 
trait  essentiel  de  l'esprit  lyonnais,  l'amour  du  «  selfgovernment  », 
l'horreur  de  l'ingérence  officielle.  Seules  ont  prospéré,  seules 
réussiront  dans  notre  seconde  capitale  les  entreprises  dirigées 
par  les  notables  de  la  ville,  par  les  Lyonnais  qu'élèvent  au-des- 
sus de  leurs  compatriotes  les  avantages  extérieurs  de  fortune  et 
de  famille,  aussi  bien  que  le  mérite  personnel. 

La  ruse  audacieuse  qui  triompha  de  Charles  le  Téméraire  ne 
put  rien  contre  la  force  d'inertie  des   Lyonnais.   Les  étrangers 

(11  Oii.  cit..  p.  7. 


00  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

qu'avait  attirés  à  F^yon  l'annonce  pompeuse  de  la  création 
d'une  manufacture  royale,  se  trouvant  dans  un  milieu  de  plus  en 
plus  hostile,  ne  tardèrent  pas  à  se  décourager  et  regagnèrent 
leurs  foyers.  Si  le  roi  ne  voulait  pas  perdre  tout  le  fruit  de  ses 
efforts,  il  lui  fallait  au  plus  vite  prendre  un  grand  parti. 

Un  petit  nombre  de  tisseurs  italiens  étaient  encore  à  Lyon. 
Plongés  dans  la  plus  noire  misère,  ils  menaçaient  de  se  disperser. 
Louis  XI  ordonna  leur  transfert  à  Tours,  prétextant  qu'il  avait 
particulièrement  à  cœur  «  que  le  mestier  des  draps  de  soie  fût 
fait  et  continué  dans  sa  bonne  ville  de  Tours  ».  Sa  Majesté  pres- 
crivit aux  échevins  de  Lyon  de  défrayer  les  ouvriers  en  soie  de 
tout  ce  qu'ils  devaient  à  n'importe  qui  et  en  quelque  lieu  que 
ce  fût.  Sans  difficulté,  le  consulat  versa  la  somme  importante  de 
cent  écus  d'or  :  «  Une  perte  d'argent  n'était  rien,  dit  M.  (iodard, 
quand  il  s'agissait  d'éviter  tout  empiétement  de  la  royauté  sur  les 
privilèges  de  la  ville.  »  Avions-nous  tort  d'appeler  les  Lyonnais 
de  vrais  républicains  d'origine? 

Après  l'échec  lamentable  de  la  tentative  de  Louis  XI,  l'établis- 
sement, à  Lyon,  d'une  manufacture  de  soieries  ne  devait  pas  sem- 
bler une  entreprise  de  tout  repos.  Qui  le  croirait?  Moins  d'un 
siècle  s'écoule,  l'expérience  se  renouvelle  et  cette  fois  est  couron- 
née d'un  plein  succès. 

L'histoire  parallèle  des  deux  tentatives  montre  l'impuissance 
flagrante  de  l'absolutisme  en  matière  économique:  elle  met  en 
face  de  la  réussite  lente  et  sûre  d'une  industrie  amenée  par  les 
besoins  du  lieu,  l'échec  de  l'anormale  création  d'une  manufac- 
ture, là  où  rien  d'autre  que  l'intervention  d'un  roi  ne  pouvait 
en  assurer  le  succès. 

«  Environ  ce  temps  (en  1536).  dit  un  chroniqueur.  le  Hoy 
(François  I")  eut  nouvelh'  que  les  Suysses  cstoieut  venus  courir 
jusqu'auprès  de  Hriançon  et  avoient  brûlé  un  village  près  de 
Cliàleau-Dauphin.  Pourquoi  le  Hoy  partit  soudainement  et  vint 
iV  Lyon.  » 

Le  retour  de  François  I'""  après  rex[)rdili()n  poussa  deux  Pié- 
montais,  Turquet  et  Nariz,  à  exposer  au  roi  un  nouveau  projet  de 
fabri(|ue. 


LA    lAUniHl'i;    LYONNAISE.  (il 

((  (ir,  copeiidaiit  (|iu'  le  lloy  estoit  en  voyage,  éf  ril  (Claude  de 
lUil)yt,  se  pi'éseiitareiit  aii\  e.schevins  de  la  ville  de  I.yoïi  doiiv 
manhands  nalils  dr  (Jnioi'  ru  Piedinont.  qui  loinonstrareut  aii\ 
échcvius  ((uo  s'ils  pouvoviMit  oMenir  du  Uoy  semhlahlc  privi- 
lège [>onr  des  ouvriers  en  drap  de  soye  comme  avoit  fait  avoir  ;\ 
ceux  do  Tours  l'eu  .lacrjues  de  Heaune,  ils  avoyent  moyen  de  faire 
venir  de  (lènes  et  autres  licuv  bon  nombre  d'ouvrière  en  drap 
de  soye.  et  estahlir  par  ce  moyen  ladicle  nianufacturc  à  Lyon 
qui  seroit  un  grand  uioyen  pour  bonifier  la  ville...  .V  (juoi  les 
dicts  échevins  prestarent  volontiers  l'oreille,  et  de  faict,  le  Koy 
étant  de  retour  de  son  vovaere  de  Provence,  ils  en  firent  la  reciuèlc 
à  Sa  -Majesté  (}ui  leur  fut  accordée,  et  leur  en  furent  expédiées 
lettres  en  bonne  forme.  » 

Tur((uet  et  Nariz  ne  demandèrent  pour  eux-mêmes  aucun  mo- 
nopole, fait  inouï  à  une  épo([ue  où  la  plupart  des  industriels  et 
des  commerçants  cherchaient  avant  tout  à  rendre  la  concurrence 
impossible.  La  royauté  favorisa  seulement  la  jeune  fabrique  par 
des  privilèges  et  des  exemptions.  Le  consulat  se  garda  cette  fois 
de  combattre  une  entreprise  faite  avec  l'appui  du  pouvoir  royal, 
mais  en  dehors  de  sa  direction,  et  conservant  le  caractère  d'une 
entreprise  privée. 

L'atelier  de  Turquet  et  Nariz,  faible  à  son  début,  incapable  de 
subsister  sans  la  tutelle  efficace  de  la  royauté  et  de  la  ville,  est 
le  véritable  berceau  de  la  grande  fabrique.  Bientôt  cet  atelier  a 
des  émules,  et  la  manufacture  se  développe  progressivement 
suivant  une  marche  sûre  et  continue. 

Dix  ans  après  les  lettres  patentes  de  François  I",  Lyon  n'a  pas 
encore  la  réputation  d'une  place  de  soieries.  Mais  dès  1575,  on  y 
trouve  22V  ouvriers  soyeux  privilégiés  (sans  compter  les  auxi- 
liaires .  Eu  1020,  on  y  compte  déjà  716  maitres  travaillant  la 
soie,  et  en  IGGO,  8'+l . 

En  1777,  25.i6î)  personnes  sont  occupées  à  la  manufacture 
Ivonnaise  dor,  d'arsent  et  de  soie  ;  en  1788,  le  nombre  des  canuts 
et  de  leurs  aides  est  de  38.600  sur  une  population  urbaine  totale 
de  130.000  habitants. 

L'histoire  de  la  manufacture   de  Lyon  sous  l'ancien  régime 


G2  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

méritait  un  volume.  Ce  volume  a  été  fait  et  bien  fait.  De  la 
multitude  de  dociimeuts  accumulés  et  mis  en  œuvre  par  notre 
prédécesseur  M.  Godart,  nous  chercherons  seulement  à  dég-ager 
quelques  données  générales;  elles  nous  permettront  de  nous 
faire  une  idée  sommaire  de  la  vie  industrielle  et  ouvrière  de 
Fancien  Lyon,  de  comparer  avec  pièces  à  l'appui  ce  qui  fut  à  ce 
qui  est  et  même  à  ce  qui  sera. 

Le  tissage,  tel  que  Lyon  le  reçut  des  Italiens,  présentait  sous  le 
rapport  de  la  technique  des  différences  sérieuses  avec  l'industrie 
actuelle,  différences  intéressantes  à  noter  non  seulement  pour 
elles-mêmes,  mais  surtout  pour  leurs  conséquences  économiques 
et  sociales. 

La  fabrication  des  unis  était  alors,  à  quelques  détails  près,  ce 
qu'elle  serait  aujourd'hui  avec  des  métiers  à  plusieurs  marches. 
Le  taffetas  en  particulier,  dont  l'exécution  exige  encore  l'emploi 
de  deux  marches,  se  confectionnait  jadis  à  peu  près  comme  il  se 
fabrique  actuellement. 

Au  contraire,  l'exécution  des  façonnés  exigeait  l'emploi  d'un 
appareil  compliqué,  d'un  métier  pénijjle  dit  à  la  tire,  construit 
suivant  un  vieux  système  chinois  à  peine  modifié  par  son  long 
trajet  du  Céleste  Empire  en  Occident. 

Ce  métier  conservait  les  pédales  pour  tisser  le  lond  et  les  armures. 
On  y  ajoutait  pour  obtenir  les  dessins  un  volumineux  équipage 
de  cordes. 

Les  métiers  à  la  tire  se  divisaient  en  métier  à  la  grande  et  à 
la  petite  tire,  ces  derniers  dits  encore  :  métiers  à  boutons.  Cette 
division  correspondait  à  celle  des  faronnés  en  grands  et  petits 
façonnés,  le  premier  groupe  comprenant  les  tissus  dont  le  dessin 
ne  se  reproduit  pas  dans  le  sens  de  la  largeur,  alors  qu'il  se 
répète  au  moins  une  fois  dans  ceux  du  second. 

(Juil  s'agit  d'exécuter  du  grand  ou  du  i>etit  faronué.  le  but  du 
système  de  tire  était  le  même  :  soulèvera  volonté  tel  ou  tel  fil  de 
chaîne.  Cet  office,  dévolu  aujourd'liui  aux  maillons  soutenus  par 
les  aiguilles  .lacquard,  \^\\  était  déjà,  il  y  a  trois  cents  ans.  rempli 

(I)  Voir  noire  second  article  sur  la  technique  des  fabriques  de  soieries. 


LA    I  AbltigUi:   LYONNAISE.  tl.> 

par  des  maillons.  Seulemont  ceux-ci  «lépcndaient  alors,  non  pas 
(l'aiiTuilles,  mais  de  deux  n;ti)pes  de  cordes,  la  première  mi-ho- 
rizontale, mi-verticale,  la  seconde  verticale,  cette  dernière  re- 
produisant exactement,  mais  verticalement,  la  disposition  des 
lils  de  cliaine. 

Pour  la  fabrication  du  erand  façonné,  une  auxiliaire,  la  fai- 
setisp  (le  lacs,  nouait  à  l'aide  d'une  cordelette  appelée  lac  les 
cordes  de  la  nappe  verticale  (le  semple)  qui  devaient  être  tirées 
ensemble  pour  produire  X cfJCl  voulu.  Alin  que  ces  lacs  ne  s'cm- 
hrouillasscnt  pas,  l'auxiliaire  les  attachait  par  leur  extrémité  à 
une  grosse  corde  parallèle  au  souple,  la  gavacinière. 

La  mise  en  action  des  métiers  à  la  grande  tire  nécessitait  l'in- 
tervention de  deux  personnes,  celle  qui  tissait,  et  celle  qui  tirait 
les  lacs. 

«<  Une  fois  le  dessin  lu  dans  le  semple,  écrit  M.  (iodart  fl  i,  le 
tissage  allait  commencer.  Le  maitre,  installé  devant  son  métier, 
s'occupait  des  marches,  du  battant  et  des  na\ettes.  Devant  le 
semple  se  plaçait  une  auxiliaire,  la  tireuse  de  cordes.  Son  rôle 
consistait  à  prendre  successivement  les  lacs,  le  long  de  la  gava- 
ci/iière^  à  les  tirer  à  elle  pour  dégager  le  faisceali  de  cordes  cor- 
respondant au  coup  de  navette,  et  à  faire  eiïort  sur  ce  faisceau 
pour  lever  les  fils  de  chaîne.  Cela  l'ait,  elle  criait  au  maitre  la 
couleur  qui  devait  passer.  Celui-ci  lançait  la  navette,  et  la  tireuse 
laissait  aller  le  lac.  Et  elle  continuait  ainsi,  prenant  les  unes 
après  les  autres  les  cordelettes  échelonnées  le  long  de  la  gavaci- 
nière,  recommençant  quand  le  dessin  était  terminé... 

«  De  plaintives  chansons  de  canuts,  de  ces  chants  sans  envolée, 
composés  dans  la  boutique  close  d'où  l'air  était  exclu  à  cause 
des  poussières  qu'il  déposait  sur  la  soie,  ont  pour  refrain  le  triste 
appel  des  tireuses,  énumérant,  sur  un  ton  monotone,  les  écla- 
tantes couleuï-s  des  riches  étofl'es.  » 

Le  système  de  la  petite  tire,  moins  compliqué  et  d'un  usage 
moins  pénible  que  celui  de  la  grande,  exigeait  cependant  aussi 
l'intervention  d'une  auxiliaire  qui,  au  lieu  de  tirer  les  lacs^  tirait 

(1)  Godart,  op.  cit.,  71. 


04  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

les  botitons.  Des  métiers  à  la  tire  fonctionnent  encore  aujourd'hui, 
d'abord  en  Chine,  leur  pays  originaire,  et  aussi  dans  certains 
coins  isolés  du  l*iémont  où  ils  servent  à  la  fabrication  d'étoiles 
pour  nieuhles,  tissus  classiques  à  dessins  invariables.  Partout 
ailleurs,  ces  métiers  primitifs  ont  cédé  le  pas  à  l'ingénieuse 
mécanique  que  nous  avons  étudiée  et  à  laquelle  le  Lyonnais 
Jacquard  attacha  son  nom  (1). 

L'ancien  mode  de  fabrication  ne  laissait  pas  que  d'être  assez 
pénible  pour  les  maîtres  tisseurs,  obligés  de  se  tenir  debout  tout 
le  jour,  et  de  jouer  des  marches  de  leur  métier  à  peu  près 
comme  les  organistes  des  pédales.  L'abus  de  cet  exercice  rendait 
les  canuts  sujets  à  de  graves  inlirmités;  la  plus  sérieuse  et  une 
des  plus  fréquentes  était  la  hernie  ou  descente. 

Mais  les  misères  des  maîtres  n'étaient  rien  comparées  {>  celles 
de  leurs  auxiliaires,  tireurs  et  tireuses  de  cordes,  pauvres  femmes, 
enfants  chétifs  voués  pour  toute  leur  existence  à  une  besogne 
rebutante  et  harassante  qui  leur  faisait  contracter  les  plus  dou- 
loureuses maladies. 

Pour  que  les  lacs  fussent  suffisamment  et  également  tendus, 
la  tireuse  se  servait  d'une  machine  composée  de  deux  lourdes 
barres  de  bois.  Elle  tenait  la  barre  de  devant  horizontalement 
étendue  sous  le  poids  de  son  corps,  pendant  que  le  tisseur  bro- 
chait le  lac. 

On  voit  quels  efforts  incessants  étaient  exigés  d'un  être  frêle, 
mal  nourri,  vivant  misérablement  dans  un  réduit  obscur,  à 
peine  aéré.  La  malice  des  hommes  ajoutait  encore  aux  rigueurs 
de  la  profession,  l'n  règlement  draconien  interdisait  aux  tireuses 
de  cordes  de  jamais  s'asseoir  à  un  métier,  même  après  un 
nombre  illimité  d'années  d'exercice  comme  auxiliaire.  On  trouve 
donc  dans  l'ancienne  fal)rique  lyonnaise,  comme  dans  toutes 
les  vieilles  fabriques  soyeuses,  à  coté  d'ouvriers  privilégiés  qui, 
après  les  mauvais  jours  pouvaient  en  connaître  de  bons,  toute 
une  classe  de  sacrifiés  pour  qui  chaque  jour  était  d'avance 
niar(|ué  d'un  caillou  noir. 

(1)  Voir  noire  tlcuxième  article  sur  la  technique  des  fithriques  de  soieries. 


LA    KABIIKJI  E    LYONNAISE.  65 

Dans  son  po^nie,  .1//  tombeau  de  Jacquard,  Jean  Tisseur  nous 
montre  son  héros  pei-sécuté  par  la  vision  du  martyre  des  tireuses 
de  cordes,  et  invoquant  la  nuise  de  son  yénie  : 

«'  Oh!  viens,  lui  disail-il,  viens,  délivre  mes  yeuv 
De  loul  ce  que  je  vois,  de  ces  cordes,  ces  na-uds. 
Ces  marclies,  ces  agrès,  ce  rame,  cette  lisse. 
C'est  riiistrunient  grossier  d'un  éternel  supplice. 
Je  me  meurs  chaque  jour  sous  ce  comble  étouffant. 
Je  me  meurs  dans  la  chair  de  ce  chélif  enfant, 
Prisonnier  comme  moi  dans  les  faisceaux  du  scm/ilr. 
Vois  son  sang  appauvri,  sa  joue  hâve,  contemple 
Sa  gène,  la  torture  où  son  corps  est  noué.. 
Et  maintenant  tu  peux,  loin  du  semjtle  maudit, 
Secouer  au  grand  air  tes  membres  dégourdis. 
Pauvre  enfant,  te  voilà  délivré,  remercie 
Celui  qui  fut  pour  toi  comme  un  second  Messie. 

Un  mot  serait  à  reprendre  dans  les  vers  du  panégyriste  de 
Jacquard.  Le  Messie  de  Lyon  est  un  être  collectif,  la  question 
Jacquard  étant  une  petite  question  d'Homère. 

Nous  retrouverons  cette  question  à  son  lieu  et  place,  en  abor- 
dant la  seconde  période  de  l'histoire  de  la  fabrique  lyonnaise, 
celle  de  la  liberté  du  travail.  H  nous  faut  auparavant  examiner 
un  peu  longuement  les  causes  pour  lesquelles  la  manufacture 
soyeuse  de  Lyon  est  devenue,  non  pas  une  fabrique  quelconque, 
mais  la  «  grande  fabrique  »  ;  c'est  ce  que  nous  ferons  dans  notre 
prochain  article. 

(.4  suivre.) 

H.    DE    BOISSIHU. 


T.  lixn. 


LE  MOUVEMENT  SOCIAL 


I.  —  L'ATAVISME  ET  L'ART 

Nous  recevons  la  lettre  suivante  : 

«  Monsieur  le  Rédacteur  en  chef, 

«  Dans  le  numéro  de  mai  du  «  Mouvement  social  »,  à  propos  d'une 
conférence  de  M.  Benjamin  Constant  sur  le  »  Métier  de  peintre  », 
M.  S.  B.  s'en  prend  à  Y  atavisme  et  affirme  plus  nettement  ce  que  la 
«  Science  sociale  »  avait  déjà  avancé  au  sujet  de  l'hérédité. 

«  Me  permettrez-vous  de  répondre  en  quelques  lignes? 

«  Les  romanciers  contemporains    Zola,  J.-ll.  Rosny,  etc.^  ont  mis 

lalavisme  à  la  mode,  avec  la  préoccupation   bien  évidente  de  se 

donner  à  peu  de  frais  une  apparence  de  culture  scientifique  :  ils  ont 

oiUré;  en  voulant  entrer  trop  avant  dans  la  vérité,  ils  en  sont  sortis 

par  l'autre  bout. 

«  C'est  ainsi  que  nous  voyons  tous  les  actes  des  nombreux  mem- 
bres de  la  tribu  des  Rougon-Macquart  ne  dépendre  aucunement  de 
la  volonté  de  ceux  qui  les  commettent,  mais  provenir  uni<|uement 
de  l'état  d'âme  de  certain  ancêtre,  souvent  mort  depuis  longtemps. 

«  Avec  .I.-II.  Rosny,  c'est  encore  mieux  :  c'est  l'homme  des  caver- 
nes qui  agit  sous  la  peau  du  civilisé,  et  cela,  tout  au  long  de  nom- 
breux volumes. 

«  On  conçoit  très  bien  que  ces  extravagances  agacent  de  bons 
esprits.  Je  m'explique  moins  que  cet  agacement  aille  jusqu'à  leur 
faire  nier  l'évidence. 

«  L'iiérédilé,  c'est-à-dire  la  jyrcflispnsilion  à  certaines  qualités  mo- 
rales, iutellecluelles,  physiques  ou  aux  défauts  opposés,  prédisposi- 
tion (juc  l'homme  trouve  dans  l'héritage  de  ses  ascendants,  est  indé- 
niable, et  la  science  ne  peut  être  complète  si  elle  la  néglige. 

«  N'est-ce  pas  par  la  sélection  des  reproducteurs  que  l'on  obtient 
des  bœufs  et  des  moutons  de  boucherie  donnant  peu  d'os  et  beau- 
coup de  viande?  Et  quand  on  veut  un  bon  cheval  de  course,  n'exigc- 
t-on  pas  tout  d'abord  (jue  ses  parents  soient  de  bons  chevaux  de 
course? 


LE    MOUVEMENT   SOCIAL.  07 

..  L'iinminr  pliysiiiuc  n'r'('linpy)o  pas  ù  cellt'  grande  loi,  «il  lji(!n 
avant  Darwin,  on  avait  d»''j<ï  déconvcrt  ([ne  les  enfants  ressemblent  à 
leurs  parents. 

«  L'homme  intellectuel,  aussi,  ressemble  ù  ses  parents,  même 
quand  il  ne  tient  pas  d'eux  son  tnlucation,  et  aussi  l'homme  moral. 
On  ne  peut  le  contester  sans  nier  l'intluence  bien  connue  du  phy- 
sique sur  le  moral  et  sur  l'intelleel,  sans  nier  aussi  une  vérité  d'ob- 
servation universelle. 

t(  11  est  bien  évident  que  l'éducation  de  TKcole  des  Hoches,  i)ar 
exemple,  aura  fort  à  l'aire  pour  rendre  énergique  le  descendant  d'une 
race  de  mous,  et  M.  Demolins  se  rend  certainement  compte  (jue  la 
même  éducation,  si  elle  est  bienfaisante  pour  tous,  ne  l'est  pas  <''<ja- 
lemenl. 

«  Et  puiscju'il  s'agit  de  peintres,  quoi  d'étrange  à  ce  que  le  descen- 
dant d'une  race  de  peintres  soil  pla^  pi'i'd'ixpoar  iiu'un  mitre,  toutes 
choses  égales  d'ailleurs,  aux  aptitudes  physiques  :  sens  aigu  des 
nuances  et  des  ombres,  habileté  manuelle,  sans  lesquelles  on  n'est 
pas  peintre?  C'est  le  contraire  qui  serait  surprenant. 

«  Pour  généraliser,  nous  dirons  que  la  race  est  le  produit,  non 
seulement  du  milieu  et  de  l'éducation,  mais  qu'elle  est  aussi  le  pro- 
duit de  l'héréilité.  Ni  lune,  ni  l'autre  de  ces  trois  influences,  d'ail- 
leurs, n\i(jit  fatalement;  sur  l'individu  pris  isolément  «  l'Esprit  souf- 
fle où  il  veut  »,  mais  ceux  qui  se  vouent  à  la  régénération  d'une  race 
n'en  doivent  négliger  aucune,  et,  après  tout,  n'est-il  pas  consolant  de 
se  dire  que,  quand  on  s'améliore  soi-même,  on  améliore  ses  enfants, 
et  que,  quand  on  améliore  ses  enfants,  on  améliore  aussi  leurs  des- 
cendants? » 

«  Veuillez,  etc.. 

«  E.  Glerri.x.  » 

Nous  remercions  M.  Guerrin  de  ses  observations  judicieuses.  Au 
fond,  elles  ne  contredisent  pas,  à  ce  qu'il  nous  semble,  l'article  de 
notre  collaborateur.  Elles  le  complètent. 

Il  est  évident  que  la  vie  physiologique  d'un  homme  dépend  en 
grande  partie  de  ses  ascendants,  et  il  est  exact  que  le  physique  influe 
sur  le  moral.  Par  ^uite,  l'œil  et  la  main  peuvent  se  ressentir  des 
exercices  visuels  et  manuels  des  générations  antérieures. 

Seulement,  il  est  non  moins  certain  que  l'on  met  communément 
sur  le  compte  de  l'atavisme  bien  des  faits  qui  sont  tout  simplement 
le  résultat  de  l'éducation. 

En  ce  qui  concerne  en  particulier  le  métier  de  peintre,  il  est  facile 
de  constater  que  la  plupart  des  peintres  ne  sont  pas  fils  de  peintres, 


(JH  LA    SCIENCE   SOCIALE 

et  il  est  permis  de  conjecturer  que  les  lils  de  peintres  qui  se  font 
peintres  suivent  cette  vocation  parce  que  l'idée  leur  en  a  été  suggérée 
par  le  milieu  familial.  Il  y  a  imilalion,  bien  plus  que  prédisposition 
physique.  Si  le  rôle  de  cette  dernière  était  prépondérant,  on  verrait 
le  génie  ou  le  talent  se  perfectionner  de  génération  en  génération 
dans  les  familles  où  se  succèdent  des  artistes  adonnés  au  même  art. 
Or,  très  souvent,  il  y  a  plutôt  décadence,  et  Ton  connaît  le  proverbe  : 
«  Les  grands  hommes  n'ont  pas  de  postérité  ». 

Sans  nier  latavisme  et  ses  effets  —  difficilement  contrôlables  du 
reste  —  il  nous  semble  qu'on  peut  dire,  d'une  manière  générale,  que 
le  développement  de  l'art  tient  avant  tout  à  une  orientation  particu- 
lière de  l'éducation,  due  elle-même  aux  conditions  du  milieu. 

(j.  n'A. 


II.  —  LE  CHOMAGE  PLUTOT  QU'UN  «  TROU  » 

Une  de  nos  lectrices  nous  adresse  la  lettre  suivante  : 

Paris,  1"  juillet  V.M. 
«  Monsieur, 

«  Un  petit  bout  d'entretien,  involontairement  surpris  dans  la 
rue,  renseigne  parfois  sur  l'état  d'esprit  du  peuple,  aussi  bien  et 
mieux  que  ne  le  pourraient  faire  de  copieuses  statistiques  et  de 
longues  conférences. 

«  Jugez-en  par  ce  petit  mol  que  jai  recueilli  l'autre  jour. 

«  Deux  ouvriers  marchaient  dans  la  rue  à  quelques  pas  devant 
moi.  Je  compris  à  leur  conversation  qu'ils  cherchaient  du  travail  et 
n'en  trouvaient  pas. 

«  Tout  à  coup,  l'un  d'eux,  tout  jeune,  dit  ii  son  compagnon  : 

„  —  Oh!  si  je  voulais,  dans  la  Sarthe,  j'en  aurais  tant  que  je 
voudrais,  du  travail.  Mais  rester  là-bas,  dans  un  trou,  ah!  non 
alors!  » 

u  Je  n'ai  pas  entendu  la  suite  du  dialogue;  mais  celte  brève  pro- 
fession de  foi,  à  elle  seule,  n'est-elle  pas  d'une  rare  et  éditiante 
éloquence? 

«  Veuillez  agréer...  » 

Est-il  besoin  d'ajouter  que  nous  sommes  de  l'avis  de  notre  hono- 
rable correspondante? 

Ce  cri  de  l'ouvrier,  c'est  aussi  celui  de  bien  des  bourgeois,  de  bien 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL.  <••> 

des  fonctionnairos,  de  bien  des  hommes  de  lettres  et  des  artistes.  Ce 
qui  porte  tant  de  gens  à  venir  s  entasser  à  Paris  et  à,  s'y  contenter 
de  situations  inférieures  à  celles  qu'ils  pourraient  avoir  en  province, 
c'est,  comme  pour  ce  jeune  Manceaii,  riiorrem-  du  «  trou  ». 


III.  -  LA  MENDICITÉ  POLITIQUE 

M.  le  vicomte  de  Voi.;iié,  dans  Les  Mmls  ij  ut  parlent,  met  en  scène 
un  député  qui  fait,  à  un  collègue  nouvellement  élu,  les  honneurs  du 
Palais-Bourbon.  Tous  deux  arrivent  dans  la  .salle  réservée  à  la  corres- 
pondance. 

Nous  citons  : 

—  Il  me  parait  qu'on  s'empresse  surtout  là.  observa  Jacques  (le 
nouvel  élu  . 

11  montrait  l'iumiense  table  en  fera  cheval,  couverte  d'écritoires  el 
de  papiers  aux  majestueux  en-téte,  qui  remplit  jusqu'à  la  cheminée 
monumentale  tout  le  reste  du  salon.  Les  arrivants  s'installaient  aux 
rares  places  libres,  déchargeaient  sur  le  drap  vert  leurs  serviettes 
bourrées  de  paperasses. 

—  Oui.  Tu  vois  ici  le  réfectoire  du  grand  Ordre  mendiant.  De  tous 
les  noms  qui  pourraient  détinirle  Parlement,  c'est  encore  celui  qui  con- 
vient le  mieux  :  l'Ordre  mendiant  du  xix''  siècle.  Fouille  chacune  de 
ces  serviettes,  chacun  de  ces  dossiers  formés  durant  les  longues  sta- 
tions matinales  dans  les  antichambres  ministérielles;  penche-toi  sur 
ces  forçats  de  la  correspondance  :  d'un  bout  du  fer  à  cheval  à  l'autre, 
tu  retrouveras  quatre  types  de  lettres,  toujours  les  mêmes.  Lettre  de 
l'électeur  ou  du  petit  fonctionnaire,  qui  sollicite  une  place,  un  passe- 
droit,  un  avancement.  Lettre  du  député  au  ministre,  pour  recomman- 
der instamment  la  demande  désorganisatrice  des  services  publics. 
Réponse  du  ministre,  câline  et  dilatoire  :  bonne  note  prise,  examen 
sérieux,  promesse  de  faire  droit  à  la  première  occasion  favorable... 
Réponse  du  député  à  l'électeur  :  une  amplification  de  la  vague  pro- 
messe ministérielle,  un  mensonge  servile  qui  va  enflammer  les  es- 
pérances, là-bas,  au  village,  et  y  propager  la  contagion  chez  les  qué- 
mandeurs. Nous  tournons  ainsi  dans  le  cercle  vicieux  de  la  mendicité 
parlementaire  :  l'électeur  mendie  des  faveurs  chez  le  député,  qui  les 
mendie  chez  le  ministre,  lequel  mendie  les  votes  du  député,  qui  men- 
die les  sulTrages  de  l'électeur.  Comment  cette  table  ne  croule-t-elle 
passons  le  poids  des  millions  de  mensonges  qu'elle  a  portés?  « 


70  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

Le  tableau  est  tracé  de  main  de  maître,  et  nous  n'y  saurions  rien 
ajouter. 


IV.  —  UNE  PROPOSITION  ETRANGE 

Certains  publicistes  se  préoccupent  des  moyens  qu'il  conviendrait 
de  prendre  pour  transformer  et  élever  le  peuple  chinois. 

M.  Piry  traitait  dernièrement  cette  question  dans  la  Revue  des 
Deux-Mondes  il^"'  juim,  et  arrivait  aux  conclusions  suivantes,  qui 
ne  laissent  pas  d'étonner  un  peu  : 

«  Fidèle  à  ses  traditions,  la  Chine  se  révolterait  contre  l'abandon 
forcé  de  ses  belles-lettres  et  de  l'étude  de  ses  chers  philosophes; 
aussi  le  gouvernement,  s'il  est  sage,  ne  chan</era-t-il  vim  aux  pro- 
grammes antérieurs,  ni  aux  concours  qui  lui  amènent  à  Pékin  toute 
la  fleur  de  la  race,  venant  y  chercher  la  dernière  consécration  et 
l'appel  aux  emplois  publics;  c'est  un  système  de  succion  ou  de  tri 
qui  a  trop  de  mérite  pour  être  rejeté.  Seulement,  entre  le  dernier 
ou  troisième  concours  el  ce  stage  après  élection  à  la  capitale  dont 
nous  avons  parlé,  on  pourrait  intercaler  un  quatrième  concours, 
celui-là  tout  aux  sciences,  à  ces  sciences  de  l'Europe  dont  l'Empire 
a  besoin  pour  avoir  ses  légistes,  ses  financiers,  ses  ingénieurs,  ses 
nouveaux  hommes  d'I^tal.  » 

Ainsi  donc,  le  meilleur  moyen  de  combattre  le  mandarinism(> 
serait  de  le  renforcer  I  Trois  examens  suflisent  à  abrutir  un  homme, 
et  un  quatrième  aurait  le  don  de  le  rendre  intelligent: 

Cette  application  inédite  de  l'homéopathie  à  la  guérison  des  mala- 
dies sociales  nous  paraît  une  des  idées  les  plus  extraordinaires  que 
l'on  puisse  concevoir,  et  nous  avons  tenu  à  la  signaler,  tomme  une 
curiosité  de  thérapeutique  sociale. 


V.   -  L'OPINION  D'UN  AMERICAIN  SUR  LES  BOERS 

Le  capitaine  Reichman,  attaché  militaire  américain  près  des  Boërs 
au  début  de  la  guerre,  adressait  dornièrenuMit  au  départeiuent  de  la 
guerre  de  Washington  un  rapport  dont  plusieurs  journaux  ont 
publié  le  résumé. 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  71 

Il  loue  l'audac»!  el  remliirance  des  Boërs,  mais  critique  leur 
manque  de  certaines  qualités  militaires  et  de  discipline.  Les  attaques 
étaient  presque  exclusivement  laites  par  les  soldats  étrangers  au 
service  des  Bot'rs. 

La  politique,  dit-il,  joue  un  trop  grand  rcMe  dans  l'élection  des 
officiers.  Les  ofllciers  subalternes  suivent  leur  propre  initiative  à 
un  degré  presque  incroyable.  Les  Boërs  sont  encore  de  bons  tireurs, 
moins  qu'autrefois,  cependant;  ce  sont  plutôt  des  chasseurs  que  des 
soldats.  Ils  ne  défendent  pas  une  position  jusqu'à  la  dernière 
extrémité,  contrastant  absolument  en  cela  avec  les  troupes  étran- 
gères. 

Dans  l'olTensive,  ce  sont  toujours  les  étrangers  qui  ont  donné. 
A  Spion-Kop.  le  principal  détachement  était  composé  presque  exclu- 
sivement délrangers.  Dans  ralta<|ue  avortée  de  Mafeking,  les  étran- 
gers ont  dirigé  l'assaut,  mais  Snyman,  le  plus  mauvais  des  généraux 
boërs,  n'amena  pas  les  renforts  convenus. 

Pendant  les  sept  mois  que  le  capitaine  Reichman  a  passés  au 
milieu  des  Boërs,  jamais  il  n'en  vit  un  seul  en  état  d'ivresse,  jamais 
il  n'entendit  un  juron. 

Au  camp,  les  Boërs  lisaient  la  Bible,  et  le  soir  ils  se  réunissaient 
par  groupes  pour  chanter  des  psaumes.  Le  sentiment  religieux  pré- 
dominait tous  les  autres.  Ils  étaient  aussi   épouvantés  de  tuer  un 
ennemi  que  désolés  de  leurs  propres  revers. 

Les  Boërs  soignaient  avec  une  égale  sollicitude  les  blessés  des 
deux  côtés  et  traitaient  les  prisonniers  avec  bienveillance. 

Leur  plus  grave  défaut  était  leur  manque  de  discipline.  Quand  un 
mouvement  était  ordonné,  qui  déplaisait  aux  hommes,  aucun  officier 
ne  pouvait  se  faire  obéir,  cela  fut  la  cause  de  plusieurs  échecs.  Leur 
manque  d'offensive  les  empêcha  toujours  de  profiter  de  leurs  succès. 

La  guerre  actuelle  n'a  établi  aucun  principe  nouveau  dans  l'art 
de  la  guerre. 

Critiquant  les  rapports  anglais,  le  capitaine  Reichman  dit  que 
les  troupes  montées  seront  inférieures  aux  Boërs  tant  qu'elles  se 
composeront  d'infanterie  montée  et  non  de  cavalerie.  Il  leur  faudrait 
se  mouvoir  comme  la  cavalerie  et  se  battre  comme  l'infanterie. 

Comme  on  le  voit,  ce  rapport  contient  des  traits  assez  curieux, 
et  qui  paraissent  notés  par  un  observateur  impartial.  Ils  n'éton- 
neront pas  ceux  qui  connaissent  la  formation  sociale  de  cette  popu- 
lation. 


72  LA    SCIENCE   SOCIALE. 


VI.  —  COUP  D'ŒIL  SUR  LES  REVUES 

Types  de  Turcs  d'Asie. 

Nous  trouvons  dans  les  Missions  des  Augustins  de  TAssompUon 
une  lettre  du  P.  Herménégilde,  datée  d'Eski-Chéir,  l'ancienne  Do- 
rylée.  Cette  lettre  jette  un  jour  intéressant  sur  Tétat  social  des  Turcs 
d'Asie,  considérés  sur  les  lieux  où  ils  s'inslallèrent  d'abord,  avant 
d'envahir  l'Europe  et  d'y  prendre  contact  avec  les  nations  de  l'Occi- 
dent. 


La  colonie,  amenée  par  Ertoghroul,  père  d'Otman,  s'installa  près 
de  la  population  chrétienne.  Les  plus  anciennes  familles  de  notre 
ville  se  font  gloire  de  remonter  à  l'époque  de  la  conquête,  au  milieu 
du  xiu''  siècle. 

Le  nombre  des  Turcs,  à  Eski-Chéir  même,  peut  s'élever  de  15  à 
20.000  âmes  :  l'incertitude  des  chiffres  est  due  au  manque  de  préci- 
sion des  recensements.  Les  habitations,  groupées  sur  le  flanc  de  la 
colline,  forment  une  ville  en  amphithéâtre,  séparée  des  quartiers 
chrétiens  par  un  canal  détourné  du  Poursak.  Toute  cette  partie 
d'Eski-Chéir  présente  un  aspect  triste  et  morne,  avec  ses  maisons 
construites  en  terre.  Seuls,  une  vingtaine  de  minarets  émergent  au- 
dessus  des  toits. 

Ces  constructions,  basses  et  obscures  pour  la  plupart,  caracté- 
risent bien  leurs  habitants  dans  la  rudesse  de  leurs  mœurs  primi- 
tives. Les  Turcs  d'ici  n'ont  rien  perdu  de  leur  tempérament  âpre, 
instinctivement  hostile  à  l'étranger.  Ils  renoncent  difficilement  à 
leurs  préjugés,  et  ont  pour  tout  ce  qui  porte  le  cachet  de  la  civilisa- 
tion moderne  une  véritable  horreur.  Leur  attachement  au  Coran  les 
met  en  défiance  contre  tout  ce  qui  ne  se  trouve  pas  consigné  dans  le 
livre  sacré. 

Nous  demandions  h  lun  d'eux,  (jui  suivait  péniblement  à  cheval 
la  voie  ferrée  de  Constanlinoplo,  pourquoi  il  n'usait  pas  du  train, 
comme  moyen  de  locomotion  plus  rapide  et  plus  commode.  H  nous 
allégua  d'abord  la  modicité  de  ses  finances,  puis  l'exemple  de  Ma- 
homet qui,  disait-il,  n'était  jamais  monté  sur  une  machine  pareille. 

L'esprit  religieux  va  jusqu'au  fanatisme  :  toutefois,  avouons-le,  le 
peuple  a,  depuis  quelques  années,  subi  l'action  bienfaisante  du 
christianisme,  et  se  montre  moins  réfractaire  à  linllucnce  étran- 
gère. 

Les  mosquées  sont  au   nombre  de  211,  mais  n'oiVront  rien  de  re- 


I.i:    MOI  VF.MFNT    SOCIAL.  "3 

marquahlc  au  point  de  vue  ari-liilectural.  l.a  prière  s'y  fait  régulière- 
ment. D'ailleurs,  le  Turc  asiatique  fait  partout  sa  prière  avec  une 
ponctualité  et  un  recueillement  remarquables.  11  interrompt  son  tra- 
vail au  milieu  des  champs,  à  lalelier,  sur  un  chantier  de  construc- 
tion, fait  ses  ablutions,  étend  par  terre  un  vieux  tapis,  un  sac,  une 
couverture,  et,  tourné  vers  La  Mecque,  insensible  dès  lors  à  ce  qui  se 
paste  autour  de  lui,  récite  ses  prières  accompaj;nées  de  prostrations 
profondes,  le  visage  contre  terre. 

L'auteur  de  la  lettre  décrit  les  cérémonies  du  Itamazan  et  ajoute  : 

Au  point  de  vue  économique,  le  ramazan  est  désastreux  :  il  fait 
dissiper  aux  pauvres  gens  dans  les  festins  de  la  nuit  leurs  rares  éco- 
nomies, et  il  les  empêche  de  travailler  pendant  le  jour. 

11  est  vrai  que  le  Turc  n'est  pas  précisément  très  ardent  à  la  beso- 
gne. Il  a  peu  d'attrait  pour  l'agriculture  :  ><  Les  anges  ne  visitent 
pas  une  maison  qui  renferme  une  charrue  »,  lui  dit  le  Coran. 

Le  paysan  des  villages,  par  incurie,  par  routine,  par  crainte  du 
lise,  ne  travaille  guère  que  pour  gagner  juste  son  pain  de  chaque 
jour. 

Sa  charrue  est  en  bois.  Des  juifs,  émigrés  de  Roumanie,  ont 
essayé  dernièrement  d'importer  des  charrues  en  fer,  mais  le  prix  en 
est  trop  élevé  pour  les  pauvres  gens.  Ils  continuent  à  eflleurer  la 
terre  de  leur  soc  de  bois,  et,  sans  la  fumer  d'aucun  engrais,  y  sèment 
leur  blé  dont  ils  ne  prennent  aucun  soin  jusqu'à  la  moisson.  Sur  la 
récolte,  on  prélève  le  nécessaire  pour  la  famille  :  le  reste  est  envoyé 
à  Eski-Chéir,  où  des  marchands  grecs  et  arméniens  l'achètent  à  un 
prix  dérisoire  pour  l'expédiera  Smyrne  ou  à  Constantinople. 

Le  marché  est  le  lieu  le  plus  pittoresque  de  notre  ville.  On  y 
accourt  de  villages  distants  de  six  à  huit  heures,  à  pied,  à  cheval,  à 
àne,  avec  des  chars  primitifs  aux  roues  et  aux  essieux  en  bois.  Le 
soir,  on  campe  sur  la  place  entourée  par  les  véhicules  :  bêtes  et  gens 
voisinent  fraternellement  auprès  d'un  feu  alimenté  par  les  branches 
mortes  qu'on  a  ramassées  sur  son  chemin... 

On  pouvait  croire  que  l'établissement  de  la  ligne  du  chemin  de 
fer  Constantinople-Koniah  serait  la  ruine  des  chameliers.  Il  n'en  a 
rien  été.  Ceux-ci  soutiennent,  parait-il,  fort  bien  la  concurrence. 
Les  chameaux  d'Eski-Chéir  sont  les  plus  renommés  de  l'Asie  Mi- 
neure. Les  marchandises  nous  arrivent  de  Smyrne  surtout  par  ce 
moyen  de  transport  :  ce  sont  surtout  des  céréales,  du  sel,  des  fruits 
secs,  de  la  terre  à  foulon.  Le  trajet,  de  G80  kilomètres,  dure  de  vingt 
à  vingt-cinq  jours... 

Lne  des  manies  de  nos  Turcs,  c'est  de  passer  le  printemps  et  l'été 
à  la  campagne.  La  moindre  cabane  de  planches  suffit  à  le  loger  : 


74  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

elle  lui  fournit  un  abri  contre  les  ardeurs  du  soleil  et  la  fraîcheur  des 
nuits.  Toute  la  famille  part  en  villégiature. 

D'ordinaire,  autour  de  la  maisonnette,  est  un  jardin  que  cultivent 
les  femmes.  Le  mari  a  pour  occupation  exclusive  de  veiller  contre  les 
incursions  des  maraudeurs...  et  de  faire  son  kief,  c'est-à-dire  de  se 
reposer.  Les  animaux,  cheval,  âne,  une  chèvre,  un  mouton  surtout, 
attachés  à  un  piquet,  tiennent  compagnie  à  leurs  maîtres.  Le  Twrc 
se  souvient  du  temps  où  ses  pères  vivaient  en  nomades  avec  leurs 
troupeaux... 

Un  office  d'émigrants. 

M.  Noufflard,  dans  les  Questions  diplomatiques  et  coloniales,  décrit 
le  fonctionnement  de  YEmifjrant's  Information  Office^  fondé  à  Lon- 
dres pour  venir  en  aide  à  ceux  qui  désirent  émigrer. 

«  Sur  une  sorte  de  comptoir  —  derrière  lequel  trois  jeunes  em- 
ployés expédient  des  lettres  à  la  machine  à  écrire  —  sont  classées, 
dans  une  rangée  de  petits  casiers,  la  série  des  notices  publiées  par 
l'Office  et  la  collection  des  guides,  horaires,  etc.,  des  différentes  Com- 
pagnies de  navigation  qui  desservent  les  colonies. 

(i  Le  futur  émigrant  entre,  choisit  les  documents  dont  il  peut  avoir 
bjesoin,  paie  quelques  sous  pour  certaines  notices  et  sort  complète- 
ment renseigné  sur  la  colonie  de  son  choix,  les  moyens  d'y  arriver, 
les  avantages  accordés,  tant  pour  s'y  rendre  qu'au  point  de  vue  de 
l'installation,  du  i)rix  de  la  vie,  etc. 

«  IS Emigranl's  InfoiiHidion  0//îct' fut  fondé  au  mois  d'octobre  ISSd. 
C'est  un  service  annexe  du  Colonial  Office.  Son  rôle  se  borne  unique- 
ment il  fournir  des  renseignements  aux  émigrants,  principalement 
sur  les  colonies  de  peuplement,  lAustralasie,  le  Canada,  le  Cap,  etc. 

«  Cet  Office  reçoit  de  l'État  une  subvention  annuelle  de  1.500  li- 
vres (37.500  fr.>  Il  est  dirigé  par  un  Conseil  d'administration  dont  le 
président  est  le  secrétaire  d'État  pour  les  colonies.  L'Office  a  un  cer- 
tain nombre  de  succursales  dans  les  principaux  centres  de  province, 
qui  sont  rattachées  généralement  aux  bibliothèques  publiques...   » 

M.  Noufflard  insiste  sur  le  caractère  pratique  de  l'affiche  apposée 
tous  les  trois  mois  dans  tous  les  bureaux  de  poste  de  rAnglelerre. 

<(  Cette  affiche  est  en  quelque  sorte  le  sommaire  des  informations 
publiées  dans  les  circulaires  et  les  notices  sur  les  colonies  de  peuple- 
ment. Elle  indique  en  premier  lieu  la  longueur  du  trajet  ù  destination 
(les  principales  colonies  et  le  prix  minimum  du  voyage  à  bord  des 
paquebots  anglais.  L'affiche  se  divise  ensuite  en  deux  colonnes,  l'une 
consacrée  aux  avantages  variés  accordés  par  les  diverses  colonies  au 


I.R   MOrVF.MENT   SOCIAL.  "a 

point  (le  vue  des  passages,  l'autre  relative  à  la  nature  des  débouchés 
que  ces  colonies  otlVent  aux  éiiiij;ranls... 

«  Ces  afiiches  — apposées,  nous  le  répétons,  dans  tous  les  bureaux 
de  poste  et  dans  près  de  fiOO  bibliothèques  publiques  et  institutions 
diverses  —  constituent  à  la  fois  le  meilleur  moyeu  de  propagande  et 
l'avertissement  le  plus  utile. 

«  Non  seulement  ces  afiiches  servent  à  attirer  des  demandes  ù 
\'£ migra ut'x  Information  Offirr,  mais  encore  elles  les  épurent  et  les 
dégrossissent  uu  peu  d'avance.  Le  correspondant  de  l'Office,  qui  a, 
neuf  fois  sur  dix.  pris  connaissance  des  informations  publiées  dans 
l'afliche,  a  déjà  reçu  une  certaine  orientation  et  il  peut  aborder,  dès 
la  première  lettre,  le  sujet  des  renseignements  complémentaires. 

«  En  France,  le  total  annuel  des  lettres  d'émigrants  est  considéra- 
ble. Le  iMinistère  des  Colonies,  {'Office  colonial,  les  sociétés  privées, 
en  reçoivent  plusieurs  milliers,  et  pour  chaque  correspondant,  c'est 
toute  une  éducation  à  faire.  H  faut  entrer  dans  des  considérations  sur 
le  climat  de  nos  colonies,  qui  interdit,  d'une  façon  presque  absolue, 
le  travail  manuel:  il  faut  avertir  les  employés  de  commerce  que  les 
places  sont  rares  et  qu'il  serait  imprudent  d'émigrer  sans  s'être 
assuré  d'avance  d'une  situation,  etc.  En  Angleterre,  tout  cela  tient 
dans  trois  ou  quatre  lignes  d'une  affiche  dont  il  est  impossible  de  ne 
pas  prendre  connaissance,  tant  elle  est  répandue. 

«  Aussi  la  correspondance  de  V Emigrant's  Information  Office  est- 
elle  relativement  peu  élevée,  comparativement  à  l'importance  de 
l'émigration  anglaise.  » 


VII.  —  A  TRAVERS  LES  FAITS  RECENTS 

En  France.  —  Encore  les  retraites  ouvrières.  —  Une  annonce  caractéristique.  —  l.a 
vie  à  bon  manlié.  —  Le  congrès  des  radicaux.  —  La  •  Question  des  huiles  •.  —  Les 
Parisiens  de  Paris  et  d'ailleurs. 

Dans  les  colonies.  —  Le  chemin  de  fer  du  Yun-nam.  -  L'émigration  imprévoyante  à 
Madagascar.  —  Une  école  |>rofessionnelle  à  Nounica. 

A  létranger.  —  Le  voyage  de  l'empereur  d'Autriche  en  Bohême.  —  La  question  alba- 
naise et  l'Italie. 

En  France. 

Le  projet  de  loi  sur  les  retraites  ouvrières  a  subi,  vers  la  fin  de 
la  session  législative,  un  léger  choc.  Sur  la  proposition  de  M.  de 
Gailhard-Bancel.  la  Chambre  a  invité  le  gouvernement  à  consulter  les 
syndicats  patronaux  et  ouvriers.  Certains  publicistes,  comme  M.  Jau- 
rès, se  sont  plaints  amèrement  de  ce  temps  d'arrêt;  mais  d'autres 


76  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

politiciens  ne  s'en  plaindront  pas.  Le  projet,  n'étant  pas  réalisé, 
pourra  plus  facilement  servir  de  tremplin  aux  candidats  pour  les 
élections  de  l'année  prochaine  fli.  Car  —  et  c'est  là  le  gros  point  noir 
de  ce  projet  —  il  paraît  trop  certain  que  le  système  a  été  conçu  prin- 
cipalement en  vue  de  flatter  la  classe  ouvrière  et  de  faire  une  mer- 
veilleuse réclame  aux  législateurs  qui  auront  adopté  cette  nouvelle 
forme  d'impôt  absolument  inégal.  Tous  les  projets  de  ce  genre,  qui 
recrutent  des  partisans  honorables  parmi  les  hommes  d'ordre  en 
même  temps  que  parmi  les  agitateurs  professionnels,  partent  évidem- 
ment de  ridée  très  juste  et  très  chrétienne  que  le  superflu  des  riches 
doit  servir  à  améliorer  la  condition  des  pauvres;  mais  il  serait  beau- 
coup plus  méritoire,  et  beaucoup  plus  conforme  aux  lois  naturelles 
de  la  société,  que  les  riches  fussent  laissés  libres  de  faire  retomber  à 
leur  guise  ce  superflu  sur  ceux  qui  en  ont  besoin.  Ceux  qui  cherchent 
à  rendre  les  ouvriers  prévoyants  seront  peut-être  découragés  par 
l'idée  que  l'État  se  charg-e  de  substituer  un  mécanisme  automatique 
à  l'action  de  la  prévoyance,  en  même  temps  qu'ils  seront  vexés  de 
voir  s'accroître  leurs  charges  fiscales,  et  moins  disposés  que  jamais  à 
dépenser  le  restant  de  leurs  revenus  à  des  iruvres  de  bien  public. 

Mais  les  auteurs  de  la  loi  font  coup  double.  Ils  se  créent  des  parti- 
sans, non  seulement  par  la  promesse  de  rentes  viagères  aux  vieux 
travailleurs,  mais  encore  par  la  perspective  des  places  nouvelles  qu'il 
faudra  créer  pour  administrer  le  nouvel  organisme.  On  parle  de  dix 
mille  comptables,  en  d'autres  termes,  de  dix  mille  fonctionnaires 
nouveaux.  Il  y  a  là,  pour  les  politiciens,  une  magnilique  ressource, 
et  un  excellent  moyen  de  grossir  leur  clan. 

Le  revers  de  la  médaille,  c'est  que  ces  dix  mille  comptables  coû- 
teront par  an  \ingt  millions  —  vingt-doux  millions  et  demi,  d'après 
certains  calculs  qui  semblent  plus  rigoureux.  Chacjne  année,  avant 
que  l'ensemble  des  prélèvements  aient  produit  un  *<  effet  utile  «,  il 
y  aura  une  vingtaine  de  millions  sacrifiés  au  Moloch  du  fonctionna- 
risme; seul  le  surplus  pourra  être  capitalisé  et  distribué...  à  moins 
que  quelque  gigantesque  banqueroute,  à  la  suite  d'une  guerre  ou 
d'une  révolution,  ne  vienne  ruiner  d'un  seul  coup  toutes  les  espé- 
rances. 

Les  ouvriers  intelligents  feront  bien  de  chercher  d'autres  combi- 
naisons pour  assurer  le  pain  de  leurs  vieux  jours. 


Nous  venons  de  parler  du  fonctionnarisme,  cl  de  \i\  poussée  qui  va 

(1)  Le  cariiaUiristc  Menriol,  rcprcsonlant  les  liiUirs  caiulidals  ou  louriK-c,  tloiinc  a  la 
«  caisse  •  «le  secours  la  forme  d'iiiie  •  grosse  caisse  ». 


Li:   MÛIVEMENT    SOCIAL.  '  ' 

se  produiro,  si  la  hti  dos  rolrailes  ouvrières  est  votée,  vers  les  nou- 
velles places  créées  en  vue  de  son  fonctionnement.  On  sait  que  ce 
soni  là,  dans  notre  pays,  les  métiers  séduisants  par  excellence. 
Nous  n'en  voulons  comme  preuve  que  la  petite  annonce  suivante, 
découpée  dans  un  des  principaux  journaux  de  Paris  : 

A  cé(l(M'  apirs  l'ortiint^ 

SITUATION  DE    15  000  FRANCS 

par  A\i.  AlTairo  facile,  genre  administratif. 

Prix  :  15.000  francs.  Facilités. 

Suit  l'adresse. 

«  AlVaire  facile,  <jo»ri'  administratif  ».  Même  quand  il  s'agit  d'une 
position  en  detiors  du  fonctionnarisme,  on  ne  trouve  rien  de  mieux 
à  dire  aux  gens,  pour  les  inviter  à  la  prendre,  que  cette  formule 
magnifique  :  «  C'est  tout  à  fait  comme  dans  l'administration  ». 

Nous  avons  un  grand  goût,  décidément,  pour  les  besognes  qui  se 
font  tout(^s  seules,  et  les  agents  île  publicité,  qui  sont  de  grands 
psychologues,  le  savent  bien. 


Une  fornmle  très  séduisante,  aussi,  c'est  celle  de  «  la  vie  à  bon 
marché  ».  Il  en  a  beaucoup  été  question  lors  de  la  suppression  des 
droits  de  régie  et  d'octroi  sur  les  boissons  hygiéniques.  Les  Pari- 
siens, pour  ne  citer  qu'eux,  payent  désormais  le  vin  un  peu  moins 
cher,  mais  ils  ont,  en  échange,  le  désagrément  de  payer  quelques 
taxes  nouvelles.  Depuis  lors,  chacun  fait  ses  calculs.  Les  uns  cons- 
tatent qu'ils  ont  gagné  au  change;  les  autres,  qu'ils  y  ont  perdu. 
Cela  dépend  du  loyer  de  chacun,  et  de  la  quantité  de  vin  qu'il  boit. 
Les  gros  buveurs  à  petits  loyers  sont  enchantés  de  la  réforme.  Les 
buveurs  d'eau  à  gros  loyers  en  sont  très  mécontents.  Entre  ces 
deux  extrêmes  prennent  place  des  catégories  intermédiaires.  Toute- 
fois —  est-ce  un  effet  de  l'ingratitude  humaine  ?  —  les  murmures 
sont  plus  bruyants  que  les  témoignages  de  satisfaction. 

Un  humoriste,  commentant  un  discours  de  M.  Caillaux,  dans 
lequel  le  ministre  des  finances  proclamait  la  vie  à  bon  marché 
comme  étant  le  premier  desideratum  du  programme  démocratique, 
déclarait,  avec  une  ironie  légèrement  amère,  que,  s'il  faut  s'en  rap- 
porter à  la  récente  expérience,  le  bon  marché  coûte  fort  cher. 

«  Si  ajoutait-il,  après  avoir  dégrevé  le  vin,  on  se  met  à  dégrever 
dans  les  mêmes  conditions  toutes  les  denrées  nécessaires  à  l'exis- 
tence, beaucoup  de  contribuables  ont  des  chances  de  mourir  sur  la 
paille. 


78  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

«  Si  c'est  dans  ces  conditions  que  doit  continuer  à  s'effectuer  le 
programme  de  la  vie  à  bon  marché,  de  grâce,  ([u'on  nous  laisse  la 
vie  chère.  Nous  y  trouverons  notre  compte.  » 

Chose  typique  :  cet  humoriste  est  un  journaliste  ministériel. 

Ces  plaintes  prouvent,  une  fois  de  plus,  un  fait  que  nous  avons 
signalé  bien  souvent,  à  savoir  que  le  total  des  impôts  est  par  trop 
énorme,  et  que  les  «  dégrèvements  »  devraient,  pour  être  vraiment 
salutaires,  être  combinés  avec  des  «  économies  ».  Mais  non,  on  ne 
sup|)rime  que  pour  remplacer.  On  élimine  des  impôts  indirects  qui 
étaient  iniques,  et  l'on  fait  bien;  mais  on  y  substitue  immédiatement 
un  surcroît  d'impôts  directs.  Or,  comme  les  impôts  directs  sont  déjà 
très  lourds,  ce  remue-ménage  fiscal  ne  fait  qu'accentuer  la  pénible 
impression  que  cause  au  contribuable  la  vue  des  notes  du  percep- 
teur. 

Si,  par  impossible,  l'impôt  idéal  pouvait  se  réaliser,  c'est-à-dire  si 
chaque  contribuable  n'avait  à  payer,  comme  impôt  unique  et  ylobal, 
(lu'une  quotité  déterminée  de  son  revenu,  nous  serions  effrayés  de 
l'élévation  de  cette  quote-part.  Elle  se  monterait,  d'après  les  calruls 
les  plus  autorisés  des  économistes,  à  un  quart  environ  du  revenu, 
c'est-à-dire,  pour  prendre  une  moyenne  concrète,  mais  terrifiante, 
qu'il  faudrait  payer  au  percepteur  plus  du  double  de  son  loyer. 

Donc,  les  remaniements  peuvent  être  louables;  mais  ce  qu'il  faut 
avant  tout,  ce  sont  des  réductions  de  dépenses,  des  économies. 


Mais  certaines  gens  trouvent  que  l'État  ne  prélève  pas  assez  sur 
nos  revenus,  et  l'invitent  même  à  confisquer  des  capitaux.  Nous  ne 
])arlons  pas  seulement  des  socialistes,  qui  visent  officiellement  à  la 
destruction  de  la  propriété  individuelle.  Les  radicaux,  qui  viennent 
de  tenir  un  congrès  et  s'efforcent  de  galvaniser  leur  parti,  préconi- 
sent avec  ardeur  la  mainmise  de  l'État  sur  certaines  grandes  pro- 
priétés industrielles  ou  commerciales,  comme  les  banques,  les 
mines,  les  chemins  de  fer,  les  raffineries.  Une  campagne,  dans 
certains  journaux,  semble  même  organisée  contre  ces  dernières.  On 
leur  en  veut  de  leur  prospérité.  La  «  réussite  »,  surtout  la  réussite 
en  grand,  est  une  sorte  de  crime  dont  on  doit  être  puni.  On  le  voit 
i)ien,  i)ar  exemple,  pour  les  grands  magasins,  lesquels  ne  sont,  en 
définitive,  que  de  petits  magasins  «  (jui  ont  percé  ».  Mais  l)ien  des 
gens,  parmi  ceux  qui  ne  percent  pas,  aiment  mieux  abaisser  les 
autres  que  travailler  énergiciuemcnt  à  s'élever  eux-mêmes,  et,  comme 
de  Juste,  pour  cette  œuvre  vengeresse,  ils  font  appel  au  bras  de 
l'Étal. 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL.  70 

Toute  convoitise  Irouvo  une  Uiéorie  pour  se  vcHir  décomment. 
Certains  légistes,  qui  ne  sont  ni  socialistes  ni  radicaux,  ont  inventé, 
pour  les  propriétés  îles  conj^régalions,  la  doctrine  des  «  biens  sans 
nuiitres  »,  qui  doivent  revenir  ii  lÉtat;  les  radicaux,  qui  ne  sont  pas 
socialistes,  ont  inventé,  pour  les  grandes  entreprises  industrielles 
etcoinmcrciali's,  celle  des  u  services  publics  »,  qui  ne  peuvent  être 
exercés  (jue  par  TKlat.  On  joue  tout  simplement  sur  le  mol  •'  pu- 
blic ».)  Plus  logiques,  les  socialistes  visent  à  la  contiscation  des  biens 
de  tout  le  monde,  que  Ion  soit  moine,  banquier  ou  simple  rentier 
radical.  La  première  catégorie  ne  s'aperçoit  pas  qu'elle  prête  le  flanc 
à  la  seconde,  el  la  seconde  ne  comprend  pas  qu  elle  fournit  des 
armes  à  la  troisième.  On  conçoit  que  celle-ci,  en  délinitive,  soit  en 
meilleure  posture  devant  les  électeurs  simplistes  et  besogneux.  Le 
prognmime  radical,  observe  le  7V'»//>s,  n'a  pas  de  quoi  passionner 
les  masses.  Celles-ci  vont  facilement  aux  limites  de  l'absurde,  dès 
qu'on  les  a  fait  sortir  du  bon  sens. 


Le  public,  en  attendant  ((ue  ses  hommes  d'Étal  aient  aboli  la  pro- 
priété pour  tout  le  monde,  sont  assez  portés  à  les  soupçonner  d'aug- 
menter illicitement  la  leur.  C'est  ce  qui  aurait  l'ait  le  succès  de  la 
Question  dos  huiles,  si  la  censure  ne  s'était  hâtée  de  l'interdire,  en 
prévision  même  de  ce  succès. 

La  pièce,  qui  se  rattache  au  genre  aristophanesquo,  bien  que  les 
personnages  n'y  aient  pas  des  noms  connus,  q  pour  héros  un  mi- 
nistre, du  nom  de  Chausson,  ancien  droguiste  dans  une  petite  ville 
de  province.  Arrivé  pauvre  au  pouvoir,  il  s'y  enrichit  rapidement, 
et,  en  trois  mois,  a  pu  mettre  quatre-vingt  mille  francs  de  côté.  Ce 
ministre  veut  marier  sa  tîlle  avec  le  fils  d'un  spéculateur.  Une  taxe 
frappera-t-elle  les  huiles  étrangères  ou  ne  les  frappera-t-elle  pas? 
Suivant  la  résolution  prise,  le  spéculateur  sera  à  la  hausse  ou  à  la 
baisse,  et  comme  la  dol  de  la  fille  du  ministre  dépend  du  coup  de 
Bourse  fructueux  du  futur  beau-père,  la  tentation  est  trop  forte 
pour  que  le  ministre  puisse  y  résister. 

Des  malversations  de  ce  genre  sont-elles  fréquentes  ou  non?  On 
ne  le  sait,  parce  que  la  preuve  est  difficile.  Mais  le  public  se  console 
de  savoir  peu  en  se  méfiant  beaucoup,  et  les  journalistes  d'opposi- 
tion se  dédommagent  de  l'ignorance  oîi  ils  sont  de  certains  scan- 
dales en  inventant,  de  temps  à  autres,  des  scandales  qui  n'ont  jamais 
■existé.  Ils  ont  tort,  mais  la  créance  qu'on  ajoute  à  leurs  fictions 
provient  de  ce  qu'elles  ressemblent  singulièrement  à  des  réalités 


80  Ï-A    SCIENCE   SOCIALE. 

inconnues,  et  que,  dans  bien  des  circonstances  mystérieuses,  les 
choses  «  doivent  se  passer  comme  ça  ». 

Justement,  dans  une  brochure  récente  sur  la  Crise  actuelle, 
M.  Schérer  se  plaint  de  voir  mépriser  de  plus  en  plus  les  principes 
de  respect  et  d'autorité  et  demande  la  restauration  de  ces  deux  sen- 
timents indispensables  au  bon  fonctionnement  de  la  société.  C'est 
fort  bien  dit;  mais  peut-être  le  respect  reviendra-t-il  tout  seul,  gra- 
duellement, quand  il  y  aura  plus  d'hommes  et  de  choses  respec- 
tables. 


Il  y  a,  comme  éléments  sociaux,  du  très  bon  et  du  très  mauvais  à 
Paris,  comme  Corneille  le  constatait  déjà  dans  le  Menteur,  h  propos 
de  l'agrandissement  de  la  capitale  sous  le  cardinal  de  Richelieu. 
L'invasion  de  Paris  par  le  «  rebut  »  et  par  le  «  choix  »  des  autres 
provinces,  sans  compter  les  autres  nations,  n'a  pas  cessé  de  nos 
jours.  C'est  ainsi  que  le  dernier  recencement  nous  apprend  que 
Paris  ne  renferme  pas  plus  de  3G  0  0  de  Parisiens.  Encore  la  plupart 
doivent-ils  être  représentés  par  des  enfants  en  bas  âge. 

Ce  qu'il  serait  curieux  de  savoir,  et  ce  que  le  recensement  ne 
peut  dire,  c'est  le  nombre  des  Parisiens  nés  à  Paris  de  Parisiens  qui 
eux-mêmes  y  sont  nés. 

L'auteur  de  ces  lignes,  qui  habile  Paris  depuis  huit  ans  et  demi, 
ne  se  rappelle  pas  avoir  jamais  rencontré  de  ces  Parisiens-là.  Us 
doivent  constituer,  évidemment,  une  minorité  insigniliante. 

Ce  phénomène  est  d'ailleurs  plus  intense  à  Paris  que  dans  les 
autres  capitales  de  l'Europe. 

La  po])ulalion  indigène  de  Vienne  est  évaluée  à  -40  0,0,  celle  de 
Berlin  à  il  0  0;  celle  de  Saint-Pétersbourg,  à  'tO  0  0;  celle  de  Lon- 
dres, à  fio  0/0. 

Du  reste,  à  mesure  que  le  temps  s'écoule,  la  proportion  des  indi- 
gènes tend  à  augmenter,  à  cause  des  enfants  qui  naissent.  Mais, 
d'autre  part,  il  est  certain  que  la  mortalité  des  enfants  est  plus  grande 
dans  les  grandes  villes,  en  même  temps  que  la  natalité  salVaiblit  : 
de  sorte  que  les  grands  centres,  livrés  à  eux-mêmes,  dépériraient 
rapidement,  ils  ne  s'accroissent  et  ne  se  maintiennent  (jue  grâce  à 
l'aflUience  des  êlênienls  étrangers. 

Dans  les  colonies. 

Une  loi  vient  d'approuver  la  convention  conclue  par  le  gouver- 
neur général  de  l'Indo-Chine  avec  divers  établissements  de  crédit 


LK   MOUVEMENT   SOCIAL.  Hl 

pi)ur  la  cunsIruL't  ion  parlicllc  cl  1  uxploiUilion  du  la  li^iic  de  cliL'iiiiii 
de  lor  di'  Ilaïplioni^-  à  Vimnani-Sen,  sur  une  longueur  de  8o.'{  kilo- 
inèlres.  Cet  événement  a  été  salué  avec  plaisir  par  le  parti  colonial, 
qui  loue  la  léiuu'ité  avec  la(|uellt'  M.  Douuut  a  poursni\i  la  réalisa- 
tion tlu  projet. 

Le  cluMuin  de  1er  du  ^  uu-nam  uu'tira  notre  colonie  du  Tonkin  en 
comiuunication  avec  la  Chine  méridionale,  destinée  à  suhir  notre 
influence  ou,  comme  Ton  dit  encore,  notre  «  attraction  ».  Des  con- 
troverses ont  eu  lieu  sur  la  valeur  économique  de  cette  région.  Les 
uns  la  disent  très  pauvre.  D'autres  pensent  (juon  peut  en  tirer  des 
richesses  importantes.  Le  Yun-nam  exporte  du  thé,  des  bestiaux, 
des  fruits,  de  létain.  Il  importe  du  riz  et  du  poisson  salé.  On  y  a 
signalé  des  mines  de  cuivre,  de  plond>  et  d'excellente  houille.  On  a 
pu  surtout  constater  que,  depuis  quel(|ues  aniu';es,  même  avec  les 
moyens  imparfaits  de  communication  ilont  on  ilispose  pour  le  mo- 
ment, le  transit  entre  la  nu»r  et  le  Yun-nam  à  travers  notre  territoire 
a  augmenté  progressivement.  De  cinq  millions  en  181)0,  il  a  passé  à 
vingt  millions  en  litOO.  Sans  contestiu-  les  aléas  de  l'entreprise,  qui 
restent  réels,  on  s'accorde  donc  généralement  à  penser  que  l'œuvre 
a  de  sérieuses  chances  de  succès  et  sera  utile,  tant  au  développenu-nt 
du  Tonkin  qu'à  celui  de  l'influence  française  dans  l'empire  chinois. 

Dans  l'avenir,  on  projette  de  pousser  la  ligne  en  question  jusqu'à 
Sin-fou,  puis  jusqu'à  Tchuug-King  et  Tching-ton,  vers  la  haute  vallée 
du  Vang-tsé-kiang. 

C'est  un  théâtre  de  plus  qui  s'offre  à  l'activité  de  nos  commer- 
çants. 

* 

Mais  tout  le  monde  n'est  pas  fait  pour  exercer  son  activité  aux 
colonies.  Il  faut  être,  comme  l'on  dit,  «  taillé  pour  ça  »,  et  bien  que 
les  Français  disposés  àémigrer  soit  trop  peu  nombreux,  il  s'en  trouve 
quelques-uns,  sur  la  quantité,  qui  auraient  mieux  fait  de  rester 
chez  eux.  Ce  sont  des  «  amateurs  »  inexpérimentés,  ou  des  cerveaux 
brûlés,  ou  encore  de  pauvres  diables  séduits  par  la  perspective  de 
faire  fortune,  mais  qui,  en  attendant  de  trouver  seulement  du  tra- 
vail, meurent  de  faim.  C'est  ainsi  que,  dernièrement,  les  journaux 
de  Marseille  recevaient,  de  la  préfecture  des  Bouches-du-Rhône  la 
communication  suivante  : 

«  M.  le  gouverneur  général  de  Madagascar  a  eu  à  constater  qu'un 
grand  nombre  d'émigrés  se  trouvent,  dès  leur  arrivée  dans  l'île, 
dans  l'impossibilité  absolue  de  subvenir  à  leurs  besoins.  Ces  indi- 
gents ne  tardent  pas  à  tomber  à  la  charge  de  l'Assistance  publique 
T.  xxxn.  6 


82  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

de  notre  colonie,  qui  doit  ensuite  assurer  leur  rapatriement  aux  frais 
de  son  budget. 

«  Afin  d'obvier  à  cet  état  de  choses  préjudiciable  au  développe- 
ment progressif  de  notre  conquête,  M.  le  gouverneur  général  a  dé- 
cidé d'empêcher  le  débarquement  de  toute  personne  qui  ne  justi- 
fierait pas  avoir  les  ressources  nécessaires  pour  parer  aux  premières 
éventualités  ou  un  contrat  de  travail  régulièrement  établi.  » 

On  sait  que  le  gouvernement  américain,  depuis  longtemps,  a  eu 
recours  à  une  pareille  mesure. 


Parmi  les  travailleurs  qui  émigrenl  aux  colonies,  on  compte  peu 
d'ouvriers  d'élite  et  de  techniciens  dont  l'habileté  soit  appropriée 
aux  besoins  locaux.  Aussi  y  a-t-il  intérêt  à  former  sur  place  ces  ca- 
pacités ouvrières.  C'est  pourquoi  le  gouvernement  de  la  Nouvelle- 
Calédonie  vient  de  créer  à  Nouméa  une  école  professionnelle,  en  tâ- 
chant de  l'organiser  simplement  et  à  peu  de  frais.  Cette  école  est 
chargée  de  donner,  à  raison  de  quatre  demi-journées  par  semaine, 
l'enseignement  théorique,  qui  porte  sur  l'algèbre,  la  géométrie,  la 
physique,  la  mécanique  appliquée,  les  analyses  minérales  et  l'élec- 
tricité industrielle,  et  qui  comprend,  en  outre,  des  leçons  de  fran- 
çais et  des  rédactions  industrielles.  11  s'y  ajoute  des  études  techni- 
ques :  forge,  ajustage,  cliaudronnerie,  moulage,  tournage,  modelage, 
conduite  de  machines,  dans  la  section  du  fer  et  de  même  pour  le 
bois  dans  une  autre  section.  Les  élèves  .sont  admis  entre  12  et 
1(>  ans.  Les  cours  sont  gratuits  et,  pour  ceux  qui  profitent  de  l'inter- 
nat, le  prix  de  la  pension  est  de  Cm  francs  par  mois.  La  durée  des 
études  est  de  trois  ans. 

On  pense  obtenir  de  la  sorte  un  «  état-major  »  ouvrier.  Quant  aux 
simples  soldats  de  cette  armée  ouvrière,  ils  laissent  à  désirer  dans 
la  Nouvelle-Calédonie  comme  ailleurs.  On  ne  désespère  pas  de  plier 
aux  métiers  européens  les  plus  intelligents  des  Canaques,  mais  cela 
constituer  pour  ces  derniers  une  évolution  difficile. 

A  l'étranger. 

On  a  beaucoup  rrMiai([ue  le  voyage  que  l'empereur  d'.Vutriciie 
vient  de  faire  en  Bohème,  pays  classique  des  guerres  civiles  et  des 
discordes  politiques.  Ce  voyage  indique  évidemnuMit  une  «  dèlenfe  », 
|)rovisoire  peut-être,  mais  réelle,  dans  les  rapports  entre  Tchèques 
et  Allemands,  et  les  fédéralistes,  avec  un  peu  d'ojjfimisme,  y  voient 
l'aurore  d'un  régime  moyennant  lequel  la  Bohême,  comme  la  lion- 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  H.{ 

grip,  pouiTait  avoir  une  existence  nationale,  oflicielleniciit  séparée 
de  la  monarchie  aulricliienne. 

Il  va  (les  chances  pniir  ([ik'  ce  ne  suil  la  (lu'iiii  Id'.iii  irve,  et  dau- 
Ires  faiseurs  de  pronostics  inclinent  pliitt'il  à  ('voquer  répocjue  où 
ranti<iue  royaume  de  Mohéme  ne  sera  plus  qu'une  province  de  rKm- 
pire  allemand,  un  prolongement  ofliciel  ou  non  de  la  monarchie 
prussienne.  Du  reste,  fous  peuvent  se  tromper,  et  la  situation  ac- 
tuelle se  prolonger  encore  liien   longtemps. 

Kn  attendant,  et  malgré  raméuilé  relative  de  leurs  nouveaux  rap- 
ports. Tchèques  et  Allemands  ne  désarment  pas  sur  la  fameuse 
question  des  langues.  (}ii*'lqiit>^  anecdotes  curieuses  ont  rendu  sen- 
sible la  permanence  de  leur  vieille  animosité. 

Les  professeurs  de  l'Université  allemande  ayant  reçu,  libellée  en 
langue  tchèque,  une  invitation  pour  la  fête  d'inauguration  du  nou- 
veau [)ont,  ils  l'ont  renvoyée  au  comité  avec  cette  mention  :  «  Incom- 
préhensible ». 

Le  grand  maréchal  de  la  Dide  de  Bohème,  prince  Georges  de  Lob- 
kowicz,  a  été  plus  avisé.  Désirant  que  personne  ne  refusât  son  invi- 
tation pour  le  L'i  juin,  il  s'est  bien  gardé  de  la  rédiger  dans  une  lan- 
gue qui  devait  forcément  être  «  incompréhensible  »  à  une  partie  de 
ses  invités.  Il  ne  s'est  pas  même  arrêté  à  la  combinaison  qui  aurait 
consisté  à  employer  les  deux  langues.  Gela  humilie  encore  les  exclu- 
sivistes.  L'invitation  oflicielle  a  été -rédigée  en  français. 

Ce  qui  fait  généralement  qu'une  langue  est  abandonnée  pour  une 
autre,  c'est  l'ascendant  exercé  par  ceux  ([ui  usent  de  celle-là.  L'imi- 
tation vient  d'une  sorte  d'admiration  plus  ou  moins  consciente.  Kn 
Bohême,  ce  phénomène  menace  de  ne  pas  se  produire  de  sitôt,  l^e 
Tchèque  se  considère  comme  fort  supérieur  à  l'Allemand,  qui,  de  son 
côté,  croit  l'emporter  beaucoup  sur  le  Tchèque.  Ni  luii  ni  l'autre 
n'est  donc  en  humeur  d'imiter.  De  là  la  situation  bizarre  de  ce  pays 
qui,  géographiquement,  constitue  un  tout  bien  homogène,  et  conti- 
nue à  se  partager,  au  point  de  vue  de  l'idiome  comme  au  point  de 
vue  de  la  race,  en  deux  territoires  bien  distincts. 


L'Autriche  est  alliée  de  lltalie;  mais  l'on  n'a  pas  besoin  d'être 
grand  clerc  pour  constater  que  cette  alliance  est  fragile.  Un  fort 
courant  antiautrichien  vient  de  se  dessiner  de  nouveau  à  la  cham- 
bre italienne,  à  propos  de  l'Albanie.  Cette  province  turque  est  con- 
voitée par  l'Autriche  qui  protège  de  longue  date  les  catholiques  al- 
banais et  qui  voit  dans  cette  région  un  prolongement  naturel  de  la 
Bosnie  et  de  l'Herzégovine,  déjà  occupées  par  elle  depuis  plus  de 


84  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

vingt  ans.  Mais  cette  même  Albanie  est  très  voisine  de  lltalie  :  VX- 
driatique,  à  cet  endroit,  est  même  dune  très  faible  largeur;  la  ci- 
vilisation et  la  langue  italienne  régnent  depuis  longtemps  sur  tous 
ses  rivages.  D'autre  part,  le  roi  d'Italie  a  épousé  une  princesse 
monténégrine,  et  le  Monténégro  remaniuons  ce  nom,  qui  est  italien), 
est  surnommé  par  certains  Italiens  «  le  Piémont  de  la  péninsule  bal- 
kanique ».  C'est  dire  que  l'on  rêve  :  1°  l'a^ljonction  du  Monténégro 
à  l'Italie;  2"*  la  conquête  de  l'Albanie  par  le  Monténégro,  analogue 
à  celle  de  l'Italie  par  le  Piémont  de  1858  à  1870. 

On  voit  que  les  souvenirs  historiques  favorisent  chez  les  peuples 
le  libre  jeu  de  l'imagination.  En  fait,  on  a  vu  des  conquérants  sor- 
tir de  cette  région  albano-monténégrine;  mais,  en  présence  des 
puissances  européennes,  il  est  douteux  (ju'un  nouvel  Alexandre  ail 
le  loisir  de  se  manifester.  Ce  qui  parait  le  plus  clair,  c'est  quau  mo- 
ment où  il  faudra  partager  la  proie  albanaise  arrachée  à  la  Turquie, 
de  graves  dissenliuieuts  risquent  d'éclater  entre  Tltalie  et  lAulri- 
che;  mais  celle-ci,  sauf  catastrophe,  est  en  meilleure  situation  pour 
se  tailler  la  part  la  plus  belle. 

G.    n'AZAMBUA. 


Le  Directeur  Gérant  :  Edmond  Demolins. 


TVeUGlUFUIK  riHHI.>-DIOUT   tT  C'*.   —    PARIS 


QUESTIONS   DU   JOUR 


L'ÉVOLUTION  DU  SOCLVLTSME 

A  PROPOS  D'UN  OUVRAGE  RÉCENT  '^ 


l'n  monsieur  Agé  et  érudit,  ayant  plus  de  contact  avec  les 
livres  qu'avec  les  hommes,  disait  dernièrement  à  un  puhlicistc 
occupé  à  une  étude  du  socialisme  :  (  Mais,  vous  ne  parlez  pas 
du  socialisme  de  18V8!  » 

C'est  que  le  socialisme  de  18V8  n'a  plus  qu'un  rapport  éloigné 
avec  le  socialisme  contemporain.  Les  théories  ont  changé  depuis 
lors,  et  les  situations  (mt  changé  aussi,  et  les  hommes  eux- 
mêmes  ont  changé. 

Sans  s'appesantir  outre  mesure  sur  les  origines,  M.  Jean  Bour- 
deau  nous  trace  un  curieux  tableau  de  cette  évolution  du  socia- 
lisme depuis  la  conspiration  de  Babeuf  jusqu'à  nos  jours.  Il 
s'est  attaché  surtout  à  suivre  dans  les  divers  pays  d'Europe  les 
manifestations  nouvelles  du  socialisme  au  cours  de  ces  dernières 
années.  Son  ouvrage  est  en  grande  partie  le  fruit  d'une  obser- 
vation personnelle,  longuement  poursuivie  en  Allemagne, 
en  Angleterre  et  en  France.  11  a  assisté  à*  des  congrès  socia- 
listes, interrogé  des  meneurs  et  des  ouvriers,  étudié  l'action 
des  municipalités  socialistes  françaises.  Enfin  un  volume  publié 

(1)  L'Évolution  du  socialisme,  par  Jean  Bourdeau.  Bibliothèque  d'histoire  contem- 
poraine, Félix  Alcan,  Paris,  1901. 

T.  x\xu.  7 


86  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

il  y  a  quelques  années  sur  les  socialistes  allemands  et  les  nihi- 
listes russes  indique  chez  lui  une  préoccupation  tenace  et  per- 
sévérante de  connaître  et  de  faire  connaître  le  mouvement 
socialiste. 

Le  socialisme  n'évolue  pas  seulement  dans  le  temps  en  pré- 
sentant des  aspects  très  modifiés  suivant  l'époque  où  on 
l'observe;  il  évolue  aussi  dans  l'espace,  se  révélant  très  diffé- 
rent suivant  les  milieux.  Aujourd'hui,  malgré  les  communi- 
cations incessantes  établies  entre  les  socialistes  de  tous  pays, 
un  socialiste  français,  un  socialiste  belge,  anglais,  allemand, 
américain,  sont  des  personnalités  toujours  distinctes  l'une  de 
l'autre,  parfois  opposées  l'une  à  l'autre.  Aux  États-Unis,  un 
homme  acceptant  la  qualification  de  socialiste  est  un  oiseau 
rare.  Les  Chevaliers  du  travail  qui  inscrivent  dans  leur  pro- 
gramme la  mise  en  commun  de  tous  les  moyens  de  production 
se  défendent  d'être  socialistes  parce  que,  disent-ils,  ils  soutien- 
nent les  institutions  politiques  de  leur  pays.  Au  contraire,  en 
Angleterre,  le  monde  ouvrier  se  dit  volontiers  socialiste,  vague- 
ment socialiste,  en  réalité  disposé  à  réformei*  certaines  insti- 
tutions considérées  par  les  conservateurs  anglais  comme  fonda- 
mentales. En  Allemagne,  les  socialdémocrates  comprennent  des 
individus  aux  opinions  les  plus  diverses,  depuis  le  révolution- 
naire farouche  jusqu'à  l'honnèfe  et  tranquille  ouvrier  syndi(|ué. 
Quant  aux  théoriciens  du  socialisme,  ils  ont  chacun  leur  ma- 
nière de  voir  diilerente  et  raisonnée.  A  moins  de  rester  dans 
des  généralités  sans  intérêt,  il  faut  donc  observer  à  part  ces 
iniioml)rablcs  variétés  du  socialisme  contemporain,  ne  pas 
confondre  un  Fabien  anglais  avec  un  agitateur  français  ou 
allemand,  distinguer  le  soi-disant  socialisme  municipal  du 
socialisme  proprement  dit,  le  socialisme  théorique  du  socialisni(> 
appliqué,  etc. 

(Icla  est  d'autant  plus  ulile  ([uc  deux  ordres  de  faits  (mt 
contribué  à  [)résenter  le  socialisme  comme  un  bloc  homogène. 
En  premier  lieu,  tous  les  mécontents  se  disent  socialistes  et  le 
mécontentement  est  un  lien.  Sans  doute,  on  peut  être  mécontent 
par  simple  incapacité  personnelle,  c'est  un  cas  assez  fréquent, 


i/ÉV(tLUTio\  r>r  sor.iALiSMK.  87 

niai>  on  ne  pcnt  nhn'n  avoir  ([U  unr  inllucncc  révolutionnaire  et 
«le  eourte  <lui'ée.  Le  iiiéconfenf  susceptii)le  de  détei-iiiiner  un 
niouveuient  sérieux  est  eelui  <|ni  >ouHre  léelleuient  d'un  malaise 
extérieur  à  lui-nuMue.  d'une  diUicultc,  qui  ne  lui  est  pas  pci- 
sonuelle,  à  résoudre  le  [U'ohlènie  de  la  vie.  Celui-là  demande 
des  réformes,  pas  toujours  celles  qui  mettraient  mu  terme  à  ses 
maux,  mais  il  a  le  sentiment  à  la  fois  vague  et  profond  «l'une 
anomalie  (jui  lui  nuit.  .Vu  fond,  il  .souflVe  de  la  gène  qu'un 
cadre  trop  aneien  inq)ose  parfois  aux  forces  actuelles.  Les  trans- 
formations du  travail  ont  été  si  i-apides  depuis  un  siècle  que  l«^s 
transformations  politi«[ues  et  sociales  ne  les  ont  pas  toujours 
et  partout  suivi<>s  dum»  allui'e  égale.  Tous  ceux  qui  réclament 
des  transformations  polititpies  et  sociales,  et  qui  se  disent 
socialistes,  bien  ({u  ils  soient  fort  loin  d(^  s'entendre,  ont  du 
moins  cette  base  d'action  commune,  le  contraste  d'un  état  de 
fait  tout  nouveau  avec  un  état  <le  droit  [)lus  ancien.  Dans  des 
esprits  sinq)listes  cela  sul'lit  pour  créer  la  théorie  du  bloc. 

Si  cela  ne  suffisait  pas  d'ailleurs,  l'attitude  maladroite  prise 
par  les  personnes  justement  alarmées  des  théories  collectivistes 
aurait,  à  elle  seule,  engendré  la  conception  du  bloc.  De  même 
que  l'épithète  de  socialiste  sert  de  «Irapeau  à  tous  les  mécon- 
tents, elle  fait  l'oftice  d'épouvantail  pour  tous  les  satisfaits. 
Qu'une  mesure  quelconcpie  soit  présentée  comme  inspirée  par 
un  groupe  soi-disant  socialiste;  qu'elle  passe  simplement  pour 
avoir  sa  sympathie,  immédiatement,  sans  examen,  de  parti 
pris,  elle  a  contre  elle  tous  les  «  défenseurs  de  l'ordre  social  ». 
Qu  il  s'agisse  de  la  suppression  des  octrois,  de  l'établissement 
d'un  impôt  sur  le  revenu,  questions  essentiellement  délicates, 
présentant  des  aspects  très  divers,  méritant  une  étude  appro- 
fondie, la  plupart  des  journalistes  u  bien  pensants  »  les  résolvent 
d'un  trait  de  plume  et  leurs  lecteurs  d'un  haussement  d'épaules. 
C'est  du  socialisme,  et  on  sait  ce  que  cela  vaut. 

Le  plus  extraordinaire,  c'est  qu'actuellement  le  bloc  est  de 
plus  en  plus  désagrégé  par  les  socialistes,  mais  de  plus  en  plus 
maintenu  par  les  antisocialistes. 

Les  premiei*s,  sortis  de  l'ère  des  rêves  pour  entrer  dans  celle 


88  LA     SCIfiNCE    SOCIALE. 

des  réalités  et  de  l'applicatioii,  ont  dû  agir,  ce  qui  a  ol)ligé  au 
moins  quelques-uns  d'entre  eux  à  réflécliir.  Les  réflexions  qu'ils 
ont  faites  ont  été  mortelles  aux  théories  marxistes  qui  avaient 
été  leur  Évangile.  Et  aujourd'hui,  un  nouveau  socialisme  nait, 
beaucoup  plus  scientilique,  beaucoup  moins  affirmatif,  disposé 
à  écouter  et  à  mettre  à  profit  toutes  les  leçons  de  l'expérience. 
11  n'a  plus  de  socialiste  que  le  nom  et  Bernstein  semble  plus 
loin  du  socialisme  véritable  que  les  prudents  Fal)iens  eux- 
mêmes.  D'autres  socialistes,  il  est  vrai,  ont  profité  des  circons- 
tances nouvelles  qui  mettaient  entre  leurs  mains  un  peu  du 
pouvoir  de  l'État,  pour  agir  sans  réfléchir  ou  en  réfléchissant 
très  peu,  très  vite  et  très  mal.  Ceux-ci  ont  lésé  des  intérêts  et 
soulevé  de  légitimes  protestations  qui  ont  eu  pour  effet  d'affoler 
les  antisocialistes,  de  les  confirmer  plus  fortement  encore  dans 
leur  opposition,  de  fermer  leur  esprit  à  toute  réforme  suspectée 
d'origine  ou  de  synq)athie  socialiste. 

GrAce  aux  études  très  documentées  de  M.  Jean  Bourdeau  sur 
l'évolution  du  socialisme,  nous  allons  pouvoir  nous  rendre 
compte  de  ce  douljh^  mouvement,  d'une  part  en  suivant  la 
faillite  du  marxisme  alhnnand  j)ar  l'abandon  de  ses  partisans 
les  plus  autorisés,  d'autre  part  en  étudiant  les  réformes  heu- 
reuses el  les  erreurs  grossières  confondues  sous  le  nom  de 
socialisme  municipal  et  trop  souvent  jugées  avec  la  même 
sévérité  par  les  économistes  français. 


I.     —  I.A    lAILLITi:    lU     MAUXISMi:. 

L'histoire  du  Marxisme  est  particulièrement  intéressante  pour 
les  adeptes  de  la  science  social(\  Karl  Marx  avait  en  ell'et  la  ])ré- 
tention  de  fonder  ses  théories  sur  l'observation.  Au  lien  de 
rechercher  une  organisation  idéale  de  la  société,  il  tirait  tles 
enseignements  de  l'histoire  une  bérie  de  lois  sociales;  il  ja- 
lonnait ainsi,  pour  ainsi  dire,  le  chemin  de  l'humanité  et  dé- 
terminait le  sens  de  son  évolution.  Par  le  seul  fait  de  cette 
méthode,   il   rendait  la    criticjue   de  ses  conclusions  facile.  Les 


L  KVOLUTION    DU    SOCIALISMIi.  h\> 

lioiiuuL's  ci  les  t'VciUMiients  si»  cliarçont  tic  la  l"air<'  (  liacjiu'  joui' 
et  c'est  ainsi  ([iie  le  niarxiMuc  tlicoi'itjue  a  |)r<nn[)triii('iif  et 
clairement  abouti   à  une   faillite. 

Reniarijuons,  en  passant,  ([ue  «ola  est  urandenient  en  laveur 
de  la  méthode  d'oljservation.  (Ju  un  écrivain  soutienne  avec 
un  art  consommé  que  1* homme  est  naturellement  hou  et  ([ue 
c'est  la  société  ([ui  le  i-eiul  mauvais,  nous  voilà  bien  end)ar- 
rassés  de  lui  démontier  qu'il  a  tort;  son  «  homme  à  l'état 
de  nature  »  ne  se  trouve  nulle  part,  et  il  a  beau  jeu  de  le  parer 
de  tontes  les  vertus.  C'est  qu'il  a  pris  la  méthode  dite  phi- 
losophique. An  contraire,  lorsque  Marx  dénonce  l'oppression 
de  l'ouvrier  moderne  par  la  machine,  la  paupt'risation  des 
masses  par  le  réj^ime  capitaliste,  il  n'y  a  qu'à  observer  mieux 
([ue  lui,  plus  conqdètement  et  sans  parti  pris  pour  détruire 
ses  aftirmations.  Il  y  a  plus,  le  mérite  de  son  œuvre  ne  consiste 
pas  uniquement  en  cela  qu  elle  ot  [ilus  facile  à  détruire.  Il 
en  reste  quel({ue  chose,  parce  qu'une  observation  même  trop 
rapide,  même  tendancieuse,  met  toujours  en  lumière  des  faits 
réellement  existants,  faits  dont  ou  a  pu  exagérer  ou  faus- 
ser la  portée,  mais  qui.  dépouillés  des  conclusions  hâtives 
auxquelles  on  les  a  fait  servir,  i;ardent  leur  valeur  comme 
éléments  d'une  analyse  complète.  Par  exenqile,  Marx  avait 
signalé,  à  une  époque  où  1  économie  [)oliti(pie  s'en  inquiétait 
peu,  le  mouvement  <le  concentration  industrielle  et  ses  dan- 
gers possibles.  Il  considérait  à  tort  que  ce  mouvement  était 
la  préparation  normale  du  régime  collectiviste,  et  voyait  dans 
les  quelques  monopoles  industriels  existant  en  fait  au  profit 
de  simples  partie uliei^  les  signes  avant-coureurs  des  monopoles 
futui^  constitués  au  profit  de  la  collectivité.  Le  caractère  ex- 
ceptionnel et  artificiel  de  ces  organismes  ne  lui  était  pas  apparu, 
mais  ils  existaient  cependant,  ils  existent  encore  et  constituent 
un  problème  important,  problème  redoutable  aux  États-Unis 
où  des  particuliers  puissants  ont  mis  la  main  sur  les  chemins 
de  fer  et  font  modifier  les  tarifs  douaniers  au  gré  de  leurs 
désirs,  problème  moins  aigu,  mais  grave  encore  en  France  et 
en  ÂllemasTie. 


90  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Kail  Marx  a  dune  rendu  un  servico  en  opposant,  suivant  la 
très  juste  expression  de  M.  Bourdeau,  le  socialisme  scientifique 
au  socialisme  utopique.  Les  théories  qu'il  avait  édifiées  sont 
de  plus  en  plus  abandonnées  par  ceux  même  qui  acclament 
encore  son  nom,  mais  les  observations  sur  lesquelles  elles  étaient 
fondées  demeurent  et  méritent  examen.  Elles  n'ont  pas  le  sens 
qu'il  croyait.  Elles  ont  un  sens  cependant.  Il  s'agit  seulement 
de  les  contrôler  par  d'autres  observations  plus  précises  et 
poussées  plus  loin. 

Voici,  par  exemple,  la  théorie  de  la  valeur,  pierre  fondamen- 
tale de  l'édifiée  marxiste.  Marx  prétendait  prouver  que  la  va- 
leur de  tout  objet  est  uniquement  le  lésultat  du  travail  des 
ouvriers  qui  ont  contribué  à  le  fabri({uer;  il  enseignait  que 
((  tout  produit  économique  est  unic^uement  une  masse  définitive 
de  travail  congelé  ».  Et  il  en  concluait  logiquement  que  ce 
produit  appartient  entièrement  aux  ouvriers.  Uuant  aux  pro- 
fits industriels,  source  du  capital,  ils  représentaient  à  ses  yeux 
la  plus-value  due  à  une  partie  du  travail  de  l'ouvrier  non  ré- 
munérée par  le  patron.  D"aj)rès  lui,  "  le  patron  paie  à  l'ouvrier 
ce  qui  lui  est  strictement  nécessaire  pour  se  nourrir,  valeur 
représentée  par  exemple  par  huit  heures  de  travail,  et  })our 
réaliser  un  Ijénéficc,  une  plus-value,  il  le  fait  travailler  dix. 
onze,  douze  heures  et  au  delà.  Ce  surtravail  n'est,  dit-il,  (jue 
ranciennc  corvée  alourdie  et  déguisée  ». 

Ici,  la  dose  d'observation  est  vraiment  faihh».  Elle  nous  paraît 
d'autant  plus  faii)le  qu'elle  se  l'apporte  à  un  autre  temps,  à  un 
autre  état  de  l'industrie.  Dans  les  notes  posthumes  de  Marx  qui 
forment  le  troisième  volume  du  Capital,  Engels  explicpie  que, 
selon  Marx,  la  valeur  n'était  proportionnelle  au  tenq>s  de  travail 
que  sous  le  régime  du  petit  atelier.  Même  réduite  à  ces  termes, 
la  proposition  n'est  pas  exacte,  et  l'observation  sur  laquelle  elle 
se  fonde  se  révèle  très  incomplète.  Le  travail  de  l'ouvrier  n'est 
encore  ([u'un  des  éléments  (h>  la  valeur  dans  l'atelier  le  plus  pri- 
mitif comme  outillage.  Ce  qui  est  vi'ai,  c'est  qu'ù  mesure  que 
l'outillage  se  complicpie,  à  mesure  (jue  le  machinisme  se  déve- 
h»ppe,  l'importance  de  la  main-d'œuvre  diminue,  celle  du  cnpi- 


l'évolition  iir  socialisme.  91 

tal  irotaljlissoiMciiL  ilr  1  iiilclliiiciico  créatrice  auj^incnteul.  Le 
patron  joue  un  rAle  de  plus  ou  plus  considéraMe,  o(  c'est  jus- 
tice, car  la  situation  «ju'il  occupe  réclame  «les  (pialités  j)lus 
rares. 

Cette  constatation  ahoufit  tlirecteiuent  à  la  laillite  «In 
Marxisme.  Klle  peut  aussi  nous  éclairer  au  sujet  tle  certaines 
pratiipies  courantes  autrefois  sous  le  régime  du  petit  atelier, 
<'t  «lont  «»n  peut  aujourd'hui  enc«»re  observer  queLjues  sur- 
vivances. Il  m'arrivc  de  laij'e  exécuter  à  la  campagne  des 
réparati«)ns  «1«'  inavonnerie  difliciles  à  apprécier  d'avance  à  cause 
de  leur  variété  et  de  rimi)révu  que  présentent  toujours  de  vieilles 
nuirailles.  Le  maître-maçon  (iu<\j'ai  l'habitude  d'employer  me 
com[)te  tant  par  jour  et  })ar  homme,  mais  je  sais  pertinem- 
ment qu'il  remet  aux  «)uvriers  embauchés  par  lui  une  partie 
seulement  de  cette  somme,  61i  "o  parfois.  Les  33  °/„  de  surplus 
peuvent  bien  être  considérés  comme  sa  légitime  rémunération 
quand  il  dirit;e  réellement  un  travail  un  peu  compli«]ué; 
ils  ne  sont  plus  que  le  résultat  abusif  d'un  usage  quand  cette 
direction  se  réduit  à  [)resque  rien,  quand  le  travail  de  chaque 
ouvrier  est  courant.  Même  régime  chez  les  charpentiers.  <(  Ga- 
gner sur  ceux  qu'on  enqiloie  »,  c'est  l'avantage  d'être  «  établi  » 
dans  ces  métiers  demeurés  primitifs,  et  Texploitation  qui  en 
résulte  est  supportée  facilement,  parce  que  ceux  qui  en  soutl'rent 
ont  l'espoir  d'en  protiter  Un  jour.  Un  maçon  ou  un  charpentier  de 
ce  t>'pe,  connaissant  à  peu  près  leur  état,  ont  toutes  les  chances 
d'arriver  à  se  mettre  à  leur  compte  entre  trente  et  quarante  ans. 
Et  à  leur  tour  ils  gagneront  sur  leurs  apprentis  et  leurs  ou- 
vriers. Ce  qui  se  passe  aujourd'hui  exceptionnellement  était 
autrefois  très  général,  alors  «|u«'  le  petit  atelier  constituait 
non  pas  une  exception,  mais  la  règle.  A  Lyon,  sur  la  colline 
de  la  Croix-Rousse,  les  canuts  faisaient  ainsi.  J'ai  recueilli,  de 
la  bouche  de  personnes  âgées  très  dignes  de  foi  et  bien  en 
situation  d'être  renseignées,  des  témoignages  très  nets  de  l'ex- 
ploitation subie  jadis  par  les  apprentis  et  les  ouvriers  du  tissage 
lyonnais. 

Si  maintenant  on  veut  bien  réfléchir  que  Karl  Max  était  né  en 


92  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

1818,  et  que  des  18'i-5  il  était  engagé  dans  la  propagande  révo- 
lutionnaire, que  son  idée  delà  lutte  des  classes  aboutissant  à 
l'exploitation  des  faibles  apparaît  déjà  à  cette  époque  dans  les 
articles  qu'il  publie,  dans  le  manifeste  de  Y  Alliance  des  Commu- 
nistes lancé  par  Engels  et  par  lui  à  la  veille  de  la  Révolution  de 
Février,  on  arrivera  à  cette  conclusion  que  les  faits  observés  par 
lui  à  cette  époque,  plus  exactement  les  faits  qu'il  a  eus  sous  les 
yeux  et  dont  il  a  subi  l'impression,  appartenaient  non  pas  au  ré- 
gime nouveau,  mais  au  régime  ancien  de  l'industrie.  La  théorie 
du  surtravail  de  l'ouvrier,  volé  par  le  patron  pour  former  la 
plus-value  qui  constitue  son  bénéfice  industriel,  est  née  dans  un 
petit  atelier  de  la  rencontre  de  coutumes  al)usives  avec  l'esprit 
généralisateur  de  Marx,  Le  principal  intérêt  qu'elle  offre  aujour- 
d'hui, c'est  qu'elle  nous  sert  à  mesurer  l'atlVanchissement  que 
le  machinisme  moderne  a  apporté  à  l'ouvrier. 

En  même  temps  qu'il  délivrait  l'ouvrier  do  certaines  exploi- 
tations coutumières,  le  machinisme  lui  fermait  l'entrée  du  pa- 
tronat. Un  bon  ouvrier  rangé,  destiné  à  devenir  normalement 
[)atron  dans  l'organisation  ancienne,  restera  normalement  ou- 
vrier dans  l'organisation  nouvelle.  Est-ce  là  l'origine  do  la 
théorie  marxiste  sur  la  paupérisation  des  masses?  En  combinant 
dans  son  esprit  le  fait  nouveau  du  nombre  do  plus  en  plus  res- 
treint des  patrons  et  le  fait  ancien  des  coutumes  du  petit  atelier, 
Marx  se  disait  que  la  masse  se  trouvait  délinitivement  écartée 
des  situations  patronales,  et  définitivement  privée  par  suite  du 
bien-être  matériel.  Il  no  prévoyait  pas  que  les  ouvriers  d'usines, 
restant  ouvriers  toute  leur  vie  et  pouvant  aisément  se  grouper, 
ne  supporteraient  pas  du  grand  patron  les  abus  qui  profitaient 
au  petit.  Il  ne  prévoyait  pas  non  plus  —  c'était  contraire  à  toutes 
les  théories  en  faveur  dans  le  monde  socialiste  :  la  loi  d'airain 
du  salaire  entre  autres,  —  il  no  prévoyait  pas  que  la  producti- 
vité beaucoup  plus  grande  duc  au  machinisme  profiterait  à 
l'ouvrier;  que,  tout  en  peinant  moins,  en  restant  moins  longtemps 
à  l'atelier,  il  serait  miou\  payé;  que  par  suite  les  situations 
ouvrières  nouvelles  conqiortoraient  j)lus  de  bien-ôtro  (juo  beau- 
coup (le  situations  patronales  anciennes.  Aujourd'hui,   devant 


L'ÉVOLITION    I»U    SOtlALlSMK.  '.>.l 

rôvideiicc  (les  laits,  la  tlicoric  tic  la  [)au[)éi'isati()ii  des  masses  csl 
al)an(lonn<''e  pai-  les  «''cnvains  socialistes.  Bernstein  la  dénonce 
et  distingue  justement  la  ooncontration  des  industries  et  celle 
des  fortunes.  Les  sociétés  par  actions  appliquées  au\  ,t:randes  en- 
treprises sont  en  partie  l'expression  de  ce  contraste  :  il  faut  des 
capitaux  considérables  pour  créer  une  usine,  [)()ur  exploitei*  une 
mine,  pour  construire  des  chemins  de  fer  ou  établir  des  conipa- 
g-nies  de  navigation;  voilà  pour  la  concentration  industrielle. 
Mais  ces  capitaux  ne  peuvent  être  réunis  qu'en  faisant  appel  à 
un  grand  nondjre  de  capitalistes;  voilà  pour  la  division  des  for- 
tunes. .M.  Bourdeau  cite  encore  un  des  protagonistes  de  la  Social- 
démocratie  allemande,  le  n'  Schœnlank.  (jui.  à  propos  des  sta- 
tistiques officielles  de  linqxjt  sur  le  revenu  des  grandes  villes 
d'Allemagne,  reconnaît  qu  une  petite  bourgeoisie  tend  à  émer- 
ger des  classes  ouvrières,  et  (pii  conclut  ainsi  :  «  La  démocratie 
socialiste  n'est  pas  le  produit  de  la  misère  et  du  désespoir.  Elle 
est  le  résultat  de  la  conscience  ([Ue  possède  de  sa  force  une 
classe  qui  s'élève,  et  de  là  vient  sa  puissance.  Les  révolu- 
tions tentées  par  des  classes  en  décadence  ne  peuvent  pas 
aboutir.    » 

Au  surplus,  les  agitateurs  professionnels  eux-mêmes  n'osent 
plus  utiliser  la  théorie  de  la  paupérisation  des  masses,  malgré  les 
développements  faciles  quelle  fournit  à  un  orateur  dé  réunions 
publiques,  malgré  l'excitation  qu  elle  peut  causer.  Les  plus  avi- 
sés d'entre  eux  font  au  contraire  bon  marché  du  bien-être  ma- 
tériel procuré  à  l'ouvrier  par  le  régime  moderne  du  travail  ;  ils 
le  considèrent  même  comme  un  calmant  fatal  à  leurs  projets, 
comme  une  chaîne  honteuse  et  dorée  qui  attache  l'ouvrier  au  sa- 
lariat et  lui  fait  accepter  une  funeste  dépendance.  «  Le  salaire 
est  dégradant,  me  disait  à  Handiourg  une  célèbre  ag-itatrice; 
peu  m'importe  que  les  ouvriers  gagnent  quelques  pfennigs  ou 
quelques  marcs  de  plus,  et  même  beaucoup  de  marcs.  S'ils  ga- 
gnent plus,  ils  dépenseront  plus  et  serbnt  toujours  dépendants; 
ils  auront  toujours  un  maître .  et  il  ne  faut  pas  qu'ils  aient  de  maî- 
tre. »  Chassé  du  terrain  pratique  sur  lequel  Marx  avait  voulu  le 
fonder,  le  socialisme  se  réfugie  sur  le  terrain  inaccessible  des 


94  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

principes  et  de  la  dignité  hiimaiiie,  et  ccst  l)ieii  le  signe  de  la 
faillite  dn  socialisme  scientifique. 

Cette  faillite  serait  beaucoup  plus  évidente  en  Allemagne  si 
l'incapacité  des  ouvriers  à  former  jusqu'ici  une  représentation 
professionnelle  indépendante  ne  les  avait  jetés  dans  les  bras  des 
socialistes,  si  le  mouvement  ouvrier,  légitime  et  nécessaire,  ne 
se  confondait  pas,  dans  la  plupart  des  cas,  avec  le  mouvement 
socialdémocrate.  L'organisation  ouvrière,  réclamée  impérieuse- 
ment parles  transformations  du  travail,  non  réalisée  encore  on 
Allomagno,  crée  dans  la  masse  des  salariés  des  aspirations  mal 
détîiiies  auxquelles  le  socialisme  fournit  une  issue.  Les  formules 
de  Karl  Marx  sont  abandonnées  pour  la  plupart,  mais  les  cadres 
de  la  socialdémocratie  demeurent  et  attirent  à  eux  ceux  qui 
éprouvent  le  besoin  de  s'unir.  iM.  Bourdoau  compare  rintluence 
du  Capital  de  Kail  Marx  sur  le  socialisme  allemand  à  celle  du 
Contrat  social  àa  Rousseau  sur  la  Révolution  frant^'aise.  Le  rap- 
prochement est  très  juste.  Le  Contrat  social  avaxi,  grâce  à  une 
hypothèse  démentie  par  les  faits,  des  gens  habitués  à  vivre  sous 
une  autorité  royale  absolue,  gouvernant  sans  contrôle.  Il  leur  a 
fourni  des  armes,  un  cri  de  ralliement  :  il  leur  a  donné  conliance. 
La  fausse  théorie  a  servi  de  manifestation  à  un  besoin  de  liberté 
(jui  ne  trouvait  pas  son  expression  vraie.  De  même  aujourd'hui 
le  marxisiUe  enflamme  des  masses  ouvrières  inorganiques  et  pla- 
cées en  face  du  cai)ital  organisé.  Il  leur  donne  des  armes,  des 
formules,  des  moyens  d'excitation,  armes  dangereuses,  formules 
inexactes,  moyen  d'excitation  parfois  absolument  répréhensi- 
bles.  Mais  la  foule  les  accepte  et  s'en  sert  faute  do  mieux,  parce 
qu'elle  a  été  incapable  de  trouver  elle-même  l'organisation 
qui  lui  manque. 

La  formule  <hi  marxisme  qui  parai I  avoir  le  plus  .survécu  i\ 
la  faillite  générale  du  svstème  est  celle  de  la  lutte  des  classes. 
C'est  qu'elle  constitue  un  a})|)el  à  la  révolte  plus  encore  que 
l'expression  d'une  théoile.  Klle  est  précieuse  à  ce  point  de  vue 
pour  les  agitateurs.  «  Le  Socialisme  comme  l)ut,  la  \n\\v  des 
classes  comme  moyen!  »  Tel  est  le  mot  d'ordre.  Il  répond  assez 
mal  en  réalité  au   marxisme  scientifique.  Karl  Marx  voyait  en 


l'évolution  m    sociall^^me.  05 

«•H'et  riiistoii'o  (le  1  lium.inilé  comme  uur  lullo  do  classes;  il  on 
soignait  ((U<*  los  pi-ogivs  l'calisés  l'avaionf  toujours  rtô  p.ir  l<> 
triomphe  de  la  classe  la  plus  forte  sur  la  classe  la  plus  faible. 
On  peut  ])ieu  conclure  de  là  (jue  le  socialisme  étant  nu  progrès 
—  [)onr  les  socialistes  —  il  sera  amené  |)ar  la  lutte  des  classes; 
uuïis  comme,  d'autre  pail.  il  comporte  lui-même  l'aholition  des 
classes,  il  arrêterait  tout  j)rogrès  possible,  ce  (|ui  parail  bien 
une  condamnation. 

Aussi  n'est-ce  pas  la  valeur  scientiti([ue  de  la  formule  (|ui  lui 
a  valu  sa  fortune.  Les  écrivains  socialistes  actuels  la  battent  en 
bi'èclie,  soit  directement,  comme  Bernstein,  eu  la  niant,  soit 
indirectement  comme  le  professeur  Sombarten  la  détournant  de 
son  sens,  lîernsteiu  •  fait  apjxd,  dit  M.  liourdeau,  non  à  l'égoïsme 
d'une  classe  contre  l'égoïsme  d'une  autre,  mais  à  la  solidarité 
de  toutes  les  classes  ».  Kn  réalité,  la  paix  sociale,  l'éipiilibre 
social,  se  fondent  sur  le  resi)ect  mutuel  des  droits  el.  pi-atique- 
ment,  sur  la  représentation  ellicace  des  intérêts.  Quand  une  classe 
est  incapable,  pour  une  raison  ou  [)our  une  autre,  d'assurer  et 
d'organiser  la  représentation  eflicace  de  ses  intérêts,  ses  intérêts 
sont  méconnus  et  elle  soutire.  C'est  là  l'origine  de  toutes  les  crises 
sociales,  de  toutes  les  révolutions.  Lalutte  de  classe  à  classe  peut 
être  une  nécessité  temporaire,  mais  une  nécessité  déploral)le  et 
stérile.  xVider  la  rei)résentation  normale  des  intérêts  dans  chaque 
classe,  tel  est  le  vrai  programme,  môme  au  point  de  vue  le 
plus  égoïste,  parce  que  l'oppression  d'une  classe  amène  toujours 
en  fin  de  compte  des  réactions  violentes  de  la  part  des  opprimés 
contre  les  oppresseurs. 

Dans  son  ouvrage  sur  le  Socialisme  et  le  mouvement  social 
au  dix-neuvième  siècle,  le  professeur  Sombart  maintient  la 
théorie  de  la  lutte  des  classes,  mais  reconnaît  lui-même  qu'il 
Fentend  d'une  façon  dilierente  de  celle  de  Marx.  D'après  lui,  la 
lutte  des  classes  ne  parait  pas  être  le  procédé  principal  et  néces- 
saire de  l'évolution,  mais  son  accompagnement  ordinaire.  Il  est 
vrai  que  les  situations  acquises  ne  s'abandonnent  pas  bénévole- 
ment en  général  ;  d'où  il  suit  que  tous  les  changements  impor- 
tants amènent  des  résistances  et  des  conflits.  Nous  voilà  bien  loin 


9f)  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

de  la  lutte  des  classes  sacro-sainte ,  bienfaisante  et  libératrice 
par  elle-même,  telle  qu'on  la  prêche  encore  dans  les  réunions 
socialdémocrates  ! 

Ainsi,  là  même  où  la  formule  est  demeurée,  à  cause  de  Tutilité 
pratique  qu'on  peut  on  tirer  pour  Tag-itation,  la  théorie  marxiste 
aboutit  réellement  à  une  faillite. 

Comment  se  fait-il  alors  que  le  socialisme  fasse  des  progrès? 
Où  donc  est  sa  force?  Sa  force  n'est  pas  dans  sa  théorie  fausse, 
mais  dans  les  aspirations  auxquelles  il  donne  ou  semble  donner 
une  expression.  Il  est  surtout  dans  l'aveuglement  de  ceux  cpii 
combattent  sans  distinction  toute  réforme  sympathique  aux  so- 
cialistes, qui  dénoncent,  par  exemple,  le  danger  de  l'organisation 
syndicale  ouvrière  sans  ajouter  —  ce  qui  change  tout — que  cette 
organisation  est  indispensable.  En  créant  eux-mêmes  la  confu- 
sion entre  l'utopie  socialiste  et  les  transformations  nécessaires, 
en  qualifiant  de  socialistes  les  manifestations  normales  d'une 
force  sociale  nouvelle,  les  antisocialistes  accréditent  cette  idée 
«  qu'il  y  a  dans  le  socialisme  quelque  chose  de  juste  et  de 
fondé  ».  La  vérité,  c'est  qu'il  y  a,  parmi  les  ouvriers  marchant 
sous  le  drapeau  socialiste,  beaucoup  d'individus  qui  le  suivent 
faute  do  mieux,  et  auxcjuels  on  rendrait  service  en  leur  faisant 
exprimer  avec  précision  ce  qu'ils  réclament.  La  vérité,  c'est  encore 
qu'un  écrivain,  classé  d'ailleurs  comme  socialiste,  peut  avoir  sur 
l'administration  municipale  d'une  grande  ville  des  idées  dé- 
gagées des  conceptions  traditionnelles,  sans  (pio  ces  idées  soient 
à  proprement  parler  socialistes.  Précisément,  une  inintelligente 
réaction  conservatrice  a  qualifié  de  socialisme  municipal  une 
série  de  réformes,  entreprises  particulièromont  en  Angleterre,  et 
dont  plusieurs  ont  été  fort  heureuses.  Il  on  lôsulto  qu'aujourd'hui 
un  public  IVançnis  ])eut  être  amené  à  confondre  le  soi-disant 
socialisme  niunici[)al  avec  les  agissements  de  certaines  munici- 
palités socialistes. 


lévoiitimn   i,r  t;iH  i.\Li>.ME.  î>7 


11.    LE  S()i;iALIS.MK    MIMCII'AL. 

C'est  eu  Aiif:lctorre  qu'est  ué  le  socialisuie  uiuuicipal,  et  l'Au- 
gleterro,  ou  le  sait,  u  est  pas  la  patrie  de  la  io-itjue.  Il  y  a  uuc 
viutîtaiue  d  auuées,  des  Auglais,  frappés  de  certains  aspects  sé- 
duisants des  théories  socialistes,  impressionnés  aussi  par  l  es[)èc(' 
de  monopolisation  <lu  sol  accomplie  chez  eux  au  prolit  de  quel- 
ques familles  puissantes,  ont  adopté  l'épithète  de  socialistes.  FLt, 
de  suite,  ils  se  sont  préoccupés,  non  [)as  d'éditier  une  belle 
théorie  symétrique  en  toutes  ses  parties,  mais  d  étudier  prati- 
quement comment  on  pourrait  réaliser  certaines  réformes.  Avant 
tout,  ils  ont  détiare  »jii  il  lidl.iit  auir  a\er  une  saue  lenteur,  et 
ont  [)ris  comme  patron  Fal)ius  le  teuiporisateur,  d'où  leur  nom 
de  Fabiens.  Puis,  les  Fabiensse  sont  mis  à  l'œuvre,  usant  des 
formules  socialistes,  mais  ne  s'embarrassant  yuèredes  soi-disant 
principes.  Et  ils  ont  pensé  qu'avant  de  mettre  en  commun  la 
propriété  privée,  ce  qui  ne  leur  paraissait  pas  mùr,  il  vaudrait 
mieux  s'appli([uer  à  administrer  en  commun  les  intérêts  publics, 
notamment  les  plus  simples,  les  intérêts  nmnicipaux.  De  là  le 
mouvement  dit  <lu  socialisme  municipal. 

Historiquement,  c'est  bien  là,  si  l'on  veut,  une  évolution  du 
socialisme,  ou  mieux  c"e>t  l'évolution  accomplie  par  des  indi- 
vidualités se  croyant  et  se  disant  socialistes.  Logiquement,  le 
socialisme  municipal  n'est  pas  du  socialisme.  Tout  au  moins, 
beaucoup  des  mesures  comprises  sous  ce  nom  n'ont  rien  à  faire 
avec  le  socialisme. 

Il  est  (lifticile  de  donner  une  définition  très  précise  du  socia- 
lisme, parce  que  c  est  une  tendance  plutôt  (ju'une  doctrine. 
C'est,  en  somme,  une  tendance  à  faire  intervenir  l'autorité  pu- 
blique dans  le  règlement  des  intérêts  privés.  Ainsi  la  nationali- 
sation du  sol,  des  usines,  etc..  des  moyens  de  production  en 
général,  qui  est  bien  le  dernier  terme  du  socialisme,  comporte 
l'absorption  complète  dune  foule  d'intérêts  privés  par  la  collec- 
tivité. Mais  le  socialisme  municipal  est  tout  différent  de  ce  rêve. 
Il  consiste  principalement  dans  la  mise  en  régie  d'un  certain 


'.t8  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

nombre  de  services  publics  ordinairement  confiés  jusqu'ici  à  des 
compagnies,  service  des  eaux,  de  l'éclairage,  des  tramways,  etc. 

Ces  services  publics  sont  essentiellement  distincts  de  l'industrie 
privée,  et  la  différence  qui  les  séj^are  ne  demande  pas.  pour  être 
reconnue,  une  connaissance  approfondie  de  l'économie  politique. 
Elle  se  manifeste  clairement;  elle  saute  aux  yeux  du  premier 
venu.  Tandis  que,  dans  l'industrie  privée,  chacun  s'établit  comme 
il  veut  et  où  il  veut,  à  ses  risques  et  périls,  personne  n'en- 
I reprend  et  ne  peut  matériollement  entreprendre  un  service 
municipal  sans  entente  préalaJjle  avec  la  ville,  sans  traité  avec 
elle.  On  fera  un  procès  de  voirie  au  premier  terrassier  qui 
donnera  un  coup  de  pioche  dans  le  pavé  des  rues  pour  poser 
des  rails  ou  établir  des  canalisations,  s'il  n'est  autorisé  à  le 
faire  par  les  fonctionnaires  compétents.  Aucune  compagnie  ne 
se  livre  à  des  travaux  de  ce  genre  que  lorsqu'elle  en  a  été 
chargée  par  la  municipalité. 

Les  services  publics  que  je  viens  de  dire  sont  si  étroitement 
attachés  par  leur  nature  à  l'autorité  municipale  que  celle-ci  ne 
peut  pas  en  abandonner  le  contrôle  sans  de  graves  inconvé- 
nients. Les  Etats-Unis  ont  fait  sur  ce  point  et  à  leurs  dépens  une 
expérience  concluante.  Dans  plusieurs  villes  américaines,  en 
effet,  on  avait  imaginé  de  mettre  en  concurrence  plusieurs  en- 
treprises pour  le  même  service,  par  exemple  plusieurs  compa- 
gnies de  gaz;  on  avait  pensé  que  là,  comme  dans  l'industrie 
privée,  la  concurrence  serait  avantageuse  à  la  clientèle;  et  on 
se  félicitait  d'avoir  évité  la  constitution  (l'un  monopole  en 
faveur  dune  compagnie  déterminée.  Au  ])out  de  peu  d'années, 
les  compagnies  concurrentes  se  scmt  entendues;  elles  ont  créé 
à  leur  profit  commun  le  monopole  ([u'on  avait  refusé  à  chacune 
d'elles;  mais  h^  monopole  conquis  par  eUes  ne  comptait  aucune 
des  charges  d'un  monopole  acquis.  Les  villes  se  l'étaient  laissé 
[)reii(lre  au  lieu  de  le  céder  avantageusement,  et  plusieurs  se 
(lé])attent  encore  contre  les  conséquences  de  cette  fausse  ma- 
nœuvre (1). 

(1)  V.  sur  teUc  (jueslion  le  chapitre  sur  les  Irusls  dans  les  Services  publics  do  mon 


l'kVOH  TION    1)1     SIM  lALIS.Mi;.  '.>'•> 

Ainsi  roxjx'rieuco  ilrmnntrr  (|ii('  ces  services  publics  ne  peu- 
vent [);is  échapper  au  nionopolc.  C'est  que  seules  les  munici- 
palités en  sont  chargées.  Ce  sont  essentiellement  des  allaires 
municipales.  Il  l'aul  donc  ou  bien  que  les  villes  les  prennent 
en  mains  elles-URMues.  ou  bien  ([u'elles  les  contient  à  une 
compagnie  qui  se  substitue  à  elles.  Le  second  parti  —  celui 
auquel  nous  nous  sommes  arrêtés  jusqu'ici  en  France  — est  sou- 
vent le  [)lus  sage,  mais  le  premier  est  le  meilleur  ([uand  les 
villes  ont  des  administrateurs  à  la  hauteur  de  cette  ti\clie.  Toute 
la  ({uestion  est  là.  «  Tout,  eu  dernière  analyse,  se  ramène  à  la 
capacité  des  individus,  dit  excellemment  M.  bourdeau,  et  ce  ne 
s^nt  point  les  théories  professées  qui  déterminent  ces  capacités.  » 
De  même,  il  est  impossible  d'établir  en  princi[)e  (pi'un  pro- 
priétaire foncier  doit  affermer  ses  terres  ou  les  cultiver  en  régie 
directe.  Pour  beaucoup  de  propriétaires  igrnorants  de  la  cul- 
ture, ou  occupés  par  d'autres  travaux,  le  fermage  est  un  moyen 
couHuode.  Pour  ceux  (jui  sont  aptes  par  leur  préparation,  leurs 
goûts  et  leur  genre  de  vie  à  conduire  eux-mêmes  l'exploitation 
de  leurs  terres,  la  régie  directe  est  un  procédé  préférable.  Kt 
je  ne  vois  pas  très  ])ien  comment  le  propriétaire  ([ui  renvoie 
son  fermier  pour  prendre  sa  culture  en  main  est  plus  socialiste 
que  la  municipalité  ({ui  veut  fabriquer  elle-même  son  gaz  ou 
administrer  ses  tranuvays.  Il  peut  être  imprudent,  c'est  certain, 
mais  socialiste,  non. 

En  Angleterre,  le  soi-disant  socialisme  municipal  a  réussi 
dans  beaucoup  de  cas  :  Birmingham,  Glasgow,  Liverpool,  Leeds, 
Bradford,  témoignent  à  des  degrés  divers  que  certaines 
municipalités  anglaises  sont  aptes  à  conduire  en  régie  la  plu- 
part de  leure  services  municipaux.  Les  Fabiens  triomphent  de 
ces  succès  et  les  inscrivent  à  l'actif  du  socialisme.  C'est  leur 
rôle,  et  cela  répond  d'ailleurs  à  leur  con^'iction  sincère.  Mais  à 
la  faveur  de  ces  succès,  rendus  d'autant  plus  retentissants 
par  les  critiques  de  parti  pris   auxquelles  ils  donnaient  lieu, 

ouvrage  :  Les  Industries  monopolisées  aux  États-Unis.  V.  aussi  Municipal  Mono- 
polies d'Edward  W.  Bemis  et  la  chronique  municipale  dans  les  Annals  ofthe  Ameri- 
can Academy. 


100  LA   SCIENCE    SOCIALE, 

ropinioii  sest  accréditée  que  le  socialisme  tenait  la  solution 
des  problèmes  municipaux,  et  la  formule  de  socialisme  muni- 
cipal  a  couvert  de  son  pavillon  des  mesures  de   tous  genres. 

Je  me  souviens,  par  exemple,  davoir  entendu  en  Allemagne, 
à  une  réunion  de  YArbeitencohl^  société  catholique  pour  l'étude 
des  questions  ouvrières,  des  gens  bien  intentionnés  louer  avec 
chaleur  les  quelques  villes  allemandes  qui  ont  entrepris  de 
construire  des  maisons  ouvrières  au  compte  de  la  nmnicipalité. 
On  ne  mancpiait  pas  décarter  les  objections  possibles  en  leur 
opposant  léclatant  triomphe  du  socialisme   municipal  anglais. 

Il  est  donc  non  seulement  juste,  mais  encore  avantageux  aux 
personnes  qui  redoutent  le  socialisme,  de  faire  équitablement 
la  distinction  entre  les  intérêts  véritablement  Uiunicipaux  et 
les  intérêts  privés  dont  les  municipalités  j)Ourraient  être  tentées 
de  se  charger.  Pour  les  premiers,  les  villes  sont  dans  leur  rôle 
en  les  assumant  ;  elles  ne  peuvent  même  pas  ne  pas  les  assumer; 
quant  à  la  question  de  savoir  comment  elles  les  administrertmt. 
c'est  une  simple  cjuestion  d'opportunité.  Les  seconds,  au  con- 
traire, n'appartiennent  pas  naturellement  aux  villes.  Celles-ci 
peuvent  bien,  par  mesure  d'hygiène,  ou  par  simple  désir  d'em- 
bellissement, faire  démolir  des  cjuartiers  malsains;  elles  n'ont 
pas  en  général  à  s'occuper  de  créer  des  logements,  parce  que 
l'industrie  privée  y  pourvoit.  Et  quand  elles  se  mêlent  d'entrer 
en  concurrence  avec  1  industrie  privée,  quand  elles  emploient 
à  cela  l'argent  des  contribuables,  elles  peuvent  être  légitime- 
ment taxées  de  socialisme.  A  plus  forte  raison  en  est-il  ainsi 
quand  une  municipalité  composée  de  socialistes  use  du  pouvoir 
<[u'elle  détient  pour  nuire  de  propos  délibéré  à  certains  intérêts 
privés,  sous  prétexte  d'organiser  la  lutte  des  classes;  telle  cette 
municipalité  lyonnaise  qui  édictait  naguère  une  taxe  spéciale 
contre  les  établissements  libres  d'instruction.  Entre  ces  tristes 
fantaisies,  fruits  de  l'antagonisme,  et  les  etforts  respectables 
tentés  par  d'autres  pour  résitudre  plus  eflicacement  les  pro- 
blèmes dont  ils  ont  la  charge,  il  est  indispensable  de  ne  i)as 
laisser  s'établir  de  confusion. 

Nous  vivons  dans  une  société  de  plus  en  plus  compliquée,  où 


LlivOLl MON    Dl     SuCIALI.s.ME.  101 

les  rapports  s(>  inultiplicnf,  où  les  iiilôrèts  colN'tlifs  augniontent 
en  iioiiihic  ci  en  iinporliiiice.  Il  ne  faut  [)as  cpio  la  pciii'  inin- 
t(*llit;out('  (lu  socialisuic  uous  poitc  à  les  ué^iiî^cr,  j);tr  craint*' 
de  voir  .grandir  le  i'ùl<'  des  pouvoirs  pu])lies.  Et,  d'autre  part, 
il  serait  lou  de  («ndier  inutilement  à  ceux-ci  de  nouvelles 
tàciies,  alors  cpu'  dans  beaucoup  de  pays  ils  oui  une  dillicultc 
évidente  ;\  remplir  celles  (jui  leur  iuc()ud)ent.  Le  soi-disant 
socialisme  municipal  anglais,  c(dui  (|u Ou  peut  aussi  ojjserver 
en  All(Muague,  où  plusieurs  villes  tiennent  leurs  services  muni- 
cipauv  eu  régie,  doivent  leur  succès,  il  faut  savoir  le  recon- 
naiti'e,  à  la  qualité  des  administrateurs  <|u'avec  des  régimes 
divers  les  villes  anglaises  et  les  villes  allemandes  savent  se 
procurer.  Des  hommes  ayant  l'habitude  <le  conduire  des  affaires 
importantes  avec  le  concours  dautres  hommes,  rompus  à  la 
prati(pie  de  l'association,  sont  aptes  à  mener  les  services 
municipaux  dune  grande  ville,  et  il  y  a  peu  <le  chances  pour 
que  ces  hommes  em|)icteut  sui'  le  domaine  de  l'industi-ie 
l)rivée. 

Paul  de  RorsiEiis. 


T.  xsxir. 


HISTOIRE 

DE  LA  FORMATION  PAUTICl  LAUISTE 


XII 

LE  FÉODAL     1) 

(Troisikmi:  parti k  :  L'Apogér  de  la  Féodalité.) 

Tne  fois  que  la  formation  particulaiiste  eut  triomphé  dans  les 
terres  riches  de  l'intérieur,  nous  avons  vu  apparaître  sans  voile 
le  même  phénomène  que  sur  les  rivages  poissonneux  de  la  Nor- 
vège et  que  sur  les  landes  pauvres  de  la  Plaine  Saxonne  :  le 
domaine  isolé,  comme  un  État  souverain,  dans  sa  parfaite  in- 
dépendance. Seulement,  ici,  chez  les  Francs,  c'est  le  grand 
domaine  seigneurial,  au  lieu  du  domaine  fragmentaire  des 
Pècheurs-Côtiers  norvégiens  et  du  petit  domaine  des  Paysans 
saxons. 

La  conséquence  directe  de  l'isolement  du  domaine  seigneurial 
sur  les  transports  commerciaux  fut  de  les  réduire  extrêmement  : 
c'est  encore  le  même  phénomène  qu'en  Norvège  et  que  dans  la 
Plaine  Saxonne,  avec  toute  la  disproportion  qu'il  y  a  nécessai- 
rement, sur  ce  p<»int  comme  sur  les  autres,  entre  de  grands  do- 
maines constituant  presque  autant  de  pays,  et  des  domaines  frag- 
mentaires ou  de  petits  domaines. 

Tels  sont  les  faits  que  nous  avons  constatés  dans  notre  étude 
précédente. 

(l)Voir  l'arliclc  procèdent,  juillot  1901  ;  Science  Sociale,  l.  XXXII,  p.  20. 


llISTOIRn    DE    LA    l-ultMATION    1  AUTKX'LARISTE.  103 

Il  nous  rcsto  à  voiv  les  fransporfs  iiiilitaircs  :  nous  anrojis, 
là  encore,  (ju<'l(juos  étonnoiucnts. 

Au  nioniont  où  les  tloniaincs  tiioiM|>liaiits  s'isolent  franclic- 
nient,  les  transports  militaires  suivissent  la  même  loi  que  les 
transports  commerciaux  :  ils  se  réduisent  à  la  plus  simple  ex- 
pression. 

L'oi\i;anisation  miiilaiic  pi(Mi<l  alors  Aeux  formes  :  deux  formes 
simuitan(''es  et  trrs  diUV'i'enles  l'une  de  l'autre.  Elles  s(»nt  toutes 
les  d<'ux  nouvelles.  11  y  a  l'organisation  militaire  pour  la  dé- 
fense du  domaine,  et  il  y  a  l'organisation  militaire  pour  les  ex- 
péditions en  dehors  du  domaine. 

Commençons  par  les  exjjéditions  eu  dehors  du  domaine  :  ce 
sont  elles  qui  se  rattachent  plus  sensiblement  à  la  question  des 
transports  ;  elles  présentent  aussi  une  organisation  militaire 
moins  dissemblable  de  celle  que  nous  connaissons  déjà.  Et  ce- 
pendant nous  allons  apercevoir  du  premier  coup  un  régime 
bien  ditlérent  de  celui  des  grandes  expéditions  de  Charlemagnc. 

Sous  Charlemagnc,  le  service  militaire  dû  par  les  proprié- 
taires d'alleux,  c'est-à-dire  indépendants,  et  par  les  bénéficiers 
était  de  trois  mois,  à  partir  du  moment  (»ii  l'on  arrivait  au  ren- 
dez-vous en  face  de  l'ennemi.  Tout  le  temps  qu'il  fallait  pour 
gagner  ce  rendez-vous  à  travers  l'immense  empire  franc  ne 
comptait  pas  dans  la  durée  du  service.  Les  trois  mois  écoulés, 
si  propriétaires  ou  bénéficiers  consentaient  à  continuer  la 
guerre,  elle  n'était  plus  à  leurs  frais,  mais  à  ceux  du  roi  ou 
empereur.  En  fait,  Charlemagnc  se  battait  à  peu  près  couram- 
ment du  printemps  jusqu'à  lautonme  :  il  dédonmiageait  ses 
barons  et  leur  suite  de  cet  accroissement  de  sen'ice  et  se  dé- 
frayait lui-même  des  charges  de  la  guerre  par  le  butin  et  les 
terres  conquises. 

Mais,  sous  les  successeurs  insuftisants  de  Charlemagnc,  les 
propriétaires  et  bénéticiers,  qui  ne  se  distinguent  plus  les  uns 
des  autres  et  sont  également  possesseurs  de  fiefs,  se  trouvent 
tous  avoir  réduit  l'obligation  féodale  du  service  militaire  à  qua- 
rante jours.  Et  ces  quarante  jours  se  comptent  du  jour  où  Ton 
part  de  chez  soi,  non  de  celui  où  l'on  arrive  à  l'ennemi.   Les 


104  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

trois  quarts  du  temps,  comme  le  suzerain  qui  a  convoqué  ses 
vassaux  ncst  en  situation  de  leur  faire  espérer  de  ses  petites 
expéditions  rien  qui  ressemble  aux  profits  de  Charlemagne,  les 
vassaux  le  quittent  au  bout  des  quarante  jours,  tournent  tran- 
quillement le  dos  à  Tennemi  et  reprennent  le  chemin  de  leur 
domaine. 

Il  y  a,  on  le  voit,  une  belle  différence  entre  les  deux  droits 
ou  coutumes,  et  surtout  entre  les  deux  manières  de  les  pra- 
tiquer :  d'un  côté,  en  fait,  six  mois  d'expéditions  militaires  à  peu 
près,  chaque  année;  de  l'autre,  impossibilité  presque  a])solue 
de  tenir  plus  d'un  mois  devant  l'ennemi,  déduction  faite  du 
temps  nécessaire  pour  arriver  sur  le  terrain  de  la  guerre. 

Nous  voilà  en  présence  d'un  état  de  choses  bien  opposé  à 
celui  qu'on  imagine  d'ordinaire  :  Tindépendance  féodale  tend 
de  toute  sa  force  à  réduire  le  service  militaire! 

Il  n'y  a  pourtant  là  rien  qui  doive  surprendre.  C'est  d'abord 
la  logic£ue  naturelle  de  l'indépendance.  Mais  c'est  aussi  la  conti- 
nuation d'un  fait  dont  nous  avons  suivi  la  marche  et  dont  nous 
tenons  la  loi,  dont  nous  savons  la  cause.  Résumons-le  en  (juol- 
ques  points  : 

1°  N'avons-nous  pas  vu  les  Francs,  pourvus  de  domaines,  lA- 
cher  le  métier  militaire  dès  l'installation  des  Mérovingiens  à 
Paris? 

2°  Ne  les  avons-nous  pas  vus  se  laisser  mettre  à  l'amende  plu- 
tôt que  de  répondre  aux  levées  en  masse? 

3"  Ne  les  avons-nous  pas  vus  soustraire  la  classe  ouvrière 
presque  tout  entière  au  service  militaire,  en  la  faisant  l'entrer 
dans  la  condition  servile,  à  hupielle  elle  avait  précédemment 
échappé  en  grande  partie  par  la  propagande  chrétienne  de  l'é- 
mancipalion? 

i"  Ne  les  avons-nous  pas  vus  soustraire  les  hommes  libres  eux- 
mêmes  au  service  militaire  par  l'artilice  ([iii  transformai!  ceux- 
ci  de  propriétaires  en  hôtes  et  en  bénéficiers? 

5"  Ne  les  avons-nous  pas  vus,  ({uaud  la  généralisafion  de  ce 
moyen  d'exemption  a  failli  supprimer  toute  armée  nationale  et 
qu'il  a  fallu  reconnaître  la  nécessité  de  soumettre  le  bénéficier 


HISTOIRE    DK    LA    FORMATION    l'ARTICLLARISTE.  105 

au  service  militaire,  ne  les  ;i\()Us-iioiis  pas  vus  s  interposer  entre 
le  roi  chef  de  l'armée  et  leurs  bénéficiers,  et  établir  que  ceux-ci 
ne  marcheraient  jamais  pour  le  loi  (jue  sous  eux,  avec  eux  et 
par  leur  commandement? 

6"  Ne  les  avons-nous  pas  vus  à  l'assemblée  de  Meiscn.  en  8'i.7. 
déclarer  (|u  ils  ne  se  mettraient  en  campagne  (jue  [)Our  les 
guerres  qu  ils  jugeraient  d'un  intérêt  national? 

Avec  de  tels  précédents,  il  n'est  pas  extraordinaire  qu'au  siècle 
suivant,  au  dixième  siècle,  par  un  usage  qui  est  l'expression  de 
la  tendance  commune  et  dont  on  se  réclame  partout  comme  d'un 
droit  établi,  nous  vovions  le  vassal  refuser  carrément  de  servir 
plus  de  quarante  jours,  à  compter  du  départ  pour  l'expédition. 

Et,  remarquons-le  bien,  ce  ne  sont  pas  seulement  les  grands 
feudataires,  vassaux  jjrincipaux  du  roi,  qui  sont  sur  ce  pied-là, 
mais  ce  sont  tous  les  vassaux  (juelconques  vis-à-N'is  de  tout  suze- 
rain quelconque.  Il  n'est  si  petit  ni  si  izrand  vassal  qui  soit  tenu 
à  plus  de  quarante  jours  d'ex[)édition  militaire  à  ses  frais.  La 
nécessité  de  le  défrayer  au  delà  de  ce  temps,  si  d'ailleurs  il 
consent  à  poursuivre  la  guerre,  tient  de  très  court  le  suzerain 
dans  son  entreprise,  et  cela  d'autant  plus  que  le  vassal,  s'il 
n'est  pas  défrayé  au  jour  le  jour,  peut  tourner  bride  du  jour  au 
lendemain  :  il  lui  est  loisible  de  refuser  crédit  à  son  suzerain  ; 
rien  ne  l'oblige  à  servir  pour  les  profits  à  venir  de  la  guerre, 
si  certains  qu'ils  puissent  être.  En  un  mot,  le  suzerain  est  livré 
au  bon  vouloir  de  ses  vassaux  au  bout  de  quarante  jours. 

Mais  ce  n'est  pas  tout  que  cette  réduction  de  la  guerre  par 
l'alDrègement  du  service.  Les  expéditions  sont  encore  réduites 
pai*  d'autres  côtés. 

Le  vassal  ne  marche  pas,  les  yeux  fermés,  derrière  son  suze- 
rain contre  n'importe  qui.  Il  faut  croire  qu'il  trouvait  dans  la  si- 
tuation, dans  les  titres,  dans  les  droits  de  celui  qu'il  s'agissait 
d'attaquer,  une  quantité  d'excuses  plausibles  pour  ne  pas  se  battre 
contre  lui;  car,  pour  couper  court  à  ces  fins  de  non-recevoir,  on 
introduisit  (^s  la  suite  l'usage  de  plus  en  plus  fréquent  d'une 
formule  de  serment  et  d'hommage  qui  alors  était  très  rare  : 
c'est  ce   qu'on  appelle  Y  hommage   lige,    opposé  kV  hommage 


100  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

simple  ou  plan.  Par  cet  hommage  lige,  le  vassal  s'engageait  à 
suivre  en  guerre  son  suzerain  «  contre  toute  créature  qui  peut 
vivre  et  mourir  :  contra  omnem  creaturam  quœ  possit  vivere  et 
mori;  contra  omnes  homines  et  feminas  çuipossiint  vivere  et  mori; 
contre  tous  ceulx  qui  pcvent  vivre  et  mourir  ».  On  devine  assez 
à  de  pareilles  formules  la  préoccupation  et  la  difficulté  de  mettre 
fin  à  tous  les  subterfuges  du  vassal. 

Ainsi,  réduction  encore  des  exj)éditions  militaires  parla  dis- 
cussion du  cas  de  guerre. 

Il  y  a  une  troisième  cause  de  réduction.  I.e  vassal  a  souvent 
lui-même  des  vassaux  qu'il  n'est  pas  en  devoir  ou  qu'il  n'est  pas 
en  droit  de  mener  cà  son  suzerain  pour  la  guerre,  parce  que  le 
contrat  qu'il  a  fait  avec  eux  a  été  réglé  de  cette  façon.  Les  ar- 
rière-vassaux, quand  ils  sont  dans  ce  cas,  ne  suivent  le  vassal 
que  dans  ses  propres  guerres  à  lui  :  c'est  autant  d'enlevé  aux 
expéditions  du  suzerain.  Ou  bien  ejicore,  il  y  a  des  arrière-vas- 
saux que  le  vassal  n'est  tenu  d'envoyer  à  la  suite  du  suzerain 
cfue  si  le  suzerain  les  défraye  dès  le  premier  jour  et  tout  le 
temps  de  l'expédition:  autre  genre  d'obstruction  aux  entreprises 
guerrières.  Enfin,  il  y  a  des  arrière-vassaux  ([ui  ne  sont  tenus 
à  se  l)attre,  même  pour  le  vassal,  ({u'au  cas  de  défense  du  fief  : 
ils  ne  sortent  pas  du  fief.  Voilà  autant  de  cas  d'une  nouvelle 
cause  de  réduction  des  entreprises  militaires  :  la  diminution  du 
nombre  des  recrues. 

En  résumé,  nous  relevons  trois  causes  de  réduction  des 
guerres  —  au  dixième  siècle,  à  partir  de  reffondrement  des 
Carlo vingiens,  et  au  onzième,  où  la  féodalité  est  dans  son  plein 
épanouissement  —  ces  trois  causes  sont  :  l'abrègement  du  ser- 
vice obligatoire,  la  discussion  du  cas  de  guerre  et  des  titres  de 
lennemi  par  les  obligés,  la  diminution  du  nombre  des  recrues 
obligées. 

La  conclusion  est  que  les  armées  féodales  ne  sont  que  des  es- 
couades et  les  guerres  féodales  que  des  coups  de  main.  C'est  exac- 
tement ce  que  donufMit  les  faits.  Il  n'y  a  d'excepUon  ([ue  dans 
les  grands  périls  c«>mmuns,  dans  les  guerres  vraiment  natio- 
nales, où  de  toutes  parts  on   court  spontanément  à  l'ennemi. 


HISTOIRE    DE    LA    FORMATION    PARTICULARISTE.  107 

(*  On  no  [)ai*vonait  à  rôunir  de  l'orlcs  armées,  dit  Boutaiic,  pro- 
t'cssciu'  à  l'École  des  Chartes,  que  pour  combattre  les  iNoi'- 
luands.  Los  rois  |)()ur  soutonii'  \o\\vs  querelles  privées  étaient 
réduits  à  quehjucs  tjuerrirrs.  »  [Institutions  militaires  de  la 
France,  p.  113  ot  lU.) 

On  comprend  ([u'uu  noml)re  aussi  restreint  do  combattants 
n'exigeait  pas  la  tenue  de  rôles  militaires;  mais,  à  l'issue  do 
la  [)ori(»do  (jué  nous  étudions  (dixième  et  onzième  siècles), 
([uand  les  Capétiens  commencent  à  entrevoir  le  relèvement  du 
pouvoir  royal  o(  <{u"ils  font  un  premier  recensement  de  leurs 
forces  do  guerre,  voici  quebiues  curieux  exemples  de  ce  qu'ils 
trouvent  :  «  Le  comte  de  Chanqiagne,  à  la  tin  du  douzième  siècle, 
avait  sous  ses  ordres  2,030  chovaliors  ot  il  u'envoyait  que 
1-2  bannerots  au  roi.  \r  duc  de  Bretagne  avait  IGG  chevaliers 
tenus  à  l'ost  :  il  n'en  amenait  au  roi  ([u'uno  quarantaine.  Le  roi, 
comme  duc  de  Normandie  i^contisquée  par  Pliilipi)o-Aui;uste  on 
l-iOVi  avait  581  chevaliers  tenus  au  service  militaire  :  ses  barons 
en  avaient  plus  do  1.500.  Et  notez  que  ces  chevaliers,  même 
ceux  ([ui  étaient  tenus  à  l'ost,  ne  pouvaient /;ow  la  plupart  être 
contraints  de  sortir,  qui  de  la  chàtellenie,  qui  de  la  province,  » 
(Bou tarie,  Institutions  militaires  de  la  France,  p,  191  et  19-2.) 
Ne  voit-on  pas  assez  le  sens  du  fait  que  nous  constatons?  Ne 
voit-on  pas  assez  cette  réduction  tenace  du  service  militaire  par 
la  féodalité  triomphante?  Philippe-Auguste,  le  premier  roi  qui 
entreprenne  de  changer  cet  état  de  choses  par  des  moyens  que 
nous  dirons  dans  la  suite,  fait  ce  relevé  du  contingent  militaire 
que  lui  devaient  ses  vassaux  :  «  Bretagne,  iO  chevaliers;  Anjou, 
35;  Flandre,  i2;  Boulonnais,  7;  Ponthieu.  16;  Saint-Pol,  8; 
Artois,  18:  Vermandois,  24-;  Picardie,  30;  Parisis  et  Orléanais, 
89;  Touraine,  55.  »  (Boutaric,  p.  192,) 

S'il  n'est  ici  question  que  des  rois,  c'est  parce  que  les  docu- 
ments qui  les  concernent  ont  le  privilège  d'avoir  été  conservés, 
grâce  au  lustre  qu'a  repris  plus  tard  la  royauté  ;  mais  on  peut 
juger  par  les  Capétiens  des  autres  seigneurs  féodaux.  Car  il 
faut  bien  entendre  que  ce  n'était  pas  seulement  en  leur  qua- 
.   lité  de  rois  que  les  Capétiens  se  trouvaient  réduits  à  ce  petit 


108  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

contingent,  c'était  même  en  leur  qualité  de  propriétaires  féo- 
daux. L'opposition  que  nous  constatons  au  service  militaire  était 
uniformément  dirigée  partons  les  vassaux  contre  tous  les  suze- 
rains. 

Ce  nombre  si  restreint  de  combattants  que  pouvait  aligner 
pour  une  expédition  un  suzerain  (juol  cpiil  fût,  nous  fait  com- 
prendre un  personnage  souvent  assez  ])eu  compris,  c'est  le  che- 
valier. Il  est  clair  qu'un  chevalier,  un  seul  chevalier,  est,  dans  de 
pareilles  conditions,  un  homme  qui  compte  :  il  est  à  lui  seul  une 
notable  partie  de  la  force  militaire.  Ce  qu'on  appelle  un  05/,  une 
armée,  s'estime  par  le  nondjre  des  chevaliers,  comme  on  esti- 
merait aujourd'hui  par  le  nombre  des  régiments.  Quelques  che- 
valiers de  plus  d'un  côté  que  de  l'autre  peuvent  constituer  une 
sérieuse  inégalité  de  chances  dans  le  combat.  Ceci  étant  donné, 
la  valeur  personnelle,  la  force,  l'habileté  du  chevalier  sont  de 
très  grande  importance  dans  l'aftaire.  La  survenance  de  tel  che- 
valier, qui  est  de  taille  à  tenir  tète  à  trois  ou  quatre,  équivaut 
à  un  renfort  qui  jieut  décider  de  la  bataille. 

Et  puisqu'il  faut  compenser  le  nombre  par  la  force,  puis- 
qu'une poignée  d'hommes  de  guerre  peut  se  trouver  en  expé- 
dition au  milieu  d'une  population  hostile  nombreuse,  puisque 
chacun  d'eux  représente  une  unité  de  cond)at  dont  la  perte  est 
sensible,  il  faut  tjue  le  chevalier  soit  puissannnent  mis  à  cou- 
vert par  une  armure  défensive  et,  quehjue  part  qu'il  aille,  s'a- 
brite au  dedans  d'elle,  comme  une  garnison  petite  et  comptée 
se  garde  et  tient  bon  derrière  les  murs  d'un  fortin  contre  un 
ennemi  supérieur  en  nombre. 

On  saisit  bien  ici  la  raison  des  deux  accompagnements  insé- 
parables du  régime  militaire  féodal  :  l'armure,  véritable  forte- 
resse portative  du  clievalicM',  et  le  cliAteau  fort,  véritable  armure 
fixe  de  son  habitation.  Derrière  l'une  on  l'auti-o  de  ces  défenses, 
un  homme  vaut  (luehjnc  chose;  sans  elles,  il  serait  «  rossé  »,  au 
dehors  et  à  domicile,  par  le  premier  attroupement  venu. 

Il  n'y  a  donc  i)as  à  s'étonner  de  cette  poussée  fameuse  de 
forteresses,  ou  plutôt  dliabitations  fortifiées,  sur  le  sol  féodal  : 
le  chAteau  fort  est  l'armement  nécessaire  de  cha(|ue  soldat  dans  . 


HISTOIRE    DE    LA    FORMATION    PARTICULA.RISTE.  lO'J 

ce  l'égiiiK'  Hiilitairo  réduit  ;  co  nost  (Mi  rioii  uno  prciivo  d'anar- 
cliie  :  pas  plus  ipiil  n'y  a  à  st-riiriNciller  de  ces  vrtcincnts  dou- 
blés de  chaînons  de  ler,  de  ces  pesantes  «  cottes  et  chausses  de 
inailles  »,  dans  les(|uelles  entrait  le  chevalier  et  (pii  »|u<d(iuetois 
rohliiieaient  ;\  se  faire  élever  à  force  de  bras  sur  son  «  grand 
cheval  de  bataille  ».  Cet  hoinine  était  un  véritable  cuirasse  :  il 
comptait  dans  une  année  de  terre  comme  actuellement  un  cui- 
rassé ou  un  torpilleur  dans  une  armée  de  mer. 

Ce  n'est  donc  pas  une  légende,  ([uoi  (piOn  en  ait  [)U  dire,  (pu- 
la  force  donnée  à  une  e\[)édition  par  quehjues  chevaliers  de 
renom  ou  même  par  un  seul.  Les  personnages  de  Codefroy  de 
Bouillon,  de  Bohémond,  de  Tancrède.  de  ce  Richard  Cœur  de 
Lion  ({u'on  surnommait  /<"  C/tarpentier  à  cause  du  savoir-faire 
avec  le([uel  il  taillait  rennemi  à  coups  de  hache,  ne  sont  pas  des 
mythes. 

Ce  n'est  pas  une  légende  non  plus  cpie  ce  cliecalirr  errant, 
consacré  par  son  serment  et  par  la  bénédiction  de  l'Eglise  pour 
constituer  ù  lui  seul  une  force  pul)li(]ue.  un  secours  efticace  au.v 
opprimés. 

Enfin,  on  comprend  bien  que  si  cha({ue  chevalier,  errant  ou 
non,  isolé  ou  en  troupe,  constitue  individuellement  une  force 
militaire  de  cette  importance,  il  faut,  comme  pour  chacun  de 
nos  régiments,  comme  pour  chacune  de  nos  pièces  d'artillerie, 
qu'il  soit  «  servi  »,  c'est-à-dire  qu'il  soit  accompagné  de  tout 
un  personnel  qui  ne  se  bat  pas,  mais  qui  l'aide  dans  toutes  les 
choses  nécessaires  à  la  vie  et  préparatoires  ou  consécutives  au 
combat.  De  là,  ces  écuyers  qui  portent  une  partie  des  armes;  de 
là,  ces  hommes  à  pied  ou  à  cheval  qui  composent  l'escorte  du 
chevalier,  pourvoient  à  ses  besoins  et  font  auprès  de  lui  le 
service  de  rambulance  quand  il  a  été  «  navré  »  dans  la  ba- 
taille. 

Il  est  temps  de  passer  à  l'examen  de  la  seconde  organisation 
militaire,  que  nous  avons  indiquée  en  commençant  :  celle  qui 
n'est  pas  faite  pour  l'expédition  en  dehors  du  domaine,  mais 
pour  la  défense  du  domaine.  Ce  qu'il  nous  faut  retenir  de  tout 
ce  qui  précède,  c'est  la  prodigieuse  réduction  des  expéditions 


110  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

mililaires  à  l'apogée  du  régime  féodal,  dans  la  majeure  partie 
des  dixième  et  onzième  siècles  en  France. 

Cette  conclusion  est  bien  toujours  dans  le  sens  de  l'isolement 
et  de  l'indépendance  sur  le  domaine. 


La  défense  du  domaine  nous  présente  un  spectacle  tout  con- 
traire à  celui  que  nous  venons  d'avoir.  Ce  cjue  nous  rencontrons 
ici,  c'est  Faugmentation,  l'accroissement  du  service  militaire. 
Il  s'agit  (lu  domaine!  Il  fallait  bien  nous  y  attendre. 

Déjà  nous  avons  vu  le  cbàteau  fort,  qui  est  à  la  défense  du 
domaine  ce  que  l'armure  est  à  l'expédition  militaire.  Ce  cliA- 
teau  n'était  pas  pour  la  défense  du  chevalier  seul,  mais  pour 
celle  de  tout  le  domaine  et  de  son  personnel.  Il  était  composé 
ou.  pour  mieux  dire,  entouré  de  vastes  palissades  ou  de  vastes 
enceintes  murées,  derrière  lesquelles  se  réfugiaient  dès  les  pre- 
mières alarmes  les  gens  du  domaine  avec  ce  (|u'ils  pouvaient 
y  porter  ou  y  voiturer  de  chez  eux.  Il  était  généralement  situé 
de  façon  à  protéger  le  domaine  le  plus  au  loin  que  possi])le. 

Nous  avons  vu  encore  que  les  vassaux  étaient  plus  nomljreux 
à  la  défense  du  domaine  qu'aux  expéditions  militaires,  puisque 
tous  étaient  tenus  de  défendre  le  domaine,  tandis  que  beau- 
coup n'étaient  pas  tenus  d'aller  en  expédition. 

Mais  on  ne  se.  contenta  pas  de  la  double  sûreté  ([ue  donnaient 
au  domaine  le  chAteau  fort  et  l'aide  armée  de  la  totalité  des 
vassaux.  Le  fait  curieux  qu'on  voit  apparaître  et  se  développer 
aux  dixième  et  onzième  siècles,  et  qui  est  consommé  quand  ar- 
rive le  douzième,  c'est  renrôlemcnt  dos  trnancicrs  roturiers 
pour  la  défense  du  «lomaine. 

Ceci  est  gros  de  considérations,  et  nous  allons  tAcher  de  le 
traiter  brièvement. 

On  ai)polle  tenancier  roturier  un  homme,  non  serf  mais  libre, 
([u'on  ne  peut  retenir  sur  le  domaine  malgré  lui,  et  auquel  on 
a  fait  une  concession  de  terre  à  charge  d'un  service  ordinaire- 
ment matériel  ou  d'une  redevance,  non.  en  tous  cas,  à  raison 
<lu  service  niililairo  :  il  se  distingue  ainsi  à  la  fois  du  serf,  parce 


HISTOIRE   DE    LA    KOHMATION    l'AHTICULARISTE.  111 

([U  il  «'st  lil)i'o,  cl  (lu  \.is>;il.  oii  noblf^  paire  ([u'il  in-  reçoit  [)as 
sa  leiiure  à  raison  du  servicr  luilitairc.  Si  on  lui  a|)[)li(iuo  quel- 
quelois  le  nom  de  vassal,  c'est  iniprojn'ciiieiit  et  en  considéra- 
tion seulement  de  sa  condition  d'homme  libre.  Son  nom  clas- 
sique au  moyen  Age  est  celui  <le  «  homme  de  |)ooste,  homo 
de  potestate,  homme  sous  puissance  »,  parce  (|u'il  est  sous  l'au- 
torité, sous  la  puissance  d'ordre  public  du  seiuneur,  tandis  ([u<' 
lui-même  n'exerce  aucun  pouvoii*  de  ce  genre  dans  sa  tenurc, 
à  la  dillérence  du  suzerain  et  du  vassal  dans  leur  fief;  mais  il 
n'est  pas  comme  le  serf  le  bien  du  seii^neur,  il  n'est  pas  ce  qu Ou 
pourrait  appeler  de  possessione,  ou  m  possessionibus.  Quant  au 
nom  de  roturier,  il  l'a  reçu  en  vertu  de  son  métier,  ruptuarius  : 
tout  homme  libre  qu'il  fût,  «  il  rompait  la  glèbe  »,  il  travaillait 
sa  terre  lui-même '/■?//?///;/',   roture). 

Or.  d'où  venait  ce  tenancier  roturier? 

Nous  avons  [)U  voir  comjjieii  jusque-là  il  était  lare,  puis([ue, 
d'une  part,  sous  l'intluence  franque,  le  servage  s'était  étendu  à 
peu  près  à  toute  la  classe  ouvrière,  et  que,  d'autre  part,  dans 
le  mouvement  féodal,  les  hommes  libres  avaient  été  générale- 
ment inféodés  sous  la  charge  spéciale  du  service  militaire.  Serf 
et  vassal,  ce  sont  les  deux  conditions  subordonnées  que  nous 
avons  rencontrées  presque  exclusivement.  D'où  est  sortie  cette 
poussée  de  tenanciers  roturiers,  qui  est  telle  aux  dixième  et  on- 
zième siècles,  que  le  douzième  siècle  commençant,  elle  constitue 
l'immense  majorité  de  la  population? 

Cette  merveilleuse  poussée  vient  d'un  des  plus  grands  et  des 
plus  pacifiques  faits  de  l'histoire  :  P émancipation  successive 
et  individuelle  des  serfs,  les  tenanciers  roturiers  sont  des  serfs 
émancipés. 

Et  ce  fait  immense,  cette  révolution  prodigieuse,  sur  laquelle 
on  n'est  pas  revenu,  s'est  accomplie  silencieusement  et  sans 
heurt  pendant  les  dixième  et  onzième  siècles,  ces  temps  extraor- 
dinaires stupidement  méconnus  :  <(  Dès  le  onzième  siècle,  dit 
Léopold  Delisle  dans  son  étude  célèbre  sur  la  Condition  de  la 
classe  agricole  en  Normandie  au  moyen  âge.,  le  servage  a  dis- 
paru de  nos  campagnes.  »  (V.  la  Préface.)  Voilà  la  grandeur  de 


112  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

CCS  prétendus  si«'clcs  de  fer  :  ils  ont  «'té  pour  nous  les  siècles  de 
la  liberté  individuelle  pacili(|uemcnt  introduite  à  tout  jamais. 

Ceci  «lit  assez  ce  qui  se  passait  dans  ces  domaines  isolés,  dont 
l'histoire  apparaît  si  obscure  et  si  ténébreuse.  Ce  qui  se  passait? 
c'est  que  le  domaine  oj)érait  son  ellef  sur  toute  la  ligne.  Après 
avoir  libéré  les  grands  propriétaires,  il  lijjérait  peu  à  peu,  sous 
eux,  tous  leurs  hommes,  vassaux  et  .serfs,  que  la  lutte  contre  le 
vieux  système  romano-barbare  du  pouvoir,  contre  la  truste 
mérovingienne,  avait  contraints  d'abdiquer  une  partie  de  leur 
liberté  pour  un  tenqjs,  en  ne  tenant  la  terre  qu'à  l'état  de  <lo- 
maine  servant,  de  domaine  relevant  d'un  autre.  Tout  relevant 
qu'il  fût  d'un  autre,  le  domaine  (jue  le  vassal  ou  le  serf  possé- 
dait selon  le  régime  particulariste,  le  con(hiisait  tout  droit  h 
l'indépendance.  N'avons-nous  pas  vu  tout  à  l'heure  le  vassal 
élargir  les  liens  qu'il  avait  avec  son  suzerain  et  réduire  peu  à  peu 
son  service  militaire?  La  m«juvement  se  continue  jusque  dans  la 
classe  ouvrière  et  le  serf  diminue  [)eu  à  peu  son  service  agricole 
ou  manuel  :  il  s'ailranchit  et  devient  de  serf  tenancier  roturier. 

Pour  s'alFranchir  progi'essivement  du  .service  militaire,  le 
vassal  s'était  appuyé  sur  son  domaine,  .sur  ce  chAteau  fort  et 
sur  cette  levée  au  conq)let  des  arrière-vassaux,  (pii  lui  per- 
mettaient de  braver  les  prétentions  et  de  discuter  les  ordres  de 
son  suzciaiii.  Alors  même  <]u'il  se  refusait  vraiment  à  ses  obH- 
gations  féodales,  on  avait  si  peu  moyen  de  le  déposséder  de 
son  domaiue  que,  à  la  fin  du  onzième  siècle,  l'usage  était  uui- 
versellement  admis  de  1<>  soumettre  à  une  amende  seulement 
pour  ce  méfait  cai)ital.  (V.  Boutaric,  p.  LH.)  He  même,  pour 
s'alfrancliir  progressivement  «lu  service  agric«)le,  de  la  corvée,  le 
serf  s'est  ajipuyé  sur  son  «lomaine.  sur  ce  «  .setth'ment  ».  sur  ce 
«  home  »,  sur  ««'tte  teiuuv  servile,  «lù  il  était  maitre  d»-  lui,  où 
il  travaillait  à  son  profit  :  là,  il  s'««st  enrichi  en  perfectionnant 
sa  culture  à  réc«)le  du  grand  propriétaiie  chez  qui  il  allait  faire 
son  service  <1«'  corvéable,  cl  il  est  arrivé  à  pnyrr  son  seigneur 
p(Kir  la  lerie  «pi'il  f«Miaif  de  lui  au  li«Mi  de  le  servir.  C'est  ainsi 
(pi'il  «'st  devenu  teuanciei"  roliiri«M'.  honim«>  de  pooste,  rcnsifairr, 
c'cst-à-(lir«'  j»ayant  nue  r<Mile.  au  lien  d  <"'lre  spvf  rorrrrih/r. 


lIISTOIHt:   DE   LA    FORMATION    l'AUTICULARISTE.  H.'} 

C'est  ainsi  (|iio  le  doiiiaiiio  do  iiioycnne  grandeur  du  vassal 
et  le  petit  domaine  du  serf,  après  avoir  été  aljrités  par  le  grand 
domaine  suzerain  et  avoir  aidé  à  sa  libéiation,  se  sont  eux- 
mêmes  insensiblement  libérés  de  lui. 

Et  cela  s'est  aux  trois  quarts  fait  pendant  b's  dixième  et 
onzième  siècles. 

Eh  bien!  c'est  ce  tenancier  roturier  au([uei  il  n'a  pas  été  dif- 
ficile de  faire  admettre  le  service  militaire  sans  cependant  l'a- 
noblir et  quoique  sa  tenure  fût  payée  par  lui  autrement. 

Comment,  tandis  (|ue  le  vassal  se  retire  autant  qu'il  peut  du 
service  militaire,  le  tenancier  roturier  y  entre-t-il  au  contraire? 
Il  n'y  a  pas  là  de  contradiction.  Le  vassal  réduit  son  service 
seulement  pour  les  expéditions  en  dehors  du  fief,  et  le  roturier 
vient  se  joindre  à  lui  pour  la  défense  du  domaine,  pas  pour 
d'autres  batailles.  C'est  toujours  la  même  pensée  dominante  : 
tout  se  concentre  sur  le  domaine.  Jamais  histoire  n'a  été  plus 
une  que  celle  de  la  formation  particulariste.  A  l'issue  du 
onzième  siècle,  dit  Boutaric,  «  il  est  admis  dans  le  droit  public 
que  chaque  seigneur  peut  réclamer  le  secours  de  ses  tenanciers 
roturiers.  Ils  ne  devaient  être  appelés  que  pour  la  défense  dit  fief . 
Tous  les  jurisconsultes  du  moyen  âge  sont  unanimes  sur  ce 
point  ».  (P.  \\h.) 

Les  premières  manifestations  de  cet  appel  du  peuple  aux 
armes  pour  la  défense  du  domaine  apparaissent  dans  l'histoire 
au  sujet  de  deux  institutions  fameuses  du  dixième  et  du  onzième 
siècle  :  la  Paix  de  Dieu  et  la  Trêve  de  Dieu. 

La  Paix  de  Dieu  défendait  de  s'attaquer  aux  personnes  et  aux 
objets  consacrés  au  culte;  aux  faibles,  femmes,  vieillards, 
enfants;  aux  paysans  sans  défense.  Elle  défendait  de  s'enq^arer 
des  animaux  domestiques,  des  juments,  des  poulains  de  moins 
de  six  mois;  de  In'ùlor  les  maisons  des  paysans.  Celui  qui  ne 
réparait  pas  dans  les  quinze  jours  les  infractions  qu'il  avait 
faites  à  ces  prohibitions  était  condamné  au  double. 

La  Trêve  de  Dieu  interdisait  toute  hostilité  contre  qui  que  ce 
fût  et  contre  quoi  que  ce  fût  à  certains  temps  de  l'année  et  à 


1  I  i  LA    SCIEXCfi   SOCIALE. 

certains  jours  de  la  semaine  :  ainsi,  du  premier  dimanche  de 
TAvent  à  Toctave  de  l'Epiphanie,  «lu  premier  jour  «lu  Carême 
à  l'octave  de  la  Pentecôte;  et,  durant  toute  Tannée,  du  mer- 
credi soir  au  lundi  matin. 

Tout  ceci,  sauf  des  variantes. 

La  Paix  de  Dieu  apparaît  aux  conciles  locaux  de  Charroux, 
en  989;  de  Liniopes,  en  99'*;  de  Poitiei-s,  en  Tan  1000.  «  Les 
[)rinces  et  les  seigneurs  jurèrent  de  toutes  parts  la  Paix  de  Dieu, 
le  roi  Uohert  l'établit  dans  toute  l'étendue  de  ses  États  et  même 
en  liouriiogne  et  à  Lyon.  En  1033,  la  France  pies«|Uo  entière 
avait  embrassé  la  Paix  de  Dieu.   -  iBoutario.  p.  IGT  et  1G8. 

Ouant  à  la  Trêve  dr  Dieu,  <'  elle  sendjle  avoir  pris  naissance 
(Ml  Koussilbm.  à  Elue,  en  1027.  On  la  trouve  ensuite  au  concile 
de  Tului:es,  en  lOVl.  Ellr  parut  d'abord  dans  le  Midi  et  gaena 
avant  la  fin  du  onziém*'  siècle  le  Nor<l  de  la  France  et  rAn::le- 
terre  ».  iBoutaric,  p.  109.) 

C'est  pour  maintenir  contre  les  violateurs  cette  Paix  et  cette 
Trêve  de  Dieu  cjudu  voit  les  tenanciers  inturiers,  les  serfs  déjà 
allVanchis,  ou  même  simplement  en  voie  d'affranchissement, 
premhe  en  main  la  défense  du  domaine. 

Le  clergé,  cpii  avait  eu  un  rôle  si  actif  et  si  beau  dans  la  con- 
ventinii  (h'  cette  Paix  et  de  cette  Trêve,  au  moyen  «rasseml>lées 
—  ipiOn  appelle  à  tort  cependant  <les  conciles,  car  tous  les 
Iaï<jues  influents  s'y  trouvaient.  —  le  clergé,  «lis-j»»,  prit  une 
part  non  moins  importante  au  maintien  de  ces  deux  institutions 
j)ar  les  armes  On  le  voit  mai'clier  à  la  tète  des  [)aysans  pour 
soutenir  el  uuider  l«'ur  courage.  Il  allait,  désaiiné  lui-même, 
au-devant  du  |téiil  et  entiainaif  le  peuple  armé  à  sa  suite. 
Fn  Irait,  un  [)eu  postérieur  au  onzième  siècN»  (II  11),  uin'\^  ^\u[ 
n'est  (pie  la  répétition  prol«»ngée  de  ce  qui  s'était  fait  A  cette 
époipie,  donnera  une  idée  «b*  ce  généreux  et  énergique  mou- 
vement. («  Le  chAteau  «lu  Puiset  était  très  fort.  Plusieurs  assauts 
avaient  été  rejxnissés...  et  personne  parmi  les  assiégeants 
n'osait  tenter  l'escalade.  Un  des  piètres,  venu  avec  ses  parois- 
siens, se  dévoua.  On  ignore  son  nom.  Les  assistants  remarquèrent 
seulement  «pi'il  était  chauve,  sans  armes,  tète  nucv   Pi-otéi.'c  ])ar 


HISTOIRE    DE   LA    FORMATION    l'ARTICULARISTE.  115 

une  planclie  qui  lui  servait  de  bouclier,  il  monte  à  l'assaut  en 
rampant;  parvenu  à  la  palissade,  il  se  baisse  au-dessous  des 
meurtrières  et,  à  labri  des  coups,  travaille  à  arracher  les 
pieux.  Il  l'ait  signe  aux  soldats,  qui  accourent  avec  des  haches 
et  des  piques  :  la  palissade  cède,  on  pénètre  dans  le  château.  » 
(Boutaric,  p.  200  et  201.) 

Ces  deux  belles  et  originales  institutions  de  la  Paix  et  de  la 
Trêve  de  Dieu,  ([ui  sont  si  fort  à  l'honneur  des  dizième  et 
onzième  siècles,  ont  été  tournées  contre  eux  :  on  a  voulu  y  voir 
la  preuve  que  les  seigneurs  passaient  leur  temps  à  piller  et 
à  massacrer  leur  gens,  et  cju'il  avait  fallu  y  mettre  bon  ordre. 

C'est  purement  absurde. 

1°  Il  aurait  fallu  être  fou  pour  s'amuser  à  dévaster  son  propre 
domaine  :  donc,  déjà,  le  seigneur  ne  guerroyait  pas  ses  gens 
à  lui. 

2"  Ce  sont  les  seigneurs  eux-mêmes,  unis  au  clergé,  (]ui 
adhèrent  et  qui  provoquent  à  rétablissement  des  deux  institu- 
tions dans  les  assendjlées  dites  improprement  conciles. 

3"  L'am-ende  encourue  pour  contravention  à  ces  conventions 
est  remise  à  l'évêque  ou  au  comte,  c'est-cà-dire  à  un  seigneur  : 
ce  ne  sont  donc  pas  les  puissants  qui  oppriment  les  faibles, 
mais  cj[ui  les  protègent  et  qui  les  représentent. 

Mais,  pour  tout  éclaircir,  voici  les  guerres  que  visaient  la  Paix 
et  la  Trêve  de  Dieu.  Le  Midi  de  la  France  avait  été  peu  pénétré 
parla  féodalité  :  nous  l'avons  vu.  Le  service  noble,  le  service 
militaire  régulier,  la  chevalerie  en  un  mot  n'y  avait  pas  été  or- 
ganisée communément.  La  question  de  la  défense  était  donc  à 
résoudre.  De  plus,  cette  contrée,  peu  atteinte  par  les  particula- 
ristes,  gardait  le  désordre  de  la  décadence  romaine  et  barbare. 
Beaucoup  de  gens  du  peuple  y  étaient  errants  et  formaient  ai- 
sément des  bandes  de  pillards.  Les  classes  supérieures  ne  va- 
laient pas  grand'chose  et  se  mettaient  souvent  à  la  même  vie 
malfaisante.  C'est  par  ces  circonstances  que,  dans  le  Midi,  les 
deux  institutions  dont  nous  parlons  sont  nées.  Et  elles  ont  été 
imitées  dans  le  Nord  par  les  seigneurs. 

Autre  remarque  :  L'indépendance  féodale,  comme  toutes  les 


lli;  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

indépendances,  mettait  dans  la  nécessité  de  se  faire  rendre  jus- 
tice par  ses  moyens  propres.  Les  seigneurs  n'avaient  pas  d'autre 
ressource  que  de  garantir  leur  domaine  par  leur  force  pei'son- 
nelle. 

De  là.  pour  eux,  la  nécessité  d'aiiir  par  les  armes  dans  bien 
des  cas.  Comme  ils  avaient  à  faire  à  des  voisins  leurs  égaux 
et  leurs  pareils,  ({ui  n'étaient  pas  désarmés,  la  lutte  était  inévi- 
table ;  et,  dans  cette  lutte  de  voisin  à  voisin,  le  pays  avait  à 
souffrir  ou  tout  au  moins  à  craindre.  La  Paix  et  la  Trêve  de  Dieu 
furent  une  double  stipulation  du  droit  des  gens,  qu'on  serait  tenu 
de  suivre  dans  ces  revendications  à  main  armée.  La  sanction 
admise  fut  ([ue  la  population  tomberait  légalement  à  bras  rac- 
courcis sur  celui  des  deux  chani])ions  qui  contreviendrait  au 
dioit  des  gens  ainsi  formulé. 

Il  est  clair,  sans  doute,  (jue  certains  seigneurs  étaient  des 
drôles,  (jui  faisaient  la  guerre  pour  piller.  Mais  il  faut  bien  com- 
prendre ([ue  ce  (pi'ils  pillaient,  ce  n'était  pas  leurs  domaines  et 
leurs  hommes,  c'était  le  voisin.  Ils  étaient  loin  d'ailleurs  d'être 
en  grand  nombre  de  cet  acabit-là.  Ils  s'atta([uaient  de  préfé- 
rence aux  biens  «le  l'Kglise  ([ui  était  moins  armée.  Or.  on  voit 
comment  l'Kglise  organisa  sa  juste  défense. 

Un  fait  bien  caractéristi(jne  «lu  bon  état  social  qui  régnait  dans 
les  domaines,  c'«'st  cette  iniluence  parfaitement  régulière  et  or- 
ganisée, féconde  en  incontestables  et  [)uissants  résultats  mo- 
raux el  infcdlectuels,  que  l'Kglise  preiul  à  cette  épo([ue  sur  les 
populations  des  [)ays  à  formation  particularisfe.  Ailleurs,  elle 
est  prodigieusenuMît  agitée,  o\  tout  lesi  aussi  bien  qu'elle,  no- 
tannnent  en  Italie,  à  Home.  Kn  France  «'t  dans  toute  la  région 
|)énétrée  par  le  particularisme,  son  action  s'assecnt,  et  c'est  là 
<|n  elle  trouve  un  concours  stable  et  fort. 

Mais  ce  cpii  doit  nous  rassurer  sans  conteste  sur  la  valeur  des 
dixième  el  on/.iènie  siècles,  c Cst  1  admirable  développement  de 
prospérité  (pii  en  est  sorti. 

Déjà,  nou>  a\(»ns  xu  réman(i[)ation  des  serfs,  la  xie  reli- 
gieuse puissante  :  ajoutons-v  l.i  laniine  nationale  et  larelutec- 
turc  romane. 


lllSTOlKi:    I)i:    LA    FORMATION    PARTIGULAHISTE.  117 

Motloiis-y  suitiml  1  liai'iiioiiic  des  classes  :  ^  A  [)cU'l  cjuclquos 
faits  isolés,  dit  Léo[)ol(l  Dolislc,  nous  avons  vainomont  cherclié 
les  traces  decet  antagonisme  ([ui,  suivant  des  auteurs  uKjdernes, 
réi^nait  entre  les  classes  de  la  société  au  moyen  âge.  De  bonne 
heure  les  paysans  sont  rendus  à  la  liberté.  Les  oblig-ations  tant 
réelles  que  personnelles  sont  nettement  définies  par  les  chartes 
et  coutumes.  L(^  paysan  les  accjuitte  sans  répugnance:  il  sait 
(jn  elles  sont  le  prix  de  la  terre  qui  nourrit  sa  famille;  il  sait 
aussi  (pi'il  peut  conq)ter  sur  l'aide  et  la  [)rotection  de  son  sei- 
g-neur.  »  [Condition  df  la  clause  agricole  en  Normandie  au  moyen 
âge.  Préface.! 

Le  résultat,  la  manifestation  de  cette  harmonie  sociale  est  la 
triomphante  expansion  de  la  race,  (pii  se  produit  à  l'issue  du 
onzième  siècle. 

Au  dixième  déjà,  quand  trois  invasions  formidables  avaient 
menacé  le  territoire  conquis  par  la  famille  particulariste. 
elles  avaient  été  victorieusement  contenues  et  arrêtées  :  ce  sont 
celles  des  Normands  au  Nord,  des  Sarrasins  au  Midi,  des  Hon- 
grois à  l'Est,  (|ui  vinrent  jusqu'en  Lorraine.  La  race  particula- 
riste ne  perdit  «  pas  un  pouce  »  de  terrain.  Est-ce  là  la  preuve 
d'une  anarchie,  d'une  décadence,  d'un  désordre  social,  d'une 
désoreanisation,  d'une  mésintelligence  des  classes,  d'un  décou- 
ragement,  d'une  débandade  g-énérale.  dune  impuissance  mal- 
heureuse, tous  caractères  qu'on  est  convenu  d'attribuer  au 
dixième  siècle?  Il  faut  dire  que,  par  une  contradiction  à  laquelle 
ont  obligé  pourtant  les  faits  flagrants,  il  est  communément 
avoué  que  i  la  féodalité  a  alors  sauvé  l'Europe  ». 

A  l'issue  du  onzième  siècle,  se  produit  une  véritable  épopée 
cpii,  à  huit  siècles  de  distance,  enflamme  encore  nos  imagina- 
tions. Suivons-la  dans  son  rayonnement  autour  de  son  point 
de  départ  cpii  est  la  France.  Au  Nord,  c'est  l'Angleterre  conquise 
par  les  Normands,  ces  Scandinaves  de  second  arrivage,  incor- 
porés à  leurs  aines  et  devanciers,  les  Francs,  et  devenus  le 
type  le  plus  systématique  de  la  féodalité  (1066).  Au  Midi,  c'est 
le  Portugal  conquis  sur  les  Sarrasins  par  un  prince  français, 
Henri  de  Bourg-ogne  ,  l'arrière-petit-fils  de  Robert  le  Pieux,  roi 

T.   XXXII.  9 


118  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

<le  France  et  fils  <\r  Hugues  Capef  ^109 VI;  c'est  lltalie  mé- 
ridionale, cest  la  Sicile  encore,  coinjuises  par  «le  petits  sei- 
yneuis  normands  1090).  A  lEst,  c'est  la  HonsTie  adoptant  le 
régime  féodal  à  la  suite  de  sa  conversion  an  chiistianisme; 
c'est  la  Marche  de  Brandebourg-,  origine  de  la  monarchie  prus- 
sienne, prise  sur  les  Slaves  par  les  Saxons  et  Francs  de  la 
Plaine  Saxonne.  Sur  tous  ces  points.  le.>  limites  de  l'empire  d<' 
Charlemagne  sont  dépassées.  Mais  lentreprisc  la  plus  hardie, 
et  j'ajoute  la  plus  téméraire,  dans  la(pielle  se  soit  manifestée 
la  génération  issue  du  onzième  siècle,  c'est  cette  croisade,  fa- 
meuse entre  toutes,  des  (iodefroy  <le  Bouillon,  <les  Bohémond, 
des  Tancrède  et  <le  leurs  compagnons.  Quand  on  songe  que 
ces  petits  seigneurs  ont  pu  concevoir  et  réaliser  ri<lée  d'aller 
à  travers  toute  1  Kuiope  continentale  et  l'Asie  Mineure  con- 
({uérir  des  terres,  »>n  a  (pndque  révélation  de  ce  qu'ils  étaient 
dans  leurs  domaines  et  de  <'e  qu'étaient  leuis  gens,  de  la 
vitalité  exubérante  qui  s'était  d/'\('l<»ppée  là  dedans.  Les  autres 
croisailcs  sont  restées  foit  ;iii-dessous  de  celle-là  par  la  har- 
diesse, d'abord  parce  que  la  voie  leur  était  alors  connue,  en- 
suite parce  ([n'(dles  se    sont  faites  en  grande   partie  par  mer. 

Ces  entreprises,  véritablement  e[)i([ues,  étaient  toutes  des 
entre[)rises  de  v<dontaires  :  n Oublions  pas  c<'la.  Le  service 
féodal  y  jKM'dait  ses  droits.  Depuis  le  .Nord  jus([u'à  rOrienf.  de- 
puis la  coiupiète  de  l'Angleterre  jusqu  à  la  prise  de  Jérusalem, 
ceux  <pii  s'y  portaient  n'étaient  enrôlés  que  par  leur  volonté 
pro[)re.  Il  étaient  défrayés  soit  par  eux-mêmes,  soit  par  des 
fonds  recueillis  à  titre  de  largesses,  tels  (|ue  les  auuH'kmes  «h- 
la  rhiétienle  [K>ur  les  croisades. 

C'est  ce  «jui  nous  e\pli(|ue  comment  ces  expéditions  ont  pu 
coexister  avec  le  régime  niililaire  concentré  au  domaine,  ainsi 
que  nous  lavons  \u.  Le  <levoir  féodal,  l'organisation  <'outu- 
mière  n'ont  été  j)our  rien  dans  ces  innnenses  mouvements  :  ils 
ne  sont  (|ue  rell'el  spontané  de  Texpansion  naturelle  et  libre  de 
la  race. 

il  faut  dailleui's  bien  savoir  que  ce  rayonnenuMit  si  puissant 
s'est  opéré  par  trois  nio\(Mis   (pii  sont  en  |)arrail  i'ap|)ort  ave«   le 


IIISTOIRK    DE   L.\    FORMATION    l'ARTICULAlUSTE.  11!» 

l'ôgiiiie  social  <|U('  nous  avons  décrit,  lu  [)i'cmicr  moyen  est 
l'extraordinaire  valeur  personnelle  de  ces  chevaliers  qui 
comptent  comnu'  des  armées  :  c'est  ce  (pi'ou  V(jit  dans  les  ex- 
ploits à  peine  croyal)l«'s  des  lils  du  petit  seigneur  normand, 
Tancrède  de  llautevillc,  et  de  l(>urs  (pu  l(jues  compagnons  en 
Italie  et  en  Sicile  :  c'est  ce  cpiOn  voit  dans  la  plu[)art  des  hauts 
faits  de  la  croisade.  Vn  second  moyen  est  le  désir  personnel  de 
se  créer  un  domaine,  ou  de  se  risquer  de  sa  personne  aux  choses 
aux((uelles  on  s'intéresse  librement  :  c'est  ce  qu'on  voit  dans 
la  conquête  de  l'Angieterre,  ou  dans  le  mouvement  populaire 
des  croisades.  Vn  troisième  moyen  est  la  réputation  répandue 
au  loin  du  régime  féodal  et  le  désir  d'imitation  qu'il  provoque  : 
c'est  ce  (pi'on  \o'\\  dans  1  "assiniilation  de  la  lloni^rie  à  l'Europe 
fran({ue. 

J'ajoute,  pour  terminer,  que  les  moins  heureux,  et  j'allais 
dire  les  plus  militants,  de  ces  faits  d'expansion  ne  se  !jont  pro- 
duits qu'à  la  lin  du  onzième  siècle.  C  est  (|ue  (|U(dque  chose  de 
nouveau  vint  modifier  alors  le  régime  féodal  :  nous  le  verrons 
plus  tard,  en  son  lieu. 

{La  suite  ni(  jirochain  numéro.) 

Henri  dk  Toiuville. 


LE  RÈGNE  DE  L'ANARCHIE 

DANS  LES  HI-LATIONS  ENTRE  EMPLOYEURS  ET  EMPLOYÉS 
LES  GRÈVES  DKLRia'F  (1)   (suite 


Apiôs  avoir  rccfdimi  comino  un  type  carattéiistiquo  do  grèvo 
Irançaise.  dans  un  Ijou  milieu  industriol,  le  niouvenient  yrévisto 
({ui  s'est  (h'cla lé  à  Klbeuf  <'ii  novoniluc  1!>0().  <•!.  ;i[»W's  .ivoir 
constaté  lextraordinain-  inipci  IVcfion  do  ses  résultats  Aussi  h'on 
du  côté  dos  patrons  (pio  du  côté  dos  «tuvriors.  n<»us  avons  rolevé 
les  causes  do  ce  déploiaiile  /lat  Ai'  choses.  Déjà  nous  on  avons 
énuinéré  cin([,  <|ui  se  lient  les  unes  ;iux  autres  et  s'expliipiont 
toutes  à  partir  do  la  j)roniièi'e.  .le  les  iapp(dlo  ici  : 

1"  l/incapacifé  où  >out  eueore  les  ou\  rieis  de  lonnei'  enli-e 
eux  dos  ijrouponients  s(didoniont  constitués  pour  la  délenso  do 
leuis  intérêts  coninnins  ; 

2"  l/iu(  ap.icite  des  j)afi'ons  à  sonteudre  dr  leurc«Mé  pour  une 
action  connnune  ; 

.T  I.o  défaut,  parmi  les  ouvi-iers.  de  loute  ori:anisation  »pii 
les  renseii:no  dune  mauièi-e  séiiouso  et  en  temps  utile  sni-  1  étal 
du  marché  in<lustriol,  information  <pii  est  la  bas»*  indisponsahlo 
do  tonte  entente  réelle  onti-o  eux  «'1  le>  patrons; 

V  La  de(daration  soudaine  des  crèves  en  vue  d  ohicnir  par 
surprise  ce  (pi'on  n  est  pas  on  mesure  d^  réulor  par  une  discus- 
sion (  ttmpétonto  do  la  situation  dos  allaii'os; 

.V    I.  emploi  de  toutt^s  soi'tos  de  uio\('ns  d'excitation   <lans  le 

(I)  Nuir  I  arliclc   pn-ccilcnl,  livrai sini  de  jum  l'.>01.  —  Sciince  »oiiale,  I.   .\\\l, 
|>.  Ml. 


Li:    HÈCiNE    l»E    I.ANARCIIIE.  121 

1)U(  (le  ua,i:iuM'  bi'iisquoinont  à  la  ,i:rrvo  ladhésioii  (111110  masse 
ouvrière  sans  cohésion  hal>ituellc. 

Nous  allons  compléter  cette  énumération  : 


G"  L'absence  de  cohésion  sérieuse  entre  les  ouvriers  o\pli([ue 
encore  un  trait  |)r('S([ue  comicjue  des  grèves  elbeuviennes.  .le  veux 
])arler  de  la  crainte  des  grévistes  les  plus  intelligents  de  voir 
leurs  camarades  se  rendre  isolément  dans  le  bureau  du  patron 
et,  en  sens  inverse,  le  désir  du  patron  d'avoir  un  entretien  indi- 
riduel  avec  chacun  de  ses  ouvriers  en  grève  ou  tout  au  moins 
une  entrevue  collective  à  laquelle  ne  prendraient  part  que  les 
ouvriers  de  son  établissement.  L'employeur  appelait  ainsi  de 
tous  ses  vœux  ce  (|ue  les  plus  habiles  grévistes  redoutaient 
anxieuseuKMit.  et  c'était  à  qui  redoublerait  d'ingéniosité  pour 
déjouer  les  stratagèmes  de  ladvei^aire.  Lorsque  la  grève  avait  été 
déclarée  sans  le  concours  du  secrétaire  d'un  des  trois  syndidats 
(les  presseurs-décatisseurs  .  les  foulonniers  et  les  teinturiers 
furent  les  seuls  à  faire  signer  leur  lettre  ultimatum  par  un  se- 
crétaire de  syndicat),  le  premier  soin  des  grévistes  était,  nous 
l'avons  vu.  de  se  rendre  à  la  Bourse  du  Travail  et  de  demander 
l'appui  et  l'intervention  des  plus  vieux  routiers  du  mouvement 
syndical  et  gréviste  :  ils  sentaient  bien  que.  livrés  à  leur  propre 
inexpérience,  ils  se  laisseraient,  comme  nous  le  disait  l'un  deux, 
«  trop  facilement  embobiner  par  le  patron  » .  et  leurs  chefs  savaient 
bien  qu'il  fallait  avant  tout  persuader  aux  grévistes  que,  hors 
le  cas  de  satisfaction  complète,  ils  ne  devaient  pas  reprendre  le 
travail  avant  que  tous  les  ouvriers  des  établissements  similaires 
n'eussent  obtenu  et  accepté  les  mêmes  conditions.  On  rendait 
plus  probable  l'observation  de  cette  règle  élémentaire  en  char- 
geant des  négociations  ou  du  moins  en  y  faisant  intervenir  un 
membre  de  la  chambre  syndicale  ou  de  la  Bourse  du  Travail. 
Toute  cette  doctrine  stratégique  est  absolument  juste;  si  les  mi- 
lieux ouvriers  français  n'étaient  encore  si  insuffisamment  formés, 
elle  leur  paraîtrait  même  faire  partie  des  principes  les  plus  élé- 
mentaires et  les  plus  essentiels  de  la  tacticjue  des  grèves,  et  on 


1-22  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

ne  |)(;uf  (|iréproiivci'  une  synipatique  coiniiiiséiatioii  pour  ces 
infoitimrs  qui  ont  le  sens,  vague  sans  doute,  mais  réel  néan- 
moins, dune  solidarisation  nécessaire  qu'ils  sont  impuissants  à 
établir  entre  eux  :  à  leur  tour  ils  peuvent  répétn-  la  maxime  célè- 
bre :  «'  Video  meliorn  proboque,  détériora  scquor.  Au  surplus  le 
mouvement  gréviste  clbciivien  fournit  maintes preuvesde  l'exae- 
titude  de  cette  doctrine  :  les  teinturiers  n'auraient  certainement 
pas  échoué,  si  M.  P...  n'était  parvenu,  grâce  à  un  entretien  jjarti- 
culier  avec  ses  propres  ouvriers,  à  rompre  le  faisceau  des  gré- 
vistes, et,  d'autre  part,  une  des  causes  du  succès  intégral  des 
stéariniers  de  M.  I*.  est  précisément  l'iiabilcté  avec  laquelb^ 
ils  ont  su  em[)éc]ier  leur  [>afron  d'avoir  une  entrevue  {)ersonnelle 
avec  chacun  des  grévistes  successivement  et  se  sont  assuré  le 
concours  d'un  déléi:ué  de  la  Hourse  du  Travail. 

Il  est  donc  dil'li<ile  de  jin:(>r  avec  bienveillance  les  protesta- 
tions des  patrons  (jui.  en  jyrésence  de  cette  volonté  très  nette  des 
grévistes  les  mieiix  formés  de  l'aii'C  reconnaître  leur  i;r<>iipe- 
nieiit  syndical  <'t  d*^  ne  traifei"  (jue  j)ar  l'intermédiair»'  «lu  secré- 
taire de  ce  groupement,  s'écrient  que  «  leur  j)r()pre  liberté  est 
atteinte..,  »,  (|tie  «.  c'est  une  violence  inouïe  et  intolérable  (jue 
<le  les  obliger  à  s'aboucher  avec  un  indi\  idu  (jni  ne  travaille  pas 
dans  leurs  ateliers.  <[iii  même  souvent  n  aj)pai-tient  pas  à  la  même 
profession...  :  (jue  ( cl  appel  à  un  étranger  démontre  bien  (pie  les 
grévistes  reconnaisseid  l'illéiiitimité  d(>  leur  i'even<lication,  puis- 
<pn',  si  c«dle-ci  l'dail  .jusle.  ils  sont  bi(Mi  assez  ::rands  pour  la 
déffMnlic  eux-nii-mes...  ;  enlin.  (juils  so\i^l  tout  prêts  à  néi;ocier 
avec  leurs  proj)i'es  ou\iiei's.  mais  «pi'ils  veul«Mit  restei'  maîtres 
chez  «Mix  e(  «pi'à  aucun  pi-i\  ils  ne  Inléreroul  limmixtion  d'un 
étrangi'r  dans  leuis  rt'Iations  avec  leurs  ouxriers  >. 

Kn  ^él•i^«■^  de  pareilles  <loléances  sont  surprenantes,  et  il  y  a 
un  uml  (|ue  unus  ne  Nouions  pas  »Mn|)loyer  pour  cai'acléi'is<M' la 
couduile  de  ces  lioUMues.  lonjoiirs  nond>reu\  de  par  le  moud»', 
<|IM  di'coreni  des  iirauds  mois  <le  liberie  et  d'indépendance  une 
j)olili([ui'  uui<piemenl  iuspir«'e  par  les  j»ré(»ccu|>alious  les  jtlus 
mesipiiues  (l'iub'i'èt  personnel.  Ouand  les  patrons  jirotestent 
ronire  1  nrL.niisaliou  syndicale,   poussi's  j)ar  le   dé'sir  naturel  «le 


LK  ni.GSE  m:  l'anarchie.  123 

cU'lVntlro  ce  qu'ils  croicnl  ôlio  Iciu'  iutc'i'ét  et  sacbant  très  bien 
que  la  présence  des  délégués  de  la  Bourse  du  Travail  ou  des  se- 
crétaires de  syndicats  les  amène  à  des  concessions  plus  grandes 
que  celles  qu'ils  consentiraient  s'ils  étaient  seuls  avec  leurs  ou- 
vriers (1),  ils  sont  en  sonnue  victimes  d'une  grave  méprise  et  ils 
ne  réussissent  (ju'à  accroître  le  caractère  agressif  et  révolution- 
naire des  groupements  duvriers.  Ceux-ci,  dérivant  inéluctalde- 
mentdu  régime  de  la  grande  industrie,  s'organiseront  en  dépit 
de  toutes  les  résistances.  La  méprise  des  patrons  est  facile  à  o\- 
j)liquer.  et  plût  au  ciel  que,  sur  bien  d'autres  matières  (pie  celles 
de  l'organisation  du  travail,  les  yeux  de  tant  d'honnêtes  gens 
ne  demeurassent  pas  fermés  à  la  lumière  de  la  vérité!  Mais,  de 
grAce,  que  l'on  ne  nous  dise  pas  que  la  liberté  d'un  patron  est 
violée  parce  ([ue  ses  ouvriers  en  grève  veulent  avant  toute  chose 
faire  reconnaître  leur  syndicat  et  attachent  avec  raison  «  plus 
d'importance  à  cette  reconnaissance  qu'à  la  question  même  du 
taux  des  salaires  ».  A  clnupie  instant,  dans  les  relations  d'afi'ai- 
res.  ne  voit-on  pas  un  homme  qui  se  sait  insuffisamment  compé- 
tent pour  défendre  ses  intérêts  contre  l'autre  partie,  se  faire  as- 
sister duu  liomme  plus  compétent?  Et  cjue  peut-on  critiquer 
lorsque  des  duvriers,  accomplissant  cette  premièi-e  évolution 
vers  la  capacité  qui  consiste  à  prendre  conscience  de  son  insuf- 
fisance, demandent  l'assistance  de  leurs  camarades  plus  avisés 
et  plus  capables  de  maintenir  la  cohésion? 

Tout  cela  n'a  rien  que  de  très  légitime,  et  l'on  pourrait 
rétorquer  aux  patrons  que  si  les  négociations  avec  leurs  ouvriers 
doivent  être  parfaitement  loyales,  s'ils  reconnaissent  cjue  la 
délicatesse   leur  interdit  de    profiter   des  avantages  que  leur 

(1)  Lidéal  du  i)ation  serait  souvent  d'avoir  un  entretien  particulier  avec  cliacun 
de  ses  ouvriers  grévistes,  isolément.  On  conçoit  ce  désir  de  l'employeur,  mais  on 
doit  aussi  admettre  le  désir  contraire  des  employés.  Peut-on  remarquer  en  passant 
que  ceux-ci  ne  font  d  ailleurs  qu'imiter  une  tactique  déjà  recommandée  en  1804  par 
des  hommes  qui  certes  n'étaient  pas  des  ennemis  de  l'ordre  social,  parles  rédacteurs 
du  Code  civil?  L'article  1396  de  ce  Code  dispose,  en  efifet.  qu'un  contrat  de  mariage  ne 
peut  être  moJifié  avant  le  mariage  qu'avec  la  présence  et  le  consentement  5/»iH//«/ie 
de  toutes  les  personnes  qui  y  ont  été  parties,  et  tous  les  commentateurs,  à  propos  du 
mot  s imitlt an é.  expliquent  que  la  législateur  a  très  finement  discerné....  ce  que  l'on 
reproche  tant  aux  ouvriers  d'avoir  discerné  à  leur  tour.  Étrange  logique! 


J2i  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

ascendant  naturel  sui-  l'esprit  de  leurs  employés,  leur  plus 
g-rande  haliitude  de  la  parole,  leur  plus  tirande  souplesse  d'iu- 
telliiience  leur  assurent,  ils  nont  aucune  raison  de  protester 
contre  la  présence  du  représentant  léjral  des  adversaires  ou 
niôine  diin  simple  conseiller  plus  perspicace.  Qui  de  nous, 
encore  une  fois,  ayant  à  traiter  une  affaire  iniport.inte.  ne 
serait  fAclieusement  impressionné  de  voir  l'antre  partie  protester 
contre  la  présence  d'un  homme  de  l'art?  Kt  combien  cette 
impression  serait  pins  f.Ulieuse  encore,  si  cette  protestation 
était  loj'mulée  au  nom  de  la  liberté! 

Sans  doute,  le  ,e-roupement  des  hommes  suscite,  par  le  seul 
lait  qu'il  existe,  des  complexités  spéciales.  Des  philosophes  ont 
étudié  récemment  la  mentalité  des  foules  et  examiné  les  phé- 
nomènes psycholo,ui([U<'s  (|ui  se  (lév(doj)pent  en  elles.  .Mais  1<> 
groupement  est  aussi  une  loi  inéluctable  de  la  défense  de  tous 
les  yrands  intéi-êts  contem[)orains;  et,  à  une  épucpie  où  «les 
associations  les  plus  diverses  se  fondent  ([uotidiennement.  où 
les  pécheurs  à  la  liiiue  et  les  touristes  trouvent  a^ec  raison 
(pie  leui-s  intérêts  ne  peuvent  être  utilement  défendus  <|ne 
par  l'union,  a-t-on  le  droit  de  soutenir  (pie  des  travailhnirs 
manuels  ne  deM'aient  pas  s'associer  pour  défendre  hnir  salaire, 
cVst-à-dire,  —  on  l'oublie  trop  souvent,  —  le  pain  même  de 
leurs  femmes  et  de  leurs  enfants? 


Lorscju On  <lil  toutes  ces  choses  à  un  palion,  leur  vt-rite  est 
si  évidente  (pie  eelui-ci  se  i;ai'(l<>  d  oi-dinaiic  de  renouveler  ses 
objecti(»ns,  mais,  «'haniicanl  de  ladicpie,  il  l'oiinule  la  réponse 
suivante  :  «  .ladmets  lonl  ce  (jne  \oiis  \enez  de  dire,  mais  à 
une  coiidilion,  c'est  (pu*  les  inlermediaires  avec  lesqu(ds  les 
ouvriers  nous  demandcionl  d(>  Iraitei"  apj>artiennent  au  moins 
j\  la  pi'ofcssion  ;  or.  le  pins  soummiI,  on  nous  impose  comme 
négociateur  un  mai-chand  de  \\\\,  un  débitant,  je  ne  sais  quel 
politicien  de  t'anboiir::  on  Ac  Paris,  qui  se  constitue  aisément 
une  ])opnlaiilc  en  se  faisant  le  dt^'ensenr  dantant  jdns  .irdent 
des   inlf-rcts   des  oinriers    <pi  il    ii  a    aucune   responsabilit»'.   et 


LE    HKGNR    1»R    [.ANARCHIE.  12") 

qu'il  u'épi'ouvera  auruiic  pcilc  si  nous  soiiiincs  <)l>lii:('s  »le 
fermer  nos  usines,  ou  si  ses  malheureux  camai;i(les  crèvent 
(le  misère.  Si  l'on  ne  nous  demandait  de  traiter  ([u'avee  des 
ouvriers  de  la  même  profession  et  de  la  circonsci'ipfion,  nous 
n'élèverions  jdus  nncnnc  protestation.  » 

Cette  répli(|ue  nous  ;imèn(>  à  étudier  l'intéressante  (jucstion 
de  l'intervention  des  étrangers  dans  le  mouvement  gréviste  et 
syndical  fran(;ais,  et  celle  du  boycottage,  qui  est  intimement 
liée  à  la  première. 

Il  est  très  certain  qu'à  la  suite  des  grèves  d'Elbeuf  les  patrons 
de  cette  circonscription  ne  se  sont  pas  fait  faute  de  boycotter 
sévèrement  certains  ouvriers  ([ui  avaient  pris  une  pai(  spécia- 
lement active  an  mouvement  gréviste.  Plusieurs  ouvriers 
apprèteurs  et  teinturiers  ont  dû  quitter  la  ville,  n'ayant  plus 
aucun  moven  d'v  trouver  un  emploi  (li.  Sans  la  sasesse 
éclairée  du  plus  grand  fabricant  de  la  place  d'Elbeuf,  la  maison 
Fraenkel  Blin,  il  y  a  longtemps  que  Dubos,  qui  a  été  avec  son 
ami  Fauconnier  le  grand  directeur  du  mouvement  gréviste 
de  novembre  1900,  aurait  été  réduit  à  la  misère  et  n'aurait  eu 
que  la  ressource  de  l'émigration  dans  une  autre  ville,  où  peut- 
être  —  comme  cela  s'est  vu  plusieurs  fois  —  la  vindicte  patro- 
nale le  poursuivrait  dans  son  exode  et  le  signalerait  à  cause 
de  son  rôle  à  la  méfiance  des  employeurs.  Il  suffit  de  prononcer 
devant  un  patron  elbeuvien  le  nom  de  Dubos  pour  discerner 
aussitôt  la  nature  des  sentiments  qu'il  entretient  à  son  égard. 
Un  des  employeurs  les  plus  bienveillants  de  la  ville,  excellent 
homme  en  tous  points,  nous  disait  avec  sérénité,  «  qu'il  ne 
comprenait  pas  comment  MM.  Fra>nkel  Blin  faisaient  tra- 
vailler lïnbos  :  il  fallait  sans   doute  qu'ils  en  eussent  peur!  » 

(1)  Un  ouvrier  elbeuvien  nous  disait  à  ce  propos  :  «  Vous  ne  sauriez,  croire  connbien 
le  boycottage  est  devenu  simple  et  facile  depuis  l'invention  du  téléphone  :  les  patrons 
conviennent  entre  eux  de  ne  jamais  embaucher  un  ouvrier  renvoyé  d'une  autre 
usine  sans  se  demander  les  uns  aux  autres  la  cause  du  renvoi.  Un  ouvrier  se  présente  : 
on  lui  demande  de  quel  atelier  il  sort  et,  instantanément,  on  est  renseigné  sur  ses 
antécédents  par  un  coup  de  téléphone.  Ainsi  le  malheureux  peut  aller  frapper  à  la 
porte  de  tous  les  employeurs,  le  téléphone  le  suit  partout.  » 


121»  LA   SCIKNCE   SOCIALE. 

l(l(''('  dont  iioii>  l'cioiis  sullisaiite  justice  en  (li>aiit  que,  ilcux 
heures  ajucs,  uous  avions  le  plaisir  do  causci-  louiiuemenf  avec 
Duhos  (jui  témoignait  incidoniment  ■■  (ju  il  n'y  avait  à  Elbeuf 
(fu'un*'  soûle  maison  <[ui  traitAt  ses  ouvriers  à  peu  piès  comme 
(les hommes,  c'était  la  maison  Framkel  lîlin  ». 

Ces  faits,  auxquels  il  serait  facile  den  joinrhe  beaucouj» 
d'nuti'os.  aftestont  l'horreur  profond*'  que  les  enqdoveurs  rc-s- 
s<'ntent  des  syndicats.  S'ils  ne  vont  pas  tous,  comme  M.  IVrré 
(qui  d'ailleurs  a  essuyé  uiir  (h'faite  complète),  jus(|u'à  défendi'e 
à  leurs  ouvriers  d'enti'er  dans  un  syn(Ucaf.  ils  manifestent  du 
moins  une  hostilité  ardente  contre  ceux  <pii  se  tout  h^s  apôtres 
du  tiTonpement  corporatif,  et  il  leur  send)le  tout  naturel,  lorsque 
l'occasion  s'ofirc.  de  recourir  contre  eux  au  moyen  ledoutahle 
«lu  l)oycotta,t;e  patronal.  Kncela  encore,  les  industri(ds  clheuvieus 
ne  sont  i\i\o  les  fidèles  iiderpiètes  du  sentinu'nt  général  de  leui*s 
cotd'rères  de  France,  et,  sans  aJler  bien  loin.  u\\  indusfiiel  rouen- 
nais  nous  disait  récenunent  (pi'à  Darnétal  t'auhouri:  de  IJouen) 
les  patrons  tiss<Mii's  de  coton  s'entendai«Mif  entre  eux  pour  ne 
pas  end»aucher  l'ouvriei'  cpie  l'un  deux  aurait  renvoyé  à  hi  suite 
de  tentatives  faites  pour  gi-oiqx^r  en  un  faisceau  les  «>uvriers 
tisseurs  de  la  région.  Le  fait  du  hoycottag-e  d'un  ou  de  plusieurs 
ouvriers  par  un  syndicat  d  employeurs  est  donc  incontestahle  et 
(]Uoi(pie.  à  plusicuis  reprises,  ceux-ci  l'aieid  nié,  il  est  impos- 
sible de  n<'  j)as  le   lenii-  pour  constaid. 

Incontestablement,  si  l'on  s"en  tieid  an  résultat  immédiat  et 
si  I  ou  oiiicl  de  porter  son  regard  vers  l'avenir,  le  boycottage 
par  les  employeurs  apparaît  connue  un  moyen  doue  de  (pn'l([ue 
eilicacite.  lue  masse  d'ouvriers  désorganisi'e  est  plus  exposée 
encore  à  icster  dans  IV^tat  de  puhérisation  (pii  fait  sa  faiblesse, 
si  Ton  lrap|)e  inij)ito\ ablenuMd  tout  oun  rier  (pii  s'elfoir»'  de 
rorganiseï-  et  de  la  discipliner.  .Mais.  d"aulr(>  j)arl.  n'est-il  pas 
vrai  (pie  les  enq)loyeurs  cpii  s(^  servent  de  cette  arme  encourent 
une  gi'ave  responsabilité  et  qn'mi  patron  homiéle,  clairvovanl 
et  sagaci',  ne  songerait  jamais  à  en  faire  usaii'e? 

Kn  Nf-rité.  les  (d)j«M'tions  se  dress«Md  en  foule,  et  elles  sont 
fout(>s  p('i'ein|tloires  1 


LE  HÈr.NE  [»i:  l'wahc.iiie.  127 

D'abord,  on  pcul  se  (IciiiaïKlei"  si,  au  poiiil  de  \\\o  moral,  co 
moyeu  écliap[)('  à  tout  r('[)rocli(\  Sans  don  le,  il  cs(  d'iisai;*', 
dans  certains  niili<ni\,  de  représenter  les  leadpi'a  ouvriers  fran- 
çais comme  des  homnies  déshonnètes,  dangereux  et  atteints  de 
nondjreux  vices  (1),  et  on  en  conclut  qu'il  faut  se  défendreyy^;' 
[as  cl  ne  fus;  mais  cett<'  appréciation,  ([ue  le  parti  pris  inspire 
seul,  est  j)res(pie  toujours  mal  foudée.  Lorsqu'uu  onvriei- 
employé  à  l'atelier  est  en  même  tenips  secrétaire  d'uu  syndicat, 
il  est,  au  contraire,  pres<[ne  impossible  qu'il  ne  soit  pas  un 
honuue  sobre,  rauiié,  travaillant  régulièrement;  et,  pour  peu 
qu'on  l'interroge,  on  ne  tarde  pas  à  découvrir  que  le  dévouement 
([u'il  montre  aux  intérêts  de  ses  camarades  atteste  précisément 
que  sa  moralité  et  sou  intelligence  sont  très  sensiblement  su- 
périeures au  niveau  moyen.  Ce  ue  sont  ni  les  égoïstes,  ni  les 
«  fêtards  >-  (jui  s'exposent  bénévolement  aux  suspicions  de  leurs 
camarades  et  à  la  vindicte  tenace  des  enqiloyeurs.  Le  boycottage 
a  donc  toute  chance  d'atteindre  des  honuues  qui  ne  méritent 
d'auciuie  manière  la  peine  qui  les  frappe  et  dont  le  plus  grand 
tort  a  été  probablement  d'avoir  l'a  me  plus  généreuse  et  l'intel- 
ligence plus  éveillée  que  leurs  camarades. 

Voici  d'ailleurs  une  autre  face  du  même  problème  moral. 
Quand  on  frappe  d'ostracisme  un  ouvrier,  ne  spécule-t-on  pas 
sur  la  misère  ou  sur  la  lâcheté  de  ses  camarades?  N'escompte- 
t-on  pas  leur  impuissance  ou  leur  infidélité  à  soutenir  un 
frère  frappé  seul  pour  la  cause  de  tous?  Car,  enfin,  si  Ton  veut 
juger  les  choses  avec  impartialité,  aucun  doute  n'est  pos- 
sible :  un  ouvrier  qui  n'est  pas  absolument  dénué  de  ressources 
a  le  devoir  absolu  de  ne  pas  reprendre  le  travail  tant  qu'un  seul 

(1)  Voici  à  ce  propos  un  document  récent.  H  y  a  quelques  semaines,  faisant  une 
enquête  dans  un  centre  industriel,  nous  avions  eu  le  plaisir  d'interroger  plusieurs 
employeurs  :  suivant  l'usage,  on  nous  fit  un  portrait  peu  flatteur  d'un  des  principaux 
chefs  des  groupements  ouvriers.  Après  avoir  eu  un  très  intéressant  entretien  avec 
ce  leader,  nous  rapportâmes  à  nos  précédents  interlocuteurs  quelques-uns  des  propos 
très  justes  et  très  imprégnés  de  vie  réelle  que  ce  leader  nous  avait  tenus.  «  Ce  n'est 
pas  étonnant,  s'écria  l'un  des  employeurs,  vous  ave^  eu  précisément  la  chance  de 
tomber  sur  le  seul  homme  intelligent  et  sérieux  parmi  tous  ceux  qui  dirigent  le 
mouvement  ouvrier  dans  cette  ville;  mais  si  vous  rencontriez  les  autres,  vous  en 
verriez  et  vous  en  entendriez  de  belles!  » 


128  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

(le  ses  camarades,  (jui  n'a  coimnis  aucune  faute  spéciale,  est 
ronvoyô  jmur  faits  do  i:rôve,  et,  à  mosure  ({ue  les  ouvriers 
[)r<'iiin'iit  pins  conscience  d<'  lour  solidarit»'.  ils  ne  manquent 
jamais  de  remplii"  ce  devoir  élémentaire  (\ur  riioimcni-  impose 
et  dont  Tobservation  est  facile  à  ceux  qui  ont  (pndque  clair- 
voyance. On  incite  donc  à  la  lâcheté  des  hommes  dont  on  devrait 
faire  l'éducation  mor;ile  et  économi<pie.  et  ainsi  on  nnit  i:ra- 
vement  à  la  collectivité,  puis<pie.  sous  un  régime  démocratique, 
la  loyauté  et  le  courage  civique  sont  des  qualités  siniruliérement 
précieuses. 

En  troisième  lieu,  a-t-on  bien  réfléchi  î\  la  haine  vivace  qui 
ne  peut  mancpuM"  de  fei'inenter  dans  l'Ann*  d'un  malheureux 
ouvrier  tra<[ué  comme  une  hète  fauve,  obligé  d'émi.^i'ei"  dans 
une  jiutre  ville,  avec  sa  femme  et  ses  enfants,  apiès  <ju'un  ionu- 
chômage  l'a  iiiiné  physicpiement  et  pécuniairement  et  l'a 
parfois  même  oblig»'  de  chan.i:ei'  de  n(»m  comme  un  paria  afin 
de  trouNcr  un  emploi  (pii  lui  p<Minette  de  manger  dn  pain? 
Le  meilleur  |);iiti  pour  t-et  homme  n'est-il  pas  de  s'établir 
dans  un  p(>lit  débit  de  boissons,  où  il  pourra  fair<'  la  proj)a- 
gande  que  l'on  de\ine  [taiini  ses  camarades  heureux  et  juste- 
ment fiers  de  <le\('nirses  clients?  Cond)ien  les  choses  se  fussent 
passées  différemment  si  le  secrétaii'e  du  syndicat  était  resté 
ouvrier  d  usine!  Des  exemples  très  nond)reu\.  «pion  discei-ne 
facilenieni  des  (piOn  \cut  bien  le>  \oir,  nattestent-ils  pasipi  il 
fût  prol)ablement  devenu  un  agent  précieux  d'éducation  ^ociale 
et  un  pi'opagateur  d'idées  plus  modérées?  Il  n'y  a  pas  tpi'en 
j)«»lili(pu'  <pi  un  ladical  devjMiu  minisfr»»  n'est  jias  nécessairement 
un  minislr(>  radical,  et  le  meilleur  moyen  d'assauir  les  ardents 
est  encore  de  niellre  sur  leurs  ("panles  la  responsabilité  du 
pouvoir  cl  de  la  direcliou.  I.orsqu  un  ouvi'ier  de\ient  secrétaire 
d'un  syndical,  il  ne  tarde  pas  à  constater  (jue  les  phénouiènes 
('•cou(»nii(pies  sont  sini^ulièrenu'uf  jdus  complexes  «pi'il  ne  l'avait 
sup|)ose  et  (pu*  "  le  mau\  ai^  \  oulnir  des  pjitrons  »  n'est  point  la 
scMde  dilliculle  à  vaincre. 

Kniin  et   sui'fout,  n'est-il    pas   manifeste  (pieu   inlerdisaul   à 
leurs  ouviiers  l'entrée  dans   les  svndicats  et   en   i)ovcoltanf  les 


LE    IIKCNR    DE    l'aNAIU.IIIE.  {^IW 

leailcrs,  les  (MU[)l()yeiirs  rcjottcnt  délibérément  leurs  employés 
vers  l'action  révolutionnaire  et  les  poussent  dans  les  hras  des 
cal)areticrs  et  des  [)()liticiens?  A  (juelle  inconsé(|uence  n'abou- 
tissent pas  les  [)atroDS  ([ui  défendent  à  leurs  ouvriers  d'être 
secrétaires  de  syudicats  et  qui  en  mèuie  temps  se  plaignent  de 
l'intervention  d'individus  étrangers  à  la  profession!  Quaud  donc 
les  patrons  s'aperccvront-ils  qu'ils  jouent  là  une  comédie  indi- 
gne de  leur  loyauté  et  ({ue  doit  répudier  un  bon  citoyen?  Il  est 
trop  clair  ([ue  ce  qu'ils  veulent,  c'est  «  pas  de  syndicat  du  tout  », 
et  eu  réalité,  c'est  l)ien  à  cette  prétention  dernière  «{u'aboutit 
toute  leur  politiijue  :  mais  alors  pourquoi  ne  la  pas  déclarer 
nettement?  Peut-être  u'ose-t-on  pas  avouer  ostensiblement  sou 
liostilité  contre  une  institution  qui  doit  sans  doute  gèuer  cer- 
taines pratiques  routiuières,  mais  dont  tant  de  faits  économiques 
convergents  démontrent  la  nécessité.  Les  enq^loyeurs  fran(;ais 
devi'aient  se  demander,  nirmc  en  se  plaçant  à  leur  point  de 
vue,  s'ils  ne  recueillent  pas  plus  d'inconvénients  <[ue  d'avan- 
tages de  cette  ténacité  à  molester  les  ouvriers  qui  veulent 
faire  usage  d'un  di'oit  primordial,  cjue  la  loi  de  188V  n'a 
pas  conféré,  mais  simplement  reconnu,  et  encore  Jjieu  tardive- 
ment. 

Aussi  l'auteur  de  ces  lieues  est-il  heureux  de  saluer  ici 
comme  de  bons  citoyens  iMM.  Fra'ukel  Blin  qui,  non  par  peur, 
mais  par  loyauté,  ont  assuré  à  Dubos  un  travail  régulier. 
Us  ont  fait  plus  :  au  mois  de  novembre  1900,  ils  ont  eu  la  grande 
sagesse  de  l'informer  cju'ils  savaient  que  sa  doul)le  c{ualité  de 
secrétaire  du  plus  important  syndicat  de  l'industrie  lainière  et 
de  délégué  de  la  Bourse  du  Travail  ne  lui  permettait  pas  de 
venir  à  la  fabrique  pour  le  moment,  mais  qu'ils  lui  accordaient 
un  congé  à  durée  illimitée,  en  l'assurant  qu'il  retrouverait  sa 
place  le  jour  où  il  pourrait  la  reprendre.  Si  les  employeurs  sui- 
vaient cet  exemple,  on  serait  étonné  de  constater  nu  total 
changement  dans  les  relations  entre  patrons  et  ouvriers,  on 
aurait  beaucoup  moins  l'occasion  de  se  plaindre  de  l'intervention 
des  policitiens  et  des  cabaretiers  et,  le  cas  échéant,  on  pourrait 
le  faire  sans  inconséquence  et  sans  légèreté. 


i;{()  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

7"  Nous  (lovons  relever  une  dernière  conséquence,  non  la 
moins  grosse,  du  double  défaut  de  cohésion  entre  les  eni- 
ploveui's,  dune  part,  elles  employés,  d'autre  part;  voici  cette 
conséquence  :  Le  contrat  qui  termine  la  grève  est  précaire  et 
sans  valeur  «llective;  suivant  les  hommes  el  les  circonstances, 
il  sera  observé  ou  violé;  sans  doute,  la  naturelle  honnêteté  «le 
ces  braves  gens  ({ue  sont,  en  très  grande  majorité,  les  patrons  et 
les  ouvriers  elbcuviens,  lui  domie  des  chances  d'être  respecté, 
mais  la  malice,  l'àprelé  au  gain  de  (|U(d(iues  patrons,  fût-ce 
mihne  d'un  seul,  la  dissatisCaction  de  <[uel(]ues  (m\rÏQVii,  ftissrnt- 
ils ])('U  nomhreur ,  enfin  la  pression  plus  forte  de  la  concurrence 
sur  un  [)<>int  donné  suffiront  à  compromettre  l'observation  d  un 
accord  (pii  intéi-esse  plus  de  douze  mille  })ei'sonnes.  Et  (pii  d(tnr 
peut  sans  témérité  affirmer  ({u  aucune  de  ces  causes  de  ru[)lnre 
n'interviendra?  N'est-il  pas,  au  contraire,  évident  cpie  l'une 
d'elles,  i)robal)lenieiit  toutes,  l'une  après  l'autre,  se  produinmt 
à  très  brève  échéance?  En  réalité,  on  fait  reposer  sur  la  j)ointe 
une  [)yramide  immense,  et  on  a  la  naïveté  de  s'étonner  (jue 
l'équilibre  soit  instable. 

(Vest  un  fait  constaté  ({ue  les  grèves  françaises  renaissent  très 
facilement  /ors'<ju'r//rs  (j/if  rtr  n'ctorieffses  :  i\i\\\s  un  délai,  d  Or- 
dinaire très  c<JiU'l.  la  lulle  recommence.  Les  exenqdes  récents 
des  grèves  réitérées  du  C-reiisol.  de  Montceau-l<>s- Mines,  de  Mar- 
seille et  de  bien  d'autres  endroits  suffisiMit  à  attester  le  fait;  et 
il  importe  d'ajouter  (pie  le  phénomène,  (jui  est  [)resque  constant 
lors(pie  la  grève  a  réussi,  no  laisse  pas  que  d'être  fréipient  loi's- 
(pi'fdle  a  échoué.  Quand  il  se  produit,  il  (^st  d'usage,  dans  certains 
ndiieiix.  de  crier  au  scandale  o\  de  dire»  :  «  Voyez  comme  ces 
ouvriers  respecicnl  leni'>  eiii;ai:<'ments  !  ils  s'incpiiètent  bien  de 
ce  qu'ils  ont  signél  »  On  ferait  nneux  de  refréner  sa  propen««ion 
au  scandale  el  de  recourir  avec  calme  à  la  méthode  d'obser- 
vation :  on  \<Mrail  alors  (jnil  n'y  a  plus  cpiune  chose  surpre- 
nante, c'est...  l'ignorance  des  hommes  <>l  leur  persistance  à 
\iohM'  les  lois  sociales  le>   plus  ('lémentaires. 

Ee  contrat  n'est  pas  observé;  et  certes  il  ne  ICsf  pas.  parce 
*j[uela  jdnpart  du  tenq)s  il  pstimponsiblr  (/u' il  le  soif .  D'ordinaire, 


LE   RÈGNE    DE    l'aNARCIUE.  I.'H 

lors([ue  los  grévistes  ont  été  vaincus,  la  dépression  résultant  de 
l'aU'aissenient  moral  qu'entraîne  la  défaite  et  de  la  misère,  sou- 
vent épouvantal)l(\  qui  est  l'effet  du  chômage,  ne  leur  permet 
pas  de  songer  avant  un  certain  temps  à  reprendre  les  hostilités. 
Suivant  (pie  la  (h'faitc  a  été  plus  ou  moins  complète,  que  h\ 
chômage,  plus  ou  moins  long,  a  engendré  plus  ou  moins  de 
misère,  la  paix  apparente  a  chance  de  durer  plus  ou  moins 
longtemps  (1),  et  un  gros  actioimaire  des  Mines  d'Anzin  nous 
disait  récemment  que  «  rien  ne  servait  mieux  à  lixer  pour  long- 
temps les  relations  avec  les  mineurs  qu'une  bonne  grève  pro- 
longée ».  Défait,  il  remarquait  qu'une  grève  très  longue  avait 
sévi  à  Anzin,  il  y  a  plusieurs  années,  et  que,  depuis  ce  moment, 
l'administration  jouissait  de  la  tranquillité  (2). 

Lorsque,  au  contraire,  la  grève  a  été  victorieuse,  on  jjrut 
avoir  la  quasi-certitude  ([ue,  dans  un  délai  très  court,  le  contrat 
qui  l'a  terminée  sera  l'objet  d'innombrables  violations.  Suivant 
l'état  du  marché  du  travail,  ce  délai  sera  plus  ou  moins  long, 
les  violations  plus  ou  moins  nombreuses,  et  celles-ci  viendront  de 
l'une  ou  de  l'autre  des  [)arties  contractantes;  dans  cette  limite, 
la  variation  est  possible,  mais  ce  qui  est  certain,  c'est  que  la  vio- 
lation doit  survenir  et  dans  un  délai  relativement  très  court.  Il 
n'en  peut  être  autrement,  et  cela  pour  les  deux  raisons  inverses 
de  celles  qui,  depuis  trois  ans  passés,  assurent  la  stabilité  du 
contrat  conclu  par  les  mécaniciens  anglais  :  les  grèves  d'Elbeuf 
fournissent  sur  ce  point,  comme  sur  tous  les  autres,  un  témoi- 
gnage très  précis. 

D'une  part,  en  effet,  comme  la  victoire  n'est  pas  le  résultat 
d'une  lutte  méthodique,  longuement  préparée,  savamment  con- 
duite et  dans  laquelle  chaque  parti  aurait  fait  un  usage  judicieux 
de  toutes  les  ressources  dont  il  peut  disposer,  il  n'y  a  aucune 
raison  pour  que  l'un  ou  l'autre  des  deux  adversaires,  le  vain- 
queur ou  le  vaincu,  souvent  tous  les  deux  à  la  fois,  considèrent 

(1)  Cette  formule  n'implique  pas  du  tout  que  le  patron  respectera  ses  engage- 
ments. 

(2)  Cet  actionnaire  ne  faisait  d'ailleurs  que  nous  redire  un  propos  que  bien  des  fois 
nous  avions  entendu  auparavant,  et  11  énonçait  une  vérité  classique  parmi  les  indus- 
triels qui  ont  quelque  expérience  des  grèves. 


[A-l  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

fomnio  <l(''fiiiitif  im  «'iiiîauciiiCMit  dont  lissue  doit  être  attrilmée. 
pour  I.i  [)lus  urainK'  part,  à  la  surpiisr.  à  Ihahih'k'.  parfois  à  la 
ruso.  souvent  à  rinflucncc  d'un  camarade  [)lus  ardent  ou  plus 
élo(|ueiit.  nii  d'un  patron  plus  faible  ou  plus  expert,  en  un  mot 
à  mille  circonstances  accidentelles  beaucoup  plutôt  (pi'à  une 
bataille  loyale  établissant  nettement  la  valeur  réelle  et  fondée 
en  principe  des  forces  des  deux  cond)attants. 

Lorsque,  au  mois  de  novembre  dernier,  les  grévistes  elbeuviens 
remportèrent  le  succès  que  nous  avons  relaté,  ils  furent  tout  sur- 
pris d'une  aussi  belle  victoire,  (ju  ils  étaient  loind  esconq)ter  ;  et 
les  patrons  furent  non  moins  étonnés  de  leur  défaite.  Au  mois  de 
décembre.  lors(jue  la  bauarre  avait  pris  lin,  chaque  parti  bénis- 
sait a\ec  eilusion  la  divinité  elière  aux  faible>,  le  Hasard,  soit  en 
la  renieiriaiit  de  la  vicfoiie  reiintortée.  s<tit  en  lui  faisant  hon- 
neur de  ce  (jue  la  «lélalte  n  avait  pas  été  plus  coûteuse.  «  Nous 
ne  savions  plus  où  nous  allions,  »  nous  disaient  les  patrons. 
«  Nous  avons  eu  une  rude  veine  de  réussir  si  facilement,  >-  nous 
disaient  de  leur  côté  les  employés.  Les  uns  et  les  autres  avaient 
raison.  La  désoriranisation  de  chaque  armée  était  telle,  «pion 
sentait  bien  que  de  légers  incidents,  et  surtout  une  cohésion 
accidentelle  plus  i;rande  de  son  propre  parti  ou  de  celui  de 
ladvei^aire  .pouvaient  chaniier  totalement  le  résultat.  Lue  petite 
erreur  de  tacliipie  a  fait  échouer  les  teinturiers  sur  un  terrain 
exaclemenf  >enddable  à  celui  sur  lecpnd  les  presseui's-<lécatis- 
seursont  mis  leurs  ennemis  en  déroute.  Comme  chatpw  parti  ap- 
puie sa  supériorité,  non  sur  sa  «liscipline.  mais  sur  le  désarroi  de 
l'autre,  on  })eut  t(»ujours  se  dire,  s  il  est  vaincpu'Ui'.  «piil  «n'il 
pu  renquirtei-  une  \  ictoire  plus  complète,  et  s'il  <>st  vaincu, 
(pi  il  eût  j>u  essuyer  une  défaite  moindre  on  iiièun^  maintenii-  le 
stafu  <jun  nntr. 

Dans  ces  conditi(tns.  il  est  naturel  et  ménu'  fatal  que  la  lutte, 
sournoise  ou  déclarée,  reprenne  à  brève  echéaiue.  et  cela  est  si 
normal  que  souvent  mèm<»  les  parties  ne  siirnenf  la  paix  <pie 
parc»'  quelles  envisai^ent  in  pctlo  les  occasions  nmlliples  «piun 
avenir  très  pi'ochain  leur  oUVira  de  demander  ou  d'imposer  une 
modilicatiitu  «les  clauses  <lu  traité. 


LE    RÈGNE    DE    l'aNARCHIE.  1.3.'i 

Voilà  la   [)i'emière    raison  pour  laquelle  les   conventions  qui 
terminent  les  grèves  françaises  victorieuses  sont  iréqucmnient 
suivies  de  nouveaux  engagements  à  Iji'ève  échéance:  en  voici  nue 
seconde  dont  la  portée  est  plus  considérable  encore.  Que  pen- 
serait-on d'un  homme  (|ui,  désirant  obtenir,    dans  un  contrat 
qu'il  doit  signer  avec  un  autre,  une  concession  importante,  fe- 
rait usage  de  tous  les  moyens  de  persuasion  ou  de  pression  dont 
il  peut  disposer,  appellerait  pour  le  seconder  ses  amis  les  plus  ex- 
périmentés et  tâcherait  de  gagner  à  sa  cause  tous  ceux  qu'il  sait 
avoir   de    l'influence  sur  l'esprit  de  celui  avec  qui  il   doit  con- 
tracter;   que    penserait-on,   disons-nous,     d'un    homme     qui, 
après  avoir  fait  tout  cela,  ne  prendrait  aucune  sécurité  pour  as- 
surer la  fidèle  exécution  du  contrat  dont  il  a  pu  enfin  ol>tenir  la 
signature  et  refuserait  aussi  de  prendre  l'engagement  de  ne  pas 
formuler,  à  bref  délai,  demain  peut-être,  une  exigence  nouvelle? 
Evidemment  on  ditait  que  la  conduite  de  cet  homme  est  illogique 
et  injustifiée  et  ([ue  ce  contrat  est  un  enfantillage.  Or,  la  plupart 
des  accords  qui  terminent  les  grèves  françaises  victorieuses  res- 
semblent à  ce  contrat;  aucun  parti  ne  donne  ni  ne  reçoit  l'assu- 
rance que  les  engagements  seront  loyalement  exécutés,  et,  sui- 
vant les  cas,  ce  sera  l'une  ou  l'autre  qui  prendra  l'initiative  des 
violations.  Lors(jue  le  marché  du  travail  continue  à  être  favo- 
rable aux  ouvriers  et  que  l'industrie  est  prospère,  les  ouvriers 
ne  voient  aucune  raison  pour  ne  pas  recommencer  une  lutte  qui 
a  été  si  avantageuse  à  leurs  intérêts,  et,  dans  les  milieux  à  effer- 
vescence facile,  comme  les  mineurs  de  iMontceau-les-Mines,  ils  re- 
commencent en  effet.  N'allez  pas  leur  dire  que  l'engagement  pris 
par  les  chefs  du  mouvement  gréviste  les  lie  personnellement, 
et  ({ue  la  loyauté  et  la  loi  les  obligent  à  observer  leurs  engage- 
ments :  ils  vous  répondront  qu'on  n'avait  pas  fixé  la  durée  du 
contrat,  que  les  circonstances  ont  changé,  qu'on  aurait  pu  ob- 
tenir  davantage,  que  surtout  ils  n'ont  pas  été  valablement  re- 
présentés et  qu'on  a  traité  pour  eux  sans  les  avoir  véritablement 
consultés.    Dans  les    groupements  instables  et  chaotiques,  les 
membres  peuvent  toujours  alléguer  cette  dernière  raison. 

Cette  doctrine,  conmie   on  le  devine  aisément,  est  fertile  en 
T.  îxxir.  10 


13  4  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

conséquences  funestes  :  spécialement,  il  imiKiilc  de  remarquer 
(]U  elle  nuit  aux  ouvriers  en  rendant  [Àu>  délicate  toute  conces- 
sion d'une  hausse  de  salaires.  Un  patron  nous  disait  :  «  Vous 
comprenez  (|u'il  est  toujours  très  scabreux  de  faire  une  conces- 
sion à  des  ouvriers  fran<;ais;  comme  <»n  n"a  en  face  de  soi  aucun 
individu  responsaJjle  —  sinon  pécuniairement,  ce  qui  est  souvent 
difticile,  du  moins  moralement,  ce  (]ui  serait  à  la  fois  préfé- 
rable et  plus  facile  —  on  se  demande  toujours  si  les  ouvriers  ne 
s'autoriseront  pas  demain  delà  concession  (pion  leur  a  faite  hier 
pour  en  demander  une  nouvelle.  On  ne  sait  pas  où  l'on  va.  » 
Lorsqu'un  employeur  contracte  avec  le  chef  d'un  syndicat  stable, 
discipliné,  nommant  réiiulièrement  son  bureau  et  l'investissant 
d'un  mandat  précis,  il  sait  (]ue  les  tentatives  de  violation  du 
Contrat  ne  se  produiront  pas  et  que,  le  cas  échéant,  ce  leader 
mettrait  sa  grande  influence  au  service  de  récjuitéet  parviendrait 
à  assurer  le  respect  <h'  la  convention.  Mais  <Uns  les  groupes  tu- 
multuaires  l'intluence  du  chef  est  vitr  méconnu»'  et  il  risque 
d'être,  à  courte  date,  supphudé  par  un  camara«le  plus  sédui- 
sant. Lors<(ue  le  marché  du  travail  redevient  au  conti-aire  favo- 
rable à  l'employeur,  ce  (pii  ne  tarde  guère  —  car  les  périoch's 
de  grandes  prospérité  sont  courtes  et  d'ordinaii'e  il  y  a  un  cer- 
tain iiomlne  d'ouvriers  en  chômage —  c'est  cet  employeurqui 
saisit  la  première  occasion  de  violer  ses  engagements.  Comme 
le.s  employés  ont  été  à  peine  capables  d  éfabiii"  entre  eux  pour 
(]ueh|ues  jours  une  cohésion  ([uelcon(|ue.  <[ui  disparaît  souvent 
aussitôt  après  la  victoii-e,  les  employeuis  ont  b(\iu  jeu  pour  re- 
tii'cr  le  leinlemain  ce  qu'ils  ont  concédé  la  veille,  et,  sous  la 
pression  toujours  si  énerfjique  dr  la  concurrence^  ils  ne  s'en  font 
[)as  faute.  Voici  à  ce  proposdeux  faitsentre  mille.  Moins  dedeux 
mois  après  la  grève  des  charretici-s  camiomieuis  du  Havre, 
grève  ([ui  survint  au  mois  de  septembre  1!K)0.  tles  patrons  ha- 
vrais  payaient  à  leurs  (  harrctiers  un  >alair<'  inférieur  de  cin(| 
pourcenl  ,ni  laiif  (jui  avait  été  convenu,  cl.  ;\  Klbeuf.  dès  le 
mois  de  janvier  l!M»l.  un  evcelleni  pation  nous  disait  tpiil  al- 
lait piobablement  cire  oidigéde  réduire  d'un  centime  |)ar  mille 
duites  le  salaire  de  ses  tisseuis.  |)arce(]u  il  a\ait  entemlu  dire 


LE    HÈGNE    HE    L'aNARCUIE.  131) 

qu'un  (le  ses  coiicurroiifs  nvaif  déjà  oircctiié  cotte  réduction.  Si 
Ion  voulait  fali'O  une  eu(|aète  dans  toutes  les  villes  où  nue 
iiaussc  de  salaire  a  été  obtenue  à  la  suite  d'une  grève,  en  lais- 
sant seulement  écouler  un  délai  de  trois  à  quatre  mois,  nous 
sonmies  persuadé  ([u'il  n'y  en  a  aucune  dans  laquelle  on  trouve- 
rait que  le  tarif  convenu  fût  encore  observé.  Où  est,  en  effet,  le 
iîToupenicnt  compact  et  discipliné  capable  de  se  dresser  comme 
une  barrière  infranchissal)le  en  face  de  ces  deu.v  forces  toujours 
si  actives  pour  déprimer  le  taux  des  salaires  :  la  concurrence  des 
employeurs  entre  eux  et  la  concurrence  des  ouvriers  sans  tra- 
vail contre  leurs  camarades?  Sous  le  régime  de  la  pulvérisation, 
chaque  ouvrier,  après  la  lutte,  revient  à  son  isolement  :  per- 
sonne ne  s'inquiète  de  quelques  embauchages  à  salaire  réduit, 
et  ces  endjauchages  entraînent,  en  très  peu  de  temps,  la  ré- 
duction du  salaire  de  tous.  Les  malheureux  n'ont  pas  été  ca- 
pables d'empêcher  le  boycottage  de  leurs  camarades  1-es  plus 
ai'dents,  comment  pourraient-ils  s'opposer  à  l'embauchage  d'un 
nouveau  venu  qui  se  réclame  de  sa  liberté  pour  vendre  son  tra- 
vail au  prix  qui  lui  plaît? 

Kt  pourtant  quel  contrat  eut  jamais  plus  grand  besoin  d'une 
sanction  vigoureuse  et  énergique  î  Les  ouvriers  français  sem- 
blent souvent  oublier  que  le  contrat  de  travail  ne  lie  les  deux 
parties  que  pour  huit  jours  ou  quinze  jours  au  plus,  et  qu'à 
l'expiration  de  chaque  huitaine  et  de  chaque  quinzaine  un  nou- 
veau contrat  est  conclu;  par  suite,  l'employeur  peut  toujours  ne 
pas  renouveler  le  contrat  ou  ne  le  renouveler  qu'à  des  condi- 
tions plus  onéreuses  pour  l'employé.  La  convention  qui  met  fin 
à  une  grève  n'a  de  valeur,  comme  toutes  les  autres  conven- 
tions, qu'entre  les  parties  contractantes  :  elle  signifie  seulement 
que,  pendant  un  certain  temps  —  dont,  soit  dit  en  passant,  on 
a  la  légèreté  de  ne  jamais  fixer  la  durée  —  l'employeur  s'en- 
gage à  payer  aux  ouvriers  actuellement  en  grève,  s'il  les  emploie, 
un  salaire  de...  pour  un  travail  de...  Mais  qui  ne  voit  que  cette 
clause  est  enfantine  et  de  nul  effet,  si  elle  n'est  suivie  de  cette 
autre  :  «  Et  ledit  employeur  s'engage  à  ne  pas  embaucher 
d'autres  ouvriers  à  un  moindre  tarif,  toutes   les  fois  que  cet 


136  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

cinljaucliai;*'  [)i('juclicierait  aux  parties  actuellciiiciit  contrac- 
tantes. »  Or,  cette  clause,  les  grévistes  français  sont  absolument 
incapables  de  l'imposer  aux  patrons  et  surtout  den  assurer  le 
respect,  et  nous  croyons  ne  rien  exagérer  en  disant  que,  moins 
de  trois  mois  après  la  plupart  des  grèves  franraises  victo- 
rieuses, les  grévistes  eux-mèmos  collaborent,  liumiliation  su- 
prême, à  la  violation  du  taiif  pour  lobtriitioii  duquel  ils  se 
sont  soumis  à  la  dure  éprcuxe  du  cliùiuage.  Kt.  en  olfot,  ils  ne 
sont  pas  organisés  pour  em})éclier  l'embauchage  à  prix  réduit 
d'autres  ouvriers  :  dès  lors,  sous  peine  de  mourir  de  faim,  ils 
n'ont  (pi'un  parti  à  prendre,  c'est  de  vendre  aussi  leur  travail 
à  j)rix  réduit  (1). 

Encore  une  fois,  il  faut  être  singulièrement  téméraire  ou  ou- 
blieux des  lois  sociales  qui  régissent  les  prix  et  le  taux  des 
salaires,  pour  se  mettre  en  grève,  loi'scpi'ou  n'est  pas  sûr  de 
maintenir,  au  lendemain  de  la  grève,  une  forte  cohésion  entre 
la  majorité  des  ouvriers  les  plus  caj)abh's  de  la  même  j)rofes- 
sioii  :  autrement,  la  suspension  concertée  de  travail  ne  produit 
<|U  une  amélioration  de  très  courte  durée  dans  la  condition  des 
travailleurs  manuels,  et  cette  amélioration  durerait  moins 
encore  si  les  employeurs  n'étaient  pas,  de  leur  côté,  aussi  pro- 
fondément désorganisés.  Après  la  lutte  comme  pendant  la  lutte, 
chaque  parti  est  surtout  servi  ]»ar  l'organisation  défectueuse  îles 
forces  de  son  advei'saire. 

Et  voilà  comment,  s'il  est  absolument  inexact  de  prétendre 
(lue  les  svndicats   eniicndrcnt  les  i^rèves.  il  est  du  moins  vrai 


(I)  Ils  poiirriiienl  encoro  so  mettre  de  mniveau  en  grève  et  donneraient  ainsi  une 
preuve  de  leur  ineilleuie  foruialioii  sociale.  Lorsque  les  ouvriers  ont,  à  la  suit»-  d'une 
première  grève,  obtenu  une  hausse  de  salaires,  par  exemple  i  franes  par  jour  au  lieu 
de  3  fr.  50,  il  est  évident  qu'ils  donnent  une  preuve  de  leur  totale  désorganisation 
en  laissant  emhaurlier.  A  f»">té  d'eux,  dans  les  marnes  rhantiers.  d  autres  ouvriers 
au  prix  de  ;<  fr.  .M».  On  voit  donc  que  la  reprise  d'une  >;rève  n  atteste  pas  toujours, 
bien  au  contraire,  l'indisripline  dos  ouvriers  :  il  faut,  avant  de  se  prononcer,  étudier 
avec  soin  l'origine  véritable  du  second  conllit  et,  pour  ne  prendre  qu'un  exemple, 
nous  cro>ons,  sans  pouvoir  rien  certilier,  que  la  seconde  grève  récente  de  .Marseille 
devrait  être  rangée  parmi  celles  que  vise  celle  note,  el  qu'elle  avait  pour  but  de 
résister  à  maintes  violations  indirectes  de  i'  rafliclie  rouge  "  provenant  dû  fait  dos 
patrons. 


LE    RÈGNE    KE    LANARCIIIE.  137 

que  les  grèves  lucncnt  aux  syndicats.  Ou  le  voit  bien  à'KlIjeuf 
où.  avant  le  mouvement  iiréviste,  les  trois  svndicats  de  Tindus- 
trie  lainière  n'avaient  quun  nombre  de  membres  dérisoire  et 
aucun  fonds  de  prévoyance  ;  maintenant  ces  trois  syndicats  ont 
plus  que  triplé  leur  elïectif,  les  cotisations  rentrent  régulièrement 
et  un  pouvoir  est  régulièrement  constitué;  de  plus,  huit  autres 
syndicats  se  sont  constitués  pour  les  travailleurs  manuels  des 
autres  professions.  Nous  avons  déjà  dit  qu'il  ne  faut  pas  se  faire 
illusion  sur  la  portée  réelle  de  ce  beau  mouvement,  mais  du 
moins  ({uel(|ues  centaines  d'ouvriers  commencent  à  discerner 
que  la  grève  doit  conduire  nécessairement  au  syndicat  fortement 
organisé  et  discipliné,  et  il  suffît  de  causer  cinq  minutes  avec 
les  stéariniers  de  M.  Perré  pour  se  rendre  compte  qu'ils  ont 
vu  nettement  ([u'une  forte  cohésion  peut  seule  maintenir  les 
positions  qu'une  forte  cohésion  a  seule  pu  conquérir  :  en  vérité, 
c'est  le  commencement  d'un  inappréciable  progrès. 

Nous  revenons  ainsi  par  un  chemin  nouveau  à  une  vérité  qui 
s'insinue  en  ([uelque  sorte  à  travers  toutes  les  lignes  de  ces 
pages  et  qui  revient  sans  cesse  sous  notre  plume,  à  savoir  l'i- 
néluctable nécessité  du  syndicat.  Une  première  fois,  le  syndicat 
nous  est  apparu  comme  un  organe  indispensal)le  dans  les  milieux 
industriels  qui,  en  tenq)s  de  prospérité  commerciale,  veulent 
éviter  les  grèves;  plus  loin,  il  nous  est  apparu  comme  néces- 
saire aux  ouvriers  qui  veulent  conduire  leur  grève  en  tacti- 
ciens habiles  et  prudents,  non  comme  des  enfants;  et  voici 
enfin  qu'il  nous  apparaît  comme  essentiel  pour  donner  au 
traité,  qui  met  fîn  à  la  lutte,  une  valeur  et  une  efficacité  sé- 
rieuses. Ainsi  notre  conclusion  se  vérifie  et  devient  plus  solide- 
ment établie;  c'est  en  effet  le  propre  de  la  vérité  d'être  le  point 
de  rencontre  où  aboutissent  nécessairement  toutes  les  avenues 
de  la  pensée. 

Mais  alors,  s'il  est  vrai  que  nous  sommes  ici  en  face  d'une 
grande  loi  sociale,  combien  est  profonde  la  désorganisation 
dont  souffre  le  personnel  patronal  et  ouvrier  de  l'industrie  fran- 
çaise. Où  sont-ils,  en  France,  les  syndicats  sagement  dirigés 
par  des   chefs   régulièrement  élus  et  de  qui  l'autorité    serait 


138  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

(l'autatit  mieux  respectée  (jue  le  choix  des  électeurs  aurait  été 
plus  libre  et  plus  éclairé?  Où  sont-ils  loti  leaders  assez  instruits 
et  assez  désintéressés  pour  résister  aux  entraîneineiits  irréllé- 
cliis  de  leuis  commettants  et  pour  ne  pas  préférer  lacticm  poli- 
ticienne, plus  décorative,  ù  la  fonction  modeste,  mais  si  sou- 
verainement ulile,  de  secrétaire  de  svndicat  ?  Où  sont-ils  entin 
les  groupements  ouvriers  qui  sachent  accumuler  une  forte  en- 
caisse pour  les  jours  de  chôma.i:e  et  surtout  pour  les  jours  de 
irrèvc,  f^rAce  au  payement  régulier  d'une  cotisation  hebdoma- 
daire un  peu  élevée? 

Au  (lire  d'hommes  bien  renseignés,  il  n  existe  pas  en  France 
de  semblalde  syndicat  et  tout  au  plus  peut-on  citer  une  seule 
association  professionnelle  <|ui  se  rapproche  du  type  à  réaliser, 
l'association  des  typographes,  que  M,  Keufer  dirige  avec  tant  de 
compétenc<'  et  de  sùieté.  Sans  <loute,  on  rencontre  parfois  dans 
les  grands  centres  industriels,  el  en  bien  plus  giand  nombre  qu'on 
ne  le  sfnijtroinw  tjénrralcment,  «les  ouvriers  sincèivuient  dév«»ués 
au  progrès  matériel  et  moral  de  leurs  camarades;  mais  sou- 
vent ils  sont  trop  modestes  et  leur  parole  est  trop  loyale  et  trop 
<alme  pour  (jue  le  suffrage  de  leurs  camarades  les  appelle  au 
premier  rang.  Comment  pourrait-il  en  être  auti'ement  <]uand 
on  voit,  dans  dautres  syndicats,  des  hommes  <[ui,  à  <léfaut  «le 
formation  sociale  suffisante,  avaient  du  moins  subi  l'influence 
calmante  de  leui's  fonctions  mêmes,  exercées  pendant  plu>ieur>« 
années,  brus«juement  mis  au  rancart  en  lenqis  d'elfervescence 
et  remplacés,  comme  au  Creusot  et  tiMontceau-les-.Mines,  [)arun 
«  comité  de  la  grève?  «>  N'a-t-on  pas  dit  aussi  —  et  la  chose 
parait  fort  vraisemblable  —  (pie  les  d«nix  grèves  récentes  de 
.Montceau-les-^line^  et  «le  M.u'seille  avaient  été  spécialement  pré- 
parées et  "  chaull'ées  >  jiar  l.i  fraction  antig«»uvernenient;de 
du  parti  socialiste,  afin  de  nu'tire  le  ministère  en  mauvaise  pos- 
ture ef  de  l'acculer,  le  cas  échéant.  .1  la  nécessité  de  ré[)an<lre 
le  sang  des  pi'oh-t aires! 

Oui  certes,  la  I.Uhe  à  accomplir  est  immense  et  le  nombre 
est  pelit  des  bons  ouvriiM's  désireux  de  l  entreprendre  et  capa- 
bles de  la  mener  à  bien,  bes  jxiliticiens  ri'volnfioiuiaires  se  gar- 


LE    RK(..\K    DE    l'aNARCHIE.  139 

(lent  (lo  lavorisci-  un  inouvenient  professionnel  (|ui  ruinerait 
leur  ambition,  ot  d'autre  part  rignoranco  et  les  préjugés  détour- 
nent encore  de  cette  œuvre  les  esprits  plus  modérés. 

Cette  constatation  ne  doit  pourtant  conduire  personne  au  dé- 
couragement :  d'abord,  ce  croisement  des  deux  feux  adverses 
n'est  pas  spécial  aux  syndicats  ot  on  pourrait  môme  dire  que 
toutes  les  œuvres  progressives  qui  se  sont  accomplies  depuis  cin- 
([uante  ans  se  sont  heurtées  à  de  semblables  oppositions;  et 
puis,  si  l'industrie  française  doit  vivre,  cette  besogne  se  fera 
certainement  :  un  organisme  peut  se  désagréger  et  disparaître, 
mais  aucun  ne  saurait  durer  et  prospérer,  s'il  y  a  violation  per- 
manente des  lois  sociales  qui  régissent  son  développements 

Paul    HURKAL. 


LE  VALAISAX  ET  SON  ROLE  SOCIAL 


VII 

LES  CULTURES   INTELLECTUELLES 

Les  manifestations  de  la  culturo  intellectuelle  valaisanne, 
résultant  des  conditions  de  la  vie  privée  ou  commune,  se  sont 
complètement  transformées  au  cours  du  dix-neuvième  siècle. 
Il  est  bien  entendu  que  nous  voulons  surtout  parler  des  princi- 
pales villes,  car  dans  les  villages  cette  évolution  tend  à  peine  à 
se  dessiner  <;à  et  1{\.  " 

Jusque  vers  le  milieu  de  ce  siècle,  ce  que  l'on  est  convenu 
d'appeler  la  «  Société  »  était  demeuré  profondément  empreint 
de  l'esprit  et  du  goi\t  du  monde  français  ou  italien.  Parmi  les 
causes  de  ce  fait,  il  faut  placer  au  premier  rang  le  service  mili- 
taire à  l'étranger,  soit  en  France,  soit  en  Italie,  oii  les  fils  de 
nobles  familles  tiraient  quelque  hoimeur  de  pouvoir  donner 
leur  nom  à  un  régiment. 

La  défense  faite  en  IGOC)  par  le  prince-évèque  aux  jeunes 
Valaisans  de  fréquenter  les  universités  ou  académies  des  villes 
réformées  de  la  Suisse  faisait  le  reste,  car,  si  rares  que  fussent 
les  savants  issus  de  ces  hautes  vallées,  quiconque  désirait  sortir 
du  chemin  battu  devait  aller  étudier  au  loin.  Les  médecins 
se  dirigeaient  sur  Montpellier  et  sur  Paris.  Lors  de  leur  retour, 
officiers  et  médecins  apportaient  un  peu  du  sans-façon  emprunté 
au  monde  plus  mobile  et  moins  restreint  des  grands  centres 
étrangers,  ce  qui  contribuait  à  former  dans  leurs  petites  cités 
alpestres  un  groupe  de  familles  accessibles  aux  choses  de 
l'esprit,  à  un  certain  goi\t,  ;\  quelques  notions  d'art  et  d'élé- 
gance. En  dépit  de  maint  préjugé  de  caste  ou  de  hiérarchie, 
on  parvenait  de  la  sorte  à  se  créer  une  vie  au   demeurant  in- 


LE   VALAISAN    ET   SON   RÔLE   SOCIAL.  14i 

tellectuclle  et  mondaine.  Au  surplus,  modeler  son  tempérament 
sur  les  voisins  de  race  latine  était  alors  d'autant  plus  aisé  que 
le  Valais  ne  faisait  pas  virtuellement  partie  de  la  nation  suisse. 
Son  entrée  dans  la  Confédération  ne  devait  même  atténuer  qu'in- 
sensiblement Tautonomie  traditionnelle  de  ses  mœurs.  C'est  seu- 
lement à  partir  de  18V8  qu'un  commencement  de  fusion  réelle 
devait  commencer  à  se  manifester  avec  les  cantons  confédérés. 
Tout  d'abord  insignifiant,  ce  phénomène  aurait  même  mis  beau- 
coup plus  de  temps  à  s'accuser,  sans  l'interruption  rapide  des 
rapports  avec  l'Ouest  et  le  Midi.  L'interdiction  faite  aux  ressor- 
tissants suisses  de  servir  dans  les  armées  étrangères  devait  bientôt 
avoir  cette  première  conséquence,  que  le  peuple  du  Valais,  in- 
tellectuellement décapité,  resterait  tout  entier  calfeutré  dans  ses 
colossales  barrières. 

Quelques  voyageurs  traversaient  assurément  le  pays,  mais 
le  touriste  de  cette  époque-là  sortait  d'un  tout  autre  moule  que 
celui  d'aujourd'hui  :  il  ne  s'attardait  que  bien  rarement  à  mu- 
ser le  long  de  ces  vallées  vierges  encore  d'hôtels  et  de  pensions, 
mais  il  volait  droit  à  ses  affaires  :  collections  de  fleurs  et  de 
minéraux  ou  escalade  de  quelque  cime  inexplorée  à  laquelle 
il  eût  le  privilège  de  donner  son  nom.  D'autres  visiteurs  appa- 
raissaient, mais  dans  la  modeste  pensée  de  gagner  leur  vie, 
tels  ces  maçons  que  l'Italie  répand  dans  les  diverses  contrées  et 
desquels  on  apprend  tout  au  plus  le  jeu  de  la  morra  avec  un 
ou  deux  airs  d'accordéon. 

Le  canton  formant  un  diocèse  propre  dont  le  séminaire  épis- 
copal,  le  monastère  du  Grand  Saint-Bernard  et  l'abbaye  de 
Saint-Maurice  se  partagent  les  cures  et  les  bénéfices,  le  clergé 
même  était  rigoureusement  sédentaire.  Et  comme  les  princi- 
pales écoles  de  la  milice  cantonale  se  tenaient  dans  la  petite 
capitale  (Sion),  il  n'était  pas  jusqu'à  Tofficier  qui  ne  finit  par 
ignorer  à  peu  près  comment  se  trouvait  fait  un  Vaudois  ou  un 
Savoyard.  Un  tel  état  de  choses  devait  nécessairement  produire 
une  génération  strictement  renfermée,  pareille  à  un  berceau 
de  plantes  que  la  chaîne  des  Alpes  Bernoises  devrait  préserver 
de  la  bise  et  celle  des  Alpes  Pennines  du  sirocco. 


J42  LA    SCIENCE    SOCIALE. 


I.    —   LKGISXrS    ET    MAGISTRATS. 


C'est  par  les  fruits  de  ces  plantes  développées  sous  cloche 
que  sont  représentés  les  corps  dirigeants  de  Theure  actuelle. 
Incapable  de  s'adapter  à  un  autre  sol  quelconque,  chaque  pousse 
s'est  appliquée  à  envelopper  de  ses  racines  la  motte  de  terre 
oîi  la  tige  mère  s'était  nourrie  avant  elle. 

Comme  il  ne  conçoit  guère  ce  qui  peut  se  passer  au  delà 
de  son  cercle  visuel,  le  Valaisan,  ainsi  élevé,  développé  et  formé 
sur  place,  examinera  toute  chose  de  sa  petite  fenêtre,  sans  dé- 
placer une  fois  son  objectif.  C'est  pounjuoi  nous  le  verrons 
presque  toujours  juger  des  choses  et  des  gens  par  les  effets, 
sans  se  donner  la  peine  de  remonter  aux  causes.  Il  aimera  à 
particulariser  parce  que.  dans  son  milieu  limité,  les  points  de 
comparaison  font  défaut.  Essayez  d'entretenir  un  légiste  valai- 
san des  gloires  du  barreau  français,  il  ripostera  à  votre  énu- 
mératioii  des  Uerryer  et  des  Lachaud  par  colle  d  un  ou  deux 
camarades  tenus  pour  distingués  dans  leur  canton,  quoique  par- 
faitement ignorés  à  trois  lieues  au  delà,  ba  modeste  capitale  do 
5  à  f).00()  habitants  dans  laquelle  le  noble,  ecclésiasti(}uc  ou 
laïque,  avait  fait  sa  théologie  ou  son  droit,  produisait  un  rayon- 
nement dont  il  avait  la  sagesse  sereine  de  se  contenhM',  mais  avec 
la  naïveté  de  croire  que  le  vaste  monde  s'en  pourrait  contenter 
comme  lui.  Lors  de  la  fondation  des  universités  romandes  de 
Lausanne  et  de  Fribourg,  certain  ecclésiastique  des  environs 
de  Sion  s'appliquait  î\  répandre  que  cette  dernière  ville  n'avait 
rien  à  envier  aux  précédentes  et  <{ue,  hormis  la  médecine,  l'on 
y  enseignait  toutes  les  sciences,  (^n  se  demande  où  en  serait 
arrivée  la  société  valaisannc  si  une  telle  immobilité  intellec- 
tuelle avait  pu  se  perpétuer.  De  18i8<\  18^7.').  cette  interruption 
<le  tout  essor  national  marcjuera  le  véritable  Age  d'or  des  intri- 
gues, elle  assurera  la  royauté  absolue  des  présidents  de  tribunaux 
et  préfets  dedixains,  que  nous  allons  voir  trôner  au  fond  de  leur 
vallée  en  cumulant  les  principales  fonctions  fédérales,  cantonales, 
communales,  judiciaires  ou  administratives  —  ce  qui  n'exclura 


LE    VALAISA.V   ET   SON    RÔLE    SOCIAL,  14.'5 

nullement  le  droit  de  plaider  et  même  d'opérer  le  change  et 
l'eseompte. 

Mais,  en  des  tem[)S  pareils  au  nôtre,  rien  ne  saurait  être  dé- 
finitif. Derrière  cette  génération  défiante  à  l'endroit  de  toute 
science  autre  que  le  rituel  et  la  jurisprudence,  il  n'allait  pas 
tarder  d'en  éclore  une  autre  déjà  moins  localisée  et  moins  pro- 
cédurière, car  le  nombre  des  juristes  devait  bien  finir  par  se 
réduire.  En  effet,  sans  prétendre  que  les  rangs  des  avocats  doi- 
vent se  décimer  à  l'infini  dans  ces  régions  dont  le  sol  est  mor- 
celé en  parcelles  assez  semblables  à  des  mouchoirs  de  poche, 
où  bAtiments,  droits  d'alpage,  mulets,  récoltes  d'arbres  fruitiers, 
tout,  jusqu'à  certaines  charges  de  fonctionnaires,  se  répartit  et  se 
maquignonne,  il  y  aurait  lieu  tout  au  moins  de  les  réduire  au 
tiers  de  leur  effectif  actuel. 

La  licence  valaisanne  fait  d'emblée  du  jeune  juriste  un  no- 
taire, dont  l'étude  intermittente  n'est  autre  qu'un  angle  de  la 
table  où  se  nourrit  sa  famille.  Vu  le  recrutement  illimité  de  ces 
officiers  publics  et  la  libéralité  mise  à  leur  décerner  le  brevet, 
ils  pouvaient  se  multiplier  à  l'infini.  Même  il  était  dans  la  tra- 
dition de  nombreuses  familles  de  se  faire  curiale  de  père  en  fils, 
en  sorte  que  l'on  en  a  compté  trois  générations  à  la  fois  dans  le 
même  ménage.  L'humble  peuple  ne  fait  aucune  distinction  entre 
le  notaire  et  l'avocat,  confondus  pour  lui  dans  ce  titre  de  curiale. 
De  fait  la  dilférence  est  insensible,  car.  au  bout  d'un  stage  de  pure 
forme,  tout  notaire  est  élevé  au  rang  d'avocat  sans  perdre  ses 
premières  attributions.  La  ville  de  Sion,  peuplée  aujourd'hui  de 
6.000  âmes,  renfermait,  il  y  a  peu  d'années,  une  soixantaine  de 
curiales.  Les  autres  petites  villes  en  comptent  de  dix  à  quinze  et 
les  communes  rurales  en  possèdent  leur  respectable  contingent. 
La  commune  de  Conthey,  bien  que  située  aux  portes  de  Sion,  en 
a  possédé  à  la  fois  plus  de  vingt.  Cette  proportion  invraisem- 
blable démontre  que  le  jeune  lettré  valaisan  était  loin  de  recher- 
cher ce  brevet  dans  un  but  spécialement  utilitaire,  et  que  sa 
préoccupation  consistait  plutôt  à  s'en  faire  un  appui  pour  se  his- 
ser de  quelques  nouveaux  degrés  sur  l'échelle  sociale  et  mettre 
sa  main  à  portée  des  mandats  représentatifs  ou  des  fonctions  of- 


144  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

ficielles.  Car  c'est  la  décentralisation  absolue,  combinée  avec 
une  race  qui  n'en  sait  pas  tirer  parti  pour  s'élever,  qui  a  eneren- 
dré  cette  plctliore  de  curiales  et,  par  un  sentiment  conscient  de 
ce  qu'il  y  a  de  vague  dans  leur  raison  d'être,  ces  curiales  s'ap- 
pliquent avec  un  ensemble  touchant  à  maintenir  ce  mécanisme 
deTautonomie  locale,  afin  de  s'en  répartir  les  rouaees  à  leur  gré. 

Jusque  vers  1880,  l'invasion  de  cette  carrière  juridique  n'a 
cessé  de  se  propager,  et  c'est  à  cette  époque  qu'avec  la  dépré- 
ciation du  titre  de  notaire  et  le  déclin  du  prestige  qui  s'y  atta- 
chait, le  vénérable  professeur  de  la  faculté  sédunoisc  de  droit 
vit  commencer  à  se  dégarnir  les  gradins  de  son  amphithéAtre. 
Il  n'en  poursuivit  pas  moins  sa  longue  carrière,  —  commencée 
en  1825  jusqu'en  18!),"),  —  dato  à  laquelle  il  fut  décidément 
temps  de  lui  donner  un  successeur,  (^ette  retraite  du  professeur 
nonagénaire  Cropt  coïncida  avec  l'agonie  de  linslitution.  L'é- 
colo  n'eut  bientôt  plus  que  trois  élèves.  Dans  un  autre  canton,  l'au- 
torité couqîotente  eût  assurément  conclu  de  là  que,  vu  l'unification 
rapide  du  droit  et  l'imminente  adoption  d'un  code  civil  fédéral 
(jui  allait  rendre  caduc  cet  institut  de  législation  cantonale,  mieux 
aurait  valu  épargner  à  l'institution  un  trépas  par  lente  consomp- 
tion. Mais  les  Valaisans  tiennent  trop  aux  titres  et  aux  hon- 
neurs pour  se  résigner  à  en  supprimer.  Kn  cette  occasion,  ils 
tentèrent  de  redresser  le  mannequin.  Comme  il  était  permis  de 
s'y  attendre,  il  leur  glissa  des  mains,  et  le  nouveau  professeur, 
appelé  de  bien  loin  pour  opérer  ce  redressement,  se  trouva  un 
beau  jour  sans  ouvrage,  et  sans  élève.  C'est  eu  décembre  1900,  au 
seuil  du  siècle  achevé,  que  la  vénérable  faculté  valaisanne  de 
droit  s'est  ainsi  évanouie  dans  le  néant. 

Du  reste,  en  181M),  le  Craïul  Conseil  avait  adopté  une  loi  fixant 
à  V8  le  nombre  des  charges  de  notaires  pour  l'ensemble  du 
canton.  Toutefois,  pour  le  moment,  les  choses  sont  à  peu  près 
en  l'état;  pour  se  rendre  compte  de  toute  la  portée  de  cette  loi, 
il  faudra  attendre  l'extinction  des  membres  surnuméraires  de  la 
profession. 


LK    VALAISAN    ET    SON    HÙLE   SOCIAL.  145 


II.    —    TICCIIMCIF.XS,    SAVANTS,    ARTISTES. 

Par  1  oli'et  d'un  courant  contraire,  les  autres  carrières  libé- 
rales, notamment  les  carrières  cVordre  techni(jue,  étaient  gé- 
néralement délaissées.  Il  convient  d'en  rechercher  la  première 
cause  dans  les  difficultés  matérielles  à  surmonter.  Pour  prendre 
essor,  elles  durent  attendre  le  patient  resserrement  du  lien  fédé- 
ral. Nous  venons  de  voir  que  les  rares  médecins  valaisans  du 
commencement  et  du  milieu  du  siècle  sortaient  principalement 
des  facultés  de  Paris  et  de  Montpellier,  mais  une  fois  le  pays  ad- 
mis dans  le  concert  des  22  cantons,  on  vit  fléchir  petit  à  petit 
l'état  de  divorce  proclamé  en  IGOG  entre  la  jeunesse  et  les  uni- 
versités réformées  de  la  Suisse.  En  sorte  qu'à  l'heure  présente, 
pour  être  un  peu  tard  venus  dans  ce  nid  de  neiges,  d'empiriques 
et  de  rebouteux,  les  médecins  sont  en  voie  de  se  multiplier.  Si 
cela  continue,  peut-être  le  corps  médical  valaisan  comptera-t-il 
bientôt  plus  de  sujets  que  ceux  des  cantons  voisins.  Mais  en 
somme  le  praticien  valaisan  en  est  souvent  réduit  à  se  croiser 
les  bras,  car  le  montagnard  n'est  guère  douillet,  et  si,  en  dernier 
lieu,  il  se  dispose  à  faire  appeler  «  Monsieur  le  Docteur  »,  c'est 
par  pur  semblant,  comme  si  la  présence  d'un  homme  en  redin- 
gote était  indispensable  à  la  fermeture  correcte  de  son  cercueil. 

De  toutes  les  carrières  techniques,  il  en  était  du  moins  une  qui, 
dans  cette  société  autochtone,  répartie  sur  la  plus  accidentée  des 
régions  alpestres,  aurait  dû  être  encouragée  et  préférée  :  celle 
d'ingénieur.  Or,  c'est  par  ce  côté-là  précisément  que  le  Valais 
s'est  montré  d'une  pauvreté  stupéfiante;  à  l'heure  actuelle,  la 
plupart  des  travaux  collectifs  et  d'entreprise  publique  se  font 
encore  sans  direction  compétente. 

Néanmoins  la  qualité  parait  vouloir  compenser  cette  pénurie  : 
parmi  les  rares  ingénieurs  que  le  Valais  a  produits,  il  s'en  est 
trouvé  plusieurs  dont  la  réputation  a  franchi  les  limites  du  pays  : 
le  nom  d'Ignace  Venetz  est  demeuré  attaché  à  la  science  du 
mouvement  des  glaciers,  celui  d'Ernest  Stockalper,  l'un  des  di- 


liO  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

recteurs  des  travaux  de  percement  du  Saint-Gothard,  appartient 
à  riiistoire  de  nombreuses  entreprises  de  premier  ordre. 
L'œuvre  du  tunnel  du  Simplon  compte  aussi  dans  ses  conseils  de 
direction  un  jeune  Valaisan  :  Joseph  Traveletti.  A  cette  poignée 
d'ingénieurs  originaires  du  Valais  et  presque  tous  célèbres  ou  en 
voie  de  le  devenir,  il  convient  d'ajouter  le  nom  dOtto  Ossent.  qui 
dut  sexpatrier  en  un  temps  où  le  Valais  n'usait  pas  de  techni- 
ciens et  qui  devait  être  l'une  des  premières  victimes  euro- 
péennes de  l'insurrection  chinoise  des  Boxers. 

Par  cette  simple  énumération,  l'on  a  le  droit  de  conclure  que 
l'homme  né  dans  ce  pays  de  structure  étrange  est  tout  prédis- 
posé aux  professions  de  cet  ordre  et  qu'il  suffirait  de  l'y  enga- 
ger pour  qu'il  s'y  distinguât.  Mais,  dans  ce  domaine  encore,  la 
prétention  affichée  par  les  autorités  de  Vouloir  instruire  toute 
la  jeunesse  sur  place  a  fait  au  Valais  un  mal  incalculable. 

Toutefois,  ce  mal  qu'on  aurait  quelque  peine  à  réparer  entière- 
ment, l'initiative  particulière  s'applique  enlin  à  l'enrayer.  Mainte 
l'aniille  de  cette  petite  aristocratie  qui,  il  y  a  .seulement  vingt  ans, 
eût  d'emblée  opté  pour  la  misère  par  mépris  du  travail,  se  décide 
enfin  A  orienter  ses  fils  vers  la  science  de  l'art. 

Du  commencement  d'éveil  constaté  chez  ce  petit  peuple  naguère 
ouvert  directement  à  l'inlluence  de  l'esprit  latin,  se  dégage  une 
constatation  que  nous  ne  saurions  négliger.  Après  s'être  repli»' 
durant  quelques  lustres  sur  lui-môme  avec  les  débris  d'idées  im- 
portées par  ses  grands-pères,  le  Valaisan  <raujourd'iiui  rouvre 
les  yeux,  mais  pour  les  tourner  vei-s  un  centre  d'attraction  dont  il 
.s'était  longtemps  défié  :  vers  la  Suisse. 

C'est  la  Suisse,  en  effet,  qui  intoUectuellement  semble  appelée;» 
rayonner  désormais  sur  lui.  (hi  le  remanpie  en  sentant  se  «léve- 
h)pper  chez  les  jeunes  générations  cet  amour  de  l'utile,  ce  tléta- 
chenient  duluve,  cette  préocciqiation  d'  <«  être  sérieux  »,  qui  sont 
à  la  fois  la  manjue  de  fabricpie  du  vieux  Suisse  et  le  fond  des  so- 
ciétés nouvellement  parvenues;»  un  bien-éire  inattendu.  Ce  sont 
lt\  des  ([u;»lités  dont  certains  peuples  confédérés  ont  porté  l'appli- 
calion  un  peu  loin,  jusqu'aux  limites  extrêmes  de  ce  (pr«)n  peut 
appeler  un  défaut,  mais  il  est  permis  de  prédire  qu'elles  ne  seront 


LE    VALAISA.N    ET    SON    RÔLE    SOCIAL.  liT 

pas  tout  à  fait  dangereuses  à  cette  société  valaisaune,  où  il  entrera 
toujours  assez  d'esprit  et  de  sens  latin  pour  les  tempérer. 

Le  mouvement  littéraire,  si  profondément  dessiné  dans  les  villes 
romandes  de  Genève,  de  Lausanne  et  de.Xeucliàtel,  ne  s'est  guère 
manifesté  dans  le  Valais  ;  de  nouveau  nous  y  rencontrons  l'être 
formé  de  toutes  pièces  sur  son  sol,  à  qui  font  principalement  défaut 
les  points  de  comparaison.  Au  reste,  rien  ne  saurait  froisser  l'esprit 
populaire  comme  la  peinture  de  quelques-uns  de  ses  travers  et 
même  de  cette  noble  ou  naïve  simplicité  qui  lui  donne  tant  de 
charmes.  Toute  de  forme  et  rigoureusement  scliolastique,  la  cul- 
ture donnée  à  cet  être  déjà  autonomiste  à  outrance  lui  permet  tout 
juste  d'apprécierl'œuvre  de  surface,jamais  d'en  aborder  l'analyse. 
Et,  pourtant,  la  langue  française  est  parlée,  en  général,  avec  plus 
de  pureté  dans  le  Valais  que  dans  les  parties  rurales  des  cantons 
voisins  ;  même  il  est  assez  fréquent  d'y  découvrir  des  lettrés  mal 
révélés  auxquels  il  ne  manquerait  assurément  que  des  exem- 
ples, de  l'élan,  de  l'activité  ou  de  l'esprit  de  suite  pour  atteindre  à 
la  notoriété,  voire  à  la  célébrité  artistique  ou  littéraire.  Au  reste, 
seraient-ils  parfois  disposés  à  suivre  dès  la  jeunesse  cette  pente  nor- 
male que  de  force  on  les  en  détournerait,  car,  nous  l'avons  ob- 
servé, l'unique  célébrité  de  bon  aloi  est  celle' de  la  basoche  ou  des 
charges  électives.  Elle  a  beau  n'être  qu'éphémère,  on  a  soin  de  la 
perpétuer  en  se  la  passant  d'une  génération  à  l'autre,  de  telle  sorte 
qu'unparfaitbenèt  est,  parhérédité,  susceptible  de  devenirillustre. 
On  met  sa  gloire  personnelle  au  service  de  celle  de  la  famille. 
Cette  convoitise  des  hommes  arrive  bon  gré  mal  gré  à  niveler  tous 
les  talents  personnels.  J'ai  connu  naguère  le  fils  d'un  ancien 
membre  du  gouvernement  cantonal,  qui  montrait  d'admirables 
dispositions  pour  la  peinture.  Quoique  riche  et  parfaitement  placé 
pour  lui  ouvrir  la  voie  où  l'attiraient  ses  goûts,  son  père  le 
contraignit  à  devenir  humble  notaire  dans  un  village  de  sept  à 
huit  cents  âmes  où  l'on  comptait  déjà  quatre  ou  cinq  de  ces  offi- 
ciers publics.  L'on  pourrait  citer  cent  exemples  du  même  genre. 


148  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

III.    LKS    INSTITl  TEIRS. 

Onle  voit,  il  y  a  en  maint  endroit,  pour  prendre  une  comparai- 
son classique,  plusdeTarquinsquc  de  pavots.  Comme  consé(|uence 
de  la  considération  excessive  vouée  au  juriste,  personnage  primi- 
tivement extrait  de  la  classe  aisée,  notons  l'ilotisme  dans  lequel  a 
été  relégué  un  élément  intellectuel  à  coup  sûr  aussi  digne  de  res- 
pect que  l'autre  :  le  personnel  enseignant,  leciuel  n'a  pas  cessé 
d'expier  le  tort  d'être  d'extraction  plébéienne.  Quel  que  soit  en 
effet  son  degré  de  culture,  cet  utile  fonctionnaire  ne  saurait  pré- 
tendre à  voir  s'améliorer  sa  condition  matérielle.  Les  pouvoirs  ci- 
vils se  chargeront  de  perpétuer  le  statu  quo,  de  concert  avec  un 
clergé  resté  tout-puissant  dans  le  domaine  scolaire.  Sans  doute,  il 
ne  convient  pas  de  se  dissimuler  que  la  dissémination  des  groupes 
d'habitations  est  un  obstacle  sérieux  ;Y  la  multiplicité  des  bonnes 
écoles,  ni  que  la  nécessité  de  doter  le  moindre  hameau  d'une  chissc 
si  petite  soit-elle,  ne  peut  permettre  de  leur  octroycrà  chacun  des 
maîtres  admirablement  instruits  et  bien  payés.  De  gré  ou  de  force 
les  pouvoirs  civils  compétents  se  sont  évidemment  émus  à  plus 
d'une  reprise  do  la  position  faite  au  corps  enseignant,  sans  cesse 
obligé  de  faire  de  nouvelles  recrues  par  en  l)as  pour  combler  les 
vides  créés  par  en  haut,  où,  sitôt  formés,  les  maltresse  voient 
contraints  de   déserter  la  carrière.   Mais   l'Ktat,  plutôt  timoré, 
n'ose  se  retrousser  les  manches  par  crainte  d'aborder  une  tAchc 
trop  vaste.  Car  l'obstacle  aux  progrès  ([ui  pourraient  être  entre- 
pris par  l'Ktat  se   trouve  une  fois  de  |)lus  dans  la  routine  dans 
les  intrigues  de  clans,  et  l'eiracement  du  pauvre  pédagogue  vient 
surtout  de  ce  (]ue  son  engagement  relève  d'autorités  comuiunales 
incompétentes  pour  juger  de  ses  lumières  ot  de  sescjualités.  Sou- 
vent, comme  c'est  le  conseiller  d'une  simple  section  de  communi» 
(jui  l'engage,  le  brave  mai  Ire  d'école  est  livré  aux  caprices  de  ce 
petit  hobereau  illettré.  Dans  ces  cas-là.  l'impôt  scolaire  ne  relève 
même  pas  de  l'ensemblo  de  la  commune:  c'est  en  simple  assem- 
blée des  chefs  de  famille  du  (juartier  que  s'établit  un  budget  par- 
ticulier, basésui"  la  partairértMitedclinstitutour  et  de  l'institutrice. 


LE    VALAISAN    ET    SO.V    RÔLE    SOCIAL.  140 

In  receveur  «f/  hoc  est  chargé  de  collecter  la  part  imposable  de 
cha([ue  ménage. 

Pour  de  telles  raisons  et  pour  bien  d'aiitres,  il  advint  que, 
vers  le  commencement  de  lanuée  189G.  le  pays  fut  menacé  d'une 
grève  d'instituteurs  primaires,  l'ne  pétition  adressée  au  Grand 
Conseil  le  1*""  mars  demanda  la  fixation  d'un  minimum  de  trai- 
tement. Cette  sortie  anodine  fît  Teflet  d'un  coup  de  bAton  dans 
une  fourmilière.  Quelques  ecclésiastiques  de  l'inspectorat  et 
de  renseignement  moyen  firent  opposition  à  ce  projet.  A  la 
suite  de  plusieurs  voyages  entre  le  cabinet  du  Conseil  d'État 
et  la  salle  de  l'Assemblée,  la  cote  minima  de  traitement  se  trouva 
fixée  à  05  francs  par  mois. 

Le  palliatif  servit  néanmoins  de  prétexte  à  une  détente  et. 
pour  une  ou  deux  années,  désarma  les  réclamants  sans  satis- 
faire personne. 

Ces  05  francs,  l'instituteur  ne  les  perçoit  que  durant  une 
campagne  scolaire  dont  le  cours  varie  de  six  à  sept  mois.  En 
sorte  que  chacun  se  demandera  ce  qu'il  peut  faire  le  reste 
du  temps.  Il  retourne  dans  sa  famille,  et  c'est  là-dessus  que 
l'on  compte  pour  le  payer  si  peu.  Car,  en  restant  chez  soi, 
l'on  est  logé  et  nourri  coûte  que  coûte.  Si,  par  extraordinaire, 
on  n'a  pas  de  famille  et  d'exploitation  rurale,  on  va  faire  des 
saisons  dans  les  hôtels  comme  portier,  valet  de  chambre, 
laveur  de  vaisselle,  métiers  d'ordre  subalterne  auxquels  on  finit 
par  se  vouer  définitivement,  preuve  qu'ils  sont  encore  préférables 
à  la  carrière  présumée  intellectuelle  que  l'on  avait  primitive- 
ment embrassée. 

Tout  le  corps  enseignant  du  Valais  se  recrute  dans  la  mon- 
tagne, principalement  dans  l'Entremont,  à  Salvan  ou  dans  d'au- 
tres vallées  où  les  six  mois  d'enseignement  correspondent  à  une 
période  de  chômage  à  peu  près  complet.  Et  dame!  ces  05  francs 
par  mois,  c'est  une  somme  toute  trouvée,  a-t-on  coutume  de  dire. 
Il  est  évident  que  votre  famille  ne  pàtit  pas  fréquemment  de 
l'absence  de  vos  bras,  puisque,  dès  la  fin  d'avril,  vous  rentrez  et 
redevenez  paysan  jusqu'à  la  Toussaint.  Car  il  est  de  mise  cjue 
vous  possédiez  du  bétail  comme  tout  autre,  que  vous  disposiez 

T.    ÏXSII.  11 


150  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

des  prés,  des  cliamps,  et,  cela  allant  de  soi,  on  en    déduit  que 
c'est  un  joli  gain  que  400  francs  par  hiver. 

Du  besoin,  de  l'utilité,  de  l'opportunité  qu'il  y  aurait  pour  cet 
homme  à  développer,  à  compléter,  à  tenir  à  jour  l'accjuit  de 
ses  connaissances,  il  n'en  est  pas  autrement  question.  Nous  avons 
relevé  déjà  que  le  Valaisan  lettré  dissèque  les  eifets  sans  remon- 
ter aux  causes;  or,  pour  l'instituteur  comme  pour  le  légiste, 
l'ellet  consiste  en  l'obtention  du  brevet  ou  du  dii)l(tmc.  (lelui-ci 
obtenu,  l'on  se  fige  et  l'on  s'enroule  avec  philosophie  dans  sa 
coque  de  chrysalide. 

Les  mend3res  du  corps  enseignant  moyen  et  secondaire  — 
il  nous  en  coûte  [l)  d'ajouter  :  «  supérieur  »  —  sont  exclusive- 
ment congréganistes.  Ed  raison  môme  de  leur  caractère  reli- 
gieux, ils  disposent  d'une  considération  publique  qui  les  sauve 
de  reffacement  réservé  au  pédagogue  lai(jue.  Leur  enseigne- 
ment se  mélange  à  celui  du  culte  et  s'y  subordonne.  Aussi 
aurons-nous  occasion  d'y  revenir  en  [)arlant  du  clergé  et  de 
la  vie  religieuse  du  peuple   valaisan. 


IV.   —   i.i;  r.i.i.iuiK. 

La  religion  catholi(|uc  romaine  est  reconnue  religion  d'État. 
KUe  est  professée  par  tous  les  ressortissants  du  pays  et.  sur  une 
population  de  115.000  Ames,  le  nombre  des  prolestants  atteint 
tout  au  plus  le  millier  (2).  Toutefois,  cette  reconnaissance  d'um- 
religion  d'Ktat  n'impli(iue  aucune  sorte  de  contrôle  de  Tautorilé 
civile  sur  lautorilé  ('cclésiasti(jue.  Le  gouvernement  no  salarie 
pas  lui-même  les  curés  et  desservants,  à  peu  près  tous  i»ourvus 
de  «  )»énéli(es  ».  il  n  est  [)eut-ètre  aucun  pays  oii  l'action  du 
clergé  soit  demeurée  aussi  libre.  L'évccjuc  de  Sion  (jui,  juscju'A 
la   dévolution,  s'intitulait  comte  et    j)rél"et  du  Valais,  conserve 

(1)  L'aiileur  exprime  son  opinion  pcrsonnello.  N.  1>.  L.  U. 

('!    Il  osl  hii-n  cnlcnilii  <|iii'   nous  nous    m  li'iions  au\  .sliili-;li<iuos  (itlicirllcs  cl  que 
nous  n'u\on^  pas  à  faire  le  dccuiiiplc  des  imlillVronlb  cl  dos  non  pra(i(|iiaiil.s. 


LE    VALAISAN    ET   SON    RÙLE    SOCIAL.  151 

le  titi'e  de  prince  du  Saint-Empire.  Autrefois  puissant,  il  par- 
tageait avec  les  sept  dixains  orientaux  le  gouvernemcut  du  pays. 
Durant  les  xv^  xvi^  et  wii  siècles,  il  eut  à  lutter  contre  ces 
sept  petites  démocraties  sans  cesse  préoccupées  de  resteindre 
son  pouvoir  temporel,  en  dénonçant  comme  fausse  la  Caroline^ 
—  une  sorte  de  charte  dont  lévèché  se  prévalait  pour  établir 
qu'il  tenait  directement  sa  domination  temporelle  de  l'empereur 
Charlemaene. 

Cette  charte  ayant  été  reconnue  apocryphe,  l'évêque  y  dut 
renoncer.  Les  successeurs  n'en  conservèrent  pas  moins,  jusque 
vers  18V0,  une  part  des  privilèges  attachés  à  leur  titre. 

En  raison  même  de  ce  cumul  de  la  puissance  ecclésiastique  et 
civile,  le  Valais  s'est  conservé,  tout  en  se  démocratisant,  le  droit 
de  choisir  lui-même  son  prince-évêque.  Cet  usage,  qui  sub- 
siste encore  malgré  l'abolition  de  la  principauté,  mérite  de  nous 
arrêter  un  instant. 

C'est  à  l'assemblée  souveraine  des  représentants  ^Grand  Con- 
seil^ qu'appartient  la  prérogative  de  désigner  le  nouvel  évêque 
parmi  quatre  candidats  que  lui  présente  le  chapitre  de  la  ca- 
thédrale. Jaloux  de  réserver  ses  droits,  le  Saint-Siège  a  pris 
coutume  d'annuler  pour  la  forme  cette  opération  profane,  mais 
en  ayant  grand  soin  de  la  confirmer.  Jusqu'à  ce  jour  tout  au 
moins,  l'indication  qui  lui  a  été  fournie  par  les  députés  du 
pays  a  été  suivie  et  très  politiquement  respectée. 

Les  séances  de  l'assemblée  cantonale,  consacrées  à  celte  élec- 
tion d'un  évêque.  présentent  un  rare  intérêt  et  nous  donnent 
même  une  nouvelle  mesure  du  tempérament  tout  autonomiste 
du  peuple  valaisan.  Sous  l'ancien  régime,  les  sept  dixains  orien- 
taux se  partageaient  avec  Tévêque  la  direction  du  pays,  dont 
toute  la  partie  occidentale,  de  Sion  au  lac  Léman  (Bas-Valais), 
était  administrée  comme  une  région  conquise.  Seuls  repré- 
sentés alors  dans  l'assemblée,  les  sept  dixains  choisissaient 
évidemment  l'évêque  dans  le  sein  de  leurs  plus  puissantes  fa- 
milles. 

Dans  le  but  ou  sous  le  prétexte  d'assurer  l'égalité  politique 
entre  les  deux  parties  du  pays,  le   Directoire  français  résolut, 


132  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Cil  1708,  de  sul)jiig'uer  le  Valais  avec  le  reste  de  la  Suisse  [i).  En 
1799,  cette  tentative  était  réalisée  et  Tindépendance  du  Bas- Va- 
lais reconnue.  Mais  si  leur  suprématie  politique  avait  pu  être 
abolie,  il  restait  aux  Haut-Valaisans  cette  prépondérance  natu- 
relle aux  hommes  formés  à  Tusage  du  pouvoir.  C'est  grAce  à 
elle  que,  jusqu'en  1875,  ils  continuèrent  de  maintenir  leurs  res- 
sortissants sur  le  siège  épiscopal.  Cependant  le  Bas- Valais,  plus 
ouvert  au  mouvement  du  siècle,  plus  fertile  et  plus  riche,  avait 
doublé  son  chiffre  de  population  et  accru  proportionnelle- 
ment le  nombre  de  ses  députés.  En  1875,  la  partie  romande  de 
l'assemblée  votait  comme  un  seul  homme  pour  le  seul  candidat 
bas-valaisan,  lequel  fut  proclamé  évoque  de  Sion  au  milieu  des 
récriminations  les  plus  acerJjes  des  représentants  orientaux.  Une 
nouvelle  nomination  s'est  faite  en  1895  dans  des  conditions  ab- 
solument identiques. 

Quelques  jours  après  ce  dernier  scrutin,  un  mécontent  étant 
venu  à  blAmer  un  des  députés  lil)i'es  penseurs  du  Bas-Valais  do 
cette  préférence  aveuglément  donnée  ;iu  chanoine  le  plus  mi- 
litant et  le  plus  rigoriste  du  canton,  reçut  de  l'homme  politique 
cette  concluante  réponse  : 

«  Il  y  a  assez  longtemps,  maintenant,  que  le  Haut-Valais  s'en- 
richit des  héritages  des  évoques,  trouvez-vous  qu'il  soit  trop  tôt 
que  nous  en  ayons  notre  part  1  » 

On  s'arracherail  donc  la  mâchoire  plutôt  cpie  de  laisser  une 
dent  à  l'ennemi  historique!  Ce  député-lt\  avait  le  sens  inné  de 
l'autonomie  locale  et  sa  réponse  révèle  le  véritable  homme  de 
clan. 

Puisque  nous  voici  sur  ce  sujet  du  séculaire  antagonisme  entre 
les  deux  extrémités  du  pays,  notons  (jiie  nous  la  voyons  déjà  se 
dessiner  à  l'aube  du  régime  féodal,  dans  la  rivalité  dinlluence 
déclaré*^  entre  cet  évèché  et  le  monastère  de  Saint-.Maurice  d'.V- 
gaune.  Cet  établissement  religieux  s'étant  dès  lors  appuyé  sur 
les  projets  des  Bourguignons  et  des  comtes  de  Savoie,  et  l'épis- 
copat  sur  ceux  des  seigneurs  et  plus  tard  des  patriotes  all'ran- 

(l)  Lo  Ronéral  Lorjjes  a  rapporlr  on  rrancc  16."i.0oo  livres  du  |>illa,n<'  <li'  Sion.  - 
Mallel  (In  Pan.    -  }fciTuic  hrilamiifiur.  fcvrior  ITHO. 


LE    VALAISAN    ET    >0N    HnLE    SOCIAL.  l.j.'J 

cliisdu  Ilaut-Valais,  il  se  trouve  que  la  doniiuation  ecclésiastique 
est  jusqu'ici  demeurée  partagée  très  nettement.  Il  en  résulte 
que  la  plu}3art  des  cures  et  bénéfices  importants  du  Bas- Valais 
.sont  pourvus  de  desservants  par  cette  abbaye  et  par  son  frère 
cadet,  le  couvent  du  (irand-Saint-Bernard,  tandis  que  les  pa- 
roisses du  Haut-Valais  le  sont  par  le  clergé  séculier. 

Un  tel  état  des  choses  tend  au  maintien  d'un  esprit  public 
très  différent.  Bien  que  soumis  au  droit  juridictionnel  de  l'é- 
vêque,  les  prêtres  de  Saint-Maurice  et  du  Saint-Bernard  entre- 
tiennent parmi  ces  populations —  dans  lesquelles  du  reste  ils  se 
recrutent  exclusivement  —  des  tendances  pour  ainsi  dire  mona- 
cales. Ils  soutiennent  leur  congrégation,  qui  les  soutient.  D'autre 
part,  l'hostilité  qui  s'attache  en  beaucoup  d'endroits  aux  con- 
grégations religieuses  se  dessine  sourdement,  dans  le  Valais,  à 
l'égard  de  celles-ci,  et  des  voix  s'élèvent  pour  reprocher  aux 
représentants  du  clergé  régulier  de  songer  plutôt  à  la  prospé- 
rité de  la  communauté  dont  ils  font  partie  qu'à  celle  de 
leurs  ouailles.  Tel  homme  qui,  prêtre  séculier,  donnerait  tout 
aux  pauvres,  ne  saurait  le  faire  étant  prêtre  régulier.  On 
conçoit  dès  lors  que,  dans  le  Haut-Valais,  le  clergé,  entière- 
ment séculier,  reste  populaire,  tandis  que,  dans  Bas-Valais,  des 
signes  d'opposition  se  manifestent.  Le  prêtre  séculier  s'associe 
plus  volontiers  aux  joies  privées  et  aux  réjouissances  publiques 
de  ses  paroissiens:  aussi,  dans  le  Haut-Valais,  les  affaires  civiles 
et  religieuses  se  pénètrent-elles  profondément.  Les  luttes  élec- 
torales mettent  en  cause  des  personnes  plutôt  que  des  principes; 
nul  candidat  n'étant  plus  hostile  à  sa  cause,  le  clergé  préfère  ne 
pas  montrer  ses  préférences.  Il  n'en  est  pas  de  même  dans  le 
Bas-Valais  où,  comme  en  France,  la  lutte  existe  entre  le  «  cléri- 
calisme »  et  r  '<  anticléricalisme  ».  Cet  état  de  choses  se  rat- 
tache d'ailleurs  à  des  faits  historiques.  Le  séminaire  de  Sion, 
patronné  par  le  prince-évêque,  s'est  dès  longtemps  confondu 
avec  l'idée  de  «  patrie  »,  alors  que  tout  le  temps  les  couvents  de 
Saint-Maurice  et  du  Saint-Bernard  se  sont  montrés  partisans 
résolus  de  la  domination  des  ducs  de  Savoie. 

Moins  lié  et  moins  identifié  aux  populations,  ce  clergé  régu- 


lo4  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

lier  est  aussi  plus  sévère  pour  les  fêtes  et  les  usages  populaires, 
par  exemple  pour  les  amusements  du  carnaval.  Il  prend  part  à  la 
polémique  des  livres  et  des  journaux.  Eu  outre,  avec  leur  per- 
sonnel domestique  et  rural,  les  couvents  dis[)osent  d'un  levier 
considérable  pour  les  luttes  électorales,  ce  qui  mécontente  le 
camp  adverse. 

La  distinction  entre  le  ressort  du  spirituel  et  celui  du  tem- 
porel, difficile  en  bien  des  pays,  a  contre  elle,  dans  le  Valais, 
des  traditions  historiques.  Au  moyen  âge,  l'évêque  de  Sion  était 
comte  et  préfet  du  pays,  comme  celui  de  Genève  eu  Suisse  et 
celui  de  Meodc  en  France.  Kt  les  observations  déjà  faites  à  ce 
sujet  sur  les  populations  et  le  petit  clergé  du  Gévaudan  et  des 
Causses  s'ap[)liquent  parfaitement  à  ce  canton  : 

(V  C'est  dans  le  clergé,  dit  M.  Demolins,  qu'entrent  la  plupart  des 
individualités  qui  tendent  à  s'élever  au-dessus  de  la  médiocrité 
commune.  Par  voiedeconsé(iuence,  les  questions  religieuses  pren- 
nent l'importance  que  i)rennent  ailleurs  les  «piestions  politiques. 
Elles  deviennent  même,  en  réalité,  des  questions  politiques, 
lorsque  le  clergé,  grâce  à  cette  puissance  sociale,  arrive  à  détenir 
la  puissance  gouvernementale.  C'est  précisément  ce  qui  s'est  pro- 
duit fatalement  au  moyen  Age,  parce  <|u'il  n'y  avait  pas  alors 
d'autre  classe  supérieure  que  le  clergé.  » 

Et  le  même  auteur  conclut  : 

«  De  pareilles  constatations,  qu'il  serait  facile  de  multiplier, 
prouvent  que,  si  le  clergé  peut  désirer  parfois  la  domination  po- 
lilicpie,  l'intérêt  de  la  religion  est,  normalement,  (juil  ne  l'exerce 
pas.  » 

Cette  conclusion  est  la  uAtre.  Dans  le  Haut- Valais,  où  le  prêtre 
séculier  et  populaire  nv  re.rerce  pas  —  peut-être  bien  un  peu 
parce  qu'il  n'y  rencontre  aucune  occasion  de  le  faire  —  le  paysan 
déclare  volontiers  (jiir  le  curr  est  rnaîtrc  à  i'cgiisc,  pas 
«le hors  (1). 

((  Le  jour  où  une  réaction  sj?  produisit  contre  ce  pouvoir  ec- 

(1)  V.  TiBsot,  Suisse  inconnue.  —  El  ccpcndanl,  au  xvi'  siècle,  les  llaiits-Valiti- 
sans  frappèrent  d 'ostracisme  le  i>lus  ci'lt'bre  des  évèques  de  Sion,  lo  rcmiiani  cardinal 
ScliintT. 


I.n    VALAISAV    ET    «ON    HÙI.R    SOCIAL.  155 

clésiasti(jue.  l'opposilion  devait  prendre  la  forme  relig-ieuse  », 
dit  encore  l'autour  des  Français  d'afiJotm/'/uii  du  montaunard 
caussenard.  Dans  le  Pas-Valais  comme  dans  les  (Icvenncs.  la  Ré- 
forme avait  fait  d'immenses  et  rapides  progrès:  mais  elle  fut 
ultérieurement  extirpée  par  le  gouvernement  épiscopal.  Toute- 
fois, et  tout  près  de  nous,  il  s'est  produit  des  cas  de  dissidence 
qui.  pour  être  isolés,  ne  nous  montrent  que  mieux  combien  les 
montagnards  ont  de  peine  à  se  dispenser  de  tout  patronage  spi- 
rituel. 

Vers  1880.  les  habitants  d'une  modeste  commune  ayant  eu  des 
ditl'érends  avec  leur  curé  que  l'autorité  religieuse,  dans  l'espoir 
d'une  réconciliation  bénévole  de  la  part  du  peuple,  ne  s'était  pas 
pressée  de  remplacer,  s'ingénièrent  à  faire  eux-mêmes  le  service 
du  culte.  Cela  dura  plusieurs  semaines,  au  bout  desquelles  les 
réfractaires .  qui  éprouvaient  quelque  peine  à  prendre  leur 
<(  messe  laïque  »  au  sérieux,  commencèrent  à  menacer,  si  cela 
continuait,  de  faire  appeler  un  ministre  protestant. 

Plus  près  de  nous,  un  fermier  ayant  cru  avoir  à  se  plaindre  de 
son  propriétaire  l'intendance  d'une  maison  religieuse),  se  fit 
protestant  avec  toute  sa  parenté. 

Le  Valaisan  —  toujours  parce  que  le  pouvoir  s'entend  à  mer- 
veille avec  le  clergé  sans  jamais  le  contredire  —  chôme  fête  sur 
fête.  Outre  les  patrons  de  chaque  paroisse,  il  n'est  pas  de  petit 
hameau  qui  n'ait  sa  chapelle,  son  saint  et,  par  conséquent,  son 
patron  local. 

Dans  les  plus  importantes  fêtes  patronales  de  paroisse ,  de 
même  qu'à  la  Fête-Dieu,  ont  lieu  de  longues  et  imposantes  pro- 
cessions auxquelles  doit  prendre  part  la  milice  locale.  Chacun 
sait  qu'en  Suisse  tout  homme  jugé  apte  au  service  suit  dès  l'âge 
de  vingt  ans  des  cours  militaires  temporaires  d'une  durée  va- 
riable. A  la  fin  du  premier  de  ses  cours  (École  de  recrues),  d'une 
durée  de  50  à  60  jours,  il  rentre  au  foyer  paternel  avec  armes  et 
habillement.  Dès  ce  moment  il  est  «  soldat  ».  Et  comme  les  can- 
tons, voire  les  communes  ont.  depuis  leur  ancienne  souveraineté, 
conservé  quelques  canons,  ces  jours  de  fête  semblent  créés  pour 
s'en  servir.    A  Sion .  où  se  trouvent  encore  l'arsenal  du  canton 


lo6  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

et  le  quartier  de  la  gendarmerie  cantonale  —  également  appelée 
îi  y  prendre  part  —  la  procession  de  la  Fête-Dieu  parcourant  les 
rues  enguirlandées,  jonchées  de  fleurs  et  de  verdure,  est  d'un 
aspect  saisissant. 

Cependant,  à  côté  de  ces  pompeuses  cérémonies,  le  culte  pu- 
blic comporte  bien  d'autres  somptuosités  ou  coutumes  capables 
de  témoigner  combien  les  pouvoirs  ecclésiastique  et  politique 
sont  parfois  confondus  dans  l'esprit  populaire. 

Durant  le  séjour  des  troupeaux  sur  les  pâturages  supérieurs  de 
la  vallée  d'Anniviers,  le  curé  de  Vissoye,  chef-lieu  de  cette  vallée, 
doit,  durant  tout  Tété,  se  transporter  d'alpage  en  alpage  pour 
dire  la  messe  et  donner  les  sacrements  aux  bergers  (1).  Pour 
l'en  récompenser,  les  pAtres  lui  destinent  le  produit  complet  du 
lait  obtenu  le  surlendemain  de  leur  arrivée  au  pAturage.  Cet 
usage  est  si  bien  invétéré  que  le  don  est  tenu  pour  une  part  ré- 
gulière et  légale  du  traitement  du  prêtre.  Avec  le  lait,  que  l'fma 
religieusement  pris  garde  d'écrémer,  on  fait  alors  un  fromage 
désigné  sous  le  nom  de  «  Prémice  »  qui  sera  solennellement 
remis  au  curé  le  quatrième  dimanche  du  mois  d'aoïU. 

Ce  jour-là  est  une  vraie  fêle  pour  toute  la  vallée.  De  grand  matin 
les  pAtres  apportent  leurs  «  prémices  »  au  ])resbytère,  où  il  va  sans 
dire  qu'ils  ont  coutume  de  déjeuner.  Le  juge  de  paix,  accom- 
pagné de  son  substitut  et  de  son  huissier,  examine  les  fromages, 
les  compte  et  les  pèse.  Puis  tout  le  monde  se  rend  à  la  messe  où 
se  trouve  déjA  ma.ssée  la  foule  des  fidèles.  Au  nombre  de  quinze, 
les  maitres-bergers,  portant  chacun  le  fromage  de  sa  montagne, 
entrent  alors  en  procession;  la  marche  est  ouverte  par  le  pAtre 
de  ral[)e  de  Torrent  (|ui  donne  le  plus  gros  fromage  (80  livres 
environ);  les  autres  suivent  selon  le  poids  du  cadeau,  et  le  cor- 
tège est  ordinairement  fermé  par  le  représentant  de  la  mon- 
tagne des  Ponelettes,  porteur  d'un  simple  p(>lit  cylindre  d'un 
poids  de  huit  A  dix  livres. 

Parvenus  au  chœur,  les  bergei*s  vieunent  s'agenouiller  de  front 
devant  le  maitre-autel.  Derrière  eux  se  tiennent  les  macistrats  et 

(1)  lM.S(I)t«r,  Les  Huns,  dan<  le  \iil  d  Aniiiviors. 


Li:    VALAISAN    ET    SON    RÔLE    SOCIAL.  157 

fonctionnaires  communauv  vêtus  de  noir.  Après  le  service  divin, 
le  retour  au  presbytère  s'cffecUie  dans  le  même  ordre.  Dans  le 
verger,  sous  un  vieux  noyer,  les  tables  sont  dressées  ;  les  parois- 
siens y  prennent  place.  Le  repas  est  prélevé,  pour  un  tiers  sur 
les  prémices  de  Tannée,  pour  un  tiers  sur  celles  de  l'année  pré- 
cédente et  pour  le  dernier  tiers  sur  celles  de  ravant-dernière 
année.  Trois  discours  sont  prononcés,  l'un  par  le  prêtre,  qui  re- 
mercie, un  autre  par  le  maître  berger  de  la  principale  montagne, 
un  troisième  par  le  juge  de  paix.  La  cérémonie  se  termine  par 
des  cantiques  et  des  chœurs  patriotiques  que  vient  animer  le  vin 
capiteux  des  coteaux  de  Sierrc. 

Tenant  ainsi  dans  ses  cadres  puissants  tous  les  éléments  so- 
ciaux et  politiques  de  cette  nationalité  pauvre  et  nécessaire- 
ment religieuse  par  sa  nature,  comme  les  autres  populations 
pastorales  et  à  demi  patriarcales,  le  clergé  se  garde  bien  de 
laisser  échapper  le  plus  puissant  des  leviers  sociaux,  celui  de 
l'instruction  et  de  l'éducation.  De  même  que  dans  les  massifs 
montagneux  de  la  France,  nous  nous  trouvons  en  présence 
d'une  classe  supérieure  plutôt  artificielle,  toute  préoccupée 
de  ses  propres  besoins  et,  par  le  fait  même,  incapable  de  pro- 
curer aux  populations  des  moyens  d'existence.  Quelquefois,  en 
France,  la  plus  modeste  subdivision  joue  du  moins  un  rôle  de 
rouage  dans  le  vaste  mécanisme  national,  dont  les  éléments 
intellectuels  ne  sont  pas  définitivement  dissociés  par  l'éloigne- 
ment  temporaire  ;  le  Valais,  lui,  est  une  entité  politique  absolue 
qu'une  demi-fusion  dans  la  famille  fédérale  n'a  guère  modifiée 
dans  ses  mœurs  intérieures.  Lors  des  déchirements  politiques 
du  Sofide/'bund,  la  plupart  des  grands  couvents  suisses  furent 
supprimés;  le  Valais  conserva  les  siens,  à  l'exception  de  celui 
que  les  Jésuites  avaient  fondé  à  Brigue. 

Aussi  peut-on  rappeler  ce  qui  a  été  dit  plus  haut  que.  du 
commencement  du  dix-septième  siècle  à  l'heure  présente,  tout 
le  Valais  intellectuel  s'est  replié  sur  lui-même.  En  interdisant  à 
ses  ressortissants  l'accès  des  universités  et  académies  voisines, 
l'évêque-prince  du  pays  avait  dû  s'ingénier  à  créer  au  dedans 


158  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

ce  qu'il  interdisait  ainsi  au  dehors.  Mais  les  hommes  remarqua- 
bles, même  originaires  du  Valais,  échai)paient  difficilement  à 
certains  soupçons.  Thomas  Platter  nous  dit  dans  ses  mémoires 
que  révoque  d'alors  lui  offrit  une  chaire  de  professeur  et  qu'il 
Taccepta,  mais  <ju"il  la  trouva  occupée  par  un  autre  lors  de 
son  arrivée.  L'autre,  désirant  se  l'aire  agréer,  avait  fait  passer 
le  Valaisan  l*latter  pour  un  partisan  de  la   Kéi'orme. 

La  dépression  du  niveau  intellectuel  fut  dès  lors  rapide  et  pro- 
fonde. «  Cest  t\  peine  si  la  profession  de  juriste  peut  se  perpétuer, 
dit  l'abbé  Schmidt;  des  jeunes  gens  ayant  fait  leurs  écoleii  latines 
se  placèrent  chez  des  notaires  où  ils  apprenaient  les  règles 
indispensables  du  droit  en  s'exerçant  dans  la  [)ralique  jusqu'à 
l'obtention  du  diplôme  de  notaire  délivré  par  le  chapitre  do  la 
cathédrale.  » 

A  la  chute  de  l'ancien  régime,  les  cours  de  droit,  jusque-là 
nomades,  se  fixèrent  définitivement  à  Sion  1802).  Mais  le 
Valais  passe  peu  à  peu  sous  la  domination  de  l'Empire  français, 
qui  l'absorbe  entièrement  dès  1810  et  bouleverse  pour  quelque 
temps  ses  destinées.  Kn  18-2V,  cette  école  de  juristes  renaît  ce- 
pendant de  ses  cendres.  Un  seul  et  môme  professeur  la  soutient 
et  la  dirige  ;\  partir  de  cette  date  jusqu'à  sa  mort,  en  1896. 
Durant  ce  long  professorat,  que  de  transformations  j)olitiques 
et  sociales!...  Qu'importe  au  vieux  rocher  (1(>  la  routine  :  il 
se  rit  des  vagues  qui  viennent  lécher  ses  flancs,  regrettant  sans 
doute  ce  qu'elles  emportent  dans  leur  reflux,  mais  espérant  que 
plus  elles  auront  lissé  sa  base,  moins  il  restera  de  prise  à  qui 
voudra  l'escalader. 

Par  cet  état  quasi  stationnaire  de  l'enseignement  supérieur, 
on  pressent  déjà  ce  (jue  doivent  èlr(^  les  autres  échelons  de 
l'instruction  pul)li(|ue.  Les  trois  collèg-es  cantonaux  sont  dirigés 
par  des  prêtres  ou  des  Frères;  celui  de  Saint-Maurice  est  même 
incorporé  au  couvent,  où  les  élèves  se  trouvent  par  le  fait  cloî- 
trés comme  des  moines;  l'école  normale  est  tenue  par  desKrères; 
rins[>ectorat  moyen  est  attribué  à  des  ineml)res  du  clergé.  L'ins- 
pection primaire  peut  être  confiée  à  un  civil,  mais  chaque  curé 
est,  de  droit,  membre  de  la  commission  des  écoles  de  sa  [)aroissc. 


LE    VA  LAIS  AN    ET    SON    RÔLE    SOCIAL.  150 

Depuis  le  berceau  jusqu'à  son  entrée  à  la  direction  dos 
atFaires  de  son  pays,  le  Valaisan  est  ainsi  un  produit  cultivé  eu 
serre,  ou,  si  l'on  aime  mieux,  dans  un  jardin  ayant  pour  palis- 
sades les  plus  hautes  chaînes  montagneuses  de  FEurope. 

Parvenu  à  ces  emplois  publics  auxquels  il  n'a  cessé  de  viser, 
chargé  de  gouverner  son  pays,  comment  pourra-t-il  se  faire 
du  monde  une  autre  image  que  celle  qu'il  a  toujours  eue  sous 
les  yeux?  Que  saura-t-il  y  percevoir?  Des  étendues  de  petits 
carrés  de  vignes,  de  seigle,  de  pommes  de  terre  étages  sur  les 
coteaux  crevés  de  gorges,  striés  par  les  bandes  noires  des  sa- 
pins, couronnés  par  l'argent  des  neiges?... 

En  délinilive,  les  cultures  intellectuelles  du  Valais  se  concen- 
trent donc  en  deux  groupes  puissants  d'êtres  privilég-iés  :  l'homme 
d'Église  et  l'homme  <le  loi.  Nous  les  retrouverons  l'un  et  l'autre 
à  chaque  étape  de  la  Vie  publique  où.  tour  à  tour,  le  prêtre 
patronnera  le  juriste  et  le  juriste  patronnera  le  prêtre. 
(.4  suivre.) 

Louis    COI'RTIIIOX. 


LE  MOUVEMENT  SOCIAL 


I.  —  NOTES  DE  VOYAGE 

Un  de  nos  amis,  qui  vient  de  voyager  en  Ecosse,  nous  adresse  la 
lettre  suivante,  où  il  consif^ne  les  impressions  qu'a  produites  sur  lui 
Timporlante  ville  de  Gllasgow. 


L'étranger  qui  visite  l'Ecosse  n'aime  généralement  pas  s'arrêter  à 
Glasgow.  Si,  entre  deux  trains,  il  est  obligé  d'y  séjourner  quelques 
heures,  celle  ville  lui  apparaît  comme  une  immense  usine,  comme 
une  /iiisiiirss  placo  prodigieusement  active,  enfouie  dans  le  brouil- 
lard et  la  fumée;  un  malaise  iiub'linissablc  le  saisit,  il  a  comme 
l'impression  d'être  de  trop,  lui,  passant,  artiste,  sportsman  ou  dilet- 
tante, dans  ce  milieu  d'artisans  et  d'ouvriers  qui  semblent  se  ruer 
au  travail,  et  il  échappe  aussi  vite  qu'il  peut  à  ce  sentiment  pénible, 
à  cette  sufTocation  morale,  en  s'éloignant  à  tour  de  roues. 

Pour  tout  souvenir,  il  emporte  la  vision  de  rues  enchevêtrées, 
grouillantes  de  monde  et  débordantes  d'activité,  dans  lescjuelles, 
entre  de  hautes  maisons  dont  le  style  échappe  sous  la  triste  et  mo- 
notone patine  que  la  pluie,  la  brume  et  les  fumées  ont  vite  fait  d'im- 
poser, se  bousculent  pélc-méle  les  chapeaux  de  soie,  les  casquettes, 
les  feutres,  les  canotiers,  les  chûles  et  les  cabans. 

Cette  année,  le  même  étranger,  amorcé  par  V International  Exhi- 
bition, s'arrête  plus  longtemps  dans  la  Smnhij  J^nrn  et  prend  davan- 
tage contact  avec  la  ville;  il  s'aperçoit  que  celle  cité  industrielle  et 
commerciale  est  en  même  lemps  un  centre  intellectuel  et  artistique; 
il  s'intéresse  peu  ji  peu  au  mécanisme  social  de  celte  vaste  commu- 
nauté; il  pénètre  les  rouages  de  cette  énorme  machine,  et  son  élon- 
nenu-nl  se  change  en  admiration  quand  il  s'aperçoit  que  ces  pro- 
grès physiques  et  mécaniques  vraiment  surprenants  ne  laissent  pas 
d'entraîner  parallèlement  un  évident  progrès  social,  intellectuel  et 
moral. 

* 
«    • 

('omj)arée  ;ui\    vieilles  et  magniliciues  cilés  anglaises  :   Hristol, 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL.  Ilif 

Uxford,  Cambridge....  et  mémo  à  Edimbourg,  sa  rivale  écossaise 
dont  les  archives  historiques  sont  autrement  fertiles  en  souvenirs, 
Glasgow  «semble  dater  d'hier.  Il  y  a  deux  cents  ans  à  peine,  c'était 
encore  une  maigre  ville  de  province,  et  sa  situation  à  l'embouchure 
de  la  Clyde  en  avait  fait  un  petit  havre  à  très  faible  tirant  d'eau. 

Ce  fut  le  commerce  avec  les  Indes  occidentales  qui  créa  en  quelque 
sorte  Glasgow  port  de  mer;  mais,  comme  en  Hollande,  l'esprit  d'em- 
prise eut  à  surmonter  des  obstacles  naturels.  La  rivière  était  peu 
profonde  et  la  marée  l'ensablait.  On  creusa,  on  construisit  des  quais, 
on  lutta  contre  l'envahissement  des  sables.  Le  port  devint  peu  à 
peu  très  fréquenté,  et,  grâce  au.x  transports,  la  cité,  pendant  tout  le 
dix-huitième  siècle,  prit  un  caractère  de  plus  en  plus  florissant. 

Mais  une  découverte  nouvelle  devait  ouvrir  un  champ  plus  large 
à  son  activité.  C'est  à  Glasgow  même,  dans  le  Green,  un  des  parcs 
de  la  ville  que,  vers  176  i,  James  Watt  conçut  premièrement 
l'idée  de  la  machine  à  vapeur.  Les  conséquences  furent  immé- 
diates, et  l'industrie,  qui  jusqu'alors,  obligée  d'emprunter  la  force 
de  propulsion  au  vent  et  à  l'eau  des  rivières,  se  trouvait  nécessai- 
rement disséminée  dans  les  campagnes,  se  centralisa  avec  grand 
avantage. 

Pendant  tout  le  dix-neuvième  siècle,  Glasgow  prit,  de  ce  chef,  un 
remarquable  essor,  d'autant  plus  que  les  mines  voisines  du  Lanark- 
shire  se  révélèrent  comme  une  nouvelle  source  de  richesses.  Les 
hauts  fourneaux  firent  leur  apparition,  toutes  sortes  d'industries 
se  'développèrent  avec  une  rapidité  inouïe.  Aujourd'hui,  pour  les 
constructions  de  machines,  la  marque  de  Glasgow  est  universelle- 
ment appréciée,  et  ses  chantiers  de  navires  sont  devenus  fameux 
dans  le  monde  entier. 

Mais  cette  transformation  d'un  petit  port  modeste  en  un  centre 
industriel  et  commercial  aussi  important  devait  forcément  amener 
des  complications  économiques.  De  fait,  les  nombreuses  et  mêmes 
questions  sociales  se  posent  dans  cette  cité  comme  ailleurs  :  ques- 
tions de  salubrité .  de  logements,  de  salaires  pour  les  ouvriers  ; 
questions  de  fabrique,  des  débouchés,  de  prévoyance  pour  les  pa- 
trons, et  les  conditions  particulières  dans  lesquelles  se  fait  ce  tra- 
vail intensif  donnent  lieu  à  de  curieuses  répercussions  intellec- 
tuelles, artistiques,  morales,  qui  feraient  un  bien  intéressant  sujet 
d'étude. 


La  question  des  logements  à  bon  marché  pour  les  ouvriers  beso- 
gneux est  une  de  celles  qui  préoccupent  le  plus  les  économistes  dit 


1(12  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

présent.  A  Glasgow,  comme  dans  la  plupart  des  villes  industrielles, 
on  s'est  vu  obligé  d'assainir,  en  les  déblayant,  certains  quartiers 
trop  compacts,  de  démolir  les  agglomérations  d'immeubles  où  l'air 
cl  la  lumière  ne  pénétraient  pas  assez  et  qui  étaient,  par  suite,  de 
continuels  et  dangereux  foyers  d'infection.  Les  ouvriers  expropriés 
se  trouvent  dès  lors  en  face  d'un  problème  difficile  qui,  pour  beau- 
coup même,  semble  impossible  à  résoudre.  Il  s'agit  pour  eux  de 
découvrir  des  logis  proportionnés  à  leurs  salaires,  mais  présentant 
néanmoins  les  conditions  liygiéniques  requises,  logis  qui,  d'autre 
part,  doivent  rester  suffisamment  voisins  des  docks  et  usines  ou  tout 
au  moins  des  stations  de  railways  y  conduisant. 

Il  ne  s'agit  pas  ici,  on  le  comprend,  de  l'artisan  capable,  qui  se 
fait  aisément  35  à  M)  francs  par  semaine.  Ce  dernier  gagne  autant, 
quelquefois  plus  qu'un  très  petit  bourgeois  fonctionnaire,  em- 
ployé d'administration,  etc.)  et  il  n'a  pas,  comme  ce  dernier,  besoin 
de  «  conserver  les  apparences  ».  L'entreprise  privée,  les  patrons 
eux-mêmes,  se  chargent  de  le  loger  dans  les  cités  ouvrières  avec 
facilités  de  location-vente' ce  qui  lui  permet  de  devenir  propriétaire 
de  sa  maisonnette  au  bout  d'un  certain  laps  de  temps. 

Il  ne  s'agit  pas  non  plus  du  mendiant  dont  la  profession  n'est  du 
reste  guère  pratiquée  en  lu-osso.  mais  du  véritable  prolétaire  (jui, 
presque  toujours  sans  initiative  ni  j)révoyance,  réussit  ;\  peine,  soit 
irrégularit(''  dans  le  travail,  incapacité  ou  cli<'»mage,  à  gagner  ses 
25  francs.  —  Des  particuliers  s'étaient  déjà,  il  y  a  une  cinquantaine 
d'années,  préoccupés  ù  Glasgow  de  construire  des  log(»ments  modèles 
pour  cette  classe  de  prolétaires.  Kntre  ISiOet  1S50,  on  trouve  trace, 
en  elTet,  d'un  elTortdans  ce  sens,  non  couronné  de  succès.  Unpeuplus 
tard,  d'autres  citoyens  de  la  ville  s'avisèrent  d'acquérir  des  terrains 
pour  faire  des  essais  analogues,  terrains  qu'ils  cédèrent  aux  improcp- 
mml  Tntstees,  commissions  créées  vers  18(»(»  pour  l'amélioration  des 
conditions  sanitaires  de  la  ville. 

Les  improvomcnl  Trnslccs  essayèrent  d'entraîner  les  propriétaires 
particuliers  par  l'exemple,  en  construisant  des  immeubles  à  bon 
marcJK'  dans  Salhjiarhel,  un  des  quartiers  populaires  de  Glasgow. 
L'exemple  malheureusement  ne  j^ouvait  être  suivi,  car  le  loyer,  bien 
qu'encore  trop  élevé,  n'intéressait  pas  suffisamment  le  capital. 

Cependant,  d'autres  tentatives  étaient  faites  jtar  lesditTérenles  villes 
du  Hoyauuie-l'uieten  particuliiM-par  le  //nusimi  mniniillrr  oflhc  h'i/nh' 
Sorirlij^ilv  Londres;  et,  ces  dernières  années,  des  sociétés  anonymes 
et  surtout  la  municipalité  de  Glasgow  improvcmcnl  drjmrh'iin'ut  , 
mettant  à  profit  les  expériences  passées,  réussissaient  à  établir  un 
certain  nombre  de  maisons  modèles  dans  d'excellentes  conditions. 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  IC).'} 

Dans  les  st'pt  immeulUos  appartenant  à  la  municipalité  et  qui  fonc^ 
tiennent  à  la  satisfaction  de  tous,  on  compte  2. 41  i  lits  qui  se  louent 
à  raison  de  30,  3*),  iO  et  50  centimes  par  individu  et  par  nuit.  Chaque 
lit  est  séparé  du  lit  voisin  par  des  cloisons  ingénieusement  montées 
et  qui  permettent  une  tranche  circulation  d'air.  Lindividu  couché  n'a 
donc  pas  la  sensation  d'être  dans  un  dortoir,  et  Tordre  peut  néanmoins 
être  parfaitement  maintenu;  les  salles  de  bain,  salles  de  récréation, 
cuisines  et  réfectoires  sont  communs  et  utilisables  pour  tous. 

Ces  immeubles  ont  hébergé,  en  l.SiiO,  807. .338  personnes  dont 
89.450  femmes,  et  la  municipalité  en  a  tiré  un  bénéfice  de  4  %^  le 
capital  engagé  pour  le  terrain,  la  construction  et  le  matériel  s'é- 
tant  élevé  à  113.7r)(»  livres  sterling. 


Une  autre  tentative,  et  non  certes  des  moins  intéressantes,  a  été 
la  création  du  Fainihj  house,  maison  meublée  destinée  aux  veufs  et 
veuves  avec  enfants.  Chacune  des  150  chambres  est  meublée,  chautïée 
à  la  vapeur,  éclairée  à  l'électricité.  —  Les  enfants,  pendant  l'absence 
journalière  du  père  et  de  la  mère,  sont  pris  en  charge,  élevés,  conduits 
à  l'école,  à  l'église,  nourris,  etc.,  pour  1  sh.  0  d.  1  fr.  75  par  tète  et 
par  semaine;  une  crèche  existe  pour  les  enfants  en  bas  âge  et,  là 
aussi,  le  réfectoire,  la  cuisine,  la  nurse,  etc.,  font  ofhce  de  salles 
communes.  Cette  institution  n'a  d'ailleurs  pas  la  prétention  de  faire 
œuvre  charitable.  Là  est  le  côté  pratique.  Le  prix  d'une  chambre 
pour  un  adulte  avec  maximum  de  trois  enfants  revient  à  8  d.  par 
nuit  (environ  80  centimes  . 


Lue  entreprise  privée  dont  il  faut  aussi  dire  un  mot  est  le  Glasgow 
Studenl's Settlement,  espèced'Universitépopulairedontl'idéepremière 
futsuggérée  en  1880  par  leprofesseurHenry  Drummond,  aujourd'hui 
défunt.  Analogue  en  certaines  de  ses  parties  aux  universités  populaires 
de  Paris,  ce  Slodent's  Seulement  s'en  distingue  en  ce  que  les  étu- 
diants, résidant  au  siège  même  de  cette  université,  se  mêlent  davan- 
tage au  peuple.  Une  quinzaine  de  jeunes  gens,  poursuivant  d'ailleurs 
leurs  études  de  droit,  de  médecine,  de  théologie,  couchent  et  man- 
gent là.  Chacun  pour  son  propre  compte  s'intéresse  plus  particuliè- 
rement à  un  certain  nombre  de  familles  ouvrières  qu'il  visite  assidû- 
ment et  dont  il  devient  l'ami,  le  conseil.  L'étudiant  en  médecine, 
l'étudiant  en  droit  donnent  à  ces  pauvres  gens  des  consultations 
gratuites:  l'étudiant  en  théologie  s'occupe  plus  spécialement  delà 
partie  religieuse  et  morale. 


lC)i  LA   SCIENCE  SOCIALE. 

Les  résidents  s'occupent  eux-mêmes  de  la  partie  administrative  et 
sont  absolument  indépendants.  Des  conférences,  des  lectures,  des 
entretiens  variés,  des  séances  musicales,  des  récréations  diverses,  et 
aussi,  pour  les  femmes  et  les  jeunes  filles,  des  leçons  pratiques  de 
couture  et  de  cuisineront  lieu  régulièrement.  On  trouve  au  siège  do 
cette  société  une  bibliothèque  et  une  buvette  de  tempérance. 

Cet  essai,  très  intéressant  en  lui-même,  mérite  d'être  signalé, 
d'autant  plus  qu'il  semble  jusqu'ici  avoir  donné  d'excellents  ré- 
sultats. Il  serait  pourtant  à  désirer  qu'un  certain  nombre  de  rési- 
dents soient  établis  tout  à  fait  à  demeure,  car  généralement  ces 
jeunes  gens  universitaires,  leurs  études  terminées,  se  trouvent 
obligés  de  quitter  ce  groupe  intéressant  pour  faire  leur  position, 
laissant  à  de  nouveaux  venus,  qui  déroutent  l'ouvrier  par  un  <-han- 
gement  d'orientation  ou  de  vues,  un  travail  à  recommencer. 


Le  caractère  de  l'Écossais  en  général,  et  en  particulier  le  carac- 
tère de  l'Écossais  de  Hlasgow,  est  forlomonl  individualisé;  il  ofTre 
un  curieux  mélange  de  modernisme,  de  progressivité  t-t  d'attaclies 
au  passé.  Entreprenant  avec  l'orgueil  légitime,  mais  candide,  du 
parvenu,  il  répète  volontiers  à  (jui  veut  ou  ne  veut  pas  l'entendn', 
cette  phrase  favorite  d'un  de  ses  anciens  Baillis,  phrase  senten- 
cieuce  dont  malheureusement  la  couleur  et  la  saveur,  dues  en  partie 
au  dialecte,  ne  peuvent  être  rendues  en  français  : 

Wc  stand  on  oui-  ain  boltom,  wi*  ]iicklc  in  our  ain 

l'ock-neuk.  Lct  cvery  herring  liin;; 

\\y  ils  ain  hoad,  anil  oveiy  slipcpliv  iteain 

Sliank,  and  >ill  lind  sir,  us  <>las^o>v  folk 

No  sal  far  ahinl  but  wlial  \ve  rnay  follow.  (1) 

Généralement  poussé  vers  le  commerce  pour  lequel  il  semble  très 
averti,  l'Écossais  de  Glasgow  ne  laisse  pas  de  s'y  connaître  fort  bien 
en  littéralnre  et  en  art.  Cette  cité  aux  allures  américaines  a  pro- 
duit un  grand  nombre  d'inventeurs,  d'industriels  et  d'hommes  de 
science,  mais  elle  possède  à  son  actif  un  estimable  lot  d'artistes 
et  d'écrivains,  taudis  (pfclle  a.  comme  les  autres  villes  écossaises, 
payé  aussi  son  tribut  à  la  philosophie.  V.n  peinture,  et  dans  les  arts 
appliqués,  Glasgow  s'est  montrée  très  entreprenante,  et  ses  audaces 

il)  Nous  vivons  sur  notrr  proprofond  cl  plon^'cons  dans  noire  propro  Itourso.  I.alss<>? 
donc  (aux  dcvantnri-s)  cliaciue  hareng  saur  alUulu-  par  srs  ouics  cl  i'ha<|uc  SKOCau  à  son 
crochet,  cl  vous  vous  aiuMicvrcz.  cher  monsieur,  <|uc  nous  autres,  natureU  de  <>lasgow, 
nous  ne  sommes  poini  si  en  relard. 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  10 


)0 


ont  été  plus  d'une  fois  couronnées  de  succès.  Ses  peintres  ont  formé 
une  école  à  tendances  nouvelles,  aujourd'hui  universellement  connue 
et  réi)utée.  Ses  artistes  ont  été  les  premiers  dans  le  Iloyaume-Uni 
à  connaître,  en  Tapprécianl,  les  manifestations  de  la  peinture  con- 
lemporaine  en  France  et  en  Allemagne,  tandis  que  leurs  voisins 
les  Anglais  se  traînaient  péniblement  dans  les  sentiers  battus  sans 
vouloir   regarder  par  delà. 


Ces  goûts  et  ces  aspirations  se  sont  traduits  du  reste  de  façon 
pratique  par  une  fondation  qui  mérite  d'être  signalée.  Dès  1840, 
quelques  citoyens  échiirés  instituait>nt  l'École  d'Art  de  Glas(joic. 
Cette  école,  tout  en  restant  une  entreprise  privée,  s'est  constamment 
développée.  Encouragée  par  des  dons  importants,  elle  a  pu  s'a- 
grandir et,  le  20  décembre  18!)9,  un  nouveau  bâtiment  d'aspect  très 
moderne,  spacieux  et  agencé  supérieurement,  était  eu  mesure  de 
donner  asile  aux.  élèves  de  plus  (ui  plus  nombreux  qui  se  présen- 
taient. 

Ce  qui  fait  l'intérêt  de  celte  institution,  c'est  (|ui'lle  est  à  la  fois 
une  école  des  bcaux-drts,  une  école  des  arts  décoratifs  et  une  école 
d'application;  c'est  que  les  cours  de  dessin,  de  peinture,  de  sculp- 
ture, d'architecture,  de  gravure,  qui  pour  beaucoup  d'élèves  ne  sont 
qu'entrées  en  matière,  sont  doublés  d'un  enseignement  teclmique 
pour  les  lithographes,  pour  les  peintres-verriers,  les  sculpteurs 
sur  bois,  les  menuisiers,  les  ébénistes,  les  ciseleurs,  les  relieurs; 
il  y  a  encore  des  cours  de  céramique,  de  peinture  sur  émail,  de 
broderie  ornementale,  de  tissage,  etc.,  etc.  Le  matériel  de  l'école 
permet  d'ailleurs  de  conduire  jusqu'à  complète  réalisation  les  con- 
ceptions artistiques  des  élèves,  et  c'est  là  peut-être  ce  qu'il  faut 
noter  de  plus  intéressant;  c'est  là  ce  qui  fait  l'originalité,  ce  qui 
sûrement  fera 'le  succès  de  cet  enseignement. 


L'exposition  internationale  de  Glasgow  est  un  succès.  Entendez 
par  là  un  succès  pécuniaire,  le  seul  qui  compte  pour  l'Anglo- 
Saxon.  Les  frais  généraux  ont  été,  paraît-il,  couverts  dans  les  six 
premières  semaines  par  les  abonnements  et  par  les  entrées,  ce  qui 
est  en  efîet  un  joli  résultat. 

Quant  à  l'intérêt  que  présente  cette  manifestation,  il  est  modéré 
dans  un  sens,  car  ce  n'est  qu'une  nouvelle  édition,  peu  revue,  mais 
considérablement  diminuée,  de  notre  dernière  Exposition  universelle. 

T.   XXXII.  12 


ion  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Cette  réserve  faite,  deux  sections  méritent  d'être  particulièrement 
mentionnées  :  la  section  des  Machines,  imposante  et  judicieusement 
organisée,  la  section  des  Beaux-Arts  qui  inaugure  un  nouveau  palais 
et  présente,  entre  autres  œuvres  intéressantes  de  tous  pays,  un  ré- 
sumé très  complet  de  la  jieinture  anglaise  jusqu'à  nos  jours. 

Les  industries  locales  home  iiiduslrirs  qui  en  Irlande,  en  Kcosse 
et  dans  les  nombreuses  îles  côtières,  représentent  le  travail  domes- 
tique accessoire,  y  figurent  aussi  dans  d'excellentes  conditions.  Elles 
donnent  la  note  pittoresque  en  formant  un  contraste  piquant  avec 
la  mécanique  moderne. 

Le  cCAé  /{écréalion  est  assez  négligé;  cette  Inlernalional  Exhihilion 
frapp(^du  reste  les  étrangers  par  son  caractère  austère  et  l'on  n'y  a  au- 
cunement cette  sensation  de  Foire  que  donnent  la  plupart  des  exposi- 
tions. Le  visiteur  écossais,  qui  naturellement  domine  et  donne  le  ton, 
semble  y  venir  pour  slnslruire  sans  s'amuser.  A  10  heures  du  soir, 
en  semaine,  YFxhihiiion  ferme  ses  portes  qu'elle  n'ouvre  d'ailleurs 
pas  le  dimanche. 


.iiiiii.'i  lyrii. 


L.-Alf.   Ai.AiiiE. 


II.   -  COUP  D'ŒIL  SUR  LES  REVUES 

L'avenir  du  Maroc. 

M.  l>oriu,  professeur  de  géographie  coloniale  à  ITniversilé  de 
Bordeaux,  conclut  en  ces  termes,  dans  la  /levuc  poliiiijue  et  pa  r- 
lrmriil((iri\  un  article  sur  la  question  du  Maroc. 

<i  1!  ne  parait  pas  raisonnable  qu(>  des  l^lats  euntpéens,  autres 
(jue  la  l'ranco  et  ri*]spagiH\  puissent  jamais  élever  des  prétentions 
l«'rritorialcs  sur  le  .Maroc  proi>rement  dit.  L.Mlemagne  a,  dans  ce 
pays,  des  intérêts  commerciaux  qu'elle  dévelopjx'  avec  sa  patience 
ordinaire;  t'ile  a  su  présenter,  avec  une  vigueur  i);irticulière,  des 
réclamations  en  faveur  de  ses  natiou.iux  maltraités  et  les  couleurs 
d(>  sa  marine  de  guerre  se  sont  montrées  l'an  dernier  j\  Ma/.agran, 
port  de  Merakech;  la  puissante  Société  de  gi-ographie  de  Hambourg 
])réle  son  concours  aux  voyages  d'exjiloration  scienlili(|ue  de 
M.  Th.  Fischer  qui  ne  seront  certainement  pas  inutiles  a  la  dillnsion 
de  l'inlluencc  et  du  commerce  de  l'Allemagne  au  Maroc.  Mais  l'Alle- 
magne ne  sendde  pas  disposée  à  courir  d'autres  aventures  et  les  plus 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL.  1(17 

autorisés  de  ses  journaux  tenaient  récemment,  à  propos  de  l'incident 
Pouzet,  un  langage  très  amical  pour  la  France... 

«  Mais,  sans  toucher  en  rien  au  slalu  quo  territorial  du  Maroc, 
ne  nous  est-il  pas  possible  de  consolider  notre  autorité  auprès  du 
sultan  et  de  développer  soit  dans  ses  États  proprement  dits,  soit 
dans  les  régions  saliarionues  voisines,  une  inthience  fondée  sur  la 
croissance  des  intérêts  français?  Ne  conviendrait-il  pas  de  nous 
présenter  à  la  cour  chérilienne  non  pas  comme  des  héritiers  avides, 
mais  comme  des  auxiliaires  bienveillants  île  sa  souveraineté?  Une 
mission  militaire,  composée  d'un  petit  nombre  d'officiers  français 
et  d'officiers  indigènes  de  noire  armée  d'Afrique,  aurait  bientôt 
transformé  les  troupes  marocaines  qui,  pour  l'instant,  mal  soldées 
et  peu  disciplinées,  vivent  de  la  guerre  à  la  façon  des  reitres  du 
moyen  âge;  la  popularité  du  sultan  gagnerait  auprès  des  tribus  trop 
longtemps  tenues  en  défiance  par  des  exactions  chroniques,  et  lé- 
quité  de  ce  nouveau  rt'gime  serait  l'arme  la  meilleure  pour  prévenir 
les  rébellions. 

u  Dans  le  même  ordre  d'idées,  relevons  un  vœu  émis  a  la  tin 
de  1899  par  la  Société  de  géographie  d'Alger,  qui  a  donné  souvent 
des  gages  de  son  sens  pratique  :  que  nos  chemins  de  fer  de  l'Oranie 
soient  prolongés  de  Tlemcen  à  Fez,  et  que  les  tarifs  des  douanes 
algériennes  soient  modifiés,  de  manière  à  nous  permettre  la  péné- 
tration économique  du  Maroc  par  l'est.  De  Tlemcen  à  Fez,  un  chemin 
de  fer  rencontrerait  peu  d'obstacles,  courant  sur  un  plateau  de 
7  à  800  mètres,  desservant  les  étapes  déjà  peuplées  d'Oudja,  Debdou 
et  Taza,  laissant  au  nord  les  plaines  caillouteuses  et  désertes  de  la 
moyenne  Moulouya;  des  agents  commerciaux  indigènes,  soigneu- 
sement choisis,  seraient  placés  le  long  de  cette  route  et  l'on  devrait, 
avant  même  l'établissement  du  chemin  de  fer,  y  envoyer  des  cara- 
vanes équipées  en  Algérie  et  destinées,  avec  l'aide  des  faveurs 
douanières  les  plus  larges,  à  répandre  des  articles  français,  appro- 
priés à  l'usage  du  pays.  Pour  affirmer  l'unité  de  la  politique  fran- 
çaise dans  l'Afrique  du  Nord,  il  serait  désirable  que  le  budget  spé- 
cial de  l'Algérie  contribuât  à  l'organisation  des  caravanes  d'abord, 
à  la  construction  du  chemin  de  fer  ensuite  et  nous  voudrions  que 
celle-ci  fût  prévue  dans  la  refonte,  si  nécessaire,  des  réseaux  ferrés 
algériens. 

«  Il  est  un  autre  point  que  la  France  ne  doit  pas  perdre  de  vue  : 
l'occupation  du  Touat,  celle  des  oasis  au  nord  et  à  l'ouest  de  Tom- 
bouctou,  nous  imposent  une  politique  saharienne,  et  c'est  ce  qu'ex- 
prime la  constitution  récente,  par  le  ministère  des  Colonies,  du 
Pi'Olcctoral  dit  tb'  la  Maurilanie  occklenlalc.  .\vant  les  arrangements 


1G8  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

avec  l'An^lolerre  qui  ont  défini  nos  droits  sur  les  «  terres  légères 
'lu  Sahara  •',  une  eonjpagnie  anglaise  s'était  établie  au  cap  Juby, 
en  face  des  îles  Canaries,  pour  faire  le  commerce  avec  les  tribus 
maures  proches  de  la  côte,  puis  lancer  un  chemin  de  fer  de  péné- 
tration vers  Tombouctou.  Les  premières  années  1^1892-1806  ,  don- 
nèrent de  gros  bénéfices  ;  ensuite  des  difficultés  s'élèvent  avec  les 
Maures.  Noire  conquéle  du  moyen  Niger  est  consolidée,  bref  la 
compagnie  anglaise  se  retire  et  vend  ses  établissements  au  gouver- 
nement marocain,  qui  n'en  a  rien  fait  depuis.  N'y  aurait-il  pas  lieu, 
pour  la  France,  à  qui  les  traités  reconnaissent  tout  larrière-pays, 
de  reprendre  cette  affaire?  Le  sultan,  dont  la  souveraineté  sur  ces 
plages  est  toute  nominale,  y  consentirait  sans  doute  une  cession 
à  bail  à  une  société  française  appuyée  par  notre  gouvernement. 
Nous  savons  que  cette  question  est  étudiée  ]>ar  un  Cnuiil'^  d' m- lion 
pacififjui!  dans  le  nord-ouost  (ifrii'nin  frniutiis.  <lont  le  titre  seul 
est  le  plus  expressif  des  programmes;  nous  souhaitons  vivement  le 
succès  de  celte  intelligente  initiative.  » 

La  population  de  Londres. 

M.  IMerre  Leroy-Beaulieu,  tlans  V/icnuotnistr  Français,  étudie  le 
dernier  recensement  du  Royaume-rni  de  Grande-Bretagne  et  dlr- 
landç,  dont  la  population  atteint  le  chiffre  de  il.  4.")l.0()()  habilauts, 
désormais  supérieur  à  relui  de  la  population  française. 

Voici  ce  qui  concerne  la  population  de  Londres  et  des  grands  ren- 
tres anglais  : 

«  La  i)opulation  croissante  des  régions  suburbaines,  et  non  seule- 
ment des  faubourgs,  mais  des  banlieues,  des  districts  intermédiaires 
pour  ainsi  dire  entre  la  ville  et  la  campagne,  voilà  ce  qui,  plus  en- 
core que  l'augmentatiiui  des  villes  proprement  dites,  caractérise  le 
recensement  anglais,  .\insi  la  ville  même  de  Londres,  qui  forme  l'u- 
nité administrative  dite  .  comté  de  Londres  »,  passe  de  L:i38.(MM) 
âmes  en  I8'.l|  à  '»..'i."{(i.(K>()  en  P.KII,  ne  s'accroissant  que  de  7  t,  en 
dix  ans.  Les  quartiers  du  centre  sont  en  diminution  :  la  Cité,  sur- 
tout, ilont  la  population  était  déjà  très  réduite,  perd  encore  près  d'un 
tiers  de  ses  habitants  et  n'en  a  plus  que  :2(i.îU)8  au  lieu  de  HT.TO.*)  en 
ISîM.  Ce  sont  les  cpiartiers  excentriiiues  qui  gagnent;  mais  ce  sont 
surtout  les  faubourgs  éloignés  et  la  banlieue.  \/Ou(rr  /liinj,  c'est-à- 
dire  la  zone  (|ui,  en  dehors  du  comté  de  Londres,  est  soumise  à  l'ad- 
ministration delà  police  métropolitaine,  compte  aujourd'hui  'i.«H-J.(MK) 
habitants,  contre  l.i^J.lKK)  en  l.S'.)l  et  ".>51.(MI()  en  1881;  son  taux 
d'accroissement  est  six   fois  plus  fort  {|ue  celui  de  LnixJres  niènie; 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL.  1G9 

encoro  leiul-il  ;i  haisscr  un.  peu  depuis  dix  ans  el  l)aissera-l-il  sans 
doute  davantage  dans  l'avenir,  auprolit  dune  banlieue  plus  lointaine. 
Celle-ci  se  forme  déjà,  envahissant  tous  les  comtés  des  environs  de  la 
capitale,  qui  s'accroissent  énormément  :  FEssex  passe  de  oTS.OOO  à 
811). 000  liabitants,  le  Kent  de  807.000  à  036.000,  le  Middiesex  de 
:3i-2.000  à  70-2.000,  le  Surrey  de  110.000  à  510.000.  Ce  n'est  pas  au- 
tour de  Londres  seulement  qu'on  observe  cet  accroissement  des 
banlieues  :  il  n'est  pas  insensible  dans  les  autres  régions  à  grandes 
villes,  entre  autres  dans  le  Lancashire,  qui  passe  de  1.564.000  à 
1.827.00t)ànu's,  dans  le  comté  gallois  de  Cdamorgan  qui  s'élève  de 
467.000  a  (iOi.OOO.  Ainsi  les  villes  ont  tendance,  à  la  fois,  à  s'ac- 
croître, et  à  s'étendre  plus  qu'elles  ne  s'accroissent.  Cette  dernière 
évolution  n'est  encore  qu'à  son  début  :  avec  la  multiplication  des  che- 
mins de  fer  suburbains,  des  tramways  auxquels  l'électricité  se  prête 
si  bien,  peut-être  aussi  des  omnibus  automobiles,  il  Unira  par  y  avoir 
non  plus  des  villes  resserrées  et  agglomérées  comme  celles  d'autre- 
fois, mais  de  vastes  zones  urbaines,  s'éparpillant  au  loin,  dont  les  ha- 
bitants se  rendront  dans  la  journée  au  centre  des  affaires  pour  venir 
ensuite  se  reposer  et  dormir  en  des  points  mieux  aérés  et  plus  sains 
de  la  périphérie.  L'hygiène  devra  grandement  y  gagner.  » 

Le  chien   arctique. 

Sous  ce  titre,  M.  Paul  Diftloth  publie  dans  le  Cosmos  (3  août  un 
article  dont  nous  extrayons  ce  qui  suit  : 

«  Les  récentes  explorations  polaires  et  l'émigration  des  chercheurs 
d'or  au  Klondyke  ont  permis  d'apprécier  les  services  considérables 
que  pouvait  rendre  le  chien  arctique  dans  ces  contrées  au  climat  ri- 
goureux. Le  cheval  et  l'àne  ne  s'adaptant  pas  à  ces  conditions  défa- 
vorables et  l'importation  du  renne  d'Europe  dans  l'Alaska  n'ayant 
pas  donné  de  résultats  satisfaisants,  on  a  dû  avoir  recours  aux 
chiens  comme  bête  de  trait.  Il  importe  donc  de  fixer  ici  la  physio- 
nomie et  les  traits  généraux  de  cette  utile  race. 

«  On  peut  classer  les  chiens  arctiques  en  trois  groupes  :  1°  le  chien 
des  Esquimaux  ou  chien  du  Nouveau  Monde;  2"  le  chien  de  la  Sibérie 
occidentale  ou  des  Samoyèdes  ;  3"  le  chien  de  la  Sibérie  orientale  ou 
de  la  Lena.  Ces  trois  espèces  ont  comme  caractères  communs  l'endu- 
rance à  la  fatigue  et  au  froid,  mais  certaines  qualités  d'intelligence  et 
de  force  font  rechercher  le  chien  de  la  Lena  de  préférence  aux  deux 
autres  groupes.  Ces  animaux  sont  d'ailleurs  assez  rares,  et  leur  con- 
duite présente  quelques  difficultés,  étant  donnée  la  vivacité  de  leur 
caractère. 


170  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

«  Le  chien  dos  Siuuoyèdes  vient  ensuite.  Cesl  à  laide  d'atlelaj^es 
attelés  de  ces  animaux  que  Nansen  cntiepril  son  voyage;  une  four- 
rure épaisse  couvre  le  corps  de  ces  chiens  et  sert  autant  à  les  mettre 
à  l'abri  du  froid  qu'à  les  préserver  des  morsures  de  leurs  conj;é- 
nères.  La  rusticité  de  leurs  mœurs  est  des  plus  caractéristiques; 
abandonnés  à  eux-mêmes,  ils  s'attaquent  mutuellement  et  s'entre-dé- 
vorent.  Pour  assouplir  ces  natures  rebelles,  il  faut  un  savant  dres- 
sage, et  les  animaux  acclimatés  au  trait  acquièrent  de  ce  fait  une  va- 
leur considérable. 

«  Les  Esquimaux  sont  passés  maîtres  dans  cet  arl  du  dressage  des 
chiens,  et  il  n'est  pas  de  jeune  Innuit  qui,  dès  son  adolescence,  ne 
s'exerce  à  diriger  son  attelage... 

«  La  conduite  du  traîneau  nécessite  une  savante  manœuvre  du 
fouet,  et  c'est  un  véritable  tour  de  force  que  d'atteindre  le  chien  visé 
exactement  derrière  les  épaules,  quand  le  léger  véhicule  fde  à  toute 
vitesse;  la  moindre  maladresse  pourrait  avoir  des  effets  désastreux  : 
un  chien  non  coupable  qui  recevrait  une  correction  destinée  à  son 
voisin  ne  manquerait  pas  de  témoigner  son  indignation  avec  une  vi- 
vacité qui  pourrait  compromellre  la  sécurité  du  voyageur.  L'attelage 
complet  se  compose  de  huit  animaux  sans  compter  le  chef  de  lile,  le 
chien  de  tète  qui  marche  à  cinq  pieds  en  avant  des  autres.  Ce  poste 
de  confiance  revient  au  plus  fort  et  au  plus  inlelligent  de  ces  ani- 
maux, et.  comme  marque  distinclive,  il  porte  un  lourd  collier  de  lils 
de  cuivre.  Souvent  il  rétablit  l'ordre  dans  la  troupe  turbulente  et  il 
accomjiagne  seul  le  conducteur  à  la  chasse  au  i»h(M|ue.  Au  retour,  il 
partage  avec  ses  maîtres  le  repas  journalier  et  couche  sur  le  banc  de 
la  huile.  La  meule  est  établie  pèle-méle  dans  le  couloir  de  sortie... 

.'  Les  chiens  de  l'Alaska  ont  comme  trail  caractéristique  d'être 
des  voleurs  adroits  et  tenaces.  Ils  dérobent  avec  soin  tout  ce  qui  peut 
servirai  leur  alimentation.  La  lui  leur  assure  une  impunité  presquo 
complète,  en  interdisant  do  tuer  ces  lidèlos  serviteurs  sauf  en  cas  de 
légitime  défense,  et  les  sanctions  sévères  qui  s'exercent  dans  le  cas 
de  meurtre  —  L(M)()  francs  d'amende  ou  six  mois  de  prison  occupés 
sageuuMit  A  scier  du  bois  —  ne  sont  pas  sans  inquiél(M-  (iuol(|ue  peu 
les  habitants  de  ces  régions.  Les  chiens  du  Yukon  bien  dressés  pos- 
sèdent une  valeur  considérable.  PtMulant  l'hiver  ISÎ)7-IS;)H,  ils  se 
v(>ndaient  de  T.'iO  à  I  (MM)  francs  la  pièce  ;  les  plus  beaux  atteignaient 
les  prix  de  l.ti'iO  en  I  ."«(M)  francs.  » 

L'aiilenr  de  larticle  montre  comment  Nansen  eut  à  se  louer  de 
Irnis  services,  bien  que  la  ])laine  de  glace  sur  laquelh»  il  voyageait 
UKUupiAt  d' horizontalité. 

"    Il  f.iut  considérer  i|ue  c)^-;  animaux  seraient  suscepi  ibles  de  four- 


LK   MOrVEME-NT    SOCIAL.  171 

nir  (It^s  viU'ssos  hcaïuoup  plus  considérables  sur  un  terrain  plat;  la 
banquise  très  accidentée  présente  une  succession  de  crevasses  et  de 
monticules  qui  gênent  considérablement  la  marche.  Les  étapes  de 
Nansen  dépassaient  rarement  20  milles.  Le  chien  arctique  semble 
comprendre  la  difUcullé  de  ces  entreprises  et  met  à  triompher  des 
obstacles  une  énergie  singulière.  Le  capitaine  du  M  indirard,  de  l'ex- 
pédition Jakson-llarnisworth,  raconte  avoir  observé  au  cours  de  ses 
excursions  en  traîneau  sur  la  glace  l'intelligence  de  ces  animaux. 

«  Malgré  leur  i'atigue,  les  chiens  reprenaient  toujours  le  train  avec 
une  ardeur  nouvelle  ([uand  ils  approchaient  d'une  crevasse  de  glace. 
Ils  avaient  remarqué  que  le  conducteur  du  traîneau  tuait  sur-le-champ 
les  animaux  épuisés  afin  de  ne  pas  compromettre  la  marche  du  vé- 
hicule sur  ces  passes  dangereuses;  cette  crainte  suffisait  à  leur  don- 
ner de  nouvelles  forces.  Le  chien  arctique  est  donc  un  animal  pré- 
cieux par  sa  force  et  son  intelligence,  et  si,  un  jour,  le  pôle  Nord  est 
atteint,  ces  fidèles  coursiers  pourront  revendiquer  une  part  de  la 
gloire  qui  s'attachera  à  la  réussite  de  cette  entreprise.  » 


m.  —  A  TRAVERS  LES  FAITS  RECENTS 

En  France.  —  A  propos  «les  ilernicres  elecUons.  —  Le  déûcit  budgétaire  et  la  baisse 
(les  valeurs.  —  Touristes  et  paysans.  —  l.a  Pouponnière.  —  Si  la  ferme  devenait  clià- 
teau  /... 

Dans  les  colonies.  l.'oocupalion  du  Touat  et  la  question  du  Transsaliarien.  —  L'éle- 
vage du  ver  a  soie  en  Tunisie. 

A  rétranger.  —  Le  krack  des  banques  d'Allemagne  et  sa  répereussion.  —  L'industrie 
et  la  prédication  allemandes  en  Autriche.  —  Le  français  dans  la  vallée  d'Aoste. 

En  France. 

Depuis  le  mois  dernier  ont  eu  lieu  les  élections  aux  conseils  géné- 
raux. Elles  ont  été  suivies  d'un  double  phénomène  qui  n'était  pas 
pour  surprendre  ceux  qui  ont  coutume  de  considérer  d'un  peu  haut 
les  manifestations  de  la  vie  politique.  Le  gouvernement  et  ses  amis 
ont  crié  :  «  Nous  sommes  vainqueurs  »,  tandis  que  les  partisans  de 
l'oppositioji  leur  répondaient  :  «  Vous  êtes  vaincus  ».  La  vérité,  c'est 
qu'aucun  des  deux  camps  ne  peut  s'attribuer  la  victoire  et  cela, 
pour  une  raison  oïli  l'arithmétique  et  les  statistiques  n'ont  rien  à 
voir. 

Dans  le  plus  grand  nombre  de  cantons,  en  effet,  les  électeurs  — 
ceux  du  moins  qui  se  sont  dérangés  pour  voter  —  ont  choisi  des 
hommes  dont  ils  espèrent,  à  tort  ou  à  raison,  des  améliorations  lo- 


172  LA    SCIENCE   SOCIALE 

cales.  La  perspective  d'un  tramway  régional  lait  bondir  plus  de 
cœurs  que  les  grandes  phrases  sur  le  patriotisme,  ou  le  républica- 
nisme, ou  le  cléricalisme.  Le  paysan  aime  mieux  des  redresseurs 
de  roules  que  des  redresseurs  de  torts. 

Nous  n'avons  pas  ici,  bien  entendu,  à  ji(<jrr  cette  attitude.  Nous 
constatons  un  fait,  lequel  dénote  tantôt  du  bon  sens,  tantôt  de  l'im- 
prévoyance, selon  que  les  inlluences  locales  se  trouvent  exercées  par 
des  hommes  honnêtes  et  capables  ou  par  des  politiciens  charlatans. 
Du  reste,  l)ien  des  électeurs  qui  votent  pour  l'honnête  homme  vo- 
teraient tout  aussi  bien  pour  le  charlatan,  si  celui-ci  avait  su  se  faire  la 
«  situation  »  de  ce  dernier,  et  vice  versa.  .Vu  fond,  de  même  que  le  char- 
latan, pour  se  faire  élire,  doit  se  donner  des  airs  d'honnête  iiomme, 
l'honnête  homme,  pour  arriver  au  même  but,  no  fait  jias  trop  mal 
d'emj)runter  quelques  armes  à  l'arsenal  du  charlatan. 

Notons,  à  propos  de  ces  élections,  l'inauguration  par  les  candidats 
d'un  procédé  de  locomotion  approprié  aux  progrès  du  jour.  Plusieurs 
d'entre  eux  ont  parcouru  leurs  cantons  en  automobiles.  Cela  permet 
de  visiter  plus  de  monde  et  de  distribuer  plus  de  promesses  dans 
un  seul  jour.  Par  exemi)Ie,  il  ne  faudrait  pas  abuser  du  procédé  dans 
les  pays  où  l'électeur  s'adonne  à  l'élevage  de  la  race  chevaline.  Le 
goût  de  l'innovation.  (>n  ce  cas  parlieujier,  pourrait  coûter  cher. 


Bien  que  la  politi(ine  ehùme  un  jx'u  en  ce  moment,  les  préoccupa- 
tions (ju'inspire  la  situation  l)U(lg(''laire  continuent  à  se  faire  jour 
dans  la  presse  sérieuse.  On  sait  que  le  rendement  de  diverses  taxes 
a  notablement  diminué  depuis  quehiues  mois,  ce  qui  est  un  signe  de 
malaise.  Ou'il  s'agisse  des  droits  sur  les  ventes  d'immeubles,  de 
l'impôt  sur  les  opérations  de  Bourse,  du  timbre  des  effets  de  com- 
merce, (le  la  taxe  sur  les  sucres,  partout  ou  presque  partout  de  gros 
mécomptes  sont  signalés.  Ces  mécomptes  ont  atteint,  pour  les  six 
pieniiers  mois  de  lannéo,  le  chill're  d'environ  cinquante  millions. 
Pendant  ce  temi)s,  les  valeurs  industrielles  subissent  une  baisse  sen- 
sible et  beaucoup  de  capitalistes,  en  conqiarant  l'étal  de  leur  porle- 
feuille  à  ce  qu'il  était  an  i  ommencement  de  la  présente  année,  ont 
la  désagréabh»  surprise  de  constater  qu'ils  ont  perdu  le  vingtième, 
le  dixième  ou  une  portion  plus  grande  encore  de  leur  avoir.  Sans 
doute,  en  cet  ordre  de  choses,  des  ilucluations  sont  inévitables,  et 
il  n'esl  pas  défendu  d'espérer  un  retour  prochain  de  la  conliance  et 
de  l'activité  inilnstrielles.  Toutefois,  la  période  de  dépression  se  pro- 
longe, en  ce  moment,  d'une  manière  inusitée,  et  non  seulenu'ut  les 
pessimistes,  mais  encore   quelques  personnes  de  jugement  rassis,  se 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL.  173 

demandent  si  nous  ne  marchons  pas,  selon  la  formule  de  notre  col- 
laborateur M.  Poinsard,  «  vers  la  ruine  ». 

Les  tcrandes  et  exceptionnelles  dépenses  faites  l'an  dernier,  pendant 
r exposition,  peuvent  être  pour  queli^ue  chose  dans  ce  resserrement 
universel  du  cordon  des  bourses  et  dans  le  ralentissement  des  af- 
faires. Mais  il  n'y  a  pas  que  cela.  11  va  aussi  l'inquiétude  de  l'avenir, 
la  perception  d'une  insuffisance  de  sécurité.  Or  leiret  de  l'insécurité 
est  de  porter  l'argent  à  se  cacher,  à  s'enfuir,  à  faire  comme  s'il 
n'existait  pas.  Les  vieilles  habitudes  d'économies  de  notre  race  pay- 
sanne, et  même  de  notre  bourgeoisie,  ne  demandent  qu'à  se  réveil- 
ler dans  ces  circonstances.  Cela  est  fâcheux,  car  il  ne  peut  guère 
être  question  d'initiative  et  d'entreprises  fécondes  au  moment  où  les 
capitalistes,  grands  et  petits,  se  sentent  envahis  par  la  peur. 


Il  ne  faut  pas  d'ailleurs  forcer  la  nuance.  L'inquiétude  n'est  qu'à 
son  premier  degré.  L'argent  circule  encore,  et  les  classes  aisées,  en 
cette  saison  de  voyages  et  de  villégiatures,  se  livrent  comme  tous 
les  ans  à  leurs  divertissements  habituels.  Une  fois  de  plus,  baigneurs 
et  touristes  peuvent  vérifier  la  loi  curieuse  en  vertu  de  laquelle  les 
populations  qu'ils  traversent  s'entendent  pour  leur  faire  une  condi- 
tion particulière,  privilégiée  au  rebours.  Dans  presque  toutes  les 
localités  fréquentées  par  les  étrangers,  il  y  a  deux  prix  pour  les  den- 
rées et  services  usuels  de  la  vie  :  le  prix  des  indigènes  et  le  prix 
des  touristes.  La  chose  est  même  vraie  dans  ce  qu'on  appelle  des 
M  pays  perdus  ".  Vous  vous  arrêtez  dans  une  auberge  du  Jura,  au 
milieu  de  pâturages  couverts  de  troupeaux  de  vaches',  et  vous  buvez 
une  tasse  de  lait?  On  vous  en  demande  vingt-cinq  centimes,  alors 
que  le  litre  ne  revient  peut-être  pas  à  deux  sous.  Sur  les  plages  à  la 
mode  et  dans  les  villes  d'eaux,  le  phénomène  est  beaucoup  plus  in- 
tense. Nous  avons  entendu  soutenir  cette  thèse  que  les  «  petits  trous 
pas  chers  »  sont  plus  chers  que  les  «  grands  trous  chers  »,  parce 
que  ceux-ci,  comptant  plus  de  commerçants,  peuvent  du  moins  être 
le  théâtre  d'une  concurrence  relative.  Une  histoire  qu'on  raconte  est 
celle  du  Parisien  qui,  aux  bains  de  mer.  après  s'être  informé  du 
coût  des  denrées,  prend  ses  mesures  pour  tout  faire  venir  chaque 
jour  de  Paris.  Les  familles  peu  aisées,  envoyées  de  droite  ou  de 
gauche  par  l'obligeant  despotisme  de  leur  Esculape,  soufTreut  surtout 
de  cet  état  de  choses.  Pour  le  paysan,  du  moment  qu'on  arrive  de 
Paris  ou  de  la  ville,  c'est  qu'on  est  riche.  Si  on  est  riche,  c'est  qu'on 
a  l'habitude  de  payer  cher.  Or,  il  ne  faut  pas  troubler  les  gens  dans 
leurs  habitudes.  Le  remède  —  héroïque  il  est  vrai  —  consisterait  à 


IT'i  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

se  déguiser  on  indigène,  et  à  apprendre  quol<iue  peu  le  palois  du 
cru.  Mais  non,  cela  répugne  à  nos  md'urs:  et  puis,  étant  donné  la 
linesse  des  vrais  indigènes,  en  certaines  provinces,  ce  ne  serait 
même  pas  sûr. 

Voilà  un  des  cas  où  les  lois  dites  «  économiques  »  se  trouvent  fort 
dérangées  par  l'intervention  d'une  influence  d'ordre  purement  social. 


La  question  d'argent  est  terrible  pour  les  individus,  terrible  aussi 
pour  les  œuvres  de  charité,  comme  le  savent  très  bien  les  personnes 
qui  s'occupent  de  ces  dernières,  lien  est  qui,  malgré  les  elTorts  géné- 
reux tentés  pour  les  soutenir,  sont  obligées  de  disparaître.  Tel  a  été 
récemment  le  cas  de  la  «  Pouponnière,  dont  le  but  était  de  prendre  en 
nourrice  les  enfants  appartenant  à  des  familles  modestes  et  pouvant 
payer  -40  francs  par  mois. 

Ces  enfants,  au  lieu  d'être  envoyés  au  hasard  dans  les  environs  de 
Paris  ou  plus  loin,  confiés  à  des  nourrices  fournies  parles  bureaux  de 
placement,  étaient  élevés  par  l'Olùivre,  où  ils  avaient  des  nourrices 
choisies,  un  local  d'une  propreté  scrupuleuse,  le  grand  air  dun 
parc,  et  des  soins  médicaux  (luotidiens. 

Kn  plus  de  la  somme  versée  parles  i)areuls,  cluuiue  tnlnnl  <-nrilnif 
à  l'Olùivre  70  francs  par  mois. 

Mais,  pour  que  l'OlCuvre  fùl  reconnue  d'utilité  publique,  il  fallut  su- 
bir les  exigences  de  l'Administration,  laquelle  imposa  cette  condition 
que,  sur  les  120  enfants  que  l'établissement  pourrait  recevoir,  il  y  en 
aurait  (»0  re<uîi  gratuitement. 

Celte  condition  tyrannique  bouleversa  le  budget  de  l'dlluvre.  el.  ne 
joignant  plus  les  deux  bouts,  les  administrateurs  ont  dû  renoncer  à 
la  continuer. 

Ce  tiui  prouve  <iue  1  l-ital  est  non  seulement  impropre  à  faire  la  cha- 
rité, mais  encore  merveilleusement  apte  à  empêcher  la  charité  <b'  se 
faire,  lorsqu'il  prétend  contraindre  les  personnes  charitables  à  la  faire 
de  telle  ou  telle  façon. 

Notons  à  ce  propos  que  l'absence  de  sécurité  (jui  sera  le  lot  îles 
congrégations  charitables,  .sous  un  régime  ou  l'autorisation  donnée 
p;ir  une  loi  ])ourra  toujours  être  révoquée  brus»iuemenl  par  simple 
décret,  contribuera  forcément  ;i  paralyser  les  dévoutMiients  privés  i>t 
à  les  empêcher  de  produire  tous  leurs  fruits. 


A  pr(q»os  des  projets  de  confiscation  (|ui  fermentent  dans  la  cervelle 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  175 

dos  politiciens,  (iii'on  nous  pernicUe  de  citer  ici  un  bon  mot.  Le  mot 
pour  rire  a  sa  place  dans  une  chronique  sociale  lorsqu'il  est  suflisam- 
ment  profond,  et  «  représentatif  »  des  dispositions  de  toute  une 
classe. 

Un  «  croquis  »  du  caricaturiste  llenriot  met  en  scène  un  candidat 
ou  courtier  électoral  quelconque  s'entretenant  avec  un  paysan  plus 
ou  moins  cossu  : 

—  Oui,  dit  le  premier,  nous  respectons  la  propriété  individuelle... 
Entendons-nous  bien  :  nous  respectons  la  ferme,  mais  nous  prendrons 
le  chciteau  1 

—  Diable!  répond  le  bonhomme.  Mais  vSi  ma  ferme  devenait  un 
jour  un  château? 

Nous  ne  savons  si  le  mot  a  été  dit,  mais,  en  tout  cas,  il  répond  cer- 
tainement à  un  état  d'âme,  et,  plus  cet  état  d'âme  se  généralisera  —  ce 
(ju'on  aie  droit  d'espérer  —  plus  le  socialisme  rencontrera  d'obstacles 
sur  son  chemin. 

Au  fond,  entre  la  «  ferme  »  et  le  »  cliâteau  »,  il  n'y  a  ([ue  des  limites 
conventionnelles.  Bien  des  châtelains  de  Bretagne  sont  moins  riches 

que  des  fermiers  de  Beauce ou  même    que   certains   fermiers 

de  Bretagne.  Kt  puis,  le  petit  propriétaire  paysan  a  la  passion  de 
«  s'arrondir  ».  On  peut  lui  proposer  d'acheter  à  prix  réduit,  comme 
en  1791,  les  terres  d'un  grand  propriétaire  proscrit  ou  guillotiné;  mais 
il  est  plus  difficile  de  le  faire  souscrire  à  un  système  qui  supprimerait 
radicalement  la  grande  propriété  individuelle.  11  ne  veut  pas  devenir 
lui-même  le  guillotiné  ou  le  proscrit. 

Dans  les  colonies. 

Maintenant  que  nos  troupes  occupent  les  oasis  duTouat,  on  recom- 
mence à  parler  du  chemin  de  fer  transsaharien. 

Toutefois,  chez  certains  partisans  du  projet,  le  plan  primitif  se  mo- 
difie. Au  lieu  de  concevoir  un  transsaharien  qui  irait  de  la  Tunisie  ou 
de  l'Est  algérien  au  lac  Tchad,  on  conçoit  un  transsaharien  qui,  par- 
tant d'Oran  et  passant  par  la  région  du  Touat,  aboutirait  à  Bouroum 
sur  le  Niger.  (Bouroum  est,  dans  la  partie  orientale  de  la  fameuse 
«  boucle  »,  à  300  kilomètres  environ  de  Tombouctou.)  Par  ce  tracé, 
le  transsaharien  se  rapprocherait  de  TAtlantique,  mais,  pour  l'en- 
semble des  possessions  françaises,  il  serait  peut-être  plus  central. 

Nous  avons  déjà  dit  un  mot  des  avantages  économiques  et  straté- 
giques que  procurerait  une  voie  ferrée  transsaharienne,  quel  que  soit 
l'itinéraire  adopté. 

La  vallée  du  Niger  a  de  grands  points  de  ressemblance  avec  l'Ë- 


I  /()  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

gyple.  Seulement,  c'est  une  Egypte  qui  c'onimuni«jue  plusdiflicilement 
que  l'autre  avec  le  monde  civilisé.  Les  bords  du  Tchad  contiennent 
également  des  régions  très  fertiles,  qui  manquent  de  débouchés  ac- 
tuellement. 

D'autre  part,  en  cas  de  conilit  diplomatique,  la  France,  qui  a  des 
troupes  nombreuses  en  .Mgérie,  pourrait  en  transporter  promplemenl 
une  partie  là  où  leur  intervention  pourrait  être  utile,  cl  la  seule  pos- 
sil)ilité  de  cette  intervention  épargnerait  à  la  marine  militaire  des  frais 
de  surveillance  excessifs  sur  la  côte  occidentale  d'.Vfrique. 

Il  y  a  aussi  les  richesses  minières  du  Sahara  :  phosphates,  houille, 
mines  d'or. 

Depuis  longtemps  certains  publicistes,  notamment  M.  Paul  Leroy- 
Beaulieu,  se  font  les  champions  résolus  de  ce  projet  qui,  élaboré  en 
1878  par  M.  Duponchel,  étudié  depuislors  par  des  commissions  scien- 
liliques  et  techniques,  demeure  toujours  à  l'état  de  rêve  irréalisé. 

Quand  les  Anglais  et  les  .Xméricains  entament  une  région,  ils 
commencent  par  la  sillonner  de  voies  ferrées,  témoin  les  lignes  du 
Fa^-^Vest,  celles  du  Cap,  celles  dËgyi)te.  Nous  aimons  mieux  attendre, 
et  n'agir  que  lorsque  il  n'y  a  plus  raisonnablement  moyen  de  demeu- 
rer dans  l'abstention.  Le  transsaharien  se  fera  quelque  jour,  évidem- 
ment ;  seulement,  il  y  aura  eu  beaucoup  de  temps  perdu  pour  la  mise 
en  valeur  et  la  civilisation  de  l'Afrique  française. 


Il  y  a  lieu  pourtant,  parait-il.  de  décerner  un  bon  point  à  notre  ad- 
ministration eu  Tunisie.  Klle  s'intéresse  en  ce  moment  à  des  expé- 
riences de  sériciculture  qui  donnent  des  résultats  partiels,  mais  en- 
courageants en  somme.  Le  climat  de  la  Tunisie  se  prête,  comme  celui 
de  notre  Midi,  à  l'élevage  du  ver  à  soie.  Plusieurs  colons  l'ont  donc 
entrepris,  et  la  Direction  de  l'agriculture  les  a  aidés  en  leur  procurant 
de  la  «  graine  ». 

Les  vers  se  sont  si  bien  développés  qu'ils  luil  dévoré  les  feuille»  de 
fousles  mûriers  et  qu'une  certaine  (pianlité  a  péri  ensuite  d'inanition. 
Il  sera  donc  nécessaire  de  planter  des  mûriers,  ou  encore  de  trans- 
porter l'élevage  dans  les  régions  de  la  Tunisie  où  ces  arbres  existent 
en  grand  nombre,  comme  celles  de  Nabeul  :  exemple  de  l'adaptation 
du  travail  au  lieu.  Dans  la  région  de  Djerba,  l'administration  a  orga- 
nisé une  pépinière. 

Les  éleveurs  tunisiens  de  vers  à  soie  d(>vront  également  s'adapter 
à  leur  milieu  spécial  d'une  autre  façon.  Kn  l'rance,  les  sériciculteurs 
livrent  aux  lilaleurs  le  cocon  frais.  Celui-ci  ne  pouvant  supp(U'ler  le 
transport,  les  éleveurs  doutre-mer  devront  s'.invinger  i>oiir  élouffi>r 


LK    MOUVIl.MK.NT    social.  l 


/  / 


eux-mêmes  les  chrysalides  et  expédier  leurs  cocons  secs.  Dans  ce 
but,  et  pour  aider  les  débutants,  la  Direction  de  lagriculturc  a  fait 
mettre  à  leur  disposition  des  étuves  municipales. 

Si  l'expérience  est  concluante  et  si  la  production  se  développe,  on 
verra  dans  quelques  années  apparaître  sur  le  marclié  des  soies  une 
marchandise  nouvelle  :  la  soie  de  Tunisie. 

A  l'étranger. 

Il  a  été  beaucoup  parlé  dans  ces  derniers  temps  du  i^rak  de  i)lu- 
sieurs  banques  allemandes.  Nous  n'avons  pas  de  renseignements 
bien  particuliers  sur  la  question.  Il  parait  que  ces  banques  étaient 
sorties  de  leur  rôle,  de  leur  «  métier  ■>.  et  qu'au  lieu  de  demeurer 
des  établissements  de  crédit,  elles  s'étaient  transformées  en  vérita- 
bles «  bailleurs  de  fonds  »,  complètement  engagées  dans  des  entre- 
prises industrielles  à  longue  échéance.  C'est  ce  qui  les  aurait  per- 
dues. En  eilet,  les  maisons  de  crédit  ne  sont  pas  faites  pour  cela, 
et  les  banquiers  qui  se  font  industriels  risquent  d'aboutir  au  même 
genre  de  déconvenues  que  les  notaires  qui  se  font  banquiers. 

Nous  ne  voulons  retenir  qu'un  fait  parmi  ces  événements.  A  la 
suite  du  krak  en  question,  des  industries  ont  été  ruinées,  des  usines 
ont  dû  se  fermer,  et  des  milliers  d'ouvriers  se  sont  trouvés  sans  ou- 
vrage. C'est  là  l'efl'et  d'une  loi  bien  naturelle,  mais  bien  méconnue. 
Tout  ce  qui  frappe  le  patron  frappe  indirectement  ceux  qu'il  pa- 
tronne, qu'il  soit  d'ailleurs  un  bon  ou  un  mauvais  patron.  On  peut, 
dans  les  livres,  nier  la  nécessité  du  capital,  l'accuser  de  prélever  le 
bénéfice  sur  ce  qui  devrait  être  la  part  de  l'ouvrier,  le  traiter  de  «  pa- 
rasite »,  toujours  est-il  que,  lorsque  ce  prétendu  parasite  reçoit  un 
choc,  les  premiers  atteints  sont  les  travailleurs,  qui  ne  savent  plus 
que  faire  de  leurs  bras  et  sont  obligés  de  s'adresser  immédiatement 
à  l'assistance  publique. 

Ce  qui  peut  arriver  de  mieux  pour  les  ouvriers,  ce  n'est  pas  un 
état  de  choses  qui  ruine  les  patrons,  les  raréfie,  les  décourage; 
c'est  un  état  de  choses  qui  les  enrichit,  les  multiplie  et  engage  le 
plus  de  gens  possible  ii  se  lancer  dans  l'industrie.  Le  nombre  des 
«  places  à  prendre  »  augmente  alors  pour  les  travailleurs  manuels; 
ils  voient  se  réduire  les  chances  de  chômage;  ils  peuvent  plus  faci- 
lement, soit  à  l'amiable,  soit  par  des  grèves,  obtenir  des  relèvements 
de  salaires;  ils  bénéficient,  en  définitive,  de  la  prospérité  de  ceux 
qu'on  appelle  trop  volontiers  et  trop  universellement  ses  exploiteurs. 


Il  n'est  pas  à  croire,  néanmoins,  que  l'industrie  allemande  subisse 


178  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

une  crise  bien  sérieuse.  Ce  qui  donne  à  le  supposer,  c'est  le  déve- 
loppement de  cette  industrie  en  Autriche. 

Le  correspondant  viennois  d'un  grand  journal  de  Paris  affirmait 
dornièrement  que  les  Allemands,  tout  nombreux  quils  soient  dans 
celle  dernière  ville,  le  sont  encore  cinq  fois  moin>  qu'à  Vienne. 
On  compte,  parait-il,  quatre  cents  ingénieurs  prussiens  dans  cette 
capitale  ou  aux  environs.  C'est  de  Prusse  que  viennent  également 
beaucoup  d'employés  de  commerce.  Or,  dil-on.  à  part  les  Bavarois 
qui  s'  «•  aulrichianisenl  »  assez  facilemenl,  ces  étrangers  gardent 
leur  formation  particulière,  absolument  convaincus,  dans  leur  amour- 
propre,  qu'ils  sont  nés  pour  diuiinuer  et  diriger  les  •■  espèces  iu- 
b'rieures  •>  de  la  race  germani(iue. 

Celle  invasion  industrielle  et  commerciale  est  llanquée,  comme  on 
le  sait,  dune  propagande  religieuse.  Celle  propagande,  à  un  mo- 
ment, a  même  été  assez  violente.  Unis  à  un  certain  nombre  d'Autri- 
chiens prolestanls,  des  .\llemands  avaient  organisé  une  vigoureuse 
campagne  contre  le  catholicisme.  La  devise  de  ce  parti  était  Los 
von  Rom  Rompons  avec  Rome  .  Les  ellorts  n'ayant  obtenu  qu'un 
médiocre  succès,  les  germanisants  ont  adopté  une  méthode  moins 
belliqueuse.  Des  orateurs  allemands  ouvrent  des  locaux  dans  les 
(juarticrs  pauvres  de  Vienne,  et  y  tout  des  eonférences,  attirant  au- 
tour d'eux  ce  public  vague  et  flottant  qui,  n'ayant  (jue  d'imparfailes 
notions  religieuses,  peut  se  laisser  prendre  plus  facilemenl  aux 
exhortations  de  n'importe  quel  prédicateur.  Ces  prédicateurs,  as- 
sure-t-on,  se  recrutent  surtout  parmi  les  employés  de  l'importante 
maison  Siemens  et  llalske.  Il  y  a  là  un  singulier  mélange  de  com- 
merce, de  religion  et  dariière-pensées  p(»liti(]ues.  Toutefois  celle 
propagande  a  non  soulemeni  coulre  elle  tous  les  Slaves,  mais  en- 
core bon  nouibre  d'Autrichiens  de  race  allemande,  très  attachés  à 
leur  religion  el  à  l'indépendance  de  leur  pays.  Seul  le  parti  dit 
«  libéral  •>  —  bien  qu'il  soit  assez  exclusif  el  autoritaire  —  constitue 
un  point  dappui  pour  ces  missionnaires  spontanés  ou  stylés  de 
l'unilication  germani(jue. 


11  \  a  une  question  des  races,  et  surtout  des  langues,  dans  la  fa- 
meuse vallée  d'Aosle.  située  sur  le  versant  italien  des  .Mpes,  mais 
restée  savoyarde  par  son  langage,  ses  aspirations  et  ses  mu'urs.  Celle 
vallée,  (|ui  renferme  Hî.dlM)  habitants,  est  le  llM'Alre  d'une  lutte  sé- 
rieuse entre  le  fraueais  el  l'italien.  Le  gouvernenuMil  emploie  lojis 
les  moyens  qui  sont  à  sa  disposition  pour  italianiser  ce  petit  peuple. 
C'est  en  italien  ([ue  doivent  être  rédigées  les  pétitions;  c'est  en  italien 


Lli   MûL"VEMi:.\r    SOCIAL.  I7!> 

quo  les  fonctionnaires  correspondent,  c'est  l'italien  qui  est  employé 
obligatoirement  dans  les  actes  de  l'état  civil,  dans  les  affiches,  dans 
les  plaidoieries.  C'est  en  italien  que  l'enseignement  est  donné  au 
collège  royal.  Pour  les  écoles,  l'avancement  est  réservé  aux  maîtres 
qui  enseignent  en  italien.  Les  futurs  instituteurs  sont  élevés  à  l'é- 
cole normale  de  Pignerol,  où  ils  se  trouvent  au  milieu  d'Italiens. 
L'école  normale  des  institutrices  est  à  Aoste,  mais  on  y  fait  venir  de 
jeunes  Italiennes.  Dans  les  examens,  le  français  n'est  autorisé  que 
lorscjue  l'enfant  ne  trouve  pas  le  mot  italien.  En  outre,  l'Italie  tAclie 
d'implanter  dans  le  pays  des  fonctionnaires,  des  commerçants,  des 
employés,  des  ouvriers  qui  n'emploient  que  la  langue  italionne.  On  a 
fondé  un  journal  italien.  Les  touristes  italiens  parcourent  le  pays  en 
grand  nombre.  Enfin,  et  c'est  là  le  fait  capital,  un  chemin  de  fer  relie 
maintenant  .\oste  à  Ivrée,  ce  qui  neutralise  l'effet  des  barrières  natu- 
relles qui  séparaient  jusqu'ici  la  vallée  d'Aoste  du  reste  de  l'Italie. 
Malgré  cela,  jusqu'à  présent,  la  vallée  d'Aoste  reste  bien  française. 
M.  Paul  Melon,  essayant  d'expliquer  la  chose  dans  la  Nouvelle  Revue, 
découvre  que  cette  persistance  de  la  langue  française  est  due  en 
grande  partie  à  lintluence  du  clergé.  C'est  en  français  qu'ont  lieu 
les  prédications,  les  catéchismes,  l'enseignement  des  séminaires  et 
écoles  ecclésiastiques.  C'est  le  français  que  l'on  emploie  dans  les 
œuvres  et  dans  les  groupements  nouveaux  dus  à  l'initiative  religieuse. 
C'est  un  prêtre,  le  chanoine  Bérard,  qui,  dès  les  premières  atteintes 
portées  en  18o.'{  contre  les  usages  séculaires  de  la  vallée,  écrivit  pour 
les  défendre  une  brochure  dont  la  junte  municipale  ordonna  la  pu- 
blication. Le  clergé  dirige  aussi  un  journal,  le  Duché  d'Aoste,  qui 
compte  un  demi-siècle  d'existence.  M.  Paul  Melon  estime  que  cette 
action  du  clergé  est  assez  puissante  pour  tenir  détinitivement  en 
échec  les  tentatives  d'italianisation,  et  espère  que  le  gouvernement 
italien  iinira  lui-même  par  abandonner  la  partie,  ce  qui  serait  en  effet 

le  plus  sage. 

G.  d'Azambima.      • 


IV.  —  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 

Encyclopédie  populaire  illustrée  dvi  XX ^'  siècle,  publiée  sous  la 
direction  de  MM.  F.  Buisson.  E.  Denis.  G.  Larroumet  et  Stanislas 
Meunier. 

17''  volume  :  Les  Industnes  alimentaires.  —  Les  productions,  con- 
cernant l'alimentation,  susceptibles  de  progrès  indéfinis,  forment 
dans  ce  volume  une  sorte  de  bilan   de  connaissances  vulgarisées, 


180  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

aussi  bien  on  ce  «|ui  regard»;  la  grande  industrie  opérant  dans  de 
vastes  locaux  avee  un  personnel  plus  ou  moins  considérable  d'ou- 
vriers, se  servant  de  puissantes  machines,  (juen  ce  qui  regarde  la 
petite  industrie,  [.es  auteurs  ont  voulu,  dans  cet  ouvrage,  présenter 
clairement  ce  qui  fait  des  industries  alimentaires  une  des  jilus  belles 
manifestations  du  génie  humain. 

IS^"  volume  :  La  Pharmacie.  —  Ce  volume  n'est  pas  un  dictionnaire 
de  thérapeutique,  il  nest  pas  davantage  un  expo.sé  détaillé  des 
manipulations  de  laboratoire,  c'est  une  suite  de  descrijitions  des 
sul)stances  employées  en  ])liarmacie  et  des  procédés  généraux  qu'elle 
emploie  jiour  en  faciliter  l'usage  aux  malades. 

bien  (l(>s  jiersonnes,  en  considérant  une  ordonnance  de  médecin, 
se  demandent  ce  que  peuvent  être  ces  drogues  destinées  à  les 
soulager.  D'autres  fois,  c'est  une  formule,  un  produit  quelconque, 
({u'un  ami,  un  livre,  un  journal,  conseille  d'employer.  Que  sont  ces 
substances?  D'où  viennent-elles?  Ouelle  est  leur  ulilité' 

Ce  petit  volume  est  rédigé  dans  le  but  de  répondre  à  tous  ces 
points  d'interrogation.  Il  n'a  i)as  la  prétention  de  se  substituer  aux 
médecins,  mais  il  renseigne  sur  la  nalure  des  remèdes  (lu'ils  ]ires- 
crivent  et  sur  leur  mode  d'emploi. 

Le     premier     congrès    de    l'enseignement    des    sciences    sociales 

.l'aris,  août  l!)UO;.  Contptr  rfiida  ilrs  srauccs  cl  trjlr  des  nuiimircs 
publiés  jjar  la  cininnissioii  /irniianfnlt'  iuli-ruafionalo  de  Vnisri- 
ifiiemrnt  social.  1  volume  gr.  in-S",  8  fr.  TiU.  i'aris.  Félix  Mcin. 
éditeur.) 

Ce  «|iii,  loni  (1  alxu'd.  donnait  à  ce  congrès  —  et  donne  par  suite 
à  ce  volume  —  un  intérêt  spécial,  (;'est  (|uil  était  le  premier  de  «-e 
genre.  On  trouvera  donc  ici,  pour  la  première  fois,  un  aperçu 
général  sur  la  façon  dont  sont  enseignées,  dans  la  plupart  des  pays 
tlu  monde,  ce  (jue  l'on  app(>Ile  avec  plus  ou  moins  de  bonheur  les 
«  sciences  sociales  ». 

Plus  de  trente  rapports  sur  l'enseignement  social  dans  les  liii- 
versités,  les  écoles  secondaires*  et  primaires,  renseignemeni  popu- 
laire, la  création  iliin  enseignement  social  international,  font  de  ce 
vdhune  un  réservoir  de  documents  qui  le  recommandent  aux  travail- 
leurs et  à  tous  ceux  (jui  désirent  être  copieusemeni  informés. 


Le  Uircclcur  (irra/tt  :  Edmond  Ukmomns. 


IVPOCIarUIF.  FinMlN-DIOUT   RT  C".   —   PARIS 


LE  NOUVEAU  COURS 


DE  SCIENCE  SOCIALE 


-OC0030- 


Monsieur, 

Vous  n'êtes  prol)ableinent  pas  sans  savoir  que  M.  Demolins 
a  inauiiuré  à  Paris,  en  1883,  sous  la  direclion  de  M.  Henri  de 
Tourville,  un  Cours  de  Science  sociale  d'apri^s  la  méthode  d'ob- 
sei'vatiofi.  Chaque  hiver,  dans  une  des  salles  de  la  Société 
de  géographie.  18'»,  boulevard  Saiut-Germain,  quelque  partie 
caractéristique  de  ces  études  nouvelles  était  exposée  en  une 
vingtaine  de  leçons  hebdomadaires,  devant  un  auditoire  com- 
posé principalement  d'étudiants  des  Facultés  et  d'élèves  des 
Écoles  supérieures.  Vous  avez  pu  apprécier  la  valeur  de  cet 
enseignement,  en  lisant  ce  qui  en  a  été  j^ublié  dans  la  Revue. 
La  Science  sociale  (1). 

Ce  cours  a  été  momentanément  suspendu,  les  deux  hivers 
derniers,  par  la  nécessité  où  s'est  trouvé  M.  Demolins  de  se 
donner  tout  entier  à  la  fondation  de  l'École  des  Roches.  Mais 
le  succès  même  de  cette  fondation,  qui  fait  grandement  hon- 
neur à  la  science  sociale  et  à  son  efficacité  pratique,  ne  laisse 

(1)  Voir  La  Science  Hociale  :  V  série,  les  Sociétés  Simples:  pasteurs,  pôcheurs 
et  chasseurs  (de  janvier  1886,  pages  6  et  22,  à  août  1886);  —  2«  série,  les  Sociétés 
CoMPLiQiÉES  :  la  Culture  de  septembre  1886  à  mars  1888  ;  —3*"  série,  l'Art  des 
Forets  de  avril  1888  à  juillet  1888,  ;  — i"  série,  l'Art  des  Mines  (de  août  1888  à  mai 
1889);  —  5"  série,  la  Fabrication  avec  les  Corporations,  de  septembre  1889  à  no- 
vembre 1890;  ;  —  6«  série,  les  Transports  avec  les  migrations  des  Celtes,  de  décembre 
1890  à  octobre  1891];  —  7"  série,  le  classement  des  Sociétés  Commcvaltaires:  Po- 
pulations limitrophes  des  déserts:  Finnois;  Nord-Slaves;  Sud-Slaves;  Asiatiques 
orientaux  et  méridionaux;  Méditerranéens  modernes  et  anciens  (janvier  1893,  page  5; 
de  mars  1893  à  août  1895;  et  février  1901,  page  121  ;  —  8"  série.  L.\  Géographie  so- 
CLVLE  DE  L\  Fr vNCE    dc  juiUct  1896  à  janvier  1898,  page  2j:  et  mai  1898,  page  357i. 

T.    XXXII.  13 


1H2  ^A    SCIKNCE   SOCIALE. 

pas  à  M.  Dcmoliiis  la  liberté  jcIc  reprendre  la  suite  de  ses  leçons 
piihli(]ues  à  Paris.  Il  serait  ce[)endant  profondrinent  regrettable 
qu'un  moyen  de  dill'usion  et  de  progrès  aussi  puissant  fût 
abandonné  au  moment  même  où  s'atteste  plus  que  jamais  la 
valeur  et  s'accroit  la  notoriété  de  la  science  sociale. 

C'est  pourquoi  nous  nous  sommes  adressés  à  l'un  des  collabo- 
rateurs de  la  revue  La  Science  sociale,  à  M.  Paul  Bureau,  qui 
est  en  situation  parfaite  pour  continuer  cet  enseignement.  Dès 
le  moment  où  s'est  trouvé  interrompu  le  cours  de  .M.  Demolins, 
M.  Paul  Bureau  a  spontanément  organisé  chez  lui  des  réunions 
privées,  dans  lesquelles,  deu\  fois  par  mois,  il  traitait  d'études 
sociales  scientifiques  avec  une  élite  de  jeunes  hommes,  dont  le 
nombre  a  été  croissant.  La  réputation  qu'il  possède  dans  le 
haut  enseignement  du  droit  industriel  et  international  atteste 
ses  aptitudes  professorales,  et  les  travau.v  qu'il  a  publiés  dans 
la  revue  La  Science  sociale  montrent  ses  éminentes  qualités 
d'observation,  d'exposition  et  de  discussion  dans  les  matières 
spéciales  à  la  science  sociale. 

M.  Bureau  a  accepté  de  faire  lliivor  prochain  (lî)01-190*2i 
une  série  de  vingt  à  vingt-cinq  leçons  pni)liques;  il  demande 
seulement  que  les  frais  de  location  de  la  salle  et  de  publicité 
pour  le  cours  (environ  7  A  800  francs)  soient  couvçrts,  et  qu'à 
titre  d'indenniité  pour  ses  travaux  une  somme  de  l.-iOO  francs 
lui  soit  allouée.  M.  Henri  de  Tourville  ayant  pris  à  sa  charge 
les  frais  de  location  de  la  salle  et  de  publicité,  nous  avons 
pensé  (ju'une  souscription  ouverte  entre  les  meilleurs  amis  des 
études  sociales  produirait  aisément  la  modeste  somme  de  l.:20() 
francs,  ("/est  à  cette  souscription  que  nous  vous  demandons  de 
voidoir  bien   prendre  part. 

Ajoutons  (|ue,  comme  il  est  difficile  cpi'un  enseignement  de 
cette  nature  donne  en  une  seule  année  des  résultats  suffisants, 
il  serait  ;"i  désirer  (pu'  le  cours  fût  établi  pour  trois  ans.  Nous 
espérons  donc  (pie  votre  souscription  pourrait  se  renouveler 
les  deux  années  (pii  suivront  celle-ci.  Aussi  pen.serons-nous, 
sauf  indicalinn  dr  rolrr  /Kirf,  <jiie  votre  souscription  aurai/ 
c/iunc/'  d'être  renouvelée  les  deux  années  prochaines. 


LE    NOUVEAU    COURS    DE    SCIENCE    SOCTALE.  1S3 

Si  les  souscriptions  veneycnt  à  dépasser  la  somme  dont  il  est 
ici  question,  le  surplus  serait  appliqué  à  quelques  missions 
d'observation  sociale  confiée  aux  meilleurs  élèves  du  cours. 

Nous  faisons.  Monsieur,  pour  cette  réouverture  de  l'enseigne- 
ment public  de  la  science  sociale,  le  plus  chaleureux  appel  à 
l'intérêt  (pie  vous  a  inspiré  cet  ordre  nouveau  de  connaissances 
et  au  souvenir  des  satisfactions  que  vous-même  en  avez  re- 
tirées (1). 

Lp  Comité  pour  la  réouverture  du  cours  de  Science  sociale  : 

II.    i>E  TouRviLLE,  E.   Dkmolins,  A.   Dauprat. 

(1)  On  est  prié  d'adresser  les  souscriptions  à  M.  Demolias,  à  la  Guichardière,  par 
Verneuil  Eure  ,  ou  à  M.  l^aul  Leloup,  administrateur  de  la  Science  sociale,  56,  rue 
Jacob,  Paris. 


QUESTIONS    DU   JOUR 


A  IMIOPOS  IIE  L'ALLIA.NCi:  KLSSE 

LES  SYMPATHIES  EMRE  NATIONS 


-ocN30a-o— 


l/cntliousiasinc  des  foules  françaises  à  l'égard  de  la  Kussic, 
après  avoir  éclaté  en  1893  lors  du  voyage  à  Paris  de  l'amiral 
Avelloue  et  des  marins  russes,  en  ISÎXi  lors  de  la  visite  du  tsar 
Nicolas  II  à  M.  Félix  Kaure.  en  1897  lors  de  la  visite  de  M.  Félix 
Faure  à  Nicolas  11.  continue,  comme  le  montrent  les  événements 
présents,  à  se  donner  brillamment  carrière.  Discours,  toasts, 
articles  dithyrambiques,  exécutions  do  Y Ih/inur  7'ussr  et  de  la 
Matspillaisr,  vivats,  applaudissements,  acclamations,  chansons 
de  camelots  :  tout  témoigne  d'une  sincère  passion  à  l'égard  du 
peuple  allié,  passion  assez  forte  pour  triompher  momentanément 
des  cpierellesde  parti  —  on  sait  cependant  si  celles-ci  sont  ar- 
dentes —  et  pour  produire  dans  la  presse  —  chose  extraordi- 
nairemenl  rare  —  le  phénomène  dune  quasi-unanimité.  Cer- 
tains journaux  acclament  lo  tsar  parer  rjit'û  est  venu  .sous  le 
ministère  actuel;  d'autres  l'accl.unent  f/uoit/u'il  soit  venu  sous 
ce  ministère;  mais.  î\  part  quelques  intransigeants  d'extrème- 
(Iroite  et  d'extrème-gauche,  tout  le  moiulc  se  croit  tenu  de  faire 
hou  visage,  et  de  surpasser  même,  s'il  est  possible.  le  [);irti 
adverse  en  démonstrations  amicales  à  l'égard  de  notre  hôte 
impérial. 

(>  fait  particulier  nous  inspire  la  pensée  de  remonter  à  un  fait 


A    l'HOPOS    DE    l'alliance   RUSSE.  i  8.J 

général  :  celui  des  sympathies  internationales.  Comment  nais- 
sent les  amitiés  entre  nations,  ou  tout  au  moins  entre  fragments 
de  nations.  Surviennent-elles  de  plusieurs  manières?  et,  en  ce 
cas,  quelle  distinction  peut-on  établir  entre  les  causes  qui  prési- 
dent à  l'origine  de  ces  sympathies?  Voilà  des  questions  qui  sont 
incontestablement  du  ressort  de  la  science  sociale,  et  auxquelles 
nous  voudrions  répondre  sommairement,  en  attendant  qu'elles 
soient  élucidées  par  des  travaux  plus  approfondis. 

Tne  revue  rapide  de  ce  qu'ont  été  et  de  ce  que  sont  encore  les 
sympathies  entre  nations  nous  a  portés  à  les  ramener  à  trois 
causes  :  le  besoin  de  faire  faire  face  à  un  ennemi  commun,  la 
perception  d'une  parenté  entre  deux  races,  et  le  prosélytisme 
des  idées.  Examinons  successivement  ces  trois  groupes. 


l'union  contre  l'ennkmi  commun 


Qu'on  nous  permette  de  commencer  par  une  observation  bi- 
zarre, puérile,  mais  qui  mérite  toutefois  de  nous  arrêter  un  ins- 
tant; il  n'y  a  pas  de  guerres^  ni  de  batailles,  ni  de  rixes  à  trois. 
Dans  toute  espèce  de  lutte,  les  adversaires  sont  deux.  Lorsqu'on 
y  réfléchit,  on  constate  que  ce  fait  très  simple  contredit  la  théorie 
pure.  Il  se  peut  que  Pierre  déteste  Paul  et  Jean,  que  Paul  déteste 
Jean  et  Pierre,  et  que  Jean  déteste  Pierre  et  Paul.  Pourtant,  si  un 
conflit  éclate  entre  ces  trois  hommes,  il  se  trouvera  toujours  que, 
momentanément,  deux  d'entre  eux  se  seront  réunis  contre  un, 
quitte  à  se  battre  ensuite,  quand  la  première  bataille  sera  finie. 
Ordinairement,  la  coalition  a  lieu  entre  les  deux  plus  faibles 
contre  le  plus  fort.  Il  y  a  pourtant  le  cas  où  les  deux  plus  forts  se 
réunissent  contre  le  plus  faible,  pour  dépouiller  celui-ci,  se  réser- 
vant d'en  venir  ensuite  aux  mains  à  propos  du  partage  des  dé- 
pouilles, comme  on  l'a  vu  en  1864  lors  de  la  guerre  entreprise 
contre  le  Danemark  par  la  Prusse  et  l'Autriche...  deux  ans  avant 
Sadowa. 

Ce  qui  est  vrai  pour  les  rixes  entre  individus  l'est  pour  les 
luttes  entre   nations.    La  fonction   essentielle  de  l'État  est  de 


iSf)  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

maintenir  la  sécurité,  tant  extérieure  qu'intérieure,  et  de  pour- 
voir, par  conséquent,  à  l'existence  nationale  elle-même,  laquelle 
peut  se  trouver  menacée  par  l'ambition  d  un  Ktat  rival.  En  ce 
cas,  l'État  fait  ce  que  ferait,  à  sa  place,  un  individu  menacé  par 
un  autre  individu.  Il  appelle  au  secours;   il  demande  qu'on  lui 
prête  main-forte.  .Mais  les  États  ne  se  dérangent  pas  comme  les 
individus.  Ceux  qui  gouvernent  une  nation  sont  payés  pour  faire 
bi  sourde  oreille  tant  qu'ils  n'entendent  que  la  cloche  de  la  géné- 
rosité. Par  situation,  ils  ne  peuvent  guère  songera  mobiliser  les 
forces  militaires  dont  ils  disposent,  c'est-à-dire  à  jeter  toute  la 
nation  dans  une  immense  crise,  sans  la  perception  ou  l'illusion 
de  bénéfices  à  recueillir.  Un  État  attaqué  peut  donc  appeler  au 
secours  sans  que  les  voisins  fassent  un  geste  pour  le  défendre. 
Pour  obtenir  cette   «   main-foite    »  qu'il  réclame,  il  faut  qu'il 
puisse  persuader  à  d'autres  États  que  son  ennemi  est  également 
leur  adversaire,  ou  mieux  encore  (]ue  cette  persuasion  existe  déjà. 
Il  se  forme  alors  une  cotilitiun,  autrement  dit  une  association 
fondée  sur  des  craintes  communes;  et,  naturellement,  la  commu- 
nauté des  haines  engendre,  chez  ceux  qui  haïssent  le  même  peu- 
ple, une  sympathie  pi-oportionnée  à  ces  antipathies  identiques. 
Comme  rexpli(|ucnt  fort  bien  les  philosophes,  la  haine  n'est  que 
le  revers  de  l'amour.  Ou  s'éprend  de  (|uelqu'un  ou  de  quehjue 
chose  uniquement  parce  qu'on  sait  que  cette  personne  ou  cette 
chose  sont  désagréables  à  un  ennemi.  Il  y  a  (piehiues  années,  au 
moment  où  les  Italiens  étaient  battus  par  les  .Vbyssins.  un  conilit 
manqua  d'éclater  entre  l'Italie  et  le  Brésil  à  propos  de  certaines 
altcMcalions  entre  émigrauts  italiens  et  ouvriers  brésiliens  dans 
l'État  (le  Saint-Paul.  Ces  incidents  donnèrent  lieu  à  des  manifes- 
tations fort  curieuses,  où  l'on  entendit .   proférée  par  des  voix 
brésiliennes,  cette  exclamation  bien  inattendue  :  «'  Vive  Méné- 
lik!  »  De  môme  les  Tchèques  de  Bohème,  qui  ont  peu  de  rap- 
ports avec  nous,  mais  qui  détestent  coidialement  les  .Mlemands, 
ne  perdent  pas  une  occasion  de  crier  :  «  Vive  la  France!  »  C'est  la 
lrans|)osition  d'une  passion  négative  en  passion  positive. 

l/histoire  est  pleine  d'alliances  (jui  témoignent  du  fonctionne- 
nieiil  normal  de  cette  loi.    Oue  voyons-nous  à    Salamine.*   Des 


A    PliOl'iS    I)F.   l'aLLIAM.E    RISSE.  187 

Athéuiens  et  dos  Spartiates  qui  fraternisscnt  pour  faire  face  à 
renvahisseur  pei*se.  Uuehjiies  années  après,  Sparte  est  en  lutte 
contre  Athènes,  dont  la  prépondérance  a  décidément  excité  la 
jalousie,  et  nous  voyons,  dans  le  Ligue  anti-athénienne,  les  Thé- 
hains  unis  aux  Laeédémoniens.  Sparte  triomphe  :  coalition  d'A- 
thènes avec  Thèbcs.  Cette  dernière  cité,  sousÉpaminondas,  monte 
à  son  tour  au  pinacle.  .Nouvelle  alliance  des  Athéniens  et  des  La- 
eédémoniens. L'initiative  des  pouvoirs  publics  est  généralement 
visible  dans  ces  sortes  d'alliances,  mais  Topinion  publique,  gé- 
néralement aussi,  n'a  pas  de  peine  à  suivre  les  choix  de  ceux  qui 
dirigent  la  diplomatie.  Parfois  l'opinion  précède,  et  les  hommes 
d'État  ne  font  que  suivre  les  indications  de  la  voix  publique.  La 
voix  publique  elle-même  jaillit  de  la  «  force  des  choses  ». 
Il  y  a.  en  certains  cas,  des  rapprochements  qm  s'imposent  entre 
nations,  comme  ils  s'imposent  entre  personnes  inconnues,  indif- 
férentes, que  menace  tout  à  coup  un  même  périL 

L'histoire  romaine  ofïre  un  bel  exemple  d'amitié  fondée  sur 
une  commune  inimitié.  C'est  celui  de  l'alliance  entre  Rome  et 
Marseille,  également  hostiles  aux  Carthaginois.  La  sympathie  fut 
vive  et  durable  entre  ces  deux  républiques,  dont  la  plus  grande 
ne  finit  par  absorber  la  plus  petite  —  longtemps  après  l'absorp- 
tion de  la  Provence  et  de  l'Espagne  — que  lorsque  les  Marseillais, 
au  cours  des  guerres  civiles,  eurent  pris  le  parti  de  Pompée.  De 
même,  au  cours  des  longues  guerres  entre  la  France  et  l'Angle- 
terre, la  séculaire  entente  entre  la  France  et  l'Ecosse.  De  même 
encore,  pendant  les  luttes  contre  la  maison  d'Autriche,  la  sécu- 
laire entente  entre  la  France  et  la  Turquie.  Ce  dernier  exemple  a 
même  cela  de  curieux  qu'il  heurtait  de  front  toutes  les  traditions 
reçues  et  que  la  sympathie  créée  par  la  situation  avait  à  lutter 
contre  des  antipathies  dues  à  la  religion,  aux  mœurs,  à  la  race. 
C'est  un  «  cas  limite  •,  une  preuve  de  la  puissance  que  peut 
avoir  une  inimitié  commune  pour  triompher  d'une  foule  d'autres 
causes  propres  à  engendrer  la  division. 

D'une  façon  générale,  l'apparition  des  grands  conquérants  est 
une  cause  extraordinaire  d'unions  entre  gens  qui  ne  songeaient 
pas  à  s'unir.  Ce  sont  les  «  grandes  coalitions  »,  suscitées  par  le 


1^^  LA    SCIENCE   SOCtALE. 

besoin  de  contre-balancer  les  grandes  anihitions  :  coalition  des 
cités  grecques  contre  Alexandre,  coalition  des  peuplades  anglaises 
contre  César,  coalition  des  Romains,  des  Francs  et  des  (loths  contre 
Attila,  coalition  de  l'Europe  presque*  ontièrc  contre  Napoléon. 
Presque  entière,  disons-nous,  car  le  conquérant  conservait  mal- 
gré tout  deux  sympathies  :  celle  du  Danemark  et  celle  de  la  Po- 
logne, deux  vaincus,  deux  écrasés,  qui  avaient  trop  cruellement 
soullert  de  la  part  des  coalisés  pour  n'avoir  pas  à  gagner  quelque 
chose  aux  succès  de  celui  que  visait  la  coalition.  Et  ces  deux  excep- 
tions confirment  très  logiquement  la  règle. 

De  cette  grande  loi  se  dégage  un  corollaire,  assez  connu  d'ail- 
leurs comme  vérité  empirique  :  Ica  Etals  s'aiment  plua  de  loin  que 
de  près.  Les  alliances  les  plus  stables,  celles  qui  se  traduisent  par 
conséquent  en  sympathies  plus  sérieuses,  sont  celles  qui  s'établis- 
sent entre  États  non  voisins.  L'histoire  de  France  nous  atteste, 
par  exemple,  que  les  trois  alliés  les  plus  tidéles  de  notre  pays  ont 
été  l'Lcosse,  la  Suède  et  la  Turquie.  C'est  surtout  avec  ses  voisins 
qu'on  a  des  procès  ;  mais  comme  ces  voisins  ont  eux-mêmes  d'au- 
tres procès  avec  des  voisins  à  eux,  qui  ne  sont  pas  nos  voisins 
à  nous,  il  est  tout  simple  de  s'entendre  avec  ces  derniers.  L'Ecosse 
fut  notre  amie  par  haine  de  l'.Xngleterre,  la  Suède  et  la  Tutquie 
par  haine  de  l'Empire  et  de  la  maison  d'Autricbe.  .aujourd'hui, 
dans  l'Amérique  du  Sud,  on  parle  d'une  entente  entr»^  le  Vene- 
zuela et  l'Équaleur  contre  la  Colombie,  qui  les  sépare,  et  dune 
autre  entente,  éventuelle  il  est  vrai,  entre  le  Chili  et  le  Brésil  contre 
la  Uépublique  Argentine,  qui  les  sépare  cyalement.  La  grande 
force  de  l'alliance  franco-russe,  c'est  (jue  les  possessions  fran- 
çai.scs  et  les  possessions  russes,  malgré  l'espare  immense  que  les 
unes  et  les  autres  occupent  à  la  surface  du  globe,  ne  se  touchent 
nulle  part,  au  lieu  (pio  lAllomagne,  avec  (|ui  les  deux  peuples  ont 
ou  peuvent  avoir  des  démêlés,  touche  également  leurs  deux  terri- 
toires. Certes,  ce  n'est  pas  là  une  loi  sans  exceptions.  Elle  est  sou- 
mise, en  ell'et,  aux  variations  et  aux  perturbations  qu'y  jettent 
les  deux  autres  causes  de  sym[)athie  dont  nous  avons  à  parler 
encore.  En  outre,  il  est  naturel  de  considérer  comme  adversaire 
un  pays  même  éloigné,  si  ce  pays  est  \<>isin  et  adversaire  d'un 


A  PRoros  DE  l'alliance  russe.  ISÎ) 

autre  pays  éloiiiné  considéré  comme  ami.  Enlin,  parmi  les  voisins 
de  chaque  peuple,  il  en  est  qui  se  touchent  eux-mêmes,  et  qui 
peuvent  se  trouver  en  conflit,  de  sorte  que  riutérèt  national  com- 
mande l'alliance,  tantôt  avec  l'un,  tantôt  avec  l'autre.  C'est  ainsi 
que  le  roi  Charles  V,  pendant  la  guerre  de  Cent  Ans,  faisait  fête 
à  l'Empire,  et  que  Fraurois  V,  au  contraire,  au  moment  de  ses 
luttes  contre  Clarles-Quint,  essayait  de  séduire  l'Angleterre  par 
les  magnificences  du  Camp  du  drap  d'or.  La  grandeur  menaçante 
de  la  maison  d'Autriche  poussait  donc  la  France  à  se  réconcilier 
non  seulement  avec  les  Turcs,  ennemis  communs  de  la  chré- 
tienté, honnis  et  redoutés  à  cette  époque  avec  la  dernière  éner- 
gie, mais  encore  avec  les  Anglais,  ennemis  traditionnels,  objets 
de  mille  rancunes  populaires,  et  cela,  un  demi-siècle  à  peine 
après  la  fin  de  la  guerre  de  Cent  Ans.  En  fait,  cette  alliance  avec 
l'Angleterre,  vainement  recherchée  par  François  F'',  se  trouva 
réalisée  un  instant,  sous  Louis  XIV  et  Cromwell,  en  présence  de 
la  prépondérance  espagnole.  Bref,  entre  deux  voisins  ([ue  l'on 
n'aime  pas,  la  règle  est  de  traiter  le  moins  dangereux  en  ami  pour 
se  garder  de  l'autre,  quels  que  soient  les  griefs  du  passé  et  les  ris- 
ques de  brouille  pour  l'avenir. 

On  a  dit  souvent  que  les  nations  sont  entre  elles  à  l'état 
sauvage,  ce  qui  expliquerait  leur  égoïsme,  le  rôle  prépondérant 
de  l'intérêt  dans  leurs  alliances,  le  sans-gêne  avec  lequel  elles 
abandonnent  des  nations  amies  pour  s'allier  à  des  nations  en- 
nemies. Mais  on  n'a  pas  expliqué  pourquoi  des  collectivités 
composées  d'individus  civilisés  font  preuve  d'une  telle  «  sau- 
vagerie )).  C'est  que  les  États  sont  des  organismes,  et  non  des 
individus,  et  que  ces  organismes  ont  pour  raison  d'être  une 
chose  toute  spéciale  :  le  maintien  de  la  sécurité.  Dès  lors  l'homme 
le  plus  charitable  et  le  plus  bienveillant  du  monde,  capable 
de  secourir  un  ami  ou  même  un  ennemi  personnel  dans  l'infor- 
tune, ne  croira  pas,  en  conscience,  s'il  est  dépositaire  du  pouvoir, 
avoir  le  droit  de  compromettre  le  repos,  le  salut  même  de  son 
pays  en  des  aventures  dangereuses.  lia  une  consigne  utilitaire,  et, 
presque  toujours,  il  l'observe,  ce  qui  le  met  quelquefois  en  con- 
flit, comme  nous  allons  le  voir,  avec  des  «  courants  d'opinions  ». 


lîlO  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Il  est  en  effet  des  sympathies  internationales  qui  ne  sont  pas 
fondées  sur  ce  besoin  de  faire  face  à  un  daneer  commun,  et 
procèdent  d'un  sentiment  plus  désintéressé,  d'une  source  plus 
noble,  phis  individuelle  aussi,  et  plus  dégagée  de  l'action  des 
pouvoirs  puljlics,  qui  les  subissent  et  les  utilisent,  mais  ne  les 
créent  pas. 

Tout  d'abord,  notons  les  sympathies  fondées  sur  le  sentiment 
d'une  commune  origine,  sympathies  qui  ont  joué  un  grand 
rôle  dans  les  guerres  et  les  révolutions  de  tout  le  siècle  der- 
nier. 

II.      —    \.\    l'ARK.NTK    lus    IIACKS 

On  parle  beaucoup,  aujourd'hui,  des  «  nations  sœurs  ».  Cette 
expression  demanderait  à  être  éclaircic.  Kn  effet,  au  point  de 
vue  de  la  descendance,  il  est  certain  que  de  grands  mélanges 
de  peuples  se  sont  opérés  en  chaque  [)ays,  au  point  qu'on  ne 
peut  se  flatter  raisonnablement  de  voir,  dans  un  ensemble 
dhommes  habitant  une  région  quelcon(|ue.  les  arrière-petits- 
enfants  de  mêmes  ancêtres,  ou  d'ancêtres  parfaitement  homo- 
gènes. Les  anthropologistes  y  perdent  leur  latin,  et  ne  peuvent 
se  reconnaiti'f^  au  milieu  de  la  confusion  de  leurs  dolichocé- 
p'iales  et  dtî  leurs  brachycéphalcs.  Ce  (|ui  est  vrai,  c'est 
qu'il  est  des  peuples  dilférents,  soit  voisins,  soit  éloignés,  chez 
lesquels  la  prédominance  de  certaines  populations  a  gravé 
une  véritable  empreinte  sociale,  d'oîi  résuUent  des  analogies. 
Celle  de  ces  analogies  qui  frappe  le  plus  est  l'analogie  des 
langues,  lacjuelle  ne  va  pas  sans  d'autres  ressemblances  eu  ce 
(pii  concerne  les  mœurs  et  la  tournure  d'esprit,  et  qui  sup- 
pose, en  fait,  de  vraies  parentés  entre  les  peuph's,  au  moins 
pour  la  Iraction  (pii  a  su  imposer  son  langage  au  reste  du 
pays.  Il  est  certain,  par  exemple,  que,  parmi  l(>s  ancêtres  des 
Uoumains  actuels,  fjuch/ues-uns  au  moins  ont  du  venir,  sinon 
d'Italie,  du  moins  de  provinces  très  fortement  imprégnées  de 
la  civilisation  romaine.  Or,  plus  les  voyages  se  multiplient. 
[)lus  les   communications  deviennent  faciles,  et    plus    ces  ana- 


A  PROPOS  hf.  l'alliance  risse.  VM 

logies  sont  remarquées,  commentées,  exploitées:  et  il  est  indé- 
niable que  la  découverte  de  telles  ressemblances  crée  de  vastes 
sympathies  collectives  dans  lesquelles  l'action  des  gouvcrnemeul> 
n'est  pour  rien.  Ce  phénomène  dépend  plutôt  des  cultures  in- 
tellecluoUes.  C'est  en  apprenant  l'histoire  qu'on  sent  éclore  ces 
allections,  et  en  la  vulgarisant  qu'on  les  rend  populaires.  On 
se  découvre  des  cousins,  et  on  les  aime  ,  uniquement  parce 
qu  on  sait  ou  (pi'on  croi/  qu'ils  sont  des  cousins. 

Il  y  a  eu  quelque  chose  de  ce  sentiment  dans  le  «  cou- 
rant »  qui  a  créé  l'unité  italienne,  et  qui,  aujourd'hui  encore, 
pousse  les  «  irrédentistes  »  à  la  réunion  de  Trieste  et  du  Tren- 
tin  à  l'Italie.  C'est  ce  sentiment  qui  a  permis  le  «  réveil  »  des 
principautés  balkaniques.  C'est  lui  qui  explique  le  pangerma- 
nisme, le  panslavisme,  le  paDhellénisme.  et  toutes  les  aspirations 
qui  commencent  par  «  pan  ».  On  sait  que,  lors  de  l'insurrec- 
tion des  colonies  espagnoles  de  l'Amérique  du  Sud,  l'Kspagne 
lutta  longtemps  pour  reconquérir  celles-ci,  et  ne  se  résigna 
que  tardivement  à  sa  défaite.  Ces  souvenirs  n'ont  pas  em- 
pêché, au  lendemain  de  la  guerre  hispano-américaine  et  des 
désastres  si  complets  de  l'Espagne,  les  républiques  sud-améri- 
caine>  d'envoyer  des  représentants  au  congrès  de  Madrid. 
pour  poser  les  bases  d'une  sorte  de  vague  union  entre  tous  les 
pa^s  de  langue  espagnole.  Notons  encore  la  sympathie  toute 
spéciale  des  Hollandais  pour  les  Boers,  les  rapports  excel- 
lents du  Portugal  et  du  Brésil,  et  même  la  facilité  avec  laquelle 
le  Japon,  après  sa  guerre  avec  la  Chine,  s'est  raccommodé  avec 
les  Chinois.  Observons  aussi  le  peu  de  dilticultés  avec  lequel 
les  Russes  s'assimilent  peu  à  peu  certaines  peuplades  tartares 
récemment  annexées  à  leur  empire,  alore  que  la  Finlande, 
pays  de  formation  sociale  bien  différente,  résiste  énergiquement 
à  ce  g-enre  d'assimulation.  Le  tsar  sera  plus  spontanément  ac- 
clamé dans  les  steppes  des  environs  de  Samarkande  qu'à  quel- 
ques verstes  au  nord-ouest  de  Saint-Pétersbourg.  C'est  que  le 
Russe,  en  définitive,  n'est  qu'un  Mongol  dégrossi  et  que,  trans- 
porté au  centre  de  l'Asie,  il  se  retrouve,  socialement  parlant, 
«  en  pays  de  connaissance  >^. 


102  LA    SCIENCE    SOCIALE 

L'anliqiiité  nous  montre  que  la  loi  dont  nous  parlons  a  fonc- 
tionné longtemps  avant  nous.  Les  Ioniens  se  liguaient  volontiers 
contre  les  Doriens,  et  vice  verso.  Platée,  voisine  d'Athènes,  se 
montra,  comme  on  le  sait,  ralliée  fidèle  de  celle-ci.  et  poussa 
même  l'amitié  jusqu'à  l'héroïsme.  Alexandre  se  flattait  de  des- 
cendre des  lléraclidcs.  et  les  Macédoniens,  après  leurs  victoires 
sur  la  Grèce,  s'enorgueillissaient  d'être  (irecs,  tle  cond>attre 
les  «  barbares  »  à  coté  des  (irecs.  L'intérêt  peut  se  mêler  sans 
doute  à  ces  alliances  entre  nations-sœurs  ou  cités-sœurs  ; 
mais,  toutes  choses  égales  d'ailleurs,  on  se  découvre  plus  faci- 
lement des  intérêts  communs  avec  ceux  qui  vous  ressemblent 
qu'avec  ceux  qui  ne  vous  ressemblent  pas.  Ce  sentiment  de  la 
communauté  de  race  est  toujours  ce  qui  a  facilité  les  fusions, 
après  les  guerres  et  les  convulsions  politiques  qui  en  sont  or- 
dinairement le  prélude.  Ln  État  ne  se  résout  pas  sans  résis- 
tance il  devenir  province;  il  se  débat,  il  lutte  pour  la  conser- 
vation; mais,  une  fois  l'indépendance  perdue,  il  se  console  en 
pensant  que  les  vai/u/ueurs  sont  ses  frères.  La  rancune  fait 
place  à  la  sympathie,  et  cette  sympathie,  en  ce  cas  particulier, 
prend  la  forme  d'un  patriotisme  plus  large,  substitué  à  un  pa- 
triotisme plus  étroit.  Sous  (^hailcs  le  Téméraire.  Français  et 
Ho urgui gnons  s'aimaient  peu,  car  la  passion  conquérante  ou 
défensive  éclipsait  alors  tout  autre  sentiment,  lue  fois  la  Hour- 
gogne  réunie  à  la  couronne,  la  conscience  de  l'identité  de 
race  a  repris  le  dessus,  et,  lors  des  combats  sous  Dijon,  en  1870, 
nul  Hourguignon  ne  s'est  avisé  de  se  réjouir  de  l'arrivée  des 
AllcHiands,  sous  prétexte  de  saluer  en  eux  les  vengeurs  de 
Charles  le  Téméraire.  De  même  entre  Vénitiens  et  Cénois.  entre 
Saxons  et  Prussiens.  Comme  contre-épreuve,  nous  avons  le  cas 
des  Anglais  et  des  Irlandais,  des  Autiichiens  et  des  Tchèques, 
des  Magyars  et  des  Uoumains  de  Transylvaniti  qui,  malgré  leur 
séculaire  réunion  sous  une  dominai  ion  commune,  continuent  à 
se  haïr,  parce  qu'ils  ne  se  sentent  «  cousins  »  à  aucun  degré 
perceptible. 

Parmi    les  phénomènes  actuels,  le    plus  frappant    peut-être, 
au  point  de  vue  (jui  nous  occupe,  est  celui  d(^  la  sympathie  (jui 


A    I'Rti|'0>    riE    L  ALLIANCE    RIS^E.  l!».'} 

raj)proclic  les  Allemands  tlAllemagne  et  les  Allemands  d'Au- 
triche. Celte  sympathie  a  grandement  facilité  la  conclusion  de 
la  Triple  Alliance,  et  donne  lieu  encore,  de  temps  en  temps,  à 
des  manifestations  sig-nificatives.  Parmi  les  Autrichiens  de  race 
allemande,  un  grand  nombre,  loin  de  g-arder  un  souvenir  amer 
de  Sadowa,  acceptent  parfaitement  l'idée  d'une  fusion  de  leur 
pays  avec  la  Prusse  et  les  autres  États  de  l'empire  allemand. 
Or.  comme  les  Allemands  forment  en  Autriche  la  caste  domi- 
nante, le  gouvernemont  autrichien,  malgré  l'instinct  de  conser- 
vation (|ui  devrait  le  détourner  de  cette  tendance,  se  trouve 
orienté  dans  le  sens  prussophile.  Quoique  voisins,  les  deux 
peuples  sont  donc  amis;  mais,  il  ne  faut  pas  se  faire  illusion, 
les  choses  pourraient  changer  d'aspect  si  le  pouvoir  tombait 
aux  mains  des  Slaves,  surtout  aux  mains  des  Tchèques,  séparés 
des  Allemands  par  une  violente  et  séculaire  antipathie.  Toute- 
fois, ce  renvereement  de  situation  n'est  pas  près  de  se  produire, 
car  les  Slaves  sont  plus  faibles  socialement,  plus  dispersés,  plus 
divisés  que  leurs  rivaux.  En  outre,  les  Hongrois,  qu'ils  détestent 
aussi,  se  trouvent  rapprochés  des  Allemands  par  le  besoin  de 
combattre  l'ennemi  commun.  L'Allemagne  jouit  donc  en  Au- 
triche de  sympathies  positives  et  de  sympathies  négatives.  Quant 
à  l'Italie,  c'est  un  fait  bion  connu  qu'elle  n'éprouve  aucune  sym- 
pathie pour  l'Autriche.  Mais  l'action  de  la  première  loi  que  nous 
avons  étudiée  la  portée  à  rechercher  l'alliance  de  l'Allemagne, 
peuple  non  voisin  et  protecteur  indiqué  par  la  nature.  Elle  se 
trouve  donc  reliée  à  l'Autriche  par  force,  comme  on  est  forcé 
de  saluer  quelqu'un  avec  qui  on  est  eu  froid  quand  on  le  ren- 
contre chez  un  ami  commun.  Les  sympathies  de  race  de  l'Italien 
vont  à  l'Espagnol  —  des  démonstrations  l'ont  prouvé  lors  de  la 
guerre  hispano-américaine  —  et  même  aux  Français,  comme 
l'indiquent  de  temps  à  autre  certains  discours  ou  certains  écrits. 
Seulement  l'intérêt  de  l'État  l'emporte  sans  conteste  sur  ces 
vagues  aspirations. 

Le  rôle  de  la  race  dans  la  formation  des  sympathies  éclate 
encore  dans  les  mouvements  d'opinion  qui  ont  accompagné 
quelques-unes  des  dernières  guerres.  Aucune  nation  européenne 


l'.>4  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

n'a  été  sérieusement  portée  à  s'enthousiasmer  pour  les  Ilovas 
attaqués  par  la  France,  pour  les  Marocains  comijattus  par  les 
Espagnols,  pour  les  derviches  vaincus  par  l'expédition  anglo- 
égyptienne.  En  revanche,  on  sait  les  sympathies  quont  obtenues 
les  lioets,  non  seulement  dans  toute  l'Europe,  mais  encore  en 
Angleterre  même,  où  des  conférenciers  ne  craignent  pas  de  plai- 
der leur  cause,  ('/est  que  Hovas,  Marocains,  derviches  sont  des 
hommes  (Vautres  mers,  au  lieu  que  les  Hoers  sont  des  descen- 
dants de  Hollandais  et  de  Français.  Si  l'Orange  et  le  Transwaal 
avaient  été  conquis  sur  des  Cafres,  la  chose  n'eût  excité  aucune 
émotion. 

On  conçoit  que  le  développement  de  sympathies  sembla l>lcs 
marche  de  pair  avec  celui  de  l'instruction.  Les  peuples  qui 
n'appiennent  pas  l'histoire  sont  comme  les  familles  cpii 
oublient  leur  généalogie.  Il  peut  leur  arriver  de  rencontrer  des 
cousins  sans  les  reconnaître.  Au  contraire,  si  la  généalogie  est 
conservée,  elle  engage  à  traiter  en  parents  des  individus  qu'on 
n'aurait  pas  ou  l'idée  d'admettre  chez  soi.  De  même,  \'iih'-e 
(ju' ils  riaient /tarrnts  a  été,  au  dix-neuviémesiècle,  un  des  grands 
instruments  qui  ont  facilité  le  raj)prochement  des  divers  peu- 
ples slaves,  soit  dans  l'Empire  autrichien,  soit  dans  la  péninsule 
des  Balkans.  Ces  populations,  pour  nous  servir  d'une  expression 
dont  on  abuse  au  point  delà  transformer  en  «  cliché  »,  ont  «  pris 
conscience  d'elles-mêmes  »  et  du  lien  (jiii  les  unissait  à  d'autres 
populations.  Ce  même  proiirès  de  l'instruction  est  pour  beau- 
cou[)  dans  les  diverses  manifestations  ccltophiles  dont  nous  avons 
été  aussi  témoins,  notamment  dans  ces  fêtes  ou  congrès  «pii  ont 
réuni,  à  certains  moments,  Has-Rretons,  Irlandais  et  Callois.  C"e>.t 
ainsi  cpie  les  historiens,  les  archéologues,  les  [)liilc)!o,i;ues,  et  les 
poètes  à  leur  suite,  aident.  ([ueUfuefois  sans  s'en  douter,  A  la 
formation  de  sympathies  internationales. 

Cette  particularité  nous  amèm*  tout  naturellement  à  la  troi- 
sième classe  de  sympathies  :  celles  (|ui  se  fondent  uniquenuMit 
sur  le  [)rosélytisme  des  idées,  sur  une  sorte  de  concept  moral 
dépouillé  de  toute  arrière-pensée  dintérêt  ou  de  toute  considé- 
ratii)n  etlinol(>::i(pie. 


A  l'itoi'os  ni:  l'ai.i.ianci:  risse.  in.'i 


III.   LK    PHOSKLVIISMK    DF.S    IDEKS 

Ce  genre  de  sympathie  fleurit  surtout  chez  les  peuples  à  in- 
tense développement  de  clans  politiques.  Il  correspond  encore, 
quelquefois,  à  l'exaltation   du  sentiment  religieux. 

La  Marseillaise,  le  Clianl  du  départ,  sont  instructifs  à  ce  point 
de  vue.  Les  révolutionnaires  de  1793  n'en  voulaient  pas  précisé- 
ment aux  étrangers  qui  faisaient  la  guerre  à  la  France,  mais  à  leurs 
rois,  A  leurs  empereurs,  à  leurs  «  tyrans  ».  Cet  état  d'àme  a  per- 
sisté, sous  des  formes  variées,  pendant  tout  le  dix-neuvième 
siècle,  et  s'est  révélé  par  la  sympathie  prodiguée  à  toutes  les 
insurrections,  parer  que  c  étaient  des  insurreelions.  Trois  en- 
thousiasmes, particulièrement  éclatants,  se  détachent  de  la  masse  : 
enthousiasme  pour  la  Crèce  révoltée  contre  la  Turquie,  enthou- 
siasme pour  l'Italie  révoltée  contre  l'Autriche,  enthousiasme  pour 
la  Pologne  révoltée  contre  la  Russie.  Inutile  de  rappeler  les  faits 
innombrables  qui  ont  affirmé  ces  sympathies,  presque  toujours  gé- 
néreuses, parfois  déclamatoires.  Elles  ont  poussé  certains  gouver- 
nements ;'i  des  équipées  imprudentes,  mais  qui  attestaient,  dans 
tous  les  cas,  le  triomphe  d'un  «  idéal  »  politique.  Tel  peuple  re- 
présentait-il l'esprit  de  révolution?  Il  avait  la  sympathie  interna- 
lionale  des  révolutionnaires.  Tel  autre  incarnait-il  l'esprit  de 
résistance  et  de  répression?  Il  attirait,  moins  bruyamment, 
mais  réellom.ent.  la  sympathie  internationale  des  conservateurs. 
On  avait  des  amitiés  et  des  inimitiés  par  principe.  La  question 
de  Tesclavage  fit  beaucoup,  pendant  la  guerre  de  sécession, 
pour  le  triomphe  des  États  du  Xord.  qui  pourtant  avaient  bien 
d'autres  visées  que  l'émancipation  des  esclaves.  3Iais  des  mil- 
lions d'Européens  ne  virent  cette  vaste  querelle  qu'à  travers 
la  Case  de  ronde  Tom. 

A  vingt-cinq  siècles  de  distance,  les  cités  grecques  nous  offrent 
un  spectacle  analogue.  La  sympathie  des  aristocrates  va  vers  les 
cités  aristocratiques;  celle  des  démocrates  vers  les  cités  démocra- 
tiques. Xénophon  et  Platon  se  rendent  suspects  de  «  laconisme  », 


1!h;  la  science  sociale. 

parce  qu'ils  no  craifineiit  pas.  à  l'iieure  même  où  Athènes  lutte 
si  cncri:iqiieiiient  contre  Sparte,  de  témoigner  leur  admiration 
plus  que  «  ])latoniquc  •■  pour  la  constitution  de  cette  dernière 
cité.  Au  moyen  âge,  si  l'on  relisait  l'histoire  des  g-uelfes  et  des 
gi])elins,  on  assisterait  à  des  spectacles  analogues.  Sans  doute,  des 
questions  d'intérêt,  des  perspectives  d'alliance  viennent  parfois 
se  mêler  tout  naturellement  à  ces  sympathies  désintéressées;  mais 
souvent  le  mouvement  de  sympathie  est  vraiment  spontané,  et 
justifie  le  proverbe  :  «  (Jui  se  ressemble  s'assemble.  »  Il  arrive 
que  ceux  qui  associent  leurs  afl'ections  à  distance,  en  plusieurs  na- 
tions, sont  de  part  et  d'autre  des  vaincus,  n'espérant  rien  les  uns 
des  autres,  et  résignés  à  leur  défaite.  Us  s'aiment  néanmoins,  et 
se  le  disent,  conmie  les  légitimistes  français  aimaient  les  carlistes 
espagnols  et  les  miguélistes  portugais,  ou  comme  les  socialistes 
d'un  pays  quelconque  fraternisent  systématiquement  avec  ceu.x 
de  tous  les  autres  pays. 

Ceci  étant,  on  conçoit  (jue  l'identité  de  relig-ion,  surtout  aux 
êpo(jues  (le  vie  religieuse  intense,  puisse  faire  également  sym- 
pathiser les  nations.  La  coalititm  qui  a  produit  les  croisades 
n'aurait  pas  existé  sans  cette  sympathie  de  nature  supéi'ieure, 
(jui  avait  à  triompher  de  mille  rivalités  et  de  mille  motifs  de  dé- 
sunion. Hn  a  vu  des  chevaliers  anglais  aller  combattre  les  Maures 
en  Kspague.  Durant  les  guerres  de  religion,  au  seizième  et  même 
au  dix-septième  siècle,  les  catholiques  tournaient  spontanément 
leurs  regards  vers  cette  même  Kspagne,  pendant  que  les  protestants 
s'adressaient  à  l'Angleterre  ou  A  la  Hollande.  Dans  les  Balkans, 
la  Hussie  a  longtemps  bénéficié  des  ressemblances  qui  existent 
entre  l'orthodoxie  grec(|uc  et  l'orthodoxie  russe.  Aujoui'd'hui 
encctre,  une  des  causes  qui  intéressent  les  Kuiopéens  î\  l'.Vbyssi- 
nie  et  contrijjuent  à  mettre  en  relief  la  bi/arre  ligure  du  négus 
Ménélik,  c'est  sans  contredit  ce  reste  d<'  christianisme  conservé 
par  les  Kthio[)iens  à  travers  les  siècles,  dans  leur  lie  de  monta- 
gnes battue  de  tous  c<Més  par  le  Ilot  du  (h'-seit  musulman.  Cette 
svmpathie  existaitavant  même()uerAl)yssinie  eût  été  découverte, 
alors  que  des  navigateurs  portugais,  g-uidés  par  de  très  vagues 
légendes,  cherchaient  aux  environs  de  la  mer  des  Indes  où  pou- 


A    PROPOS    DE    L'ALUA^■CE    lUSSE.  1!>7 

vait  Jjien  <Ht'C  le  «  royaume  du  prèti'e  Jean  ».  Mêmes  sympathies 
entre  musulmans,  malgi'é  cVénoi'mes  distances.  On  a  vu  le  res- 
sentiment de  défaites  éprouvées  par  les  Marocains  se  propager  en 
Turquie  et  jusque  dans  l'Inde.   Los  Mongols  devinrent  hostiles 
aux  chrétiens,   lorsqu'ils  se  furent  islamisés,  et   pourtant  c'est 
Tamerlan  qui  a  infligé  aux  Turcs  la  plus  effroyable  défaite  qu'ils 
aient  jamais  subie.  N'oublions  pas  enfin  les  sympathies  dont  la 
France  est  l'objet  de  la  part  des  catholiques  orientaux,  et  tout 
spécialement  des  Maronites.  C'est  par  l'intermédiaire  de  la  reli- 
gion que  la  France  exerce  encore  au  dehors  quelque  prestige,  et 
les  politiciens  libres  penseurs  le  savent  si  bien   qu'ils  n'hésite- 
raient pas  à  déclarer  la  guerre  à  la  Turquie  si  le  Sultan  déclarait 
applicable,  dans  ses  États,  la  loi  sur  les  associations  promulguée 
le  1""  juillet  dernier.  La  formule  fameuse  de  C.ambetta  :  «  L'anti- 
cléricalisme nest  pas  un  article  d'exportation  »,  fait  admiraljle- 
ment  saisir  la  nature  des  sympathies  que  notre  pays  a  su  con- 
quérir au  dehors. 

La  sympathie  fondée  sur  les  opinious  existe  même  entre  peu- 
ples vivants  et  peuples  morts,  entre  le  présent  et  le  passé.  Les 
passions  politiques  envahissent  le  domaine  de  1  histoire.  On  est 
pour  les  républiques  grecques,  parce  qu'on  est  républicain  ;  pour 
l'empire  romain,  parce  qu'on  est  impérialiste;  pour  la  Suisse,  à 
cause  de  (iuillaume  Tell  ;  contre  Venise,  à  cause  du  conseil  dos 
Dix  Ces  sympathies  et  ces  antipathies  s'attachent  généralement, 
à  vrai  dire,  moins  à  des  nations  qu'aux  divers  «  clans  »  qui  se 
partageaient  celles-ci.  Dans  le  choix  de  ces  amours,  on  est  sou- 
vent guidé  par  des  illusions.  Des  démocrates  fougueux  ont  loué 
Sparte,  ville  aristocrate,  gouvernée  par  deux  rois,  et  où  l'on 
faisait  un  sort  si  dur  aux  esclaves.  Des  adversaires  de  la  religion  ont 
exalté  Socrate  et  ses  amis,  plus  religieux  au  fond  que  le  parti  qui 
les  poursuivait.  Il  a  été  de  mode,  sous  la  Révolution,  de  maudire 
César  et  de  bénir  Pompée,  celui-ci  ayant  défendu  la  république  ro- 
maine contre  un  aspirant  au  pouvoir  absolu.  Puis,  on  s'est  aperçu 
que  Pompée  était  à  la  tète  des  patriciens  et  César  à  la  tête  des 
masses  populaires,  et  l'on  a  vénéré  dans  le  dictateur  le  «  leader  » 
de  la  démocratie.  Nous  pourrions  citer  tel  journaliste  radical  qui 

T.   X\XII.  14 


1Î)S  LA    SCIKXCE   SOCIALE. 

soutient  gravcmeut  (|ue  tout  ce  que  nous  avons  de  bien  nous  vient 
(le  Vercingétorix  et  que  tous  les  abus,  toutes  les  défectuosités  so- 
ciales dont  nous  soutirons,  nous  viennent  de  Charlemagne.  De  là 
un  grand  culte  pour  le  héros  arverne  et  une  haine  farouche  pour 
le  malencontreux  fils  de  l*épin.  (Jue  dire  de  Louis  \I.  de  Uichelieu. 
et  de  tant  d'autres  ligures,  autour  des(|uelles  tant  de  batailles, 
inspirées  par  l'esprit  de  parti,  continuent  de  se  livrer? 

Pour  en  revenir  à  la  Kussic,  dont,  en  ce  moment  même,  nous 
célébrons  l'amitié  avec  tant  d'éclat,  il  est  bien  évident  que  la 
sympathie  qui  l'unit  à  nous  no  relève  ni  de  la  second-e,  ni  delà 
troisième  des  lois  (jue  nous  venons  d'examiner.  Il  n'y  a  pas, 
entre  Russes  et  Français,  communauté  de  race;  il  n'y  a  pas 
communauté  d'o[)inions  ni  de  religion,  à  part  cette  large  com- 
munauté chrétienne  dont  les  effets  ne  se  font  sentir  qu'en  pré- 
sence des  «  barbares  ».  Au  contraire,  il  y  a  plutôt  antipathie  et 
incompatibilité  entre  rimmoi)ilité  relative  de  la  race  slave  et 
la  mobilité  des  Occidentaux.  11  y  a  antijjathie  et  incompatibilité 
entre  les  opinions  polili(]ues  dominantes  chez  nous,  où  même 
les  plus  fervents  royalistes  admettent  une  organisation  parle- 
mentaire, et  les  institutions  autocrati(jues.  le  despotisme  pa- 
triarcal (le  la  Russie.  Au  point  de  vue  religieux,  il  existe  entre 
les  deux  peu})les  un  antagonisme  latent  en  Palestine,  antago- 
nisme (pii,  prenant  la  forme  aiguë  A  certaines  épo(jues.  a  fait  sur- 
gir la  «  question  des  lieux  saints  ».  i^'où  vient  donc  la  sympa- 
thie pourtant  sincère,  loyale,  enthousiaste  même,  dont  nous 
sommes  les  témoins?  Elle  vient  uniquement  de  la  première  cause 
que  nous  avons  relevée,  à  savoir  de  ce  sentiment,  d'ailleui-s  plus 
ou  moins  bien  éclairé,  de  la  sécurité  extérieure,  qui  est  aux  na- 
tions ce  (jue  l'instinct  de  la  conservation  est  aux  individus,  l/a- 
mour  pour  la  Russie  est  fait  du  ressentiment  contre  l'Allema- 
gne, ('/est  une  reconnaissance  anticipée  pour  une  protection 
éventuelle,  et  rien  de  i)lns.  (»r,  ces  éventualités,  on  ne  peut  y 
faire  allusion  ofliciellement.  Les  représentants  de  la  France  ne 
[)euvent  pas  dii-e  A  la  Russie  :  «  Nous  tendons  les  jjras  vers 
vous  parce  (pie  vous  pouvez  mettre  sur  pied  des  armées  innom- 
brables. »  bes  rei)résentants  de  la   Russie  ne   peuvent  pas   rë- 


A  l'KOF'ùs  HE  l'alliance  russe.  lî>n 

pondie  à  la  France  :  «■  Xous  fraternisons  avec  vous  parce  que 
vous  êtes  une  des  plus  riches  nations  du  globe,  et  que  votre 
crédit  se  soutient  merveilleusement.  »  Cela  se  pense,  mais  cela 
ne  se  dit  pas,  parce  que  ce  n'est  ni  sentimental,  ni  digne,  ni 
prudent,  ni  protocolaire.  Voilà  pourquoi  il  est  si  difficile,  à 
ceux  qui  ont  ou  se  donnent  mission  de  célébrer  lamitié  franco- 
russe,  de  sortir  de  banalités  du  langage  diplomatique.  C'est 
toujours  la  paix,  le  maintien  de  la  paix,  le  grand  bien  de  la 
paix,  conservé  au  monde  par  la  bonne  intelligence  de  deux 
grands  peuples  puissants  et  pacifiques.  On  ne  peut  tirer  ni  de 
la  formation  sociale  des  deux  peuples,  ni  de  leur  origine,  ni 
de  leurs  institutions,  ni  de  leurs  aspirations,  ni  de  leur  re- 
ligion, des  «  motifs  »  autour  desquels  on  enguirlanderait  des 
considérations  moins  banales.  L'Allemagne  et  rAutriche  ont 
plus  de  choses  à  se  dire,  en  de  telles  circonstances,  que  la  France 
et  la  Russie.  Seulement,  les  doux  premières  sont  voisines,  ce 
qui  peut  facilement  tout  gâter. 

Au  reste,  ces  sympathies  entre  deux  peuples  absolument  dif- 
férents ne  sont  pas,  tout  imparfaites  qu'elles  soient,  sans 
offrir  certains  avantages  au  point  de  vue  du  progrès  général 
de  l'humanité.  Les  contacts  individuels  entre  nationaux  des 
deux  pays  trouvent,  grâce  à  ces  ententes,  l'occasion  de  devenir 
plus  fréquents.  Le  pays  le  plus  avancé  peut  exercer  une  in- 
fluence éducatrice  sur  l'élite  du  pays  le  moins  avancé.  Ce  résul- 
tat n'est  pas  infaillible  ;  il  a  simplement  des  chances  de  se  pro- 
duire. Certes,  nous  ne  sommes  pas  pour  les  Russes  de  fameux 
instituteurs;  mais  nous  avons  tout  de  même  des  choses  à  leur 
apprendre,  et,  puisque  les  leçons  des  Anglais  ont  le  tort  de  ne 
pas  se  faire  accueillir  avec  faveur  par  les  peuples  slaves,  il  n'est 
pas  fâcheux  qu'une  plus  ample  et  plus  haute  vogue  soit  donnée 
chez  les  Russes  à  ce  qui  peut  leur  venir  des  Français. 

G.  d'Azamblja. 


HISTOIRE 

DE  LA  FORMATION  PAKTICl  LARISTE 


XIII 

L'INTRODUCTION  DES  SAXONS 
DANS  LA  GRANDE-BRETAGNE  PAR  LES  JUTES    d). 

Avant  (l'examiner  les  causes  de  déformation  du  type  féodal, 
nous  avons  ù  connaître  la  formation  d'un  autre  type,  sorti,  comme 
celui  du  Franc,  d'une  émigration  saxonne  conduite  par  des  cliefs 
odinifjucs.  ("/est  le  type  du  Saxon  de  la  (irande-Iîretagne,  appelé 
dans  la  suite  Am/lo-Saxon. 

Le  Saxon  de  la  (Irande-Hretagne  a  diil'éré  du  Saxon  du  Conti- 
nent en  ce  qu'il  a  rencontré,  comme  le  Franc,  un  sol  rklio.  VA  il  a 
diflcré  du  Franc  en  ce  cpi'il  a  rendu  le  .«0/  vacant ,  comme  avait 
fait  le  Saxon  du  continent  dans  la  plaine  du  W  eser,  occupée  par 
les  Chérusrpies. 

Le  sol  riche  sur  le(|uel  s'est  formé  le  type  anglo-saxon  est  la 
partie  fertile  de  l'Angleterre  proprement  dite,  les  belles  plaines 
de  ses  grands  fleuves.  L'invasion  saxonne,  à  l'origine,  s'est  ar- 
rêtée net  au  pied  des  trois  grands  massifs  montagneux  de  l'ouest, 
d'où  ces  lleuves  descendent  :  le  massif  de  Coruouaillcs,  celui  du 
Pays  de  Galles  et  celui  du  (aimherland.  Klle  s'est  heurtée  au 
nord  contre  les  hautes  terres  de  l'Kcosse,  dites  Lplands  et  High- 
inuds,  vaste  accouplement  des  monts  (Iheviot  et  Crampians. 

La  richesse   de   production  dont  sont   cnj).il>les  ces  supei-hes 

(I)  Voir  liniicle  prérédenl,  août  I'.k'I  :  Science  sociale,  l.  WXII,  p   102. 


HISTOIRE   DE    LA    FORMATION    PARTICLLARISïË.  201 

plaines  l)asses  de  l'Angleterre  est  assez  connue  :  il  est  inutile  (jue 
j'y  insiste. 

Mais  ce  pays,  aussi  fertile  par  nature  que  beaucoup  des  meil- 
leures parties  de  la  C.aule,  n'avait  pas  été  colonisé  par  les  F{o- 
mains  de  la  même  manière  que  celle-ci.  La  cause  en  était  à  la 
dillérence  des  conditions  atmosphériques.  Le  nord  de  la  Gaule 
lui-même,  auquel  on  donnait  le  nom  particulier  de  Gaule  Bel- 
gique, au  delà  de  la  Marne  et  de  la  Seine,  n'avait  été  que  faible- 
ment romanisé  :  nous  avons  vu  que  les  Francs  ne  s'étaient 
trouvés  véritablement  enveloppés  par  les  institutions  romaines 
qu'en  atteignant  la  Seine.  Le  climat  est  ce  qui  détermine  le 
plus  normalement  l'aire  de  diffusion  dun  peuple.  En  montant 
au  nord,  le  Romain  sortait  bien  plus  de  son  climat  qu'en  s'éten- 
dant  à  l'orient,  dans  le  bassin  de  la  Méditerranée  ou,  sur  la  droite 
du  Danube,  à  travers  l'Europe  centrale  et  de  là  eu  Asie  Mineure. 
C'est  pourquoi  la  colonisation  romaine,  qui  s'est  tant  allongée 
vers  l'orient,  s'est  arrêtée  court  dans  le  nord,  malgré  une  puis- 
sante et  longue  occupation  militaire.  (Voir  une  carte  de  l'Em- 
pire romain.  — Atlas  Vidal-Lablache,  10.  i 

La  pensée  des  Romains,  en  occupant  militairement  la  Grande- 
Bretagne,  n'avait  pas  été  de  s'y  répandre,  de  s'y  enrichir  et  d'en 
jouir  par  des  installations  domaniales  et  urbaines.  Cicéron.  dis- 
cutant de  quel  produit  pourrait  être  la  conquête  du  pays,  con- 
cluait qu'il  n'y  avait  à  en  tirer  que  des  esclaves.  César,  dans  son 
expédition  d'Outre-Manche,  ne  s'était  pas  proposé  autre  chose 
que  d'enlever  aux  Gaulois  l'appui  d'un  peuple  voisin  :  «  Bien 
que  l'été,  dit-il.  fût  près  de  finir  et  que.  dans  cette  région,  où 
la  Gaule  s'incline  tout  entière  vers  le  nord,  les  hivers  soient 
hâtifs.  César  entreprit  de  passer  en  Bretagne,  parce  qu'il  sa- 
vait que  dans  presque  toutes  nos  guerres  contre  les  Gaulois 
des  secours  étaient  venus  de  là  à  l'ennemi.  »  [De  Bello  gallico, 
lib.  IV.  20.) 

Les  conditions  atmosphériques  des  contrées  septentrionales 
étaient  antipathiques  et  rébarbatives  à  des  Méditerranéens.  Cela 
va  de  soi  et  subsiste  aujourd'hui.  Ces  hommes  ne  peuvent  se 
détacher  d'un  ciel  bleu.  C'est  ce  qui  fait  que  les  Romains  ne  se 


202  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

laissèrent  pas  attirer  par  la  fertilité  de  ces  terres  embrumées  : 
«  Je  ramènerai,  dit  Tacite,  à  la  vérité  des  faits,  ce  qui,  mal 
connu  jusqu'ici,  a  exercé  le  savoir-dire  de  nos  devanciers.  Le 
ciel  de  lirctagne  est  repoussant  (fœdum)  par  ses  pluies  et  ses 
brouillards  continuels.  Quant  à  des  froids  riijoureux,  il  n'y  en 
a  pas.  Si  l'on  excepte  l'olivier,  la  vigne  et  les  autres  espèces 
natives  des  pays  chauds,  le  sol  se  prête  à  toute  sorte  de  pro- 
ductions; il  est  fécond.  »  {Vie  d'Agricola,  10  et  12.)  C'est  ici 
le  lieu  de  rappeler  le  cri  que  laissait  échapper  ce  même  Romain 
au  début  de  sa  description  de  la  Germanie,  malgré  l'intérêt  si 
cxpressirque  lui  avaient  inspiré  ces  régions  du  nord  :  «  Sans  comp- 
ter, dit-il,  le  péril  d'une  mer  menaçante  et  inconnue,  f/ui  donc 
(juilterait  l'Asie,  r Afrique  ou  l'Italie  pour  aller  habiter  une 
terre  sans  relief,  au  ciel  austère,  à  l'aspect  triste  et  sauvage,  >/ 
là  ?i' était  sa  patrie?  »  [Germanie,  2.) 

Mais  quelle  que  fût  leur  répulsion  pour  la  nature  septentrio- 
nale, les  Homains,  quand  ils  eurent  une  fois  mis  le  pied  dans  la 
(Irande-Bretag-ne,  ne  purent  plus  limiter  leur  conquête.  Ils  se 
trouvèrent  aux  prises  avec  des  peuplades  encore  très  peu  séden- 
taires, qui,  combattant  à  la  façon  des  nomades,  disparaissaient 
au  plus  loin  dans  la  déf.iitc  et  repaiaissaient,  grossies  de  nou- 
velles bandes,  on  de  torrentielles  incursions.  Nulle  part  on  uf 
pouvait  poser  en  face  de  ce  peuple  mouvant  une  frontière  li\e  et 
assurée.  Les  concjuérants  durent  pénétrer  juscpi'au  fond  de  ce 
réservoir  d'hommes  et  opposer  à  ces  interminables  courses  l'obs- 
tacle de  deux  «  grandes  murailles  »,  élevées  en  travers  du  pays  : 
le  mur  d'Adrien,  entre  le  golfe  de  Sohvay  et  l'embouchure  de  la 
Tyne,  et  le  mur  de  Septime-Sévère,  entre  le  golfe  de  la  Clyde  et 
celui  du  Korlh.  Mais  rc  n'était  pas  là  un  moyen  suflisant  pour 
lixer  au  sol  ces  êtres  remuants;  ils  restèrent  toujours  prêts  à 
courir  sus  aux  Romains  ou  ;\  se  jeter  les  uns  sur  les  autres.  La 
domination  imj)ériale,  pendant  (piati'e  siècles  et  demi,  n'eut 
d'autre  souci  que  de  les  contenir. 

I>«'[)uis  le  premier  débanjuemeut  de  César,  en  5.'»  avant  l'ère 
chrétienne,  juscju'au  retrait  dèiiuilif  des  légions  rappelées  par 
llonorius,  en  VOS,  contre  la  grande  invasion  barbare  du  eonti- 


IIISTOIHK    DE   LA    FORMATION    PARTICULARISTE.  20.'{ 

lient,  il  n'y  eut  d'auti'es  formes  de  l'oecupation  que  celles-ci   : 

r  La  création  de  voies  romaines  ponr  faire  circuler  les  lé- 
gions. La  plus  connue  de  ces  voies  dans  l'histoire  est  celle  qui 
traversait  obliquement  l'Angleterre  de  Douvres  à  Chester.  Klle 
menait  ainsi  à  la  fois  du  sud  au  nord  et  de  l'est  à  l'ouest.  Klle 
suivait  la  direction  générale  des  hauteurs  qui  sont  comme  l'é- 
pine dorsale  du  pays  et  permettait  de  le  dominer  tout  entier. 

2"  La  construction  do  camps  retranchés.  Ils  sont  l'origine  de 
tant  de  noms  de  lieu  qui  se  terminent  par  la  finale  cester  ou 
chester,  ancienne  prononciation  saxonne  du  mot  latin  raslrwu, 
camp.  Le  pays  de  Chester  entre  autres,  célèbre  aujourd'hui  par 
ses  fromages,  doit  précisément  son  nom  au  camp  qui  gardait 
l'extrémité  occidentale  de  la  voie  romaine  dont  il  vient  d'être 
question. 

3"  L'installation  de  factoreries.  Sous  la  protection  des  camps, 
les  marchands  romains  faisaient  quelques  établissements  où  ils 
récoltaient  des  esclaves  et  trafiquaient  des  pelleteries  du  nord 
que  leur  procuraient  les  chasses  des  indigènes. 

ï°  La  formation  de  colonies  de  fonctionnaires .  Les  multiples 
emplois  de  l'administration  impériale  fournissaient  le  recrute- 
ment le  plus  clair  de  l'immigration  romaine  en  Grande-Bretagne 
où,  comme  nous  venons  de  le  voir,  la  colonisation  était  sans  at- 
trait naturel  pour  les  hommes  de  race  méridionale.  Les  fonction- 
naires du  moins  y  trouvaient  à  piller  comme  ailleurs.  Il  est 
vraisemblable  cependant  qu'eux-mêmes  cherchaient  peu  à  s'y 
implanter.  Ils  ne  faisaient  là  qu'une  colonie  instable.  Us  devaient 
aspirer  à  des  provinces  plus  ensoleillées  et  à  des  profits  plus 
larges  au  milieu  de  populations  moins  primitives. 

5"  La  fondation  à' établissements  publics.  Ces  établissements 
étaient  créés  parles  Empereurs  pour  répondre  à  certains  besoins 
intellectuels  ou  matériels  du  personnel  administratif  et  des  rares 
Romains  colons  bénévoles. 

Il  n'y  eut  donc,  en  Grande-Bretagne,  rien  de  cette  invasion 
de  particuliers,  de  ce  peuplement  latin,  de  cette  fusion  des  in- 
digènes et  des  conquérants,  qui  se  produisit  en  Gaule.  Il  ne  s'est 
pas  fait  une  race  de  «  Britanno-Komains  »  comme  il  s'en  est  fait 


:>0i  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

une  de  (lallo-Komains.  Kt  la  raison  en  est  que  les  Romains  ont 
pratiqué  eiHlrande-Bretagne  Foccupation  militaire  et  administra- 
tive, non  la  colonisation  agricole. 

Aussi,  lorsque,  après '*53  ans  de  ce  régime  de  domination,  THm- 
pire,  ramassant  ses  dernières  forces  contre  les  Barbares,  rappela 
de  la  Grande-Bretagne  ses  légions,  ce  fut  le  départ  grénéral  des 
Romains.  On  en  pourrait  presque  dire  le  jour  et  l'heure  comme 
de  la  levée  d'un  siège.  Il  n'y  eut  pas  là,  comme  sur  les  points  où 
l'invasion  forçait  la  frontière,  une  défaite  de  la  puissance  impé- 
riale, mais  un  e.xode  de  la  population  romaine.  Et,  en  se  retirant, 
cette  population,  composée  surtout  de  soldats  et  de  fonction- 
naires, ne  laissa  après  elle  rien  d'une  action  quatre  fois  séculaire. 
Le  néant  de  son  œuvre  était  tel  que  Monta lembert  a  bien  pu 
écrire:  «  Pas  plus  dans  les  institutions  que  dans  les  monuments 
de  latirandc-Brelagne.  Borne  impériale  n'a  laissé  aucune  trace  de 
sa  hideuse  domination.  La  langue  et  les  mœurs  lui  ont  échappé 
comme  les  lois.  Tout  ce  qui  n'est  pas  celtique  y  est  teutoniquc.  » 
{Les  Moines  d" Occident,  \'\\.  X,  chap.  i.  i.  IL  page  11.) 

Tout  ceci  nous  e.\[)li([ue  comment  les  chefs  odiniques,  que  nous 
allons  voir  amener  les  Saxons  en  Angleterre  après  le  départ  des 
Romains,  n'y  trouvèrent  pas  cette  organisation  administrative 
romaine  et  cette  population  romanisée  (|ui  firent  en  (iaule  toute 
la  force  du  pouvoir  des  Mérovingiens. 

C.eque  l'invasion  saximne  rencontra  en  (Irande-Brctag-ne,  ce  fut 
de  purs  Celtes.  Les  Celtes  étaient  venus  d(>  la  (iaule  par  un  afilux 
incessant.  Ils  se  poussaient  les  uns  les  autres  vers  le  nord  à  me- 
sure qu'il  en  arrivait  de  nouveaux  par  le  su(L  A  l'époque  de  l'oc- 
cupation romaine  et  jus((u'à  l'arrivée  des  Saxons,  on  pouvait  dis- 
tinguer comme  tn.is  bancs  superposés  de  Celles,  dont  l'origine 
remontait  évidemment  à  trois  dates  dilFérentes. 

A  l'extrême  norJ,  c'est-;\-dire  dans  l'Kcosse,  se  trouvaient  re- 
foulés ceux  ([ui  étaient  le  plus  anciennement  débarqués.  Leurs 
nui'urs  restées  toutes  nomades  répondaient  bien  à  l'état  primitif 
des  Celtes.  Cette  rég:ion  (jui.  aujourdhui  encore,  est  célèbre  pour 
la  chasse,  les  avait  inclinés  vers  la  décadence;  ils  avaient  toute 
l'allure  des  popidations  chasseresses,  ils  en  avaient  laspect  sau- 


HISTOIRE    DE   LA    FORMATION    l'ARTlCULARISTE.  205 

vaiie,  ils  se  tatouaient.  (Icux  qui  occupaient  le  versant  oriental 
de  IKccsse  formaient  h  nation  des  Pietés  ;  ceux  (|ui  occupaient 
le  versant  occidental,  la  nation  des  Calédoniens.  Mais,  du  coté 
de  l'occident,  ils  étaient  inquiétés  par  d'autres  Celtes  qui,  passés 
d'abord  du  midi  et  du  centre  de  l'Angleterre  en  Irlande,  remon- 
taient du  nord  de  l'Irlande  vers  l'Ecosse  à  travers  la  mer,  et  s'em- 
paraient des  terres  autour  du  golfe  de  la  Clyde.  Ceux-là  formaient 
la  nation  des  Scots.  Ce  sont  eux  ({ui  finirent  par  donner  leur 
nom  à  l'Ecosse  :  Scotland. 

Du  nord  de  l'Angleterre  proprement  dite  à  la  limite  septen- 
trionale du  bassin  de  la  Tamise,  un  second  banc  de  Celtes  repré- 
sentait bien  le  type  moyen  des  populations  de  la  Grande-Bretagne. 
On  les  appelait  Bretons.  Ils  étaient  plus  «  civilisés  »  que  les 
Pietés  et  les  Calédoniens,  moins  coureurs  de  bois,  moins  errants 
de  demeure  en  demeure,  quoique  encore  très  mobiles  :  ils  vivaient 
surtout  de  la  vie  pastorale.  La  contrée  était  admirablement  dis- 
posée à  cet  eil'et.  L'Angleterre  se  partage  en  trois  natures  de  sol 
qui  se  côtoient  constamment.  Au  fond  des  vallées,  de  luxuriantes 
prairies  :  c'est  là  que  paissaient  les  troupeaux  de  l'espèce  bo- 
vine, là  que  se  retirait  tout  le  monde  l'hiver  pour  s'abriter  contre 
les  froids.  Sur  les  pentes  des  coteaux  et  des  collines,  de  magni- 
fiques forêts,  particulièrement  des  forêts  de  chênes  :  c'est  là  qu'on 
entretenait  des  troupes  innombrables  de  porcs.  Enfin,  sur  les 
sommets,  des  landes  suffisamment  arrosées  par  l'humidité  at- 
moispliérique  :  c'est  là  que  se  développait  l'espèce  ovine.  Je 
laisse  à  penser  si  en  pareil  lieu  il  était  facile  aux  Celtes  de  de- 
meurer pasteurs  et  mobiles! 

Un  troisième  banc  de  Celtes,  confondu  avec  le  précédent  sous 
le  nom  de  Bretons,  mais  différent  de  lui,  occupait  le  pays  entre 
la  limite  septentrionale  du  bassin  de  la  Tamise  et  la  Manche. 
C'étaient  des  Belges,  appartenant  aux  mêmes  peuplades  que  ceux 
du  nord  de  la  Gaule  et  portant  parfois  le  même  nom.  C'est  ainsi, 
par  exemple,  qu'il  y  avait  des  Atrébates,  comme  dans  l'Artois. 
Ces  troisièmes  Celtes  étaient  ceux  qui,  de  toutes  manières  et  dans 
tous  les  sens  du  mot,  se  rapprochaient  le  plus  des  Celtes  de  la  Gaule. 
Ils  en  étaient  l'émigration  la  plus  récente  en  Grande-Bretagne  ;  ils 


200  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

comiiiei'c.aient  un  peu  avec  eux  d'un  côté  du  détroit  A  l'autre  ;  par 
là  même  ils  s'adonnaient  à  peu  près  comme  eux,  et  plus  que  les 
autres  Bretons,  à  la  culluie  et  aux  arts  industriels.  (>  sont  eux 
aussi  qui  ont  eu  le  plus  de  rapports  avec  les  Romains.  Mais,  faute 
d'avoir  été  encadrés  par  ceux-ci  d'une  forte  colonisation  agricole, 
ils  conservèrent  la  mobilité  matérielle  et  politique  de  leur  race, 
avec  un  régime  de  culture  rudimentaire  et  un  gouvernement  de 
clan.  Car  le  gouvernement  de  clan,  sous  les  apparences  d'une 
autorité  familiale  ef  patronale,  ou  d'un  pouvoir  local  et  subor- 
donné, subsistait  derrière  l'administration  romaine,  et  c'est  par 
lui  que  s'opéraient  les  fréquents  soulèvements  du  peuple. 

Telle  était  au  total  la  population  qui  occupait  la  (irande-lire- 
tagne  à  l'arrivée  des  Saxons.  On  voit  combien  peu  elle  était  lixée 
au  sol,  et  on  s'e\pli(jue  comment  d'elle-même  elle  s'est  retirée  des 
territoires  où  les  paysans  saxons  posaient  leurs  demeures.  Nous 
allons  suivre  les  phases  de  cette  histoire. 

Comme  l'humeur  renuiante  des  Celtes  de  la  Crande-Rretagne 
procédait  foncièrement  des  principaux  moyens  d'existence  qu'ils 
prali(juai<'n(,  ainsi  que  nous  venons  de  le  reconnaître,  et  comme 
elle  n'était  j)as  née  spécialement  de  la  haine  de  l'élranger,  elle 
ne  disparut  pas  après  le  départ  des  Romains.  Déijarrassées  de  la 
loui'de  paix  (|ue  leur  inq)osait  la  domination  iiu[)ériale.  les  peu- 
plades de  l'Ile  se  livrèrent  les  unes  contre  les  autres  f»  leur  goût 
d'incursions  :  et  cela,  immédiatement.  La  poussée  était  surtout 
donnée  par  les  i)lus  nomades,  les  Calédoniens,  les  Pietés  o{  les 
Scots,  (jui  descendaient  du  nord  à  travers  toute  l'.Vngleterre.  Kt 
les  désastreuses  consé(juences  de  ce  régime  étaient  surtout  ressen- 
ties par  les  plus  sédentaires,  les  Belges  d'entre  Tamise  et  Manche. 
Les  diveis  groupes  de  population  de  celte  région  du  sud  se  coali- 
sèrent sous  la  pression  d  um*  nt-ccssitè  commune,  et  ils  prirent 
pour  pffifrt/ni  on  /trnth'//f/nn.  c'est-à-dire  pour  chef  commun, 
Vortigern,  dont  le  clan  ociiipiiil  le  t(>rritoire  de  Londres. 

Dès  ce  temps-là,  au  reste,  se  dessinaient  les  avantages  de  Lon- 
dres comme  lieu  de  concentration.  Le  point  (pi'il  occupe  dans  les 
uiai:nili((ue   bassin  de  la  Tamise  en  faisait  dès  lors  un  marché 


HISTOIRE    DE    LA    FORMATION    PARTICULARISTE.  207 

nierveilleuseiiient  ouvert  i\  la  fois  au  commerce  intérieur  et  au 
commerce  extérieur.  Ses  débuts  étaient  modestes  à  coup  sûr.  mais 
sa  supériorité  sur  les  autres  centres  en  Angleterre  ne  tarda  pas 
A  se  signaler. 

Les  commerrants  étrangers  qui  avaient  tout  naturellement 
succédé  aux  commercanls  romains,  étaient  ceux  des  rivages  les 
plus  voisins  de  la  Grande-Bretagne  en  dehors  des  terres  de  l'Em- 
pire, c'est-à-dire  les  Jutes. 

Les  y///p.y  n'étaient  que  des  (ioths  de  la  péninsule  Scandinave, 
appelée  Chersonèse  cimbrique  du  nom  des  fameux  Cimbres  des- 
cendus de  là  vers  Kame,  et  .lutland  du  nom  même  de  cette  popu- 
lation gothique  :  Jute  et  (loth  ne  sont  que  deux  prononciations 
différentes  d'une  même  appellation.  Le  Jutland,  dans  une  grande 
partie  de  son  étendue,  avait  un  sol  beaucoup  moins  riche  que  les 
Iles  Scandinaves  et  la  Scanie  le  sud  de  la  Suède  ,  territoire  prin- 
cipal des  Goths,  et  ses  habitants  se  rejettaient  plus  volontiers  de 
la  culture  sur  le  commerce  de  mer  et  sur  la  piraterie.  La  Grande- 
Bretagne  se  présentait  à  eux  comme  un  champ  tout  indiqué  pour 
ce  genre  d'entreprise,  depuis  l'entière  retraite  des  Romains.  Ils 
trouvaient  là  sous  leur  main  un  peuple  naïf,  un  peuple  demeuré 
primitif,  Jjonne  clientèle  de  marchands  et  de  pirates  dans  tous 
les  temps. 

Comme  la  piraterie  et  le  commerce  en  pays  primitif  ne  vont 
pas  sans  l'appui  de  la  force  militaire,  les  Odiniques  guerriers 
se  faisaient  les  grands  meneurs  de  ces  expéditions  de  mer. 
Ils  construisaient  de  grandes  barques  bien  montées,  bien  ar- 
mées, au  moyen  desquelles  ils  couvraient  de  leur  protection 
les  transports  des  Jutes. 

Au  moment  où  Vortigern  fut  élu  penteyrn,  les  frères  Hengist 
et  Horsa.  mis  par  la  postérité  au  nombre  des  propres  des- 
cendants d'Odin.  étaient  à  la  tète  des  Jutes  qui  pratiquaient 
le  commerce  avec  Londres.  C'est  à  eux  que  Vortigern  s'adressa 
pour  lui  amener  du  secours  de  l'étranger,  pour  enrôler  à  son 
service  quelqu'une  de  ces  bandes  du  Nord  qui  se  rendaient 
alors  si  fameuses  par  la  conquête  de  l'Empire  romain.  Ceci 
se  passait  un  peu  avant  +."30.  Les  Bretons  firent  en  cette  occa- 


-208  LA    SCIENCE   SOCIAL!;. 

sion  ce  que  les  Corses,  par  e\om[)le.  de  type  social  assez  ana- 
logue, ont  si  souvent  fait  en  recourant  dans  leurs  querelles 
intestines  aux  bons  offices  des  marchands  de  Gênes  ou  de  Pise, 
qui  leur  procuraient  des  soldats  aussi  bien  que  toute  autre 
marchandise.  L'affaire  fut  agréée  par  Hengist  et  Horsa.  Elle  con- 
venait bien  d'ailleurs  à  des  Odiniques.  Ils  enrôlèrent  ce  qu'ils 
purent  de  Jutes  en  quête  de  fortune  et  allèrent  encore  cher- 
cher quelques  renforts  chez  leurs  voisins  les  Saxons  en  quête 
de  territoire. 

C'est  ainsi  que  les  Saxons  furent  mis  sur  le  chemin  de  l'An- 
gleterre. 

On  ne  peut  voir  plus  clairement  (]u"en  cette  circonstance 
comment  les  Odiniques  s'en  allaient  dans  le  nord  de  l'Europe 
recrutant  des  bandes  guerrières  pour  piller  ou  conquérir  des 
États  et  conduisaient  les  Saxons  à  la  recherche  de  nouveaux 
domaines.  C'est  à  cette  même  époque  que  les  émigrations 
saxonnes  groupées  sous  le  nom  caractéristique  de  «  bandes 
franques  »  ou  franches,  et  déjà  répandues  dans  les  vallées  du 
Hhin  et  du  Mein,  atteignaient  définitivement  avec  Mérovée  la 
(iaule  Celtique. 

La  première  expédition  saxonne  en  (irande-liretagne  fut  donc 
mêlée  de  Jutes  et  de  Saxons.  iMais  les  Jutes  y  dominaient.  Le 
tout  était  d'ailleurs  assez  peu  nombreux. 

Ils  abordèrent  à  l'ile  de  Thanet.  (Vest  l'extrême  pointe  du  pays 
que  les  (Celtes  appelaient  «  la  Projection  »,  le  promontoire  : 
en  leur  langue,  le  h'rnL  Elle  est  appelée  ilc,  parce  qu'elle  est 
comprise  entre  la  mer  et  les  deux  embouchures  d'une  rivière 
qu'on  aj)pellc  la  Stoui-.  A  l'aide  de  la  Stour,  l'expédition  remonta 
jus(]u'à  Cantorbéry.  Lu,  elle  prit  la  voie  romaine  dont  nous 
avons  j)arlé  et  rallia  ;\  Londres  Vortigern.  Ensemble  ils  s'a- 
vancèrent, par  la  même  voie  romaine,  juscjue  vers  Leices'er 
(c'cst-{\-dire  le  camp,  rastriim,  de  la  rivière  Lrif). 

En  cet  endroit,  on  sort  du  bassin  de  la  Tamise,  et  on  se 
trouve  en  face  de  ce  grand  b;jssiu  i\o  l'Ilumber  cpii  s'étend 
jus  pi'à   l'Ecosse   et  qui  était    le   champ   d'incursion    des  Celtes 


lIIf^TOlRE    DE   LA    FORMATION    PARTICULAHISTE.  2()i> 

du    nord.    C'est    là    que    la     rencontre    devenait     inévitable. 

Mais,  à  la  droite  de  Leicester,  se  trouve  un  pays  d'immenses 
marécages  formés  par  toutes  les  rivières  qui  arrivent  au  Wash. 
L'expédition  se  [)orta  de  ce  côté  pour  s'adosser  aux  marécages 
et  éviter  d'ôlre  enveloppée  par  les  Celtes  beaucoup  plus  nom- 
breux du  nord.  C'est  près  de  Stamiord,  sur  le  ^^'ellaIHl,  al'llucnt 
du  Wash,  qu'elle  se  cantonna. 

Elle  reçut  l'assaut  de  l'ennemi,  le  soutint  victorieusement  et, 
se  jetant  à  la  poursuite  des  assaillants,  qui  dans  l'insuccès  pri- 
rent la  fuite  selon  la  coutume  celtique,  elle  les  mit  en  pleine 
déroute.  Horsa  périt  glorieusement  dans  la  bataille. 

Hengist  et  ses  navigateurs  accoutumés,  en  bons  marchands 
et  pirates  qu'ils  étaient,  demandèrent  pour  prix  de  leurs 
services  l'île  de  Thanet  —  à  laquelle  ils  avaient  aborde  — 
et  file  de  Wight,  Ce  sont  les  deux  postes,  naturellement  dé- 
fendus par  leur  ceinture  deau,  qui  dominent  les  plus  beaux 
points  de  débarquement  en  Angleterre.  L'Ile  de  Thanet  com- 
mande, d'une  part,  l'embouchure  delaTamise  et  Londres;  d'au- 
tre part,  elle  tient  la  tète  de  la  cote  maritime  du  Kent,  «  où, 
disait  déjà  César,  abordent  presque  tous  les  a  aisseaux  venant 
de  Gaule  »,  {De  Ikllo  (jallico,  lib.  V,  13. j  L'île  de  Wight  com- 
mande les  ports  de  Southampton  et  de  Portsmouth,  plus  fa- 
meux aujourd'hui  que  jamais,  l'un  pour  le  commerce,  l'autre 
pour  la  guerre. 

Mais,  si  ces  deux  postes  maritimes,  savamment  choisis,  suf- 
fisaient à  Hengist  et  à  ses  navigateurs  de  profession,  ils  ne  con- 
tentaient pas  tous  ceux  de  sa  suite,  les  Jutes  recrutés  pour 
l'occasion  et  les  Saxons,  auxquels  il  fallait  autre  chose,  une  terre 
ferme,  un  pays  pour  y  vivre.  Aussi  y  eut-il  bientôt  querelle 
entre  la  suite  d'Hengist  et  les  Bretons  de  Vortigern  au  sujet 
des  beaux  terrains  du  pays  de  Kent,  qui  se  trouvaient  en  face 
de  lile  de  Thanet  et  que  les  nouveaux  venus  voulaient  occuper. 
Une  rencontre  eut  lieu  à  Ailsford  ou  Crayford),  sur  la  Medway, 
affluent  de  la  Tamise,  qui  forme  comme  un  grand  fossé  à  tra- 
vers le  Kent.  L'avantage  resta  à  la  troupe  d'Hengist,  qui  se 
maintint  dans  la  partie  du  Kent  comprise  entre  i'ile  de  Thanet 


-210  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

et    la    Medway.    Ainsi    fut    fondé   h-   rrn/aume  jule    du    Kent. 

Les  Jutes  avaient  l)ien  amené  avec  euv  des  Saxons,  mais 
n'étaient  pas  Saxons  :  ils  n'étaient  pas  de  formation  particula- 
riste;  leurs  ancêtres  n'avaient  pas  subi  l'action  des  rivages  de 
la  Norvèg"e.  Ils  appartenaient,  comme  nous  l'avons  dit,  aux 
Vicux-Ormains,  et  parmi  les  Vieux-Germains  à  la  branche  des 
(ioths  :  ils  étaient  lesCioths  de  la  presqu'île  danoise,  pays  moins 
riche  par  natnie  ((uc  les  iles,  parce  que  l'ouest  et  le  nord  y 
sont  formés  en  grande  partie  de  sables  et  delag-unes.  Cette  <léter- 
mination  de  leurs  type  social  explique  beaucoup  de  choses  dans 
l'histoire  de  leur  invasion  en  Aiii;leterre  : 

1"  Il  se  trouve  que  les  historiens  les  ont  toujours  distini;ués 
des  Saxons,  môme  de  ceux  qui  ont  pris  part  à  l'expédition;  ils 
ont  bien  marqué  que  la  bande  d'Hcngist  et  d'IIorsa  était  com- 
posée de  deux  éléments  :  les  Jutes  et  les  Saxons.  Tandis  qu'au 
contraire,  quand  plus  tard  les  Saxons  sont  venus  seuls  en  plu- 
sieurs expéditions  distinctes  et  ont  fondé  des  royaumes  non 
seulenlent  distincts,  mais  ennemis,  les  historiens  les  ont  con- 
fondus sous  le  même  nom  de  Saxons.  La  disparité  des  types 
sociaux  d'une  part  et  leur  parité  de  l'autre  expliquent  ces  dé- 
nominations. 

2"  Il  est  manifeste  que  les  Jutes,  antérieurement  à  l'expédition, 
avaient  fréquenté  TAnuleterre  sans  s'y  attribuer  de  territoire. 
Ils  entretenaient  des  relations  paciti(|ues  de  commerce  avec 
Londres,  avec  les  gens  de  Vortigern.  (pii  leur  demandèrent  du 
secours.  L'Ile  de  Thanel.  elle-même,  ne  leur  a[>partenait  pas, 
puisqu'ils  se  la  tirent  céder  après  le  succès  de  leur  intervention 
contre  les  Bretons  du  Nord,  dette  situation  dénote  bien  des 
navigateurs  qui  vivent  de  commerce  et  d'aventures,  et  non  des 
colons  agricoles  qui  ne  cherchent  que  des  terres. 

3"  La  raison  sociale,  <■  Ih'ugist  et  Horsa  frères  »  est  un  trait 
d'organisation  patriarcale.  On  pourrait  dire  qu'il  ne  concerne 
(HU'  les  (>(lini(|ues,  elu^fs  de  I  expédition,  et  iKni  les  Jutes.  Mai*; 
ce  (jui  appartient  i)ien  à  la  bande  jute,  c'est  ceci  :  on  distin- 
gue dans  le  rovaume  de  Kent,  où  elle  s'est  installée,  les  Jarh 
et  les  Karls,  c'est-à-dire  les  Nobles  et  les  Paysans,  tout  comme 


HISTOIRE   DE    LA    FOUMATIO.N    l'AUTlCL'LARISTE.  ^11 

chez  IcsCiothb  :  la  (ovmc  des  mots  est  un  peu  dillôieiite,  on  écri- 
vait Eoris  et  Ceoria,  et  de  là  sont  venus  Karl  et  CIihiI,  mais  le 
sens  était  le  même.  Cette  distinction  de  nobles  et  de  paysans 
ne  se  trouve  pas  parmi  les  Saxons,  qui  apparaissent  comme  de 
purs  démocrates.  Il  y  avait  aussi  chez  les  Jutes  d'Angleterr(> 
beaucoup  de  [jcrsonnages  dans  le  nom  desquels  entrait  le  mot 
KtheL  qui  sigiiilie  Noble,  comme  par  exemple  Ethelbert,  Ethel- 
burge,  Kthelred,  Kthelbrith.  Cet  usage  ne  se  voit  pas  chez  les 
Saxons  de  cette  époque. 

4°  Les  nouveaux  habitants  du  Kent  se  montrent,  dans  l'histoire, 
comme  des  gens  doux,  affinés,  à  tendances  hautes  et  idéalisées. 
C'est  auprès  d'eux  que  la  mission  de  saint  Augustin  de  Cantor- 
béry  rencontra  cet  accueil  sympathique  et  empreint  d'une  vraie 
grandeur,  dont  le  souvenir  est  impérissable.  On  sent  chez  eux  des 
esprits  ouverts  aux  préoccupations  intellectuelles,  aux  choses  de 
l'étranger.  Les  Saxons  au  contraire  sont  demeurés  longtemps 
avec  la  réputation  de  véritables  paysans,  tout  occupés  de  leurs 
affaires  persoimelles.  On  saisit  bien  là  encore  la  ditfércnce  du 
type  du  commerce  à  celui  de  la  culture. 

Ainsi  les  Jutes  et  les  Saxons  se  distinguent  nettement. 

Le  caractère  particulièrement  marchand  des  Jutes  nous  expli- 
que un  phénomène  que  les  historiens  ont  laisse  dans  l'ombre; il 
nous  explique  pourquoi  ce  ne  sont  pas  les  Jutes  qui  ont  continué  à 
envahir  et  à  peupler  la  Grande-Bretagne.  Même  dans  l'unique  ex- 
pédition qu'ils  aient  faite,  nous  les  voyons  obligés  de  recruter  des 
Saxons.  C'est  que  la  Grande-Bretagne,  telle  que  nous  l'avons  dé- 
crite, n'offrait  après  tout  à  des  marchands  qu'un  champ  d'exploi- 
tation modeste,  des  ressources  assez  limitées.  Elle  n'était  pas 
propre  à  attirer  beaucoup  de  trafiquants.  Les  Romains  pour  leur 
compte  avaient  déjà  vérifié  le  fait,  indiqué  par  les  prévisions  de 
Cicéron.  Mais  combien  n'était-ce  pas  plus  vrai  encore,  depuis  que 
la  clientèle  fournie  par  la  colonie  militaire  et  administrative 
romaine  s'était  retirée!  Des  immigrants  agricoles,  des  chercheurs 
de  terres  comme  les  Saxons  trouvaient  au  contraire  merveilleuse- 
ment et  surabondamnent  leur  affaire  dans  ce  pays  à  sol  riche,  à 
sol  neuf,  d'où  l'on  pouvait  sans  trop  de  peine  évincer  une  popu- 


^12  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

lation  mal  assise.  C'est  pourquoi  Ilenirist  et  Ilorsa,  en  .eens  d'af- 
faires bion  avisés,  avaient  été  porter  des  offres  aux  Saxons 

Ce  n'était  [)as  riusuffisance  numérique  du  peuple  du  .liilland 
qui  avait  oljligé  ces  deux  meneurs  des  Jutes  à  s'adresser  aux 
Saxons,  car  cette  première  expédition  fut  très  [)eu  nombreuse, 
et  nous  verrons  plus  tard  le  .lutlaiid  verser  des  Ilots  de  pirates 
sur  la  (irande-lhetagne,  alors  qu'elle  aura  été  enrichie  par  la  cul- 
turc  des  Saxons,  et  sur  la  Neustrie,  alors  qu'elle  aura  été  enrichie 
parla  culture  des  Francs  :  ce  sera  en  ce  temps-là  une  belle  [)roie 
pour  des  faiseurs  de  butiu.  Je  fais  ici  allusion  aux  invasions  da- 
noises, dont  le  point  de  départ  l'ut  Hibe,  sur  la  côte  occidentale  du 
Danemark.  Mais,autempsd'lIengistetd'llorsa,laCrande-Bretai:ne 
n'était  pas  faite  pour  attirer  les  Jutes  en  si  grand  nombre  ;  ils 
-<Haient  contents  pour  leur  compte  d'avoir  mis  la  main  sur  les  deux 
positions  les  plus  intéressantes  au  point  de  vue  de  la  navig-ation 
et  du  nég'oce,  la  cote  du  Kent  et  la  baie  de  Wight.  C'est  ainsi  que, 
de  nos  jours  même,  nous  voyons  les  peuples  de  l'Europe  se  con- 
tenter d'accaparer  les  points  favorables  au  commerce  maritime 
dans  les  pays  neufs  qu'ils  ne  peuvent  ou  ne  veulent  pas  peupler. 

Cependant  il  n'était  pas  possii)le  aux  Jutes  de  ne  pas  sentir 
combien  leur  situation  était  menacée  en  face  de  cette  innom- 
brable population  celtique,  qu'après  tout  ils  exploitaient  et 
fjui  était  si  imj)ressionnai>le  ot  si  balciiileuse.  l'ne  charge  tor- 
rentielle de  Celtes  aurait  pu  quehjue  jour  emporter  et  jeter  ;\ 
l'eau  les  étroits  établissements  des  Jutes,  si  admirablement 
posés  (ju'ils  fussent  pour  être  défendus  par  un  petit  nombre 
d'hommes  et  pour  être  ravitaillés  et  secourus  par  mer. 

I/histoire  a  conservé  la  trace  des  émotions  par  lesquelles  dut 
passer  la  colonie  du  Kent.  On  sait  '.pic  huit  ans  après  la  victoire 
d'Ailsford  (jui  leur  avait  donné  le  pays  jusqu'à  la  .Medway,  les 
Jutes  étaient  obligés  A  nouveau  de  s'enfermer  dans  llle  de 
Thanet,  où  ils  subissaient  victorieusement  une  atta<juc  impé- 
tueuse de  la  part  des  indig-ènes.  Ceux-ci  étaient  commandés  par 
douze  chefs,  tous  illustres,  (jui  se  firent  tous  tuer.  On  reconnaît 
bien  là  les  Celtes! 

Il  parait  bien  aussi  que  les  Jutes  ne  purent  se  maintenir  d;(ns 


HISTOIRE    DE    LA    FORMATION    PARTICULARISTE.  213 

leur  possession  de  Wiulit,  moins  importante,  il  est  vrai,  au  point 
de  vue  commercial  que  celle  de  Thanet  et  du  Kent  ;  car  nous 
verrons  que  les  Saxons  en  firent  à  leur  tour  la  conquête  et 
eurent  à  chasser  les  Bretons. 

Par  contre,  les  Jutes,  prenant  de  temps  à  autre  leur  revanche, 
faisaient  par  surprise  de  rapides  et  terribles  expéditions  de  pil- 
lage à  travers  tout  le  sud  de  la  Grande-Bretagne,  dans  le  pays 
d'entre  Tamise  et  Manche.  C'est  ce  ({n'attestent  les  lamentations 
d'un  écrivain  breton  contemporain,  Gildas,  et  ce  dont  témoignent 
des  noms  de  lieu  qui,  jusque  dans  la  Cornouailles,  ont  retenu 
le  souvenir  d'Hengist,  par  exemple  Hengestune,  anciennement 
Hengestes-dune,  c'est-à-dire  montagne  d'Hengist.  Mais,  le  pillage 
fait,  les  Jutes  ne  se  maintenaient  pas  dans  le  pays  :  ils  retour- 
naient avec  leur  butin  aux  rivages  du  Kent.  (Arthur  de  la  Bor- 
derie,  Les  Bretons  insulaires.)  " 

xV  voir  le  mode  d'occupation  auquel  étaient  ainsi  réduits  les 
Jutes,  on  comprend  qu'ils  aient  vivement  ressenti  de  quel 
avantage  devait  être  pour  eux  l'installation,  près  de  leur  éta- 
blissement du  Kent,  de  ces  colons  saxons  qui,  capables  par- 
dessus tous  d'occuper  solidement  le  sol  et  de  le  garder,  les 
garantiraient  du  voisinage  beaucoup  trop  immédiat  des  incorri- 
gibles «  incursionnistes  »  bretons.  Les  Saxons  ne  se  firent  pas 
prier  et  ne  tardèrent  pas  à  affluer.  G  est  avec  eux  que  commence 
vraiment  l'histoire  de  l'Angleterre. 

{La  suite  au  prochain  numéro.) 

Henri  dk  Tourvjlle. 


T.    XXXII  15 


LES  NOTABILITÉS  BRETONNES 


COMMENT  LA  NATURE  DES  CELEBRITES  EST  EN  RAPPORT 
AVEC  LA  FORMATION  DE  LA  RACE 

L'article  qu'on  va  lire,  et  où  sont  passées  en  revue  différentes  célébrités  de 
la  Uretagno,  n'est  pas  à  proprement  parler  une  étude  sociale.  C'ei-t  une  œuvre 
dcTudilion,  a\<iul  pour  hul  do  concentrer  des  documents  et  de  jalonner  la 
voie  que  l'on  derva  parcourir.  lorsi|u'on  voudra,  avec  des  développements 
et  des  détails  ap|)ropriés,  lapproclit-r  le?  productions  intellectuelles  bre- 
tonnes des  conditions  de  formation  de  la  race. 

.\pivs  13Ô  ans  lévoliis.  il  y  n  cnciMc  en  Bi('tai:no  11110  allain'  La 
(îliak)tais. 

Ce  yi'and  prooè.s,  porté  (levant  laiif  di'  tiilmnaiix  sans  avoir  ja- 
mais re(;ii  de  solution  judiriaii'c.  est  rostr  un  champ  clos  où  les 
iiistoi'ions  dosccndciit  de  tom|)s  à  autre  pnui-  i'(>ni|)r(*  dos  lances 
on  l'aNctir  ou  à  roncouti'<'  (\i'  Tosprit  [)r(»viiuial.  M.  (larro  on  1803. 
M.  Marion  ou  1  SOS  a\aionl  drossô  Ar  puissantes  maclunes  do 
fiuorre  contre  la  conception  traditiomudlo  qui  taisait  di'  La  Clia- 
lotais  une  NictiiMo  inuocento  âv  son  dévouement  à  la  liberté. 
Voici  que  M.  Poccpiot.  vu  doii\  noIuiuos  «l'une  très  aboudanlo  et 
très  solide  érudition  (1),  d'un  sl\le  très  simple,  mais  trèsclialeu- 
reu\.  reprend  a\('C  de  léiières  atténuations  rancionne  thèse  et 
relève  le  piédestal  à  demi  lu'isé  par  ses  prédécesseurs. 

Le  youvernoment  do  Louis  \V  coiîtait  ti'ès  clu'ret  no  procurait 
aneiin  prostiu'o  au  l)ays.  On  était  las  de  payei'  [>our  ahoutir  à  la 
«h'I'aite.  Les  pro\  iiicos  «jui  avaient  eouservé  leurs  Ktats  se  mon- 
traient <le  plus  en  pins  réealeitraut<"s.  et  les  parhMiionts  les  ap- 
l)uyaiont.  Kn  170."),  le  duc  d.\ii:nillon  «pii,  en  l'absoncedu  jrou- 
verneur,  commandait  [>oiir  le  roi  en  Hr»'tai:no.  avait  à  la  fois 
maille  à  partii'  à  00  sujet  avec  les  deu.x  corps  qui  représentaient 

(1;  B.  rocquct.  /.('(lue  il'  iiffuillon  el  La  <  halolais.  Paris,  l'iiiiii,  1900. 


LES    NOTABILITÉS    lîHETONNES.  ±[T) 

en  co  pays  los  pouvoirs  léiiislutiret  judiciaire.  Voitoiucnt  sciinoii- 
nés  par  le  roi,  les  magistrats  avaient  presque  tous  donné  leur 
démission.  désori;anisant  ainsi  complètement  Injustice  et  la  po- 
lice. Le  ministère  crut  ou  feij^nit  de  croire  à  nu  toiupiot.  Il  iif 
arrêter  plusieurs  conseillers  et  les  deux  procureurs  généraux. 
M.M.  de  LaChalotais  père  et  tils.  Après  treize  mois  de  détention  et 
trois  instances  engagées  devant  trois  juridictions  ditterentes,  on 
n'avait  encore  pu  trouver  de  charges  sérieuses.  Force  fut  de  les 
relAcher.  Pour  ne  pas  paraître  avoir  le  dessous,  le  roi.  tout  en 
déclarant  ne  pas  vouloir  trouver  de  coupables,  les  interna  dans 
ditterentes  villes.  L'agitation  continua.  Neuf  ans  après,  sous 
Louis  XVI,  ils  furent  solennellement  réhabilités. 

Nous  avons  déjà  eu  l'occasion,  il  y  a  trois  ans,  d'exposer  ici 
même  la  physionomie  sociale  de  ces  graves  événements.  Nous  ne 
voulons  pas  revenir  sur  le  fond  du  déi)at.  Aussi  bien  le  livre  de 
I\L  Pocquet  n'a  fait  <[ue  nous  contîrmer  dans  notre  opinion.  Plus 
que  jamais,  nous  croyons  que  la  noblesse  bretonne  était  dans  son 
droit  en  défendant  les  lijjertés  locales  en  matière  financière, 
puisqu'elle  s'appuyait  sur  la  lettre  du  contrat  duniou  de  la  Bre- 
tagne à  la  France,  (le  régime  d'exception  était,  dit-on,  injuste. 
Nous  pensons  que  le  progrès  eût  consisté  alors  à  assimiler  la 
France  à  la  Bretagne,  nou  à  réduire  la  Bretagne  à  l'état  de  ser- 
vitude politique  qui  était  celui  de  presque  toutes  les  pro^'inces 
françaises.  Ce  rég-ime  était  préjudiciable,  ajoute-t-on,  aux  intérêts 
des  populations,  que  les  agents  du  pouvoir  central  comprenaient 
bien  mieux  que  les  assemblées  locales.  Non,  car  rien  ne  montre 
que  les  pays  d'élections  fussent  en  1789.  toutes  choses  égales 
d'ailleurs,  plus  avaucés  au  point  de  vue  économique  que  les 
pays  d'États;  non.  car  le  crédit  des  États  de  Bretagne  était  su- 
périeur à  celui  du  gouvernement  central,  ce  qui  prouve  que 
leur  administration  inspirait  aux  particuliers  plus  de  confiance: 
non.  car  si  les  États  étaient  souvent  routiniers,  si  le  parlement 
n'avait  généralement  en  vue  que  des  intérêts  égoïstes,  les  fonc- 
tionnaires, même  les  plus  intelligents  (^et  je  n'hésite  pas  à  recon- 
naître, à  proclamer  même  un  peu  plus  haut  que  M.  Pocquet.  que 
le  duc  d'Aiguillon  fut  de  ceux-là,  et  que  la  postérité,  trop  bien- 


216  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

veillante  pour  Choiseul,  a  été  injuste  à  son  ég-ard)  ont  ju-esque 
toujours  péché  par  une  lu\te  inconsidérée.  Ils  poussaient  les  villes 
à  des  dépenses  deinbellisseinent  exagérées,  faisaient  ouvrir  à  la 
fois  tant  de  routes  qu'il  était  impossible  <le  les  entretenir  avec 
un  budget  normal,  comme  s  ils  désiraient  se  faire  en  quelques 
années  une  réputation  flatteuse,  brillants  oiseaux  de  passag-e 
qui  venaient  en  j)rovince  teindre  leur  plumage  d'un  retlet  sé- 
duisant pour  le  l'aire  ensuite  miroiter  aux  yeux  du  [)ublic  de  la 
capitale,  niais  laissaient  derrière  eux  une  population  surmenée, 
surtaxée,  [)rojetée  en  dehors  des  voies  de  son  développement 
logi(jue.  (lar  la  Bretagne  retondjait  alors  plus  lourdement  sur 
elle-inèmc  ri  ]»oudait  pour  de  longues  années  un  progrès  d'appa- 
rence si  décevante. 

Ajoutons  que  si  d'Aiguillonné  fut  pas  l'inspirateur  des  projets 
liuanciers  du  ministère  [oi  nous  regrettons  (jue  M.  Pocquet  ne 
r.iit  pas  dit  plus  tormellement),  s'il  n'est  pas  prouvé  (piil  ait 
conseillé  toutes  les  mesures  de  rigu«'ur,  celles-ci.  arrestations 
aibitraires,  exils,  détentions,  cassations  de  sentences  judiciaires 
parfaitement  régulières,  procédures  illégales,  ne  sauraient  être 
A  l'abi'i  (In  blâme,  sous  prétexte  <[u  elles  étai«Mit  la  monnaie 
courante  des  fonctionnaires  d'alors.  Si  je  consens  à  ce  (pie  d'au- 
tres partagent  avec  d'Aiguillon  les  sévérités  de  rhist(»ire.  je  ne 
vois  pas  de  raisons  de  les  adoucir  pour  lui.  bes  langues  bre- 
tonnes ont  pu  se  montrer  trop  acérées,  elles  ne  faisaient  que 
répondre  à  des  coups  de  tricpies  dislribués  sans  ménagements. 
Dès  175Î).  alors  (pie  La  C.halotais  lui  témoignait  encore  une  réelle 
confiance,  (pii  ne  parait  avoir  commencé  k  s'altérer  (jue  trois  ou 
(piatie  ;ins  pins  tard,  d  Aiguillon,  ('pousant.  je  pense,  les  ran- 
cunes de  s(^s  subiillernes.  dépeignait  déjà  le  procureur  g^énéral 
comme  «  \c  pins  mauvais  es|)rit  (pi'il  connût  ».  Vraiment,  cette 
fois  eiu orc,  on  nr  [)ent  |)as  dire  ({ue  ce  soit  le  laj_)in  (jni  ait  com- 
mencé. 

(le  (jni  a  consliiné  \u>\iv  non>  la  pailie  la  [)lus  neuve  du  livre 
de  M.  l'oC(piet,  c'est  la  paitie  biographi(pie.  Klle  évoque  une 
figure  de  La  (îhalotais  un  peu  dillérente  de  celle  «pie  nous  nous 
r('j)iés(Mitions.  elle  lui  restitue  sa  très  haute  valeur  intellectuelle. 


LES   NOTABILITÉS    BRETONNES.  217 

elle  eu  fait  une  de  ces  uotaljilités  littéraires,  d'allure  l)ataillouse 
etpersouuelle,  héritières  de  l'esprit  des  vieux  clans  celti<(ues,  qui 
sout,  nous  avons  déjà  eu  l'occasion  de  le  dire,  la  plus  haute  ex- 
pression du  tempérament  breton. 

Puisque  l'occasion  s'oH're  à  ncnis,  jetons  un  rapide  coup  d'œil 
sur  ces  Bretons  éminents  dont  la  ligure  surgit  de  toutes  parts  aux 
yeux  de  riiistorien,  lorsqu'il  veut  considérer  l'un  d'entre  eux. 
Nos  lecteurs  ne  nous  sauront  pas  mauvais  gré,  espérons-le,  de 
cette  digression  (jui  sera  avant  tout  une  promenade.  Notre  excuse 
sera  dans  l'intérêt  que  nous  portons  aux  choses  de  Bretagne  et 
dans  les  observations,  parfois  curieuses,  que  nous  sommes  à 
même  d'y  recueillir  tous  les  jours. 

La  liste  des  notabilités  bretonnes  est  en  effet  singulièrement 
instructive.  De  ISOii.  à  1870,  la  Bretagne  n'a  pas  vu  naître  un  seul 
maréchal  de  France;  de  1500  à  1792,  elle  n'en  compte  quo  deux, 
(iuébriant  et  Coetlogon  ;  encore  le  second  est-il  un  marin  et  le 
premier  a-t-il  fait  toute  sa  carrière  et  acquis  sa  réj)utation  dans 
les  armées  suédoises.  Nous  ne  comptons  pas  en  efl'et  Chàteaure- 
nault  qui  appartient  par  son  père  à  la  noblesse  dauphinoise,  par 
sa  mère  à  la  magistrature  parisienne,  par  la  terre  dont  il  porte 
le  nom  à  la  Touraine  ;  nous  ne  conqitons  pas  davantage  ceux 
dont  les  familles  peuvent  être  originaires  de  Bretagne,  Matignon, 
Lavardin,Bois(lauphin,  Grancei,  Médavi,  Gacé,  Soubise,  mais  qui 
ont  troqué  leur  nationalité  contre  une  autre,  ou  qui,  dans  le 
monde  bigarré  de  la  cour,  ont  perdu  par  la  multiplicité  de  leurs 
alliances  tout  caractère  provincial,  qui  en  un  mot  ont  acquis, 
par  le  séjour  dans  un  milieu  plus  riche,  le  désir  et  la  façon  de 
parvenir  (1).  Toutes  les  fois  qu'il  faut  avancer  pas  à  pas,  l'échiné 
souple,  la  pensée  toujours  tendue  par  un  labeur  continu,  le  Bre- 
ton se  rebute,  se  décourage  et  lâche  pied.  Il  est  volontiers  sa- 
tisfait de  son  sort  et  regagne  facilement  son  gîte.  Il  n'a  pas  d'am- 
bition, et  on  ne  peut  faire  vibrer  cette  corde  chez  lui,  car  il  se 
rend  compte  qu'il  est  trop  peu  malléable  pour  se  pousser  par 

(1)  On  retrouverait  mieux  le  tempérament  brelon  chez  des  fils  de  Bretonnes 
authentiques,  comme  le  maréchal  de  Richelieu,  le  troisième  maréchal  de  Broglie,  le 
second  maréchal  de  Coiunv. 


218  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

liiiti'iiiiK'  et  tro[)  iinaginatil'  pour  suivir  do  point  en  point  uno 
filièi'c  €iu\  c'p(»f{ues  Jjien  ordonnéos.  (!e  nVst  pas  ([u'il  soit  im- 
propre à  la  ,:L:uorro,  mais  il  a  l'esprit  plus  batailleur  (jue  mili- 
tairo.  loxacto  discipline  ne  lui  convient  pas  toujours.  la  politi<[ue 
1  attire,  et  on  pourrait  citer  nombre  de  irénéraux  bretons,  dont 
elle  a  entravé  et  pres(jue  toujoui-s  brisé  la  carrière,  du  général 
Moreau  au  g-énéral  lîoulanuer,  en  passant  par  Bedeau.  La  Mori- 
tière.  Le  Flô  et  Trochu.  Même  les  plus  liants  dii:nitaires  de  la  ma 
rine  ne  sont  pas  aussi  nombreux  en  Bretatrne  (ju'on  pourrait  le 
croire.  L'amiral  Houssin  était  de  Dijon,  l'amiral  de  .Mackau  de 
Paris,  l'amiral  Baudin  de  Sedan,  l'amiral  de  Gcnouillv  de  H<»- 
cbcl'ort.  l'amiral  Uuperré  de  la  Bocbelle.  O  (pii.  en  revanclie, 
convient  admirablement  à  la  race,  c'est  le  beau  «este,  l'attitude 
liéroujue  (pii.  en  une  lieure  de  crise,  porte  le  nom  d'un  modeste 
officier  à  la  uloire  :  ainsi  se  sont  illustrés  Porsmoruer.  du  (loué- 
dic.  Bisson.  iMélo  (  1);  c'est  la  vie  aventureuse  et  pleine  de  liasards 
(In  corsaire  (l)uiiuav-Trouin  et  Surcouf  sont  malouins.  Cassard 
nantais  i-l),  Cornic-lUicbéne  y  18()î)  luorlaisien  ,  ou  encore  celle 
<lu  découvi-eur  de  terres  nouvelles,  du  Malouin  Cartier,  du 
Quimpérois  Keri^uelen  (17V5-97i.  Où  le  Breton  est  précieux,  c'est 
aux  épcxpies  de  crise,  de  trouble.  Nulle  pro\ince  n'a  plus  con- 
tribué à  créer  la  patrie  l'rançaise.  à  l'beure  où  elle  s'est  aflirmée 
par  deux  siècles  de  luttes  contre  l'Aniilais.  Les  héros  de  cette 
épfxpie.  à  savoir  trois  connétables.  Du  (iuesclin,  (".lisson.  Biche- 
mont;  cin<[  maréchaux,  Jean  et  Pierre  de  Uicux.  Gilles  de  Bais, 
André  de  Lohéac,  Pierre  de  Bohaii  :  deux  amiraux.  Coetivy  et 
Moutauban.  le  iirand  maître  et  le  crand  «'cuvcr  du  (Ihatel.  le 
grand  écuyer  (îoyon,  le  grand  maître  Lival,  cpioique  [)lusiours 
aient  par  les  alliances  mélangé  leur  sang  de  sang  étranger  [li  „ 

(I  )  On  serait  Ifiiir- d'y  jointire  lo  Nantais  Caniltronnc  I770-I.si?i,  mais  il  ne  faut  pas 
ouhlicr  (iiie  son  porc  t-tail  né  à  Sainl-Qiionlin  ol  sa  nu-re  À  Noyon.  On  ne  luMit  donc 
lo  considérer  connnc  le  produit  île  la  seule  foruialion  lirelonne. 

(2)  Moins  connu,  mais  fort  di^ne  de  l'tMre,  est  le  Nantais  Vie  qui  lit  plus  de  KO  prises 
t»ur  l'ennemi,  et  fnl  tué  roniinandanl   le  vaisseau-amiral  de  Venise  i  outre  les  Turcs. 

(i)  iVicliemout  est  lils,  pelillils  et  ariic^re-pclit-lils  de  princesses  du  sanj;  royal  de 
l-ranee;  Gilles  de  Hais,  dont  le  père  est  oii;;inaire  du  Maine,  est  Manceau  par  sa  m«>re 
et  Avraiicliin  par  sa  grand'mère  :  il  n'a  de  san;;  breton  que  par  sa  bisaïeule  pater- 
nelle. 


LES    NOTABILITÉS    IIRETONNES,  'li'i) 

« 

sont  cependant  par  leui'  éclneation  les  tils  de  la  Bretaiine  (1). 
Aussi,  au  xvi"  siècle,  Fanibassadeur  vénitien  Giustiniaiii  dé- 
clarait déjà  <pi(*  «  les  Noiinands,  les  Bretons,  les  Lang-uedociens 
sont  peu  faits  au  métier  des  armes  ■>,  tandis  que  «  les  Picards, 
les  Champenois,  les  Bourguignons,  les  Dauphinois,  les  (lascons 
sont  de  fort  bons  soldats  ».  Vers  1700,  rhitendant  Baville  expli- 
quait ainsi  ce  phénomène  pour  l'une  de  ces  provinces  :  «  A 
l'exception  de  quehjues  grands  seigneurs  qui  sont  ;\  la  cour, 
les  gentilhommes  de  Languedoc  sont  peu  accommodés,  ne  vi- 
vant pas  comme  dans  les  provinces  voisines  où  ils  demeurent  à 
la  campagne,  se  visitent  et  passent  ensemble  une  partie  de  leur 
vie,  mais  demeurant  dans  les  villes,  principalement  en  bas  Lan- 
guedoc, sans  équi|)age,  évitant  toute  occasion  de  dépense  et  fai- 
sant profession  dune  grande  économie.  Ils  ne  sont  même  pas 
fort  attachés  au  métier  de  la  guerre,  quoiqu'ils  aient  montré  en 
1637,  en  faisant  lever  le  siège  de  Leucate,  qu'ils  étaient  les  plus 
braves  gens  (\u  royaume;  la  plupart  font  quehpies  campagnes, 
mais  quittent  volontiers;  de  là  vient  qu'il  y  a  si  peu  d'ofticiers 
généraux  de  cette  province  et  fjue  l'on  n'y  compte  que  cinfj 
maréchaux  de  France,  Montpezat,  Joyeuse  père  et  fils,  Thémines 
et  Toirajs,  au  lieu  qu'en  Guyenne  on  compte  deux  connétables 
et  vingt-trois  maréchaux.  »  En  fait,  presque  tous  les  maréchaux 
du  xix"  siècle  sont  gascons,  limousins,  parisiens,  ou  s'échelon- 
nent le  long'  de  notre  frontière  de  l'est.  Je  n'en  trouve  qu'un 
seul  en  Normandie,  Pélissier;  encore  appartient-il  à  la  partie 
orientale  de  la  pro\ince;  un  seul  dans  l'ouest,  Bourmont,  ot 
cet  ancien  chouan  tranche  nettement  par  ses  origines  sur  le  reste 
de  ses  collègues.  C'est  que,  dans  les  provinces  de  l'ouest,  soit 
mollesse,  soit  calcul,  le  métier  des  armes  parait  trop  aléatoire 
à  la  masse  de  la  population  et  exige  soit  un  trop  grand  effort, 
soit  un  effort  disproportionné  au  résultat.  L'Angevin  aime  trop 
ses  aises,  le  Normand  aime  les  gains  assurés.  Aux  siècles  anciens, 
au  contraire,  lorsque  le  bâton  de  maréchal  assurait  la  puissance 

(1)  Rappelons  en  passant,  pour  dissiper  toute  ambiguïté,  que  ce  n'est  pas  le  «  sang  •• 
qui  importe,  mais  la  formation  sociale,  laquelle,  il  est  vrai,  résulte  le  plus  souvent 
(l'une  éducation  donnée  par  des  personnes  de  même  sang. 


"^-lO  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

j)()litique,  la  noblesse  iKH-mancle  et  neustrienno  se  jetait  avec 
passion  dans  cette  fructueuse  cari'ière.  et  le  contingent  des  pro- 
vinces limitrophes  de  la  Bretagne  dépassait  de  beaucoup  celui 
de  la  Bretagne  elle-même.  Au  xvii"  siècle,  celle-ci  a  vu  naître 
(leuA  hommes  de  guerre,  les  deux  frères  Bohan,  Henri  et  Benja- 
min, tils  d'un  Breton  et  <l  une  Vendéenne,  et  leur  attitude  ne 
dément  point  ce  que  j'ai  dit  de  l'absence  de  calcul  au  fond 
de  l'âme  de  la  race.  Ils  ont  pris  la  direction  du  parti  pro- 
testant alors  que  tout  espoir  de  triomphe  a  disparu,  que  chez 
nombre  <le  leurs  coreligionnaires  on  n'a  plus  la  moindre  idée 
de  se  battre  pour  un  motif  religieux:  ils  se  battent,  sachant 
la  partie  perdue  d'avance,  uni([uement  parce  que  tel  est  le  mot 
d'ordre  donné  par  les  pasteurs,  et,  ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux 
dans  leur  histoire,  ils  ne  s  en  battent  pas  avee  moins  d'entrain. 
Voyez-les  tle  même  dans  la  politique.  La  plupart  des  ministres 
de  l'ancien  régime  apj)artiennent  à  la  magistrature  parisienne, 
nous  le  savons,  mais  cette  magistrature  se  recrute  nécessaire- 
ment dans  les  milieux  provinciaux.  Or,  nous  ne  connaissons  pas 
un  seul  ministre  (jui  soit  l)reton,  ne  fût-ce  que  par  ses  origines, 
c'est-à-dire  (|ui  appartienne  tout  au  moins  à  une  famille, 
vrnue  directemeni  (h'  Bretagne  à  Paris.  En  Neustrie  (1),  le 
séjour  des  rois  du  xv"  et  du  wT  siècle  sur  les  bords  de  la 
boire  h'iir  y  a  fait  choisir  directement  plusieurs  ministres,  et 
de  nond)reuses  familles  de  la  réffion  ont  suivi  la  l'ovauté  dans 
son  exode  vers  Paris.  On  trouverait  même  en  Guyenne  quel- 
(jues  conseillers  écoutés  de  nos  i'(»is.  on  en  a  trouvé  en  Limou- 
sin, en  Languedoc,  en  .Vuvergne.  en  Forez,  en  Dauphiné.  en 
Kranche-domté,  en  Lorraine.  Kn  Bi'etagne.  jusqu'à  la  grande  crise 
(le  ITSI»,  on  ne  trouve  lien.  .Mais  alors,  avec  le  réveil  de  l'esprit 
d'aventures,  avec  le  bouleversement  des  hiérarchies  lixes.  avec  le 
rajeunissement  des  \  ieux  cadres,  les  Bretons  apparaissent.  Parmi 
les  derniei-s  ministres  de  Louis  WL  je  trouve  le  Bennais  Cicé 
(1790)  et  le  Malouin  Tiiévenard  1701^.  auxquels  je  joindrais 
Volontiers    du   Tertre   (1701   .   né   à    l*aris   d'un   père   malonin. 

(I)  J'a|)pellf  Neusliic  \c  groupe  provinri.il  fuiini'dii  Maine,  do  I  Anjou,  d»>  la  Ton- 
rainc,  tlf  1  Orléanais,  du  Hlcsi>is  et  du  rrrclif. 


LES    NOTABILITÉS    BRETONNES.  ^21 

Dans  le  camp  dos  l'éforinateurs,  ils  mènent  grand  lii'nit  et 
i;rand  tapage.  «  l.a  Bretagne,  la  Provence  et  la  Franche-Comtè, 
écrit  le  27  juin  1789  le  constituant  Bouche,  sont  les  provinces 
que  l'opinion  pul)lique  place  parmi  les  plus  intré[)ides.  »  Ce 
sont  les  députés  de  Bretagne  qui  fondent  le  premier  club,  et, 
avant  de  s'appeler  le  club  des  Jacobins,  il  porte  le  nom  de 
club  breton.  Chapelier,  l.anjuhiais  sont  parmi  les  plus  persé- 
vérants démolisseurs  du  vieil  ordre  de  choses.  En  1702,  tout 
parait  changé;  leurs  anciens  amis  sont  devenus  les  maîtres, 
mais  ils  ne  soni  [)lus  avec  eux.  Du  jour  où  le  club  des  Jacobins 
est  devenu  un  instrument  de  règne,  il  cesse  de  leur  appartenir. 
Ils  sont  restés  opposants,  dans  leur  dédain  et  leur  dégoût  de  ce 
que  le  pouvoir  exige  d'apj)lication  constante  et  de  réalisme 
brutal  ou  mesquin.  Us  sont  ih  où  le  péril  est  plus  grand,  ils 
ne  veulent  pas  des  [)rofits  de  la  victoire  qu'ils  ont  tant  con- 
tribué à  gagner.  La  majorité  des  députés  bretons  vote  contre 
la  peine  de  mort  dans  le  procès  de  Louis  XVI;  sur  les  127  dépu- 
tés modérés  plus  ou  moins  compromis  en  1793,  18  sont  bre- 
tons. Lanjuinais  et  Le  Hardy  sont  parmi  les  vingt-deux  dé- 
noncés aux  colères  de  la  populace  ;  Gomaire  et  Kervélégan  font 
partie  de  la  conmiission  des  Douze  :  tous  quatre  sont  décrétés 
d'arrestation  le  2  juin;  Fermon,  Kervélégan,  Lanjuinais  sont 
mis  hors  la  loi  le  28  juillet;  Le  Hardy  est  guillotiné  le  31  octobre. 
En  revanche,  je  ne  vois  pas  figurer  un  seul  Breton  parmi  les 
membres  des  comités  de  gouvernement,  et  il  faut  attendre 
le  mois  d'août  179i  pour  y  voir  entrer  MéauUe.  Deux  seule- 
ment sont  compromis  dans  le  parti  terroriste  et  arrêtés  en 
1795,  Le  Uuinio  et  Fouché  ;  encore  le  sont-ils  fort  tard  (8  et 
9  août)  ;  un  troisième,  Fréron,  né  à  Paris  de  parents  bretons, 
a  montré  une  telle  fougue  dans  la  réaction  qu'il  échappe  à 
toutes  poursuites.  Il  s'est  retourné  encore  plus  vite  que  Ker- 
vélégan ou  Lanjuinais,  mais  comme  eux  sous  le  coup  de  Té- 
motion  passionnelle,  avec  non  moins  d'emportement.  Aux  heures 
difficiles  du  Directoire,  en  1797  et  en  1799,  c'est  aux  Bretons 
Sotin  et  Fouché  que  l'on  confie  le  ministère  de  la  police;  un 
autre  Breton,  Le  Tourneux,  est  ministre  de  l'intérieur  en  1797. 


±li  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

Sur  les  5:i  |)rosciits  do  1797,  je  ne  trouve  «jne  le  Uennais  l.e 
Merci* :  mais  il  est  considéré  coinmc  très  (laiis-ereux  et  fig-iire 
parmi  les  douze  exclus  de  ramnistie  de  1799  (1).  Ils  n'ont 
pas  plus  (\o  ilair  au  moment  de  Brumaire;  il  n'y  en  a  que  deux. 
Cornet  et  (iourlay.  du  côté  du  manche;  il  y  en  a  (piatn-, 
Blin,  Boulay-Paty,  Jourdain  et  le  Tourneux,  j)armi  les  vaincus. 
Napoléon  I"'  n'utilise  guère  comme  ministres  que  Fouché  et  Préa- 
meneu,  mais  on  connaît  le  lôlc  prépondérant  du  [)remier  dans 
les  événements  de  181.").  La  Restauration  appelle  aux  .dla ires  Cor- 
bière, Chateaubriand,  La  Ferronnays  ;  le  calme  gouvernement  de 
Louis-Philippe  se  passe  des  Bretons;  la  seconde  République  en 
voit  s'élever  deux,  Lanjuinais  et  Lacrosse,  celui-ci  d'ailleurs  lîls 
d'un  A.cénois;  mais  parmi  les  opposants  de  ces  trois  régimes, 
parmi  les  têteschaudes  et  dans  les  rangs  des  conspirateurs,  nous 
lencontrons  le  Bennais  Kératry,  Kersauzic  (de  Guiugamp),  <le 
Flotte '^de  Landerneau  k  Pai'mi  les  ministi'es  deNa[)«>léon  III,  nous 
ne  trouvons  (pie  le  Vannetais  Billaull;  mais,  en  1870,  le  gouver- 
.uement  de  la  Défense  nationale  a  pour  président  le  Breton  Tr<>- 
•  lui,  il  (•oMq)fe  parmi  ses  mendires  les  Bretons  Jules  Simon  et 
Clais-Bizoiu.  il  a  pour  préfet  de  police  Kératry.  né  à  Paris  d'un 
père  breton.  Sous  la  troisième  Bépublicjue,  nous  ne  nous  arrête- 
rons pas  aux  ministres  bretons,  comme  MM.  C.riv.irt  et  Martinmais 
(de Bennes),  YvesGuyot(de  Dinan),  Cuieysseide  Lorient  .  Feuillée 
je  ferai  reMiai'<pier  (ju'à  la  veille  du  IC  Mai.  le  cabinet  était 
présidé  pai'  le  Lorientais  JulesSimon,  et  que  le  ministère  (piis'ap- 
p(dle  de  Défense  républicaine  a  |)our  chef  le  Nantais  Waldeck- 
Rousseau.  Ov  la  Normandie,  cpii  a  fourni  depuis  I7S9  plus  «le 
ministres  que  la  Bretagne»,  n'a  pas  vu  naître  un  seul  président 
du  conseil,  et  ses  hommes  polili(|ues  sont  plutôt  des  g-cns 
daHaiies  e(  des  administral<nirs  (|u<' des  Inlleui's.  Les  habitants 
de  la  Neuslrii'  ne  paraiss(Mit  pas  avoir  Ix^ancoup  [)lus  de  goût 
j)our  les  bagarres  de  la  vie  [)arlementaire,  et  il  faut  ai'rivcr 
aux  vallées  de    la   (;aronne  et  du  Bhône,    à  la   Lorraine  ou  à 

(1.)  Un  autre  dépulé  de  Hrelagne,  La  Carrii-re.  c>t  dans  le  inrmo  cas  t|uo  1^  M«'rer; 
mais  je  ne  sais  s'il  i-lail  Hn-lon.  In  Nantais  du  nom  de  Normand.  e>l  poil»-  sur  la  liste 
dfs  viclimps.  puis  son  voil  rayr. 


LES    NOTABILITÉS    imETONNES.  l'I'.i 

TArtois  pour   trouver,  soit  les  Jjeaux  parleurs  ([ui  entraîneiil, 
soit  les  esprits  têtus  (jui  s'imposent. 

Dans  le  domaine  artistirpie,  la  part  de  la  Bretagne  ne  peut 
([u  être  assez  restreinte,  l  n<'  vocation  de  ce  genre,  surtout  dans 
le  domaine  des  arts  du  dessin,  a  en  effet  plus  de  peine  (ju  une 
autre  à  se  développer  dans  un  milieu  indifl'érent  ou  rct'ractaire. 
11  y  faut  une  éducation  technique  plus  spéciale,  la  part  du  métier 
y  est  plus  grande,  les  procédés  par  lesquels  on  exprime  sa  pensée 
plus  difficiles  à  improviser.  Aussi  les  grandes  villes  jouissent- 
elles  i\  ce  point  de  vue  d'une  sorte  de  privilège,  et  l'on  remar- 
que même  que  plus  l'instruction  préalable  est  nécessaire  dans  la 
branche  dont  il  s'agit ,  plus  le  contingent  de  la  capitale  se 
trouve  proportionnellement  élevé.  Plus  des  trois  quarts  des 
architectes,  mendjres  de  l'Institut  depuis  1795  (37  sur  ôl),  sont 
nés  à  Paris,  à  Versailles  ou  dans  la  banlieue.  Pour  les  graveurs, 
la  proportion  des  Parisiens  est  de  11  sur  18,  moins  des  deux 
tiers;  pour  les  sculpteurs,  de  21  sur  ï'2,  juste  la  moitié;  pour 
les  peintres,  de  31  sur  G7,  un  peu  moins  de  la  moitié.  Ajoutons 
que  Paris  n'a  pas  seulement  la  quantité,  mais  la  c^ualité.  Le 
Sueur,  Le  Brun,  Largillière,  David,  sont  de  purs  Parisiens.  Après 
Paris,  c'est  la  grande  ville  industrielle  de  Lyon  cjui  tient  la  tète. 
Dans  les  provinces  rurales,  Berri,  Bourbonnais,  Limousin,  Mar- 
che, Périgord,  Rouergue,  Auvergne,  Gévaudan,  Nivernais,  An- 
goumois,  Saintonge,  on  ne  rencontre  pas  un  seul  artiste.  En 
Dauphiné,  en  Anjou,  on  n'en  trouve  que  dans  la  capitale  de  la 
province,  à  Grenoble,  où  est  né  le  peintre  Hébert,  à  Angers  où 
sont  nés  le  sculpteur  David  et  le  peintre  Lenepveu.  Ce  n'est 
guère  que  dans  les  pays  de  vie  urbaine  intense,  comme  la  cote 
méditerranéenne,  ou  dans  ceux  où  l'industrie  est  répandue  jus- 
qu'au fond  des  campagnes,  la  Franche-Comté,  la  Lorraine, 
l'Alsace,  le  département  du  Nord,  que  l'on  assiste  à  une  éclo- 
sion  intense  de  vie  artistique.  La  Bretagne,  pays  rural  et  peu 
industriel,  concentre  donc  à  Nantes  toute  sa  production  artis- 
tique qui  comprend  le  peintre  Errard,  l'architecte  Bolfrand,  les 
peintres  Delaunay  (^1828-91)  et  Dupré  (1).  Ce  sont  là  ses  plus 
(1)  Au  xV  siècle,  avant  que  fussent  constituées  les  traditions  de  l'art  moderne, 


-224  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

grands  ikjius,  (lovant  lesquels  ])àlissont  tous  les  autres.  Ils  ont 
d'ailleurs,  autant  que  cela  peut  se  remarquer  dans  des  œuvres 
de  ce  genre,  la  caractéristique  du  terroir,  et  il  ne  faut  ])as  une 
long-ne  application  pour  démêler  un  Breton  dans  ce  Delaunay 
«  mélange  singulier  de  volonté  et  de  sensil)ilité,  «rentètement  et 
d'inquiétude,  de  réserve  hautaine  et  de  timidité,  de  tristesse  et 
d'ironie  (1)  ». 

Le  Lorientais  Massé  (1822-8'i-)  qui  eut,  comme  disait  Berlioz, 
«  un  peu  de  sensibilité,  un  peu  de  grâce,  un  peu  d'esprit,  un 
peu  (le  tout  »,  représente  à  lui  tout  seul  dans  le  passé  toute  la 
junsicpie  hretonne. 

Les  sciences  ont  été  heaucouj)  plus  cultivées  en  Bretagne.  Sans 
doute,  là  encore,  le  xvir'  siècle  est  demeuré  stérile,  mais 
les  deux  siècles  suivants  ont  largement  rattrapé  le  temps  perdu, 
et  si  notre  province  n'a  }»as  vu  naître  de  ces  savants  dont  le  nom, 
unanimement  populaire,  l'orce  lattention  du  grand  public,  ce  ne 
sont  pas  en  général  des  honnues  de  médiocre  envergure  qu'elle 
a  fournisà  l'Académie  des  Sciences  (2).  On  remarquera,  pour  peu 
cjue  l'on  Jette  les  yeux  sur  une  carte,  (jue  sauf  une  seule  exception 
(Binet),  ceux  (pii  se  sont  adonnés  aux  sciences  de  raisonnement 
sont  nés  sur  la  cote  et  ceux  (jui  se  sont  portés  v(M's  les  sciences 
d'observation,  dans  l'intérieur.  Cela  tient  un  peu  à  ce  (juc  li-  voi- 
sinage (les  ports  de  mer  dévelo[)pe  les  prol'essioDs  ([ui  utilisent 
les  connaissances  matliémati(pies  ;  cela  ti(>nt  aussi  à  ce  que  l'iso- 
lement de  la  vie  uuiritime  dév<doppe  chez  ceux  (jui  s'y  livrent  et 

la  Ilrcl.i^iu'  avait  donnt"  le  jour  à  tin  jirand  sciilplfiir.  Micliol  Colonih.  doiil  on  fait 
.souviMit,  mais  à  loil,  un  Toiirangcan.  On  pourrait  rattacher  ;\  la  Ilrcla^no.  p.ir  Nmits 
origines,  dt'iix  peintres  parisiens  :  Merson,  fils  d'un  Nantais,  et  Hegnault.  petit-lils  par 
sa  mère  du  Itennais  Alexandre  Dnval. 

(t)  Lavissc  et  Uainhaud,  Histoire  (jénrrtilc,  t.  XI.  p.  '.UT. 

(2)  Le  géoinèlre  Manperinis,  de  Saint-Malo  JCi'.)8-t7.")3):  l'astronome  Bouguer,  du 
Croisic  (ir)9.H-l7.")8)  ;  le  médecin  Hunatild.  de  CiuUeaubriant  ITi>t-i2)  ,  fils  d'un  père 
angevin,  le  mécanicien  et  pliysi(  ien  hrestois  Hochon  17  il-isi7)  ;  le  physicien  nantai> 
l.i'Vècnu'  !7'ni-l«li  ,  ingéiiieur-h\dr(>gra|>lie  ;  le  iiotaniste  UesTontaines.  de  Tremblay 
(17.'>0-1M33);  le  mécanicien  brcstois  Sané  (17.*>t-l832);  le  chimiste  rennais  Hobiqnel 
(l"8()-182tn  ;  le  géomètre  reniiai"*  itinet  178<;-I8.''>ri)  :  le  médecin  .loberl,  de  I.amhalle 
(I79'.i-I8«j7  ;  l'ingénieur  nantais  l.a  t'iournerie  18li-83\  le  chimiste  rennais  Dille-,  le 
physicien  malouin  Duhamel;  les  géographes  .lurien  de  la  ('iravière,  de  Brest;  Diipuy 
de  Lomé,  de  Plœmeur  ;  de  Bussy,  de  Nantes.  Il  faut  y  ajouter  le  grand  médecin 
Lacnnec.  de  Quimper. 


LES    NOTAmUTKS    BREïd.NNES.  ±1'.) 

chez  ceux  fort  noiiibreiix  qui  éprouvent  fré([uemment  son  con- 
tact, une  puissance  de  réflexion  logique  que  le  simple  collection- 
neur de  faits  et  d  objets  n'a  pas  besoin  de  posséder  à  un  pareil 
desré  (1). 

Ce  ({ui  fait  surtout  l'intérêt  de  la  Bretagne,  c'est  sa  production 
littéraire.  Qu'elle  soit  sinq)lenient  spirituelle  avec  une  tendance 
au  bavardage,  comme  dans  l'Anjou,  le  Chinonais,  l'Aniiénois.  le 
Vexin,  la  Beauce,  la  Provence,  ou  une  forte  teinte  deboursoutlure, 
comme  dans  les  vallées  de  la  Charente  et  de  la  Caronne  ;  (ju'elle 
soit  élo([uente  comme  à  Clermont,  à  Dijon,  à  Dreux,  à  Rouen,  à 
Caen  et  dune  manière  générale  en  Normandie;  que  les  idées  y 
dédaignent  la  parure  artistique,  connue  dans  le  Berri,  le  Ver- 
mandois,  le  Rouergue,  la  Septimanie,  la  région  alpestre;  qu'elle 
se  nuance  de  sensibilité,  comme  en  Soissonnais;  que  l'esprit  s'é- 
lève jusqu'à  1  éloquence,  connue  dans  l'Orléanais  et  à  Langres, 
ou  que  la  curiosité  pénètre  jusqu'à  l'observation  profonde,  comme 
à  Paris  ou  sur  la  côte  boulonnaise,  la  littérature  française  est  un<' 
littérature  classique.  Il  y  a  bien  une  nuance  de  romantisme 
épique  et  descriptif  chez  les  riverains  de  la  Basse-Seine  ;  un 
tempérament  épique,  lyrique,  romanesque,  cond)atif,  autobio- 
graphique se  dessine  bien  aux  confins  du  Périgord.  du  Limousin 
et  de  la  Marche,  et  se  précise  dans  le  Blésois  et  le  Vendômois; 
mais  c'est  avant  tout  par  la  frontière,  par  l'Ardenne,  la  Franche- 
Comté,  Genève,  Lyon,  la  Bresse  et  le  Maçonnais,  par  l'Auiiis  et 
par  la  Bretagne  que  le  romantisme  envahit  la  France. 

Or,  la  tournure  d'esprit  romantique  trouve  le  type  ])reton 
merveilleusement  préparé  à  l'accueillir.  Province  frontière,  et 
comme  telle  vouée  à  la  lutte ,  entourée  par  la  mer  qui  lui  a 
apporté  une  certame  aisance  et  l'a  mise  en  contact  incessant 
avec  les  idées  étrangères,  la  Bretagne  se  trouve  toutefois  — 
autre  caractère  qui  se  combine  avec  le  premier  —  fragmentée 
pour  ainsi  dire,  en  raison  de  la  pau^Teté  de  son  sol  granitique 

(1)  Il  ne  faudrait  pas  croire  que  le  type  du  naturaliste  ou'du  médecin  fut  absent 
des  grands  ports  de  mer  bretons.  Je  pourrais  citer  par  exemple  à  Nantes  le  naturaliste 
Bonamy,  membre  de  l'.^cadémie  de  médecine,  ou  Caillaud  (1787-1869),  naturaliste  et 
explorateur,  mais  ils  ont  eu  moins  de  notoriété  que  les  mathématiciens.  De  même 
le  Malouin  Broussais  est  plus  connu  comme  philosophe  que  comme  médecin. 


±2Ci  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

OU  schisteux,  eu  petif  s  groupes  dèties  isolés,  taciturnes,  frustes. 
coutcnii)lalHs.  dédaigneux  par  nécessité,  puis  par  habitude,  des 
supei'fhiités  de  l"existence.  Capable  de  dissiniulei-,  comme  le 
(Lorse,  et  c<tuini<'lui  plus  sahi'cur  (jii  mimH'ui-.  Ir  Hi-^ton  est  tou- 
tefois moins  montagnard,  plus  ouvert.  [)lus  letli'é.  S'il  ren- 
contre un  compatriote,  il  sera  aflahle  et  hospitalier,  il  ue  se 
préoccupera  pas.  comme  le  Corse,  de  le  pousser  à  la  fortune,  il 
nest  pas,  comme  le  Cascoii  ou  le  r'i'ovençal.  hal>itué  aux  réu- 
nions nombreuses  et  fréquent«'s,  il  ne  croit  pas  à  l'ascendant 
de  la  parole.  S'il  discute  (et  il  discute  volontiers),  ce  n'est  pas 
avec  lespoir  de  convaincre  son  advereaire  (il  sait  qu'on  ne 
se  décide  pas  d'après  sa  pensée  intime,  mais  d'après  l'idée  com- 
uiune  du  clan),  c'est  pour  occuper  ses  loisirs.  Il  dédaignera 
doue  volontiers  la  clarté  et  fuira  TexagératioM.  Il  sera  nuancé, 
brumeux,  énigmati<pie,  hautain;  il  se  tiiMuba  d'abord  sur  la 
réserve,  écartant  toute  familiaiité  troj)  prompte,  car  il  sait  qu'être 
familier  avec  <pud(pi  un  .  c'est  se  prt'parcM-  à  abdi<juer  entre 
ses  mains  une  partie  de  sa  libeité  daclion,  et  que  son  clan 
ne  lui  l'cconnait  pas  ce  droit.  11  cause  jK)ur  son  plaisir,  sans 
se  |)réoccuper  de  ceux  <jui  l'écoutent.  Il  se  moquera  des  siens 
(lU  (le  lui-niénie.  en  publie,  sans  se  gémM-.  il  s'amusera  à  irriter 
son  eoidradieteui"  pai-  un  étalage  d'idées  qui  souvent  ne  sont 
pas  les  siennes,  il  inventera  tles  mystilieations  eonq)li<piées 
sans  s<ï  demjmder  s'il  en  veiia  1  éj>anouissemeut.  hiscute-t-il. 
il  lui  ai'rivera  parfois  de  paraître  de  1  avis  de  son  interlocu- 
teur, on  ei-oit  l'avoir  convaincu:  en  réalité,  on  n  a  rien  obtenu, 
il  a  simj)lement  voulu  se  donner  un  sjjectacle.  Ces  traits  (h»  ca- 
ractère sont  à  notei'  pnni'  (]ui  vent  bien  comprendi'e  la  genèse 
de  la    |)i)esi(>.  d(>  léhupuMice,  (\o  la  littérature  bretonnes, 

l.e  breton  pen>e  peu  aux  atlaires.  Il  n Vst  pas  jaloux  de  ceux 
«pii  iéussiss«Mit  ilans  la  \ie;  il  se  sent  tout  autre,  et  pour  un  peu 
il  se  jugerait  supérieur,  mais  il  ne  le  dira  prescpie  jamais. 
Il  a  l'esprit  d<>  famille,  et  eepiMidant  il  en  sortira  facilenuMit 
pMUi-  accepter  la  direction  d'un  clan  (pii  lui  sera  étranger; 
mais  alors  il  redonneia  à  ee  elau  l'aspect  extérieur  de  la  famille; 
il  traitera    e«'ux  (pii    l'ann»!!!  adopté  connue  «les  oncles    ou  des 


LES    NOTABILITÉS    BRETONNES.  :22T 

cousins.  Facileinciit,  s'il  chaiige  dv  luilieii.  il  chaiii^c  de  ligne 
(le  conduite,  et  les  idées  (jn'il  manifeste  au  didiors  s'en  res- 
sentent, car  cet  èti-e  coinbatil",  (]ui  provocjue  rareinent,  mais, 
une  fois  lance,  ne  s  arrête  pas  sur  la  pente,  est  aussi  excessif 
dans  le  fond  ([ue  mesuré  dans  la  forme.  La  forme,  le  souci  de 
l'art,  voilà  ce  qui  ne  l'abandonne  jamais,  voilà  ce  cpi'il  cliéi'il 
avec  amour,  parce  ([ue  cela  seul  est  bien  à  lui,  bien  de  lui,  et 
non  les  idées  ([ui  lui  viennent  de  son  entourage,  et  ([ui,  si  elles 
lui  sont  personnelles,  ont  pour  lui  peu  d'importance,  puiscpi'elles 
ne  régleront  pas  sa  conduite.  De  volonté,  il  en  a  peu,  et  se  laisse 
facilement  mener  [)ar  sa  femme.  Ce  que  tout  le  monde  pra- 
ti(iue  autour  de  lui,  le  consentement  universel,  lui  parait  une 
sûre  règle  de  conduite,  comme  elle  a  paru  à  Lamennais  le  meil- 
leur des  critériums  philosopliicjues.  On  le  dit  entêté,  n'en 
croyez  rien,  ou  plutôt  n'admettez  cet  entêtement  qu'avec  d'im- 
portants'correctifs  qui  en  changent  la  nature.  Il  se  contredit  par 
iinpressionnabilité,  par  mobilité  in([uiète,  par  brusques  varia- 
tions de  sentiments.  S'il  se  refuse  souvent  à  la  controverse , 
c'est  cj[u'il  craint  de  se  laisser  convaincre,  c'est  aussi  ([u'il  ne 
sait  conmient  défendre  des  idées  qu'il  ne  s'est  pas  faites  par  le 
raisonnement  personnel.  Par  besoin  de  se  passionner,  il  ne 
veut  voir  autour  de  lui  que  des  héros  ou  des  traîtres.  Les  doc- 
trines, d'ailleurs,  ne  lui  apparaissent  jamais  qu'à  travers  un 
homme,  et,  si  cet  homme  est  constitué  en  dignité,  il  agira 
comme  il  le  verra  agir,  il  lui  semblera  tout  naturel  de  ne 
pas  faire  ses  Pâques,  là  où  le  maire  de  sa  commune  ne  les 
fera  pas.  Il  n'aura  pas  pour  cela  plus  de  respect  pour  lui,  il  est 
fidèle,  mais  frondeur.  C'est  ainsi  qu'il  concilie  la  liberté  de  sa 
pensée  et  le  servage  de  sa  volonté.  La  liberté  qui  lui  est  la  plus 
chère,  c'est  la  liberté  de  grogner;  aussi,  bien  sûr  de  n'être  pas 
entrahié  à  agir  par  ce  f[u'il  aura  conçu  lui-même ,  se  laisse-t-il 
alle>r  parfois  à  une  singulière  hardiesse  d'opinion.  C'est  le 
cas  de  bien  des  Bretons  c£ui  restent  obscurs;  c'est  le  cas  de 
bien  d'autres  qui  ont  brillé  sur  la  scène  politique  ou  litté- 
raire . 

Souvent  aussi,  car  le  joug  du  clan  est  très  dur,  doit-il  rêver 


2-2H  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

solitaircHioiit  [)()Ui'  hii-iiièine  :  de  là  cette  absence  de  sincérité 
quoii  lui  reproche  parfois,  cette  habitude  de  voiler  toujours  ses 
conceptions  d'un  certain  mystère.  On  peut  vivre  longtemps  avec 
un  Breton  sans  connaître  ses  opinions  sur  un  très  grand  nombre 
de  choses.  Quand  il  travaille,  c'est  pourlidée,  pour  (piohjuo  chose 
de  surpernaturel,  par  fanatisme,  par  ambition  j)ure,  et  alors  il 
monte  très  haut,  car  nulle  considération  ne  larrète.  Le  lève  l'a 
toujours  hanté.  Ce  (|ue  les  étudiants  de  l'iniversité  do  Paris 
tournaient  en  dérision  chez  les  Bi'etons  du  xin'  siècle,  ce  n'était 
pas  l'ivrognerie  anglaise,  la  vanité  normande,  la  bêtise  bour- 
guignonne, la  brutalité  allemande,  la  mobilité  poitevine,  ou 
l'air  petit  maître  des  Français;  c'était  ce  grain  de  folie  (|ui, 
depuis  des  siècles,  immobilisait  les  Bretons  dans  l'attente  du 
retour  (r.\r*liur. 

Man(jU(;  d'écpiilibr*^  dans  les  facultés,  dédain  du  réel,  insocia- 
bilité, humeur  batailleuse,  tout  cela  i)eut  constituer  des  défauts 
dans  la  vie  j)i-ali(pie,  mais  ce  sont  aussi,  la  plup;nt  du  temps, 
et  à  de  certaines  épo([ues,  de  précieuses  facultés  littéraires. 
C'est  poui([uoi  nous  venons  d'insister  sur  les  traits  qui  précèdent. 
Dans  ce  (pie cet  homme  écrira,  nous  verrons  se  retléterbien  sou- 
vent ces  particularités  de  .son  «  état  d'ànn^  »,  issues  elles-mêmes 
des  conditions  de  sa  vie.  I^a  Bretagne  du  moyen  âge  a  été  un 
de  nos  plus  pui.ssants  laboratoires  épi(|ues;  c'est  de  là  (pu*  sont 
sorties  les  légendes  (lui.  remaniées  et  allonsées  à  leur  urand 
détriment,  et  mêlées  d'éléments  étrangers,  ont  abouti  aux  poèmes 
de  Roland,  d'.l/"«",  iYMoul,  de  Mainct^  d'Amîle,  d'Auberi,  de 
Hpiiautl,  de  (iui  do  Nanteuil,  d'Asprrf/ton/,  des  Soisncs,  d'.t- 
(/idn,  des  Enfances  Oyirr,  de  (iarin  Ir  Lorrain,  d'une  grande 
partie  (hi  cycle  de  (luillaume,  etc.  C'est  p.ii-  un  intermédiaire 
armoiicaiii  que  h's  spirituels  (champenois  et  les  érudits  l*i- 
cai'ds  ont  connu  plus  d'uiK*  h'gende  de  la  Table  l'onde.  celles 
notamment  A' Erre,  iV Irai n,  de  Tr/sfon,  de  Merlin:  c'est  par  la 
nȎine  voie  (pie  (iaulVoi  de  .Moinnouth  eut  connaissance  d'une 
j)artie  des  récits  (pi'il  a  consignés  dans  sa  fabuleuse  hisl<Mre 
d Wnglelcrie,  cuire  autres  la  belle  légende  de  Cadwallo,  cl  c'est 


LES    NOTAlilLITÉS    BRETONNES.  229 

jiar  là  encore  que  noml)re  de  ces  contes  fantastiques  appelés 
lais  bretons  pénètrent  dans  notre  littérature.  Outre  cet  élément 
de  mystère  et  d'héroïsme  cjuils  insuftlent  partout,  les  Bre- 
tons, qui  dédaignent  le  conte  simplement  [)laisant  (il  n'y  a 
pas  un  seul  fai)leau  breton),  cultivent  la  satire  morale  avec 
Etienne  de  Foueères.  En  latin,  ils  vont  droit  au  poème  héroïque, 
tel  que  la  P/ii/ippidr  de  (iuillaunie  le  Breton.  Le  plus  arand 
esprit  que  la  Bretagne  du  xii"^  siècle  ait  vu  naître,  Abélard, 
porte  au  plus  haut  degré  les  caractéristiques  de  la  race.  Il  en 
a  l'àme  ])elliqneuse,  l'esprit  d  innovation  hardie,  le  dédain  des 
conséquences,  de  la  portée  pratique  de  ses  paroles;  il  aime  à 
guerroyer  uniquement  pour  sentir  les  émotions  de  la  lutte, 
car  il  entend  rester  chrétien.  Ce  démolisseur  ne  se  pique  pas 
d'une  extrême  logic^ue;  il  a  l'esprit  vague  de  ses  compatriotes: 
il  est  à  la  fois  pessimiste,  misanthrope,  proclamant  bien  haut 
rinfirmité  de  l'intelligence  humaine,  et  cependant  il  a  en  son 
propre  jugement  une  foi  aveugle.  Pour  avoir  voulu  tout  prouver 
dans  le  dogme,  il  le  fausse  en  l'accommodant  à  létroitesse  de 
notre  raison.  Il  prend  de  haute  lutte  la  liberté  d'enseigner  sans 
permission.  Il  a  l'esprit  critique:  il  s'amuse  malignement  à 
souligner  les  contradictions  des  Pères.  C'est  et  ce  sera  jusqu  à 
la  tin  de  sa  vie  une  àme  candide  d'enfant  agité  et  nerveux. 
Il  tranche  étonnamment  sur  ses  contemporains,  sur  un  saint 
Bernard  chez  qui  se  mélangent,  comme  chez  son  compatriote 
Bossuet.  tant  de  flamme  et  tant  de  rectitude,  sur  un  Champenois 
comme  Guillaume  (de  Champeaux.  près  Melun  .  sur  un  Bou- 
lenois comme  Hugues  (des  environs  d'Ypres) ,  esprits  labo- 
rieux, Français  du  Nord,  qui  étudient  pour  se  perfectionner 
dans  la  voie  battue,  sans  chercher  à  ouvrir  des  sentiers  nou- 
veaux. 

Nous  ne  connaissons  aucun  écrivain  breton  du  xiv°  siècle,  à 
l'exception  du  jurisconsulte  Boich,  et  il  faut  noter  ici  que,  l'es- 
prit batailleur  du  Breton  devenant  aisément  un  esprit  de  chicane, 
le  droit  a  été  très  cultivé  dans  cette  province.  B appelons-nous, 
d'ailleurs,  que  nombre  d'œuvres  de  ce  temps  sont  anonymes, 
et  notons  que.  presque  seuls,  les  événements  dont  les  person- 

T.    XXXII.  16 


2.30  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

nages  sont  des  Bretons,  le  combat  des  Trente,  la  vie  du  duc 
•lean  le  Conquérant,  celle  de  du  Guesclio.  celle  de  Silveslre 
lUides,  continuent  à  inspirer  les  trouvères  qui  peuvent  ne  pas 
être  tous  des  liretons,  mais  qui  ne  respirent  plus  euère  Tatmos- 
phère  épic[ue  ([ue  dans  les  milieux  bretons.  En  revanche, 
le  xV^^  siècle  breton  s'incarne  avec  toute  la  netteté  désirable 
en  deux  écrivains  (jui  jouissent  alors  de  la  plus  q-randc  réputa- 
tion, un  prêtre  et  un  soldat.  Maillai-d  et  Mes(  hinot. 

Le  premier  fut  peut-être  le  plus  vigoureux  sermonnaire   de 
son  temps.  Sa  langue  bizaire  et  ei*ue  nous  déconcerte,  mais  on 
a  pu  dire  de  lui  ([u'  «  il  eut  à  foison  —  et  ce  sont  là  les  qualités 
que  nous   retrouvons  chez  ses  compatriotes  —    la   véhémence 
satiri(iu(',    la   verve  railleuse  et   l'indignation  exaltée  à  la  ma- 
nière des  anciens  prophètes   «.  be  second,  né  en   1  V-20  ou  lï2'2, 
plus   âgé  (pic   Maillard   d'une  dizaine  d'années  environ,  a   été 
surtout  connu  cl  fort   railh'   ponr   la   bizai'rci'ie  de  ses  i-yllimes 
et  de  ses  rimes  (jni  hii  donnent  l'aspect  d'mi  llngo  dont  Tiruvre 
ne    se   (•onq)oserait   (pie  de    Ihilladrs  et  iV Orientales.    M.    «le    la 
Uorderie   a    étudié    ininutien>einenl    l'(envre   de  ce  compatriote 
du  grand  [joètc  romantique   fil  était  seigneur  des  Mortiers  en 
Mounières,  au  diocèse  de  Nantes.;   et,   si   l'on  jxMit  ne  pas  par- 
tager sou  admiration,   le  trouver  trop  indulgent  pour  l«>s  tours 
de    force   que  prodigue  Meschinot,    il  (>st  impossible  de  ne  pas 
voir  (pie  le  meilleur  de  l'o'uvre  du  poète,  c'est  d'une  [)art  cette 
ant(djiograpliie    plaintive,    anière.   désolée,   on.     ininé    par  la 
disgrAce  v\    la     maladie,   il   se   montr*»  acciih-   à  l;i    pensée  du 
suicide  (c'est  la  première  paili<>  des  Liiiifllcs  i/rs /irtnrr'i,  écrite^ 
vers    l'HiO.  \(''iitable  (Puvre  de  romanti(|ue    par  l'accent    pessi- 
miste et    |)ersonnel);    c'est  (laiitre  p.irt    l'humeur  belli(pitMise. 
militante,    (pii    lui    dicte    >«(<s    b;illad(>s   violentes,    ses   \ives  et 
piltores(pi(>s  |)eiiiliire>  aux   traits    si    crus,    contre    bonis   \l   cf 
ses  partisans,  ennemis  de  r.uitoril»'-  ducale    1  V(».'))  et  (|ni,  «Misuite. 
dans    l(>    lien   commun    alleuoriipie    où    il    m'    1;uss(«    cntralmM- 
(seconde  j>arlie  des  Lnnrttrs,  écrites  vers   l'iSO     lui  sonflle  ces 
sentiments   de    tendre    pitié    pour   les   petits,    les    humbles,   hvs 
faibles,   ces  remontrances  hardies  aux    pi'inces.  aux   grands  et 


LES   NOTABILITÉS    MRETONNKS.  l'.M 

aux  cens  do  justice  (^uc  ne  désavouorait  pas  lApro  éloqucnco 
d'un  Maillard  '1). 

La  littérature  bretonne  du  wT' siècle  est  très  riche.  Nous  laissons 
de  cMé  le  Nantais  Boistuau  (v.  1500-66^,  l'auteur  du  Théalrc 
du  monde j  des  Histoirps  Iragiijups  et  des  Histoires  extraor- 
dinaires ;  Charles  dEspinay  (mort  en  1591),  prélat  mondain 
dont  les  vers  de  jeunesse  furent  édités  en  1559  ;  le  Léonais  Baron 
1495-1550)  et  le  Brioehin  Duaren  (v.  1510-1559)  qui  profes- 
sèrent tous  d(ni\  1(^  droit  à  Bouraes  avec  beaucoup  de  succès; 
François  de  la  Coudraie  (v.  1557-1619),  sénéchal  d'Hennebont, 
traducteur,  auteur  d'églogiies,  de  sonnets,  de  Y  Amour  déplumé 
et  de  Y Assiégement  d'amour,  et  d'autres  pièces  assez  médiocres 
en  vers  français  et  latins,  mais  nous  nous  en  voudrions  de  ne 
pas  citer  d'Argentré.  du  Fait,  de  la  Noue  et  du  Bellay. 

Bertrand  d'Argentré  1519-90  .  à  la  fois  jurisconsulte  et 
historien,  n'a  pas  obtenu  la  réputation  (piil  méritait.  Ce  ma- 
gistrat ligueur,  catholique  fervent  et  ardent  féodal ,  esprit 
d'ailleurs  très  large  et  nullement  rétrograde,  fait  un  piquant 
contraste  avec  la  i)lupart  de  ses  contemporains,  tout  farcis  du 
droit  romain,  tout  pétris  d'un  gallicanisme  semi-protestant. 
Ajoutons  qu'il  a  souvent  écrit  en  français,  et  que  la  vivacité  et 
la  verve  de  son  style  polémiste  reposent  heureusement  du 
dog"niatisnie  pédant  de  tant  d'autres  juristes  c[ui  n'osent  pas 
encore  se  dépouiller  des  oripeaux  latins. 

Gentilhomme  comme  dArgentré,  et  comme  lui  magistrat, 
No<d  du  Fail  (v.  1520-91  •  est  lui  aussi  un  féodal  et  un  patriote. 
Dans  son  recueil  des  arrêts  du  parlement  de  Rennes,  il  fait  un 
pompeux  éloge  de  son  pays  et  de  la  noljlesse,  il  a  des  accents 
indignés  de  sermonnaire  contre  les  ecclésiastiques  qui  ne  don- 
nent pas  le  bon  exemple  et  qui  néglig-ent  la  prédication,  contre 
les  gentilshommes  qui  laissent  envahir  par  les  roturiers  les  fonc- 
tions judiciaires,  il  propose  nettement  un  retour  en  arrière,  à  la 

(1,  Il  y  fauljoindre  les  chroniqueurs  Jean  de  Saint-Paul,  chambellan  do  François  II, 
Alain  Bouchart.  Pierre  le  Baud  est  généralement  considéré  comme  un  Manceau. 
Rien  de  plus  plat  que  l'histoire  de  Bretagne  en  vers  intitulée  Généalogie  de  M""  Anne 
(le  Bretafjne,  l'cine  de  France  et  qui  lui  fut  dédiée  par  un  nommé  Mauhugeon,  son 
sujet  et  familier. 


•232  LA    SCIENCE   SOCULE. 

vérifablo  féodalité:  il  faut  rétal^lii-  dans  les  Ames  reiiipreinte 
de  la  loi  de  Dieu  :  c'est  déjà  dans  ce  volume  un  patriote  et  un 
moraliste  (1).  11  l'est  encore  plus  dans  les  divers  recueils  de 
contes  qui  ont  fait  sa  réputation,  écrits  de  15i5  à  1300  et  retou- 
chés plus  tard,  qui  sont  en  réalité  dans  leur  décousu,  avec  leur 
lihre  allure  de  causeries  oii  se  mélangent  les  discours  et  les 
anecdotes,  une  véritable  autohioiii-apliie.  très  différente  des 
contes  à  thèse  ou  à  tii'oirs  que  l'on  trouve  dans  la  littérature  de 
l'époque.  11  a  dans  la  description  des  mœur^  paysannes  un 
réalisme  pittoresque  très  savoureux  qui  tient  à  ce  qu  il  a  directe- 
ment observé  ses  personnages  autour  de  lui;  il  a  beaucoup  de 
malice  et  de  verve  satirique,  nulle  méchanceté,  l'esprit  vif.  le 
style  alerte.  Si  l'on  ne  trouve  dans  son  œuvre  aucune  préoccu- 
pation morale  ou  didacticpie.  c'est  que,  je  le  répète,  ces  contes 
sont  en  réalité  des  Mémoires.  <lont,  en  bon  Breton,  il  n'a  pas  osé 
avouer  crûment  le  caractère  subjectif:  ses  interlocuteui's  ne  sont 
aulies  (jue  son  frère  Franc-ois  (Polygame),  son  ancien  précep- 
teur, Briand  de  Pleumeleuc  Lupidde);  bien  [)liis.  dans  son  inca- 
pacitéde  .sortir  de  lui-même,  il  ne  peut  conq)oser  de  pereonnagc 
à  ses  conn)arses  qu'en  leur  attribuant  des  aventures  (jui  lui 
sont  j)ers()nnelles.  C'est  le  moins  classi<pie  des  conteurs,  et  en  cela 
il  est  bien  de  son  pays'i  . 

Kran(;ois  de  la  Noue  ilô-'H-ÎM  est  encore  un  tenq)érament  ori- 
ginal. Ce  ])rotestant  n'est  pas  fanaticpie.  ce  cpii  nr  l'enqjéehe  ])as, 
comme  plus  tard  un  Uohan.  <le  se  battre  sans  prendre  un  instant 
de  repos  à  la  tôt(>  de  ses  eoreligionnaires.  be  l'oi  l'envoie  à  La  Ro- 
chelle |)our  négrocier  la  reddition  des  assiég"és:  il  conseille  de 
melti-e  bas  les  armes,  mais  il  contribue  à  la  défense  de  la  ville, 
et  les  deux  partis  ne  peiiv»  ni  arriver  à  le  bien  comprendre  ni 
nu^'ine  à  1  apprécier  é({uitablement.  Il  n'est  pas  ttdérant.  comme 
les  polili(pn's  (hi  \\  i  siècle,  pai-  amour  de  ses  aises,  par  jxMir 
des  coups,  car  il  l'est  avec  une  violence,  une  énergie  «jui  se  rellè- 


(i)  Il  a,  comme  Mcsrirniol,  de  vèrilaltlt-s  «•lan%  démorraliques  (voir  parc\cmi>lo  sa 
Ihoorie  sur  lcin|il  )i  d'uno  partie  îles  iliinesà  l'extinrlion  du  paup«Misme  . 

('.!)  M^inc  dans  ccrlaim-s  éilitions.  pour  dissinuilcr  \v  M'rilaltle  caracUrc  de  ^on 
nn\ro.  il  roniplafi'  les  Im  alilf-i  liiilonnos  par  div>  lo»  alliés  an;:t'viin's  ou  aulres. 


LES    NtiTAlULITliS    HREIONNES.  ^33 

font  admiral)lemciit  dans  ce  style  de  soldat,  vigoureux  et  fami- 
lier, brus([ue  et  pittoi'es({ue,  qui  ue  vise  jamais  à  Feirot  et  u'es.t 
jamais  préteutieux.  Il  écrit  des  Discours  (jui  ue  sout  pas  simple- 
ment dos  œuvres  moi'ales  à  la  du  Vair,  car  il  y  parle  coustam- 
meut  de  lui,  et  qui  ne  sont  pas  des  Mémoires  à  la  Monluc  ou  à  la 
Brantôme,  car  il  y  [)arle  d'autre  chose.  Lui  aussi  ne  s'intéresse 
qu'à  sa  personne,  mais  lui  aussi  a  honte  de  l'étaler  au  grand 
jour  sans  déguisement  (1). 

Né  à  Lire,  paroisse  qui  relevait  à  la  fois  de  l'Anjou  et  du  dio- 
cèse de  Nantes,  d'une  famille  où  se  mêlait  le  sang  des  deux 
provinces  voisines,  Joachim  du  Bellay  (1525-60),  combatif  et 
mélancolique,  est  très  Breton  et  point  Angevin.  Ce  doux  et  fin 
poète,  d'une  inspiration  toute  lyri(|uc  et  personnelle,  âme  ar- 
dente, concentrée,  passionnée,  avait  la  veine  satirique,  la  grâce 
sérieuse,  l'horreur  de  la  poésie  de  cour  et  de  salon.  Il  aimait 
son  chez-lui,  ses  bonnes  petites  hal)itudes,  il  était  sujet  au  mal 
du  pays,  la  société  bavarde  et  frivole  lui  pesait.  Doué  d'un  or- 
gueil intense,  il  croyait  de  toutes  ses  forces  à  la  grandeur  de 
son  art.  Son  idéalisme  sentimental  a  été  admirablement  décrit 
par  M.  Lanson  dans  une  page  charmante  de  sa  Littératwe  fran- 
çaise (p.  -282).  Avant  tout,  ce  fut  un  batailleur,  et  un  batailleur 
à  la  bretonne,  celui  qui,  après  avoir  pratiqué  la  brèche,  s'efface, 
moitié  dédain,  moitié  nonchalance,  et  laisse  aux  autres  le  soin 
de  piller  les  trésors  que  son  éloquence  leur  a  fait  connaître  et 
dont  la  vigueur  de  son  bras  leur  a  livré  la  clef.  Ce  fut  lui  qui 
'rédigea  et  qui  lança  le  manifeste  de  la  jeune  école,  lui  qui  ren- 
versa la  mièvre  et  mesquine  littérature  qui  sévissait  alors  sur  la 
France,  qui  lui  révéla  l'antiquité,  qui  lui  découvrit  un  nouveau 
monde,  rempli  de  grands  genres,  de  hautes  pensées  et  de  nobles 
images.  A  vrai  dire,  je  ne  sais  s'il  s'est  très  bien  rendu  compte 
de  ce  qu'il  voulait,  tant  le  fracas  de  la  bataille  le  grisait  de  sou 
enivrante  harmonie,  mais  il  l'a  voulu  avec  tant  de  force  qu'il  a 
entraîné  tout  son  siècle  et,  s'il  a  été  un  réactionnaire,  il  a  été  un 
novateur,  et  c'est  pour  la  plus  grande  gloire  des  lettres  françai- 

(1)  Son  fils.  Odet  de  la  Noue,  mort  en  1618,  a  laissé  quelques  pièces  de  vers,  dont 
l'une  est  intilulée  Paradojce.  Voilà  bien  res[irit  de  la  race. 


•l'.ii  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

ses,  contre  les  pédants  et  les  iiiiioriint!?..  (jii  il  a  pivclié  comme 
une  croisade  le  retour  à  rantiquité. 

Le  xvii''  siècle  Ijreton  n"a  laissé  ([u'une  faible  trace   dans  nos 
histoires  littéraires.  Il  n'y  a  pas  lieu  de  s'en  étonner.  C'est  le  rè- 
gne de  la  littérature  impersonuelle,  et  les  Bretons  aiment  à  par- 
ler d'eux  —  de  la  tra.tjédie  et  de  réloquence,  et  ces  genres  ne  leur 
conviennent  [)as  —  de  la  littérature  laljorieusement  riniée,  et  ils 
sont  de  leur  nature  assez  négligents  et  abandonnés  —  de  la  litté- 
lalure  de  société,  et  ils  vivent  en  sauvages  —  de  la  littérature  de 
cour,  et  ils  ne  vont  pas  à  la  cour.  In  seul  écrivain  a  échappé  à 
l'oulili,  grâce  à  Boileau.  (l'est  Hené  Le  Pays  (l()V3-0(>  ,  de   Fou- 
gères, ([unn  des  personnages  du  lirpas  rù/icii/e  i\i)pci\c  unhonï- 
lon  [)laisant.  M.  Faguet  est   assez  indulgent  pour  lui.  Il  lui  re- 
connaît certaines   (puilités  d'observateur  ef  de    moraliste  ainsi 
(pie  des  connaissances  littéraires  assez  rares  en  son  temps  et  très 
supérieures  à  celles  de  Boileau.    Il  montre  comment  Le  Pays  a 
mérité  d  être  appelé  le  singe  de  Voiture,  en  exagérant  tous  les 
procédés  de  son  modèle,  de  sorte  <pi"en  voulant  être  précieux, 
il  tond)e  sans  s'en  (l(»iiler  dans  le  burlescpie.  C'est  bien  là  ce  ([ni 
doit   ai-riN  er  à  un  esprit   sérieux,  \(jlontiers  eausti(pu',  qui  n'est 
point  fait  pour  les  gentillesses  galantes  et  force  .son  talent  en  l'en- 
gageant dans  cette  direction.  Cet  auteur  a  mieux  réussi  dans  ses 
relations  de  voyage.  Il  a  surtout  nionfié  beaucoup  d'esprit  dans 
une  répli(jueà  Boil(>au  étonnamment  mesui-iV,  line  et  modeste  : 
c'est  (pu*  là  il  y  avait  réelhMnent  escrime  et  (pu%  sur  ce  périlleux 
champ  de  bataille,   le   Breton  combatif  se  retrouvait  tout  entier. 
Les  autres  célébrités  bretonnes  ne  nous  arrêteront   pas  long- 
tenq)s.  Nous  laissons  de  cntv  Chapelain,  dont  la  tamille  était  de 
Tréguier,  lro[)  éloigm-  de  son  t>rigiiie  pour  en  .noir  gai'dé  une 
sérieuse  enqu'einte.  NouslaissonségahMuent  Di'scartes.ipie  le  Poi- 
tou ei  la  Touraine  peuNcnt  se  disputer,  mais  (pii  n'a  rien  à  \oir 
avec  la  Bretagne,  et  nous  franchissons  le  seuil  du  \>nr  siècle 
avec   1(*    plus   grand   écrivain   breton    de   l'ancien    régime,    Le 
Sage  I  1(;()S-I7V7). 

On  s'(»st  parfois  demandé  ce  (piilyavait  eu  lui  de  r(>spril  de  sa 
l'ace.  .\près  la  (Iescri[)tion  <pic  iion>  venons  de  dnmier  du  ty[)e. 


r|0 


LES    NOTAUILITI'S    BRinONNES.  ^23 

il  n'est  pas  diflitilo  fVea  retrouvei'  chez  lui  les  caractères.  Teni- 
péranient  très  original  ol  talent  indécis,  il  est  honnête,  indépen- 
dant, tout  d'une  pièce,  il  n'est  aux  gages  de  personne.  A  la  fois 
railleur  et  résigné,  satiricpie  plus  Apre  que  spirituel,  ce  ([ui 
explique  que  ses  pièces,  malgré  leur  mérite,  réussissent  si  peu 
au  théâtre,  pour  lequel  elles  ne  sont  pas  faites,  son  esprit  n'é- 
tant pas  un  esprit  de  causeur,  mais  de  penseur  et  d'observateur, 
il  dissinuile  ses  railleries  sous  une  forme  romanesque,  et,  (hms  un 
cadre  exotique,  mais  d'un  exotisme  très  superficiel  (celui  de  Gil 
Blas),  ce  taciturne  enregistre  mille  petits  détails  réalistes  qu'il 
observe  minutieusement,  alors  cpie  les  élégants  des  salons  ou  les 
l)eaux  esprits  des  cafés  ne  pensent  qu'à  frapper  la  galerie  par 
une  jolie  phrase  ou  un  bon  mot. 

Nous  arrivons  ainsi  à  La  Chalotais  (1701-85). 

Trois  livres  ont  fondé  sa  réputation  :  le  Compte  rendu  des 
constitutions  des  Jésuites,  l'Essai  d'éducation  nationale,  les  Mé- 
moires justificatifs.  Tous  trois  sont  des  œuvres  de  comljat,  tous 
trois  valent  surtout  par  le  style.  L'auteur,  qui  fut  un  des  réfor- 
mateurs de  l'éloquence  judiciaire,  qu'il  contribua  à  débarrasser 
des  formules  rébarbatives  et  des  tournures  surannées,  a  su  con- 
denser dans  le  premier,  en  ([uelques pages  vives,  brillantes,  acces- 
sibles à  tous,  écrites  d'une  langue  agréable,  alerte,  ironique  et 
mordante,  des  imputations  restées  jusqu'à  lui  dans  le  domaine 
du  vague  ou  de  la  controverse  pédante.  Ses  Mémoires  sont 
écrits  du  style  le  plus  vivant,  le  plus  moderne,  d'une  dialectique 
serrée,  d'une  ironie  amère,  d'une  invective  mordante  que  dé- 
pare parfois  une  certaine  emphase,  mais  qui  s'élève  souvent 
jusqu'à  la  véritable  éloquence.  L'Essai  d' éducation  est  lui  aussi 
une  œuvre  de  polémique,  dirigée  à  la  fois  contre  l'éducation 
classique,  contre  l'éducation  du  peuple,  en  faveur  d'un  système 
d'éducation  officielle  et  laïque,  toujours  dans  cette  langue  vive 
et  coulante  qui  se  lit  sans  effort  et  insinue  sans  peine  les  idées  dont 
elle  est  le  véhicule.  Polémiste,  il  l'est  donc  par  toutes  les  qualités 
de  son  style,  par  la  netteté  et  la  clarté  de  son  esprit,  par  ce  flair 
précurseur  de  l'opinion  qui,  pour  avoir  senti  un  des  premiers  les 
com'ants  qui  se  forment,  donne  à  l'écrivain  l'apparence  de  les 


230  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

avoir  suscités.  Poléniiste,  il  l'est  par  la  nafuro  de  son  tempéra- 
ment, accessil)le  à  toutes  les  idées  nouvelles  auxquelles  il  s'ouvre 
sans  s'y  attacher  avec  fanatisme,  à  la  liberté  commerciale  comme 
à  la  réforme  agricole.  Son  défaut,  c'est  ([ue,  sauf  en  ce  ([ui  le  re- 
garde personnellement,  il  se  passionne  difficilement,  car  il  n'a 
guère  d'idées  qui  lui  soient  propres.  Un'était  pas  philosophe,  étant 
toujours  resté  chrétien  pratiquanl  ;  il  n'était  pas  à  proprement 
parler  janséniste,  car  il  ne  se  gêne  pas  pour  les  traiter  de  sots  et 
de  fous  ;  il  a  longtemps  tergiversé,  hésitant  à  attaquer  les  Jésui- 
tes, qu'il  n'aimait  pas  sans  doute,  puisf[u"il  avait  fait  élever  ses 
fils  chez  les  Oratoriens,  mais  (pi'il  savait  bien  vus  d'une  partie  de 
la  famille  royale,  et  sur  le  comj)te  desquels  il  s'exprime  avec 
une  exagération  qui  masque  la  panviclé  réelle  des  griefs  qu'il 
allègue.  Ce  causticjue  était  un  mondain,  allamé  de  pouvoir  et  de 
domination,  poussant  à  la  ccmciliafion  pour  montrer  sa  puis- 
sance à  calmer  les  orages  et  se  frayer  un  chemin  au  ministère, 
personnage  un  peu  double  par  conséquent,  promettant  plus 
((u'il  ne  pouvait  tenir,  jusqu'au  jour  où,  directement  atteint,  le 
tempérament  belliqueux  se  ivveilla.  .Mors,  sans  plus  regarder 
autour  de  lui,  le  sanglier  breton  fonça  droit  snr  ses  adversaires, 
fougueux,  terrible,  tenace,  dépassant  par  la  vi<dence  de  ses 
conps  (le  boutoir  et  l'Apreté  meurtrière  de  ses  crocs  ceux  (|ui,  la 
veille,  étaient  tentés  de  le  trouver  tiède,  juscpi'à  ce  (|n  il  eût  jeté 
sur  le  sol,  déchirés  et  déshonorés  pour  un  siècle,  ceux  (jni  s'é- 
taient atfa(|ués  à  lui.  Il  avait  dès  lors  perdu  toute  chance  d'être 
ministi'C.  Nous  estimons  cependant  (pu*  le  tiionq)lie  de  la  \ en- 
geance satisfaite  dut  le  consohu' aniplenieiil. 

C-li.    ni:  ('vi.AN. 


LA  FABRIOLE  LYONNAISE 


LE  TYPE  ANCIEN 


II 


LA  FABRIQUE  SOUS  LE  REGIME  DE  LA  REGLEMENTATION 
DU  TRAVAIL.   —  LA    MANUFACTURE    ET   LE   MILIEU  AM 
BIANT.  —  FORMATION  DU  TYPE  INDUSTRIEL  DE  LYON. 

Un  groupement  industriel,  comme  un  groupement  quelconque, 
familial,  social,  intellectuel,  politique,  etc.,  subit  l'influence  du 
milieu  où  il  se  développe,  et  réagit  à  son  tour  sur  ce  milieu.  Ce 
jeu  d'action  et  de  réaction,  en  ce  qui  concerne  l'ancienne  fabri- 
que de  Lyon,  fera  le  principal  objet  de  cet  article.  Examinons 
d'abord  le  choc  en  retour,  moins  important  et  d'une  observation 
moins  délicate  que  l'influence  directe. 

Que  la  soierie  ait  décuplé  la  prospérité  de  Lyon,  que  cette  in- 
dustrie reine  ait  assis  la  fortune  des  principaux  notables  de  la 
ville,  c'est  un  truisme  qu'on  ose  à  peine  écrire.  Un  fait  connexe 
sera  d'une  constatation  un  peu  moins  banale. 

La  «  grande  fabrique  »  a  certainement  contribué,  autant  peut- 
être  par  les  conséquences  indirectes  de  son  existence  que  par  ses 
effets  directs,  à  doter  Lyon  de  l'esprit  marchand,  au  bon  comme 
au  mauvais  sens  du  mot. 

D'Herbigny,  écrit  M.  Godart,  et  tous  ceux  qui  veulent  porter 
au  xvU  siècle  un  jugement  sur  Lyon,  répètent  à  l'envi  que  seul 
l'esprit  marchand  y  règne.  Cela,  semble-t-il,  n'est  que  partielle- 
ment vrai.  Longtemps  les  Lyonnais  s'efforcèrent  d'échapper  à 
une  éducation  strictement  commerciale.  Ils  firent  de  vains  efforts 


'2',iH  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

pour  obtenir  de  la  Ko  vanté  les  moyens  d'entrer  dans  les  charges 
de  la  judic.itnre;  ils  sollicitèrent  sans  succès  la  création  d'une 
Cniversité  en  droit  et  arts  libéraux. 

Kn  ITOV.  (fuand  enfin    la  Rovauté  se  décide  à  fondera  Lvon 

1.  Kl  *■ 

une  Cour  des  aides,  elle  expose  la  raison  de  ses  refus  antérieurs. 
Si  jusqu'alors  le  pouvoir  royal  n'a  pas  voulu  établir  à  Lyon  un 
parlement,  une  chambre  des  comptes,  une  cour  des  aides,  c'est 
par  crainte  que  les  familles  des  principaux  marchands  et  négo- 
ciants, tentés  d'entrer  dans  les  charges,  ne  méprisent  insensible- 
ment le  commerce  et  n'y  causent  dans  la  suite  un  préjudice 
important. 

Le  manque  d'école  supérieure  où  les  intellectuels  de  Lyon  eus- 
sent été  passés  au  moule,  semble  à  M.  Godart  la  cause  principale 
de  l'originalité  de  l'esprit  lyonnais.  Nous  croyons  au  contraire 
que  les  talents  produits  par  Lyon  furent  ce  qu'ils  furent  beaucoup 
moins  parte  qu'ils  furent  autodidactes  que  parce  (juils  furent 
lyonnais.  L'absence  dl  niversité  à  Lyon  reuilrait-elle  compte 
des  deux  tendances  que,  à  la  suite  de  M.  Aynard,  nous  avons 
relevées  chez  les  Lyonnais  de  marque? 

F/obligation  où  l'on  mettait  les  soyeux  de  n'être  ([iie  >oyeu\, 
n'eut  d'aillcuis,  même  au  point  de  vue  professionnel,  pas  des 
résultats  complètement  heureux. 

«  Hien  de  plus  ignorant  (]ue  le  fabricant  de  Lyon,  écrit  au 
xvi'"  siècle  Grimod  de  la  Heynière.  Tirez-le  de  sa  soie,  c'est  un 
T<>pinambou.  L'histoire,  la  géographie,  les  belles-lettres  lui 
sont  étrangères.  Il  ignore  et  comment  ou  parle  sa  langue  et 
comment  on  l'écrit.  » 

Admettons  (pie  le  portrait  tracé  par  drimod  ne  soit  pas  une  ca- 
ricature, et  demandons-nous  ce  «pie  deviendrait  le  fabricant  du 
xvi'"  siècle  transporté  à  notre  époque  de  <«  struggle  for  life  >  in- 
tense. Quand  un  gouverneuuMit  autoritaire  se  mclc  de  protéger, 
il  arrive  bien  vite  à  comprimer. 

Si  la  manufacture  soyeuse  eut  probablement  une  action  secon- 
daire sur  le  caractèie  lyonnais.  iA\c  eut  certainement  une  in- 
llueuce  manifesl*'  sur  l'aspect  de  la  ville  de  Lyon. 

La  soierie  est  au  moins  l'une  des  causes  de  cette  élévation  des 


LA    lABKIOli:    LYONNAISE.  239 

maisons  qui  impressionne  désagréablement  l'étranser  visitant 
Lyon  pour  la  première  fois.  Jadis  comme  aujourd'hui,  les  perchoirs 
lyonnais  frai)puient   les  observateurs. 

Un  Anglais  qui  traversa  Lvon  en  1G08,  Thomas  Corvat.  en 
parle  avec  insistance,  et  lun  des  précurseurs  du  tourisme,  l'Alle- 
mand Abraham  (iolnitz,  signale  la  même  particularité. 

<(  Les  rues  (de  Lyon;  sont  étroites  et  malpropres;  de  là,  une 
odeur  infecte.  Les  maisons  qui  les  bordent  sont  très  bien  bâties; 
on  leur  a  donné  une  grande  élévation  pour  que  l'air  puisse  y 
pénétrer.  » 

((  L'extension  de  la  manufacture,  observe  M.  (iodart,  fut  pour 
beaucoup  dans  ce  mode  de  construction  (l).Les  rues  étaient 
étroites,  et  cela  pour  des  raisons  de  stratégie...  Le  rapprochement 
des  maisons  les  rendait  obscures;  les  ateliers  des  maitres-ouvriers 
ayant  besoin  de  lumière,  celles-ci  s'élevèrent  peu  à  peu,  plaçant 
leurs  étages  supérieurs  en  pleine  clarté.  » 

L'influence  de  la  cité  sur  la  fabri([ue  peut  s'exprimer  en  une 
phrase.  «  La  ville,  dit  M.  Godart,  imprima  à  l'esprit  des  ouvriers 
son  caractère  d'activité  rêveuse.  —  Le  sens  artistique,  cette  force 
de  la  manufacture  de  Lyon,  est  peut-être  aussi  partiellement  ex- 
plicable par  l'action  d'un  lieu  qui  fut  toujours  un  foyer  d'art  ori- 
ginal. Mais  il  faut  songer  surtout,  pour  comprendre  comment  s'est 
formé  et  maintenu  à  Lyon  ce  goût  si  fin,  si  classique,  si  snr  de 
lui,  à  l'influence  persévérante  d'une  cause  extérieure  à  la  soierie 
et  à  Lvon,  à  l'action  de  Paris  et  de  la  Cour. 

Incessantes  et  éminemment  variées  furent,  du  xvi'  à  la  fin  du 
xviu''  siècle,  les  relations  de  la  «  grande  fabrique  »  et  de  Lyon 
avec  Paris  et  avec  Versailles. 

«  Si,  dit  M.  Stevert  2  fau  xvi"  siècle  ,  Lvon  demandait  à  la 
capitale  certains  objets,  et  même,  ce  qui  parait  étonnant,  l'aide 
de  ses  ateliers  de  teinture  3  .  la  capitale  ne  pouvait  se  passer  de 
Lyon  pour  un  aussi  grand  nombre  d'articles,  soit  de  production, 
soit  d'importation.  » 

(1;  Godait,  op.  cit..  55. 

(i)  Histoire  de  Lyon,  \\\.  105. 

(3)  Le  fait  sest  reproduit  de  nos  jours  pour  V imprimé  sur  chaîne. 


2i0  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

C'est  ainsi  qu'Henri  III  s'adresse  à  Lyon  pour  se  procurer  des 
petits  cliicns  d'une  espèce  rare,  qu'un  négociant  parisien  y  de- 
mande un  produit  de  minime  importance,  du  jus  de  rrglisse  d'Es- 
pagne... On  apprend  par  des  correspondances  (jue  les  fai)ricants 
lyonnais  s'cnquéraient  avec  soin  de  tout  ce  qui  pouvait  intéres- 
ser la  mode.  Il  leur  importait  d't-tre  avertis  d'avance  des  fêtes, 
cérémonies,  deuils  de  cour,  livrées,  pour  être  les  premiers  à  se 
procurer  les  étoffes  nécessaires  f\  ces  circonstances.  A  rav»>nement 
(lu  duc  d'Anjou  au  trône  de  Pologne  on  écrit  de  Paris  à  un  né- 
gociant lyonnais  : 

((  11  n'est  possible  de  savoir  au  certain  les  couleurs  de  .Monsieur 
roy  de  PoxdoïKjnc.  Toutefois  on  est  d'avis  que  preniez  de  verd,  de 
de  gris  f rater  et  de  jaune.  » 

Sous  Louis  \VI,  Monsieur,  (1)  ayant  trouvé  que  la  teinte  d'une 
soie  gris  cendré  rappelait  celle  des  cheveux  de  la  Heine,  en- 
voya par  courriers  spéciaux  les  cheveux  do  Marie-.Vntoincttr  aux 
(Jobelins  et  à  Lyon,  pour  qu'on  ohlhit  des  étoiles  de  même 
nuance.  Et  pour  un  temps  les  riches  tissus  n'eurent  de  prix  que 
s'ils  revêtaient  la  couleur  dos  cheveux  de  la  Keiue. 

Ce  qui  montre  mieux  que  tout  Timportance  pour  Lyon  de  la 
Cour  de  France  comme  foyer  de  la  mode  et  comme  première 
cliente  de  la  u  grande  fabrique  »,  c'est  le  marasme  dans  lequel 
tombe  l'industrie  lyonnaise  sitôt  que,  pour  une  raison  ou  une 
autre,  la  Cour  cesse  d'être  grosse  consommatrice  de  soieries. 

La  coquetterie  de  Marie-Antoinette,  et  surtout  son  admiration 
pour  l'cruvre  (r()l)erkanq)f  ayant  mis  à  la  mode  les  toiles  peintes 
de  .louy,  ce  fui  clio/.  les  industriols  lyonnais  une  explosion  d(> 
désespoir. 

«  Des  députés  du  commerce  do  la  villo  ch^  Lyon,  dit  lîachau- 
mont,  ont  fait  une  représentation  sur  le  dépérissomont  de  la  ma- 
nufacture depuis  (jue  Leurs  .Majestés  ne  donnaient  point  l'exemple 
des  vêtements  ri<hes...  Lo  roi  y  a  «ni  égard;  en  conséquence,  la 
Heine  a  défendu  qu'on  parût  de\ant  elle  en  polonaise,  et  il  a  été 
commandé  des  étoffes  d'or  et  d'argent  par  la  Cour.  •• 

(1)  Goilarl,  op.  cil.,  4S. 


LA    1  ABItlort:    LYONNAISE.  2il 

Mais  il  était  des  heures  où  le  patriotisme  d'aucune  Keiiie  ne 
pouvait  ramener  à  I>yon  la  faveur  des  courtisans.  C'était  au  mo- 
ment des  deuils  royaux.  Le  dommage  ([n'éprouvaient  alors  les 
Lyonnais  était  d  autant  plus  grave  que.  par  aftliction  sincère  au- 
tant que  par  devoir  social  ou  par  genre,  la  noblesse  imitait  les 
usages  de  la  Cour  et  la  bourgeoisie  ceux  de  l'aristocratie. 

La  soie  noire  ne  semble  pas  avoir  été.  il  y  a  deux  cents  ans, 
comme  aujourd'hui,  la  grande  source  de  richesses  de  Lyon.  Alors 
que.  l'année  dernière,  certaines  maisons  lyonnaises  ont  tiré  un 
profit  sérieux  des  malheurs  d'une  grande  nation  voisine,  au  xvn'^ 
siècle.  la  simple  annonce  de  la  mort  d'un  souverain  était  considé- 
rée par  les  Lyonnais  comme  un  désastre.  Un  mémoire,  parlant  de 
la  cessation  de  travail  qu'occasionne  le  décès  imminent  du  roi 
d'Angleterre,  s'exprime  ainsi  :  «  Par  ([uelle fatalité  faut-il  que  la 
mort  d'un  prince  étranger  soit  pour  nous  une  calamité,  lorsque 
sa  vie  ne  nous  a  procuré  aucun  bien  !  » 

Les  Lvonnais  étaient  des  sujets  lovaux;  ils  n'eussent  eu  ni 
l'ingratitude  de  penser  ni  l'audace  de  laisser  entendre  que  la 
vie  d'un  prince  français  ne  leur  procurait  aucun  bien.  Ils 
n'en  gémissaient  que  plus  douloureusement  à  la  mort  d'un  de 
leurs  bienfaiteurs,  volontaires  et  involontaires,  leur  deuil  de 
cœur  se  doublant  d'une  aftliction  plus  prosaïque.  Voici  la  sup- 
plique qu'ils  adressèrent  au  grand  roi  à  la  mort  du  Dauphin  : 

Al  Roi  1 

Six  mois  de  deuil  pour  le  Dauphin  ! 
Dix  ans,  si  Ihabit  noir  peut  lui  rendre  la  vie, 
Mais  aux  pieds  d'Atropos  comme  on  gémit  en  vain, 

Parce  qu'il  est  mort  de  maladie 

Faut-il  que  nous  mourrions  de  faim? 

Sire,  du  travail  et  du  pain  ! 

A  défaut  de  pain  quotidien  assuré  et  d'un  travail  sans  chômage, 
la  royauté  et  la  cour  procurèrent  d'ailleurs  à  la  grande  fa- 
brique des  choses  infiniment  précieuses.  Si  le  pur  art  lyonnais  est 
avant  tout  lyonnais,  on  peut  dire,  croyons-nous,  sans  paradoxe, 
que  l'art  du  tissu  lyonnais  est  avant  tout  français.  C'est  au  grand 


'2'r2  LA    SCIE.N'CE    SOCIALK. 

siècle  que  cft  «iit  s'affine,  qu'il  se  dégage  des  réminiscences  ita- 
liennes, que  d'hahiles  dessinateurs  donnent  aux  «  grands  façon- 
nés »  de  Lyon  la  ,i:r<\cc,  l'élégance,  j'oserais  dire  le  chic  de  bon 
aloi  qui  sont  le  propre  du  goût  français.  On  sent  encore  aujour- 
d'hui dans  les  velours  ciselés,  dans  les  lampas  brillants  dont 
parle  M.  Aynard,  surtout  dans  ces  niai:inliques  ornements  d'é- 
glise qui  attiraient  tous  les  regards  à  l'Kxposition  de  1900.  l'in- 
fluence des  salons,  de  la  cour  et  de  l'ancienne  société,  et  même, 
si  l'on  veut  remonter  plus  haut,  l'influence  de  cet  esprit  classique 
que  les  inductions  lumineuses  de  Taine  nous  montrent  formant 
d'abord  et  déformant  ensuite  la  littérature  et  l'àme  françaises.  .V 
Lyon,  l'action  locale  de  la  cité,  foyer  d'art  original,  compléta  ou 
contre-balanratoujoursheureusement  l'influence  des  causes  e.xtra- 
lyonnaises. 

Si,  par  la  force  des  choses,  la  •  grande  fabrique  »  devait  subir 
l'action  du  Koi  et  de  la  cour  en  tant  qu'aulorid'  mondaine,  in- 
fluence heureuse  malgré  les  revers  à  la  médaille,  elle  subit  tout 
autant,  cela  va  sans  dire,  l'action  du  Hoi  en  tant  que  maître. 

Impossible  de  porter  un  jugement  d'ensemble  équitable  sur 
cette  dernière  influence;  il  faut  faire  des  distinclions. 

On  connaît  l'organisation  administrative  des  corps  de  métiers 
à  la  fin  do  l'ancien  régime,  organisation  reposant  j)rincipalement 
sur  la  vénalité.  Le  Roi,  pour  remplir  ses  trésors,  multipliait  les 
offices,  et  obligeait  les  communautés  A  se  faire  nyrrgor  ces 
charges  à  beaux  deniers  comptants,  sauf,  si  (pielque  corpora- 
tion faisait  la  sourde  oreille,  à  vendre  les  charges  à  des  intrus  qui 
ruinaient  les  affaires  de  la  communauté. 

En  HiOl.  Louis  XIV.  suivant  les  néfastes  conseils  de  l'outchar- 
train,  institue  des  offices  de  maîtres-gardes  jurés,  que  la  com- 
nuinauté  de  la  soierir  lyonnaise  rachète  poui*  .'18.500  livres. 

Le  procédé  est  trop  fructueux  pour  être  abandonné.  Kn  lODV, 
un  édit  roval.  alléguant  la  mauvaise  gestion  financière  dos  cor- 
porations,  crée  des  auditeurs  et  examinafeurs<locouqîtes.  Kn  170.'», 
institution  de  contr«'»leurs  ft  inspecteurs  do  manufactures:  on 
1707,  do  contrôleurs  de  poids  ot  mesures;  en  170Î),  de  maîtres- 
gardes  jurés. 


LA    l'AnitlOCi:    LYd.NNAlSE.  24.'{ 

La  fabrique  lyonnaise  estt\  l)out  d'économies,  et  il  faut  la  laisser 
souffler;  mais,  en  17V5,  nouvelle  création  de  150  chari:es  dins- 
pecteurs  et  de  contrùleurs  taxées  à  318.000  livres,  dette  fois,  l)ien 
que  la  préférence  ait  été  accordée  à  la  manufacture  de  Lyon 
pour  lâchât  de  ces  offices,  la  communauté  décline  ravantage. 
Prise  au  dépourvu,  la  Royauté  marchande,  elle  fait  écrire  par  le 
contrôleur  général  à  la  corporation  que  la  communauté  soumis- 
sionne, qu'elle  doit  espérer  une  diminution  des  offices  propor- 
tionnée aux  circonstances.  La  communauté  délibère,  offre 
220.000  livres  qui  sont  acceptées.  Le  pouvoir  central  devait 
prendre  sa  revanche  en  1758,  en  imposant  la  fabrique  de  133.33'!. 
livres  pour  supplément  et  augmentation  de  gages  de  ces  mêmes 
offices  de  contrôleurs  et  inspecteurs. 

Fant-il  ranger  dans  la  catégorie  des  actes  de  pur  arbitraire  les 
édits  somptuaires  rendus  par  les  derniers  Valois  et  les  Bour- 
bons? 

Évidemment,  ces  ordonnances  opposaient  une  digue  à  l'enva- 
hissement progressif  du  luxe;  elles  n'en  constituaiont  pas  moins 
une  violation  flagrante  de  la  liberté  individuelle;  de  plus,  elles 
exerçaient  à  tous  les  degrés  de  l'échelle  ouvrière  la  plus  déplo- 
rable répercussion  sur  les  taux  des  salaires. 

Au  début  de  son  règne,  sage  et  pacificateur,  l'un  des  meilleurs 
denosrois,  Henri  IV,  se  montra  résolu  ment  hostile  auxédits  somp- 
tuaires. Malgré  tout  son  crédit,  Sully  ne  put  obtenir  du  prince 
qu'il  mit  son  nom  au  bas  d'une  ordonnance  de  ce  genre.  «  .fai- 
merais  mieux,  répondit  le  Béarnais,  combattre  le  roi  d'Espagne  en 
trois  batailles  rangées,  que  tous  ces  gens  de  justice,  de  finance 
et  d'écriture,  et  surtout  ces  femmes  et  ces  filles  que  vous  me 
mettriez  sur  les  bras.  » 

Cependant,  quehjues  années  plus  tard,  le  roi  se  ravise.  De  sa 
propre  initiative,  il  rend  une  ordonnance  défendant  de  porter  ni 
01",  ni  perles,  ni  diamants,  excepté  cependant  aux  filles  de  joie  et 
aux  filous^  auxquels,  dit  Henri  IV,  nous  ne  prenons  pas  assez  d'in- 
térêt pour  leur  faire  l'honneur  de  donner  attention  à  leur  con- 
duite. 

L'antinomie   entre  les  deux  actes  royaux  n'est  Vju'apparente. 


-2H  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Peu  sympathique  aux  sollicitations  de  pure  vanité,  Henri  IV 
avait  refusé  de  scugager  dans  la  voie  ouverte  par  ses  prédé- 
cesseurs et  suivie  par  ses  successeurs,  d'attribuer  par  édit  à  telle 
ou  telle  classe  de  la  société  des  manjuos  distinctives  qui  la  fis- 
sent immédiatement  reconnaître  et  respecter  de  la  foule. 

Mais  le  Béarnais  n'était  pas  demeuré  insensil)le  aux  remon- 
trances de  Lallémas  de  Hautmont  (jui  avait  attiré  son  attention 
sur  le  danger  présenté  par  Taljus  croissant  des  ornements 
d'or  sur  les  vêtements,  «  abus  si  g-randemcnt  préjudiciable, 
disait  Lallemas,  qu'autant  vaudrait-il  permettre  de  mener  les 
finances  de  France  à  charretées  dedans  la  mer  »  . 

Kn  laissant  l'or  aux  filous  et  aux  tilles,  Henri  IV  remettait  en 
honneur  les  soieries  et  méritait  ainsi  cet  éloge  de  LafFémas  : 
('  Vous  avez  commencé  le  premier  d'embrasser  les  manufactures, 
et  de  leur  faire  rendre  la  navette  aux  étrangers  aussi  préjudi- 
ciable que  l'épée  >'. 

F.aflemas  loue  peut-être  sou  n>i  un  peu  plus  que  de  raison  ;  le 
Béarnais  ne  fut  ni  le  seul  ni  le  premier  de  nos  souverains  dont 
la  l)ienveillance  active  pour  les  fabriques  nationales  assura  à  la 
manufacture  lyonnaise  le  privilège  de  la  perfection. 

Si  nous  mettons  de  cAté  certains  expédients  financiers  dé- 
plorables d'un  gouvernement  au\  abni^,  (juehjues  concessions 
fâcheuses  aux  idées  ami)iantes,  il  faut  reconnaître  que  l'intluence 
de  la  royauté  sur  la  «  grande  fabrique  -■  fut.  nous  ne  disons 
pas  absolument  heureuse,  mais  ab.solumenl  fructueuse,  qu'elle 
contribua  largement  h  faire  de  la  soierie  lyonnaise  la  première 
industrie  du  monde  pour   le  luxe  et  le  goût. 

Knvisagés  au  point  de  vue  du  but  à  atteindre,  observés  sous 
un  angle  sj)éeial,  la  majeure  partie  des  règlements  de  l'ancien 
régime  relatifs  à  la  «  grande  fabri(|ue  v.  paraissent  immédiate- 
ment sages  et  efficaces. 

Si  une  industrie  de  luxe  est  déjà  une  chose  chanceuse,  une 
industrie  de  haut  luxe  devient  une  alfaire  éminemment  aléa- 
toire, permettant  à  un  nombre  très  restreint  d'ouvriers  spécia- 
lisés (l(>   trouver  du    tiav.nl  eu  toute  saison.  De  plus,  dans   une 


LA    FABRIOIE    LYONXAISF..  Mo 

manufacture  de  haut  luxe,  et  sous  le  régime  des  corporations 
fermées,  il  est  évident  que  le  nombre  des  places  disponi- 
bles dans  la  communauté  sera  toujours  plus  considérable  que 
celui  des  demandes  pour  entrer  dans  la  corporation.  Qu'une 
circonstance  heureuse  développe  subitement  l'industrie,  il  suf- 
fira, pour  faire  l'ace  aux  nouveaux  besoins  do  la  fabrication, 
d'entrouvrir  temporairement  les  portes  aux  nouveaux  solliciteurs. 
Une  limitation  momentanée  du  nombre  des  bras  au  sein  de  la 
corporation  ne  peut  avoir —  en  supposant,  comme  c'était  au 
xvu'  siècle  le  cas  pour  Lyon,  la  concurrence  extérieure  faible 
et  peu  dangereuse  —  d'autre  elfet  que  de  retarder  momenta- 
nément l'exécution  des  commandes. 

Accessible  à  tous  pendant  l'enfance  de  la  fabrii|ue,  quand 
il  s'agissait  d'asseoir  l'industrie,  l'apprentissage  de  la  soierie 
à  Lyon  se  ferme  assez  rapidement  aux  «■  forains  ».  Un  arrêt  de 
de  1702  défend  de  recevoir  à  l'avenir  aucun  apprenti  né  hors 
de  la  ville  ou  des  faubourgs.  Cependant,  à  certains  moments, 
les  portes  s'entrebAilleront  pour  laisser  passer  soit  les  enfants  du 
Forez  et  du  Beaujolais,  soit  ceux  de  Bourbonnais,  Bresse,  Bugey, 
Dauphiné  et  Bourgogne.  Mais  ces  instants  de  liberté  relative 
sont  rares.  En  16iî).  la  sénéchaussée,  pour  empêcher  que  le 
nombre  des  misérables  n'augmente  trop,  interdit  aux  maîtres 
ouvriers  d'avoir  plus  d'un  apprenti  à  la  fois,  et  aux  compagnons 
forains  reçus  maîtres  par  franchise  de  faire  aucun  apprenti  avant 
d'avoir  travaillé  dix  ans  à  Lyon,  en  qualité  de  maîtres. 

Dans  les  circonstances  graves,  l'apprentissage  pouvait  même 
être  strictement  fermé.  En  1702,  le  consulat,  sur  la  requête  des 
maîtres  ouvriers,  défend  de  faire  aucun  apprenti  dans  l'espace 
de  cinq  ans.  Des  règlements  sévères  et  généralement  exécutés 
fixaient  en  outre  le  nombre  maximum  des  compagnons  et  des 
maîtres. 

Une  industrie  de  haut  luxe  ne  demande  pas  seulement,  pour 

être   prospère,    la    rareté   relative    de    la    main-d'œuvre;    elle 

exige  par-dessus  tout  la  perfection  de   cette  main-d'œuvre.  Il 

n'est  guère  de  moyen  auquel  le  pouvoir  royal  n'ait  eu  recours 

pour  maintenir  à    Lyon  la   supériorité   de   la  fabrication.  Des 
T.  xxxn.  17 


■l'd'i  LA    SaE.NCE   SOCULE. 

ordonnances  réglementaient  non  seulement  le  nombre  des 
apprentis,  mais  le  mode  et  la  durée  de  l'apprentissage.  D'autres 
iixaient  la  largeur  des  pièces  d'étoffes,  interdisaient  de  mêler 
au  noble  lil,  même  pour  l'exportation,  du  coton  ou  de  l'or  faux, 
prescrivaient  de  lourdes  amendes  contre  toute  espèce  de  mal- 
façon, etc. 

xMais  ce  que  l'ancien  régime  trouva  encore  de  plus  efficace 
pour  assurer  la  perfection  du  tissage  lyonnais,  ce  fut  un  en- 
semble de  mesures  destinées  à  constituer  des  familles  ouvrières 
d'élite,  dans  lesquelles  se  maintiendraient  les  traditions  de 
goût  et  de  dextérité.  Innombrables  sont  les  [)rivilèges  accordés 
aux  fils  et  aux  tilles  de  maîtres.  Si  le  nombre  des  apprentis 
est  limité,  il  est  entendu  que  les  fils  de  maîtres  ne  tiennent  pas 
lieu  d'ap[)rentis.  Destinés  par  la  naissance  au  travail  de  la  soie, 
tout  est  fait  pour  les  retenir  dans  la  manufacture.  On  ne  l(Mir 
impose  ni  apprentissage,  ni  compagnonnage;  ils  n'ont  à  subir 
aucun  examen  et  sont  dis[)ensés  du  chef-d'ieuvre.  La  fille  du 
maître,  en  se  mariant  avec  un  compagnon,  lui  apporte  en  dot 
la  franchise  du  métier,  lien  est  de  même  de  la  veuve  du  maître. 

Un  curieux  document  nous  est  parvenu  au  sujet  de  la  fran- 
chise ac(|uise  par  le  mariage  (1).  C'est  une  supplique  adressée 
au  consulat  par  un  com[)agnon.  Le  pauvre  homme,  ayant 
amassé  quelques  économies,  s'était  établi  à  son  compte,  alors 
•ju'il  lui  restait  à  faire  encore  un  an  de  compagnonnage.  Déféré 
au  consulat,  le  délin(|uant  se  vit  condamné  soit  à  finir  son  temps 
de  compagnon,  soit  ;\  épouser  une  fille  de  maître  dans  le 
délai  de  deux  mois.  Malgré  sa  bonne  volonté,  le  compagnon 
ne  fut  pas  heureux  dans  ses  recherches  et,  les  deux  mois 
écoulés,  dut  demander  un  sursis.  «  Votre  (irandeur,  écrit  l'im- 
pétrant au  prévôt  des  marchands,  aperçoit  trop  sensiblement 
cpie  le  remontrant,  Agé  de  vingt-deux  ans,  ne  saurait  assez  ré- 
lléchir  sur  un  ciuiix  ([ui  dure  aut.nit    que  la  vie.     > 

H  est  assez  délicat  de  démêler,  d.ins  les  réglementations 
embrouillées  qui  régissent  la  grande  fabricjue  à  la  iin  de  Tan- 

(l)   Gixliin.  o/).  lil..    I  i7. 


LA    KAlUUQUi:    LYO.WAISE.  247 

cien  régime,  l'œuvre  du  pouvoir  royal  et  des  autorités  consti- 
tuées 1^1),  et  1  œuvre  de  la  fabrique  elle-même.  La  plupart  des 
mesures  prises  par  la  Royauté  l'ont  été  à  la  requête  de  lia. 
communauté.  Le  but  que  poursuivaient  l'autorité  royale  et  la 
manufacture  n'était  pas  précisément  le  môme.  La  Royauté 
cherchait  à  assurer  A  la  bonne  ville  de  Lyon  le  privilège  du 
tissage  de  luxe,  la  communauté  entendait  surtout  défendre  ses 
membres  contre  les  travailleurs  du  dehors.  Mais,  à  cause  de  la 
nature  même  de  la  fabrique  lyonnaise,  les  deux  buts  étaient 
le   plus  souvent  atteints  par  le  même  moyen. 

«  Parmi  les  privilèges  et  franchises  de  Lyon,  écrit  M.  Go- 
dart  (1),  oa  cite  volontiers  la  liberté  du  travail,  et  l'on  en 
conclut  que,  pendant  toute  la  durée  de  l'ancien  régime,  il 
fut  loisible  aux  artisans,  quels  qu'ils  fussent,  d'ouvrir  boutique 
à  Lyon,  et  d'y  exercer  leur  métier,  sans  être  assujettis  aux 
maîtrises  ou  jurandes.  Il  faut  distinguer.  Si,  en  droit,  la  li- 
berté du  travail  exista,  en  fait,  elle  fut  bientôt  restreinte,  puis 
annihilée.  Édictée  en  principe  pour  l'individu,  elle  profita  aux 
communautés  qui  l'accaparèrent. 

A  Lyon,  la  nomination  des  maîtres  des  métiers  n'appartint  ja- 
mais au  roi  ni  aux  ofliciers  de  la  couronné.  La  ville  libre  n'eût 
pas  toléré  pareille  infraction  à  ses  privilèges.  Mais  cette  nomi- 
nation fut  promptement  accaparée  par  le  consulat,  à  l'électio:! 
duquel  les  maîtres  de  métiers  concouraient  à  leur  tour.  Ainsi 
se  constitua  dans  la  cité  lyonnaise  une  ploutocratie  puissante 
et  fermée  dont  l'influence  fut  loin  d'être  toujours  heureuse  pour 
la  prospérité  de  la  ville  libre. 

Seules,  de  toute  antiquité,  à  Lyon,  quatre  professions,  les  bar- 
biers !  chirurgiens),  les  orfèvres,  les  apothicaires  et  les  serruriers 
étaient  soumises  au  régime  des  maîtrises.  D'autres  métiers  s'étant, 
à  la  fin  du  xv*"  siècle,  organisés  en  corporation  à  l'encontre  du 
consulat,  le  «  capitaine  de  la  ville  »,  délégué  à  Paris,  demanda  et 
obtint  la  suppression  de  leurs  maîtrises  et  jurandes. 

(1)  Le  consulat  lyonnais,  pouvoir  fort  et  semi-imlépinJant,  relevant  (ont  allant 
des  corps  de  métier  que  de  lautorité  royale,  agit  sur  la  fabrit[ue  de  Lyon  à  |)cu  près 
dans  le  même  sens  que  la  royauté. 


'1\H  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Kn  l(iO:j,  le  roi  muiiitient  Lyon  dans  l'exemption  dont  la  ville  a 
Joui  de  tout  temps,  «  savoir  que  les  artisans  habitués  en  icelle  ou 
(]ui  viendront  y  résider  à  l'avenir  ne  soient  tenus  de  faire  chef- 
d'u'uvie  '  .  Le  roi  révoque  à  cette  occasion  '<  toutes  lettres, 
statuts  et  règlements  qu'aucuns  artisans  autres  que  les  quatre 
métiers  jurés  de  la  ville  pourront  avoir  obtenu  par  surprise  ou 
iiuporl unité  ». 

Les  lettres  de  lOGl  ne  sont  déjà  plus  aussi  nettes.  Les  règ-le- 
inents  des  corporations  ne  sont  pas  abolis;  ils  doivent  être  sou- 
mis au  prévôt  des  marchands  et  aux  échevins  pour  être  par  eux 
réformés  ou  modérés. 

Les  ordonnances  de  1717  portent  :  «  De  la  libcrWî  les  artisans 
jouiront  pourvu  que  loufs  privilèiics  n'aient  point  été  révo- 
qués, par  lois,  déclarations  ou   arrêts  ». 

Ainsi,  comme  dit  M.  (lodart,  la  liberté  du  travail  (|ui,  à  l'ori- 
gine, était  à  Lyon  un  fait,  devient  avec  le  temps  une  farade,  un 
décor,  comme  un  de  ces  titres  honoriticpies  «jui  ne  sont  plus 
que  le  souvenir  d'une  réalité. 

Aucune  condition  n'est  imposée  aux  ouvriers  apprentis  ou  déià 
formés  (jui  en  153()  viennent  aider  Turquet  et  Naris.  Mais  dès  1.'>.'»V 
est  promulgué  un  j)rcmier  règlement;  ce  n'est  encore  (ju'une or- 
donnance de  bonne  police.  Peu  à  peu  la  réglementation  s'en- 
,  chevéli-e,  et  nous  voyons  appai'aitrc  dans  la  <•  grande  fabi'itjue  » 
tous  les  organes  essentiels,  toutes  les institutionsdes  corporations  : 
les  trois  grades  classi(jues,  apprenti,  compagnon,  maltr»'.  la  con- 
frérie religieuse  et  ses  courriers,  lo  chcf-d'o'uvre,  le  tribunal  des 
maîtres-gardes  (pii  veille  ù  Texécution  des  règlements,  etc..  La 
seule  particularité  notable  de  la  corporation  lyonnaise. c'est  (ju'elle 
est  plus  compli(]uée  que  les  autres.  Le  grade  de  maître  est  de- 
doublé:  il  y  a  le  mnfirr  otn'/irr  et  \v  inntlrr  ttinrchand. 

\\\  début,  des  maîtres  pouvaient  être  à  la  fois  ouvriers  et  mar- 
chands; ils  confectionnaient  eux-mêmes  des  étoiles  dans  leur  bou- 
li(pi(>  et  en  faisaient  fabi'iquer  pai-  autrui  avec  de  la  soie  leur 
ajipartenanf . 

Maiscomme,  pour  tisseï' en  gi'and.  il  tanl  un  train  (\v  capitaux 
que  peu   de  inaitres  possédaient,  unr  tolérance  s'établit  A  ré[)o- 


LA    TABRIOUK    LYONNAISE.  249 

(jne  OÙ  les  règlements  de  la  grande  fabrique  étaient  encore  lAelies. 
Il  fut  loisible  au  premier  venu,  non  pas  de  fabriquer  lui-même, 
mais  de  donner  à  des  maîtres  en  titre  un  travail  à  façon.  On  eut 
ainsi  des  exlra-pro/cssionnels,  généralement  de  gros  financiers, 
dirigeant  une  fabrique  collective  «  sans  être  assis  tout  le  jour  sur 
le  métier  et  mener  la  navette  »,  comme  dit  l'ordonnance  de  155i. 
C  était  donner  beaucoup  de  facilité  aux  profanes,  aux  dépens  des 
maitrcsde  l'art.  Aussi,  en  1()19,  un édit  consulaire  intervint,  réser- 
vant lesdroitsetle  titre  de  marchand  aux  seuls  maîtres  en  soierie. 

Les  marchands  non  maîtres  protestèrent  violemment  contre 
leur  exclusion;  ils  tirent  valoir  les  services  qu'ils  rendaient  par 
leurs  capitaux,  et  s'efforcèrent  de  montrer  qu'il  n'y  avait  pas  que 
«  les  enfants  de  la  navette  »  cap:ibles  de  faire  travailler.  Ce  fut  en 
vain.  Pour  cesser  leur  négoce,  on  avait  donné  comme  dernier  délai 
aux  marchands  non  maîtres  le  moment  où  la  soie  qu'ils  avaient  sur 
leurs  roquets  serait  complètement  usée.  Les  marchands  suivirent 
la  lettre  de  Tordonnance,  en  ne  se  servant  pas  de  la  soie  dont  leurs 
roquets  étaient  garnis,  en  la  recouvrant  toujours  de  soie  nouvelle 

Le  règlement  de  1CG7,  le  fameux  règlement  de  Colbert,  fit  une 
situation  nette  aux  marchands  non  maîtres,  en  incorporant  à  la 
communauté  de  la  soierie  tous  ceux  qui  avaient  travaillé  ou  fait 
travailler.  Il  y  a  dès  lors,  au  sein  de  la  corporation  soyeuse, 
non  pas  encore  deux  classes,  mais  deux  catégories  de  maîtres,  le 
marchand  et  les  ouvriers. 

Rapidement  les  premiers,  grâce  à  leur  fortune,  acquièrent  une 
influence  prépondérante.  En  1707,  un  arrêt  du  conseil  stipule 
que  les  maîtres  ouvriers  travaillant  à  façon  qui  voudraient  con- 
fectionner des  étoffes  chez  eux  seront  obligés  de  se  faire  inscrire 
et  de  payer  la  somme  de  12  livres. 

Le  règlement  de  1712  nous  apprend  quelles  distinctions  s'é- 
taient établies  alors  dans  la  manu  facture  lyonnaise  : 

«  Les  maîtres  qui  la  composent  ^la  communauté)  sont  divisés  en 
trois  classes  :  les  maîtres  marchands  qui  forment  la  première  classe, 
n'ont  point  de  métiers  chez  eux;  ils  fournissent  les  soies,  dorures  et 
dessins  aux  maîtres  ouvriers  qui  travaillent  les  étoffes,  moyennant 
la  façon  que  les  marchands  leur  payent. . .  A  Tégard  des  maîtres  tra- 


:i30  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

vaillant  pour  leur  propre  compte,  ils  sont  marchands  et  ouvriers 
(oui  cnscmljlc,  parce  qu'ils  achètent  la  soie,  la  travaillent  eux- 
nirmes  et  en  vendent  l'élofie;  leur  nomhre  varii-Journcllenient. 
parce  qu'au  moindre  fâcheux  événement,  ils  retombent  dans  leur 
condition  de  maîtres  ouvriers  à  façon.  » 

La  catégorie  intermédiaire  n'existait  déjà  plus  au  milieu  du 
xvm'-'  siècle.  Plus  onapprochede  la  fin  de  l'ancien  régime,  plus 
la  distance  s'accentue  entre  les  deux  classes  extrêmes;  il  se  crée 
dans  la  manufacture  une  oligarchie  puissante,  toujours  prête 
à  user  et  à  abuser  de  ses  droits  et  une  démocratie  opprimée  qui 
prendra  sa  revanche  en  1789,  lors  delà  nomination  des  délégués 
pour  les  élections  du  Tiers.  Apres  la  [{évolution,  les  deux  classes 
reparaîtront  :  le  maître  marchand  deviendra  le  fabricant;  le 
maître  ouvrier,  le  chef  d'atelier.  Ainsi  l'obstination  que  mirent 
au  xvr  siècle  des  financiers  étrangers  à  la  soierie  à  pénétrer  dans 
la  manufacture  exerce  encore  une  influence  sur  la  constitution 
actuelle  de  la  fabrique  lyonnaise. 

((  On  ne  peut  nier,  écritM.  Godart.  (|ue  l'intervention  des  maîtres 
marchands,  riches  et  entreprenants,  n'ait  été  pour  beaucoup  dans 
le  développement  delà  manufacluro.  L'ne  quantité  de  petits  m;»!- 
tres,  fabricant  pour  leur  compte,  n'aurait  pas  suffisamment  coor- 
donné leur  action  pour  former  un  corps  homogène,  et  l'achetour 
aurait  été  obligé  d'aller  de  boutique  en  Ijoutique,  tandis  (]ue,chez 
les  maîtres  marchands,  il  ti'ouvait  réunis  les  produits  de  pins 
de  100  ouvroirs.  » 

A  la  place  de  maîtres  marchands,  nietlez  fabricants;  à  la 
|)lace  d'ouvroirs,  mettez  ateliers  urbains  ou  ruraux,  et  vous  aurez 
une  des  raisons  qui  ont  maintenu  A  i>yon  la  fabri(|ue  collective. 
Il  est  d'ailleurs  intéressant  de  noter  (jue  la  manufacture  soyeuse 
lyonnaise  n'a  pas  été  créée  sous  le  régin)e  de  la  l'abri(iue 
collective  pure,  mais  sous  un  réuimc  mixte  où  la  fabricjue  collec- 
tive côtoyait  le  petit  atelier  indépendant.  La  soierie  lyonnaise  offre 
donc,  dans  un  laps  de  temps  relativement  court,  les  trois  derniers 
types  normaux  de  la  labiication  (  1  ). 

1'  Ail  ((inliaiii'  (IcI.\on,  il  sciiililpqiio  Niiiios  cl  Tours aioiil  ^Utiits  sous  le  iv^iinc 


LA    rABRIQlE    LYONNAISE.  -">l 

La  fabrique  collective  a  d'ailleurs  donné  à  Lyon  de  meilleurs 
résultats,  somme  toute,  sous  le  régime  de  la  liberté  du  travail  que 
sous  celui  de  la  réglementation.  M.  Godart  a  parfaitement  dé- 
montré que  le  prétendu  âge  d'or  de  la  «  grande  fabrique  »  est  une 
chimère.  L'organisation  corporative  de  la  soierie  n'épargna  à  la 
manufacture  ni  les  chômages,  ni  les  crises,  avec  leurs  accessoires 
obligatoires  :  grèves,  émeutes,  mises  à  l'index...  Des  origines  de 
la  fabrique  jusqu'en  1791  il  n'y  eut  pas  moins  de  17  cessations 
de  travail,  quelques-unes  de  la  plus  terrible  gravité.  Telle  est  la 
rebeijno  do  17 VI,  soulevée  par  la  mise  en  vigueur  d'un  nouveau 
tarif.  Les  chefs  d'atelier  se  livrèrent  à  des  excès  de  tout  genre, 
comme  en  témoigne  la  chanson  des  taffetatiers,  placardée  par 
leurs  soins  clans  tous  les  diltérenls  quartiers  de  la  ville... 

Va  lire  dans  los  tuiiis 

Grou  Baboin, 
Va  lire  dans  los  coins 
Les  Ijianx  a\iots  de  m.... a 
Que  faut  fairo  cassa... 
Un  certain  Vocanson    1  . 

Grand  garçon, 
l  II  certain  Vocassou 
A  reçu  une  paUa  (2) 
De  los  maîtres  marchands... 

La  répression  de  la  rebcyne  fut  rigoureuse  :  un  crocheleur  fut 
pendu,  un  ouvrier  en  soie  condamné  à  être  étranglé  jusqu'à  ce 
que  mort  s'en  suivit,  deux  autres  expédiés  aux  galères  du  roi.  En 
voilà  assez  pour  permettre  d'apprécier  la  justesse  de  cette  phrase 
que  Ion  a  osé  écrire  sur  le  passé  de  la  fabrique  de  Lyon  (3)  : 

«  Le  chômage  et  les  grèvesétaient  inconnus  avaut  notreépoque  ; 
l'orsanisatioa  ancienne  de  l'industrie  rendait  les  conditions  du 
travail  slables  et  avantageuses  pour  le  tisseur;  des  tarifs  garan- 
tie la  labiiijue  colleclivcpure;  les  métiers  y  appartenaient  dès  le  début  aux  fabricants 
iausens  lyonnais  du  mol),  et  les  chefs  d'atelier  étaient  de  simples  sous-ordres  sans 
la  moindre  autonomie. 

(1  )  Le  Vocanson  dont  il  est  ici  question  n'est  autre  que  le  célèbre  inventeur. 

(2)Palta,  en  patois  lyonnais,  morceau  de  chiftun,  par  extension  argent. 

(3)  Phrase  citée  et  réfutée  par  Bleton  :  l'ancienne  fabrique  de  soieries. 


2r)2  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

tissaient  im  niiiiimiiii  de  salaire,  prévecant    tout   conflit  rntre 
fahricanls  et  chefs  d'ateliers...  » 

Nous  ne  prétendons  nullement,  cela  va  sans  dire,  nier  les  avan- 
tages moraux  des  anciennes  corporations.  Mais  il  est  certain  que 
la  communauté  de  la  «  grande  fabriciue  "  fondée  à  l'origine  dans 
un  Ijut  de  fraternité  chrétienne  et  pour  l'avantage  de  tous,  dégé- 
néra assez  rapidement  en  un  instrument  de  domination  au  service 
de  quelques-uns.  Les  réglementations  corporatives  de  l'ancien 
régime,  jointes  à  un  faisceau  d'autres  causes,  n'assurèrent  en 
somme  à  Lyon  ((u'un  privilèg-e  incontestable,  la  [)erfecti()n  de  la 
main-d'œuvre. 

Ailleurs  qu'à  Lyon,  l'abus  des  règlements  engendra  souvent  la 
stagnation  et  le  piétinement  sur  place.  La  règle  était  un  moule 
rigide,  comprimant,  finissant  par  annihiler  toute  initiative  indi- 
viduelle. Le  «  chff-d'd'uvre  "  qui  «nt  dû  être  le  point  de  départ 
des  ell'orts  sérieux,  en  était  devenu  le  couronnement. 

A  Lyon,  l'esprit  chercheur  de  la  population,  la  néces.sité  de 
suivre  pas  A  pas  les  (luctnations  et  les  caprices  de  la  mode,  les 
relations  de  la  «  grande  fabrique  »  avec  la  cour  et  la  capitale, 
foyer  de  vie  et  de  progrès,  préservèrent  la  manufacture  soyeuse 
d'une  stagnation  pernicieuse  ;\  beaucoup  de  ses  émules. 

Aussi  bien,  à  Lyon,  les  règlements  furent  toujours  interprétés 
dans  le  sens  le  plus  large;  h  s  édits  de  Colbert  y  trouvèrent  de 
nombreux  tempéraments.  Tantôt  c'était  une  étoile  nouvelle  (pi'ou 
inventait  et  (jui  par  cela  même  échappait  aux  proscriptions  eu 
vigueur,  tantôt  c'était  le  consulat  (pii,  usant  de  son  pouvoir  pres- 
(jue  discrétionnaire  sur  les  corps  de  métiers,  remaniait  dans  l'in- 
térêt de  la  fal)ri(pu'  certains  articles  des  ordonnances. 

I.a  manufacture  d(î  Lyon  prospéra  donc  et  grandit  jusfju'à  la 
fin  (le  rancieii  régime,  mais  grandit  dans  un  sens  déterminé.  Kllc 
subissait  le  contre-coup  de  ses  supériorités.  «  Avec  vos  fabricpics 
(le  hixe,  déclare,  en  17S!),  un  mestre  de  cavalerie.  M.  d'Albou, 
vous  ne  pouvez  pas  répondre  aux  ouvriers  de  deux  jours  de  vie. 
Aujourd'hui  vous  les  occupez,  demain  une  recolle  maïKjue,  le 
gniU  des  consommateurs  change,  un  deuil  dr  cour  de  quelcjue 
duré*'  inlordit  l'usage  de  vos  fabrications:   une    ::uerre  s'élève. 


LA    FABRIQUE    LY0NNA1>L;.  'iolj 

VOS  métiers  s'arrêtent,  vos   ouvriers    n'ont    plus    de     pain.    » 

Aux  causes  inférieures  de  crise  se  rattachant  au  fait  que  la  soie- 
1  ie  est  une  industrie  de  luxe,  s'ajouta  dès  le  xviii"  siècle  le  péril 
(jui  menace  comme  dune  épée  de  Damoclès  la  fabrique  actuelle, 
la  concurrence  du  dehors.  Il  fallait  fermer  les  yeu.v  quand  l'étran- 
ger, ayant  dérobé  les  dessins  de  Lyon,  introduisait  en  fraude  des 
articles  de  qualité  inférieure,  mais  qui  se  vendaient  mieux,  à  cause 
de  leur  bon  marché. 

Un  mémoire  de  la  chambre  de  commerce  lyonnaise  du  com- 
mencement du  xviir  siècle  fournit  d'intéressants  détails  sur  les 
premiers  Ages  d'une  des  plus  dangereuses  rivales  de  Lyon  : 

«  Sa  Majesté  a  fait  un  établissement  considérable  à  Turin... 
elle  a  destiné  un  ile  entière  pour  le  travail  de  cette  manufactnre, 
elle  l'a  donnée  gratuitement  au  directeur.  C'est  un  espace  qui 
peut  contenir  1000  mètres. 

«  Afin  que  les  ouvriers  ne  soient  point  dissipés,  on  a  établi  dans 
cet  enclos  une  boucherie,  une  boulangerie  et  un  cabaret  qui 
fournissent  aux  travailleurs  tous  les  vivres  nécessaires,  sur  des 
marques  de  plomb  que  les  entrepreneurs  leur  donnent.  Par  cette 
police,  on  a  attiré  quantité  d'ouvriers  tant  français  que  piémon- 
tais.  » 

Protection  intelligente  des  autorités,  abondance  et  bon  marché 
de  la  main-d'œuvre,  ces  deux  particularités  constituent  encore 
aujourd'hui  les  plus  notables  avantages  de  la  fabrique  italienne. 

La  France,  par  une  mesure  néfaste,  avait  contribué  à  asseoir  et 
à  fortifier  les  manufactures  de  l'étrang-er.  La  révocation  de  l'Edit 
de  Xantes,  considérée  par  la  plupart  des  historiens  lyonnais 
comme  une  cause  de  ruine  momentanée  pour  la  soierie,  a  été  pré- 
sentée de  nos  jours,  dans  un  esprit  un  peu  paradoxal,  comme  un 
bienfait  pour  la  «  grande  fabrique  »  que  le  départ  des  protestants 
aurait  délivrée  despions,  en  relations  constantes  avec  l'étranger. 

La  vérité  est,  croyons-nous,  entre  les  deux  opinions  extrêmes.  Il 
est  prouvé  qu'à  Lyon,  sauf  pendant  une  très  courte  période  (de 
1673  à  1681 .  nul  ne  put  être  admis  dans  la  communauté  soyeuse 
s'il  ne  faisait  profession  de  catholicisme.  Il  n'y  eut  en  1685  que 
173  apprentis  remis. 


■2o't  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Mais  à  Nimos,  à  Tours,  aucune  mesure  [nt'vcûtive  n'avait  élé 
prise  contre  ks  Huguenots.  Bon  nombre  de  Tourans-eaux.  de  Ni- 
mois,  ainsi  que  quelques  Lyonnais,  passèrent  la  frontière  en  1685 
et  dotèrent  l'étranger  de  secrets  jusqu'alors  jalousement  gardés 
par  la  France.  Un  nommé  Courtauld  fonda  à  Londres  une  maison 
de  soieries  encore  existante.  L'n  ouvrier  Ivonnais,  Monceorere, 
enseigna  aux  Anglais  le  tissage  de  certaines  étotfes.  A  Crefeld. 
à  Elherfeld,  beaucoup  de  raisons  sociales  sont  encore  sous  des 
noms  français. 

Il  est  d'ailleurs  malaisé  de  distinirucr  à  distance.  dansTémiiTra- 
tion  des  canuts  hors  de  France,  quelle  est  au  juste  la  part 
de  la  révocation  de  l'Kdit  de  Nantes  et  quelle  est  celle  de  la  Révo- 
lution. La  Révolution  française  força  en  effet,  par  ses  persécutions 
inintelligentes,  beaucoup  d'ouvriers  lyonnais  à  chercher  une  nou- 
velle patrie.  Elle  fit  ainsi  directement  le  jeu  de  l'étranger,  en 
même  temps  (jue,  j)ar  ses  conséquences  indirectes,  elle  démocra- 
tisa la  soierie  et  favorisa,  de  la  sorte,  les  rivales  de  la  «  grande 
fabrique  ». 

11.     I»K    ROISSIKU. 


LE  MOUVEMENT  SOCIAL 


L  —  LE  METIER  D  ACTIONNAIRE  EST-IL  BIEN  GAI? 

A  l'iieure  où,  dans  le  camp  socialiste,  il  se  débite  tant  d'éloquentes 
imprécations  contre  la  «  richesse  acquise  »,  et  où  les  pourvoyeurs 
attitrés  du  fisc  étudient  des  remaniements  de  taxes  propres  à  sur- 
charger les  contribuables  suspects  de  détenir  des  portefeuilles  trop 
bien  garnis,  il  ne  serait  pas  inutile  de  rechercher,  chifTres  en  main, 
quels  bénéfices  Tensemble  de  ces  capitaux  rapporte  en  France  à 
leurs  heureux  possesseurs. 

Le  sujet  étant  extrêmement  vaste,  on  peut  se  l^orner  a  des  investi- 
gations partielles,  tout  en  choisissant  un  terrain  particulièrement 
instructif.  C'est  ce  qu'a  fait  M.  Paul  Leroy-Beaulieu,  dans  un  travail 
consacré  aux  sociétés  par  actions  (1'. 

Il  existait  en  France,  au  31  décembre  1898  —  date  de  la  dernière 
statistique  —  0.3:ii  sociétés  par  actions,  dont  les  actions,  au  nombre 
de  25.793.891,  représentaient  une  valeur  nominale  de  13  milliards 
i()0  millions  de  francs. 

Mais  la  valeur  nominale  n'est  pas  la  vraie  valeur.  Celle-ci  est  indi- 
quée par  le  cours  de  la  Bourse  pour  les  actions  cotées,  et  par  les  éva- 
luations de  l'enregistrement  pour  les  valeurs  non  cotées.  On  obtient 
ainsi  un  total  de  14  milliards  475  millions,  soit,  pour  l'ensemble  des 
actions,  une  plus-value  d'un  milliard  75  millions,  c'est-à-dire  de 
8  pour  100. 

Voilà,  direz-vous,  d'heureux  capitalistes.  Ils  ont  cent  francs,  le 
placent,  touchent  des  dividendes ,  et  il  se  trouve  qu'au  bout  de 
quelque  temps,  chaque  billet  de  100  francs  placé  par  eux  est  devenu, 
en  moyenne,  une  somme  de  108  francs.  C'est  une  fortune  qui  s'ac- 
croît toute  seule,  un  gain  qui  vient  en  dormant. 

Il  y  aurait  là,  malheureusement,  un  jugement  précipité. 

Observons  d'abord  que  cette  plus-value  de  8  pour  100  est  une 
moyenne  et  que  la  réalité,  parmi  les  sociétés  existantes,  nous  offre  un 
petit  nombre  d'entreprises  très  prospères,  comme  le  Suez  et  la 
Banque  de  France,  au  milieu  d'un  grand  nombre  d'autres  qui  végè- 

(1)  Économiste  français,  10  aoùl  1001. 


-<j<j  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

lent  et  voient  le  cours  de  leurs  actions  descendre  au-dessous  du  pair. 

Mais  ce  qu'il  faut  surtout  considérer,  c'est  la  niullilude  de  sociétés 
qui  n'ont  pu  être  saisies  par  la  statistique  pour  la  bonne  raison 
qu'elles  sont  mortes,  tuées  par  la  liquidation  nu  par  la  faillite.  Ni  la 
lioursc,  ni  lenregislrement  ne  s'occupent  de  ces  défuntes,  mais  les 
capitalistes  s'en  étaient  occupés,  eux;  ils  y  avaient  placé  une  part  de 
leur  fortune,  et  cet  argent  s'est  évanoui  en  fumée.  Où  est  le  capital 
do  rCnion  générale?  Où  est  celui  du  Panama?  Où  est  celui  de  lant 
(1  entreprises  malchanceuses,  (jui  ne  réalisèrent  pas  de  légitimes 
espérances,  de  lant  d'entreprises  téméraires,  ([ui  avaient  pris  l'essor 
en  dcpil  des  conseils  prudents,  do  lant  d'entreprises  véreuses,  uni- 
quement lancées  pour  vider  le  porte-monnaie  des  «  gogos  »? 

On  voit  d'ici  ce  que  deviendraient  les  H  pour  100  de  plus-value  si 
ion  pouvait  tenir  compte  de  tout  ce  que  contient  celle  formidahle 
nécropole  dalTaires  manciuées,  si  l'on  pouvait  Jeter  dans  la  balance 
ces  liasses  de  litres  dont  chacun  valut  .'iOO  francs  à  son  aurore,  et 
devenus  aujourd'liui  desimpies  chilVons.  Les  perles  du  seul  Panama 
dépassent  la  plus-value  des  actions  de  toutes  les  sociétés  exislantes. 

Un  grand  brasseur  d'allaires  disait  qu'il  faut  prendre  un  peu  de 
toutes  les  actions  parce  que  <>  la  moyenne  des  aflTaires  esl  bonne  ». 
-1  priori,  une  telle  assertion  choque  le  bon  sens.  Ouoi  !  l'intelligence 
naiirail  |)lus  rien  à  voir  dans  les  placements,  et  il  n'y  aurait  qu'à  se 
conlier  au  hasard?  Cette  première  impression  est  confirmée  par 
l'observation  des  faits.  M.  Paul  Leroy-Heaulieu.  appuyé  sur  la  statis- 
tique dont  nous  parlons,  constate  que  la  conception  de  son  brasseur 
d  alfaires  —  le(piel  a  d'ailleurs  mal  Uni  —  est  (•onq)lèlemenl  fausse 
et  (jue  la  moyenne  des  aiï'aires  est  mauvaise,  l'rendre  •«  un  peu  de 
tout  »,  pour  un  capitaliste,  est  un  lent,  mais  sûr  moyen  de  se 
ruiner. 

«  Suppose/,  dit-il,  une  famille  riche  qui,  dt>puis  la  première  année 
du  dix-ncHivième  siècle,  eût  souscrit  aux  actions  de  toutes  lesalTaires 
émises,  en  ])roportion  du  capital  de  chaque  société,  et  en  com- 
mençant, ce  qui  eût  été  d'un  bon  augure,  par  l;i  Mamiue  de  France  : 
eh  bien  I  cette  famille  serait  en  p(>rte  sensible.   . 

Le  capital  esl  donc,  non  i»as  une  chose  (|ui  grossit  loule  seule, 
mais  une  chos»*  (|ui  se  fond,  qui  se  ilelruil.  (.'est  une  maison  qui 
s'écroule  pierre  à  pierre,  un  las  de  blé  »|ue  grignotent  les  souris,  un 
vétenuMit  qui  s'use  et  qui  se  Iroue.  C'est,  en  un  nmt.  une  chose  (|ui 
périrait  et  s'anéanlirail  si  on  n'en  réparait  continuellement  les  brè- 
ches au  moyen  des  matériaux  nouveaux  accumidés  tous  les  jours 
par  1(^  travail. 

\oilà  donc  un  premier  enseignemeni  (|ni  se  dégage  des  faits  éco- 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL.  2d7 

noiniques,  une  liauk'  ItM'on  morale  que  lous,  richos  cl  pauvres, 
peuvent  en  lirer. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  certaines  exceptions  brillantes,  la  règle  est 
que  tout  homme  qui  s'appuie  iiuiquemenl  sur  un  capital  acquis  voit 
diminuer  peu  ù  peu  ses  ressources,  si  même  il  ne  les  dissipe  pas, 
s'il  ne  les  «  mange  >>  pas,  pour  employer  l'expression  énergique  et 
vulgaire,  en  dépenses  de  pur  luxe,  inspirées  par  la  fantaisie  ou  par 
la  passion. 

La  règle  est  (|u"il  l'aul  du  travail,  et  beaucoup  de  travail,  pour  res- 
taurer par  un  côté  lédilice  du  capital  qui  se  démolit  rapidement  par 
un  autre.  Or,  quels  sont  ceux  qui  sont  les  plus  propres  à  celte 
besogne  de  restauration?  Ceux  (|ai  ont  créé  par  leur  effort  per- 
sonnel de  nouvelles  richesses,  ceux  qui  ont  peiné,  qui  se  sont  ingé- 
niés, qui  ont  prévu,  qui  ont  lutté,  et  lutté  non  seulement  contre  les 
obstacles  matériels,  mais  encore  contre  la  tentation  de  dissiper  au 
jour  le  jour  le  prolit  de  leurs  peines,  ceux  en  un  mot  qui  ont  obéi 
supth'ieurement  à  la  grande  loi  du  travail. 

Une  autre  leton  qui  se  dégage  du  calcul  de  M.  Paul  Leroy-Heau- 
lieu,  c'est  que  les  capitalistes,  avant  de  placer  leur  argent  dans  les 
atî'aires  —  chose  excellente  en  soi  —  doivent  tâcher  d'acquérir  quel- 
que connaissance  de  ces  affaires,  ou  tout  au  moins  de  se  faire  guider 
par  ceux  qui  s'y  entendent  réellement.  11  faut  que  les  placements 
soient  des  actes  raisonnes,  et  non  de  simples  mises  à  la  loterie.  11 
faut  que  l'actionnaire,  même  lorsqu'il  perd,  puisse  se  dire  :  «  Et 
pourtant,  je  n'avais  pas  tort,  il  y  avait  là  quelque  chose'  » 

De  la  sorte,  on  peut  éviter,  dans  une  large  mesure,  de  devenir  la 
proie  des  chevaliers  d'industrie  ou  la  victime  des  cerveaux  brûlés, 
trop  facilement  séduits  par  d'irréahsables  chimères.  On  se  place 
parmi  les  actionnaires  ([ni  fjagnent.  Mais  cela  n'empêche  pas  que. 
ilans  l'ensemble,  le  métier  d'actionnaire  rapporte,  comme  on  le  voit. 
plus  de  pertes  que  de  profits. 

Notons  que,  pendant  ce  temps,  le  coût  de  la  vie  s'élève,  et,  même 
eu  demeurant  égal  à  lui-même,  un  revenu  représente  un  pouvoir 
d'achat  de  moins  en  moins  fort,  une  somme  de  jouissances  de  moins 
en  moins  grande,  nouvelle  infériorité  du  pur  capitaliste  comparé  au 
travailleur. 

Il  est  d'usage,  ou  plutôt  de  mode,  d'opposer  le  travail  au  capital, 
de  dire  que  celui-là  veut  tuer  celui-ci,  et  que  celui-ci  se  défend  contre 
celui-là.  La  vérité,  c'est  que  le  capital  se  suicide  tous  les  jours,  et 
que  tous  les  jours  aussi,  le  travail  le  ressuscite.  Le  capital  reconnaît 
ce  service  en  livrant  de  tous  côtés,  avec  plus  de  chances  d'y  péri;- 
que  d'en  sortir   vainqueur,  de  nouvelles   batailles,  c'est-à-dire  en 


i>o8  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

créant  de  nouvelles  entreprises,  qui,  heureuses  ou  malheureuses, 
ont  pour  ('fret  immédiat  d'offrir  de  nouveaux  salaires  aux  travail- 
leurs. Il  y  a  là  une  harmonie  supérieure,  où  le  capital  agit  comme 
source  de  patronage,  mais  où,  épuisé  dans  cet  effort  même,  il  suc- 
comberait bien  vite  s'il  ne  reprenait  sans  cesse  de  nouvelles  forces  en 
se  relr<,'mpanl  à  sa  propre  source  :  le  travail. 

II.     La    BOIHDONMÈHE. 


II.  —  LES  SYNDICATS  PROFESSIONNELS  EN  1901 

La  direction  du  travail  au  njinistère  du  commerce  vient  de  publier 
VAiniiifiire  des  sijndicals  professionnel>>,  industriels,  commerciaux  cl 
agricoles,  constitués  conformément  à  la  loi  du  :2I  mars  IHHi. 

11  est  intéressant  de  donner,  d'après  cet  Ainmnirc,  la  situation  des 
syndicats,  des  unions  de  syndicats  et  des  bourses  du  travail  ;ni 
T'  Janvier  11)01. 

Il  existait  à  cotte  date  H.O'.io  syndicats  se  répartissant  ainsi  'l.'SH-l 
syndicats  patronaux,  ."{.SHT  ouvriers,  ICrimixtes  et  2. :2()t  agricoles.  Les 
syndicats  formés  par  les  ouvriers  agricoles  seuls,  les  bûcherons,  les 
jardiniers,  .sont  classés  dans  cette  statistique  avec  les  syndicats  ou- 
vriers; de  même  les  syndicats  d'éleveurs,  de  patrons  jardiniers,  hor- 
ticulteurs, laitiers,  marchands  de  bois,  j)épiniéristes,  sylviculteurs, 
etc.,  ont  été  maintenus  avec  les  syndicats  patronaux;  ce  sont  ceux 
(|ui,  recevant  comme  adhérents  des  propriétaires  et  quelques  jour- 
naliers, forment  un  type  spéci;d  et  sont  en  réalité  des  syndicats 
mixtes  (jui  sont  rlassés  comme  syndicats  agricoles. 

A  ces  ciiiMVes,  il  ((mviciil  (Tajouler  (i'.H»  sociétés  ou  caisses  d'as- 
surances niiil  iiclles  agricoles  que  la  loi  du  i  juillet  lilOO  a  admises  à 
se  constituer  en  se  soumettant  aux  prescriptions  de  la  loi  du  Jl  mars 
IHHî. 

Au  l'^janvier  11)1)0,  il  y  avait  7. OSl,  syndicats,  d<tnt2.l*»7  i)atronau\. 
;2  CtH.')  ouvriers,  17")  mixtes  et  l.<S:i.'>  agricoles.  Le  nombre  des  syn- 
dicats patronaux  a  tlonc  augmenté  l'an  dernier  de  :J:irj,  celui  des  syn- 
dicats ouvriers  de  (>02,  et  celui  des  syndicats  agricoles  do  ISO. 

Au  cours  de  raiMK'e  lOlM),  le  nombre  des  nniojis  de  syndicats  a 
passé  de  I7;{  à  ^(M),  et  celui  des  bourses  du  travail  de  (iri  à  7.'j. 

Les  syndicats  professionnels  existant  au  I"  janvier  dernier  com- 
prenn<'nt  le  persoiinel  suivant  :  i70.0."{0  personnes  dans  les  syndicats 
patronaux,  ."iSS.H.'LJ  dans  les  syndicat-^  ouvriers,  2î).()ii  dans  les  syn- 
•  li'.its  mixtes,  ."»;].'{.  i.ii  danslossyndicalsagricoles  ;  soit  un  personnel 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  259 

total  de  1.321.."U»0  syndiqués  —  auxquels  on  pourrait  ajouter  i8.1o8 
membres  appartenant  à  des  sociétés  ou  caisses  d'assurances  mutuel- 
les agricoles. 

Le  nombre  des  patrons  syndiqués  était,  au  1"  janvier  18îll,de 
!)3.ill;  il  a  donc  presque  doublé  dans  ces  dix  dernières  années,  alors 
que  le  nombre  des  ouvriers  syndiqués,  qui  était  de  l.'in.(t92au  l*^'' jan- 
vier 1891,  quadruplait  pendant  celte  mémo  période  décennale. 

Les  femmes  adhérentes  aux  syndicats  professionnels  sont  au  nom- 
bre de  43.470,  dont  -2. 180  dans  les  syndicats  patronaux,  32.0tt.^i  dans 
les  svndicats  ouvriers,  i.716  dans  les  svndicats  mixtes  et  3.72.5  dans 
les  syndicats  agricoles;  de  plus,  les  caisses  d'assurances  mutuelles 
agricoles  en  comptent  784. 


in.  —  L'ATTRAIT  DE  LA  FOULE 

Nous  recevons  la  lettre  suivante  : 

«  Monsieur, 

M  Pendant  touie  la  saison  d'été,  on  peut  lire  dans  les  journaux, 
surtout  dans  ceux  que  l'on  appelle  boulevardiers,  des  entrefilets-ré- 
clames de  ce  genre  :  «  II  y  a  foule  à  X***...,  grande  aftluence  à  Y***.... 
Tout  Paris  sélect  s'est  donné  rendez-vous  à  Z"*  »,  X'*',  Y**'  et  Z"* 
désignant  des  stations  balnéaires  ou  des  villes  d'eaux. 

«  Certaines  de  ces  réclames  font  entendre  que  l'on  «  se  presse  », 
que  Ton  «  s'entasse  »,  que  les  salons  du  casino  sont  «  trop  petits  »  pour 
contenir  les  étrangers.  Assertions  qui,  en  général,  sont  loin  d'être 
exactes,  vu  que,  si  elles  l'étaient,  les  commerçants  qui  font  insérer 
ces  coûteuses  réclames  se  dispenseraient  d'avoir  recours  à  ce  moyen 
pour  attirer  le  public. 

u  Tout  cela  n"a  rien  d'étonnant.  Mais,  à  la  lecture  de  cette  prose 
intéressée,  nous  nous  sommes  demandé  quelquefois  pourquoi  ces 
ingénieux  industriels  ne  rédigeaient  pas  plutôt  leurs  réclames  de  la 
manière  suivante  :  «  Il  n'y  a  personne  à  X***...  La  plage  de  Y***  est  dé- 
serte et  solitaire...  On  est  au  large  et  très  à  son  aise  dans  le  casino  de 
Z'**  »,  etc.  Il  me  semble  que  ce  n'est  pas  un  mince  avantage,  pour 
quelqu'un  qui  va  en  villégiature,  que  de  ne  pas  se  sentir  étouffé  ou 
écrasé  par  des  voisins. 

u  Comment  expliquez-vous  cette  invariable  prédilection  pour  l'ar- 
gument qui  consiste  à  dire  :  «  Venez,  Parisiens  qui  étiez  à  l'étroit 


-<•'>  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

dans  voire  ville;  nous  vous  en  fournirons  une  autre  où  vous  serez, 
s'il  est  possible,  encore  plus  à  l'étroit  »? 


«  Veuillez  a^^réer... 


1..  I). 


Il  y  aurait  beaucoup  à  dire  pour  satisfaire  la  curiosité  de  notre  cor- 
respondant. 

Contenions-nous  de  lui  raj)peler  que  les  gens  qui  fréquentent  les 
villes  d'eaux  et  les  stations  balnéaires  à  lu  mndi'  sont  en  général  des 
gens  pour  (lui  le  mode  d'existence  ne  peut  .se  concevoir  sans  fêtes, 
i)als,  concerts,  jeu,  courses,  représentations  dramatiques,  toutes  choses 
(lui  ne  sont  amusantes  que  moyennant  une  nombreuse  «  société  ». 
Ces  gens-là  ne  vont  pas  prendre  l'air,  ni  se  baigner,  ni  .se  promener, 
ni  admirer  la  nature.  Ils  vont  s'amuser  dans  un  autre  décor,  dans  un 
antre  cadre.  Ils  (piittent  Paris  à  la  condition  d'en  retrouver  un  autre, 
artificiel  sans  doute,  mais  aussi  semblable  que  possible  à  celui  qu'ils 
ont  laissé. 

Pour  ces  gens-là,  tomber  dans  un  endroit  où  il  y  a  peu  de  monde 
est  une  cruelle  mésaventure.  Leurs  habitudes  .seraient  par  trop  dé- 
sorientées, et  ils  devraient  siniliger  des  privations  réelles.  L'endroit 
fiU-il  le  plus  beau  du  monde,  ils  auraient  vile  fait  de  le  qualifier  «le 
<i  trou  ». 

En  second  bien,  i)our  ees  mêmes  gens,  toujours  en  vertu  du  même 
genre  de  vie  qui  leur  esl  habituel,  la  vanité  est  devenue  une  impor- 
tante source  de  jouis.sance.  Ils  veulent  nvoir  éli-  r»/.<,  car  leurs  faits 
et  gestes  pendant  l'été  constitueront  un  snjel  de  conversation  pen- 
dant l'hiver.  Dans  un  emlroil  déserl.  leurs  allées  el  venues  seraient 
perdues  poui-  le  monde,  sans  compter  que  c'est  une  «  faute  d'orlho- 
graphe  »  que  de  fré(iuenter  un  endroit  abandonné  par  la  mode.  Les 
entrepreneurs  de  i)laisirs,  hôteliers  et  fournisseurs  divers  ont  doue 
intérêt  à  faire  croire  ([ue  cette  mode  existe  lors(iu'elle  n'existe  pas. 
ou  (in'elle  augmente  alors  f|u'elle  diminue. 

Kniln  une  foule  de  gens,  hésitant  sur  le  ehoi\  d'une  villégiature, 
se  décident  pour  celle  où  d'autres  vont,  uni(|uemenl  parce  qu'ils  y 
vont.  Ilsfoid  ce  raisonnement  intérieur,  conscient  ou  non  :  Puisque 
laiil  de  monde  va  là-bas  au  dire  des  journaux  ,  c'est  que  ce  doit  élre 
bien  amusant.  Alhuis-y  donc,  el  évitons  les  «  écoles  ». 

C'est  l'histoire  de  Panurge  et  de  ses  moutons.  On  ne  fait  pas  au- 
trement, remar(|uons-le.  pour  faire  réussir  un  livre.  .\u  moment 
même  ou  on  le  lance,  I  éditeur  ]irend  soin  «le  faire  insérer  dans  les 
journaux  des  notes  où  il  esl  dit  que  ce  livre  est  entre  toutes  les  mains. 
El  de  même  pour  les  nouveaux  biscuits,  de  n»ême  pour  les  liqueurs 


LK   MOUVKMENT   SOCIAI-,  :2(il 

ot  apéritifs,  etc.  Comparez  encore,  clans  les  foires,  le  procédé  clas- 
sique des  entrepreneurs  de  spectacles  ([ui,  une  fois  la  parade  faite, 
font  prestement  entrer  quelques  compères,  alin  de  simuler  un  em- 
pressement spontané  de  la  foule  et  de  décider  la  masse  à  bouger. 

Si  un  industriel  faisait  publier  cet  avis  :  «  La  plage  de  X***  est 
<léserle  et  solitaire  »,  une  foule  de  gens,  méfiants,  se  diraient  aus- 
sitûl  :  «  Pourquoi  est-elle  déserte?  Il  doit  y  avoir  une  raison,  un 
inconvi-nient.  N'y  allons  pas.  » 

Maintenant,  n'y  aurait-il  pas  assez  d'originaux  pour  penser  le 
contraire  et  pour  se  dire  :  «  Nous  sommes  les  premiers,  profitons- 
en?  »  La  ([uestion  est  hasardeuse.  Un  industriel  avisé  ferait  peut-être» 
sa  fortune  en  lançant  adroitement  une  réclame  de  ce  genre,  à  la  con- 
dition de  rester  seul  de  son  espèce  et  d'avoir  pour  lui  seul  la  clien- 
tèle de  ceux  que  n'entraînent  pas  l'élan  du  troupeau  de  Panurge. 
Mais  la  clientèle  de  Panurge  sera  toujours  cent  fois  plus  nombreuse, 
et  enrichira,  par  suite,  cent  industriels  au  lieu  d'un. 

I^es  rédacteurs  des  réclames  citées  plus  haut  peuvent  donc  être, 
tant  que  l'on  veut,  de  mauvais  logiciens;  mais  ce  sont  de  profonds 
psychologues.  Ils  connaissent  les  secrets  de  rélocjuence  moderne.  Ils 
auraient,  dans  le  cas  où  une  circonstance  quelconque  les  obligerait 
à  cesser  l'exploitation  des  villes  d'eaux  ou  des  plages,  un  débouché 
tout  indiqué  dans  le  métier  de  politiciens. 


IV.  —  UNE  MAGNANIMITE  D'  "   INTELLECTUELS  » 

M.  Henri  des  IIoun,  dans  le  Fi(j  a  m,  lyàrliùl  dernièrement  d'un  pro- 
fesseur de  l'Université  qui,  à  une  distribution  des  prix,  disait  avec 
une  nuance  de  pitié  comique  :  «  Si  vous  êtes  né  commerçant  ou 
industriel,  ne  rougissez  pas  de  votre  condition.  » 

«  Il  est  impossible  d'être  plus  intellectuel  I 

«  N'est-ce  pas  le  cas  de  rappeler  le  vers  de  La  Fontaine  : 

«  Votre  compassion  part  d'un  bon  naliirel? 

c  Au  collège,  j'ai  eu  deux  camarades,  l'un  brillant,  espoir  de  ses 
maîtres,  au  point  d'avoir  mérité,  par  son  intelligence,  ses  succès  et 
son  esprit,  le  nom  de  «  bête  à  concours  »  ;  l'autre,  plutôt  médiocre. 
«  Le  premier,  après  avoir  conquis  les  licences  es  lettres  et  en  droit, 
a  suivi  la  carrière  industrielle  de  son  père,  dont  il  a  décuplé  la 
fortune.   Il  administre  de  nombreuses   sociétés    llorissantes;    grâce 

T.    XXXH.  18 


■H)-2.  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

à  son  aclivilH,  à  son  inf^éniosité,  il  distribue  de  gros  dividendes  à 
d'innoml)ral)les  aclioiinaires,  il  a  dr-vcloppc  noire  commerce  d'ex- 
portation,  et  par  là  il  apporte,  chaque  année,  des  millions  à  la  ri- 
chesse nationale.  11  entretient  des  légions  d'ouvriers.  11  a  élevé  une 
nombreuse  famille,  et  chacun  de  ses  enfants,  suivant  ses  traces, 
deviendra  un  citoyen  laborieux  et  utile  à  la  patrie. 

((  Le  second,  après  vingt-cinq  ans  de  service,  est  parvenu  au 
grade  de  sous-chef  dans  une  administration  publique. 

'<  Dernièrement,  les  deux  «  Labadens  »  se  rencontrent.  Le  fonc- 
tionnaire demande  au  grand  industriel  : 

«  —  Que  lais-tu  à  présent? 

«  —  Moi,  je  fais  des  compteurs  à  gaz. 

«  —  C'est  étonnant.  Oui  eût  prévu,  au  lycée,  que,  de  nous  deux, 
c'est  moi  qui  aurais  embrassé  une  carrière  libérale? 

«  Le  sous-chef  avait  le  dédain  de  l'industriel.  Il  est  vrai  que 
<<  l'industriel  ne  rougissait  pas  de   .sa  condition  I 

«   O  nation  incorrigible  de  fonetionnaires  dans  l'âme!   » 

Ce  qu'il  serait  curieux  de  voir,  c'est  la  mine  que  ferait  le  monde 
lettré,  artiste,  mandarin,  si  un  notable  commerçant,  à  une  distribu- 
tion des  prix,  disait  aux  élèves,  avec  la  même  compassion  alïec- 
lueuse  : 

«  Si  V(uis  êtes  avocat,  médecin,  littérateur,   n'en  rougissez  pas.  » 


V.  —  COUP  D'ŒIL  SUR  LES  REVUES 

La  population  urbaine  et  rurale  aux  États-Unis. 

M.  Tricoche,  dans  une  correspondance  adressée  des  Ltats-l'nis  au 
./i)uni(il  (les  /'Jcunninis/es,  résume  les  résultats  du  recensement  de  lUOO. 
D'après  ce  recensement,  la  population  de  ITuion  s'élève  aujourdlini 
à  7(».(KH).()0n  d'habitants  en  cliillres  ronds  :  elb'  atteignait  seulemeul 
G2.('t()0.0(M>  âmes  au  début  de  la  précédente  déca<le.  M.  Tricoche  fait 
suivre  ses  statistiques  de  réllexions  diverses,  dont  nous  détachons  ce 
({ui  suit  : 

1'  l*our  nous,  le  fait  le  plus  intéressant  (jui  se  ilégage  du  résultat 
du  dernier  recensement  est  que,  contrairement  aux  prévisions  géné- 
rales, W\  population  ciUidiiif  des  fitats-l'nis  no  s'est  pas  accrue  aussi 
rapidement  dans  cette  décade  (|ue  peudaut  la  précédente.  Les  deux 
catégories,  rurale  et  urbaine,  ont  augmenté  dans  les  mêmes  propor- 
tions. Ainsi  d<mc  il  faut  en  rabattre  des  afiirmations  des  pessimistes 


LK    MOUVKMKNT    SOCIAL.  lln'.i 

qui  nous  inonlreut  les  éinigrants  s'yri'ètanl  dans  les  cilés  du  lilloral 
ou  il  Chicago  au  lieu  de  s'établir  dans  les  plaines  de  lOuest;  de 
même  on  doit  reconnaître  que  le  mouvement  des  champs  à  la  ville 
n'est  pas  aussi  accentué  qu'on  l'avait  craint  :  nous  le  constatons  avec 
plaisir,  car,  comme  le  dit  J.-,l.  Rousseau  dans  Y  Emile,  «  les  hommes 
ne  sont  pas  faits  pour  être  entassés  dans  des  fourmilières.  Plus  ils  se 
rassemblent,  plus  ils  se  corrompent  ». 

«  Toutefois  nous  ne  pouvons  pas  encore  chanter  très  haut  victoire 
parce  qu'il  est  évident  ([u'une  proportion  des  jeunes  ruraux  qui  vont 
chaque  année  se  placer  dans  les  manufactures  citadines  ou  cèdent 
d'une  fai'on  quelconque  à  la  fascination  des  grands  centres,  est  com- 
pensée dans  les  campagnes  par  des  immigrants.  Point  n'est  besoin 
de  chercher  bien  loin  pour  s'en  rendre  compte.  Récemment,  en 
pleine  Nouvelle-.Vngleterre,  on  a  pu  voir  500  paysans  polonais  venir 
remplacer  dans  diverses  sections  du  Massachusetts  et  du  Connec- 
ticut  les  fermiers  qui  avaient  abandonné  leurs  terres  comme  insufti- 
samment   rémunératrices. 

(*  Où  vont  ces  ex-agriculteurs?  Sans  nul  doute  grossir  le  nombre 
des  ouvriers  des  villes.  Les  établissements  manufacturiers  sont  au- 
jourd'hui G0T.221  au  lieu  350.000  en  1890:  il  est  présumable  queles 
employés  des  deux  cent  cinquante  et  quelques  mille  qui  forment  la 
dilîérence  se  recrutent  principalement  dans  le  contingent  rural. 

«  C'est  pourquoi,  nous  le  répétons,  les  statistiques  du  recen- 
sement —  qui  pourraient  être  plus  mauvaises  —  ne  nous  satisfont 
pas  entièrement.  Notre  expérience  personnelle,  limitée  toutefois  à 
certains  districts  ruraux  des  États  de  New-York,  Xew-Jersey  et  de 
la  Nouvelle-Angleterre,  ne  nous  montre  guère  de  diminution  dans  la 
fascination  exercée  sur  les  jeunes  gens  des  campagnes  par  New-  York, 
Philadelphie  ou  Boston.  Soit  dit  en  paiSsant,  il  est  indiscutable  — 
pour  les  États-Unis  tout  au  moins  —  que  le  mouvement  qui  pousse 
l'élément  rural  vers  la  ville  n'est  généralement  pas  autre  chose  qu'une 
nltraction,  le  désir  d'échapper  à  la  monotonie  de  la  campagne,  de 
jouir  des  mille  avantages  plus  ou  moins  factices  de  la  vie  citadine. 
Sur  ce  point,  nous  nous  permettons  de  ditïérer  d'opinion  avec 
M.  Vandervelde,  l'éloquent  économiste  belge,  dont  les  récentes  con- 
férences sur  les  Villes  Tentaculaires  ont  attiré  l'attention  générale. 
M.  Vandervelde,  à  notre  humble  avis,  fait  la  part  trop  grande  à 
«  l'impossibilité  matérielle  »,  pour  les  paysans,  de  se  procurer  leur 
subsistance  aux  champs.  C'est  là,  dit-il,  la  principale,  sinon  la  seule 
cause  de  l'exode  vers  les  villes.  Peut-être  est-ce  une  théorie  vraie 
pour  certaines  régions  d'Europe:  à  coup  sûr.  il  serait  téméraire  de 
l'appliquer  aux  États-Unis.  » 


-<"•'♦  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

M.  Tricoclie  ajoute  que  certains  publirisles  américains  ont  soutenu 
à  ce  propos  une  thèse  originale  : 

<«  S'appuyant  sur  des  faits,  ils  font  ressortir  combien  il  y  a  peu 
d'exemples  d'enfants  dune  condition  quelconque,  élevés  à  New- 
York,  qui  soient  i)arveniis  à  un  retentissant  succès  en  alTain-s  par 
leur  propre  industrie.  Kt  les  raisons  données  sont  dignes  de  remarque. 
La  plus  importante,  sur  laquelle  tous  les  auteurs  s'accordent,  et  que 
dès  son  plus. jeune  ;\ge  le  petit  New-Yorkais  n'apprend  pas  à  appré- 
cier toute  la  valeur  de  l'argent.  Il  voit  df-penser  constamment  au- 
tour de  lui  des  sommes  qui  paraîtraient  fantastiques  à  l'enfant  des 
campagnes  ou  des  villes  de  province;  la  menue  monnaie  même 
qu'il  a  à  sa  disposition  par  la  force  des  choses,  ne  fût-ce  que  pour 
ses  frais  journaliers  d'écolier  citadin,  et  à  laquelle,  par  suite,  il  n'at- 
tache |)as  d'importance,  représente  au  jeune  provincial  un  petit 
capital  dont  l'ohtcntioii  nécessite  toujours  un  eirorl.  cl  cjui  ne  doit 
pas  être  traité  à  la  légère.  Un  des  «  vieux  boulevardiers  »  de  New- 
York  (lisait  à  ce  sujet  :  ■  Quel  est  l'enfant  de  cette  ville  qui,  dépensant 
cinquante  centimes  par  jour  pour  aller  à  l'école  et  en  revenir,  ne 
perde  pas  au  bout  de  très  peu  de  temps  la  notion  do  la  valeur  de  celle 
somme?  »  Sous  une  apparence  un  peu  puérile  et  méticuleuse  se 
cache  une  observation  d'une  grande  profondeur.  1,'enlanl  citadin 
qui  n'apprend  à  compter  (jue  par  dollars,  fait  un  jeune  homme  qui 
ne  compte  plus  que  par  centaines  et  milliers  de  dollars,  n'attache 
aucun  intérêt  aux  petits  profits,  à  ces  économies  de  tous  les  instants 
aussi  nécessaires  dans  les  plus  grandes  (entreprises  que  dans  le  budget 
d'un  humbleménage;  et  le  plus  souvent  il  sera  battu  sur  le  terrain  îles 
affaires  par  un  honmie  qui  aura  apprécié  de  bonne  heure  l'immense 
importance  des  petites  choses  —  ou  plus  exactement  de  ce  qu'on  ap- 
pelle jji  bien  llir  smnll  hri/innings,  les  modestes  commencements.  » 

L'opinion  d'un  Belge  sur  une  colonie  française. 

La  /{riiir  iiriiriiih'  i{elgi(|ue  |uiltlie  des  imprt>ssions  de  voyage  île 
M.  Carton  de  W'iart,  frère  du  depuli-  de  Hruxelles.  V(tici  la  façon 
dont  l'écriv.iin  belge  juge  noire  colonie  de  hakar  : 

««  Nous  arrivons  devant  Dakar  du  Sénégal,  ('."est  la  première 
escale  hors  d'Kurope  (>l  le  débarquement  dans  ce  coin  brùh' d'.Xfri- 
<|ue  nous  transporte  brusquenuMit  dans  un  monde  tout  nouveau. 
La  ville  est  bâtie  sur  un  priuiionloirc  <|ui  s'avance  «laus  l'Océan 
rutilant  sous  les  feux  d'un  soleil  i»res(|ue  é(juatorial  vers  l'ilol  de 
(îorée  «jui  semble  un  bloc  de  métal  en  fusion.  Les  maisons  bassesse 


LE    MOLVKMENT    SOCIAL.  ^()5 

fonfondont  avec  le  sol,  la  végétation  est  grillée  et  l'ensemble  est 
d'une  couleur  khaki  très  terne,  si  dilTérente  de  la  blancheur  gaie 
et  pimpante  des  villes  arabes.  C'est  une  occasion  rare  de  jeter  un 
coup  d'œil  sur  un  échantillon  de  ville  coloniale  française,  et  cédant  à 
l'invitation  du  président  du  tribunal  ({ui  moirre  daller  faire  avec  lui 
la  connaissance  du  chef-lieu  de  son  nouveau  ressort,  je  débarque  et 
vais  passer  la  journée  à  Dakar.  Avant  que  de  mettre  pied  à  terre,  on 
se  fait  quelque  idée  des  procédés  de  colonisation  française  rien  qu'à 
observer  les  noirs  qui  nous  entourent  dans  leurs  pirogues.  Nous 
sommes  loin  de  la  déférence  do  liniligène  à  l'égard  du  blanc  qui 
existe  dans  les  colonies  anglaises.  Ce  sont  ici  des  gamins  insolents 
qui  vous  toisent  de  très  haut,  vous  bousculent  sans  vergogne,  et 
vous  répondent  impudemment  si  vous  élevez  une  timide  protesta- 
lion  :  «  Moi  électeur,  Mossoul  »  C'est  qu'ils  le  sont,  les  pendards,  et 
l'on  reste  abasourdi  en  songeant  qu'ils  envoient  un  représentant  au 
Parlement  français,  au  même  titre  que  les  bons  bourgeois  de  Paris 
ou  de  Lyon.  Un  de  ces  électeurs  s'était  accroché  aux  flancs  du  navire 
et  avait  entrepris  la  conquête  d'une  passagère  déjà  mûre  appuyée 
au  bastingage,  à  quelques  mètres  au-dessus  de  lui.  Il  appelait  à  son 
aide  les  vocables  les  plus  séducteurs  de  son  baragouin  franco-nègre, 
aux  seules  fins  de  lui  extorquer  quelques  petits  sous  :  «  Jolie  petite 
dame!  «  «  Petite  mignonne  I  »,  alternaient  avec  des  œillades  assas- 
sines, jusqu'à  ce  que,  voyant  la  digne  matrone  insensible  à  ses  appels, 
il  usa  envers  elle  d'un  vocabulaire  si  épouvantablement  ordurier, 
qu'un  passager  ne  trousa  d'autre  moyen  de  faire  lâcher  prise  à  notre 
électeur  que  de  lui  vider  sur  la  tète  un  siphon  d'eau  gazeuse.  Vouloir 
conférer  à  un  peuple  enfant  des  droits  politiques  que  ne  savent  pas 
toujours  exercer  des  peuples  adultes  est  une  étrange  utopie,  et  l'on 
se  prend,  devant  des  traits  de  ce  genre,  à  songer  avec  quelque  ironie 
aux  avantages  de  la  politique  d'assimilation  chère  à  certains  idéolo- 
gues coloniaux.  Il  règne  à  Dakar  une  activité  que  je  me  plais  du  reste 
à  reconnaître,  et  la  France  y  possède  une  situation  commerciale  qui 
donne  les  plus  belles  espérances.  La  ville  européenne  est  bien  bâtie 
avec  des  rues  ombragées  pleines  d'animation. 

«  On  sent  que  la  ville  vit  :  ce  n'est  point  la  torpeur  paresseuse  de 
tant  de  villes  coloniales,  et  les  colons  européens,  français  presque  tous, 
semblent  des  gens  travailleurs  et  actifs.  Les  fonctionnaires,  officiers 
et  magistrats,  naturellement  très  nombreux,  se  tiennent  bien.  Pour 
tout  dire,  les  rapports  fréquents  que  Dakar  entretient  avec  l'Europe 
par  les  lignes  de  navires  qui  y  font  escale,  les  empêchent  de  s'aban- 
donner autant  qu'ailleurs  à  eux-mêmes,  aux  habitudes  d'absinthe  et 
de  débraillement  assez  pardonnables  dans  de  telles  géhennes,  où  la 


-1\{\  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

vie  est  chère  el  où  on  est  cliieliement  payé,  un  jiige-présidont  do  tri- 
bunal y  recevant  environ...  rt.OOO  fiîincs  de  traileuu/nt  I 

«  L'iuif  r.'ssion  générale  est  donc  favorable,  et  un  compagnon  de 
voyage  anglais,  avec  lequel  je  me  trouvais,  la  ressentait  connue  moi. 
Pourtant  la  méthode  de  vie  du  colon  français  est  à  l'opposé  même  de 
celle  du  colon  anglais.  Le  premier  semble  toujours  être  là  en  passant  : 
il  se  préoccupe  peu  de  se  créer  un  «  home  ■>  :  il  garde,  et  ces  petits 
détails  ont  leur  valeur  démonstrative,  des  habitudes  sociales  qui  sont 
déplacées  dans  une  colonie. 

«  Je  me  souviens  avoir  vu,  à  huit  heures  du  matin,  un  conseiller 
à  la  cour  d'appel  de  Saint-Louis,  venu  pour  présider  les  assises  de 
Dakar,  faire  ses  visites  ofMcielles  dans  une  guimbarde  attelée  d'un 
âne,  revêtu  de  l'habit  noir  et  coiffé  d'un  casque  colonial.  C'était  par- 
faitement ridicule.  D'autre  part,  sous  ce  soleil  de  feu,  les  colons 
croient  nécessaire  de  tirer  leur  casque  pour  se  saluer  chaque  fois 
(juils  se  rencontrent,  au  lieu  de  se  contenter  d'un  simiile  signe  de  la 
main. 

«  Le  !•  ranrais  aux  colonies  n'y  crée  pas  un  nouveau  centre  de  vie  ; 
il  considère  la  colonie  seulement  connue  un  département  plus  éloi- 
gné, non  connue  une  entité  distincte,  et  cette  conception  se  retrouve 
dans  le  régime  politique,  dans  les  traditions  commerciales  et  dans  la 
vie  sociale.  L'Anglais  qui  va  aux  colonies  s'y  crée,  au  contraire,  tout 
de  suite,  un  //"//(e  au^iuel  il  s'attache,  vécùt-ilen  garçon.  11  y  ins- 
taure des  habitudes  el  des  tratlitions,  et  c'est  pourquoi  l'on  peut 
compter  une  lilléralure  coloniale  déjà  très  riche  en  Angleterre,  tan- 
dis ([u'ellc  n'existe  pour  ainsi  dire  pas  en  France.  » 


VI.  —  A  TRAVERS  LES  FAITS  RECENTS 

En  France.  —  Les  graixles  lignes  du  rocensenienl.  —  La  ci>n$iil(ali<>n  sur  les  relralles 

oiivriiTis.  —  l'iu'   interpollalixii   sur  le  «'luMuaKo.  —  Les  manifestations  p<>ur  le  repos 

ilu  (liinanclir. 
Dans  les  colonies.  —    A  propos  du  printo  Henri  li'orlôans.  —  Les  musées  commerciaux 

à  MnihiKiisrar. 
A  l'étranger.    —    Li-s  progn's  de  l'industrie  allemande.   —  Ine  ligue  contre   le  duel  eu 

Autriche.  —  Le  trust    de  l'acier  el  les  symlicats  aux  Ktnis-l'nis.  —  Le  conflit  colomlH»- 

vcné/uclieii. 

En  France. 

Les  résultats  ofliciels  du  recensement  ont  été  publiés  il  y  a  quel- 
ques semaines.  D'après  ce  document,  la  population  de  la  France  est 
lie  .'{S  OiL. ■{.'{.■{  habitants.  L'augmentation  en  cimi  '"^"^  "  •'*  '''•'  H"*^  *'^ 
ILi.-'Hiî  unités,  ce  qui  est  bien  peu  si  on  le  compareà  celle  des  autres 


I.I-:    MOI  \  IIME.NT    SOCIAL.  2«"t7 

nations.  La  population  a  augmenté  dans  2S  départements  ei  diminué 
dans  59.  Le  déparlement  de  la  Seine  absorbe  à  lui  seul  la  plus 
grande  partie  de  Taccroissement  total.  Il  gagne  2S9.()(r2  habitants,  et 
le  département  do  Seine-et-(»iso  qui  prolonge  la  banlieue  de  Paris* 
3.'L0()0  environ.  Parmi  les  28  départements  qui  gagnent  des  habitants, 
se  trouve  une  proportion  relativement  élevée  de  départements  fron- 
tières, ce  qui  semble  indiquer  l'appoint  fourni  par  Témigralion  étran- 
gère à  cette  augmentation. 

Comme  toujours,  la  dépopulation  porte  sur  les  campagnes,  et  l'ac- 
croissement  sur  les  grandes  villes,  mais  pas  sur  toutes  les  grandes 
villef .  Les  deux  qui  gagnent  le  plus,  après  Paris,  sont  Marseille,  qui 
passe  de  -iiT.UOU  habitants  à  i!>6.0()()  et  Nice,  qui  passe  de  lUC.OOO  à 
125, OUU.  Nice  est  une  colonie  mondaine  de  Paris.  Un  des  faits  les 
plus  remarqués  du  recensement,  c'est  que  Lyon  perd  son  rang  de 
seconde  ville  de  France.  Cette  ville  perd  sept  mille  habitants,  et  passe 
de  4(>6.()00  âmes  à  453.000.  Les  Lyonnais  font  observer,  il  est  vrai. 
que  la  commune  de  Lyon  est  beaucoup  plus  petite  que  celle  de  Mar- 
seille, et  quil  faudrait,  pour  connaître  la  population  du  vrai  Lyon, 
tenir  compte  de  toute  l'agglomération  lyonnaise,  ils  ajoutent  que  bien 
des  Lyonnais,  prolitant  des  facilités  nouvelles  de  communication, 
vont  se  loger  dans  la  banlieue,  hors  des  limites  officielles  de  la  com- 
mune. C'est  exact.  Pourtant,  la  statistique  n'accuse  aucune  augmen- 
tation pour  le  département  du  Rhône,  qui  perd  au  contraire  2.000 
habitants,  au  lieu  que  le  département  des  Bouches-du-Rhùne  en 
gagne  57.000. 

La  dépopulation  continue  à  sévir  dans  certaines  régions  du  sud- 
ouest  Lot,  ders,  Lot-et-Garonne,  de  la  Normandie  Orne  .  Elle  se 
manifeste  dans  le  centre  Nièvre,  Yonne.  L'émigration  des  travail- 
leurs des  champs  vers  les  villes  prend  le  caractère  d'un  phénomène 
constant.  En  outre,  la  stérilité  systématique  se  développe  notoire- 
ment dans  les  départements  qui  perdent  le  plus,  au  détriment  des 
bonnes  mœurs  et  de  la  véritable  prévoyance. 

Notons  une  exception  intéressante.  Il  résulte  d'un  travail  de  M.  De- 
nizet  sur  la  Sologne  que  la  population  agricole  de  cette  région  qui 
comprend  des  parties  du  Loiret,  du  Cher  et  du  Loir-et-Cher  a  aug- 
menté en  cinquante  ans  de  29  pour  100,  ce  qui  est  assez  extraordi- 
naire. La  natalité,  en  Sologne,  dépasse  la  moyenne  de  la  France. 

M.  Denizet  attribue  ce  fait  aux  améliorations  provoquées  par  le 
Coaiité  central  de  la  Sologne  et  par  les  exemples  des  propriétaires  qui 
ont  eu  à  cœur  de  relever  la  valeur  de  leurs  terres  en  faisant  de  la 
culture  perfectionnée. 


208  LA    SCIENCE   SOClALi:, 


Un  autre  genre  d'enquête  vient  de  se  dérouler  au  sujet  du  proJL-l 
de  loi  sur  les  retraites  ouvrières,  formées  de  contributions  oblij^a- 
toires  des  ouvriers,  des  patrons  et  de  l'Rtat. 

Les  syndicats  patronaux  repoussent  l'oldigation  qui  serait  une  gène 
et  une  entrave  pour  lèpargne.  Plusieurs  demandent,  en  matière  de 
retraites,  la  liberté  sous  forme  de  mutualité,  avec  le  concours  de 
l'Ktat. 

Les  syndicats  agricoles  acceptent  la  contrainte  légale  des  verse- 
ments ellectués  par  les  ouvriers  et  les  patrons,  mais  ù  condition  que 
le  maniement  en  soit  confié  par  la  loi  à  des  groupements  corporatifs, 
que  les  ouvriers  organisés  aient  l'administration  de  leurs  capitaux. 
Cela  serait  de  nature,  pense-ton,  à  les  réconcilier  avec  le  capital,  et 
à  les  éloigner  du  socialisme.  Ce  serait  en  outre,  pour  l'FUat,  une  grande 
économie  de  fonctionnaires. 

Les  syndicats  ouvriers,  en  général,  se  montrent  en  tous  points 
hostiles  au  projet  gouvernemental,  et  sont  d'accord  avec  .M.  Paul  La- 
forgue, qui  présente  les  retraites  ouvrières  de  M.  Millerand  comme 
une  colossale  escroquerie. 

L'union  de  ces  syndicats,  réunie  à  la  Hoursc  du  Travail,  a  voté 
l'ordre  du  jour  suivant  : 

«  Les  syndiqués,  réunis  à  l'appel  de  l'Union  des  Syndicats,  le 
iil)  août  101)1,  dans  la  grande  salle  de  la  Bourse  du  Travail,  déclarent 
ne  pouvoir  accepter  un  projet  qui  comporte  trop  d'exceptions. 

«  Ils  considèrent  que  les  salaires  étant  déjà  très  faibles,  aucun  pré- 
lèvement ne  peut  être  fait  sur  eux.  En  outre,  par  les  impôts  et  les  di- 
minutions de  salaires,  les  parts  gouvernementales  et  patronales  re- 
tomberaient à  leur  charge. 

«  Les  syndi<iués  déclarent  qu'ils  n'accepteront  (junne  caisse  de 
retraite  ne  faisant  aucun  prélèvement  sur  les  salaires  et  assurant  tous 
ses  bénélices  à  tous  les  travailleurs  sans  exception.  » 

Les  b'oriélés  de  secours  mutuels  ne  sont  pas  moins  mécontentes. 
La  loi  des  retraites  marche  en  elTet  sur  leurs  brisées  et  leur  fait  con- 
currence. M.  11.  Vermont,  membre  du  Conseil  supérieur  de  la  mu- 
tuiililé,  dans  une  lettre  adressée  à  M.  .Millerand,  s«'  plaint  avec  amer- 
tume de  ce  (jue  les  l.*i.()(M)  Sociétés  de  secours  mutuels  ayant  une 
existence  légale  n'aient  jias  été  consultées,  et  ([u'on  n'ait  même  pas 
appelé  ù  celte  enquête  les  .'{.(HK)  mutualités  ayant  un  caractère  pro- 
fessionnel, cl  qui  comptent  plus  de  r>00.(MM)  ouvriers.  Les  sociétés 
seront  obligées  ou  de  tlisparaitre  (»u  de  sacrifier  leur  indépen- 
dance. 


LE   MOUVEMIÎNT    SOCIAL.  "200 

En  définitive,  la  consultation  provoquée  par  M.  de  Gailhard-Bancel 
n'est  pas  favorable  au  projet  de  M.  Millerand,  qui  n'est  soutenu  que 
par  la  fraction  ministérielle  du  parti  socialiste,  notamment  par 
M.  Jaurès,  et  aussi  par  le  parti  de  ceux  que  l'on  appelle  les  «  démo- 
crates chrétiens  ». 

* 
♦  » 

Pour  contril)uer,  par  un  prélèvement  sur  ses  salaires,  à  la  constitu- 
tion d'une  retraite,  il  faut  (ju'un  ouvrier  travaille.  Or,  ce  n'est  pas  le 
cas  de  tous.  Il  faut  compter  avec  le  chômage.  Tout  dernièrement 
encore,  M.  Poulain,  député  des  Ardennes,  écrivait  au  président  du 
conseil  pour  lui  annoncer  qu'il  comptait  interpeller  le  gouvernement, 
à  la  rentrée  des  Giambres,  «  sur  le  chômage  qui  sévit  dans  l'indus- 
trie et  frappe  un  grand  nombre  de  travailleurs,  et  sur  les  mesures 
que  compte  prendre  le  gouvernement  pour  parer  à  cette  calamité  pu- 
blique ». 

M.  Poidain,  avec  beaucoup  d'autres,  est  donc  persuadé  qu'il  ap- 
partient au  gouvernement  u  de  prendre  des  mesures  »  pour  procurer 
du  travail  à  ceux  qui  chôment.  Désire-t-il  voir  se  renouveler  la  dé- 
sastreuse expérience  des  ateliers  nationaux?  Ignore-t-il  (jue  le  chô- 
mage résulte  d'un  ralentissement  de  l'activité  industrielle,  et  com- 
ment ordonnera  l'industrie  de  ne  pas  subir  de  ralentissements?  Le 
gouvernement  ne  peut  pas  forcer  les  particuliers  à  créer  des  entre- 
prises, quand  ils  ne  jugent  pas  celles-ci  avantageuses,  ni  à  fabriquer 
deux  fois  plus  de  marchandises  qu'ils  ne  peuvent  en  écouler.  C'est  à 
l'initiative  privée  qu'il  appartient  de  rendre  l'industrie  plus  active. 
Or,  il  est  une  chose  qui  paralyse  précisément  cette  initiative  privée, 
à  savoir  la  perspective  des  grèves,  ou  chômages  volontaires,  qu'un 
industriel,  parle  temps  qui  court,  a  de  plus  en  plus  la  chance  de  voir 
éclater  dans  son  personnel. 

C'est  par  crainte  du  chômage  volontaire,  en  un  mot,  que  des 
hommes  naturellement  portés  vers  l'industrie  s'abstiennent  de  suivre 
leur  vocation,  et  déterminent  ainsi  des  chômages  involontaires,  en 
n'ouvrant  pas  les  sources  de  travail  que,  sa)ts  cette  préviaion,  ils  au- 
raient ouvertes.  Plus  se  multiplient  les  grèves  inconsidérées,  plus  se 
propage  le  découragement  des  directeurs  ou  des  créateurs  d'entre- 
prises. L'état  social  le  plus  favorable  à  la  réduction  efficace  du  chô- 
mage serait  celui  où  le  métier  de  patron,  offrant  de  séduisantes  pers- 
pectives, attirerait  le  plus  de  gens  possibles  et  où,  de  tous  les  côtés,  il 
se  créerait  audacieusement  une  foule  d'industries.  Il  y  aurait  alors, 
sauf  quelques  exceptions  inévitables,  du  travail  pour  tous  les  bras, 
comme  cela  se  voit  dans  certaines  villes  au  moment  où  des  travaux 
extraordinaires  sont  poussés  avec   une  fébrile  activité.  Si  au  con- 


270  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

I luire  celle  idée  :  <■  J'aurai  sùremenl  des  grèves  »  entre  de  plus  en 
l»lus  comme  élémenl  essenliel  dans  les  données  du  ]irol)lème  que  se 
pose  un  homme  avanl  de  mouler  une  alïaire,  il  est  Lien  clair  que  le 
nombre  des  capilalisles  décidés  à  aller  de  Tavant  quand  même  lendra 
forcémenl  à  se  réduire,  surtoul  dans  un  milieu  porlé  à  la  prudence 
cl  à  l'économie. 

II  est  un  jour  que  lous  devraient  cliûmer,  et  que  Ton  ne  chôme  pas 
assez  en  France  :  c'est  le  dimanche.  Que  de  houliquiers  voudraient, 
ce  jour-là,  fermer  leur  bouticiue,  et  ne  s'y  résolvent  pas,  parce  qu'ils 
ont  peur  de  voir  la  clientèle  aller  chez  le  voisin  qui,  lui,  spéculant 
sur  la  situation,  ne  fermerait  pas.  Il  importe  donc  d'arriver  à  une 
enlente.  C'est  là  un  terrain  où  l'initiative  privt'-e  a  lieu  d'exercer  une 
sorte  de  «  contrainte  »,  de  >•  pression  morale  »,  pour  obtenir  l'adhésion 
des  récalcitrants. 

C'est  ce  qui  s'est  passé  à  Nîmes  le  mois  dernier.  A  i)lusieurs  re- 
j)rises,  le  dimanche,  une  foule  d'employés  de  commerce  a  parcouru 
la  ville.  ]»ortanl  des  pancartes  où  on  lisait  celte  inscription  :  «  .N'a- 
chetez rien  le  dimanche  ».  La  manifeslalion  s'arrêtait  devant  les 
maf^asins  ouverts,  et  une  délégation  s'en  détachait  pour  inviter  les 
commerçants  à  fermer  leurs  boutiques.  Presque  tous  ont  obéi  à 
celle  invitation. 

Voilà  des  cas  où  les  manifcslalions  peuvent  être  utiles.  Mais, 
comme  on  le  sait,  le  droit  de  manifestation  n'existe  pas  en  France. 
C'est  par  pure  tolérance  (ju'on  le  laisse  quehjuefois  s'exercer.  Il  est 
vrai  que  ceux  (|iii  manifestent  quand  même  prolitent  généralement 
de  l'occasion  pour  se  livrer  à  ilu  tapage  et  à  des  cris  séditieux,  ce 
(jui  conlirme  l'aulorité  dans  .son  habituile  de  voir  d'un  mauvais  u'il 
toute  espèce  de  cortège.  Dans  le  cas  dont  nous  jiarlons,  les  manifes- 
tants n'ont  pas  joui  dune  liberté  complète,  bien  «|u'ils  eussent  trouvé 
des  approbateurs  dans  lous  les  partis. 

Au  sujet  du  repos  dominic;\l,  on  a  fait  observer  que,  «l'après  de 
curieuses  expériences,  les  (ils  télégraphiques  ont  besoin  parfois 
d'un  certain  repos,  et  qu'ils  transmettent  mieux  les  courants  élec- 
triques lorsijue,  jiendant  quelque  temps,  ils  ont  cessé  de  les  trans- 
mettre. Ce  serait  donc  une  chose  deux  fois  ulile  (\uo  de  donner,  le 
dimanche.  ])lus  de  repos  aux  télégraphistes,  et  de  >•  jirendre  des 
mesures  >  pour  n'expédier  ce  jour-là.  h  des  heures  déterminées, 
(pie  les  dépèches  vraiment  urgentes.  Il  y  aurait  aussi,  dans  ce  même 
ordr(>  didees,  et  eu  ce  «pii  concerne  la  correspondance,  le  procédé 
du  timbre  dominical,  usité  en  |{e|gi(|ue.  et  applicable  aux  lettres 
(pie  Ton    lient  essentiellement   à   faire  dislribuer  le    dimanche.    Le 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL.  ^271 

Iravail  des  facteurs  s'en  trouverait  notablement  diminué.  Mais  c'est 
un  peu  le  sort  des  réformes  utiles  et  modestes  que  de  céder  le  pas 
aux  réformes  tapaj^euses,  plus  propres  à  donner  aux  ambitions 
l'occasion  de  se  produire,  et  aux  ])lirases  sonores  celle  de  se  placer. 

Dans  les  colonies. 

La  mort  du  prince  Henri  d'Orléans  à  Saigon  a  donné  lieu  à  plus 
d'une  réllexion  intéressante  sur  la  mission  que  peuvent  se  donner 
tlésormais  les  princes  dont  la  famille  a  été  détrônée. 

C'est  une  situation  singulièrement  délicate  que  celle  de  ces  familles. 
Une  certaine  dignité  de  vie  leur  est  évidemment  imposée.  Leurs 
membres  ne  peuvent  pas  embrasser  des  professions  quelconques. 
Élevés  de  génération  en  génération  en  vue  d'être  des  conducteurs 
d'honunes,  d'occuper  les  plus  hautes  charges  de  l'État,  ces  hommes 
ne  peuvent,  sans  transition,  aborder  les  professions  usuelles.  11  y  a 
bien  l'armée,  où  l'on  ne  «  déroge  »  pas  ;  mais  le  pays  qui  a  renversé 
une  monarchie  se  méfie  en  général  de  tout  ce  qui  tient  aux  monarques 
déchus  par  les  liens  du  sang,  et  ne  permet  pas  aux  princes  du  sang 
d'exercer  des  fonctions  civiles  ou  militaires  dans  leur  patrie.  Ainsi,  à 
Rome,  Collatin  ne  put  rester  longtemps  consul,  parce  qu'il  était  pa- 
rent des  Tarquins. 

Le  prince  Henri  d'Orléans  eut  une  idée  géniale.  11  comprit  l'impor- 
tance du  mouvement  colonial  qui  se  produit  à  notre  époque  etdurùle 
que  jou3nt  les  explorateurs  comme  pionniers,  comme  précurseurs, 
comme  déblayeurs  de  chemins  aux  autres  hommes.  Un  explorateur  est 
un  petit  roi.  11  est  général,  administrateur,  juge,  diplomate.  11  mène 
une  vie  indépendante,  héroïque,  brillante,  fertile  en  conséquences  po- 
litiques comme  le  sont  les  batailles  et  les  négociations.  C'est  cette  vie 
que  vou'ul  mener  le  prince,  et  il  la  mena  supérieurement.  Privé, 
comme  prince  français,  d'une  partie  des  droits  qu'avaient  les  simples 
citoyens,  il  sut  contribuer,  par  la  profession  qu'il  avait  choisie,  à  re- 
hausser le  prestige  extérieur  de  la  France  et  à  procurer  son  extension 
au  dehors. 

Une  comparaison,  fondée  peut-être  sur  la  ressemblance  des  noms, 
vient  naturellement  à  l'idée  en  évoquant  cette  destinée  courte,  mais 
bien  remplie.  Il  y  a  quatre  cents  ans,  un  autre  prince  Henri,  frère 
d'un  roi  de  Portugal,  s'était  voué,  lui  aussi,  à  l'exploration  des  terres 
lointaines.  Il  avait  commencé  par  payer  de  sa  personne,  et  s'était  mis 
à  étudier,  à  combiner,  à  soutenir  les  explorations  qu'il  confiait  à  des 
homme.S  choisis.  Sans  lui,  Vasco  de  Gama  n'eût  pas  trouvé  la  route 
des  Indes. 


il-1  LA    SCIENCE    SOCIALE. 


l'n  largo  (](''l)Ouché  est  ouvert  à  notre  commerce  dans  celle  même 
mer  des  Indes  où  trafiquaient  il  y  a  quatre  cents  ans  les  seuls  Portu- 
gais. Pour  favoriser  celle  expansion  commerciale  dans  notre  jeune 
colonie  de  Madagascar,  le  général  (ialliéni,  gouverneur  de  cette  île, 
vient  dinslituer  trois  musées  commerciaux,  l'un  à  Tananarive,  l'autre 
à  Tiimatave,  l'autre  à  Majunga.  Ce  seront  des  musées  à  but  pratique. 
On  y  exposera  des  échantillons  de  tous  les  articles  susceptibles  d'être 
vendus  facilement  aux  indigènes.  In  double  de  cette  collection  sera 
exposé  à  ronice  Colonial  de  Paris,  au  Palais-Roya!. 

il  esten  efTet  très  important,  pour  nos  industriels,  de  savoir  le  genre 
d'objets  qui  plait  aux  Malgaches  et  la  façon  dont  il  convient  d'apprê- 
ter pour  eux  les  marcliandises.  Une  des  choses  qui  expliquent  les 
succès  commerciaux  de  rAlIcmagne  depuis  quelques  années,  c'est 
précisément  l'aptitude  des  .Mlcmands  à  s'adapter  aux  nui'urs  et  aux 
l'xigences  des  peuples  chez  lesquels  ils  désirent  exporter.  Nous  avons 
rarement  la  même  souplesse.  Pour  bien  faire,  il  faudrait  cependant 
racijuérir. 

Les  tissus  el  les  ouvrages  en  métaux  sont  les  articles  que  1  ile  de 
Madiig.iscar  consoumie  le  plus  en  ce  iiiomumiI.  Nous  ne  parlons  pas 
de  l'alcool,  dont  il  n'est  pas  à  désirer  que  la  consommation  s'accroisse. 
A  mesure  que  la  colonisation  se  déveloi)pe  et  (jue  les  besoins  des  in- 
digènes se  compliquent  au  contact  des  Kuropéens,  ces  articles  sont 
demandés  en  (juantité  de  plus  en  plus  considérable.  On  voit  donc  l'in- 
térêt qui  s'attache  à  ces  «  musées  ».  guide  précieux  de  l'exportateur 
en  France  et  de  l'importateur  à  Madagascar. 

A  l'étranger. 

Nous  parlions  plus  haut  des  .Mlemauils.  On  sait  le  succès  ([wo  leurs 
fabricants  ont  obtenu  l'an  dernier  à  notre  Exposition  universelle.  Il 
I)arait  que  ces  progrès  dans  la  fabrication  sont  poursuivis,  chez  nos 
voisins  d'(Milre-Uhin,  avec  patience  el  persévérance.  I.a  chose  est  sur- 
tout frappanb'  dans  les  diverses  industries  ({ui  se  rattachent  à  l'ameu- 
blement. ConstanunenI  des  missions  d'études  artistiques  sont  confiées 
aux  directeurs  el  aux  professeurs  des  écoles  industrielles.  Lorsqu'on 
fait  appel  aux  conctuirs  de  lechniciens  étrangers,  (Ui  les  contraint 
d'aller  tous  les  dix-huit  mois  ou  tous  les  deux  ans  |)asser  un  congé  de 
six  mois  dans  leur  patrie,  pour  conserver  inlact<>  leur  valeur  profes- 
si(»iinelle  et  p(»iir  empêcher  qu'elle  se  modilie  trop  sous  linlluence  .In 
milieu  allemaïul. 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL.  'llli 

Car  l'action  du  milieu  modifie  l'ouvrier.  C'est  ce  que  remarquait 
dernièrement  M.  (Jeorges  Villain  dans  un  article  documenté,  publié 
par  le  Temps  : 

«  Un  fabricant  de  moublos  de  l'Allemagne  du  Sud,  voulant  déve- 
lopper sa  maison  et  améliorer  sa  production,  avait  fait  venir  du  fau- 
bourg Saint-Antoine  d'excellents  ouvriers  ébénistes  d'origine  alle- 
mande. Au  bout  de  quelques  mois,  il  s'aperçut  que  le  travail  produit 
n'avait  plus  les  (inalités  de  «  fini  »  qui  marquent  la  belle  ébénisterio 
parisienne  :  une  dépréciation  de  10  à  1.%  0()  apparaissait  dans  l'ofTet 
utile  de  la  main-d'œuvre.  C'est  que  dans  le  milieu  allemand  la  perfec- 
tion de  l'exécution  s'était  peu  à  peu  alropbiée,  la  clientèle  habituée 
à  l'à-peu-près  de  la  production  courante  n'étant  pas  susceptible  d'ap- 
précier la  finesse,  l'œuvre  nouvelle,  et  de  prévenir  par  ses  exigences 
l'alTaiblissemenl  progressif  du  travail.  » 

En  un  mot,  comme  le  remarque  l'auteur  du  même  article,  «  les 
qualités  d'observation  et  d'adaptation  de  l'Allemand  ont  suppléé  au 
défaut  d'initiative  de  l'esprit,  et,  sous  l'influence  dune  volonté  col- 
lective d'autant  plus  inlassable  que  l'œuvre  était  plus  féconde,  la 
force  économique  de  l'Allemagne  a  grandi  dans  ces  cinq  dernières 
années  au  point  de  surprendre  ceux-là  mêmes  qui  en  ont  le  plus 
profité  ». 

Sans  doute,  ce  bel  horizon  industriel  n'est  pas  sans  point  noir  ; 
mais  nous  aurons  l'occasion  de  revenir,  à  d'autres  moments,  sur  les 
fâcheuses  particularités  qui  forment  le  revers  d'une  si  brillante  mé- 
daille. 

* 

Entre  autres  analogies  avec  l'Allemagne,  l'Autriche  offre  celle 
d'un  culte  intense  de  la  discipline  militaire,  et  une  conséquence  fâ- 
cheuse de  cette  discipline,  c'est  l'obligation  où  se  trouvent  les  mili- 
taires de  sacrifier,  par  ordre,  au  préjugé  du  duel.  Nous  avons  dit  jadis 
comment  le  prince  Tacoli  fut  rayé  des  cadres  de  l'armée  austro-hon- 
groise pour  avoir  dédaigné  un  cartel,  et  comment  le  comte  Ledo- 
chowski,  son  supérieur,  en  fut  rayé  également  pour  avoir  osé  ap- 
prouver l'attitude  du  jeune  officier. 

Ces  mesures  draconiennes  ont  été  le  point  de  départ  d'un  mouve- 
ment d'opinion  contre  cet  abus.  Le  prince  Charles  de  Lœwenstein 
a  pris  l'initiative  dune  grande  protestation  contre  le  duel  obliga- 
toire, et  cette  protestation  a  reçu  G47  adhésions,  dont  111  de  la  no- 
blesse et  o3t>  du  monde  parlementaire  et  des  corps  savants. 

Prochainement,  le  prince  doit  convoquer  les  signataires  à  une  réu- 
nion en  vue  d'arrêter  les  moyens  d'action  effectifs.  Il  invite  à  se 
joindre  à  lui,  non  seulement  les  députés,  savants,  professeurs  et 


■Il't  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

nobles  do  conlession  catlioliquc,  mais  lou^  ceux  qui,  par  raisons 
(riiumanilé  ou  de  pliilosoj)lii(',  réprouvent  la  coulunic  barbare  des 
combats  singuliers  prescrits  par  les  supérieurs. 

A  lorigine,  les  adhésions  étaient  venues  presque  exclusivement 
d'Aulriclie-llongrie  et  d'Allemagne:  actuellement,  de  hautes  person- 
nalités civiles  cl  militaires  françaises  se  joignent  au  mouvement, 
(|ui  prend  une  physionomie  internationale. 


l'ne  ligue  plus  bruyante,  de  laulre  coté  de  l'.Vtlantique,  est  celle 
qui  commence  à  unir  entre  eux  les  ouvriers  de  l'acier  contre  le  fa- 
meux Slrcl  Trust,  une  des  plus  puissantes  combinaisons  industrielles 
qui  aient  jamais  été  imaginées. 

Une  grande  maison  de  banque  de  New- York  —  celle  de  M.  Pier- 
pont-Morgan  —  avait  pris  riiiitialive  de  groui)er  trois  grandes  Com- 
pagnies sidérurgiques  des  États-Unis.  Un  grand  nombre  (rétablis- 
sements du  même  ordre  se  sont  aggrégés  à  cette  gigantesque 
entreprise.  M.  .\ndre\v  Carnegie  lui-même,  après  avoir  manifesti' 
l'intention  de  concurrencer,  seul,  le  Tivsl  de  l^ierpont-.Morgan,  a 
lini  par  s'entendre  avec  lui.  A  l'heure  présente,  la  Corporation  amé- 
ricaine de  l'acier  —  c'est  le  titre  ofliciel  de  la  (Oalition  —  com- 
prend la  presque  totalité  des  grands  établissements  siilérurgi(|ues 
de  l'Union. 

Devant  celte  organisation  formidable,  les  ouvriers  ont  senti  la 
nécessité  de  se  grouper,  eux  aussi.  Les  grévistes  de  Pittsburg  ont 
donc  réclamé  la  reconnaissance  oflicielle  de  leur  syndical  par  le 
Trust  avec  lequel  ils  entendent  désormais  traiter  de  puissance  à 
puissance. 

C'est,  en  défmitive,  une  lutte  engagée  entre  deux  organismes 
monstres.  Iim  de  patrons,  l'autre  d'ouvriers,  les  deux  plus  vastes 
l)robablement  qu'on  ail  jamais  vus  en  pré.sence.  Il  semble  que  l'.Vmé- 
ri(|ue  soit  faite  pour  décupler,  pour  porter  à  la  j^lus  haute  puissance 
les  ph(''nomcnesdont  nous  sommes  (h'-jà  témoins  en  Kurope.  Ues/r»/v/s 
e!  les  coalitions  ouvrières  de  lii-bas  sont  à  nos  compagnies  et  à  nos 
syndicats  ce  que  le  Mississiiti  est  à  nos  ileuves.  .\ussi  le  dénouement 
de  ce  conllil,  que  nous  ne  connai.s.sons  pas  encore,  sera  .sans  doute 
particulièrement  instructif. 

(îuerre  de  classes  au  nord,  guerre  de  peuples  au  sud.  Ua  Co- 
lombie et  le  Venezuela  sont,  sinon  en  guerre  oflicielle,  du  moins 
en  état  dhosliliir's.  Dans  ces  petites  républiques  sud-américaines, 
il  y  a  toujours,   ou  presque   toujours,  deux  partis  dans  rP.tat   :  le 


LE    MOUVEMENT   SOCIAL.  ^75 

parti  pjouvernomonlal,  et  le  parti  insurrectionnel.  Le  Venezuela  et 
la  Colombie  sont  justement,  parmi  ces  rc[)ubli«iues,  celles  qui  ont 
été  le  plus  fréquemment  désolées  par  des  guerres  civiles.  Kn  ce  mo- 
ment, les  insurgés  colombiens  s'entendent  avec  le  Venezuela,  et  les 
insurgés  vénézuéliens  s'entendent  avec  la  Colombie.  Le  gouverne- 
ment vénézuélien  reproche  au  gouvernement  colombien  de  laisser 
s'organiser  sur  son  territoire  des  expéditions  de  «  bannis  »  véné- 
zuéliens. Le  gouvernement  colombien  répond  qu'il  n'en  peut  mais. 
En  efl'et,  il  a  assez  à  faire  à  se  défendre  contre  ses  propres  insurgés. 
Une  chose  contribue  à  faire  de  la  Colombie,  en  ce  moment,  la  «  bète 
noire  «  du  Venezuela,  de  l'Equateur  et  peut-être  aussi  de  certaines 
agences  tendancieuses,  à  savoir  la  présence  au  pouvoir,  à  Bogota, 
du  parti  ((conservateur  »,  alors  que  les  gouvernements  voisins  sont 
dits  «  libéraux  ».  Les  deux  partis  ont  d'ailleurs  des  procédés  ana- 
logues, et  la  dictature  fleurit,  quel  ({ue  soit  le  parti  auquel  appar- 
tient le  dictateur.  Toutefois,  au  point  de  vue  religieux,  il  y  a  quel- 
que différence,  et  les  vieilles  déclamations  anticléricales  trouvent 
en  la  circonstance  une  excellente  occasion  de  se  faire  entendre  une 
fois  de  plus. 

Pendant  ce  temps,  les  Étals-Unis  surveillent  Tistlime  de  Panama, 
qui  forme  une  portion  du  territoire  colombien.  A  chaque  instant, 
des  dépêches  nous  apprennent  que  l'isthme  est  tranquille,  qu'on  v 
circule  avec  sécurité ,  et  que  de  vaisseaux  de  guerre  sont  prêts  à 
intervenir  si  cette  langue  de  terre  se  transformait  en  champ  de  ba- 
taille. C'est  que  ce  ^  lieu  »  n'est  pas  un  lieu  comme  un  autre.  Il 
n'a  pas  seulement  une  importance  locale:  il  aune  importance  inter- 
nationale. Les  États-Unis  —  et  l'Europe  non  plus  du  reste  —  n'en- 
tendent pas  que  les  batailles  entre  gouvernementaux  et  insurgés, 
conservateurs  et  libéraux,  vénézuéliens  et  colombiens,  empéciient 
le  mouvement  des  affaires.  Battez-vous,  mais  laissez-nous  gagner  de 
l'argent  ! 

Si  l'on  se  bat  quand  même  à  Vendroit  défendu,  la  propriété  de  cet 
endroit  défendu  passera  en  fait  de  la  Colombie  à  des  protecteurs 
officieux,  qui  interviendront  sans  avoir  été  appelés.  Ces  protecteurs 
seront  probablement  les  Américains  du  Nord,  qui  continueront  ainsi 
à  étendre  leur  protectorat  moitié  matériel,  moitié  moral,  sur  l'an- 
cienne Amérique  espagnole.  La  devise  «  l'Amérique  aux  Américains  » 
n'est  qu'un  calembour  sans  doute;  mais  le  jeu  des  choses  est  quel- 
quefois complice  des  jeux  de  mots. 

G.  d'Azambuj.4. 


2T(»  LA    SCIENCE   SOCIALE. 


VII.  —  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 

Le  Droit  populaire  avant  1789  et  aujourd'hui,  par  M.  Hkvknot  DES 
Halsxiis.  Taris,  Gahrit'l  HLArciitsNE  e(  (/  ,  S.{,  rue  de  Uenne.'^. 

Cet  ouvrage  est  une  revue  des  travaux  des  lîltats  généraux  de- 
puis leur  origine.  L'auteur  veut  prouver  que  le  concours  du  peuple, 
c'est-à-dire  de  tous  les  Français  à  quel<iue  rang  social  qu'ils  appar- 
tiennent, était  indispensable  au  Roi  poui-  la  levée  des  subsides, 
le  contrôle  des  finances  et  la  direction  générale  des  aflaires  con- 
cernant la  chose  publique. 

1/auleur  parle  aussi  du  rôle  que  les  Élats  yritrrau.r  ont  joué  à 
l)i'opos  de  l'application  de  la  loi  salique,  notainnienl  en  l.'U()  et 
I32S,  épo<|ues  où  ils  out  constaté  et  déclaré  (jue  l'accès  au  tr«'ine 
aj>partcnait  exclusivement  à  l'aîné  par  les  inàles.  Il  s'appuie  là-des- 
sus pour  développer  une  thèse  politique  particulière,  'que  nous 
n'avons  pas  à  apprécier.  \u  seul  point  de  vue  de  la  documentation 
historifjue,  l'ouvrage  ofTre  un  réel  intérêt,  indépendant  de  toute  con- 
clusion. 

Les  Superstitions  politiques  et  les  Phénomènes  sociaux.  ]»ar 
lli'nri  Daiia.n  Stock,  Paris  .  —  L'autour,  ilonl  les  iilées  paraissent  se 
rattacher  au  positivisme,  examine  à  son  point  do  vue,  qui  n'est  pas 
le  nôtre,  le  contenu  des  idées  de  .Justice,  Liberté,  lîatrie.  Révolu- 
tion et  Césarisme,  qui  sont  le  jirétexte  de  tant  de  déclamations 
sonores.  Mais,  au  li<ni  de  se  borner  à  critiquer  ces  déclamations,  il 
nie  la  réalité  que  recouvrent  certaines  grandes  idées  dont  on 
abuse,  ou  donne  de  ces  idées  une  explication  matérialiste.  Il  étudie 
ensuite  les  divers  él(''ments  de  la  crise  sociale  qut^  nous  traverson.s: 
c!i('iiiiage  universel,  crise  des  agriculteurs,  décrois-enjonl  do  la  na- 
talité, imj)uissanco  de  l'anli-alcoolisme ,  signilieation  des  grèves 
actuelles,  etc.  L'auteur  pense  qu'avec  le  progrès  du  machinisme, 
on  marche  vers  un  accroissement  inévitable  du  chômage.  Ses  ten- 
dances paraissent  |)lutôl  |)essimisles.  I!n  outre,  tout  on  blâmant 
avec  raison  les  faiseurs  de  phrases,  il  nous  semble  (ju'il  n'a  pas 
su  toujours  se  défondre  dune  certaine  rhétorique  et  d'une  rogrel- 
lablo  confusion.  Il  y  a  pourtant  de  la  jn->tess(^  dans  bieu  des  obser- 
vations de  détails. 


Lr  hirccleur  (icrant  :  Edmond  Dkmoli.ns. 


l^PJGKv^ulr.  FiRMlSDiniir  jt  i".  —  iv\nis 


QUESTIONS    DU   JOUR 

¥ 

LES  GRANDS  MAGASINS 

DOIVENT-ILS  TIER  LES  PETITS? 


Les  petits  magasins  sont  pris  de  nos  jours  entre  deux  feux. 
D'un  côté  le  grand  magasin,  monté  par  des  capitalistes,  leur  fait 
une  concurrence  dont  ils  se  plaignent  bruyanmient.  De  l'autre, 
les  socialistes  voient  d'un  œil  de  plus  en  plus  hostile  le  monde  des 
petits  boutiquiers  et  les  accusent  de  pactiser  avec  la  «  société 
bourgeoise  ».  Dernièrement  encore,  à  la  suite  des  élections 
municipales  de  Paris,  fm'ieux  d'avoir  vu  leurs  partisans  perdre 
plusieurs  sièges  dans  des  quartiers  où  les  voix  des  magasiniers 
donnent  la  victoire  au  scrutin,  les  socialistes  se  sont  écriés  : 
«  Fondons  des  coopératives  ».  Ils  n'en  ont  pas  fondé  beaucoup, 
mais  enfin,  le  courant  existe.  Pendant  que  le  bouticpiier  maudit 
le  grand  magasin,  le  socialiste  maudit  le  boutiquier,  sauf  pour- 
tant le  marchand  de  vin.  qui  jouit  d'une  immunité  particulière. 

Or,  au  pomt  de  vue  pratique,  c'est-à-dire  au  point  de  vue  de 
l'organisation  matérielle  et  des  avantages  procurés  aux  consom- 
mateurs, la  coopérative  de  consommation  présente  des  analogies 
frappantes  avec  le  grand  magasin.  Laissons  donc  pour  le  moment 
les  coopératives,  et  occupons-nous  du  duel  qui  s'établit  entre  le 
grand  magasin  et  le  petit,  duel  qui  risque  de  se  terminer,  si 
nous  en  croyons  certaines  doléances,  par  l'extermination  com- 
plète de  ce  dernier. 

T.   iSXU.  19 


2TH  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

(Ml  a  étudié,  dans  cette  revue,  les  causes  qui  ont  amené  le 
succès  des  eraiids  niatrasins  (  1  Ce  succès  doit-il  avoir  pour  corol- 
laire la  déroute  complète  de  la  houli(jue?  Parce  (|ut'  le  Louvre, 
le  lion  Marché,  la  Belle  Jardinière,  le  Printemps,  la  Samaritaine, 
le  Petit-Saint-Tliomas,  la  maison  Potin  et  tant  d'autres  se  sont 
fait  une  lariie  place  au  soleil,  s'ensuit-il  que  le  champ  du  petit 
commerce  ait  été  réellement  rétréci  dans  l'ensemble  ? 

L'observation  des  faits  ne  permet  pas  de  1  affirmer.  Elle  nous 
conduit  au  contraire  à  trois  conclusions,  que  nous  expi-imerons 
par  les  formules  suivantes  : 

J'  Beaucoup  des  petits  magasins  anciens  se  maintiennent: 

2"  11  se  crée  des  petits  magasins  nouveaux  ; 

3"  Le  grand  magasin  suscite  l'ouverture  de  j)etitsma,£rasins. 


I.  (.O.MIIENT  LES   PETITS  MACASINS  SE  MAINTIENNENT. 

Les  gi-ands  magasins  se  trouvent  dans  les  gramles  villes.  Or, 
un  lait  frappe  les  veux  ([uand  on  se  promène  dans  une  grande 
^  ille  :  c'est  (ju On  y  hAtit  des  maisons  neuves  et  (jue,  très  souvent, 
le  i-ez-(h'-chaussée  de  ces  maisons  neuves  est  aménairé  de  façon 
à  pouNoir  former  des  lioutiques.  C^'st  d«tne  (pie  les  houti(pH>s 
existantes  ne  suffisent  pas. 

iMais  le  promeneur,  dira-t-on  ,  ne  se  transportant  (jue  sur  cer- 
tains points.  |)eut  être  (ln|)e  dune  exce[)tion.  Soit,  mais  alors  les 
slatisticpies  du  niiiiistèic  des  linances  viennent  à  rap|)ui  de  cette 
impression  j)remière  et  u<»ns  ajiprennent  <pie  le  mmibre  des  com- 
merrants  patentés,  depuis  tjuc  les  ijrands  mar/asi/is  existent,  a 
augmenté  constamment  ^i.  L'augmentation  subsiste  mèmesiloii 
défahpie  de  la  masse  les  débitants  de  ixtissous,  dont  les  boutiipu's 
se  sont  mullipliéesdansla  seconde  nioilic'  dudix-neuvièm<*  siècle 

(I)  V.  Science  Sociale,  livraison  d  avril  l.sno,  t.  I\.  [>.  :>M  :  La  question  dts 
grands  magasins,  par  .M*". 

('.!>  En  is:li>,  il  y  avait  1.163. '_>.■>.".  palentes;  en  IH.Vt,  malgré  l'excmplion  accordée  à 
certaines  catégories  di>  |)etits  artisans,  on  en  (oinplait  1.137.137.  En  1880,  le  (liillre 
passe  À  l.tiil.âiC»,  et.  t-n  inoo.  à  l.".'>2.:ri.'). 


LES    GRANDS   MAGASINS   DOIVENT-ILS   TL'EH   LES    PETITS?  279 

av<'c  uno  ofirayanto  rapidité  (1).  Goniiiie  les  grands  magasins, 
au  point  do  vuo  du  noml)ro,  constituent  une  quantité  négligeable, 
le  sérieux  accroissement  du  total  des  mag^asins  de  toute  espèce 
signifie  évideinuient  ([ue  les  petits  sont  devenus  plus  noinhreux. 

Mais  il  serait  peu  intéressant  de  connaître  le  fait  si  l'on  ne 
cherchait  à  en  pénétrer  la  cause,  ou  plutôt  les  causes.  C'est  ce 
que  nous  allons  essayer  de  faire,  en  considérant  tout  d  abord, 
parmi  les  petits  magasins,  ceux  qui  existent  depuis  longtemps, 
et  ([ui,  par  consécpient,  ont  supporté  vaillamment  le  choc  de  la 
concurrence. 

Le  premier  auxiliaire  du  petit  magasin,  c'est  le  lieu.  Il  existe, 
tout  autour  de  lui,  un  certain  nombre  dhabitationssur  lesquelles 
il  agit  \)i\r proximité.  Pas  de  quartier,  pas  de  fraction  de  quartier 
qui  n'ait  son  boulanger,  son  boucher,  son  épicier,  son  coiffeur. 
Souvent  même  la  clientèle  est  assez  abondante  pour  que  plu- 
sieurs fournisseurs  de  même  espèce  puissent  prospérer  presque 
en  face  ou  presque  à  côté.  Et  la  chose  n'a  rien  d'étonnant.  Pour 
certaines  denrées  d'usage  habituel,  on  va  au  plus  près,  jO«/'ce  que 
c'est  le  plus  près.  Cette  nécessité  daller  au  plus  près  s'impose 
d'autant  plus  que  l'on  est  plus  occupé  et  que  l'on  a  moins  de 
domestiques.  On  sent  alors  que  le  temps,  c'est  véritablement 
de  l'argent,  et  cpi'il  vaut  mieux  payer  quelques  sous  plus  chei', 
près  de  chez  soi.  ce  qui  serait  moins  cher,  à  un  quart  d'heure 
de  distance.  A  Paris,  le  pain  ordinaire  se  vend  souvent  un  ou 
deux  sous  de  moins  dans  les  quartiers  populaires  que  dans  les 
quartiers  luxueux.  Pourtant,  de  ceux-ci,  on  ne  va  pas  l'acheter 
dans  ceux-là.  Pourquoi  n'y  va-t-ou  pas?  Parce  que  c'est  trop 
loin. 

Les  petits  magasins  sont  dispersés,  et  forment  une  sorte  de  ré- 
seau. On  les  rencontre  sans  le  faire  exprès,  alors  qu'il  faut  aller 
exprès  au  grand  magasin.  En  outre,  ils  offrent,  dansl'ensendile. 
une  surface  d'étalage  infiniment  plus  considérable  cjue  celle  des 


n  )  En  70  ans,  le  nombre  des  débits  de  boisson  a  augmenté  de  250.000  environ,  mais 
le  nombre  des  patentés  a  augmenté  de  plus  de  GOO.OOO. 

>ous  empruntons  ces  statistiques  à  \  Économiste  Français  (livraison  du  28  sep- 
tembre 1901). 


280  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

i:raiids  magasins.  Mesurez,  à  Paris,  en  les  ajoutant  bout  à  bout, 
les  étalages  de  tous  les  cordonniers  et  bottiers,  et  comparez  la 
longueur  ainsi  obtenue  au  développement  que  représente,  dans 
les  grands  magasins,  le  «  rayon  »  de  la  chaussure.  Or,  nul  n'ignore 
la  puissance  d'attraction  qui  réside  dans  un  étalage.  Combien  de 
gens  achètent,  parce  (ju'ils  l'ont  vu,  un  objet  (ju'ils  n'auraient 
pas  acheté  s'ils  ne  l'avaient  pas  vu  !  Le  [)etit  magasin,  quelle 
que  soit  la  concurrence  du  grand,  a  dont  toujours  la  chance  de 
vendre  à  unyva.v.sYm/  un  objet  contenu  dans  sa  vitrine,  unicjue- 
inent  parce  que  cet  objet  aura  plu. 

Un  grand  magasin  ne  déménage  pas  facilement.  L'immeuble 
<[u'il  occupe  est  aménagé  coùteusement.  et  il  faut  proliter  de  ces 
énormes  dépenses.  Le  petit  magasin,  lui.  peut  s'en  aller,  suivre 
les  mouvements  de  la  population,  délaisser  au  besoin  les  (juar- 
liers  ([ue  le  «  monde  »  délaisse,  s'implanter  au  bon  moment 
dans  les  nouvelles  rues  <jui  se  percent,  dans  celles  (jui  se  rajeu- 
nissent, dans  celles  où  de  petites  maisons  tout  place  à  de  grands 
immeubles  contenant  beaucoup  plus  de  locataires.  Ce  sont  des 
petits  magasins  ([ui  s'étai)lissent  dans  les  villes  d'eaux,  dans  les 
stations  balnéaires,  à  tous  les  endi-oits  où  naissent  des  agglomé- 
rations, et  ces  petits  magasins  savent  s'adapter  ingénieusement 
aux  besoins  spéciaux  <le  ces  localités  spéciales.  Ce  n'est  pas  du 
Louvre  (|u'uu  touriste  fait  venir  un  nlpcnstoch.,  ni  du  Hou  Marché 
(jue  le  baigneur  se  fait  expédier  les  «  souvenirs  ••  destinés  à  ses 
amis  ouàsa  famille.  Cesobjets  ont  bien  pu  être  fabriqués  à  Paris, 
mais  c'est  sur  les  lieux  mêmes,  nécessairement,  i[u  ils  sont  ven- 
dus. 

Lesj)elils  magasins,  dans  leur  lulle  coniro  les  gi-ands.  tirent 
donc  une  force  spéciale  tie  Vrinplacrmcnt  même  qu'ils  occupent 
et  de  la  suiface  d'atti'action  ([u'ils  olIVenl  au  public.  Ils  en  tirent 
une  autre  de  \{'nv  orf/dnisafion,  lors(|ue  la  chose  vendue  su})[)ose 
(le  la  pari  du  vendeur  une  certaine  compétence  ou  lors(pie 
lacheliMir.  parla  natuie  même  de  c«'tte  chose,  attache  une  im- 
portance loule  particulière  à  la  t[\\cs{'um  (Vassor/imcni . 

Tel  est  le  cas  de  cei-tains  niaL:asiusà  spécialité  bien  n^streinte 


LES    GRANPS    MAGASINS    HOIVENT-ILS    ÏIER    LES    PETIT??  !2S1 

et  l)ieii  déterminée  :  les  )>oiiti(jues  d'opticiens,  par  exemple.  In 
o})ticien,  c'est  la  moitié  dnn  oculiste.  Ne  parlons  pas  de  la 
pharmacie,  (jni  possède  une  organisation  spéciale,  mais  citons 
lesbandagistes,  les  armuriers,  les  tapissiers,  les  chapeliers,  les 
marchands  de  couleurs,  les  araveurs,  les  marbriers,  les  mar- 
chands d'articles  funéraires  ou  d'objets  religieux,  les  marchands 
de  denrées  provenant  de  monastères,  les  bijoutiers,  les  maisons 
de  deuil,  les  ébénistes,  les  brocanteurs,  les  marchands  de  tableaux, 
les  libraires,  les  luthiers.  Tel  magasin  ne  vendra  que  des  verres 
de  Bohème,  tel  autre  se  bornera  aux  chinoiseries.  Certes,  on 
trouve  dans  le  grand  mag-asin  des  livres,  des  tableaux,  des 
crucifix»  des  bijoux,  des  objets  d'art,  des  lorgnettes;  mais 
quel  pauvre  assortiment  I  11  est  des  sortes  d'achats  pour  lesquels 
le  vendeur  doit  être,  non  point  un  commis  quelconque,  ou 
même  un  «  chef  de  rayon  ».  mais  un  spécialiste,  un  homme  qui 
«  n'a  fait  que  ça  toute  sa  vie  ».  D'autre  part,  à  moins  de  s'en- 
combrer démesurément,  le  grand  mag-asin  ne  peut  pas  entasser, 
dans  le  même  ordre  de  marchandises,  une  variété  infinie  d'ob- 
jets. L'administration  prend  quelques  échantillons  courants  : 
pour  la  peinture,  quelques  médiocres  paysages;  pour  la  librai- 
rie, quelques  romans,  livres  d'étrennes,  alphabets  illustrés 
pour  enfants.  Mais  elle  ne  s'embarrasse  pas  de  marchandises  trop 
spéciales,  c[ui  moisiraient  longtemps  avant  de  se  vendre  et  empê- 
cheraient le  capital  de  se  renouveler  rapidement,  condition 
essentielle  du  succès  dans  ces  organisations  colossales. 

Or  les  «  spécialités  »  vont  en  se  multipliant,  comme  nous 
allons  le  voir  tout  à  l'heure.  Mais  celles  de  ces  spécialités  qui 
sont  anciennes,  constituent  déjà  un  fonds  solide  et  résistant.  La 
concentration  de  la  vente,  dont  le  srrand  maaasin  nous  offre 
l'exemple,  nempèche  pas  la  division  de  latente  de  continuer  à 
se  produire  ailleurs  et  de  constituer  un  des  aspects  de  la  division 
du  travail.  A  deux  pas  de  l'épicerie  où  l'on  vend  toute  espèce 
de  comestibles,  se  rencontrent  des  étalages  où  l'on  ne  voit  que 
des  huiles,  ou  que  du  thé,  ou  que  des  volailles,  ou  que  des  fro- 
mages. Parmi  ces  spécialités  figurent  au  premier  rang  les  ma- 
gasins ayant  quelque  prétention  artistique  :  serrurerie  d'art. 


282  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

feiTonnerio  d'art.  onipaillai:e  «raniniaux,  <»uvra£res  do  dames, 
liibelots  de  qualité  supérieuie,  les  inai:asiiis  où  Ton  s'a«loinie 
sui'toiit  aux  réparations,  coiuino  ceux  du  savrtior,  du  stoppeui'. 
du  reiupailleui'  de  chaises,  du  raccoiumodeur  de  poupées.  Le 
<(  stoppeur  »,  en  particulier,  constitue  une  résurrection  ])ieu  cu- 
rieuse du  tisserand,  mais  c'est  un  tisserand  adonné  à  un  tra- 
vail particulièrement  délicat  et  méticuleux.  Aussi  n'hésite-t-il 
pas  à  inscrire  sur  sa  boutique  :  «  Artiste  stoppeur  ». 

C'est  une  raison  semblable  (jui  continue  à  favoriser  le  petit 
magasin  en  ce  qui  concerne  la  confection  des  vêtements  sur 
mesure.  On  peut  bien  se  faire  faire  un  vêtement  dans  un  irraml 
magasin,  mais  il  est  plus  commode  d'avoir  un  tailleur,  et,  une 
fois  celui-ci  choisi,  on  a  en  lui  une  plus  lirande  contiance.  On 
est  moins  exposé  à  attendre  lonutemjjs,  et  puis,  comme  nous 
le  verrons  tout  à  llieure.  la  //lot/r  s'cu  mêle  et  dit  sou  mut,  ([ui 
n'ot  pas»  le  moins  écouté. 

Le  petit  magasin  est  [)articnlièrement  tort  contre  le  grand, 
lors(pi  il  se  trouve  répondre  à  des  besoins  journaliei-s  et  urgents. 
Tel  est  le  cas  du  commerce  de  l'alimentation  et  de  <pielques 
autres  destinés  à  satisfaire  les  exig-ences  fréquemment  répétées 
de  la  vie.  bi.  1(>  succès  de  la  maison  Potin,  par  exenipb\  uo 
constitue  pas  nnegrand»'  objection,  bc  tri»inq»lie  du  grand  ma- 
g-asin  lie  (If'iirces  alimentaires,  ee  sont  les  //rorisions,  c'est-à- 
dire  les  denrées  cpii  se  conseivent.  mais  le  pain,  la  viande,  les 
légumes  fi'ais,  les  fruits,  les  œufs,  le  benne,  continuent  à  être 
vendus  ])res(pie  (^xclusivfMuent  par  de  p»>tits  mag-asius  à  pmxi- 
mit«';  (le  lacheteiir.  Ce  n  es|  |»;is  (pi(>  l'on  ne  j)uisse  essayer  d  un 
autre  svstème.  et  nous  voNoiis  (lue  ceitaines  grandes  boulaufft'- 
l'ies  cooj>erati\  es  ne  fonctionnent  pa>  trop  mal.  Mais,  juscpi'à 
présent,  le  grand  magasin  n'a  pas  su  égraler,  en  ce  (|ui  concerne 
la  distribution  de  ces  denrées  alimentaires  b-aicbes,  la  souplesse 
et  la  commodité  du  j)etit  conunerce  ti-aditionmd.  I.,a  consoinma- 
tion  des  aliments  est  chose  inégale  et  capricieuse.  (h\  mang"«* 
tantôt  plus,  tantôt  moins:  on  aime  à  varier  ses  menus;  on  a  des 
convives  en  plus  on  en  moins;  un  jour,  on  aura  trop  de  [>aiii  et 


LES   GRANDS   MAGASINS    DOIVENT-ILS    TUER   LES    l'ETITS?  '1H3 

lo  loiulomaiii  pas  assez.  La  viande  comporte  une  foule  de  cpia- 
lités  et  de  «  morceaux  »  diiléi'eiits.  On  veut  pouvoir  parlementer 
avec  le  Ijouclier  pour  se  faire  donner  ceci  ou  cela.  Toutes  ces 
exigences  sont  incompatibles,  ou  bien  difficilement  conn)atil)les, 
avec  la  distribution  en  grand  de  denrées  fraîches,  opérées  par 
une  sorte  de  machine  administrative.  Si  les  l)()ulan§eries  coopé- 
ratives réussissent  —  (juelquefois  —  dans  la  classe  ouvrière, 
c'est  que  le  pain  y  prend  le  caractère  d'une  substance  homo- 
gène, toujours  send)Iahle  à  elle-même,  et  que  la  perspective 
d'un  bénétice  pécuniaire  décide  certains  consonmiateurs  —  la 
minorité  —  à  sacritier  les  connnodités  offertes  par  le  petit  1)0U- 
langer  du  coin. 

D'autres  commerces  participent  visiblement  à  la  nature  des 
commerces  de  comestil>les  :  boutiques  de  combustil)les,  dél»its  de 
tabac,  salons  de  coitïure,  papeteries  (dont  beaucoup  vendent  des 
journaux).  Joignons-y,  parmi  les  petites  industries  qui  sont  en 
même  temps  de  petits  commerces,  la  menuiserie  et  la  serru- 
rerie, deux  métiers  particulièrement  réfractaires  à  l'organisa- 
tion en  grand  atelier,  bref,  tout  ce  que  l'on  appelle,  dans  le  lan- 
gage domestique,  les  «  fournisseurs  ».  Même  dans  les  familles 
les  plus  engouées  de  tel  ou  tel  grand  magasin,  ces  fournis- 
seurs sont  nombreux,  et  l'on  a  beaucoup  plus  souvent  aifaire 
à  eux  qu'à  leurs  grandioses,  mais  lourdes  et  lointaines  concur- 
rences. 

A  ces  avantages  tirés  du  lieu,  de  l'organisation  et  de  la  nature 
des  besoins  que  satisfait  la  chose  vendue,  les  petits  magasins  en 
joignent  un  autre  :  celui  qui  résulte  de  causes  se  rattachant  à 
l'ordre  moral.  Après  les  ([uestions  de  commodité,  il  y  a  les  ques- 
tions de  personnes,  c'est-à-dire  les  rapports  personnels  entre 
acheteurs  et  vendeurs,  ainsi  que  les  rapports  entre  acheteurs 
et  autres  personnes.  Ces  deux  genres  de  phénomènes  sociaux 
influent  grandement  sur  les  conditions  de  la  lutte.  Ils  sont  de 
ceux  c[ui  échappent  aux  calculs  de  l'économie  politique  pure,  et 
dont  il  faut  tenir  compte  cependant  si  l'on  veut  avoir  une  idée 
juste  des  ressources  dont  dispose  le  petit  magasin  pour  se  main- 
tenir à  côté  du  STand. 


•2di  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

Combien  de  fois,  eu  conversation,  na-t-oii  pas  entendu  des 
bouts  de  dialogue  de  ce  genre  : 

—  Pourquoi  donc  continuez-vous  à  vous  servir  chez  X...? 

—  Bahl  parce  que  je  le  connais,  parce  <ju"il  est  complaisant, 
serviable.  ijon  enfant. 

Ou  encore  :  «  Parce  que  c'est  la  crème  des  honnêtes  crcns,  et 
qu'il  est  incapable  de  me  tromper  ». 

Ou  encore  :  «  Parce  qu'il  c<»nnait  mes  g-oûts,  mes  habitudes, 
et  qu'il  a  le  talent  de  me  trouver  tout  de  suite  ce  que  je  veux  ». 

Ces  réponses,  et  d'autres  seml)lal)les,  sont  fré([uontes.  Les 
commerçants  avisés  savent  très  bien,  d'ailleurs,  de  (pielle  utilité 
sont  pour  eux  les  «  talents  de  société  »,  la  causerie  <«  à  la  papa  >'. 
et  aussi  la  politesse,  la  giAce  avenante,  le  sourire  même  de 
leurs  commis  ou  de  leurs  commises.  C'est  un  fait  constaté  que 
les  aerréments  du  visape  ne  sont  pas  non  plus,  en  cette  matière, 
chose  in<lill"éront«'.  Le  ton  seul  dont  une  chose  est  offerte,  s'il 
est  déplaisant,  peut  porter  le  client  à  s'adresser  ;\  un  autre  ma- 
gasin. Lue  personne  à  ((ui,  i)ar  hasard,  un  employé  de  grand 
magasin  aura  [)arlé  dune  façon  un  [)eu  sèche  et  qui  connaitra 
une  lioutique  où  les  employés  sont  aimables,  retournera  délini- 
tivement  à  celle-ci,  à  moins  que  la  dill'érenrc^  de  i)rix  ne  soit  très 
appréciable,  et  elle  ne  l'est  pas  toujours. 

Une  fois  le  petit  magasin  à  la  tète  d'un  bon  noyau  de  clients 
fidèles,  il  bénéficie  en  bien  des  cas — c'est  encore  une  vérité  d'ex- 
périence —  du  prosélytisme  bénévole  de  ces  clients.  Les  femmes 
surtout  aiment  à  parler  de  leurs  emplettes,  à  dire  si  elles  en  ont 
été  contentes  ou  mécontentes,  et  à  recommntulrr  le  magasin  où 
elles  se  s(Uit  servies.  Sans  doute,  c'est  {)urfois  le  grand  magasin 
([u'elles  recommandent,  mais  celui-ci  est  déjà  suffisamment 
connu.  Au  contraire,  lors(ju'elles  donnent  1  adresse  d'un  petit 
magasin  (|ui  les  a  satisfait(>s,  elles  révèlent  à  leur  interlocutrice 
1  r\ist«Mi<"e  de  ce  petit  magasin.  <d  lui  font  une  réclame  relative- 
ment précieuse.  Ces  recommandations  sont  pai-ficulièi-ement 
puissantes  auprès  des  personnes  nouvellement  installées  dans 
une  ville,  ou  dans  un  nouveau  «piartier  d'une  grande  ville,  et 
(jui,  naturellement,  cherchent  ;\  s'informer.  L'amitié,  l'admira- 


LES   GRA.vnS   MAGASI.NS    DOI VEM-ILS   TUER    LES    l'ETlTS?  285 

tion,  reiivie,  la  coiii[)laisance,  la  timidité  même  servent  d'agents 
recruteurs  à  des  magasiniers  dont  la  clientèle  diminuerait  peut- 
être,  si  elle  ne  se  renouvelait  heureusement  de  cette  faeon.  Nous 
connaissons  dans  lilo  Saint-Louis  —  un  des  endroits  de  Paris 
où  Ton  passe  le  moins  —  tel  magasin  sans  bouticpie,  situé  à  un 
premier  étage,  devant  lequel  stationnent  souvent  des  équipages 
venus  de  divers  quartiers.  Ce  magasin  débite  des  chaussures 
d'enfants.  Sa  vogue  tient  uni([uomcnt  à  ce  que  des  mères  de 
t'aniille  satisfaites  en  ont  parlé  à  d'autres,  qui,  dès  lors,  se  dé- 
rangent tout  exprès  pour  aller  faire  leurs  emplettes  dans  ce  coin 
reculé  et  perchi. 

Il  y  a  entin  la  inode,  l'omnipotente  mode.  Bien  des  gens,  dans 
un  certain  monde,  n'osent  pas  se  servir  dans  les  grands  maga- 
sins, au  moins  pour  certains  articles,  parce  que  cela  nest  pas 
distingué.  C'est  surtout  en  matière  de  cadeaux  que  ce  senti- 
ment se  fait  jour.  On  tient  à  donner,  non  pas  ({uehjue  chose, 
mais  quelque  chose  de  chez  X***.  de  chez  Y***.  On  achète  chez 
un  spéciahste  connu,  quoiqu'il  soit  plus  cher,  et  quelquefois 
jmrce  qu'û  est  plus  cher.  C'est  un  sacrifice  à  Topimon  d'au- 
trui,  et  un  mondain  se  disqualifierait  si,  même  en  offrant  de 
beaux  objets  ou  d'excellentes  friandises,  il  s'afiranchissait  de 
cette  tyrannie  consacrée  par  le  consentement  de  ceux  qu'elle 
opprime. 


II.    COMMENT    LES    PETITS    MAGASINS    SE    MULTIPLIENT. 

Tout  ce  que  nous  venons  d'observer  explique  pourquoi  tant 
de  petits  magasins  existants  se  maintiennent.  11  nous  faut  voir 
maintenant  comment  il  en  naît  de  nouveaux. 

Nous  avons  dit,  à  propos  du  lieu,  que  les  villes  nouvelles  et 
les  quartiers  nouveaux  voient  apparaître  forcément  de  nouveaux 
magasins.  La  chose  va  de  soi,  et  nous  n'avons  pas  besoin  d'in- 
sister. Mais,  en  dehors  de  cette  cause  spéciale  et  exceptionnelle, 
des  phénomènes  bienmodernes  déterminent,  nonobstant  le  succès 
des  grands  mag-asins,  la  multiplication  des  petits.   Ces  phéno- 


•IHC)  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

mciios,  ce  sont  :  1"  le  progrès  du  l)ion-ètre;  2°  les  inventions. 

Nous  n'avons  pas  à  prouver  ici  le  piog-rès  du  bien-être  géné- 
ral. La  preuve  en  a  riv  faite,  et,  du  reste,  il  se  révèle  suffisani- 
nicut  ;iux  yeux  par  les  conséquences  mêmes  «pie  nous  avons  à 
considérer  ici,  et  au  premier  rane- desquelles  il  nous  faut  jdacer 
le  développement  de  la  consommation  des  denrées  alimentaires 
réservées  jadis  t\  une  partie  restreinte  de  la  population. 

On  consomme  aujourdhui  incomparahlemeiit  [)lus  de  viande, 
plus  de  sucre,  plus  de  café,  plus  de  llié.  plus  de  chocolat,  plus 
de  pâtisserie,  plus  de  charcuterie,  plus  de  viu,  [)lus  de  licpieurs, 
plus  de  friandises  de  toute  espèce  que  Ton  n'en  consommait  il  y  a 
cin([uaute  aus.  Or,  nous  avons  vu  que  le  commerce  de  lalimen- 
tation,  en  raison  du  caractère  quotidien  et  varié  des  besoins  (juil 
doit  satisfaire,  oj)pose  une  résistance  toute  spéciale  à  l'invasion 
du  lirand  magasin.  H  en  résulte  que,  malgré  celui-ci.  de  non- 
veaux  petits  magasins  sont  nécessaii'es  poui*  aj)pI■o^isionner  une 
populalion  (pii  mange  plus  et  qui  mange  mieux.  A  ciia([ue  ins- 
tant, dans  Pai'is,  ou  renconlie  des  maeasins  portant  cette  eusei- 
gne  :  «  Cafés,  Hk's,  chocolats  ».  Les  mêmes  denrées  se  débitent 
chez  Potin.  Pourtant,  si  ces  [)elits  magasins  existent  et  se  mul- 
tiplient, c'est  ({u'ils  font  leurs  affaires,  l'n  autre  trait  de  la  physio- 
nomie de  Paris,  c'est  la  multiplicité  des  charcuteries,  même 
dans  les  ([uartiers  les  plus  jxiuvri^s.  lue  fouh^  d  ouvriei^s  prolifent 
des  hauts  salaires  (|u"ils  gagnent  poui-  y  acheter  leui"s  repas. 
Kappidons  pour  mémoire  In  foi-midalde  multiplication  des  mai'- 
chandsde\in.  Ajoutons-y  les  petits  rest.iurauls.  les  crènuM'ies. 
les  salons  de  liv»*  o'clock,  etc.  Il  y  a  des  pAti^sel•ics  i\o  lou>  les 
genres.  Ici  l'on  ne  xeiid  (jue  des  gah^tles  liretonues;  là,  ce  sont 
<les  biscuits  milanais.  Ou  lit,  au-dessus  des  boutiipies.   des  ins- 

cri|)lioiis  dece  g<'ure  :   *■  Produits  d'Italie Produits  delà  Mar- 

tiuicpie Huiles    d'oliv»'   de  Tunisie Kaux   minéi'ales 

Knf/liah  (/roccrt/  ».  (>es  spécialisations  à  outrance^  U(>  ponri-aienl 
exister  sans  un  accroissement  cuoiini'ch'  la  consommation  géné- 
rale. Dans  h«s  (juarticM's  riches,  ce  sont  les  magasins  de  primeni's, 
de  fruits  forcés,  de  fruits  e\oti<jues,  de  gibier.  Kn  face  d'un  des 
magasins  de  la  maison  Potin,  nous  avons  pu  voir  une  boulitpie 


LES   GRAMi>   MAGASIN^    DnIVENT-lLS    TUER    LES    PETITS?  '287 

do  comestibles  clans  la  devanture  de  laquelle  saliunent  des 
pommes  et  (le>  poires  superbes,  étiquetées  1  franc  1  fr.  ôO 
et  jusqu'à  deux  2  francs  la  pièce.  Tout  cela  se  vend,  parait-il. 
Pendant  que  le  peuple  monte  vers  ce  qui  était  le  luxe  de  nos  an- 
cêtres, les  riches  imaginent  des  raffinements  nouveaux.  Pour  sa- 
tisfaire les  exigences  d'en  haut  et  d'en  bas,  de  nouveaux  maga- 
sins sont  nécessaires,  et  il  s'en  ouvre  tous  les  jours. 

M.  Paul  Leroy-Beaulieu  (1)  observe  que  certaines  opérations 
autrefois  considérées  comme  domestiques  passent  à  des  spécialis- 
tes qui  l'exercent  en  magasin.  Tel  est,  dans  certaines  régions,  le 
cas  de  la  boulangerie.  Tel  est,  dans  ]es  villes,  celui  du  blanchis- 
sas"e.  Rattachons-v  la  teinturerie  Qes  teinturiers  font  surtout  des 
nettoyages).  Au  lieu  de  «  faire  chez  soi  »,  on  «  donne  dehors  », 
comme  disent  les  ménagères,  et  la  chose  est  possil^le  parce  que 
l'on  a  plus  d'argent  à  dépenser  qu'autrefois.  Aussi  voit-on  le 
progrès  du  bien-être  intluer  non  seulement  sur  la  consomnui- 
tion  des  denrées alimentaii'es,  mais  sur  celle  des  vêtements,  qu'on 
fait  durer  moins  longtemps  que  par  le  passé,  et  qu'on  enjolive 
—  nous  parlons  du  cùté  féminin  —  de  rubans,  de  garnitures, 
de  falbalas  variés.  Bien  des  lîlles connaissent,  à  ce  point  de  Mie, 
des  raffinements  que  n'ont  point  connus  leurs  mères.  On  vend 
des  chapeaux  de  dames  dans  les  grands  magasins,  et  pourtant 
que  de  modistes!  C'est  que  bien  des  femmes  du  peuple,  (pii 
jadis  n'auraient  pas  porté  de  chapeaux,  en  portent  aujourd'hui. 
Et  de  même  pour  le  mobilier,  pour  une  foule  d'accessoires  et  de 
«  petits  riens  ».  oml^relles,  éventails,  argenterie,  bibelots,  vais- 
selle de  luxe,  jouets,  fleurs,  etc.  On  se  parfume  davantage  :  ins- 
tallation de  nouveaux  parfumeurs.  On  se  fait  coiffer  davantage  : 
installation  de  nouveaux  coiffeurs.  On  voyage  plus  que  par  le 
passé  :  installation  de  nouveaux  emballeurs,  marchands  de  mal- 
les ou  de  paniers.  On  veut  imiter  le  luxe  des  hautes  classes  : 
installation  de  commerçants  en  J^ijouterie  fausse,  en  bronzes 
d'imitation,  etc.  Ces  diverses  marchandises  —  ou  ces  divers  ser- 
vices —  se  débitent  en  quantités  de  plus  en  plus  importantes,  et, 

(1)  Article  cité. 


2SH  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

bion  que  les  grands  magasins  en  écoulent  des  stocks  considéra- 
bles, la  demande  est  assez  forte  pour  que  les  potits  magasins 
préexistants  ne  puissent  eux-mêmes  suflire  à  1  auunieutation  de 
leur  clientèle  et  (pi'il  y  ait  des  places  à  prendre  pour  de  nouveaux 
détaillants. 

Ce  même  progrès  du  bien-être  rend  le  puljlic  plus  exigeant 
en  ce  qui  concerne  la  manière  dont  les  choses  lui  sont  présen- 
tées. Pour  le  combustible,  ])ar  exemple,  il  suffirait  théori({uement 
(ju  il  existe  dans  les  faubourgs  do  vastes  entrepôts.  Mais  il  faut 
mAcher  la  besogne  aux  personnes  qui  commandent  leur  provi- 
sion de  bois  ou  de  charbon  pour  l'hiver.  On  rencontre  donc  dans 
Paris  des  boutiques  où  sont  exposés  sur  des  coupes,  dans  les 
vitrines,  des  fragments  de  charbon,  des  échantillons  de  bûches 
et  de  petits  fagots  allume-feux.  Là  se  trouvent  des  préposés  aux 
conunandes.  dont  le  rôle  est  fort  analogue  à  celui  du  petit  maga- 
sinier, he  même  pour  le>  blanchisseries,  réj)andues  maintenant 
partout,  pour  les  bureaux  de  dénn'nagement,  bureaux  déplace- 
ment et  autres  organisations  (jui  ont  pour  but  de  distribuer  des 
services  comme  les  magasins  ordinaires  distribuent  les  denrées. 

Si  le  j)rogrès  du  l)ien-être  fait  ouvrir  de  nouvelles  bouticpu^s, 
analogues  par  leur  naturt'  à  celles  (jui  existent  déj;\,  lo  inven- 
tions [Vj  —  dont  rap[)arition  est  liée  d  ailleurs  au  prt)grès  du 
bien-être  —  font  surgir  dt-s  commerces  tout  à  fait  modernes,  ([ui 
se  logent  également  dans  de  petits  magasins.  Le  gaz,  l'électri- 
cité, la  photographie,  le  caoutchouc,  la  chirurgie,  l'installation 
moderne  des  aj)[)artements.  les  nouvi'aux  appareils  de  chauf- 
fage, la  \  ulgaiisation  de  la  bancjuc  :  \  oil;\  autant  de  choses  ou 
de  phénomènes  non\eaux  i\\\\  s(>  traduisent  en  enseignes  et  en 
de\antnre>  >nr  la  \nie  publique.  Ici  ee  sont  des  machines  à 
coudre,  li^-b,•|^  des  jnachines  à  écrire,  plus  loin  des  phonogra- 
phes, ailhuiis  des  store>  d  un  système  spécial,  <»u  des  boui'rc- 
lels  absolument  nouveaux  pour  fenêtres,  ou  des  roj)inets  à 
fermeture  inédite.  Ce  sont  des  lanq)es  brevetées,  des  becs,  des 
brûleurs,  des  poêles,  des  réchauds,  des  voitures  pour  malades, 

(1)  C'pst  enc<»rc  M.  Paul  Leroy-Bcaulieii  <ini.  le  premier,  en  divers  ur(icle«,  a  nolé 
teUe  conséquence  économique  des  invenlions. 


LES   GRANDS    MAGASINS    nOIVENT-lLS   TIER   LES    PETITS?  '289 

dos  l)icvclcttes,  dos  autoiiiohiles,  des  substances  servant  adorer, 
uuc  peinture  merveilleuse  débitée  en  petits  pots,  des  appareils 
ortliopédi(|ues  confectionnés  d'après  les  dernières  découvertes 
de  la  science,  un  «  bi-inétal  ».  des  objets  en  aluminium,  un 
corset  merveilleux,  une  laine  hygiénique ,  des  stylographes. 
des  autocopistes,  des  baignoires  mobiles  se  renfermant  dans 
une  armoire,  des  bibliothèc[ues  à  rayons  métalliques  se  repliant 
à  volonté.  Ce  sont  encore  des  commerces  correspondant  à  dçs 
modes  nouvelles,  à  des  «  idées  »  récentes  :  statuettes  genre  Ta- 
nag-ra,  affiches  illustrées,  timbres-poste  pour  collections.  Nous 
avons  vu  s'établir,  il  y  a  peu  de  temps,  près  de  Saint-Germahi 
des  Prés,  une  boutique  où  l'on  vend  toutes  sortes  d'objets  re- 
latifs à  Jeanne  d'Arc.  Ce  sont  encore  des  organismes  commer- 
ciaux dus  à  de  nouvelles  combinaisons  propres  à  faciliter  la  vie, 
comme  agences  de  locations,  de  renseignements,  de  voyag-os, 
de  théâtres,  ventes  de  fonds  de  commerce.  Nous  nous  deman- 
dons s'il  ne  conviendrait  pas  d'y  joindre  les  succursales  des 
g-randes  banques,  dépendantes  sans  doute  d'un  grand  orga- 
nisme, mais  qui  fonctionnent,  en  définitive,  à  la  manière  d'un 
petit  magasin,  avec  enseigne,  vitrine,  comptoir,  clientèle  de 
quartier.  Bref,  les  progrès  de  la  science  appHquée  à  l'industrie 
et  de  l'ingéniosité  pure  et  simple  appliquée  à  la  simplitication 
des  affaires,  fournissent  actuellement  une  foule  d'occasions 
d'  «  ouvrir  boutique  ».  occasions  inconnues  encore  il  n'y  a  pas 
très  longtemps,  et  offrent  à  l'ensemble  des  hommes  plus  de 
moyens  que  jamais  de  fjarjncr  de  l'argent  en  vendant  quelque 
chose  aie  public,  dans  une  salle  de  dimension  restreinte  ouverte 
sur  la  rue.  Beaucoup  de  ces  moyens  de  gagner  de  l'argent 
n'existaient  pas  pour  nos  pères.  Ils  existent  aujourd'hui,  et 
des  milliers  de  familles  s'en  trouvent  bien. 


III.     COMMENT    LES    GRANDS    MAGASINS    EX    FONT    NAITRE 

DES    PETITS. 

Il  y  a  plus,   et  l'on  peut  prouver  que  le- grand  magasin  favo- 
rise parfois  les  petits  et  en  fait  naître. 


•>'.)()  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

KappoloDS  tout  (l'ai)or(l  que  certains  détaillants  s'approvi- 
sionnent au  Louvre  ou  au  Bon  Marché  comme  dans  des  maisons 
de  g-ros.  Nous  avons  été  nous-mêmes  en  rapport  avec  l'un  d'eux. 
(jiii  venait  de  province  à  Paris  pour  se  réassortir,  et  (pii  faisait 
une  partie  de  ses  emplettes  au  Bon  Marché,  comptant  hien, 
sans  doute,  se  rattraper  sur  ses  acheteurs  et  leur  faire  payer 
Iff  commodité  de  trouver  sans  déraneement  des  marchandises 
adaptées  à  leur  goût.  Nous  croyons,  du  reste,  <[ue  \rs 
glands  magasins  font  hénéticier  d'un  sérieux  escompte  les  au- 
tres commerrauts  (|ui  leur  font  en  hloc  de  gros  achats.  C'est 
sans  (joule  un  tyi)e  (h>  commerce  assez  vicieux,  car  il  nudti[)lie 
les  intermédiaires.  11  laut  observer  toutefois  cpie  les  marchan- 
dises, en  passant  de  chez  le  fabricant  au  grand  magasin,  ont 
<léjà  suhi  un  premier  triage,  qui  épargne  au  détaillant  la  peine 
de  leur  faire  subir  un  trop  minutieux  examen. 

Mais,  ce  ([u  il  y  a  de  curieux  A  noter,  c'est  léclosion  de  petits 
commerces  de  détail  ([ui  doiveiil  la  vie  aux  grands  magasins 
et  n'existeraient  i)as  sans  eux.  La  logicjne  absolue,  a  priori, 
voudrait  (|ue  la  concurrence  des  grands  magasins  se  fit  sentir 
dune  façon  particulièrement  désastreuse  dans  le  voisinage 
immédial  de  ces  (hM'uieis.  L'attraction  des  corps  célestes  aug- 
mente à  mesun^  ([ue  la  distance  diminue.  De  même,  tout  près 
d'mi  urand  magasin,  c<'tte  iidluence  du  Uni,  de  la  pro.rimitr 
agréable  el  commode,  <(ue  nous  aNons  leconnue  favorable  au 
petit  magasin,  c«*sse  forcéineiil  de  se  faire  sentir.  LogifpuMnent. 
un  i:raiid  magasin  devrait  donc  tuer  toutes  les  bouticpies  dans 
un  ('(M'tain  rayon  autour  de  lui.  (b-.  il  u'tMi  ("«t  rien,  et  c  est 
le  contraire  ([ui  arrive. 

liieii  iliiisduefif.  à  «•<*t  éuard.  comme  une  promenade  autour 
(hi  l»ou  Marcbé,  principalement  dans  la  rue  du  Bac  et  la  rue  de 
Sè\  ces.  Il  iTest  prescpie  pas  une  maison  ([ui  n  ait  son  rez-de- 
cbaussée  occupé  par  des  magasins,  lestpnds  n'ont  pas  l'air  mi- 
sérables. O  sont  d'aboicL  l>ieii  entendu,  des  commerces  relatifs 
à  ralimenlafioii  :  [);Uisseries,  conliseries,  crènnuMes,  cliocolate- 
ries,  «  vacberies  ».  Mais  ce  sont  encore  des  tailleurs,  «les 
papetiers,  un  facteur  de    pianos,  nu  marchand  de  Ibnus  artiti- 


LE>    GRANDS    MA(;AMNS    DOIVENT-II.S    TLLK    Lk-S    PETITS?  ±)l 

cielles,   un  horloger,  un    opticion,  un  marchand  d'oiseaux,  un 
encadrcui'.  un  marchand  de  faïences  et  de  j)orcelaines,  etc.  Tout 
près  de  hi,  dans  la  partie  de  la  rur  de  Sèvres  qui  remonte  vers 
le   Jjoulevard  Montparnasse .  ce   sont   de  copieux   étalages    (h' 
chaussures,  d'articles  de  literie  et  même  de  «  nouveautés  ».  Deux 
merceries   vivent  à    l'ombre  du   redoutable   établissement  (jui 
fait  la  terreur  des  mercière.  Les  seules  maisons  qui  tranchent 
sur  cette   uniforme  liordure  de  magasins  sont  des  inmieubles 
occupés  de  longue  date  par  des  communautés  religieuses,  les- 
quelles, si  elles  suivaient  l'instinct  de  spéculation  cjpie  des  po- 
liticiens leur  attribuent ,  auraient  depuis  longtemps  transformé 
en  petits  magasins  la  partie  de  ces  immeubles  qui  donne  inmié- 
diatement  sur  la  rue.  Mais  telle  n'est  pas  leur  tournure  d'esprit, 
et  ces  exceptions  subsistent  précisément  connue  un  témoin  de  la 
physionomie  que  ces  rues  présentaient  jadis,  ([uand  le  Bon  Mar- 
ché n'existait  pas. 

Ce  phénomène,  illogique  au  premier  abord,  est  facile  à  expli- 
quer. Le  grand  magasin  suscite  Xaffluence.  Il  passe  donc  beau- 
coup de  monde   dans   les    rues   qui  y   conduisent.    Parmi   ces 
nombreux  passants,    il  en   est  qui    peuvent  être   frappés   par 
l'étalage  d'un  petit  magasin,  et.   trouvant  l'idjjet   qu'ds  cher- 
chent, le  prennent  là  et  ne  vont  pas  plus  loin.  Il  y  a  ceux  qui 
sont  bien  entrés  dans  le  grand  magasin,  mais  qui  y  ont  rencontré 
de  l'encombrement,  ce  qui  leur  a  déplu.  On  est  pressé,  on  se 
dépite  de  ne  pas  avoii'  immédiatement  un  vendeur,  on  sort,  et 
l'on  va  acheter  l'objet  en  face.  Il  y  a  ceux  cpii  ont  une  idée  bien 
précise  de  l'emplette  qu  ils  veulent  faire  et  n'ont  pas  trouvé  leur 
idéal  dans  le  g-rand  magasin.  Or,  cet  idéal,  ils  peuvent  le  cher- 
cher ensuite  et   le  rencontrer  au  dehors,  car  l'assortiment  du 
,    grand  magasin  n'est  pas  inlini.  et  la  boutique  d'en  face,  n'ayant 
cpi'une  spécialité,  peut  renfermer  l'objet  cpie  le  client  réclamait 
vainement  au  «  rayon  »  correspondant  du  grand  magasin.  «  La 
première  fois  que  je  fus  au  Bon  Marché,  nous  racontait  un  de 
nos  amis,    c'était  pour  acheter  une   lampe.  Descendu  dans  un 
hôtel  voisin,  j'avais  à  écrire  le  soir.  et.  ne  comptant  rester  que 
peu  de  temps  à  Paris,  je  tenais  à  n'acquérir  qu'une  lampe  bon 


292  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

marché,  dont  j  aurais  fait  cadeau  à  lliùtcl  en  m'en  allant  pour 
ne  pas  encondjrer  ma  malle.  (Ir,  je  ne  trouvai  pas  au  lîon  Marché 
de  lam[)es  «  hon  marché  ».  Il  n  y  avait  que  <les  articles  jolis  et 
relativement  coûteux.  C'est  à  une  houti(jue  voisine  (]ue  je  lis 
mon  emplette.  Le  grand  magasin  m'avait  envoyé  au  |)etit.  » 

On  \end  autour  du  Hon  Marché,  avijus-nous  dit,  des  pianos  et 
des  oiseaux.  Ce  sont  des  «  articles  »  trop  hruyants  ou  trop  cn- 
eomhrants  pour  que  le  grand  magasin  les  vende.  Loiselier  et  le 
facteur  de  pianos  n'ont  donc  rien  à  perdre  à  l'attraction  qu'exerce 
la  pui.ssante  maison  Boucicaut.  Ils  ont,  au  contraire,  tout  à  y 
gagner,  etl)énéficient,sans  aucune  crainte,  du  surcroit  de  valeur 
tentatrice  que  donne  à  leur  étalag-e  la  multiplication  <les  yeux 
qui  peuvent  le  voir.  Les  pAtisseries  sont  littéralement  envahies 
par  les  dames  (jui  viennent  de  faire  leurs  emplettes  et  qui,  après 
cette  opération  fatigante,  éprouvent  le  besoin  de  se  réconfoiter. 
Bref,  c'est  l'histoire  du  «  Repas  du  lion  ■  qui,  une  fois  le  roi  des 
animaux  suf'lisamment  repu,  nourrit  encoi-e  la  hande  all'amée 
des  chacals.  Si  le  lion  n'avait  pas  abattu  son  buffle  ou  son  anti- 
lope, les  chacals  ne  dîneraient  pas. 

Tout  c(da  n'empêche  pas,  évidemment,  que  ccrfains  pcti'fs  ma- 
r/asins  soutirent  de  la  concurrence  des  g-rands  et  que  certains, 
devant  cette  concurrence,  se  voient  obligés  de  disparaître.  Mais 
c'est  là  une  des  grandes  conditions  du  progrès,  cpii  ne  s'opère 
jamais  sans  porter  tort  à  (piehjn  un.  Toute  invention,  toute  com- 
binaison, tctiile  oi'ganisation  nouvelle  nnif  aux  gens  qui,  avant 
elle,  satisfaisaient  77ioins  hini  les  besoins  (|ue  dé.sormais  elle  sa- 
tisfera ttiieur.  C'est  l'éternidle  histoire  du  tisserand  ruiné  par  la 
machine  à  tisser,  de  la  diligence  évincée  par  le  chemin  <le  fei\ 
des  porteurs  d'eau  inutilisés  par  la  canalisation  jus(|u"à  domi- 
cile, des  marchands  dhuih'à  brnler  et  de  lampes  carcels  conti-a- 
riés  |)ar  le  developjxMuent  île  la  consommation  du  gaz.  la 
diirnsi(»n  du  pétnilc  el  lavènenuMit  de  l'électricité.  Ni  les  récri- 
minations, ni  les  c(»ni;rès,  ni  les  «  liirues  «>,  ni  les  lois  n*v  feront 
rien.  On  n  a  jias  le  dioil  de  jumir  les  hommes  d«>  génie  d  avoir 
trouvé  de  nouvelles  combinaisons  comnuM'cialestjai  les  enrichis- 
sent tout  en  contribuant  au  bien-être  général.  On  peut  momen- 


LES   GRANDS   MAGASINS    DOIVENT-ILS   TUER    LES   PETITS?  293 

taiiriiicnt  les  surcharger  (riiiipùls,  puur  complaire  à  certaines 
iiifliKMiccs  p()liti(juos,  mais,  si  Ton  appuyait  trop  fort  sur  cette 
corde,  c'est  la  masse  des  consommateurs  qui  s'insurgerait  tout 
entière,  car  le  grand  magasin  est  pour  eux,  non  seulement  une 
ressource  précieuse  dont  l'absence  gênerait  fort  leurs  habitudes, 
mais  encore  un  régulateur  impérieux  ([ui  oblige  les  petits  ma- 
gasins à  ne  pas  exagérer  leurs  prix. 

Du  reste,  il  résulte  de  tout  ce  que  nous  avons  dit  que  le 
petit  magasin  n'est  nullement  en  traii)  de  mourir.  La  vérité, 
c'est  (jue  certaines  catégories  des  petits  magasins  sont  en  fâ- 
cheuse posture,  mais  que  certaines  autres  sont  en  pleine 
prospérité,  et  qu'il  éclot  tous  les  jours  des  catégories  nouvelles. 
Tout  compte  fait,  nous  l'avons  vu  par  la  statistique  des  patentes, 
l'armée  des  petits  magasins  compte  plus  de  recrues  que  de 
morts,  et  les  architectes  peuvent  répondre  que,  pour  cette  fois, 
la  statisti([ue  a  raison.  On  peut  donc  comparer  le  commerce  de 
détail  à  un  grand  arbre  dont  certaines  branches  s'atrophient 
et  meurent,  mais  dont  certaines  autres  grossissent  et  poussent 
de  jeunes  rameaux.  Ceci  étant,  n'y  a-t-il  pas  mieux  à  faire,  pour 
les  petits  magasiniers,  que  de  récriminer  et  d'invoquer,  contre 
la  force  des  choses,  le  secours  dangereux  des  législateurs? 

Certes,  il  y  a  «  quelque  chose  à  faire  »  ;  mais  ce  quelque 
chose,  c'est  une  évolution.  Puisque  certains  commerces  pro- 
gressent, et  que  certains  autres  reculent,  l'habileté  consiste 
à  en  prendre  son  parti,  et  à  se  mettre,  comme  les  politiciens 
avisés  dans  les  coups  d'État,  du  côté  du  manche.  Pour  cela,  il 
faudrait  faire  preuve  d'une  certaine  souplesse,  d'une  faculté 
d'adaptation  à  diverses  besognes,  ou,  si  l'on  est  trop  âgé  pour 
évoluer  soi-même,  préparer  à  cette  transformation  nécessaire  ses 
enfants  ou  ceux  à  qui  on  destine  sa  succession.  Nous  ne  sommes 
plus  au  temps  où  une  boutique  se  transmettait  tranquillement 
de  père  en  fils,  comme  un  patrimoine,  et  où  des  règlements 
jaloux  veillaient  à  ce  qu'aucune  ne  pût  s'emparer  de  la  su- 
prématie au  détriment  des  autres.  La  rapidité  des  transports, 
l'extension  des  grands  centres,  le  triomphe  de  la  l'éclame  s'op- 
posent absolument  à  ce    retour  vers   un  passé  né  de   l'isole- 

T.   XXXII.  20 


V'Ji  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

mont  féodal  ft  de  la  stabilité  forcée  des  clientèles  locales. 
L'habileté  ne  consiste  pas  à  solliciter  une  [)rolonij;ation  de 
vie  artilicielle  pour  un  commerce  qui  meurt,  mais  à  se  trans- 
porter carrément  dans  les  commerces    (pii  vivent. 

Si,  par  suite  dun  phénomène  cosmique,  le  (inlf-Stream  cessait 
de  baiiiner  les  rivages  de  l'Europe  occidentale  et  se  mettait 
à  réchaullrr  les  côtes  iilacées  du  (iroi^nland,  il  y  a  (  <>rtain<Mn«'nt 
des  gens  ([ui  feraient  demaiidei-,  par  un  député.  -  (pndles  me- 
sures le  gouvernement  coMq)le  })i'endi-e  "  pour  obligei*  le  (iulf- 
Stream  à  reprendre  son  ancien  cours.  Mais  il  y  aurait,  pour  les 
malins,   im   parti  plus  sage  :   s'endiarcjuer  pour  le  Groenland. 

La  solution  est  là,  et  non  ailleurs.  On  ne  violente  pas  plus 
les  lois  sociales  que  les  lois  physiques.  La  liberté  consiste  à  se 
l)lacer  de  manière  à  bénéficier  de  ces  lois  au  lieu  d'en  éprouver 
du  dommage.  Voire  nuHier  ne  paye  pas;  prenez-en  un  (jui 
paye.  Votre  ganterie  perd  des  chalands  tous  les  jours;  liipiide/. 
vos  gants  et  vendez  des  foiunifures  de  photographies,  t»n 
des  bicyclettes,  ou  encore  moulez  une  [)àtisserie  nouvelle, 
car  C(dle  de  la  rue  voisine  commence  peut-être  à  ne  plus  suf- 
lire  à  la  cons<unmafion  du  (piarti<M'.  En  un  mot,  ayez  une  \  ne 
nette  de  ce  (pi'exige  la  marche  des  choses.  Sans  do«de  il  y  aura 
des  victimes.  Il  y  en  a  toujours  et  partout.  La  grêle,  les  inon- 
dations, les  éruptions,  les  naufrages,  les  faillites,  les  vols,  les 
crimes  en  font.  La  transfoi'mation  d<^  nneurs  conunerciales 
en  fait  aussi.  Mais,  au  bout  diui  (piart  de  siècle,  ou  s'ai)ereoi( 
que  l'humanité,  prise  dans  son  ensendde.  a  Irousé  tlans  cette 
transformation  nn  accroissement  de  bien-être,  el  <pie  la  mul- 
titude des  consommateurs,  soif  dans  le  petit  magasin,  soit 
dans  le  grand,  jx-ul  acheter  beam^onp  plus,  ce  qui  est  indis- 
cutablement un  progrès. 

{,.   I)  .\/.AMIU  .1  \. 


HISTOIRE 

DE  LA  FOHMATION  PAUTICLLAUISTE 


XIV 

PRÉDOMINANCE  DES  SAXONS  SUR  LES  CELTES  ET  SUR 
LES  JUTES  EN  GRANDE-BRETAGNE   1 

J'ai  dit  comment  les  Saxons,  mêlés  aux  Jutes  que  conduisaient 
les  chefs  odiniques  Ilengist  et  Horsa,  avaient  été  introduits  on 
(irande-Bretagne,  et  comment,  dans  ce  pays  à  sol  riche  et  à  po- 
pulation turbulente,  la  nature  du  lieu  et  les  dispositions  intéres- 
sées des  Jutes  concouraient  à  attirer,  après  cette  première 
expédition,  une  colonisation  saxonne  plus  nombreuse  et  plus 
homosène. 

Une  bande  de  purs  Saxons  arriva  en  V77,  vingt-deux  ans  après 
que  la  victoire  d'Ailsford  avait  assuré  à  la  troupe  d'Hengist  la 
possession  du  Kent. 

Le  terrain  que  choisirent  les  nouveaux  venus  pour  s'y  installer 
otTre  un  contraste  caractéristique  avec  celui  qu'avaient  choisi  les 
Jutes. 

C'est  une  partie  de  la  côte  méridionale  de  lAngieterre  impro- 
pre aux  établissements  maritimes.  Bien  qu'elle  s'intercale  exac- 
tement entre  le  Kent  et  la  baie  de  \Yieht,  entre  la  rés'ion  de 
Douvres  et  des  petits  ports  avoisinants  et  celle  de  Portsmonth  et 
de  Southampton,  les  Jutes  n'avaient  eu  garde  de  l'occuper.  En 
l'annexant,  ils  auraient  cependant  rattaché  l'une  à  l'autre  les 

(Il  Voir  l'arlide  précédent,  septembre   190l  :  Science  Sociale,  t.  XXXIl.  p.  20ii. 


290  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

deux  [xjsitions  navales  qu'ils  avaient  acquises.  Mais  le  rivage  est, 
en  cet  endroit,  difficileiuent  accessible  aux  vaisseaux.  On  en  peut 
juger  par  les  deux  villes  qui  sont  le  plus  en  évidence  sur  le  litto- 
ral :  Brighton  et  Nevvhaven.  Briglitoii  est  sans  port,  ^t  l'on  n'y 
aborde  qu'à  l'extrémité  de  longues  jetées.  Newhaven  nest  qu'un 
port  très  petit,  auquel  le  service  dos  paquebots  de  Dieppe  donne 
seul,  chaque  jour,  une  animation  momentanée. 

Ce  pays  se  trouvait,  au  contraire,  admirablement  disposé  pour 
loger  une  colonie  agricole,  au  temps  de  la  venue  des  Saxons.  Et 
voici  par  quelles  raisons. 

Le  rivage,  par  son  incommodité  même,  éloignait  autant  que 
possible  les  pirates,  tout  en  laissant  aux  colons  la  ressource  de 
la  mer  en  cas  de  bosoin.  Il  est  d'ailleurs  accompagné  d'un  re- 
Iranchement  naturel,  hes  collines  s'élèvent  le  long  de  la  côte  : 
(|uelque  peu  distantes  du  bord  à  l'ouest,  elles  s'en  rapprochent 
graduellement  jusrpi'à  y  afileuror  à  l'est;  elles  dominent  ainsi 
tout  le  littoral  entre  les  pointes  de  Selsea-Hill  et  de  lieachy-Head, 
entre  Chichester  et  Pevensey.  On  leur  a  donné  le  nom  de  South- 
downs,  c'est-à-dire  dunes  ou  étendues  stériles  du  sud.  Elles  sont 
en  elfet  crayeuses  et  ne  produisent  guère  qu'une  herbe  courte, 
(^est  dans  ces  derniers  temps  seulement  qu'elles  ont  acquis  une 
renommée  pour  l'élevage  du  mouton.  .Mais,  [)areilles  aux  talus 
dune  forteresse,  elles  présentaient  autrefois  contre  les  envahis- 
seurs une  liiiuc  de  défense,  accu.sée  par  les  restes  très  considé- 
lablesdc  retranchemenis  dont  leurs  croupes  sont  encore  garnies. 

Derrière  ces  hauteurs  [)rotectrices  s'abrite  un  plateau,  ou  plu- 
tôt une  plaine  haute,  qui  s'étend  à  l'intérieur  ju.s(pi'à  la  vallée 
de  la  Tamise.  Là,  elle  est  bordée,  comme  du  coté  de  la  mer,  par 
des  collines  appelées  .N'orlh-downs,  parallèles  et  analogues  au\ 
Soutli-(l(»\\ns.  Sa  ligne  de  milieu  est  le  laite  de  partage  des 
eaux  entre  la  Manche  et  la  Tamise.  Ses  principaux  cours  d'eaux 
sont  lArun  et  l'Ouse,  qui  se  jettent  dans  la  Manche,  l'un  près 
d'Arundel,  l'autre  à  Newhaven,  et  la  Wey  et  la  .Mole,  tjui  s'en 
\ont  il  la  grande  boucle  de  la  Tamise  entre  NVindsor  et  Londres. 
.\  Touest  et  à  l'est,  les  eaux  s'écoulent,  dune  part  dans  les  rami- 
lica lions  de  la  baie  de  Wiglit.  d'autre  part  dans    la  Medway  et 


IIISTÛIKK    Dli    L\    FORMATION    l'ARTICL'LAHISTE.  :2!>7 

les  petites  rivières  limitrophes  du  Kent.  Cette  plaine  liaute  rornie 
ainsi  entre  la  Manche,  la  Tamise,  les  tributaires  de  la  baie  de 
Wiiiht  et  les  rivières  du  Kent,  un  quadrilatère  bien  déterminé, 
un  pays  nettement  distinct  du  reste  des  terres.  Elle  est,  on  vient 
de  le  voir,  largement  arrosée.  Quoiqu'elle  soit  enclose  de  collines 
crayeuses,  elle  est  faite  d'un  sol  fécond,  d'un  terrain  argileux, 
sablonneux  et  calcaire,  alluvion  déposée  dans  cette  vaste  en- 
ceinte, avec  un  nombre  prodigieux  de  fossiles  végétaux  et  ani- 
maux, par  quelque  fleuve  géant  des  anciens  âges  géologiques. 
Sa  fertilité,  comme  celle  d'une  oasis,  se  manifestait,  à  l'époque  de 
l'invasion  saxonne,  par  une  splendide  production  forestière.  H 
lui  en  est  resté  par  excellence  le  nom  de  Weald,  c'est-à-dire 
«  Forêt  »,  d'un  vieux  mot  saxon  identique  à  l'allemand  Wald. 
A  la  fin  du  W  siècle  encore,  sa  superficie  boisée  ne  mesurait  pas 
moins  de  cent  soixante  kilomètres  de  l'ouest  à  l'est  sur  quarante 
du  sud  au  nord.  (V.  Arthur  de  la  Borderie  :  Les  Bretons  insu- 
laires, p.  iO;  —  Atlas  Vidal-Lablache,  p.  lOG  :  Carte  physique  des 
Iles  Britanniques;  —  Atlas  général  de  Foncin,  p.  25  :  Grande^ 
Bretagne  du  vi*  au  xu"  siècle.) 

Tels  sont  les  traits  bien  marcpiés  de  la  composition  de  ce 
lieu. 

On  comprend  sans  peine  qu'un  territoire  ainsi  constitué  se  soit 
présenté  à  des  émigrants  saxons  comme  un  magnifique  champ 
de  défrichement.  Séparé,  enfermé  par  une  côte  inhospitalière, 
par  des  pentes  répulsives,  et  couvert  d'une  forêt  vierge,  il  ne 
pouvait  servir  de  marché  à  des  trafiquants,  tels  qu'étaient  les 
Jutes,  mais  il  offrait  bien  aux  purs  paysans  de  la  Plaine  Saxonne 
cette  terre  féconde,  en  même  temps  qu'isolée  et  libre,  où  ils  rê- 
vaient de  se  tailler  des  domaines  à  leur  guise. 

Rien  n'est  signiticatif,  en  science  sociale,  comme  la  nature  du 
lieu  où  s'implante  un  peuple.  On  y  voit  se  révéler  immédiatement 
les  caractères  essentiels  de  la  constitution  de  la  race.  Comme  les 
espèces  végétales  et  animales,  les  espèces  sociales  trahissent 
leurs  aptitudes  par  les  conditions  des  habitats  où  elles  se  plai- 
sent. Nous  venons  de  le  voir  par  l'exemple  comparatif  des  Jutes 
et  des  Saxons.  N'y  eût-il,  pour  nous  éclairer  à  leur  sujet,  que  la 


298  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

difl'érencc  des  établissements  qu'ils  ont  choisis  dans  la  Grande- 
Bretagne,  nous  pourrions  juger  de  la  difterence  fondamentale 
de  leurs  occupations  et  de  leurs  préoccupations. 

Les  Jutes  avaient  conservé  à  leur  conquête  le  nom  de  Kent. 
Il  était  antérieurement  connu  par  le  commerce  et  la  navigati<jn. 
Les  Savons  donnèrent  leur  nom  au  pays  qu'ils  venaient  créer. 
ils  rappelèrent  Saxe  du  Sud,  Sus.^c./ .  Par  cette  désignation  du 
Sud,  ils  manpiaient  leur  autonomie  à  l'égard  des  Saxons  qui 
s'étaient  trouvés  mêlés  à  la  conquête  du  Kent.  D'ailleurs,  d'au- 
tres bandes  saxonnes  ne  tardèrent  pas  à  arriver,  et  elles  se  dis- 
tinguèrent toutes  entre  elles  par  l'orientation  des  territoires 
(ju'clles  occupèrent  :  Sussex,  Esscx,  Wessex,  Middlesex,  c'est-à- 
dire  Saxe  du  Sud,  Saxe  de  l'Est,  Saxe  de  l'Ouest,  Sa.ve  du  Centre. 
La  plaine  haute  que  nous  avons  décrite  tout  à  l'heure,  et  que  la 
colonie  saxonne  dont  nous  parlons  occupa  peu  à  peu  tout 
entière,  porte  encore  aujourd'hui  le  nom  de  Sussex,  sur  le  ver- 
sant de  la  Manche,  et  le  nom  analogue  de  Surrrj/,  c'est-à- 
dire  lloyaume  du  Sud,  Su/h  Ricc  en  sa.xon,  sur  le  versant  do  la 
Tamise. 

L'installation  des  Saxons  dans  le  Sussex  présente,  si  on  s'en 
tient  aux  traits  londamcntaux  et  essentiels,  le  spectacle  ipii 
s'est  reproduit  douze  cents  ans  après  dans  l'occupation  première 
(if  rAniéri(]ue  [»ar  la  même  race.  Aux  Ltats-l'nis  comme  au 
Sussex,  des  colons  de  formation  particulariste  sont  venus,  après 
les  marchands,  établir  de  libres  domaines  sur  la  c<^te  forestière, 
dans  im  pays  occupé  par  des  peuplades  (jui  vivaient,  mol)iles 
et  batailleuses,  sous  le  régime  du  clan,  et  <pii  ont  été  éliminées 
malg-ré  leur  vaillance  naturelle,  ou  se  sont  retirées  (relles-mènies 
par  une  invincible  répulsion  pour  la  vie  sédentaire  et  laborieuse. 
I^es  nouveaux  venus  n'ont  guère  tardé  à  s'étendre  à  travere 
l'immense  continent  justpi'au  versant  des  grands  massifs  mon- 
tagneux (le  l'Extrême  Ouest,  faisant  partout  reculer  les  indi- 
gènes, comme  sui*  le  petit  continent  bi'etou  les  Saxons  oui  ra- 
pidemenl  n^poussé  les  ('.elles  jusipi'au  pied  des  hautes  montagnes 


I1IST01HI-:    Di;    LA    FoHiMATlON    l'AllTlCULAKlSTE.  -i!»'.' 

occidentales.  Et ,  l)ieii  que  le  nouveau  peuplement  américain 
se  soit  composé  de  diverses  populations  européennes,  le  groupe 
particulariste  a  fini  par  prédominer  et  par  donner  sa  forme  à 
tout  le  reste.  C'est  exactement  ce  qui  s'est  produit  en  (irande- 
Bretagne,  où  d'autres  sont  survenus  après  les  Saxons,  comme 
nous  le  verrons,  mais  n'ont  pu  prévaloir  contre  la  formation 
saxonne . 

Ainsi,  la  même  race  a  recommencé,  à  plus  de  mille  ans  de 
distance,  la  même  entreprise.  Elle  Ta  recommencée  seulement 
sur  un  plus  vaste  théâtre,  en  masse  plus  considérable  et  avec 
un  outillage  plus  puissant.  C'est  pourquoi  les  événements  ont 
pris  en  Amérique  une  étendue  plus  formidable  et  une  marche 
plus  précipitée.  Mais,  de  part  et  d'autre,  les  résultats  ont  été 
les  mêmes,  en  ce  sens  qu'ils  sont  de  même  nature  et  attestent 
les  mêmes  forces  sociales. 

Si  nous  voulons  comprendre  l'histoire  de  l'Angleterre,  re- 
présentons-nous donc  ce  petit  continent  comme  «  une  Amérique 
d'essai  »,  que  la  Providence  a  taillée  dans  des  proportions  ré- 
duites et  qu'elle  a  rapprochée  de  l'ancien  Monde,  de  sorte  que 
la  race  saxonne  y  a  trouvé  un  premier  champ  de  développe- 
ment, mesuré  à  la  faiblesse  de  ses  commencements. 

Voyons  d'abord  l'installation  de  la  première  colonie  pure- 
ment saxonne  dans  le  Sussex.    Nous  avons  décrit  le  territoire. 

Elle  aborda  à  Cymenshore,  du  côté  de  la  baie  de  Wighit,  «  tout 
près  d'une  bourg-ade  appelée  aujourd'hui  ^Yitte^ing•  (V,  Reclus, 
t.  IV.  p.  i72,  carte  103),  dans  l'angle  sud-ouest  du  présent  comté 
de  Sussex.  Le  bruit  de  ce  débarquement  s'étant  répandu,  les 
Bretons  d'alentour  vinrent  aussitôt  charg-er  les  Saxons.  Il  v 
avait  là  plusieurs  chefs  bretons.  Au  lieu  de  combiner  leurs 
mouvements  et  de  se  prêter  mutuellement  appui,  ils  s'en  ve- 
naient successivement  et  séparément  se  ruer  sur  les  Saxons, 
qui,  eux  au  contraire,  formés  en  phalange  serrée,  n'eurent  pas 
de  peine  à  triompher  de  ces  bandes  sans  discipline.  Ainsi, 
tous  les  Bretons  furent  vaincus  les  uns  après  les  autres  [Chro- 
iiicon  Saxonicum,  Henri  de  Huntindgon).  Et,  non  seulement  re- 


.'{00  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

poussés,  mais  fort  maltraités,  puis  attaqués  à  leur  tour,  ils 
n'eurent  bientôt  plus  de  refuge  que  la  «  Forêt  »,  le  Wcald.  der- 
rière les  South-downs.   A.  de  la  Borderie,  p.  VO.) 

«  Ils  s'y  rassemblèrent  comme  un  essaim  d'abeilles  :  confjrerjali 
simt  itjitur  Britanni  fjuasi  apes,  »  dit  Henri  de  Ihinting-don.  Ne 
semble-t-il  pas  qu'on  entende  le  bourdonnement  de  cette  cohu»- 
dans  la  profondeur  dos  bois? 

F^es  Saxons  firent  une  battue  en  bon  ordre,  et  les  Bretons,  jetés 
probablement  du  côté  du  Kent,  qui  ne  trouvait  pas  bonde  les  rece- 
voir quand  ils  se  présentaient  en  nombre,  s'enfermèrent  dans  une 
ancienne  citadelle  romaine  aux  confins  de  la  Forêt  :  la  citadelle 
d'Andérida,  Anderidu'  ca-itritm,  en  saxon  Andrrdrs  cea.ster.  Le 
])locus  commença.  Il  amena  la  famine.  Quand  les  Bretons  furent 
à  demi  morts  do  faim,  les  Saxons  donnèrent  l'assaut.  La  place  ne 
fut  prise  que  de  vive  force.  Tous  ceux  qui  y  étaient,  périrent,  et 
il  n'y  re.sta  pas  un  Breton  vivant  :  «  interfecerunt  oinnes  qui  ni 
incolerent,  adro  ut  ne  unus  lirifo  ibi  sujtcrstes  fticrit.  {Chronicoii 
Sa.roniciini). 

Voilà  comment  le  pays  de  Sussox  fut  rendu  vacant.  Les  Saxons 
ruinèrent  .Vndérida  de  fond  en  comble.  .Vu  \ii  siècle,  les  ruines 
s'en  voyaient  encore,  parait-il,  dans  un  lieu  désolé.  Mais  la  situa- 
tion précise  de  ce  lieu  est  devenue  aujourd'hui  un  problème  pour 
les  savants. 

La  j)ctitc  colonie  du  Siissex,  si  bien  campée  dans  son  repaire, 
n'était  qu'une  avant-garde.  Klle  avait  recruté  dans  la  Plaine 
Saxonne  les  émigrants  les  plus  pressés  ot  les  plus  aventureux. 
Mais,  le  mouvement  étant  donné,  la  grande  émigration  prit  cours  : 
ot.  an  lion  d'aller  cliorchor  nu  endroit  i)ion  formé  comme  le 
Sussox,  elle  alla  au  delà,  à  l'onost.  sur  la  môme  côte,  où  le  pays 
s'ouvre  et  s'étend,  do  l;i  baio  de  Wight  au\  montagnes  de  Cor- 
nouaillos,  en  une  plus  laige  plaine  entre  la  Manche  et  la  Tamise 
(jui  s'écartent  l'une  dclautro.  Ce  tei'ritoire,  qui  comprend  aujour- 
d'hui les  comtés  de  liants,  Borks.  Wilfs.  Dorsct  et  Somerset,  prit 
le  nom  de  ]Vessrx.  c'est-:\-diroSaxe  do  l'Ouest.  i.\tlas  srénéral  ilc 
Foncin,  -i.").) 


HISTOIRE    DE    LA    FOHMATION    l'AUTICULARISTE.  301 

Cette  seconde   expédition  de  purs  Savons,  (pii  reçut  pendant 

plus  de  trente  ans  des  arrivées  nouvelles,  fut  dirigée  par  Ccrdic. 

Encore  un  chef  otliniquc!   Il  a,  de  par  la  tradition  saxonne,  sa 

généalogie  en  règle,  qui  \o  fait  descendre  d'Odin  en  personne, 

au  neuvième  degré. 

C'est  en  495  qu'il  aborda,  lui  aussi,  dans  la  baie  de  Wiglit,  à 
Caldshot,  ou  Caldshore  {c'est-à-dire  rivage  de  Cerdic).  Il  fut  reçu 
par  les  Bretons  exactement  comme  avait  été  reçue  la  colonie  du 
Sussex  et  il  les  refoula  de  même.  Il  occupa  d'abord  le  Hampshire 
ou  liants,  au  nord  de  Southampton  (dont  le  nom  signifie  :  Ville  du 
sud  du  liants).  Il  s'établit  ainsi  entre  le  Sussex  et  la  vallée  deTAvon, 
où   est  Salisbury.  De  là  la  colonie,  en  une  trentaine  d'années, 
s'étendit,  à  l'ouest,  jusqu'à  la  Severn  inférieure  et  jusqu'à  l'isthme 
de  la  Cornouaillcs,  et,  au  nord, jusqu'à  la  boucle  la  plus  septen- 
trionale de  la  Tamise,  ouest  Oxford.  Ce  futunbel  épanouissement. 
On  mesure  assez  la  dill'érence  qu  il  y  avait  entre  cette  large 
colonie,  qui  occupait  une  des  plus  notables  parties  de  l'Angle- 
terre, et  la  petite  colonie  du  Sussex  ou  le  petit  établissement  du 
Kent.  Aussi  conçoit-on  aisément  que  le  Sussex  en  soit  venu  à  se 
fondre  avec  le  Wessex.  C'est  ce  qui  se  fit  presque  aussitôt  et  sans 
bruit.  Quant  au  royaume  de  Kent,  ses  destinées,  d'après  ce  que 
nous  avons  vu  de  la  manière  d'être  des  Jutes,  étaient  évidemment 
bornées  et,  cent  dix  ans  environ  après  la  mort  de  Cerdic,  il  était 
réuni,  lui  aussi,  au  Wessex,  à  travers  quelques  péripéties  (645; 
réunion  définitive  en  823).  De  plus,  Cerdic  avant  de  mourir  (534) 
avait  assuré  la  mer  libre  à  sa  colonie,  en  reprenant  l'île  de  Wight 
(530),  probablement  sur  les  Bretons  qui,  semblerait-il,  y  étaient 
rentrés.  Il  y  extermina,  dit  Bède,  tout  ce  qui  s'y  trouvait  d'indi- 
gènes. 

Par  ces  décisives  extensions,  Cerdic,  contemporain  et,  à  plus 
d'un  égard,  émule  de  Clovis,  est  bien  le  chef  odinique  duquel 
date  véritablement  la  prise  de  possession  de  l'Angleterre  par  les 
Saxons.  Ce  n'est,  à  vrai  dire,  ni  d'IIengist,  ni  des  Jutes  du  Kent, 
ni  des  Saxons  du  Sussex,  mais  de  ceux  du  Wessex  que  nous  allons 
voir  descendre,  comme  de  sa  source,  toute  l'histoire  sociale  des 
Anglais. 


■{0:2  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Cette  colonie  du  Wessex  eut  pourtant  ali'aire  à  forte  partie. 
C'est  contre  elle  que  s'exer(;a  la  prouesse  du  fameux  roi  Arthur, 
le  héros  celte,  et  celle  de  ses  chevaliers  de  la  Tahlc  Konde.  On 
comprend  que  la  grandeur  de  l'attaque  poussée  par  ces  vigou- 
reux Saxons  du  Wessex  ait  exalté  le  mérite  de  ceux  qui  ont 
essayé,  quoicpic  en  vain,  d'y  résister.  De  là  ce  qu'a  d"épi<[ue  la 
légende  d'Arthur.  C'est  peut-être  ce  dont  ou  ne  s'est  pas  assez 
rendu  compte,  quand  on  s'est  étonné  des  proportions  que  les 
Bretons  ont  réussi  à  donner  à  ce  personnage,  homme  de  génie 
peut-être  en  son  genre,  mais  d'un  génie  terriblemenf  celtique. 
Il  est  clair  que  la  perte  du  vaste  territoire  du  Wessex  était  pour 
les  Bretons  un  désastre  autrement  décisif  et  solennel  (pie  n'avait 
pu  l'être  celle  de  la  pointe  du  Kent  ou  de  la  plaine  fermée  du 
Sussex.  Ce  fut  pour  eux  l'angoisse  suprême,  comme  pour  les 
Troyensla  chute  d'Ilion;  et  cette  angoisse  se  traduisit  par  une 
épopée  nationale,  tout  ensemble  pathéti([ue  et  h;\hleuse,  comme 
est  parfois  l'héroïsme  des  races  inférieures,  touchant  en  même 
temj)s  <(ue  vaniteux.  Ouiconquo  voudra  bien  lire  les  chants  dos 
Bardes  de  cette  époque,  y  trouvera  un  lyrisme  qui  s'ada[)tcrait 
sans  trop  de  peine  X  la  guerre  d'indépendance  de  quol(]ue  noble 
et  vaillante  tribu  des  Indiens  d'Améri([ue. 

En  dépit  des  prouesses  d'.\rtiuir  et  de  ses  chevaliers,  le  Wes- 
sex fut  complètement  vidé  de  Bretons,  be  procédé  d'élimination 
fut  très  simple.  A  mesure  que  les  Saxons  avaient  besoin  de  terre 
cultivable,  ils  entamaient  le  territoire  ennemi.  Les  Bretons  fai- 
saient d'eux-mêmes  le  vide.  S(don  leur  manière  de  combattre, 
la  manière  nomade.  Par  un  retour  olfensil",  ils  fondaient  ensuit»^ 
à  l'improviste  sur  les  Saxons,  qui  se  contentaient  de  leur  résister 
sur  |)lace  et  de  garder  le  sol  conquis.  Très  sur[)ris  de  voir  (pu- 
ces gens,  (|u'ils  n'avaient  pu  faire  reculer,  ne  couraient  pas  A 
leur  tour  sur  eux,  ils  enregistraient  l'atlaire  comme  incertaine 
ou,  plus  souvent,  comme  une  victoire.  Cette  illusion  de  leurs 
Bardes  a  fait  une  grande  partie  de  la  gloire  d'Arthur.  Kt  cette 
illusion  n'est  pas  .sans  persister.  lU  Breton  de  ces  temps-ci.  un 
historien  distingué,  M.  Arthur  de  la  Borderie.  ne  mauqu(>  pas, 
toutes  les  fois  (pi'il  voit    les  Saxons  s'arrêter  dans  leur    marehe 


UISTOIRE    DE    LA    FORMATION    PARTICULARISTE.  .'i03 

à  une  nouvelle  limite,  de  rattribiier  au  succès  pei'sistaut  des 
armes  celtiques.  Mais,  de  succès  en  succès,  il  constate  (|ue  les 
Bretons  vident   le   terrain . 

Les  Bretons  évincés  ne  se  réfugièrent  pas  seulement  dans  les 
Hiontacnes  de  la  Cornouailles  ou  du  pays  de  Galles,  au  delà  de 
la  Severn  :  ils  passèrent  en  masse  de  l'autre  côté  de  la  Manche, 
dans  r.\rmori(jue.  et  c'est  de  cette  célèbre  exode  qu'est  venu  à 
cette  partie  de  la  T.aule  le  nom  de  Bretagne  qu'elle  porte  encore. 
Le  territoire  entier  du  Wessex  fut  ainsi  rendu  vacant.  Des  his- 
toriens récents,  très  intrigués  do  ne  pas  trouver  trace  d'une 
population  celtique  demeurée  au  milieu  des  Saxons,  ont  imaginé 
([uelle  avait  disparu  de  l'histoire  parce  qu'elle  s'était  fondue 
avec  les  vainqueui's  en  retournant  au  culte  païen,  ce  (]ui  est  de 
toute  invraisemblance  pour  qui  connaît  l'état  social  et  religieux 
de  ces  Celtes.  Mais  les  mêmes  auteurs  sont  obligés  d'avouer  qu'il 
ne  reste  de  pareille  chose  aucun  vestige.  Un  peu  de  science  so- 
ciale leur  aurait  fait  voir  qu'il  n'y  a  pas  lieu  de  suppléer  ici  aux 
témoisnages  de  l'histoire. 

Le  territoire  saxon,  en  Angleterre,  s'accrut  à  la  même  épo- 
que 530  i  par  l'arrivée  d'une  troisième  colonie  qui  alla  se  poser 
au  nord  du  Kent,  au  delà  do  la  Tamise.  Cette  colonie  addition- 
nelle, peu  considérable  et  que  le  Wessex  absorba  comme  les 
autres,  donna  au  pays  les  deux  noms  d'Essex,  c'est-à-dire  Saxe 
de  l'Est,  et  de  Middlesex,  c'est-à-dire  Saxe  du  Centre,  qui  cor- 
respondent l'un  aux  bassins  des  petites  rivières  cùtières  au  nord 
de  la  Tamise,  l'autre  à  la  région  de  Londres,  au  nord  de  la 
Tamise  aussi. 

Maintenant  que  nous  connaissons  l'ensemble  des  territoires 
occupés  à  l'origine  par  les  Saxons  en  Grande-Bretagne  et  le 
mode  de  cette  occupation,  il  nous  faut  voir  les  institutions 
qu'établirent  les  conquérants  sur  ces  terres  riches  et  vacantes. 
Elles  sont  d'une  simplicité  extrême.  Elles  se  réduisent,  comme 
on  doit  le  prévoir,  3l\\  domaine iwivé  indépendant. 

Le  sol  était  dégarni  de  possesseurs   :  les  colons  se  créèrent. 


."{04  LA    SCIENCE   SOQALE. 

comme  dans  la  Plaine  Saxonne,  des  domaines  à  leur  guise.  Us 
n'eurent  pas  de  difficulté  à  se  maintenir  indépendants  chacun 
sur  sa  terre  :  le  chef  odiiiiquo  (jiii  les  avait  conduits  n'avait  de 
soutiens  qu'eux-mêmes;  il  ne  trouvait  pas,  auprès  de  lui,  pour 
les  dominer  en  s'appuyant  sur  elle,  une  population  faite  au 
réerime  communautaire.  Aussi,  son  rôle  fut-il  siiiiruliérement 
précaire  et  restreint,  et  nous  verrons  que  c'est  le  rùle  au(piel 
la  race  saxonne  demeurée  pure  a  sans  cesse  ramené  le  pouvoir 
souverain  chez  elle.  Le  chef  odini(jue  était  simplement  considéré 
comme  un  «  spécialiste  »,  qui  prenait  spontanément  la  sollici- 
tude, d'ailleurs  intéressée,  de  provoquer  une  action  commune 
dans  ce  qui,  ;">  un  moment  donné,  pouvait  requérir  le  concours 
de  tous.  On  était  tout  d'sposé  à  répondre  à  cet  appel  lorsqu'il 
paraissait  justifié.  On  faisait  en  cela  conmie  des  irens  désireux 
d'hyeiéne  publique,  (jui  écouteraient  volontiers  un  chimiste 
e\[»ert  et  se  conformeraient  par  un  libre  acquiescement  indivi- 
duel aux  mesures  générales  qu'il  proposerait. 

Ceci  est  si  vrai,  qu'il  n'en  allait  pas  autrement  alors  même 
(ju'il  s'agissait  de  la  guerre,  qui  était  la  spécialité  fondamentale 
du  chef  ()dini([ue  :  «  Quand  la  nécessité  de  la  défense  ou  le  désir 
de  l'attaque  poussaient  le  souverain,  dit  (iuizot,  il  envoyait  dans 
les  bourgs  et  dans  les  campagnes  un  messager  portant  une  épée 
nue  qui  criait  :  Quiconipie  ne  veut  pas  être  tenu  pour  un  homme 
de  rien,  (piil  sorte  de  sa  maison  et  vienne  combattre!  »  i //i>7. 
(IWnf/lcln'rr,  p.  30.)  Et  sortait  (jui  voulait,  Kt,  plus  d'une  fois, 
l'histoire  en  témoigne,  personne  ne  sortit.  C'est  ce  (jui  arriva, 
entre  autres,  au  fameux  Alfred  le  (irand,  la  première  fois  qu'il 
essaya  de  marcher  conlic  les  Danois  envahisseurs. 

Le  meilleur  moyen  pour  le  chef  d'arriver  à  une  action  com- 
mune était  de  convoqu(M-  à  une  réunion  générale,  comme  on 
<(>nvo(pie  aujourd'hui  un  i/ifrft'/n/,  cl  de  (hdibérer  avec  les 
assistants  sur  l'entreprise  en  <piestion.  .Mais  là,  comme  tout 
A  l'heure,  venait  <jui  voulail  bien.  Kt,  i\  la  grande  dill'érence 
tics  Celtes,  hommes  de  clan,  a  (|ui  la  lidélité  communautaire 
faisait  un  devoir  ù  chacun  de  répondre  avec  euqjressement, 
j'all;iis  (lire  avec  acharntMnenl.  à  l'appel  du  clief.  les  Saxons  ne 


HISTOIRE   DE   LA    FORMATION    PARTICULARISTE.  305 

se  dérangeaient  pour  aller  à  rassemblée  qu'à  raison  de  Tintérèt 
que  chacun  d'eu.v  pensait  y  avoir.  Celait  ainsi  une  convocation 
non  de  sujets  ou  de  fidèles,  mais  de  libres  intéressés. 

Et,  comme  le  domaine  sur  lequel  chacun  comptait  unique- 
ment était  (le  beaucou[)  rintérèt  majeur,  il  arriva  très  rapidement 
que  ceux  dont  le  domaine  réclamait  le  travail  personnel  et  la 
surveillance  exacte,  se  dispensèrent  d'aller  perdre  leur  temps 
aux  réunions  nationales.  J'ai  vu,  en  Suisse,  le  même  sentiment 
dissuader  beaucoup  de  paysans  de  se  rendre  à  la  Landseemeinde. 
au  champ  de  mai.  Les  historiens  signalent  cette  indiflférence  bien 
caractéristique.  Elle  fut  telle  que  l'assemblée  qui  s'appelait 
d'abord  Fo//»7?jo/,  c'est-à-dire  réunion  du  peuple,  prit  peu  à  peu 
le  nom  de  Witenagemot,  c'est-à-dire  réunion  des  prud'hommes, 
des  sages,  de  ceux  qui  ont  une  compétence  spéciale  et  qui  sont 
les  représentants  naturels  de  leurs  pareils. 

Le  Witenagemot  fut  ainsi  composé,  pour  une  part,  des  pro- 
priétaires riches,  gens  de  plus  de  loisirs  et  plus  intéressés  dans 
les  événements  à  raison  même  de  l'importance  de  leurs  affaires, 
et,  pour  l'autre  part,  des  notables,  des  plus  sages,  des  plus 
prud'hommes  parmi  les  petits  propriétaires.  C'est  de  cette  der- 
nière catégorie,  soutenue  tacitement  par  le  suffrage  public,  que 
l'assemblée  tirait  son  nom  de  Witenagemot.  L'appellation  cou- 
rante de  ces  prud'hommes  non  officiels  était  icitan,  vieux  mot 
analogue  à  icheman.  Quant  aux  riches  propriétaires,  on  les  appe- 
lait, suivant  l'importance  de  leur  propriété,  thanes  ou  aldermen. 
L'alderman  était  plus  riche  que  le  thane.  qui  déjà  était  un  pro- 
priétaire important. 

Les  \vitans.  thanes  et  aldermans  composaient  donc,  en  fait,  la 
réunion  publique  et  nationale.  D'ailleurs  tout  Saxon  avait  le  droit 
d'y  venir. 

Ou  le  voit,  il  n'v  a  ici  ni  aristocratie  militaire,  ni  aristocratie 
de  naissance  ;  il  n'y  a  que  des  propriétaires  tous  égaux  endroit, 
mais  s'en  remettant  spontanément  et  librement  à  la  sollicitude 
des  plus  intéressés,  des  plus  riches  et  des  plus  entendus  dans  les 
affaires  d'intérêt  commun,    préférant    d'ailleurs    de    beaucoup 


;>06  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

s'occupei"  de  leurs  affaires  personnelles,  de  Ifur  domaine,  lors- 
qu'il rcclainait  tous  leurs  soins.  Pas  trace  quelconque  de  féoda- 
lité, de  subordination  d'un  propriétaire  à  un  autre,  d'un  do- 
maine à  un  autre.  Et  ceci  n'a  rien  de  surprenant,  car  il  n'y  avait 
aucune  raison,  aucun  besoin  de  créer  ce  système  féodal  chez  les 
Saxons  d'Angleterre  que  rien  n'empêchait  d'<Mre  libres,  que 
leur  souverain  dominait  si  peu. 

Par  une  entente  commune  résultant  des  délibérations  succes- 
sives du  Witenaizemot,  l'usage  de  trois  contributions  aux  néces- 
sités publiques  s'était  établi.  On  contribuait  :  1"  pour  la  création 
et  l'entrclien  des  citadelles;  2°  pour  la  création  et  l'entretien 
des  ponts;  3"  pour  le  logement  et  l'alimentation  des  hommes 
faisant  la  guerre,  quand  il  y  avait  lieu. 

Le  chef  odinique,  le  souverain,  désignait  dans  chaque  localité 
d'une  certaine  étendue  un  grand  propriétaire  qui  veillait  à  la  ré- 
colte des  subsides  accordés  :  c'était  le  Slieri/f.  Son  nom  vient  de 
shin-,  c'esf-c\-dire  part,  portion,  division.  api>ellation  donnée  à 
la  portion  du  pays  où  il  avait  à  rcnq^lir  sa  mission. 

<Juant  à  la  justice,  c'étaient  les  voisins  qui  se  chargeaient  de 
l'assurer.  On  se  comptait  donc  par  dix  e(  par  cent  domaines,  dans 
chaque  shire,  pour  se  rendre  responsable  de  la  justice.  Klle  élait 
due  par  les  groupes  de  dix  ou  de  cenf,  suivant  rinq)orlanco  du 
cas.  Dans  chaque  groupe,  l'entente  commune  désignait  le  [wo- 
priétaire  (jui  devait  s'occuper  d<^  diriger  les  aifairos,  eu  recevant 
les  plaintes,  et  en  prenant  [)armi  les  autres  propriétaires  des 
jurés  pour  juger  le  cas  sous  sa  direction.  Si  le  uroupe  ne  réus- 
sissait pas  à  mettre  la  main  sur  le  coupable  en  fuile,  le  groupe 
indemnisait  la  victime  du  méfait,  par  la  raison  <|ue  le  coupable, 
appartenant  au  i^roupc,  faisait  partie  de  la  di/.aine  ou  de  la  cen- 
taine (jui  (levait  la  justice. 

Mais  il  en  était  ici  comme  pour  le  W  itenauemot  :  les  Saxons 
avaient  si  peu  de  goAt  pour  les  all'aires  pnblifjucs,  qn  ils  lais- 
sèrent bien  vile  le  pro[)riétaire  élu  juger  seul,  ce  dont  on  le  sa- 
vait très  capable,  puis(|u'il  était  désigné  par  l'opinion  pnbli(|ue. 
Il  arriva  même  souvent  cpiils  néuligèrent  d'élire  un  d'entre  eux 
à  cet  ell'et.   n(^  sentant  pas  vivement  la  nécessité  <r»ine  organisa- 


HISTOIRE    DE    LA    FOKMATIÛN    PARTICULARISTE.  .')07 

tiou  de  justice  :  los  méfaits  sans  doute  n'étaient  pas  communs 
ou  s'arrangeaient  à  l'amiable  entre  les  intéressés,  selon  la  ten- 
dance saxonne. 

C'est  ce  qui  fit  que  peu  à  peu  le  souverain  désigna  d'oilice  le 
propriétaire  capable  de  rendre  justice  à  la  satisfaction"  du  voi- 
sinase. 

Tels  sont  les  McKjistrutcs,  choisis  sur  la  désignation  de  l'opinion 
publique  par  le  souverain  parmi  les  propriétaires  de  la  loca- 
lité. 

Nous  voilà  terriblement  loin,  et  de  la  Féodalilé,  et  de  la 
Truste  ! 

Eh  bien,  ce  sont  là  les  institutions  que  nous  allons  voir  traver- 
ser tous  les  temps  et  toutes  les  crises  en  Angleterre,  parce  que, 
alors  même  que  quelque  souverain  fera  effort  pour  les  sup- 
primer, elles  renaîtront  comme  la  seule  combinaison  de  pouvoir 
public  conciliable  avec  la  pleine  indépendance  de  chaque  par- 
ticulier se  suffisant  spontanément  par  son  domaine,  sans  le 
secours  ni  du  suzerain,  ni  d'administration  royale  :  sans  Féo- 
dalité et  sans  Truste. 

Cette  combinaison,  nous  venons  de  le  voir,  naît  en  ellet  natu- 
rellement de  la  condition  fondamentale  du  Saxon,  indépendant 
dans  son  domaine  :  il  n'a  pas  besoin  de  quelque  chose  de  plus 
compliqué,  ni  de  plus  puissant,  qui  ne  ferait  que  le  gêner  et 
l'importuner. 

Ces  institutions  étant  données,  ce  que  les  Saxons  trouvèrent 
dans  la  richesse  du  sol  de  l'Angleterre,  ce  fut  d'avoir  toujours 
parmi  eux  des  propriétaires  qui  s'élevassent  assez  haut  dans  le 
développement  de  leurs  propriétés  pour  fournir  des  hommes 
capables  de  concevoir  et  de  soutenir  les  intérêts  publics  et  na- 
tionaux, qui  requièrent  des  aptitudes  supérieures  formées  dans 
la  vie  privée. 

C'est  ainsi  que  le  gouvernement  du  pays,  alors  même  que  les 
intérêts  ont  pris  un  développement  immense  et  ont  embrassé  les 
Deux-Mondes,  n'a  point  échappé  à  la  classe  des  libres  proprié- 
taires de  domaines,  agissant  tous  par  l'initiative  propre  et  non 


30S  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

par  les  obligations  de  la  F«''odalité  ou  par  la  domination  de 
TAdministralion  publicjue  :  La  propriété  individuelle  libre  a 
gouverné  spontanément  sans  Féodalité  et  sans  Truste  I 

Mais  ce  qui  est  intéressant  à  voir,  ce  n'est  pas  seulement  l'ins- 
tallatiou  de  ce  type  saxon  pur  et  son  dévelop[)ement  sur  un  sol 
ricbe  et  vacant  :  c'est  encore  et  surtout  la  manière  dont  il  a 
triompbé  de  tous  les  obstacles  que  les  événements  sont  venus 
lui  apporter. 

C'est  ce  que  nous  verrons  en  étudiant  la  rencontre  successive 
des  Sa.\ons  sur  le  sol  même  de  l'Aniflelerre  avec  les  Angles,  les 
Danois  et  les  Xormands. 

Henri  de  Tocrvillk. 

[La  sitifr  au  in'ocliain  numcro.) 


ESSAI  SUR  LE  TYPE  GASCON 


LA    LANDE    ET    LA    VALLEE 

On  s'accorde  pour  désigner  sous  le  nom  de  Gascogne  le  pays 
situé  au  sud  de  la  Garonne,  et  qui  s'étend  jusqu'aux  Pyrénées.  Ce 
mot  de  Gascogne  doit  éveiller  certainement  dans  l'esprit  de  beau- 
coup de  lecteurs,  l'idée  d'une  région  produisant  une  population 
à  caractère  bien  déterminé.  Ce  type  est  devenu  classique  et  l'on 
en  a  même  exagéré  parfois  les  caractères  réels  au  point  d'en  faire 
des  caractères  conventionnels.  En  fait,  ceux  qui  ont  affaire  à  des 
Gascons  sont  généralement  frappés  par  un  je  ne  sais  quoi  de  parti- 
culier dans  leurs  manières,  leur  langage  et  leurs  procédés.  La  pro- 
vince a  donc  bien  sa  marque  de  fabrique.  Souvent  on  entend  parler 
de  Gascons  qui  arrivent  avec  peu  d'efforts  en  apparence  à  se  faire 
des  situations  brillantes  danslindustrie,  le  commerce,  les  profes- 
sions libérales,  la  politique,  et  l'on  est  tout  étonné  d'apprendre  que 
des  gens  réputés  plus  travailleurs  et  plus  sérieux  restent  dans  des 
situations  secondaires.  Les  littérateurs,  mainte  et  mainte  fois,  et  à 
diverses  époques,  se  sont  fait  l'écho  de  ce  sentiment  du  public.  Il 
y  a  peu  de  temps,  un  poète  provençal  mettait  sur  la  scène  un 
aventurier  du  xvii®  siècle  qu'il  croyait  Gascon  et  qui  ne  l'était  pas, 
et  l'on  sait  quel  succès  le  public  parisien,  qui  n'y  regardait  pas 
de  si  près,  fit  à  ce  «  cadet  de  Gascogne  ». 

Le  lecteur  de  la  Science  sociale^  pénétré  de  cette  idée  que 
l'homme  est  en  grande  partie  le  produit  de  son  milieu,  pour- 

T.    iXXII.  21 


310  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

rait  iinag-iner  (jiic  le  type  gascon  est  le  produit  (Funo  région 
naturelle  parl'aitement  homogène,  et  comportant  un  genre  de 
travail  caractéristique  tout  comme  le  Tartare  est  le  produit  de 
la  steppe,  le  Norvégien  celui  des  liords,  le  Touareg  celui  des  oasis 
du  Sahara,  etc. 

Or,  si  l'on  examine,  sur  ime  carte  de  France,  la  partie  de  notre 
pays  qu  on  désigne  sous  le  nom  de  Gascogne,  au  lieu  d'une  seule 
région  naturelle,  on  en  trouve  deux  ahsolument  dissemhlahles  : 
d'une  part  une  plaine  sablonneuse,  la  Lande,  et  d'autre  part  un 
éventail  de  vallées  séparées  par  des  coteaux.  Le  point  d'ouverture 
de  cet  éventail  se  trouve  à  lest  de  Béam,  aux  environs  de  Tarhes. 
Dans  ces  vallées  courent  divers  cours  d'eau  aftluents  de  la  Garonne, 
ou  tributaires  de  FAdour.  Les  coteaux  qui  les  séparent,  n'ayant 
(pi'unc  médiocre  élévation,  permettent  de  faciles  communications 
entre  les  vallées. 

Et  pourtant,  il  sort  des  Gascons  de  ces  deux  régions.  Voilà  un 
fait  qui  parait  bien  étrange.  La  science  sociale  pourtant  est  eu 
droit  de  chercher  à  l'expliquer.  Oi'.  elle  ne  peut  le  faire  qu'en 
ayant  recours  à  la  méthode  analytitjue.  Il  nous  faut  donc  étudier 
séparément  ces  deux  régions  pour  chercher  <i  voir  si  l'une  d'elles 
ne  réagit  [)assui-  l'autre  de  façon  ;\  produire  un  ellcl  commun,  et 
même  si  un  troisième  facteur  d'une  autre  nature  n'est  pas  venu 
s'ajouter  à  l'influence  propre  du  Lieu. 

Kn  sciencesocialc,  comme  en  toute  autre  science,  il  faut  procéder 
en  allant  du  simple  au  complexe.  Si  on  se  trouve  en  présence  d'un 
fait  composé  d'éléments  divei-s,  on  doit,  pour  en  faire  l'analyse, 
s'attacher  d'abord  à  considérer  les  éléments  les  plus  simples.  Dans 
le  cas  qui  nous  occupe,  IT'lément  le  plus  sinqde  n'est  pas  difficile 
à  distinguer;  c'est  la  Laiid(>.  G CnI  donc  [)ar  la  Lande  (jue  nous 
devons  commencer  notre  étude.  Nous  allons  donc  énumérer  rapi- 
dement les  particularités  locales  que  nous  oll're  cette  région.  iMu- 
sieui's  des  traits  (pie  nous  allons  signaler  peu\ent  se  rencontrer 
ailleurs,  mais  cm'tains  d'entre  eux  sont  absolument  distinctifs.  «t 
l'ensemble  de  ces  petits  détails  nous  fera  comprendre,  au  moins 
dans  ses  grandes  lignes,  (juelle  variété  sociale  la  partie  orri- 
diMitale  de  la  (iascogne  était  su.sceptible  de  donnei". 


ESSAI   Srn    LE   TYPE    GASCON.  311 


I.  IIOMMK    DE  LA    LANDK, 


La  Lande  est  oiiginairement  une  immense  plaine  sablonneuse 
et  infertile,  une  steppe  pauvre.  Aujourd'hui,  elle  est  plantée  de 
pins  dans  presque  toute  sa  surface  ;  mais  autrefois,  c'est-à-dire 
dans  le  milieu  du  siècle  dernier,  elle  présentait  d'immenses 
étendues  de  bruyères  et  d'ajonc.  Dans  certains  lieux  spécialement 
favorisés  se  trouvaient  des  bois  de  pins  qui  prenaient  quelquefois 
les  proportions  de  forêts  immenses. 

La  steppe  landaise  était  l'ancien  lit  de  la  mer  à  l'époque  plio- 
cène. A  une  profondeur  variable  qui  parfois  atteint  un  mètre, 
parfois  même  à  effleurement,  se  trouve  lalios,  grès  composé  de 
matières  organiques,  d'alumine,  de  silice,  de  potasse  et  de  fer. 

L'épaisseur  de  la  couche  varie  entre  0"\10  et  0"',50.  L'aliosest 
parfaitement  perméable;  c'est  un  fait  aujourd'hui  définitivement 
établi  grâce  aux  expériences  de  MM.  Lalesque,  Pallas  et  Fréchou. 
Une  particularité  curieuse  de  l'aliosest  sa  capillarité:  à  une  épais- 
seur de  0™,50,  les  plantes  peuvent  recevoir  l'humidité  du  dessous. 

La  couche  sous-sablonneuse  arg-ileuse  est  imperméable.  Elle  est 
à  peu  de  distance  du  sol.  De  là  vient  que,  pendant  l'hiver,  une 
grande  masse  d'eau  est  retenue  au  travers  du  sable,  et  fait  du 
pays  tout  entier  un  vaste  marécage.  Pendant  l'été,  particulière- 
ment sec  dans  ce  pays  éloigné  des  chaînes  de  montagnes,  une  par- 
tie de  cette  eau  est  absorbée  par  l'évaporation,  l'autre  partie  a 
traversé  l'alios  par  suite  de  sa  perméabilité.  Il  en  résulte  une 
sécheresse  absolue  à  la  surface  du  sol. 

Par  suite  de  ces  conditions  naturelles,  la  Lande  a  été  dans  sa 
plus  grande  étendue,  et  jusqu'au  milieu  du  siècle  dernier,  un 
pays  affreusement  malsain  et  inculte.  Après  diverses  tentatives 
infructueuses  pour  arriver  à  l'assainir  et  à  le  mettre  en  valeur. 
M.  Chambrelent  eut  l'idée  de  faire  creuser  des  fossés  d'écoule- 
ment appelés  crastes.  Sur  ce  sol  ainsi  amélioré,  on  planta  des 
pins,  ce  qui  l'assainit  encore  davantage.  Une  loi  de  1832  vint 
obliger  les  communes  à  planter  de  pins  leurs  parties  stériles. 
A  défaut  des  communes,  l'État  devait  faire  les  plantations  à  ses 


."{12  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

frais,  et  percevoir  les  produits  jusqu'à  complet  remboursement. 

Il  y  a  cepeiulant  çà  et  là.  dans  la  Lande,  des  lieux  qui  ont  une 
constitution  idéologique  dili'érenlc.  Ce  sont  des  mamelons  ar- 
gileux ou  calcaires  d'environ  10  mètres  do  hauteur,  et  qui 
('•talent  comme  des  îlots  à  Tépoque  pliocène,  alors  que  l'ensemble 
du  pays  était  submergé.  11  conviendra  même  de  signaler  un 
soulèvement  de  nature  calcaire  oi)liitique  parallèle  à  larèle  des 
Pyrénées,  qui  va  de  Mimizan  à  Roquefort,  se  prolongeant  en- 
suite jusqu'à  Barbotan. 

Le  pâturage  de  la  l^nde  est  pauvre.  S'il  est  une  espèce  d'ani- 
maux susceptible  de  se  contenter  d'un  pâturage  pauvre,  c'est  bien 
l'espèce  ovine.  Et  cependant  les  brebis  delà  Lande  sont  des  brebis 
Ijien  dégénérées.  Klles  fouruisseut  une  laine  peu  abondante  et  de 
qualité  médiocre.  Il  arrivait  autrefois,  dans  les  endroits  les 
plus  pauvres,  qu'on  supprimait  un  agneau  sur  deux  alin  de 
réserver  au  survivant  le  lait  des  deux  mères. 

Les  vaches  landaises,  élevées  en  troupeaux  appelés  dans  le 
pays  «  baccades  »,  sont,  comme  les  brebis,  d'une  qualité  très 
médiocre.  Elles  ne  produisent  pas  de  lait,  et  sont  élevées  uni- 
(luemcnt  pour  la  boucherie.  A  l'heure  actuelle,  les  Landais,  qui 
font  quotidiennement  usage  de  lait,  out  des  vaches  bretonnes;  ils 
n'ont  jamais  songé  à  améliorer  les  races  de  leur  pays. 

Les  voyageurs  ont  de  tout  temps  remarqué  dans  la  Lande  des 
troupeaux  de  vaches  et  de  brebis  rachitiques  et  très  maigres. 

Il  y  a  peu  de  temps,  pour  les  travaux  de  culture  et  de  trans- 
port, les  Landais  avaient  une  paire  de  vaches.  Comme  le  four- 
rage était  peu  abondant,  ils  leur  présentaient  la  nourritun'  à  la 
main  pour  que  rien  ne  s'en  perdit.  Ils  leur  donnaient  même 
une  sorte  de  l)ouillie  faite  avec  des  noi\.  lorsqu'ils  avaient  des 
noyers  autour  de  leur  demeure. 

Aujourd'hui,  dans  la  Lande,  les  vaches  de  travail  ont  été 
presque  partout  reuij)laeées  pai-  des  mules.  La  nourriture  de  ces 
animaux  est  plus  éeoiiomi(]ue  et  le  travail  se  l'ail  plus  vile. 

Les  Landais  élevaient  autrefois  des  chevaux.  Ils  avaient  par- 
fois à  leur  disposition  des  endroits  particulièrement  marécageux, 
ou   i)ien   situés  sur  les  bords  des  ruisseaux,  et  dans  lesquels, 


ESSAI   SIR   LE    TYPE    GASCON.  313 

gTAce  à  la  fraicheur  qui  s'y  maintenait  toute  l'année,  poussait 
une  herbe  line  propre  au  pâturage  du  cheval.  Quand  celte  herbe 
n'était  pas  suliisamnient  abondante,  les  Landais  pratiquaient 
l'écobuage  et,  sur  le  sol  ainsi  amélioré,  les  pluies  d'été  faisaient 
pousser  un  peu  d'herbe. 

Les  chevaux  des  Landais  sont  élevés  sans  soin  et  avec  des  pro- 
cédés routiniers.  Leur  nourriture  est  souvent  insuffisante,  et  on  a 
la  mauvaise  habitude  de  les  laisser  dehors  exposés  à  toutes  les  in- 
tempéries. Ce  sont  en  somme  des  animaux  de  médiocre  valeur, 
et  pourtant  ils  sont  appréciés,  ainsi  d'ailleurs  que  les  vaches,  à 
cause  de  leurs  habitudes  de  sobriété  et  d'endurance. 

L'art  pastoral  était  autrefois  rendu  plus  difficile  par  la  pré- 
sence dans  les  bois  de  pins  dinsectes  connus  sous  le  nom  de 
taons.  B.  de  Saint-Amans  (1),  qui  voyageait  dans  le  pays  à  la  fin 
du  xviii'  siècle,  nous  apprend  que,  dès  le  commencement  de 
l'été,  on  faisait  sortir  les  troupeaux  de  vaches  des  taillis  pour  les 
conduire  dans  la  rase  lande.  Depuis  l'assainissement  du  pays, 
cet  inconvénient  est  devenu  moindre. 

Il  convient  d'ajouter  que,  pendant  l'été,  le  séjour  de  la  rase 
lande  est  rendu  très  pénible  par  suite  de  la  réverbération  du 
sol.  Les  bergers  sont  obligés  de  faire  paître  leurs  troupeaux 
pendant  la  nuit. 

Les  vastes  étendues  de  bruyères  ont  rendu  avantageuse  l'in- 
dustrie des  abeilles.  L'auteur  du  Codex  de  Saint-Jacques  de  Gom- 
postelle  et  les  Mémoires  du  président  de  Thou  s'accordent  à 
reconnaître  dans  le  miel  une  des  principales  richesses  de  la 
Lande.  Le  miel  de  la  Lande  est  bon.  mais  il  serait  au  moins  égal 
à  celui  de  Xarbonne,  prétendait  le  baron  d'Haussez  (2),  si  l'on 
avait  la  précaution  de  tenir  les  ruches  un  peu  élevées  au-dessus 
du  sol  et  si  on  les  entourait  de  plantes  odoriférantes.  Or,  les 
Landais  laissent  malheureusement  leurs  ruches  posées  à  terre, 
exposées  à  l'humidité  et  au  milieu  de  plantes  de  toute  espèce. 
Ils  n'ont  même  pas  renoncé  à  lusage  barbare  de  faire  périr  les 
abeilles  pour  avoir  le  miel. 

(1    B.  de  Saint-Amans,  Voyage  pittoresque  dans  les  Landes. 

(2)  Voy.  Baron  d'Haussez.  Études  administratives  sur  les  Landes. 


31'»  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

Les  seules  céréales  cultivées  sont  le  seiirle  et  le  mil  il  v  a 
lieu  de  distinguer  entre  le  mil  proprement  dit  et  le  panis  qui 
est  plus  petit  I.  On  trouve  du  l)lé  dans  les  parties  calcaires  que 
nous  avons  indiquées. 

Le  seigle  et  le  mil  sont  cultivés  selon  le  mode  traditionnel, 
c'est-à-dire  dans  les  mêmes  pièces  et  par  rangs  alternatifs.  En 
octobre,  après  avoir  ouvert  le  sol,  «  piqué  »,  comme  on  dit  dans 
le  pays,  avec  une  charrue  de  bois  dont  la  pointe  seule  est  en  fer, 
on  dépose  le  fuuiier  sur  lequel  on  répand  la  graine  de  seigle.  Un 
recouvre  le  tout  de  sable,  et  l'on  obtient  ainsi  des  billons  que 
l'on  sarcle  quelque  temps  après  pour  empêcher  les  mauvaises 
herbes  de  pousser.  Le  dépi([uage,  ({ui  se  fait  aujourd'hui  à  la 
machine  à  vapeur,  se  faisait  autrefois  au  fléau  et  deman<lait 
beaucoup  de  temps.  Après  les  travaux  de  la  moisson  et  du  dépi- 
quage, on  laboure  de  nouveau  pour  remuer  le  sable. 

Le  mil  est  semé  en  mai  entre  les  rangs  du  seigle.  En  juillet, 
après  la  moisson,  on  sarcle  les  pieds  de  mil  avec  la  bêche,  on  les 
chausse,  et  la  récolte  se  fait  en  octobi-e.  On  sème  un  hectolitre  de 
seigle  et  on  obtient  douze  ou  treize  pour  un  en  moyenne.  Le 
rendement  du  mil  est  à  peu  près  le  même.  En  octobre,  on  picpu* 
de  nouveau  la  terre  pour  semer  le  seigle  à  la  place  où  l'on  vient 
de  récolter  le  mil. 

Il  est  à  remarquer  que  dans  cette  culture  les  travaux  à  la 
bêche  sont  très  nombreux.  Les  pièces  de  terre  paraissent  tra- 
vaillées c«mimc  des  jardins;  c'est  ce  qui  faisait  dire  au  président 
de  Thon  à  la  lin  du  seizième  siècle  que  les  Landais  travaillaient 
mieux  leurs  terres  que  les  pavî^ans  du  reste  de  la  tiascogne.  La 
culture  du  mil  et  du  seigle  occupant  la  [)lus  grande  partie  de 
rex[)l«>itation  en  moyenne  cinq  hectares  sur  six),  l'assolement 
consiste  à  mettre  chaque  année  le  mil  au  rani:  (pi'oecupait  le 
seigle  l'année  précédente,  et  récipro(juemenl. 

L'abondance  du  fumier  ijui  provient  du  troupeau,  et  qu'on 
augmente  avec  de  la  bruyère  coupée  dans  la  Lande,  vient  remé- 
dier à  la  pauvreté  du  sol. 

Il  convient  de  signaler  la  eh.in\  rière,  pièce  de  terre  où  l'on  ré- 
colte du  ciianvre  que  l'on  lile  et  (|ue  l'on  fait  tisser  par  un  tisse- 


ESSAI    SDR    LE    TVI'E    GASCON.  31"» 

rand  du  voisinage.  On  a  ainsi  de  la  toile  pour  des  draps  et  des 
serviettes. 

on  fait  aussi  (juelques  cultures  accessoires,  des  haricots,  des 
pommes  de  terre,  des  topinambours. 

Dans  cette  culture,  les  travaux  à  la  bêche  sont  encore  les  plus 
nondjreux.  Autrefois,  quand  lescommunautésétaicntnombreuscs, 
les  femmes  en  avaient  toute  lacharse.  Les  hommes  se  réservaient 
le  travail  attrayant  de  la  conduite  des  troupeaux,  et,  lorsque  l'oc- 
casion se  présentait,  les  travaux  de  transport  avec  le  vieux  char 
à  quatre  roues  traîné  par  les  vaches  de  travail.  Aujourd'hui  en- 
core, les  femmes  ne  savent  pas  tricoter;  ce  sont  les  hommes  qui 
remplissent  cet  office  en  gardant  les  troupeaux. 

Les  surfaces  cultivées  sont  de  5  à  10  hectares.  Autrefois,  on 
ne  cultivait  guère  que  pour  les  besoins  de  la  famille,  et  pour 
faire  la  part  du  propriétaire  du  sol  dont  on  était  le  tenancier  ou 
le  métayer.  Cette  part,  qui  varie  selon  les  régions,  est  le  plus  sou- 
vent du  tiers  de  la  récolte. 

Il  y  a  peu  de  temps,  il  existait  dans  la  Lande,  et  aujourd'hui 
encore  il  existe,  dans  quelques  parties  reculées  de  cette  région, 
des  communautéspastoralescomprenant  jusqu'à  trente  personnes. 
Dans  ces  anciennes  communautés,  le  père  était  le  chef,  et  à  sa 
mort,  c'était  sa  veuve,  la  daoumne  domina  ,  ([ui  prenait  la  direc- 
tion. Le  chef  de  famille  ne  travaillait  point,  il  se  contentait  de 
diriger.  C'était  lui  qui  entrait  en  relation  avec  les  étrangers.  11 
tenait  la  bourse  commune  et  prenait  part  aux  repas. 

Les  enfants  restaient  au  foyer  et  s'y  mariaient,  quand  toutefois 
ils  n'entraient  pas  comme  gendres  ou  belles- filles  dans  une  com- 
munauté voisine.  Ils  ne  restaient  point  célibataires  comme  dans 
les  régions  à  pâturages  restreints  des  Pyrénées  telles  que  la  vallée 
d'Ossau,  décrite  ici  même  par  M.  Butel.  Il  faut  en  chercher  la 
raison  dans  l'étendue  du  sol  disponible  et  dans  la  multiplicité  des 
travaux  auxquels  il  était  possible  de  se  livrer  :  exploitation  du  bois 
de  pin,  industries  diverses,  ainsi  qu'il  sera  dit  dans  la  suite  de 
cette  étude. 

La  plupart  des  ménages  dans  la  Lande  ont  de  quatre  à  sLx  en- 


."{16  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

fants.  Les  Landes  sont,  après  la  Bretagne,  une  des  régions  de  la 
France  où  le  nombre  des  naissances  l'emporte  le  plus  sur  le 
nombre  des  décès.  C'est  un  phénomène  propre  aux  régions  où  la 
communauté  de  famille  s'est  le  plus  longtemps  maintenue.  Des 
voyageurs  qui  visitaient  le  pays  à  la  fin  du  dix-huitième  siècle 
faisaient  cette  remarque,  que  plus  on  avait  d'enfants,  plus  on 
était  riche. 

Les  enfants  sont  élevés  dans  un  esprit  d'obéissance  sans  bornes 
nu  chef  de  la  famille.  Cette  habitude  de  l'obéissance  persiste  na- 
turellement lorscjue  l'enfant,  devenu  jeune  homme,  vient  à  quitter 
le  foyer.  Si  l'on  ne  suit  plus  la  direction  du  patriarche,  on  suit 
celle  du  maître  ou  du  chef  d'atelier  qui,  somme  toute,  détient  les 
moyens  d'existence.  Les  Landais  sont  appréciés  à  cause  de  leur 
docilité. 

Cette  éducation  a  toutefois  pour  elfet.  et  c'est  là  le  revers  de 
la  médaille,  d'anéantir  chez  les  Landais  tout  esprit  d'initiative. 
Nous  avons  déjà  vu  qu'ils  n'avaient  tenté  aucun  ell'ort  pour  amé- 
liorer les  races  d'animaux.  On  a  eu  toutes  les  peines  du  monde 
à  introduire  chez  eux  dans  le  cours  du  dernier  siècle  des  cultures 
tellesque  le  maïs,  la  pomme  de  terre,  le  topinambour,  susce[)tibles 
d'améliorer  leur  nourriture  ou  l'alimentation  de  leurs  animaux. 
Dans  le  pays  même,  ils  ont  besoin  d'être  dirigés  pour  les  travaux 
tin  peu  difficiles  aux(jucls  on  les  emploie.  Dans  la  minière  de 
Saint-I'aul-lès-Da\,  les  paysansqui  travaillent  sous  les  ordres  dun 
spécialiste  seraient  incapables  d'entreprendre  eux-mêmes  la  re- 
cherche du  minerai.  Ils  ne  savent  distinguer  si  telle  partie  de  la 
couche  serait  plus  avantageuse  à  exploiter  ([ue  telle  autre.  Ils  se- 
raient aussi  absolument  incapables  de  parer  ;\  l'envahissement 
du  chantier  par  les  eaux.  Apiès  la  mort  du  père  et  de  la  mère, 
c'était  le  fils  aîné  qui  prenait  la  direction  de  la  communauté. 
Toutefois,  en  cas  de  dissolution,  les  biens  des  parents  défunts 
étaient  partagés  entre  les  enfants  par  parties  égales.  Tous  en 
etfet  appartiennent  à  la  communauté  A  un  égal  titre.  De  plus,  les 
biens,  étant  mobilière,  sont  aisément  partageables. 

Le  sol  était  considéré  autrefois  comme  propriété  collective  de 
la  communauté  publique,  l'ancienne  paroisse.  .Vussi  les  anciennes 


ESSAI    SUR    LE   TYPE   GASCON.  317 

coutumes  de  la  Lande  comportaient-elles  toutes  le  partage  égal. 
«  Si,  disaient-elles,  le  défunt  laisse  des  males  e(  des  filles,  les 
mâles  se  partagent  la  succession  à  charge  par  eux  d'approprier 
les  filles.  S'il  n'y  a  que  des  filles,  elles  se  partagent  entre  elles  la 
succession.  »  Cette  différence  si  bien  caractérisée  entre  les  mâles 
et  les  filles  au  point  de  vue  des  successions,  provient  de  l'antique 
séparation  du  patrimoine  de  l'homme  et  de  celui  de  la  femme, 
séparation  dont  l'origine  remonte  sans  doute  à  la  lointaine  époque 
où  la  race  ibère  habitait  les  oasis  et  les  confins  agricoles  du  Sahara. 
La  femme,  dansées  régions,  a  la  direction  de  l'atelier  sédentaire 
de  culture  et  d'industrie,  tandis  que  l'homme  se  réserve  pour  les 
courses  entreprises  à  travers  le  désert  dans  un  but,  soit  de  com- 
merce, soit  de  pillage.  Cette  séparation  des  patrimoines  s'est 
maintenue  chez  les  races  ibères  dans  leur  marche  à  travers  l'Es- 
pagne. En  effet,  la  culture  se  faisant  surtout  à  la  bêche,  c'étaient 
les  femmes  qui  en  étaient  chargées,  tandis  que  les  hommes,  en 
vertu  de  l'habitude  acquise,  se  livraient  à  la  conduite  des  trou- 
peaux, aux  transports  ou  aux  expéditions  guerrières. 

La  coutume  de  Cartas  est  particulièrement  caractéristique  à  ce 
sujet.  D'après  cette  coutume,  lesbiensde  la  mère  étaient  partagés 
intégralement  entre  les  enfants  et  les  biens  du  père  entre  les 
mâles  seulement. 

Quand  les  membres  de  la  Communauté  ne  peuvent  suffire  aux 
divers  travaux  de  l'exploitation  agricole,  on  a  recours  à  la  main- 
d'œuvre  étrangère  d'après  un  contrat  de  travail  bien  caracté- 
ristique. On  installe  une  femme  (une  hemnote,  comme  on  dit 
dans  le  Marensin)  dans  une  petite  maison  située  à  proximité  de 
la  métairie,  et  qu'on  nomme  la  brasserie.  La  femme,  appelée 
brassière,  s'engage  à  fournir  un  certain  nombre  de  journées, 
moyennant  (juoi  elle  a  le  droit  de  cultiver  le  mil  dans  une  pièce 
de  terre  autour  de  la  brasserie,  et  le  chef  de  l'exploitation  lui 
donne  sa  provision  de  seigle.  Le  plus  souvent,  la  brassière  est 
mariée  à  un  résinier  qui  entreprend  l'extraction  de  la  résine 
dans  les  bois  du  voisinage,  ou  même  va  parfois  fort  loin  exercer 
sa  profession.  Des  liaisons  illégitimes  s'établissent  trop  souvent 
entre  la  brassière  et  tel  membre  de  la  famille  qu'elle  sert. 


.■{|S  LA   SCIKNCE   SOCIALE. 

Souvent  autrefois  les  pères  de  famille  eni^agcaient  louis  lils  à 
se  marier  très  jeunes,  afin  que  la  communauté  fût  plus  nom- 
breuse. Hn  avait  tout  à  gagner  à  compter  chez  soi  une  femme 
de  plus.  Les  pères  [)oussaient  même  au  mariage  des  adolescents, 
ce  qui  a  été  une  cause  de  dégénérescence  pour  la  race. 

Dans  le  Marensin,  il  s'est  conservé  au  sujet  des  liançailles  un 
usage  curieux  et  caractéristique.  Lorsque  un  jeune  homme  a 
l'intention  d'épouser  une  jeune  fille  et  qu'il  a  obtenu  l'autorisa- 
tion de  lui  faii'e  la  cour,  il  se  rend  chez  elle,  non  pas  seul,  mais 
accompagné  par  ses  plus  proches  parents  voilà  qui  est  bien 
communautaire  .  Si  la  jeune  lille  refuse  le  prétendant,  elle  place 
devant  lui  un  plat  de  noix. 

Le  Landais,  dit  Thore  (1),  est  ardent  pour  les  femmes,  jaloux 
jusqu'à  la  cruauté. 

Le  Landais  tient  peu  à  la  vie.  Lorsqu'il  est  dangereusement 
malade,  un  de  ses  parents  est  chargé  de  l'inviter  à  mettre  de 
l'ordre  dans  ses  ailaires.  H  reçoit  la  nouvelle  de  la  mort  pro- 
chaine avec  beaucoup  de  calme.  Pendant  la  vie,  il  soigne  ses 
animaux  nii(!ux  (jue  lui-même  et  que  les  membres  de  sa  famille. 
Si  les  animaux  venaient  à  mourir,  il  ne  pourrait  s'en  procurer 
d'autres,  surtout  des  vaches  de  travail,  (juà  de  très  grands  frais. 
C'est  qu'il  appartient  avant  tout  à  sa  commimauté  familiale.  La 
conservation  de  cette  communauté,  c'est  pour  lui  la  grande 
a  Maire,  et  les  animaux  sont  absolument  nécessaires  au  maintien 
du  groupement  familial. 

Les  funérailles  sont  accom[)agnées  de  beaucoup  de  pleurs,  de 
cris  etde  sanglots.  Dans  les  églises,  on  j)rie  continuellement  pour 
les  morts.  Tous  les  ans,  chaipie  famille  fait  célébrer  un  service 
[)(tuf  s(;sdéfunfs.  Dans  le  .Mareu>in,  toute  l'année  (piisuit  le  ilécès 
du  [)ère  »»u  de  la  mère,  les  vases  de  la  cuisine  sont  voilés,  et  la 
vaisselle  placée  dans  un  ordre  opposé  à  celui  (ju  on  avait  étal)!i. 

In  usage  caractéristitpie  au  sujet  des  funérailles  et  qui  s'est 
conservé  dans  le  Mareusin  est  le  suivant  :  Aussitôt  après  la  sépul- 
ture,  les  hommes  et  les  femmes  de  la   familh^  du  défunt  tpii 

,1}  Thore,  Promenade  autour  il  h  yolfc  de  Lasro'jnc. 


ESSAI    SUK    LE   TYPE    (GASCON.  319 

sont  allés  à  l'église,  niais  non  au  cimetière,  vont  se  coucher.  Un 
tel  usage  est  à  rapprocher  de  la  fameuse  couvade  qui  existe  chez 
les  Basques. 

La  base  de  la  nourriture  se  compose  de  pain  de  seigle  et  de 
millade.  On  boit  rarement  du  vin.  La  boisson  ordinaire  est  le 
vinaigre,  ou  bien  la  piquette,  ou  bien  encore  la  liqueur  que 
l'on  obtient  en  faisant  macérer  le  jus  des  arbouses.  Le  Landais 
fait  trois  repas  par  jour.  Voici,  d'après  Thore  (1),  quelle  était 
autrefois  la  composition  de  ces  repas  quand  le  pays  était  pauvre  : 
«  Les  repas  du  Landais,  dit-il,  se  composent  le  plus  souvent 
d'une  soupe  préparée  avec  des  raves  ou  des  semences  de  lin,  le 
tout  assaisonné  avec  du  lard  rance,  beaucoup  de  poivre  ou  de 
piment,  de  bouillie  de  mil  ou  de  seigle,  dont  on  trempe  les 
morceaux  dans  de  la  graisse  fondue.  Les  Landais  aiguillonnent 
leur  appétit  avec  de  l'ail,  du  lard  ou  du  jambon.  »  Tout  cela  dénote 
une  race  sobre,  mais  ne  dédaignant  pas  les  plaisirs  du  goût.  Les 
dimanches  et  les  jours  de  fête,  les  Landais  mangent  la  viande 
des  bêtes  de  leur  troupeau.  i<  Quand,  dit  Thore,  le  Landais 
voyage  pour  les  transports,  il  emporte  avec  lui  du  pain  de  seigle 
et  des  sardines,  il  emporte  pour  ses  bœufs  des  tiges  de  panis  et 
les  leur  fait  manger  après  y  avoir  ajouté  un  peu  de  son  et  de  sel, 
puis  les  lâche  dans  la  Lande.  Il  se  couche  sur  sa  charrette  qui 
est  recouverte  d'une  toile  afin  de  le  garantir  des  intempéries, 
dort  trois  heures  au  plus  et  repart.  » 

Aujourd'hui,  les  Landais  ont  amélioré  leur  nourriture.  Ils 
boivent  plus  souvent  du  vin,  ils  ont  des  vaches  bretonnes  qui 
leur  fournissent  du  lait  dont  ils  font  grand  usage  au  repas  du 
matin,  parfois  même  avec  du  café.  Avant  qu'ils  eussent  apporté 
ces  améliorations  à  leur  ordinaii'e,  leur  nourriture  était  plutôjt 
médiocrement  réconfortante.  Le  pain  de  seigle  est  par  lui-même 
peu  nourrissant.  Ce  n'était  pas  tout.  L'eau  que  l'on  buvait  était 
recueillie  dans  des  trous  peu  profonds  (on  n'avait  pas  l'initiative 
de  creuser  de  véritables  puits),  et  elle  était  chargée  de  matières 
organiques. 

(1)  Voyez  sur  tous    ces    détails  l'ouvrage  de    Thore.    Promenade  autour   du 
(jolfe  de  Cascogae. 


:i-2i)  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Cette  mauvaise  alimentation,  jointe  à  linsalubrité  naturelle 
du  lieu  qui  occasionnait  de  fréquentes  maladies,  comme  la  pel- 
lagre et  la  pierre  des  marais,  a  eu  pour  résultat  de  faire  des 
Landais  une  race  très  faiblement  constituée  au  point  de  vue 
physique.  Autrefois  on  ne  vivait  guère  au  delà  de  la  soixantaine. 
Thore  dé[)eint  ainsi  le  Landais  :  «  teint  hAve  et  décoloré,  che- 
veux lisses  et  non  débourrés,  stature  au-dessous  de  la  moyenne, 
aptitude  générale  au  marasme,  défaut  de  souplesse  et  de  flexi- 
bilité dans  les  membres  »,  Aujourd'hui  encore  le  Landais  se 
fait  remarquer  par  sa  maigreur  et  son  aspect  rachitiqne.  Dans 
les  foires,  on  le  distingue  facilement  des  gens  des  régions  voisines. 
Depuis  quelque  temps,  grâce  aux  travaux  d'assainissement  et  i\ 
l'alimentation  plus  substantielle,  cet  état  de  choses  s'est  amélioré; 
et  la  vie  moyenne  est  passée  de  trente-quatre  ;\  trente-huit  ans. 

L'habitation  des  Landais  n'a  qu'un  rez-de-chaussée  et  un 
grenier.  Elle  est  généralement  construite  avec  des  poteaux  entre 
lesquels  on  a  intercalé  de  la  terre  glaise;  et  le  tout  est  blanchi 
à  la  chaux.  Ce  type  de  maison  comprend  de  trois  à  quatre 
chambres  sans  plancher.  La  porte  est  tournée  vers  l'est.  Sur  le 
devant,  le  toit  fait  une  saillie  d'un  mètre  environ  entre  deux  pro- 
longements du  bâtiment  principal,  de  façon  à  former  un  cou- 
vert. Ce  mode  de  construction  provient  de  ce  fait  qu'avant  le 
milieu  du  siècle  dernier,  la  plus  grande  partie  du  pays  étant 
déboisée,  les  habitations  étaient  exposées  aux  vents  froids  du 
nord  ou  pluvieux  de  l'ouest  et  du  sud-ouest,  et  les  Landais 
tenaient  à  pouvoir  prendre  l'aii-  devant  leur  porte,  tout  eu  étant 
protégés. 

Il  convient  de  signaler  ce  (ju'«»n  api)elle  la  pièee  de  rassem- 
blement où  se  trouve  le  feu  commun.  Les  besoins  du  ménage 
ne  permettent  pas  d'éteindre  ce  feu  pendant  l'été,  ce  (pii  rend 
le  séjour  dans  cette  pièce  insupportable  pour  quiconcpie  n'y  est 
pas  habitué.  Il  n'y  a  ni  carrelage,  ni  plancher.  Les  autres  cham- 
bres sont  étroites,  basses,  humides;  elles  sont  séparées  par  des 
madriers  mal  joints  ou  des  torchis.  Des  lucarnes  y  tiennent  lieu 
de  fenêtres,  la  lumière  du  j(Mir  n'y  pénèti-e  jamais,  et  le  fr<iid 
et  le  chaud  s'v  l'ont  sentir  avec  une  éijale  intensité. 


ESSAI    SUR    LE   TYI'E    GASCON.  .'321 

Les  étables  se  trouvent  en  dehors  de  la  maison  d'habitation. 
Elles  sont  construites  avec  des  poteaux  et  des  l)arres  transver- 
sales formant  des  intervalles  qu'on  garnit  de  bruyère. 

Les  toitures  à  deux  eaux  sont  en  chaume  et  quekiuefois  en 
tuiles. 

Les  matériaux  servant  à  ces  constructions  (bois  de  pins, 
bruyères,  terre  glaise),  sont  très  abondants,  et  le  travail  est  très 
sommaire.  BAtir  dans  ces  conditions  ne  coûte  pas  cher.  C'est  ce 
qui  explique  pourquoi  les  étables  sont  séparées  de  la  maison 
d'habitation.  Aujourd'hui  que  les  briqueteries  sont  assez  nom- 
breuses, les  anciennes  chaumières  font  place  à  de  coquettes 
petites  maisons  en  briques. 

Le  mobilier  est  réduit  au  strict  nécessaire.  Un  des  traits  ca- 
ractéristiques du  Landais,  est  d'être  avarfi  chez  lui  et  très  dé- 
pensier au  dehors.  Cette  manière  de  faire  est  tout  à  l'opposé  de 
celle  du  particularistc  qui  se  préoccupe  surtout  de  la  bonne 
installation  de  son  foyer.  ïhore  nous  raconte  qu'à  l'époque  de 
son  voyage,  c'est-à-dire  au  commencement  du  siècle,  on  cou- 
chait sur  de  mauvais  grabats  entre  deux  lits  de  plumes,  ou  entre 
un  lit  de  plumes  et  une  couverture  grossière. 

Le  costume  traditionnel  des  Landais  se  compose  pendant 
l'hiver  d'une  dalmatique  faite  d'une  étoffe  brune  ou  d'un  gilet 
fait  de  peau  de  mouton,  et  de  guêtres  également  en  peau  de 
mouton.  Pendant  l'été,  ils  sont  vêtus  de  même,  surtout  afin  de 
se  préserver  des  intempéries,  ce  qui  les  fait  soutl'rir  de  la 
chaleur,  ou  bien  remplacent  ce  costume  par  une  toile  grossière 
de  lin.  Parfois  même  ils  vont  en  chemises,  pieds  nus  ou  avec 
des  sabots  sans  bas. 

L'hiver,  le  berger  landais  s'enveloppe  d'un  manteau  de  laine 
blanche  surmonté  d'un  capuchon;  souvent  même  ce  manteau 
est  fabriqué  de  peaux  de  mouton,  ce  qui  donne  au  berger  l'as- 
pect des  animaux  dont  il  a  la  garde. 

Le  béret  est  porté  par  les  hommes  en  toute  saison.  Dans  la 
partie  orientale  de  la  Lande,  on  voit  cependant  des  hommes 
coiffés  pendant  l'été  de  chapeaux  fabriqués  avec  de  la  paille  de 
seigle. 


•i21  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Le  costume  des  femmes  n'est  pas  plus  élégaut.  Leur  coill'uro 
caractéristique,  dans  le  .Marensin,  consiste  dans  un  chapeau  blanc 
et  rond,  entouré  d'un  ruban  noir.  KUes  ne  le  quittent  que  pour 
se  coucher. 

Des  voyageurs,  entre  autres  la  comtesse  d'Aulnov ,  qui  traversa 
le  pays  vers  le  milieu  du  dix-septième  siècle,  ont  été  fort 
étonnés  de  trouver  du  linge  blanc  dans  les  pauvres  chaumières 
de  Landais.  Nous  avons  déjà  constaté  la  présence  dans  leur  ex- 
ploitation dune  pièce  de  terre  où  l'on  cultive  de  lin  ou  du 
chanvre.  Les  tisserands  ont  toujoui-s  été  très  nombreux,  aussi 
bien  dans  la  Lande  que  dans  le  reste  de  la  (iascogne.  Dans  cha- 
que village,  il  s'en  trouvait  au  moins  un.  Aujourd'hui,  cette  in- 
dustrie du  tisserand  du  village  tend  à  péricliter  par  ^uite  de  la 
concurrence  des  étoiles  fabriquées  à  la   machine. 

Le  Landais  trouve  dans  les  forêts  de  pins  de  son  voisinage  la 
résine  avec  laquelle  il  fabrique  des  chandelles  qui  constituent 
son  mode  d'éclairage.  Il  y  trouve  aussi  son  bois  do  chaulfiige 
et  le  bois  destiné  au\  réparations  de  sa  demeure. 

La  chasse  fournit  au  Landais  une  distraction  particulière- 
ment attravante,  étant  donnée  la  i;rande  abondance  du  sribier. 
Autrefois  dîuis  le  pays,  la  chasse  était  une  nécessité,  car  il  fallait 
se  défendre  contre  les  loups  et  les  sangliers.  Les  loups  étaient 
autrefois  très  nombreux  <'f  très  redoutables.  (On  dit  mèm<* 
qu'ils  sont  outrés  dans  liordeaux.)  Les  sangliers  se  multiplient 
dans  de  grandes  proportions.  Le  Landais  avait  un  i:enre  de 
chasse  assez  communautuiro,  (juanil  nu  loup  était  signalé,  on 
sonnait  le  tocsin  et  la  [)opulation  accourait  de  deux  ou  trois 
lieues  à  la  ronde. 

Le  petit  gibier  est  aussi  très  abondant,  surtout  la  pah^mbe  et 
la  bécasse.  Il  n'est  pas  rare  de  rencontrer  des  bergers  condui- 
sant leurs  troupeaux,  ou  même  des  laboureurs  ;\  la  charrue 
avec  un  liisil  en  bandoulière.  Des  proprit'faires,  ponr  avoir  Ir 
monopole  du  gibier,  défendent  à  leurs  métayers  tle  tirer  des 
coups  de  iusil.  Les  paysans  obéissent,  niais  à  contre-conir.  et 
il  en  est  qui  courent  le  risque  de  se  faire  renvoyer  {)lutôt  (jue 
d'observer  la  défense. 


ESSAI    SUH    I.K   TYPE    GASCO.V.  li'l'A 

Les  terroirs  de  la  Lande  susceptililes  d'être  cultivés  et  habités 
étaient  très  clairsemés  avant  l'assainissement  du  pnys  et  la  plan- 
tation des  pins.  Comme  le  pays  était  pauvre  et  les  commu- 
nautés familiales  nombreuses,  les  groupements  d"hal)itation 
étaient  d'ordinaires  assez  restreints.  Aujourd'hui  mrnie,  il  n'est 
pas  rare  de  rencontrer  une  métairie  isolée  au  milieu  d'une 
étendue  de  bois  de  pins  ou  de  rase  lande.  Le  groupement  le 
j)lus  fréquent  est  le  qiiarlicr.  On  désigne  sous  ce  nom  une  éten- 
due de  terre  cultivée  avec  quatre  ou  cinq  métairies,  quelquefois 
davantage.  Le  bourg  comprend  généralement  l'église,  le  pres- 
bytère, l'école  où  se  trouve  la  salle  de  la  mairie,  une  ou  deux 
auberges  et  les  habitations  de  quelques  marchands  ou  artisans. 

L'habitation  isolée  en  pays  pauvre  et  le  manque  d'initiative 
produisent  chez  le  Landais  les  mêmes  effets  que  chez  le  Breton. 
Comme  le  Breton,  le  Landais  se  fait  remarquer  par  son  aspect 
mélancolique.  Il  dill'ère  complètement,  à  ce  point  de  vue,  du 
Méridional  des  pays  à  productions  arborescentes  et  des  pays  à 
vigne.  Encore  un  trait  qu'on  ne  s'attend  guère  à  trouver  chez  un 
Gascon. 

Toutefois,  en  vrai  communautaire,  le  Landais  aime  la  société  et 
recherche  les  occasions  où  l'on  se  réunit.  La  journée  finie,  de 
nombreux  eroupes  d'hommes  vont  ensemble  à  l'auberee.  Le 
dimanche,  on  parcourt  des  distances  énormes  pour  se  rendre  à 
l'église,  et  l'on  est  heureux  de  pouvoir  ensuite  se  réunir  à  l'au- 
berge. A  la  foire  de  Saint-Justin,  des  gens  viennent  de  très  loin, 
uniquement  pour  échanger  les  sonnettes  de  leurs  vaches.  Il  faut 
aussi  noter,  comme  manifestations  de  ce  besoin  de  réunion,  les 
fêtes  locales  où  la  jeunesse  se  rend  en  foule.  Les  jeunes  gens  y 
font  l'échans'e  de  sonnettes  avec  les  ieunes  filles.  On  v  danse,  au 
son  des  instruments  du  pays,  des  danses  qui  rappellent  la  bour- 
rée bretonne.  Malheur  à  l'étranger  qui  s'aventure  dans  ces  fêtes  I 
Il  court  grand  risque  d'être  assommé.  Et  cependant  le  Landais 
est  très  hospitalier.  L'étranger  qui  vient  le  voir  dans  sa  chau- 
mière est  le  bienvenu.  Quand  un  Landais  rencontre  un  étranger, 
soit  sur  une  route,  soit  au  village,  il  se  fait  un  devoir  de  le 
saluer. 


^24  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Dans  la  Lande.  J>eaucoup  de  super.stitions  se  sont  maintenues 
jusqu'à  nos  jours.  Les  devins  et  les  sorcières  avaient,  il  y  a  peu 
de  temps  encore,  une  influence  énorme.  Les  Landais  honoraient 
particulièrement  certaines  divinités  bienfaisantes  appelées  blan- 
quettes. Pendant  tout  le  mois  de  mai,  on  faisait  des  jonchées  de 
fleurs,  toute  la  famille  y  i)renait  place,  et  le  père  racontait  aux 
enfants  des  histoires  tirées  de  vieilles  légendes. 

Le  Landais  ne  possède  généralement  qu'à  un  degré  assez  faible 
le  sentiment  de  la  religion  chrétienne.  Ce  qui  tient  le  plus  de 
place  pour  lui  dans  les  pratiques  religieuses,  c'est  le  culte  rendu 
aux  membres  de  sa  fauiille  disparus.  C'est  bien  là  le  caractère 
d'une  société  essenliellement  communautaire  de  famille,  il  faut 
aussi  tenir  compte  de  ce  fait  que,  jusqu'à  ces  derniers  temps,  le 
clergé  se  trouvait  gêné  dans  Taccomplissement  de  son  ministère 
par  la  difficulté  des  communications. 

Les  communautés  familiales  occu[)ant  une  surface  plus  ou 
moins  considérable,  d'ordinaire  ciiKj  ou  six  mille  hectares, 
formaient  une  communauté  locale  appelée  jadis  u  paroisse  •>, 
Cettecommunauté  était  administrée  par  des  syndics  très  souvent 
héréditaires.  Nous  avons  vu  à  Ponteux,  dans  les  papiers  de  la 
(Compagnie  des  Landes,  des  mentions  de  veuves  exerçant  la  charge 
de  syndic  pour  le  compte  de  leui-s  enfants.  Les  syndics,  en  pre- 
nant des  engagemenls,  se  déclaraient  responsables  de  leurs  com- 
mettants. 

La  conmuinauté  paroissiale  prétendait  avoir  sur  le  sol  un  di-oit 
de  propriété  collective.  La  mission  des  syndics  consistait  surtout 
dans  la  défense  de  ce  droit  de  propriété  qui.  pour  chaque  famille, 
se  traduisait  par  le  droit  de  liiu-e  parcours  avec  les  troupeaux,  et 
aussi  par  le  droit  de  premh'e  du  bois  mori  pour  le  chauffage,  et 
du  bois  vif  pour  les  divers  besoins.  Les  syndics  avaient  parfois  à 
lutter  contre  les  prétentions  des  seigneurs  ipii  croyaient  être  les 
seuls  propriétaires  du  sol.  Le  droit  acquitté  par  celui  qui  prenait 
du  minerai  était  contesté  aux  seigneui^s  par  les  communautés  (1|. 

(1)  Voyez  l'ouvrage  du  baron  de  Diélricli  sur  les  horycs  <lr  la  région  pyrcmeni-e. 


ESSAI  SUR  LE  TYPE  GaSCOX.  'i'io 

On  reconnaît  ici  la  lutte  de  deux  formations  sociales,  engendrant 
deux  concepts  diil'érenls  de  la  propriété. 

La  Lande  fournit  une  émigration  temporaire.  Les  émigrants  se 
rendent  dans  les  régions  voisines  pour  participer  aux  travaux  de 
la  moisson  ou  des  vendanges.  Us  rentrent  ensuite  dans  leur  fa- 
mille, aussitôt  que  ces  travaux  sont  terminés. 

Des  familles  quittent  (|uelquefois  la  Lande  pour  essayer  de 
prendre  une  métairie  dans  une  région  voisine.  Pour  que  l'entre- 
prise réussisse,  il  faut  que  la  métairie  se  trouve  sur  un  terrain  sa- 
blonneux. Les  Landais  sont  en  etlet  incapables  d'entreprendre  les 
labours  profonds  qu'exigent  les  «  terres  fortes  ».  Ils  ne  peuvent 
non  plus  s'astreindre  à  faire  les  façons  au  moment  opportun.  A 
Uza,  quand  M.  de  Lur-Saluces  fit  dessécher  des  marais,  il  obtint 
une  surface  de  terre  argileuse  propre  à  être  mise  en  culture.  Il 
ne  put  y  établir  des  métayers  landais,  et  fît  venir  des  gens  d'une 
autre  région. 

L'émigration  individuelle  est  représentée  par  des  gens  qui 
quittent  leur  famille  et  qui  vont  se  placer  comme  manœuvres  ou 
comme  domestiques.  Il  convient  aussi  de  noter,  comme  un  fait 
saillant,  l'aptitude  des  Landais  à  faire  de  bons  soldats.  Us  sont 
dès  leur  jeunesse  habitués  aux  longues  marches  par  la  nécessité 
de  parcourir  de  vastes  espaces.  La  pratique  de  la  chasse  fait 
de  beaucoup  d'entre  eux  de  bons  tireurs.  Leur  éducation  les  a 
rendus  parfaitement  obéissants,  et  ils  ont  pris  dans  leur  famille 
des  habitudes  de  sobriété.  Aussi  sont-ils  estimés  des  officiers 
chargés  de  les  commander.  Toutefois,  quand  il  s'agit  de  passer 
le  conseil  de  revision,  il  arrive  souvent  que  l'attachement  au  mi- 
lieu familial  est  plus  fort  que  l'attrait  de  la  vie  militaire.  Nom- 
breux sont  les  jeunes  gens  qui  se  créent  des  infirmités  pour 
échapper  au  service. 

En  somme,  la  Lande  fournit  une  émigration  de  gens  recrutant 
les  professions  qui  exigent  la  docilité  et  l'obéissance,  et  qui  ne 
demandent  aucun  esprit  d'initiative. 

On  peut  maintenant  définir  la  famille  landaise  de  la  manière 
suivante  :  Famille  communautaire  vivant  dans  un  pays  pauvre. 

T.  .wxii.  22 


32C  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Klle  tire  ses  moyens  d'existence  d'un  <>u  plusieurs  troupeaux  de 
vaches  et  de  brebis,  ainsi  que  de  la  culture  d'un  tout  petit  do- 
maine. Les  bois  de  pins  lui  fournissent  des  subventions  abon- 
dantes en  bois  et  en  résine.  Au  siècle  dernier  encore,  les  Landais 
en  étaient  restés  à  la  conception  de  la  propriété  collective  du 
sol. 

L'éducation  au  sein  de  la  lamille  ayant  pour  effet  d'étouU'er 
toute  initiative,  les  jeunes  gens  sont  incapables  de  se  tirer  d'af- 
faire par  eux-mêmes,  ot  sont  obligés  ou  de  rester  dans  leur 
famille,  et  d'émigrer  dans  des  professions  tout  à  fait  subal- 
ternes. 

Voilà  donc  le  type  de  famille  ([ua  produit  la  Lande.  Il  rst  im- 
possible de  reconnaître  dans  ce  type  le  véritable  (iascon.  (hi  n'en 
démêle  tout  au  plus  que  quebpies  traits.  C'est  donc  ailleurs  qu'il 
faut  le  chercher.  C'est  pourquoi,  après  avoir  jeté  un  coup  d'n-il 
sur  le  type  de  la  Lande,  il  nous  faut  faire  de  même  pour  celui 
de  la  vallée. 

II.    LUOMMK    1>K    LA    VALLKK. 

Il  re[)résente  le  type  social  de  la  seconde  région  de  la  Gascogne. 
.Nous  l'appellerons  ainsi,  bien  (pi'il  existe  à  la  fois  sur  les  coteaux 
et  dans  les  vallées,  et  cela  parce  (pie  le  peuplement  d'un  pays 
se  fait  par  les  vallées.  C  est  un  fait  aujourd'hui  ac(juis  à  la 
Science  sociale,  et  que  .M.  Demolins  a  bien  mis  en  lumière  dans 
les  Frcinrais  (/'(injourd'/tui.  Lorsqu'en  ell'et  les  coteaux  étaient 
tout  entiers  couverts  de  bois  impénétrables,  les  vallées  présen- 
taient leurs  rubans  de  verdure  et  fournissaient  aux  p.jsteurs 
l'herbe  dont  ils  avaient  besoin  [»our  leurs  troupeaux.  C'est  .seu- 
lement lorsqu'on  s'est  senti  à  l'étroit  dans  les  vallées  (jue  l'on 
a  entrepris  le  travail  ingrat  du  défrichement  des  coteaux,  lue 
vieille  charte  citée  par  .Marca  Jlistoirv  du  lU'unn,  p.  \'1{\  est  parti- 
culièrement slgnilicative.  Voici  en  ell'et,  entre  autres  choses,  ce 
(jui  y  est  stipulé  :  «  Scd  ibi  habitnnirs  habrant  omnia  sua,  in  itacr, 
lurgatn  vl  /ibrruni  //rrnfiaui  auijtlificandi  agrkulturna  et  plunta- 
finnf.'i  a  dccursu  ui^u.r  Hff>\i\  ust^ur  ud  summn  lunufls.  » 


ESSAI   SUH    LE   TVI'E    GASCON.  .'i27 

Les  vallées  qui  forment  réveûlail  si  caractéristique  dont  nous 
avons  parlé  plus  haut  sont  les  vallées  des  cours  d'eau  alimentés 
directement  ou  indirectement  par  les  glaciers  de  la  cliainc  des 
Pyrénées.  Parmi  ces  coursd'eau,  en  etiet,  les  uns,  comme  TAdour 
et  les  dilïérents  gaves,  viennent  directement  des  Pyrénées,  et 
leurs  vallées  supérieures,  se  confondant  presque,  forment  la 
magnifique  plaine  de  Tarbes.  Au  contraire,  la  Baïse,  le  Gers,  la 
Save  et  d'autres  cours  d'eau  moins  importants  descendent  du 
plateau  de  Lannemezan  qui  est  comme  un  amas  de  graviers  sté- 
riles formant  un  éventail  à  l'est  de  la  plaine  de  Tarbes. 

Ces  vallées  sont  séparées  les  unes  des  autres  par  des  coteaux  de 
faible  hauteur  et  donnant  eux-mêmes  naissance  à  d'autres  cours 
d'eau  qui  viennent  naturellement  se  déverser  dans  les  rivières 
que  nous  venons  de  mentionner.  On  comprend  alors  que  les  com- 
munications soient  faciles  d'une  vallée  à  l'autre,  et  que  le  pays 
tout  entier  forme  ainsi  une  véritable  unité  géographique. 

La  constitution  géographique,  tout  comme  la  constitution  géo- 
logique de  ces  coteaux  et  de  ces  vallées,  présente  certaines  va- 
riétés :  ici  une  partie  de  telle  vallée  est  sablonneuse;  un  peu 
plus  loin,  le  sol  est  formé  de  riches  alluvions.  Le  flanc  de  tel  co- 
teau est  très  calcaire;  de  l'autre  côté,  c'est  l'argile  qui  domine. 
A  tel  endroit,  la  vallée  est  très  large  ;  à  tel  autre,  elle  se  rétrécit. 
Une  étude  complète  du  pays  devrait  nécessairement  comporter  la 
description  de  chaque  vallée  avec  celle  des  coteaux  qui  la  bor- 
dent :  un  tel  travail  dépaisserait  notre  but,  qui  est  plus  modeste  : 
En  outre,  il  nécessite  un  très  grand  nombre  de  monographies  de 
familles.  Nous  nous  contenterons  de  constater  les  caractères  les 
plus  généraux  de  la  population  de  ces  vallées,  laissant  à  d'autres 
le  soin  de  compléter  nos  observations  et  de  les  préciser  par 
l'examen  détaillé  de  telle  ou  telle  variété  particulière. 

De  cet  ensemble  de  vallées,  nous  devons  éliminer  les  vallées 
des  gaves  tributaires  de  l'Adour,  et  qui  constituent  le Béarn.  Là, 
en  effet,  par  suite  de  la  hauteur  des  contreforts  des  Pyrénées, 
les  communications  entre  les  vallées  sont  moins  faciles.  De  plus, 
le  double  voisinage  de  la  mer  et  de  la  chaîne  des  Pyrénées,  en- 
traînant l'extrôme  variabilité  du  climat,  a  rendu  la  culture  à  la 


3:28  LA    SCIKXCE   SOCIALE. 

lois  plus  pénible  et  plus  aléatoire.  L'art  pastoral  a  i:ardé  là  une 
partie  de  son  ancienne  importance. 

Ail  contraire,  dans  les  vallées  (jui  constituent  ce  qu'il  est  con- 
venu (r.'ippclcr  la  C.ascoene,  on  pouvait  se  livrer  avantacreuse- 
nient  à  la  culture.  Ces  vallées  étaient  souvent  étroites  et  les 
coteaux  qui  les  dominaient  étaient  couverts  de  bois.  On  n'avait 
donc  ([ue  des  pAturages  très  restreints,  et  ces  pAturag-es  étaient 
disputés  par  les  bergers  de  la  montagne  qui.  depuis  un  temps 
immémorial,  ont  l'haljitudc  de  venir  hiverner  dans  les  vallées. 

Le  défaut  d'espace  a  donc  produit  son  efl'et  connu  :  on  a  été 
obligé  de  se  mettre  à  la  culture.  .Mais,  ici,  la  culture  est  plus 
com})liquéc  que  dans  la  Lande.  Le  sol  de  la  vallée  est  fait  sou- 
vent d'un  mélange  d'argile  et  de  sable  appelé  dans  le  pays 
boulbène.  qui  durcit  pendant  la  sécheresse  et  devient  ainsi  im- 
pénétrable pour  la  charrue.  Il  faut  le  labourer  peu  de  temps 
après  une  pluie,  avant  qu'il  ait  eu  le  temps  de  durcir.  La  culture 
du  blé  exige  des  laboui-s  profonds  et  répétés.  Plus  on  laboure, 
plus  la  terre  est  meuble,  et  plus  il  y  a  de  chances  pour  que  la 
récolte  soit  abondante.  On  est  donc  encouragé  à  labourer,  et  à 
labourer  le  plus  possible. 

Les  communautés  pastorales,  une  fois  pliées  à  la  culture  par 
les  nécessités  du  lieu,  constituent  des  exploitations  dont  la  con- 
tenance varie  de  1(»  à  l'y  ou  li)  hectares,  et  (pii  sont  aujour- 
d'hui des  métairies.  C'est  plus  que  l'exploitation  de  la  Lande, 
parce  que  dans  la  vallée  il  ne  faut  pas  compter,  ou  presque  pas, 
sur  l'art  pastoral.  C'est  toutefois  de  la  culture  ayant  pour  but  la 
satisfaction  des  besoins  de  la  famille.  Naguère,  même  au  temps 
de  la  prospérité,  avant  la  crise  économique  <*t  la  ruine  des 
vignobles,  beaucoup  de  métayers  se  trouvaient  satisfaits  s'ils 
pouvaient  nourriileur  famille  et  faire  la  part  du  maîirr.  Ils  ne 
consentaient  pas  à  s'imposer  h»  moindre  surcn^it  de  travail 
en  ^  ne   de  tirer  du  sol   un  rrvt'iiii   supplémentaire. 

I»ans  ces  métairies,  le  fiers  environ  de  la  surface  est  planté 
eu  vignes.  Les  prairies  et  les  pAturages  occup<Mif  le  <piart.  Le 
reste  est  cultivé  en  bh',  en  maïs,  en  fourrages,  eu  fèves,  haricots, 
pommes  de  terre,  mais  surtout  en  blé.  Le  blé  est  la  culture  prin- 


ESSAI   SIH    LE   TYPE   (.A<CON.  .'J20 

cipale.  celle  qui  demande  le  plus  de  soins;  on  va  jusqu'à  faire 
cinq  labours  préparatoires  avant  les  semailles.  Il  va  lieu  aussi 
de  constater  la  présence  dune  pièce  de  terre  où  1  on  sème  du 
lin.  On  a  ainsi  du  til  que  Ton  fait  tisser  pour  avoir  de  la  toile. 
Toutefois,  cette  culture  tend  à  disparaître,  devant  la  ditfusion 
croissante  et  le  faible  prix  des  tissus  fabriqués  par  la  grande 
industrie. 

Les  arbres  fruitiers  sont  très  nombreux.  Il  y  en  a  de  toute 
espèce  :  noyers,  châtaigniers,  pommiers,  poiriers,  cerisiers,  pê- 
chers, cormiers,  etc.  ils  apparaissent  en  ligne  le  long  des  allées, 
et  s'élèvent-cà  et  là  au-dessus  des  baies.  Toutefois,  on  ne  cueille 
des  fruits  que  pour  la  consommation  de  la  famille,  et  pour  en 
porter  au  maître.  S'il  y  en  a  de  reste,  on  on  envoie  quelques  cor- 
beilles sur  le  marché  voisin. 

Les  chênes,  qui  poussent  nomltreux  dans  les  haies,  sur  les 
flancs  des  coteaux,  dans  les  pâturages,  fournissent  des  glands, 
et  le  paysan  a  ainsi  de  quoi  subvenir  en  grande  partie  à  la  nour- 
riture de  son  porc. 

Les  haies,  qui  poussent  très  vite,  fournissent  le  bois  de  chauf- 
fage. 

On  a  du  bétail,  mais  pas  en  très  grande  quantité.  Avant  le 
milieu  du  siècle  dernier,  la  plupart  des  métairies  n'avaient  qu'une 
ou  deux  paires  de  vaches  ou  de  bœufs  de  travail. 

Le  paysan  gascon,  jusqu'à  ces  derniers  temps,  n'a  pas  été  un 
éleveur.  Il  a  été  surtout  un  vigneron  et  un  producteur  de  blé. 
Le  blé  autrefois  se  vendait  bien,  il  a  monté  jusqu'à  30  francs 
l'hectolitre.  On  sait  qu'il  n'en  est  plus  ainsi,  et.  dans  ces  petites 
exploitations,  la  culture  du  blé  ne  paie  pas.  Force  est  donc  de 
se  retourner  vers  autre  chose.  C'est  pourquoi,  depuis  quelque 
temps,  et  à  la  suite  dune  crise  économique,  longue  et  doulou- 
reuse, la  tendance  est  de  ne  plus  faire  de  blé  et  de  semer  à  la 
place  des  fourrages,  ou  bien  de  faire  des  prairies  artificielles.  Il 
sera  possible  ainsi  d'avoir  une  étable  bien  garnie.  Une  métairie 
de  moyenne  étendue  pourrait  vendre  chaque  année  deux  paires, 
engraissées  ou  non,  selon  l'abondance  de  fourrages  que  comporte 
son  terrain,  et  deux  paires  qui  seraient  venues  à  l'étable.  Ce  serait 


330  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

UQ  l)énéfice  net  considérable,  et  l'on  éviterait  les  courses  et  les 
m  arc  h  and  après  pour  se  procurer  de  jeunes  animaux.  On  aurait 
aussi,  de  cette  manière,  une  grande  quantité  de  fumier  propre  à 
être  utilisée  pour  la  culture  de  la  vigne. 

Quoi  qu'il  en  soit  pour  le  présent  et  pour  l'avenir,  il  est  certain 
que  la  culture  des  paysans  gascons,  il  y  a  peu  de  temps  encore, 
avait  pour  caractères  essentiels  d'être  intégrale  et  traditionnelle. 
Klle  était  intégrale,  en  ce  sens  qu'elle  produisait,  autant  que  pos- 
sible, tout  ce  qui  était  nécessaire  aux  besoins  de  la  famille.  Elle 
était  traditionnelle,  en  ce  sens  que  les  procédés  de  culture  étaient 
toujours  les  mêmes,  et  que,  par  eux-mêmes,  les  paysans  n'avaient 
aucune  initiative.  On  faisait  bien  quelque  amélioration,  on  défri- 
chait de  temps  en  temps  quelques  espaces  incultes  pour  les  planter 
en  vignes.  Vers  le  milieu  de  ce  siècle,  on  a  introduit  quelques 
fourrages.  Toutefois  ces  améliorations  venaient,  non  du  paysan, 
mais  du  propriétaire  habitant  la  ville.  Ce  dernier  avait  des  occa- 
sions de  voyager,  de  se  renseigner,  des  relations  pour  placer  .son 
vin.  Il  pouvait  avoir,  en  outre,  ce  qui  inan(]uait  au  paysan  :  des 
avances  de  fonds. 

I.a  culture  étant  le  travail  nécessaire,  étant  même  le  seul  tra- 
vail possible,  il  en  est  résulté  ce  qui  arrive  toujours  en  pareil  cas  : 
les  communautés  se  sont  réduites.  Faire  marcher  un  atelier  de 
travail  tel  qu'un  domaine  à  culture  intégrale,  c'est-à-dire  pré- 
sentant une  certaine  complication,  n'est  pas  le  fait  d'un  patriarche 
commandant  en  maître  A  une  nombreuse  famille.  Les  travailleurs 
les  plus  énergi(|ues  et  les  plus  capables  en  arrivent  vite  à  ne 
plus  vouloir  travailler  pour  les  autres,  et  préfèrent  s'établir  pour 
leur  compte.  De  fait,  au  cours  du  deiiiier  siècle,  et  même  long- 
temps auparavant,  le  type  de  famille  le  plus  noiiiial  était  la 
famille  réduite  à  deux  ménages  :  le  ménage  du  père,  et  le  mé- 
nage de  l'héritier  associé.  A  coté  deux  vivaient  les  enfants  non 
éfahlis,  et  parfois  quelque  vieux  parent  (ju'on  avait  hébergé. 

Les  enfants  (trois  ou  quatre  — c'était  le  nombre  moyen)  sont 
élevés  dans  un  esprit  d'obéissance.  Habitués  de  bonne  heure  A  un 
travail  intense,  ils  ne  connaissent  pas  la  vie  nonchalante  du  pas- 
teur. Oiio  babitude  du  travail  intense,  ils  sont  portés  A  l'utiliser 


ESSAI    SL'U    LE    TYPE     GASCON.  331 

au  dehors.   Ils  l'ont  alors  des  travailleurs  dociles   et    laborieux. 

Cependant,  si  cette  éducation  entraine  l'aptitude  au  travail, 
elle  ne  développe  qu'à  un  faible  degré  l'esprit  d'initiative.  On 
est  peu  porté  à  compter  sur  soi;  on  ne  fait  pas  d'efforts  pour 
sortir  de  son  horizon,  pour  améliorer  ses  procédés  de  cultures. 
On  est  essentiellement  routinier.  Les  paysans  gascons  sont  restés 
jusqu'à  ces  derniers  temps  réfractaires  à  l'instruction  primaire.  A 
l'heure  actuelle,  la  plupart  des  hommes  qui  ont  dépassé  la  cin- 
(juantaine  ne  savent  ni  lire  ni  écrire. 

Les  cadets  qui  se  marient  hors  de  la  maison  paternelle  s'éta- 
blissent pour  leur  compte,  ou  bien  entrent  comme  gendres  dans 
une  famille  dont  leur  femme  est  l'héritière  associée. 

Soit  en  se  mariant,  soit  à  la  mort  des  parents,  ils  veulent  bien 
avoir  leur  part  dans  l'héritage,  mais  ne  font  aucune  difticulté 
pour  laisser  à  l'héritier  associé,  l'aîné  ordinairement,  un  avan- 
tage assez  considérable  destiné  à  payer  les  services  qu'il  a 
rendus  à  toute  la  famille.  Cet  héritier  associé  a  pris  une  part  très 
active  à  la  direction  des  affaires;  c'est  lui  qui  a  pris  à  sa  charge 
les  parents  devenus  vieux.  Des  «  devoirs  d'aînesse  »,  selon  l'usage, 
contre-balancent  le  «  droit  d'aînesse  ». 

Et  toutefois,  si  les  cadets  émigrent,  de  nombreux  liens  conti- 
nuent à  les  rattacher  à  la  maison  paternelle.  Si  une  branche 
cadette  vient  à  s'éteindre,  les  biens  font  retour  à  la  branche  aînée 
qui  est  censée  continuer  la  maison  paternelle.  L'ainé,  homme  ou 
femme,  est  désigné  par  le  nom  de  famille  auquel  on  ajoute  la 
désinence  e/ ou  ette.  ot  ou  otte. 

Dansées  familles,  on  n'a  qu'un  médiocre  souci  de  la  bonne  instal- 
lation au  foyer.  La  maison  d'habitation  comprend  la  cuisine,  une 
ou  deux  chambres  à  coucher  obscures,  pauvrement  meublées,  et 
souvent  sans  plancher.  Dans  le  même  corps  de  bâtiment  se  trou- 
vent l'étable,  le  chai,  la  g-range  et  les  greniers  à  foin.  La  nourri- 
ture est  frugale.  On  vit  de  légumes  et  de  viande  de  porc.  Le  di- 
manche ou  les  jours  de  fête,  on  tue  un  poulet.  On  aime  mieux 
vendre  son  vin  et  boire  de  la  piquette. 

Jusqu'à  ces  derniers  temps,  on  était  vêtu  de  simple  droguet; 
bien  rares  étaient  les  paysans  possédant  un  costume  en  drap. 


'.l'.ii  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

I.es  hommes  issus  de  ces  familles  sobres  et  laborieuses  (jui 
allaient  travailler  au  dehors,  se  contentaient  de  salaires  assez 
faibles.  Il  y  a  une  ti'entaine  d'années  à  peine,  on  engageait  un  do- 
mestique à  120  francs  par  an.  Les  journées  se  payaient  1  fr.  -2'». 

Aujourd'hui,  ces  habitudes  de  sobriété  disparaissent  de  plus  en 
plus.  On  ne  peut  résister  à  Tatlraif  du  ])ien-ètre.  Et  toutefois, 
malheureusement.  la  naissance  de  ce  goût  pour  une  vie  plus  con- 
fortable a  <oïncidé  avec  l'arrivée  des  divers  fléaux  (pii  pendant  de 
longues  années  ont  réduit  àprescjne  rien  larécolte  du  vin,  et  avec 
la  crise  écononii(jue,  entraînant  la  mévente  du  ])léet  du  bétail.  Il 
en  est  résulté  une  crise  terrible.  Bien  des  gens  ont  lAché  la  terre 
pour  aller  dans  les  villes  ou  bien  ont  émigré  en  Américpie.  Notons 
ce  trait  qui  relie  nos  (Jascons  aux  Hascjues.  La  main-d'onivre  est 
devenue  beaucoup  pins  cli»'re.  Les  métayers,  se  trouvant  très 
pauvres  d'une  [)art.  cl  d  autre  paît  ii'a\ant  (jiiuiic  initiative  très 
restreinte,  ont  voulu  avoir  leur  existence  assurée.  Ils  ont  demandé 
à  être  maitres-valets,  c'est-i\-dire  à  toucher  des  gages  iixesà  la  lin 
de  chaque  année.  Ce  système  de  maitres-valets  est  des  plus  mau- 
vais. 11  ne  stimule  pas  le  j)aysan  cpii  est  sûr  de  toucher  le  même 
gain,  (juoi  qu'il  fasse.  Le  propriétaire,  (jui  est  A  la  ville,  ne  peu! 
surveiller  (pie  très  diflicilement  son  personncd.  Il  en  est  résulté 
des  crises  qui  [)rendront  lin  seulement  lois(jue  les  vignobles  seront 
reconstitués,  et  la  culture  spécialisée.  La  surveillance  alors  sera 
plus  facile,  et  le  travail  vi'aiment  rémunérateur. 

Les  vallées  de  (iascogne,  étant  fertiles,  sont  assez  peuplées.  Les 
exploitations  étant  très  petites,  les  habitations  sont  peu  distantes. 
On  voisine  quehjue  peu.  Kntre  voisins,  on  a  souvent  besoin  les  uns 
des  autres  pour  demander  un  coup  de  main  à  l'occasion,  pour 
emprunter  un  outil  (pie  l'on  ne  possède  pas  soi-même.  Il  y  en  a 
(jiii  disent  :  ■<  .le  ne  suis  pas  bien  avec  un  tel,  mais,  pour  un  s(M\iee. 
je  le  lui  rendrais.  » 

VA  toutefois,  le  paysan  des  valh'cs  recherche  moins  la  société 
(pie  le  paysan  de  la  Land«\  Il  est  peu  porté  <\  aller  A  lauberge 
S'il  sort,  c'est  poui'  aller  aux  fêles  des  environs.  Il  Na  aux  foires 
mais  s'il  n'a  pas  besoin  d  y  allei'.  il  j)réfère  rester  chez  lui. 

Là,  les  familles  étant  peu  noml)reus(»s,  on  sent  beaucoup  moins 


E><AI    SUn    LE    TYI'E    GASCOX.  ."ii^.'i 

le  besoin  de  se  réunir.  Somme  toute,  ce  paysan  ,sascon  est  à  mi- 
chemin  entre  le  communautaire  ami  des  familles  nombreuses, 
et  le  particulariste  porté  à  rechercher  l'isolement. 

Ces  gens-là  formaient  autrefois  des  communaulés  publiques 
appelées  paroisses.  Le  centre  de  cette  communauté  était  le  lieu 
où  se  trouvait  l'église.  Des  chemios conduisaient  à  Téslise  de  toutes 
les  parties  de  la  paroisse  et  ces  chemins  étaient  considérés  comme 
propriétés  collectives  de  la  communauté  paroissiale,  ce  qui  porte 
à  croire  qu'avant  l'appropriation  du  sol  par  les  propriétaires 
urbains,  le  sol  était  possédé  collectivement  par  la  communauté 
[)ublique  des  habitants. 

Les  gens  qui  quittent  leurs  familles  achètent  un  lopin  de  terre 
qu'ils  cultivent  et  vont  faire  des  journées  à  droite  et  à  gauche. 
Beaucoup  émigrent  dans  les  métiers  urbains.  Habitués  dans  leurs 
familles  au  travail  intense  et  à  la  sobriété,  ils  deviennent  des  tra- 
vailleurs laborieux  et  économes.  Ils  ne  sont  pas  portés  à  la  colo- 
nisation, car  leur  éducation,  tout  en  les  habituant  au  travail,  ne 
développe  pas  en  eux  l'esprit  d'initiative. 

Si  donc  ces  gens-là  quittent  le  métier  de  leurs  pères,  c'est  vers 
les  professions  urbaines  qu'ils  sont  attirés.  Là  ils  sont  sûrs  de  trou- 
ver quelqu'un  qui  les  patronnera,  ou  leur  donnera  l'exemple  de 
ce  qu'ils  devront  faire  pour  réussir. 

En  somme,  les  vallées  de  Gascogne  ont  produit  un  paysan  labo- 
rieux, mais  routinier  et  illettré.  S'il  émigré,  c'est  pour  faire  un 
bon  ouvrier.  Il  peut  même,  étant  donné  ses  habitudestravailleuses. 
et  en  se  guidant  sur  l'exemple  des  autres,  devenir  petit  patron.  De 
lui-même,  il  est  porté  à  rester  un  subalternelaborieux.  On  ne  peut 
reconnaître  en  lui  le  vrai  Gascon,  c'est-à-dire  l'homme  capable 
d'arriver  aux  situations  supérieures,  ou  le  brillant  aventurier. 

Pour  dé2:a£:er  ce  tvpe.  il  nous  faut  mettre  en  scène  un  troisième 
élément  dont  on  appréciera  l'importance. 

(.-1  suivre.) 

J.  Garas. 


LE  HUllON  DE  LOUETTE 


-<--«<x>»>c>— 


A  QUELS  ÉGARDS  IL  EST  RESTÉ    SAUVAGE 

Los  voyageui-sct  les  i-('lif:icu\  IVaiiraiscjiii  explorèrent  le  Ijas^iji 
(lu  Saint-Laurent  au  conimonconiont  du  dix-septième  siècle  trou- 
vèrent cette  vaste  région  occu[)ée  [)ar  deux  races  distinctes 
d'aborigènes  :  lesx\lgonf[uins.  chasseurs  nomades,  étaient  répan- 
dus sur  le  cours  inféiieur  du  Meuve  et  partout  le  liant  pays  du 
Nord;  les  llurous-Imcpiois,  de  mo'urs  j)lus  sédentaires,  tirant  d<' 
la  culture  uue  partie  de  leur  subsistance,  et  jouissaul  d'uue  orgji- 
liisation  sociale  mieu\  «N'Iinie.  étaicMit  lixés  sur  le  cours  supérieur 
du  tleuve,  dans  \o  pays  des  grands  lacs  Ontario,  Érié,  Huron. 
La  lacc  linronne-iroipioise  comjirenait  ici  (piatre  groujjcs  j)rin- 
cii>au\  :  les  llnrons,  au  nord  du  lac  Ontario;  l<>s  Irnipiois.  an 
sud  de  ce  lac;  les  Neutres,  an  nnrd  dn  lac  Erié;  les  Chats,  nu 
Ériés,  au  sud  dn  même  lac  (1). 

Vers  l'année  1(>,')0.  à  la  snile  de  guerres  longues  ef  cruelles, 
les  Hurous  lurent  com[)lètemenl  défaits  par  les  ir<»quois,  el  les 
déltiis  <le  la  nation  se  disper.sèr»Mit  de  tous  les  côtés.  (îi's  fuyards 
sont  devenus  la  souche  de  trois  petits  groupes  ([ui  uni  cousei'vé 
iiis(|n  à  anjnurd'hui  uue  existence  séparée  :  Inu  tixé,  après  Lien 
des  péréi^rinations,  sur  le  leiritoire  indien  des  Klats-l'uis;  1  au- 
tre établi  dans  le  cnmié  dKssex.  [)rovince  dOntarit»  i Canada V. 
enfin,  le  i:ron|)e  Ac  Lorelte.  [)rovince  de  QuélxH'.  dont  j'ai  lait 
l'éceminenl  nne  ctnde  particulièr(^  <raprèsla  méthode  d'idjst'r- 
vafion  de  Fi-édéric  L«'  Plav  et  de  Henri  de  Tour\ill(>. 

(1)  Voir  la  carto  ci-contre. 


LE    lllRON    DE    LORETTE. 


33:) 


.'{.'{()  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Il  111  a  paru,  ou  etlut,  (|u  il  y  aiiiait  un  iutérèt  scientifitjuo  à  se 
rouih'o  compta  sur  place  de  l'état  social  présent  de  co  Hurun  de 
Loretto;  à  déterminep  avec  exactitude  à  (|uels  ée^ards  et  dans 
quelle  mesure  il  est  resté  sauvage ,  à  (juels  égards  et  dans  quelle 
mesure  il  s'est  transformé;  en  d'autro  tormes,  à  reclHMclicr  lo 
sens  et  \i'<  causes  —  c'est-à-dire  la  Ini  —  de  son  évolution  soci.de. 


I.    A     LA     LIMITF    l)K     LA     ZONK    IKRTILF.    KT    h\      IIMT    !' VV>i 

LALItHMIKN. 

Lorette  (appelée  aussi  la  Nouvelle  ou  la  .leuiK-  I.orette  pour 
la  distiiii^ucr  de  l'Ancienne  Lorette,  villai:e  \(»isin)  est  située 
sur  la  côte  nord  du  lleuve  Saint-Laurent,  à  \:l  ou  IV  kilo- 
mètres de  l;i  rive,  au  noi'd-ouesl  de  la  \ille  de  Ouél»ee.  Le 
village  occupe  la  crête  d'une  t<M'iasse  elevé(\  (jui  marque  la 
limite  sud  de  l.i  formation  iféolouicpie  laurentienne,  et  du  haut 
de  lacpielle  1,1  rivière  Saint-Charles  se  pi'écipite  à  travers  nue 
yorgc  étroite  (1). 

Cette  terrasse,  cpii  s'étend  juscpi'à  IV  ou  1.')  kilomètres  vers 
le  nord,  piésente  une  suiface  plane,  presijue  horizontal»".  Mais 
son  s>l,  assez  profond  du  reste,  est  liénéralement  inaiure.  sa- 
blonneux. Il  a  ét(''  défriché  en  partie,  mais  la  culture  n'y  a  i:uère 
prospéré.  Lors([u  ou  remonte  le  cours  de  la  ri\  ière  Saint-Charles 
<'ii  airièie  de  I.orette,  (»n  lie  \<>if  jias  de  l'eruies.  mais  seulement 
des  Miassils  de  sa[>iiis  de  [)etite  taille  et  les  maisons  de  j»lai- 
sance  de  (pielques  hourffoois  de  (Juéhec. 

Puis,  à  l'arrière-jilan.  fei'maut  l'Iiorizoïi  .m  nord  et  au  nord- 
«'St,  se  dresse  la  masse  L:ris(«  et  IdeuAtre  des  montai.'"nes  aux 
flancs  rocheux  ou  \ crdoy.iuts.  Ce  sont  les  sommets  avanci's  du 
haut  pays  lauri'iilien,  <pii  s'étend  juscpiii   j.i   haie   diludsoii  et  à 


(I)  Dans  rpUe  rlnde  (lt»s  comlilions  du  lii-u,  j'ai  roinpiélé  mes  propn'S  obsrrvaCions 
au  tiiovin  (los  ('\<i'lloiil>i  Ir.ivaiix  du  Si'rvirc  ;;fnlo;ji(]U(«  du  Canada,  nolaiiuncnl,  dt* 
la  c.irle  di's  n.'|'nl>  su|n'rlui(Ms  cntu'  li'  lac  supérieur  el  liaspé  i  Allas  de  ist.ii  el  de 
la  carie  des  Formations  géoloiiiques  de  la  provinre  de  Quéltcc,  allacliee  au  rapport  de 
l»«7de.M.  Klls. 


LE    IIL'HON    m:    LORETTK.  3'?7 

locéan  Atlaiiti({ue,  interrompu  seulement  parla  vallée  du  lac 
S.aint-Jean.  Surface  accidentée,  rochers  granitiques,  sol  rare,  peu 
profond,  souvent  peu  fertile;  immense  forêt  à  peine  entamée 
parla  culture,  où  dominent  les  conifères  et  où  naguère  foison- 
naient lesbètes  à  fourrure. 

C'est  un  tout  autre  pays  qui  s'oltre  à  nous  lorscjue.  du  haut 
de  la  terrasse  de  Lorette,  nous  tournons  nos  regards  du  côté  de 
Québec  et  du  ileuve  Saint-Laurent.  A  nos  pieds  s'étend  une 
plaine  évasée,  large  de  10  ou  12  kilomètres,  au  fond  de 
laquelle  la  rivière  Saint-Charles  déroule  paresseusement  ses 
méandres.  Le  sol  de  cette  basse  vallée  est  profond,  fertile,  pro- 
pice à  la  culture.  Nous  voyons  apparaître  successivement,  sur 
les  terres  franches  qui  bordent  la  rivière  et  couvrent  les  coteaux 
voisins,  les  belles  fermes  de  Saint-Ambroise ,  de  l'Ancienne 
Lorette,  de  Charlesbourg,  de  Sainte-Foye  et  de  Beauport, 
derrière  lesquelles  surgissent  les  faubourgs  de  Québec.  Les 
confortables  habitations,  dont  les  murs  blanchis  tranchent 
sur  la  verdure,  les  villages  coquets  qui  animent  la  campagne, 
les  églises  aux  vastes  proportions,  tout  indique  la  richesse  du 
bas  pays,  l'aisance  de  ses  habitants. 

Ainsi  donc,  ce  qui  d'abord  frappe  l'observateur  à  Lorette,  c'est 
sa  situation  au  point  de  jonction  de  deux  contrées  très  dissem- 
blables par  le  relief  et  la  composition  de  leurs  sols  et  par  le 
caractère  de  leurs  productions  naturelles.  Au  nord,  une  vaste 
région  montagneuse  et  forestière,  peu  favorable  à  la  culture  ; 
au  sud,  une  bande  étroite  de  plaine  fertile. 

Cette  situation  géographique  des  Hurons  de  Lorette  est  très 
semblable  à  celle  qu'occupaient  leurs  ancêtres  au  nord  du  lac 
Ontario  (1).  Il  paraît  assez  certain  que,  vers  la  fin  du  seizième 
siècle,  peu  d'années  avant  l'arrivée  des  Français,  les  bourgades 
huronnes  étaient  parsemées  depuis  l'emplacement  actuel  de 
Toronto,  à  l'ouest,  jusqu'à  la  baie  de  Quinte,  à  l'est,  et  depuis 
le  lac  Ontario,  au  sud,  jusqu'à  la  baie  Géorgienne,  au  nord. 
C'est  ce  que  Champlain  lui-même  sendjle  indiquer,  et  c'est   ce 

(Ij  Voir  la  carte. 


338  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

([ir<''tal)lissciit  les  fouilles  laites,  ces  années  deinières,  par  les 
archéol()i:ues  de  l'Ontario  1;.  Mais  lorsque  Cliainplain  visita  leur 
payseu  IGlô,  1<'S  llurons  avaient  été  ,i;raduelleiiu'iit  icfoulés  par 
les  Iro<[uois  vers  l'extrémité  uonl-ouest  du  territoire  ci-dessus 
délimité.  Ils  n'occupaient  plus  (juc  l'étroite  péninsule  comprise 
entre  les  lacs  Wentaron  (aujourd'hui  Siincoe)  et  Coucliicliinir  et 
les  baies  de  Matchedasli  et  dr  Noltawasaga,  au  fond  de  la  baie 
Géorgienne. 

Or  ce  coin  de  pays,  habitat  (h's  anciens  lliimus.  bien  ([iic 
situé  à  '^00  milles  à  l'ouest  de  Lorette,  et  de  i.jO  niilb's  plus 
rapproché  (jue  Lorette  de  léquateur,  ne  s'en  trouve  pas  moins, 
comme  Lorette,  à  la  lisière  de  l'immense  formation  grauiti«iue 
laurentienne,  avec,  d  un  rôtc,  un  \aste  territoire  de  chasse, 
et  (le  lautre,  une  plaine  au  sol  prol'oml,  favorable  à  la  culture. 
Chainplain  et  les  premiers  explorateurs  (|ui,  aj)rès  avoir  remonté 
l'Ottawa  et  son  tiilmtaire  la  Mattawa.  s'engageaient  dans  le 
lac  Ni[)issiug  et  la  rivière  des  Krancais,  et,  par  le«^  rivages  de 
la  bail'  C.éorgienne.  atteignaient  entin  b's  bourgades  huronnes 
du  lac  Siincoe,  étaient  impressioniK's  [)ar  In  be.uil»-  et  la  |)ro- 
ducti\it(''  de  (■<•  pays,  si  ditférent  de  la  contré»'  rcjcheuse  et 
sauvage  (|n  ils  venaient  de  traverser.  Ils  nous  décrivent  en 
termes  admiratifs  ce  pays  des  Murons,  avec  ses  clairières,  ses 
coteaux  sourceux,  ses  arbres  fruitiers,  ses  champs  de  maïs,  de 
soleils  el  (le  citi'ouilles,  ses  \  illaf:es  [)opul<'ux.  Le  sol,  un  peu 
léger  peut-être,  est  bien  ada[tte.  nous  disent-ils,  à  la  [)roduction 

du  maïs  (2). 

Cette  situation  des  anciens  limons  était  avantag"euse,  elle 
rt'pondaif  bien  an\  denv  principaux  moyens  d  existence  des 
populations  de  ce  type,  chasse  et  culture.  La  (liasse  a\ail  |»<iui' 
cham|)  cette  confiM-e  laurtMitienne  dn  iioid.  t'orèt  assise  ^nr  le 
roc  et  parsemée  de  lacs,  dans  hupielle  l  homme  ne  lixail  guère 
sa  demeure,  et  (pii  servait  alors.  — (pii  siM't  encore  aujourd  hiii 


(1)  Voyages  de  Chmnplain,  yiielter,  1870,  I.  IV. p.  ;î(i.  I.  V.  p.  Ibu.  A. -F.  Hunier. 
TransnrHons  ofCanadiiin  Imlilule.  Toroiilo,  18.S'.»,  18'.l'.»;  Ontiiriit  Arcliaological 
Reports.  IS'.r.i  d    e.MKi;  G.-K.  Liidlaw.  i7'»'/. 

C?)  Cliaiiiiilain.  l.  IV.  |>p.  :»:,  30,  31.  llreboul,  liclalions  des  Jésuites,  IG3J,  p    3i. 


LE    IIL'KON    DE    LOKETTE.  lïM) 

—  de  retraite  an  yibior  de  toute  espèce.  Tout  à  coté  du  pays 
des  ancieus  Hurons  est  la  contrée  de  MusUoka,  grande  réserve 
giboyeuse  et  poissonneuse  de  l'Ontario,  recherchée  des  touristes 
et  des  «  sportmen  ». 

D'autre  part,  la  culture  était  favorisée  par  le  caractère  suf- 
lisamnicnt  fertile  et  facilement  (vxploitable  des  sols  de  la  plaine 
formant  bordure  à  cette  partie  de  la  région  laurentienne.  Les 
comtés  do  Simcoe-Est  et  de  Simcoe-Nord,  (]ui  renferment  la 
plus  grande  partie  des  établissements  hurons  de  la  période 
précédant  immédiatement  la  dispersion,  comptent  à  Iheure 
qu'il  est  une  population  agricole,  industrielle  et  commerçante 
de  plus  de  05.000  blancs.  Ce  sont  des  sections  florissantes  d'une 
province  très  prospère  (1  ). 

Mais  il  faut  signaler  une  dillérence  dans  les  situations  de  nos 
deux  groupes.  En  ce  qui  regarde  les  conditions  climatériques 
et  la  productivité  du  sol,  les  anciens  Hurons  étaient  mieux  par- 
tagés que  ne  le  sont  leurs  descendants  de  Lorettc.  Pour  s'en 
remk'e  compte,  il  suffira  de  rapprocher  la  description  que  nous 
venons  de  donner  du  pays  des  anciens  Hurons  de  celle  que 
nous  avons  faite  de  la  terrasse  au  nord  de  Québec.  En  eiiet, 
si  les  Hurons  de  Lorette  sont  encore  dans  la  plaine,  ce  n'est  plus 
dans  sa  zone  fertile  qui  longe  le  fleuve;  c'est  sur  la  terrasse 
sablonneuse  qui  confine  au  pays  montagneux  et  participe  dans 
une  mesure  de  la  nature  de  celui-ci.  Car,  par  suite  de  la  rareté  et 
de  la  maigreur  générale  du  sol  de  la  terrasse,  la  population  ne  s'y 
est  guère  agglomérée  et  la  culture  ne  s'y  est  que  peu  développée. 

C'est  la  concurrence  des  blancs  établis  sur  la  zone  fertile  de 
la  plaine  qui  a  relégué  nos  Hurons  sur  cette  bande  de  terrains 
pauvres.  De  fait,  nous  allons  voir  toute  l'évolution  sociale  des 
Hurons  de  Lorette  se  faire  sous  lenqiire  des  influences,  parfois 
divergentes  et  parfois  convergentes,  émanant  de  l'un  ou  de 
l'autre  de  ces  deux  milieux  :  le  bas  pays  agricole,  industriel  et 
commerçant;  le  haut  pays,  sauvage,  difficilement  transfor- 
mable, réserve  de  productions  spontanées. 

(1)  Recensement  du  Canada,  1891,  t.  I,  p.  06;  t.  IV,  p.  (j6,  174. 


-iW  LA    SCIENCE    SOCIALE. 


II.    —    LE    DIX.VISSEMKM     1>K     LA    CILTLRE. 

Do  UuOIxîC  à  Lorcttc  par  cliciiiiii  de  fer,  il  ne  faut  (jiruiio  deini- 
liciire.  (domine  nous  eufi-ez  eu  i:are,  vous  apercevez  ù  votre 
,i:auclie.  entre  la  voie  ferrée,  le  grand  chemin  et  la  rivière  Saint- 
(Charles,  quel<[ue  soixante  maisons  agglomérées.  C'est  le  village, 
le  principal  groupement  des  Murons  de  Lorette. 

Ces  llurous  du  village  ne  comptent  aucunement  sur  la  culture 
pour  leur  sulisistance.  Uien  ici  pour  rappeler  ces  champs  de 
maïs,  de  fèves,  de  citrouilles,  d'hélianthes,  attachés  naguère  à 
tous  les  villages  luirons.  A  Lorette,  les  habitations,  disposées 
le  long  d'étroites  ruelles  et  très  rapprochées  les  unes  des  autres, 
sont  prescjue  toutes  dépourvues  de  granges,  de  remises,  aussi 
hien  (jue  de  cours  et  de  jardins.  Les  lluroiis  du  xillage  négligent 
même  de  tirer  j)arti  de  ces  tacilités  que  le  séjour  à  la  cam[)agne 
met  à  la  i)ortée  de  tous.  Trois  ou  (juatre  lamilles  seulement  ont 
une  vache  et  quehpies  [)ouh's.  Les  autres  achètent  jusipi 'au  lait, 
aux  œufs,  aux  légumes,  au  pain  (ju"elles  consommeuf.  l  ne 
seule  garde  des  chevau\. 

Mais  on  m  informait  (pie,  sur  une  «  ré.serve  »  éloignée  du  vil- 
lage deiiNJi'on  :]  Uiloiuèlres.  ji"  trouverais  tpiehjues  familles 
huronnes  établies  sur  des  terres,  lu  malin  donc.  Je  partis  à 
bicvcletfe  :  je  suivis  la  1:1  ande  rue  du  villaire  français  de  Saint- 
.Vmbroise.  attenant  au  \illaue  hurou.  Puis,  descendu  dans  la 
basse  plaine.  j<>  pédalai  le  l(»ii:;  il'uiie  rangée  de  bonnes  fernu'S 
canadieniu's-francaises.  et,  décrivant  une  courbe,  je  me  retrouvai 
bientôt  sui  une  hauteur  sablonneuse.  C'était  le  cominencciiient 
de  la  rés(M've  des  sauvages. 

Ke  sol  de  rclt(>  partie  (II-  la  terrasse  uie  [larul  èlre  un  >ablc 
gris,  sans  ctuisistance  et  de  faible  lerlilile.  I.  expbutation  qu'on 
en  faisait  était  aussi  médiocre.  Tandis  (|ue  dans  le  bas  pa\s 
m'apparaissait  une  (dialue  île  bonnes  installations  rurales,  en- 
tourées de  Ncrdoyanles  prairies,  dt«  tullures  Nariees,  je  u  api'r- 
cevais   autour  de  moi.   sur  la   n'siM'M*.  t|u  un    |)etil   uombiu»  de 


LE    llL'RtiN    HE   LORETTE.  .'}  î  1 

pauvres  masures,  de  uuiiures  prairies  envahies  par  la  margue- 
rite, resserrées  par  une  forêt  d'arJjres  rabougris. 

Ma  première  rencontre  lut  celle  d'un  vieillard  occu})é  à  lé- 
parer  la  clôture  le  long"  du  chemin.  Je  lui  demandai  où  com- 
men(;ait  la  réserve  des  Hurons.  «  Vous  y  êtes,  Monsieur  ».  me 
répondit-il.  —  «  Alors,  vous  seriez  un  sauvage?  »  —  «  Non,  Mon- 
sieur, sans  vous  démentir;  moi,  je  suis  Canadien,  habitant  de 
la  paroisse  voisine.  Les  sauvages  nous  laissent  passer  sur  leui- 
réserve,  à  condition  de  nous  charger  des  travaux  du  chemin. 
C'est  comme  ca  que  je  me  trouve  aujourd'hui  à  réparer  leur 
clôture.  Mais  si  vous  cherchez  des  sauvages,  tenez!  en  voilà  un 
({ui  vient.  »  Et  le  petit  vieux  me  montrait  un  homme  au  teint 
vermeil,  aux  yeux  bleus,  avec  quelque  chose  de  la  mine  d'un 
militaire  anglais,  et  qui.  sur  sa  charrette  à  dend  chargée  de 
fagots,  se  dirigeait  de  notre  cùté.  Lorsque  le  sauvage  fut  arrivé 
à  nous,  le  vieux  l'interpella,  ajoutant  d'un  ton  goguenard  : 
«  Case  dit  sauvage,  Monsieur,  mais  ça  l'est  pas  plus  que  les 
autres.  »  ^Xous  verrons  qu'il  se  trompait.)  —  «  Croyez-le  pas,  » 
dit  le  nouveau  venu,  «  on  est  des  Hurons  ;  même  que  c'est  nous 
autres  qu'on  est  les  plus  purs  par  icite;  et  puisque  vous  vous 
intéressez  à  nous  autres,  venez  voir  mon  vieux  père,  qui  de- 
meure ici  tout  près  et  qui  va  vous  tUre  comment  sont  toutes 
les  atfaires.  » 

La  famille  dont  je  fis  ainsi  la  connaissance  avait  pour  chef 
Thomas  Tsioui,  un  octogénaire,  dont  les  traits  fortement  accusés 
me  parurent  avoir  retenu  quelque  chose  de  la  physionomie 
mongoloïde.  Le  vieillard  m'exhiba  avec  orgueil  une  médaille 
d'argent  frappée  à  l'effigie  de  Georges  IV;  il  me  montra  au 
mur  de  sa  chambre  à  coucher  un  portrait  du  même  roi  d'An- 
gleterre. Michel  Tsioui  Téacheandalé.  père  de  mon  hôte,  avait 
reçu  ces  marques  d'estime  royale  à  l'occasion  d'un  voyage 
qu'il  fit  à  Londres  en  182i.  en  quahté  de  chef  et  délégué  des 
Hurons  de  Lorette. 

Au  moment  de   ma  visite,  il  n'y  avait  pas  plus  de  cinq  ou 

six  ans  que  Thomas  Tsioui  habitait  la  réserve.  Auparavant  il 

avait   eu  son  domicile   au   village  même  de  Lorette,  où  il  se 
T.  \xxn.  23 


."{42  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

livrait  accessoircinoiit  ;ï  la  rabrioatiou  des  raquettes  et  des 
mocassins  (souliers  de  peau  d'élnu  .  A  partii-  de  sa  seizième 
année,  sa  vie  s'était  éf<»ulée  surtout  dans  les  hois.  à  la  pour- 
suite «lu  gibier,  ou  à  guider  sur  les  livières  et  les  lacs,  à 
travers  les  montagnes,  les  partis  d'explorateurs,  ou  les  amateurs 
de  ])èche  et  de  chasse.  Il  fut  en  son  tem[)s  coureur  émérite. 
M.iintes  fois,  lors  des  fêtes  [)u])li(jues  à  Montréal  ou  à  Québec, 
aux  plaines  d'Abraham,  sur  des  parcours  de  dix  ou  quinze  milles, 
il  avait  lutté  de  vitesse  et  d'haleine  avec  des  coureurs  blancs 
ou  indiens.  Jamais  il  n'avait  été  défait;  jamais  il  n'avait  «  trouvé 
son  maître  ». 

De  sa  fenune  Louise  IMamondon,  issue  du  mariage  d'un 
Canadien  franeais  et  d  une  lluronne  de  Lorette,  il  eut  seize 
enfants.  Dix  sont  encore  NJv.ints  (juatre  tilles,  six  garçons). 
Ceux-ci  ont  hérité  à  des  degrés  très  divers  du  goût  du  pén- 
pour  la  chasse  et  de  sf>n  aplitu<l('  ;\  la  coui'se  })rolongée. 
L'anié,  (iuillaume.  aujourd'hui  dans  la  cinquantaine,  (piitta.  il 
y  <i  plus  (le  trente  ans.  la  maison  paternelle  au  >illage  d«» 
Lorette.  pour  s'établir  >ur  les  terres  de  la  réserve,  où.  {»ln- 
sieurs  années  aupai-avant.  un  de  ses  oncles  était  venu  se  lixei'. 
Guillaume  était  avant  t<int  cliasseui"  infatigable. 

Vn  ;\\\\vv  lils.  .I(»sej)h,  Auf  de  (piarante-si\  ans.  «»st  «'"tabli  sur 
laréser^e  depuis  une  \ini:taine  d  annt'es.  Il  occupe  un  tcri-ain 
vis-à-vis  celui  Au  père.  Il  y  a  (iiu'hpu's  annt'-es.  étant  chauf- 
feur sui'  une  loconu)tive  de  chemin  de  fer.  il  fut  victime  d'un 
pénible  accident  i\u\  uc'eessita  1  amputation  du  bras  droit  «'t 
d'une  partir   de    la   main  gauche. 

(ieorges,  Ag<''  «le  «|uaranlc-«|uatre  ans,  n'est  «''tabli  sur-  la  ré- 
serve (pie  (l('pni>  une  année.  Précédemment,  il  avait  pa-^sé 
cin(|  ans  à  l,ou«dl  (Massachusettsi,  terrassi«M'  >vnr  les  chemins 
de  1er.  Uappelé  à  Loi-ette.  à  l'occasion  de  la  maladie  dernière 
de  sa  mère,  il  r('>solnt  de  ne  plus  r(>tourner  aux  Ktals-l'nis,  où 
le  lra\ail  dejournalier  lui  a\ail  paru  par  trop  p«''nible.  Il  préféi'a 
demeur(M'  sni'  la  r«''sei\«'  en  de|)it  de  la  difliculfé  d  y  trouv«'r 
à  gagner  sa  vie.  (ieorges  est  chasseur  et  cour«nu',  moins  bon 
c«>ureui',   toutefois,  «[ue  certains   de    ses  frères,    et  notamment 


LK    IIURO.N    UE   LôRETTE.  M'S 

AllVed.  Albert,  un  autre  des  fils  du  vieux  Thomas  Tsioui,  est 
un  valétudinaire.  Sa  femme,  modiste  au  village  de  Saint- 
Andjroise,  tout  voisin  de  Loretto,  pourvoit  par  son  travail  à  la 
subsistance  de  la  famille. 

Michel,  Ai;é  de  vingt-sept  ans,  le  plus  jeune  des  garçons, 
n'est  pas  chasseur  du  tout.  Il  demeure  avec  son  père,  sur  la 
réserve,  et  laide  à  vivre.  Son  métier  est  celui  de  garçon  bou- 
langer; cest-à-dire  que  de  temps  à  autre  il  donne  des  journées 
à  pétrir  la  ptVte  chez  Jean  Durand,  boulanger  de  Saint-Ambroise. 

Une  des  filles,  Alice,  demeure  aussi  chez  son  père,  dont 
elle  tient  la  maison,  qu'elle  soigne  sur  ses  vieux  jours  et  quelle 
aussi  aide  à  vivre.  En  1892,  elle  reçut,  à  Montréal,  un  diplôme 
de  l'Académie  de  coupe  de  robes  de  M""^  Etliier,  suivant  «  la 
règle  systématique  du  tailleur  français  ».  Je  vois  dans  la 
chambre  principale  deux  machines  à  coudre,  des  patrons,  etc. 
Une  autre  fille  de  Thomas  Tsioui  a  épousé  un  Canadien-Français, 
du  nom  de  Lemieux,  établi  sur  un  lopin  de  terre  voisin  dans 
la  réserve  des  sauvages.  Une  troisième  a  épousé  son  cousin- 
germain,  Stanislas  Tsioui,  du  village  de  Lorette,  dont  il  sera 
question  plus  tard.  La  quatrième  lilLe,  veuve,  est  aujourd'hui 
en  service  de  garde-malade  à  Montréal. 

La  culture  à  laquelle  se  livrent  les  six  ou  sept  familles  de 
Tsioui  habitant  ici,  est  des  plus  rudimentaires.  La  réserve 
est  encore  presque  toute  couverte  de  bois  ou  de  broussailles. 
Chaque  ferme  comprend  au  plus  dix  ou  douze  arpents  dé- 
frichés, sur  lesquels,  au  moment  de  ma  visite,  on  n'apercevait, 
à  part  un  petit  jardin  potager  et  un  petit  champ  de  pommes 
de  terre,  qu'une  prairie  de  foin  très  pauvre.  On  ne  sème 
de  grain  que  très  exceptionnellement.  Le  troupeau  comprend 
une  vache  (rarement  deux),  peut-être  un  cheval,  un  porc  ou 
deux  et  quelques  poules. 

Chez  le  lils  Joseph  Tsioui,  j'observai  une  grange-étable  assez 
spacieuse,  comparée  aux  réduits  tenant  lieu  de  bâtiments  sur  les 
autres  terres  de  la  réserve.  Cette  grange,  me  dit-on,  avait  été 
construite  au  moyen  d'une  corvée  organisée  par  les  gens  du 
voisinage,  à  la  suite  de  l'accident  dont  Joseph  avait  été  la  vie- 


;{i'j  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

tinio.  Au  rosto.  IVvploitation  du  sol  n'était  pas  ici  plus  intense 
«ju  ailleurs.  In  cheval  cf  une  vache  formaient  tout  \r  troupeau; 
mais,  en  revanche,  trois  ou  ([uatre  <lot:ucs,  sortant  à  la  suite 
ruu  (le  l'autre  de  dessous  le  perron,  inaccueillirent  de  leurs 
aboiements  furieu.x.  «  Ce  sout  des  chiens-ours,  excellents  pour 
la  chasse.  »  me  dit-on  sous  forme  d'explication. 

La  culture  (jue  pratiquent  les  Ilurons  de  la  réserve  est  très 
insuflisante,  et  ils  seraient  dans  la  misère,  n'étaient  les  recettes 
supplémentaires  j)r()veiiant  de  diverses  sources  :  charroi,  au 
villai^e  huron,  de  bois  à  brûler  pris  sur  la  réserve;  travail  à  la 
journée  sur  le  chemin  de  fer  ou  ailleurs;  exercice  d'un  métier 
accessoire,  ])rincipalement  par  les  femmes,  ou  plus  rarement, 
fabrication  de  raquettes  par  les  hommes;  cnlin  et  surtout,  la 
chasse. 

t^n  somme,  la  culture  sur  la  réserve,  comme  au  villag<'  deLo- 
letlc,  n  a  (ju'une  ti'ès  minime  importance.  D'après  les  rapports 
oilicirls,  pour  {r2  familles,  on  ne  trouvait  à  Lorette.  en  1899,  que 
5  charrues  et  5  herses;  mais,  d'autn*  pari,  on  y  trouvait  75  fusils 
et  oôO  pièges. 

(Miez  les  anciens  Ilurons,  la  culture  aux  mains  des  femmes,  la 
chasse  aux  mains  des  hommes,  étaient  les  principaux  moyens 
cVexisteiue.  Chez  leurs  (lescendan(>  de  Lorette,  il  n'en  est  plus 
ainsi.  La  culture  par  les  femmes  est  disparue;  (|uant  à  la  culture 
|)ar  les  hommes,  k  la  manière  des  blancs,  elle  n'y  a  pas  encore 
pris  [)ie(l.  Les  Ilurons  de  Lorette  sont  aujourd  liui  moins  cultiva- 
teurs (|ue  n'étaient  leurs  ancêtres  des  bords  du  lac  Simcoe  et  de 
la  baie  (léorcienne. 

(Juelle  est  la  raison  de  (<'  délaissement  de  la  culture.'  Nous  la 
trouvons  (laii>  la  nature  du  inili(Mi  physicpie  jointe  à  la  concur- 
rence des  blaïus.  La  culhire  haditionnelle  des  Ilurons  était  ru- 
dimeutaire  :  elle  se  réduisait  à  la  |ti'oduction  par  \cs  femmes  de 
léirumes  el  de  maïs  pour  la  eousommation  domesti({ue.  Pas  de 
bestiaux;  j)as  d(>  bêtes  de  somme  ou  de  trait.  Dès  lors,  ils 
n'étaient  |»as  à  même  d'obvier  |»ar  les  Ininures  à  l'épuisement 
du  sol.  ni  d'allei-  clMM-cher  très  loin  leur  coml>usfible.  Il  leur 
fallait  chan,:;er  remplacement  de  huir  villaire  dès  (|ue  la  fertilité 


LE   HlHON    DE   LORETTE.  ."î  15 

de  la  terre  et  la  rt'servo  de  hois  de  chauffage  étaient  épuisées 
dans  un  rayon  assez  rapproché.  Dans  leur  ancien  pays  de  la 
Ijaie  Géorgienne,  ces  déplacements  périodiques  pouvaient  s'ef- 
fectuer sans  grand  incoiivénicnt    pour  eux. 

Mais  il  en  fut  autrement  aux  environs  de  Uuéhec,  où  la  zone 
arable  est  étroite  et  la  montagne  rapprochée,  et  où  cette  zone 
arable  se  trouva  bientôt  tout  occupée  par  des  colons  français, 
avides  de  terres.  A  chaque  déplacement  des  Hurons,  la  chaîne 
<les  exploitations  agricoles  se  refermait  derrière  eux;  le  sauvage 
allait  vers  l'intérieur  sans  jamais  pouvoir  revenir  sur  ses  pas. 
C'est  ainsi  que.  moins  de  cinquante  ans  après  leur  établissement 
à  l'île  d'Orléans,  sur  la  rive  du  fleuve.  les  réfugiés  hurons 
avaient,  en  trois  ou  quatre  étapes,  traversé  toute  la  largeur  de  la 
zone  fertile  ;  et,  dès  1697,  nous  les  trouvons  à  la  Nouvelle-Lorette, 
(où  ils  sont  encore  aujourd'hui  .  relégués  sur  les  sables  maigres 
delà  terrasse, à  l'entrée  du  pays  montagneux. 

Dans  ce  milieu  physique  peu  favorable  au  travail  agricole, 
mais  riche  en  gibier  et  en  productions  naturelles  diverses,  on 
conçoit  que  ces  primitifs  ne  se  soient  pas  appliqués  davantage  à 
la  culture  :  qu'ils  aient  conservé  leur  goût  pour  la  chasse  et  la 
simple  récolte. 


m.     LA  RESTRICTION  FF   LA  DEFORMATION  DE  LA  CHASSE. 

Pour  les  Hurons.  un  moyen  d'existence  plus  important,  et  à 
coup  sûr  plus  agréable  que  la  culture,  c'est  la  chasse.  La  plupart 
des  hommes  de  la  réserve,  et  nombre  de  ceux  du  village,  sont 
grands  chasseurs.  «  Le  bois  »,  me  disait  le  vieux  Tsioui.  «  c'est 
naturel  pour  la  santé.  Des  fois  on  a  de  la  misère,  on  se  promet 
qu'on  n'ira  plus  ;  mais  on  n'est  pas  plutôt  revenu  qu'on  voudrait 
y  retourner.  » 

Le  goût  et  la  pratique  de  la  chasse  se  sont  perpétués  à  Lorette, 
grâce  à  la  proximité  de  cette  vaste  région  forestière  et  monta- 
gneuse, difficilement  transformable,  qui  s'étend  vers  les  sources 
des  rivières    Saint-Charles^     Sainte-Anne.    Jacques-Cartier,     et 


'.iW  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

jiisquà  la  haio  <rHu<lsoii.  Le  castor,  la  loutre,   la  martre,  le  vi- 
son, le    «    caiihoii  »  [tarandus  ranf/ifer),   y  sont    encore  assez 
coiiiniuns.  Mais  ils  s'éloig-nent  de  plus  en  plus  et  leur  nombre  va 
sans  cesse  diminuant.  Nai:uère,  une  des  grandes  compaynies  de 
fourrures  du  Canada  avait  un  coniptoir  à  Lorette:  mais  il  y  a 
bien  des  années  que  ce  poste  a  été  abandonné.  Les  peaux  ([ui  "«ut 
le  plus  de  valeur  sont   celles  de  loutre  et  de  castor.  Elles  s«)nt 
vendues,  à  l'état  vert,  [)ai'  les  llurons  à  des  maisons  de  Québec  : 
Laliberté,   Renfrcw.  IViqiu't.  Vermettc.    I>a  viande   de  caribou 
(le  renne  du  Canada)  est  recliercbée  des  sauvages:  mais  sa  peau 
n'a  qu'une  faible  valeur.  Olles  de  «  l'orignal  »,  ou   élan  (a/ce.« 
americanus)  se  vend  bien  trois  fois  plus  cber  ;  mais   l'orignal  est 
devenu  rare  en  ces  parages.  Pour  le  trouver,  les  chasseurs  de 
Lorette  doivent  travei*ser  le  fleuve  Saint-Laurent  et  atteindre  les 
l)lateaux  du  Nouveau-lîrunswick  et  de  J'Ktat  du  Maine. 

Cette  diminution  en  nombre  et  cet  éloignement  du  gibier  sont 

la  consé(pience  de  ragirbunération  des  blancs  sur  la  zone  fertile 

bordant  le  fleuve  et  de  leur  lente  inliltratiou  dans  le  pays  mon- 

agneuv.  Depuis  ([uel<iues  années,  un  chemin  de   fer,  <pii  relie 

Québec  à  la  vallée  du  lac  Saint-.hNin,  traverse  cette  région.  H  en 

est  résulté  une   restriction  du  parcours  et  une  déformation  des 

procédés   d'exploitation.    Le    gouvernement    de    la    Province   a 

édicté  des  règlements  (jui   iiderdisent  la  chasse  et  la  pèche  en 

certaines  saisons,  on  sni-  certains  terrains  réservés  pour  le  parc 

provincial    an    nord  de    Québec,    ou    concédés    à    des    (dul)s  de 

«  sportmen  ».  Ces  règlements  s'ap[)li(pienl  aux  llurons  aussi  bien 

(pi'aux  blancs.  Les  ganles  foicstiers  .sont  aux  aguets  et  confis- 

([uent  fré(|uennnent  les  prises  des  sauvages  ou  leurs  engins  de 

chasse  ou  «le  pè<he. 

L«'s  llurons  de  la  reserve  se  [>laignireiit  amèrement  à  moi  de 
la  restriction  arbitraire  «le  leui-s  ancieM^  pi-ivilèges  «le  chasse 
par  les  blancs.  Les  cha-^seni's  du  village  s«)nl  dans  les  mêmes 
sentinu'uls.  Peu  «le  lemp>  aj)iès  mon  arrivée  à  Lorette.  je  lis  la 
connaissance  de  haiii«d  Ci-os-Louis.  d«)nt  je  louai  les  services 
pour  une  petite  excursion  sur  la  i-ivière  Saint-Charles.  Kt  c«>mm<\ 
à    la    biune,  nous    remontions   le   cours    «h'  cette    piltorcscpu' 


LE   ni  RON    r»E    LORETTE.  3  47 

rivière,  dans  le  bruissement  mystérieux  des  eaux,  et  sous  lom- 
bre  épaisse  des  sapins  de  la  rive,  mou  sauvage,  en  des  termes, 
sinon  toujours  délicats,  du  moins  très  expressifs,  me  lit  part  des 
misères  des  pauvres  Murons,  dépouillés  de  leurs  territoires  de 
chasse  par  la  rapacité  des  blancs. 

Gros-Louis  ne  me[)arut  pas  avoir  une  estime  démesurée  pour 
l'habitant,  l'homme  du  travail  pénible  et  suivi  de  la  culture; 
celui-ci,  à  ses  veux,  est  évidemment  bien  inférieur  au  sauvaee, 
ou  même  au  «  mossieu  »  qui  aide  au  sauvage  à  se  tirer  d'af- 
faire . 

On  a  pu  observer  précédemment  que  le  matériel  de  chasse 
des  Hurons  de  Lorette  consiste  en  75  fusils  et  550  pièees  d'acier, 
soit  sept  ou  huit  pièges  pour  un  fusil.  Cette  disproportion  peut 
s'expliquer,  sans  doute,  parla  nature  même  du  gibier,  générale- 
ment de  petite  taille  et  recherché  uniquement  pour  sa  fourrure, 
que  le  plomb  du  chasseur  pourrait  déprécier.  Mais  il  faut  aussi 
y  voir,  à  mon  avis,  une  déformation  de  la  chasse  déterminée, 
eu  partie  du  moins,  [)ar  la  diminution  en  nombre  du  gibier  et 
la  restriction  du  parcours  signalées  plus  haut. 

Le  mode  d'exploitation  des  productions  spontanées  s'est  dé- 
formé dune  autre  manière  encore.  Directement,  la  pêche  et  la 
chasse  procurent  aux  Hurons  des  recettes  à  peine  supérieures 
à  celles  que  fournit  la  culture:  mais  indirectement,  par  l'exer- 
cice du  métier  de  guide,  elles  leur  assurent  plusieurs  mille 
dollars  de  revenu  chaque  année.  Le  guide  indien  accompagne 
les  partis  de  «  sportmen  »  aux  lieiLX  de  chasse  et  de  pèche,  ou 
encore  les  arpenteurs  officiels  dans  leurs  voyages  d'exploration. 
Il  reçoit  pour  ses  serA-ices  1.25  dollar  (à  peu  près  6  fr.  50) 
par  jour,  sans  compter  les  -siivres.  le  tabac  et  le  ^vhisky  pendant 
toute  la  durée  du  voyage.  C'est  l'occupation  favorite  de  Daniel 
Gros-Louis,  de  son  frère  Xavier  et  de  nombre  d'autres  Hurons. 

Ainsi  la  chasse  et  la  pêche  ont  conservé,  dans  le  régime  du 
travail  à  Lorette,  relativement  plus  d'importance  que  la  culture; 
mais  c'est  en  se  déformant,  en  devenant  une  sorte  de  service  de 
domesticité. 

Le  premier  effet  produit  sur  les  Hurons  par  le  voisinage  et 


:{i8  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

la  concurrence  des  Jjlancs  avait  été.  on  les  rejetant  vers  la  nion- 
tnene,  de  les  éloigner  do  la  culture,  de  les  engager  plus  com- 
plètement dans  la  simple  récolte  des  productions  spontanées. 
Le  .second  effet  (]e  ce  voisinage.  iuais(pn  se  produisit  boaucou]) 
plus  tard  rpie  le  [)remier.  fut  (\o  roiidio  la  chasse,  la  pécho  <^t 
la  cueillette  moins  fructueuses,  le  gibier,  notamment,  se  faisant 
plus  rare,  et  s'éloignant  à  mesure  (pie  s'étoiidai<Mit  les  établisse- 
ments ot  ([ue  s'agglomérait  la  population  on  arrière  do  (Juéboc. 
iNous  allons  voir  comment  cette  double  circonstance  (^délais- 
sement de  la  culture,  suivi  do  la  diininution  dos  rendomonts  do 
la  simple  récolte)  a  amené  le  développement  du  i)iiiuipal  moyen 
d'existence  de  nos  Hunms  modernes  :  la  fabrication. 


IV.    LES    INDISTRIKS    TU.VDITIONNELLF.S    DE   FABRUATION    ISSl'ES    DK 

LA    SIMPLE  RKCOLTK    ET   TRANSKORMKKS    PAU    l'ÉVOLITIO-N    CO.MMKH- 
CLVLE. 

A  [toiuo  avais-jo  mis  lo  pied  dans  le  village  de  Lorette.  <|ur 
trois  ou  (piatro  enfants  accouraient  pour  m(>  vendre  divers 
menus  articles  do  lotir  fabrication  :  objets  de  fantaisie,  en  bois 
on  en  foin  (rôdeur,  faits  à  la  main,  tlèebos.  arcs  (>n  miniature, 
petits  étuis  on  éventails  de  (•oiilours  variées,  minuscules  canots 
montés  |)ar  des  sauvages  Ar  taille  lilliputienne.  I.a  plus  i:rando 
do  ces  enfants  était  une  lillette  <1(>  luiil  on  dix  ans.  an  teint  lé- 
gèrement olivtUro,  aux  <  lioveux  plais  ot  noirs,  aux  veux  lies 
noirs  aussi,  fort  avisée,  et  s'entendant  bien  déjà  à  faire  1  aitiile. 

Klle  me  conduisit  chez  son  père.  FM'udont  Tsioui.  où,  dans  la 
plus  grande  chambre  de  la  maison.  j«'  [)us  admirer  tout  un 
étalage  de  jouets,  Av  bibelots,  de  paniers  de  fantaisie.  Houx 
Murons  étaient  occupés  à  oonslrnire.  (>n  annexe  à  la  maison,  un 
petit  bAlimont  destiné  à  s(>rvir  de  magasin  ot  de  bouticpic  pour 
la  vente  de  ces  f>bjots.  In  troisième.  tiancpiilbMnont  assis  et 
sans  Iroj)  se  presser,  préparait  à  laide  d'un  eonloau  des  ron- 
delles d(>  bois  ipio  les  feniines  et  les  jeunes  lilles  devaient  uti- 
liser dans  la  confeclioii  des  articles  imlions.  b(>s  «  disses  »  de 


LE   HIRON   DE    LORETTE.  340 

fivnc,  employées  pour  le  même  objet,  sont  faites  à  la  plane, 
sur  le  chevalet. 

Nombre  de  familles,  à  Lorette,  se  livrent  à  nette  fabrication. 
Los  produits  sont  en  partie  détaillés  sur  les  lieux,  en  partie 
vendus  en  gros  aux  marchands  des  grandes  villes,  ou  encore 
colportés  par  les  Hurons  eux-mêmes  dans  les  centres  urbains  et 
aux  stations  balnéaires.  Notamment,  Elisée  Tsioui  m'expliqua 
que  chaque  été,  lui,  sa  femme  et  ses  enfants,  pourvus  d'un  as- 
sortiment de  paniers  et  autres  articles  indiens,  allaient  passer 
phisieurs  semaines  à  la  iMalbaie,  à  Cacouna  ou  à  la  Rivière-du- 
Loup,  sur  le  bas  Saint-Laurent. 

Rien  qu'en  se  promenant  par  le  village,  on  relève  à  tout  ins- 
tant la  présence  d'une  industrie  caractéristique.  Ici,  chez  lo 
Huron  Gaspard  Picard,  je  vois  à  sécher  sur  le  mur  de  la  maison, 
à  l'extérieur,  la  peau  d'un  vison,  ainsi  que  l'enveloppe  et  le 
sa])ot  d'un  long  pied  fourchu  de  caribou.  Vn  peu  plus  loin,  chez 
Paul,  le  Malécite,  c'est  un  canot  fraîchement  peint  qui  s'étale  au 
soleil.  Ce  canot  n'est  pas  d'écorce  de  bouleau  (il  ne  s'en  fait  plus 
(pie  raromoiif  aujourd'hui,  l'écorce  de  bonne  qualité  n'étant 
plus  assez  commune);  c'est  un  canot  de  grosse  toile.  A  peu  près 
vingt-cinq  de  ces  canots  de  toile  sont  fabriqués  et  vendus  cha- 
que année  à  Lorette.  Chez  Etienne  Gros-Louis,  on  me  montre  de 
jolis  ouvrages  en  poil  d'orignal,  et,  dans  la  plupart  des  maisons, 
je  trouve  des  femmes  occupées  à  broder,  coudre  ou  assembler 
les  diverses  pièces  des  «  mocassins  »  ou  souliers  sauvages,  tandis 
que  les  hommes  préparent  les  peaux  ou  confectionnent  des  ra- 
quettes. 

Bientôt  je  me  rends  compte  que  ces  habitations  liuronnes  sont 
autant  d'ateliers  de  travail,  de  foyers  de  travailleurs  exécutant 
diverses  taches  et  fabricant  divers  objets,  soit  à  leur  compte 
particulier,  soit  pour  le  bénéfice  d'un  patron  qui  fournit  la  ma- 
tière première  et  paie  la  main-d'œuvre  à  la  journée  ou  à  la  pièce. 

De  ces  industries,  la  plus  importante  est  sans  contredit  la  pré- 
paration des  peaux,  jointe  à  la  fabrication  des  mocassins.  Elle 
se  trouve  centralisée  en  trois  établissements  principaux  :  celui 
de  Ross,  celui  de  Cloutier,  celui  de  Bastien. 


.■{50  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Ross  est  un  inarchand,  Écossais  d'origine,  ([iii  a  fait  l'acquisi- 
tion de  rétablissement  d'un  Huron  récemment  décédé,  Philippe 
Vincent.  Cloutier  est  un  Canadien  français  qui  a  épousé  une 
Huronne  de  Lorette,  veuve  Tsioui.  Avec  laide  de  sa  femme  et 
des  filles  quelle  a  eues  de  son  premier  mariai:*',  il  tient,  proche 
du  villaiie  huron,  un  h<jtel  assez  achalandé  durant  la  helle 
saison  par  les  Québécois  et  les  touristes  étrangers.  Accessoire- 
ment, et  surtout  vers  l'automne  après  le  départ  des  visiteui's. 
Cloutier  s'occupe  de  la  préparation  des  peaux  et  de  la  fabrication 
des  mocassins,  il  me  lit  faire  le  tour  de  son  installation  et  me 
fournit  une  ])onne  partie  des  renseignements  que  je  vais  consi- 
gner ici  touchant  cette  industrie. 

A  (juehpie  distance  en  arrière  de  l'hôtel,  est  un  bAtiment 
assez  spacieux  on  sont  emmagasinés  plusieure  ballots  de  pelle- 
teries. Ces  pelleteries,  pour  la  plu|)art.  ne  sont  pas  du  pays; 
ce  sont  ))rincipalement  des  peaux  d'élan  ou  d'antilope  à  j)ro- 
venance  des  Indes  orientales.  L'élan  du  Canada,  communé- 
ment ap[)elé  I'  orignal  ".  fournit  une  peau  excellente  pour  le 
mocassin;  mais  l'orignal  ne  se  rencontre  plus  dans  un  rayon 
suflisamment  ra[)proché  de  Lorette.  Le  renn»'  du  Canada,  ou 
«caribou  »,  est  beaucoup  plus  commun;  mais  sa  peau  ii'ot 
propre  (pi'à  la  confection  de  mitaines,  d<»  gants  et  de  qu«d(jues 
parties  s(>con(lair(>s  du  mocassin.  La  [)eau  de  vache  n'est  utili- 
sable (|u<'  dans  la  confection  des  raquettes.  De  sorte  cpie  lin- 
dustrie  des  mocassins  de  Lorette  s'approvisionne  aujourd'hui 
de  matière   première  presque  entièrement  à  l'étranger. 

Les  peaux  sont  d'abord  mises  à  ti'emper  dans  leau.  (^hez 
Cloutier,  pour  cet  objet,  on  se  serf  d'une  simple  boite  enfon- 
cée dans  la  terre  eu  ])lein  champ,  lue  fois  suflisamnuMit  péné- 
trées par  l'eau  et  ;nii(dlie>,  les  j)eau\  sont  reportées  au  hangar. 
Au  iuo\(Mi  thi  L:iattoir.  (»u  (Milève  la  couche  inférieure  adhé- 
rente aux  chairs,  et  la  premier*'  couche  extérieure  a\ee  le> 
poils.  Ces  déchets  seront  plus  tard  vendus  à  des  fabricants  de 
colle  forte  à  Montréal.  Les  peaux  sont  ensuite  lavées  dans  de 
fortes  savonnures,  puis  mises  à  sécher  sui"  des  échafauds  ou 
chantiers.  Le  chantier  de  séchage  sm-  lecpnd  les  peaux  à  divei's 


LE   IIURON   DE   LORETTE.  351 

états  de  préparation  se  balancont  au  vent,  est  caractéristique 
de  Lorottc;  il  frappe  [)art()ut  la  vue,  aux  aJjords  du  village 
comme  dans  le  village  môme.  Les  peaux  sont  alors  humectées 
d'huile  de  morue,  passées  au  papier  sablé  et  finalement  fumées 
dans  un  petit  bAtiment  spécial,  send)lable  à  ceux  qui  sont  usités 
pour  le  fumage  du  jambon. 

Au  sortir  du  four,  les  peaux,  devenues  souples,  veloutées, 
odorantes,  sont  portées  à  l'atelier  ou  «  boutique  »  du  patron 
pour  être  taillées.  C'est  Cloutier  lui-môme,  à  l'aide  d'un  couteau 
bien  tranchant  et  de  formes  en  bois,  qui  taille  les  diverses  piè- 
ces requises  pour  la  confection  du  mocassin  :  hausse,  pointe, 
dessous.  Il  faut  une  certaine  habileté  pour  tirer  de  chaque  peau 
le  meilleur  parti,  pour  en  obtenir  le  [)lus  grand  nombre  de 
hausses,  de  pointes  ou  de  dessous,  avec  le  moins  de  perte  pos- 
sible. C'est  bien  là  l'opération  centrale  et  la  plus  importante  de 
l'industrie,  celle  dont  le  patron  se  charge,  ou  qui  s'exécute  par 
des  ouvriers  expérimentés  sous  sa  surveillance  immédiate. 

Ces  pièces,  une  fois  taillées,  sont  distribuées  entre  diverses 
familles  du  village,  où  certaines  femmes  se  chargent  de  broder 
les  pointes  en  poil  d'orignal  teint  de  diverses  couleurs  voyan- 
tes, tandis  que  d'autres  s'occupent  du  «  plissage  »  des  dessous, 
et  que  d'autres  encore  ont  la  spécialité  de  coudre  ensemble 
hausses  et  dessous.  Pour  chacune  de  ces  opérations,  broderie, 
plissage  et  couture,  les  ouvrières  sont  payées  à  la  tâche,  au 
taux  de  25  ou  30  sous  la  douzaine  de  paires.  Elles  peuvent 
gagner  ainsi  de  30  à  50  sous  par  jour,  et  même  deux  fois 
cette  somme,  dans  les  cas  où  la  machine  à  coudre  peut  être 
employée.  Aussi  nombre  de  Huronnes  ont-elles  fait  l'acquisition 
d'une  de  ces  machines. 

Les  mocassins  sont  alors  reportés  à  l'atelier  du  patron,  où, 
au  moyen  de  trois  petits  appareils  assez  simples,  les  bords 
libres  des  hausses  sont  perforés,  les  œillets  et  les  agrafes  posés. 
Des  lisières  enlevées  de  la  peau  pour  en  égaliser  les  bords, 
on  obtient  les  lacets.  Il  n'y  a  que  les  plus  petites  rognures  qui 
ne  soient  pas  utilisées.  Finalement,  les  mocassins  sont  empa- 
quetés et  expédiés  au  loin.  Ils  sont  vendus  en  gros  à  des  mar- 


332  LA   SCIENCK    SOCIALE. 

cliands  dans  la  plupart  dos  grandes  villes  du  Canada  et  des 
États-Unis.  Il  en  est  expédié  jusqu'au    Kiondike. 

Létablissement  de  beaucoup  le  plus  considérable  ([u'il  y  ait 
ici  poui-  la  préi)aration  de  })eau\  et  la  confection  de  mocassins 
ou  de  raquettes,  est  celui  de  Maurice  Bastien.  Ses  ateliers,  ses 
liangars,  ses  chantiers  de  séchage  couvrent  une  gi-ande  pai-tie 
de  la  coniniune  de  neuf  arpents,  attenante  au  village  huron. 
Plusieurs  hommes,  sous  sa  direction,  sont  constamment  em- 
ployés à  [)asser  les  [)eau>:  par  les  divers  procédés  de  prépara- 
tion, tandis  (pie  d'autres  en  firent  les  pièces  destinées  à  la 
confection  des  souliers.  .V  certains  moments,  nous  trouverions 
cIk'/.  lui  des  équipes  nombreuses  confectionnant  des  racjuettes, 
ployant  et  recourbant  les  minces  cerceaux  de  bois,  les  i^diant 
par  un  réseau  serré  de  lanières.  .\ond>re  d<'  femmes  du  village 
travaillent  à  son  compte,  et  parfois  juscpi'à  cin([uante  p<M'somu*s 
y  trouvent  leur  emjiloi. 

Maurice  liasfien  Agniohleu.  de  descendance  huronne.  ollVe  un 
cveniple  remarcjuable  de  transfornuition  sociale.  I.r  petit  atelier 
de  fabrication  de  ratpiettes  cpie  lui  avait  tiansmis  son  père 
s'est  singulièrcMiient  développé  et  diversilié  entre  ses  mains. 
Clnd' d'industrie,  M.  Bastien  s'occupe  accessoirement  de  culture. 
11  exploite,  tout  à  côté  de  Lorette.  un(>  terre  dune  cin(piantain«* 
d'arpents  cpiil  a  achch'-c  et  dérrichcc.  11  \  ri'colte,  ann<''e 
moy(Muie,  à  [)eu  près  l.")0  minots  d'avoine  et  de  sarrasin  et 
20  tomu's  de  foin.  (»l  elle  lui  fournit,  en  outre,  le  pAtui'ai:e 
pour  neuf  \aches  et  (piel([U(>s  chevaux.  C'est  l'intention  de 
•M.  Bastien  (]U  un  d<'  s(>s  fils  au  moins  se  fasse  cultivateur,  l  ne 
e\périenc«*  intéressante  (pi'il  pouisuil  en  ce  moment  |)oui' 
le  conq)le  de  la  maison  K<Mirre\\ ,  p(dlefiers  t\r  (Juébec,  cCst 
le  croisement  du  bison  (dont  la  race,  connue  oQ  sait,  est 
en  ti'ain  de  s'f'leindi'e  (Ml  Aniérifjue  avec  nofr(^  vache  (lotn(*s- 
li(pie. 

l/obs(M'vat(Mn'  social  (pii  \isile  Lor(>ne  pour  la  première  fois, 
<'st  surpris  d  y  constater  ce  (h>veloppennMil  de  la  fabi'icaliou. 
H  ne  Noit  [)as  bien  comnient  c(>  moyen  d'exisf(>nce  se  rattache, 
d'une  part  à  l'elaf  social   antérieur  de  la  race  liur()nn(\  Ar  lau- 


LE    III  RON    l>E    LORETTE.  353 

tro  aux  oouditions  de  sou  présent  habitat.  Voyons  un  peu  de 
quelle  manière  ce  phénomène  s'est  produit. 

Il  est  vrai  que  les  Huions  vivaient  principalement  de  chasse, 
de  pèche,  de  cueillette  et  de  culture.  Les  jeunes  hommes  étaient 
chasseurs  et  .unerriers.  les  vieillards  faisaient  la  pèche,  les 
femmes  travaillaient  la  terre.  Mais,  en  outre,  les  Hurons  étaient 
au  courant  de  nonihicuscs  petites  industries  domestiques.  Les 
hommes  savaient  cnnshuire  ces  longues  huttes  d'écorce.  au 
toit  arrondi  en  lonue  de  tonnelle.  Ils  se  confectionnaient  aussi 
des  arcs  et  des  llèches,  des  rets  à  pécher,  des  haches  de  silex, 
des  canots  et  des  traîneaux  d'écorce.  des  raquettes  et  des  crosses 
pour  leur  jeu  national.  Les  femmes  huronnes  savaient  moudre 
le  grain,  fumer  le  poisson,  filer  le  chanvre  sauvage  qui  servait 
à  faire  les  rets;  elles  savaient  aussi  préparer  les  peaux  de  cerf, 
en  confectionner  des  mocassins,  qu'elles  brodaient  avec  art. 
et  de  la  fourrure  du  castor,  du  porc-èpic,  etc..  elles  tiraient 
divers  articles  de  vêtement    1). 

Et  si,  dans  quelques-unes  de  ces  industries,  les  Hurons  n'é- 
taient pas  aussi  habiles  que  certains  Algonquins  de  leur  voisi- 
nage, d'autre  part,  ils  surpassaient  ces  derniers  par  ra2)titu<Ie 
au  commerce.  En  effet,  dès  avant  l'arrivée  des  Français,  les 
Hurons  avaient  été  les  intermédiaii'es  des  échanges  entre  les 
aborigènes  du  nord  et  ceux  du  sud.  et  bientôt  ils  devinrent 
les  grands  pourvoyeurs  et  transporteurs  de  la  traite  des  four- 
rures. 

Nous  avons  vu  précédemment  qu'une  fois  les  Hurons  trans- 
portés à  Québec,  au  sein  de  la  colonie  française,  le  voisinagre 
des  blancs,  joint  à  la  proximité  du  haut  pays  laurentien,  eut 
pour  elFet  de  détourner  ces  primitifs  de  la  culture,  et  même, 
par  la  suite,  de  diminuer  l'abondance  et  de  gêner  l'exploita- 
tion des  productions  spontanées  dans  la  zone  montasneuse  au 
nord  de  Lorette.  Dès  lors,  le  dévelopjjement  de  la  petite  faljri- 
cation  se  lit  tout  naturellement.  La  culture  leur  manquant,  la 
chasse   et  la  cueillette  n'étant  plus   aussi  fructueuses .  les  Hu- 

(1)  Champlain,  t.  IV,  pp.  79-82,  101. 


354  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

rons  durent  se  eherclier  un  nouveau  moyen  d'existence.  Ils  le 
trouvèrent  dans  leur  aptitude  traditionnelle  à  la  lalnication  et 
au  commerce.  Ils  soniièrent  à  confectionner  en  vue  de  la  vente 
les  objets  (|u"ils  n'avaient  fabriqués  jusque-là  (jue  pour  les  be- 
soins domestiques.  Aux  peaux  de  bêtes  et  autres  productions 
naturelles,  devenues  moins  abondantes,  ils  donnaient  ainsi  un 
surcroit  de  valeur  qui  devait  compenser  leur  rareté  crois- 
sante. C'est  vers  la  fin  du  dix-huitième  siècle,  ou  dans  les  pre- 
mières années  du  dix-neuvième,  que  ce  chani.'-ement  j)arait 
s'être  j)roduit  à  I.orette  (1). 

Ce  n'est  pas  tout.  Dans  la  seconde  moitié  du  div-ni'uvièmc 
siècle,  il  s'est  produit  un  phénomène  social  de  très  grande  iui- 
portance  (jui  a  achevé  de  transformer  le  régime  de  travail  de 
nos  Ilurons.  Le  Canada  fut  atteint,  entraîné,  par  l'évcdutiou 
universelle  «le  l'industrie  et  du  connnerce.  Par  suite  des  ap[)li- 
cations  nouvelles  de  la  vapeui-  et  de  l'électricité  et  du  dévelop- 
pement des  grandes  entreprises  de  transport  sur  terre  et  sur 
eau,  la  force  productive  (h'  l'homme  fut  centuplée,  la  distance 
fut  |)our  ainsi  «lin*  supprimée,  les  conditions  d'exploitation  de 
la  plupart  des  iudustiies  fureut  rliaugées,  A  Lorette,  «piehpies 
fabrications  secondaires,  celles,  par  exem})le,  des  «  traînes  » 
sauvages  et  des  crosses  (poursuivies  ailleurs  dans  des  conditions 
plus  avantageuses)   durent   être   aiwindonnées.  Mais   l'industrie 

(1)  A  ma  connaissanre,  lodocuinenl  le  plus  ancien  <iui  atteste  un  certain  dévelop- 
pement de  la  fai>rication  (liez  les  Murons  de  lurette,  remonte  à  ISi;).  (Temoij-nages 
recueilli-i  |>ar  une  rommission  de  rAsseiiiblee  lépislalive  du  Ras-Canada.  IM'.t-Ji. 

Notons,  en  passant,  un  lait  ipii  ntet  Itien  en  relief  une  loi  sociale  déjà  signalée  ilans 
cette  revue.  Tout  à  côté  du  villape  liuron  de  Lorette,  séparé  seulement  par  la  ri- 
vière Saint-Ciiarles.  est  le  village  canadien-français  de  Sainl-Andtroise,  avec  une 
|io|)ulalion  de  plus  de  mille  liabitants  vivant  .surtout  de  commerce  et  de  falirication. 
et  notamment  des  industries  mêmes  exploitées  par  les  Ilurons  (confections  d'articles 
indiens).  Dèsavanl  t8;{(>,  si  nousencroyons  Bouchclle  i  Topugraplnjof  Loicer  Canada, 
verlio  Saint-Gabriel),  les  terres  cultivables  se  trouvaient  toutes  prises,  proche  de 
Saint-.\nd)roise;  la  population  s'aj;i;l(imerait  a  ref  endroit,  et  végétait  >ur  des 
'<  emplacements  »,  plutrtl  que  de  senp.iuer  sur  les  terres  mai;;res  de  l'intérieur.  Ainsi, 
la  pauvreté  du  sol  en  arrière  de  Lorette  cl  de  Sainl-Ainbroise  a  eu  pour  eflet  de  de- 
Jiinruer  de  la  culture,  non  seulement  les  Ilurons.  mais  aussi  le^  blancs,  et  elle  a 
pousse  les  uns  et  les  autres  vers  la  fabrication.  Il  est  intéressant  de  rapprocher  cette 
constatation  de  celle  qui  a  été  faite  par  M.  de  Hoissieu  pour  le  llugey.  [La  *ci>Mcr 
sociale.  iy»9,  pp.  .38 i-."».) 


LE    IIIRON    DE    LOP.ETTE.  X\Ô 

(les  paniers  do  fantaisie,  enipruntéo  aux  Abénaquis.  fut  intro- 
duite du  dehoi-s,  et  la  préparation  des  peaux,  la  confection  des 
i'a([uettes  et  des  mocassins  reourent  un  vi^roureux  élan. 

Soustraits  désormais  à  la  servitude  des  conditions  locales, 
mises  à  même  de  s'alimenter  au  loin  de  matière  première  et 
d'autre  part  d'écouler  au  loin  leurs  produits,  ces  industries 
prirent  un  i^rand  essor.  Aujourd'hui  10.000  à  15.000  peaux, 
presque  toutes  importées,  sont  mises  en  œuvre  annuellement. 
A  peu  près  liO.OOO  paires  de  mocassins  sont  fabriquées,  et 
7.000  paires  de  raquettes  (1).  A  l'ancien  petit  atelier  familial 
s'est  substitué  l'atelier  collectif  sous  la  direction  de  patrons 
étrangère  à  la  famille  ouvrière;  et  la  main-d'œuvre  ne  se  recrute 
pas  seulement  chez  les  Hurons,  mais  en  aussi  grand  nombre 
chez  les  Cana(liens-Fran(;ais  de  Saint-  Ambroise.  Seule  la  confec- 
tion des  raquettes  est  restée  une  industrie  essentiellement  hu- 
ronne.  Parmi  les  Canadiens-Français,  deux  seulement  sont  au 
courant  du  métier. 

En  dernière  analyse,  la  transformation  du  régime  tradition- 
nel de  travail  de  nos  Hurons  s'est  faite  sous  l'empire  de  trois 
facteurs  sociaux   : 

1"  La  nature  sauvage  et  peu  traiisformalîle  du  haut  pays  lau- 
rentien  ; 

2°  Le  voisinage  des  blancs  établis  sur  la  zone  fertile  du  bas 
pays  : 

3°  L  évolution  commerciale  ressentie  par  l'intermédiaire  de  ces 
mêmes  blancs. 

Observez  surtout  l'influence  profonde  et  persistante  du  milieu 
physique  nord-laurentien.  En  mettant  à  la  portée  des  Hurons 
de  Lorette  sa  réserve  de  productions  spontanées,  le  haut  pays 
laurentien  se  trouva  seconder  l'action  de  la  concurrence  des 
blancs  qui  tendait  à  éloigner  les  sauvages  de  la  culture.  Mais 
lorsque,  plus  tard,  le  mouvement  envahissant  de  la  population 
blanche  tendit  à  restreindre  l'exploitation  directe  des  produc- 
tions spontanées  et  à  é\'incer  les  Hurons  de  la  simple  récolte. 

(1)  RapiK)rt  de  l'agent  A.  —0.  Baslien,  18<J8. 


;{o(»  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

coiuiiic  il  les  avait  évincés  de  la  rulfiirc,  alors  la  nature  dilli- 
cilemeiit  tiansforniable  et  retendue  de  la  région  niontaiineuse 
opposèrent  un  obstacle  sérieux.  O  second  eli'et  du  voisinage 
des  blancs  ne  lut  pas  aussi  mar<|né  ([uele  précédent.  Lâchasse, 
la  pêche  et  la  cueillette  ne  lurent  [)lus  aussi  fructueuses,  mais 
ne  cessèrent  pas  de  donner  des  recettes  appréciables.  Les  llurons 
se  cherchèrent  un  moyen  complémentaire  d'existence,  et  ils 
s'engagèrent  dans  la  l'abrication ,  mais  dans  une  fabrication 
basée  sur  la  simple  récolte,  dépendante  de  la  chasse  et  de  la 
cueillette  pour  sa  matière  première.  Et  cet  état  de  choses,  grâce 
toujours  à  la  nature  particulière  de  cette  région  laurentienne,  a 
pu  se  maintenir  jusqu'à  ces  dernières  années,  c'est-à-dire  jus- 
([u'à  ce  que  le  progrès  «les  arts  inécani(|ues  eût  i)ermis  à  lin- 
<lustrie  d<'  vivi(>  et  de  grandir,  à  Lorette  comme  ailleurs,  sans 
avoir  à  compter  sur  les  ressources  »le  la  localité. 

Aujourd  hui,  c'est  un  lien  purement  moral,  une  simple  tradi- 
tion, qui  laltache  à  Lorette  ces  industries  «le  la  ra«|uel(e  «•( 
du  mocassin.  Le  lien  matéiiel  n'existe  [)lus,  puistpie  ces  indus- 
tries vont  maintenant  chercher  au  loin  la  plus  grande  pai-ti«' 
de  leur  matière  première  «•!  par«'ill«Muent  écoul«Mit  au  loin  la 
plus  grande  [)artie  de  leurs  produits.  Kt  pourtant  l'inthuMice  du 
lieu  s'aperçoit  enc«)re.  (^ar  n'eût  été  la  présence  de  cette  s<di- 
liide  laurenfi«Mine,  vaste  «'t  peu  transformable,  le  lluron  aurait 
de  très  bonne  li.eui'e  l'enoncé  à  la  praficpie  des  industries  issues 
de  la  simple  récolte;  il  en  aurait  mènu'  [)erdu  la  tradition 
longtemps  avant  «pie  rév<duti«)n  moderne  «lu  «ommerce  fut 
venue  le  iiietti«*  à  même  de  les  exercer  indépemlamment  des 
conditions  du  mili«>u  physitpie. 

Si,  au  li<'U  de  se  houvei'  à  la  lisière  «ruiu»  \aste  région  mon- 
tagneuse. 1<  s  llurons  avaient  été  placés  vers  le  centre  «lune  large 
plaim\  hui'  évolution  so«ial<'  se  serait  faite  dans  nu  s<mis  t«tut 
opnos('.  I,"etl'tl  (le  la  coiuunTuce  des  blancs  n'aurait  pas  été 
alors  d"e\  incer  le  sau\ag«' de  la  culUue,  de  le  rejelei'  \ei»  la 
chasse,  la  pèche  el  la  cneilh'tle,  et  par  ricochet  vers  les  iiuliis- 
tries  issues  «li>  ces  travaux  d<^  simple  reçoit»».  Lelfet  aurait 
été,  au    contraire,  eu  le  caul(»nnaut,    de    |>lier  ce    sauvage  à  la 


LE    lURON    m:    LORETTE.  X'yl 

ciilturo  et  aux  durs  travaux  dcxtractiou.  C'est  ce  qui  est  arrivé 
pour  le  groupe  iroquois  de  Caughnawaga,  près  de  Montréal. 
C'est  encore  à  l'iutluence  de  co  pays  Liurentien  qu'il  faut 
attribuer  la  persistance,  chez  les  Hurons  de  Lorette,  de  certains 
traits  caractéristiques  de  l'état  social  primitif.  Car,  on  dépit  de 
révolution  du  commerce  et  de  l'orsanisation  nouvelle  du  tra- 
vail, l'ouvrier  lorettain,  à  plusieurs  égards,  est  demeuré  sau- 
vage. L'homme,  en  général,  moins  travailleur  que  la  femme, 
y  a  conservé  le  goût  de  la  vie  des  bois.  Il  se  livre  à  la  chasse 
dans  la  mesure  où  les  conditions  actuelles  le  permettent.  Il  a 
toujours  l'aversion  de  la  culture  du  sol,  l'aversion  de  la  grande 
manufacture,  l'inaptitude  au  travail  pénible  et  suivi. 


V.     —     LA    FAIBLE    ETEXDIE     DES   BIENS    COMMl  NAIX    ET    L  ABSENCE 
DE  LA  PROPRIÉTÉ  LNDIVIDDELLE  DU  SOL. 

Les  terres  détenues  par  les  Hurons  de  Lorette,  ou  détenues 
pour  eux,  comprennent  : 

1°  L'emplacement  du  village,  d'une  superficie  d'à  peu  près 
20  arpents  ; 

'2°  Attenante  au  village,  une  comnmne  de  9  arpents; 

3°  A  3 kilomètres  du  village,  une  réserve  de  1.600  arpents; 

ï°  X  50  kilomètres  au  nord-ouest  de  Lorette  ,1a  réserve  de  Roc- 
mont,  d'une  superficie  de  9.G00  acres. 

L'emplacement  du  village  est  divisé  en  lots,  chaque  famille 
huronne  ayant  droit  à  la  jouissance  d'une  étendue  suffisante 
pour  sa  maison,  plus  une  largeur  de  30  pieds  en  avant  et  de 
3  pieds  en  arrière  de  cette  habitation. 

La  commune,  ou  «  clos  des  cochons  »,  était  à  l'origine, 
comme  son  nom  l'indique,  un  pacage  pour  les  porcs.  Elle  est 
toujours  la  propriété  collective  des  Hurons  de  Lorette;  mais  ac- 
tuellement elle  se  trouve  presque  entièrement  occupée  par  les 
bâtiments  et  les  chantiers  de  peaux  du  chef  Maurice  Bastien. 

La  réserve  de  1.600  arpents  n'est  pas  divisée  davantage.  Elle 
fut  concédée  aux  Hurons,  en  vue  de  leur  approvisionnement  de 

T.  XXXII.  2i 


;fcj8  LA    SCIENCE  SOCIALE. 

coniliustihlc.  La  plus  graiido  partie  en  est  encore  en  bois.  Six  ou 
sept  familles,  comme  nous  l'avons  vu,  s  "y  sont  établies  sous 
prétexte  de  culture  :  mais  la  culture  quon  y  l'ait  e>>t  tellement 
réduite,  qu'on  n'a  pas  jugé  nécessaire  de  délimiter  los  diverses 
termes. 

L'emplacement  de  Lorette  (avec  la  comumnc/  et  les  l.liOO  ar- 
pents de  la  réserve  furent  assignés  aux  Hurons  vei-s  la  fin  du 
dix-septième  siècle  ou  le  commencement  du  dix-huitième,  par 
les  jésuites,  sous  la  tutelle  de  ([ui  ils  avaient  été  placés  par  la 
cour  de  France  (1).  C'est  tout  ce  qu'il  leur  reste  de  la  seigneurie 
de  Sillery,  dont  nous  parlerons  ci-après. 

Rocmont  est  une  étendue  de  pays  forestier  et  montagneux  ré- 
servé par  le  gouvernement  canadien,  à  une  épo(pie  assez  récente. 
pour  le  soutien  des  Hurons  de  Lorette.  mais  <(ue  ceux-ci  n'iiabi- 
Icul  et  n'exploitent  aucunement.  Ils  en  tirent,  toutefois,  un  re- 
venu, car  les  recettes  provenant  des  droits  payés  annuellement 
p.ir  les  enti'epi'eneurs  de  cou|)es  de  hois  sui'  cette  réserve,  .sont 
généralement  appli<|uées  par  l'administration  en  sul)venti<tns  de 
diverses  natures  pour  le  hénélice  de  ces  Hurons. 

Le  lail  remar({ual)le,  c'est  (jue  ces  divei-s  terrains  sont  la  \mt- 
priété  collective  des  Hurons.  Nous  avons  vu  (juc,  sur  la  réserve 
(le  l.()0()  arpents,  les  lopins  de  terre  ne  sont  mènu'  pas  bor- 
nés. Dans  le  village,  où  \  il  le  gros  de  la  Iribu,  clhupie  famille 
ne  possède  (pie  la  maison  (pi'elle  habile,  et  encore  aussi  long- 
temps seulement  (pielle  l'habite.  (Mi  [teut  dire  tpi'à  Loi-ette.  la 
pro})riété  individuelle  de  biens-fonds  n'existe  pas.  On  n'y  observe 
pas  ce  désir  si  vif  et  si  u^énéral  dans  la  campagne  canadienne- 
Iraneaise  de  s'assurei  pour  soi-même  et  l<*s  siens  la  possession 
exclusi\e  et  permanente  dune  étendue  de  leri-e.  .Maurice  IJas- 
tien  a  fait,  en  dehors  de  la  reserve,  rae(piisition  d'une  terre  de 
.■">()  aipeuts,  mais  le  fait  est  très  exceptionnel. 

D'aulie  pari,  les  biens  mobiliers,  les  salaires,  b^s  gains  prove- 
nant de  l'exercice  d'un  métier  ou  tlun  commei-ce,  sont  reconnus 
pi'o|)ri(''té  individuelle  ou  familiale. 

1  Les  actes  conlirniani  rps  concessions  sont  aux  archives  du  (lé|>.irtpnicnl  des 
Indiens,  à  ()tta^^n. 


IA:    IIURON    IlE    LOIŒTTE.  351) 

Ce  l'éi^iiiic  (le  propriété  dv  nos  llui'ous  iiiodcnics  dillèi-c  [)eu 
(le  celui  (le  leurs  primitifs  ancêtres.  Les  anciens  llurons,  nous 
l'avons  vu,  n'exploitaient  que  très  faiblement  le  sol,  et,  dans  la 
mesure  correspondante,  leur  prise  sur  le  sol  (Jtait  faible,  limi- 
tée. Par  les  récits  deBrébeuf  et  de  Champlain,  nous  savons  que 
la  propriété  du  sol  n'avait  pas  un  caractère  permanent  chez  les 
Hurons,  conmie  le  démontrent  bien  leurs  déplacements  pério- 
di(jues.  Au  contraire,  les  biens  meubles, les  produits  de  In  chasse, 
de  la  pèche,  de  la  cueillette,  les  profits  du  commerce,  étaient 
sujets  à  apjH'opriation  individuelle;  et,  de  ce  chef,  on  observait 
de  grandes  inés^alités  de  richesse  dans  les  anciens  villages  hu- 
rons. Les  anciens  llurons  reconnaissaient  même  la  légitimité  de 
certains  monopoles,  en  ce  sens  que  les  particuliers  qui  avaient 
lancé  un  commerce  ou  découvert  un  nouveau  débouché,  conser- 
vaient pour  eux-mêmes  et  ceux  de  leur  famille  le  droit  exclusif 
de  faire  ce  commerce  ou  de  trafiquer  sur  ce  marché,  ou  du 
moins  prélevaient  un  tribut  de  tous  ceux  (jui  étaient  désireux  de 
tirer  parti  de  la  découverte.  D'autre  part  (et  c'est  une  différence 
notable  avec  l'état  de  choses  actuel),  le  larcin  était  très  commun 
et  fort  mal  réprimé  dans  les  anciens  villages  hurons  (1). 

Nous  avons  vu  ({u'une  fois  établis  dans  les  environs  de  Qué- 
bec, loin  de  s'appliquer  davantage  à  la  culture,  les  Hurons  y 
renoncèrent  petit  à  petit  pour  s'adonner  plus  complètement  à 
la  simple  récolte  et  aux  industries  qui  en  dérivent.  Dès  lors, 
l'aptitude  à  détenir  le  sol  individuellement,  ou  même  collecti- 
vement, ne  put  se  développer  chez  eux. 

Dès  1651,  le  roi  de  France  avait  accordé  aux  sauvages  chré- 
tiens établis  près  de  Québec  (dont  les  Hurons  formaient  le 
groupe  principal),  la  seigneurie  de  Sillery.  C'était  un  vaste  do- 
maine couvrant  5  kilomètres  près  du  fleuve  Saint-Laurent  sur 
20  kilomètres  de  profondeur.  Les  Hurons  (^tout  en  se  mon- 
trant quelque  peu  supérieurs  sous  ce  rapport  aux  Algonquins 
et  aux  Abénaquis)  ne  se  mirent  pas  sérieusement  à  la  culture 
du  sol.    Les   terres    arables  de  la    seigneurie  furent    bientôt 

(1)  Champluin,  t.  IV,  p.  74:  Relation  des  Jésuites,  1636,  p.  120. 


3G0  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

toutes  concédées  à  cens  et  rcMites  à  des  colons  fran«,\iis. 
Même  le  haut  domaine  et  les  droits  seigneuriaux  passèrent  eu 
d'autres  mains,  et  il  ne  resta  aux  Hurons  que  des  lambeaux  de 
mauvaise  terre  insuftisauts  pour  leur  soutien  '^1). 

Kn  résumé,  ce  qui  caractérise  le  réuiuie  de  la  ])ropriété  à 
Lorette,  c'est  rabsenco  de  la  t<Miure  individuelle  du  ><»!  aiusi  que 
la  limitation  des  biens  communaux  ménie.  Ce  réprime  de  pn»- 
priété  résulte  directement  du  régime  du  travail,  couune  celui- 
ci  résulte  des  conditions  du  lieu  sous  lintluence  des  traditions 
de  la  race,  du  voisinage  des  blancs  et  do  l'évolution  com- 
merciale. 

A  son  tour  le  réi;im<'  de  propriété  (jue  nous  venons  de  décrire 
a  produit  d<'s  ctlets  très  mar(pu''s.  Notamment,  il  a  siuirulière- 
ment  favorisé  l'action  du  voisina,£;e  des  blancs  sur  la  vie  de 
famille  à  Lorette,  et  parla  même  il  a  hAté  la  transformatimi  du 
mode  d'existence  des  Hurons.  C'est  ce  que  nous  verrons  tlans 
un  procliain  et  dernier  article. 

Léon  Ckrin. 
{À  suivre.) 


(\)  Pour  plus  (le  détails,  voir  nne  élude  de  nous,  ta  Seigneuhr  Je  sillery  et  les 
Unions  (le  Loretlc,  parue  dans  les  Mrmoire  de  lu  Hociclc  Royale  du  Canada,  l9oo. 


LE  MOUVEMENT  SOCIAL 


I.  —  COIN  DE  LONDRES 

Noire  rédacleur  en  chef,  au  retour  d'une  courte  excursion  à  Londres,  a  publié 
dans  r6^/iii'r;r5,  sous  forme  de  clironique,  l'article  suivant,  qui  nous  semble,  malgré 
son  allure  plutôt  littéraire,  pouvoir  être  reproduit  avec  intérêt  dans  cette  revue. 

Pas  de  brouillard,  pas  de  fumée,  pas  de  piétons,  pas  de  voitures, 
pas  de  boutiques,  pas  de  mouvement,  pas  de  bruit.  Des  rues  pro- 
prettes, silencieuses.  A  droite  et  à  gauche,  deux  lignes  de  petits 
jardins,  bijoux  de  verdure  et  de  (leurs.  Derrière  les  deux  lignes  de 
jardins,  deux  lignes  de  maisonnettes  toutes  rouges,  où  s'accrociient 
des  plantes  grimpantes.  Des  rues  transversales  s'ouvrent  çà  et  là, 
pareilles  ou  à  peu  près.  Le  type  des  maisons  change  de  temps  en 
temps;  mais  chaque  type  est  tiré  à  des  centaines  d'exemplaires.  La 
disposition  de  la  verdure  et  le  choix  des  fleurs  introduisent  seuls  la 
variété  dans  ces  alignements  monotones;  mais  cette  verdure  et  ces 
fleurs  se  glissent  partout,  se  hissent  partout,  envahissent  les  murs, 
les  balcons,  les  fenêtres,  festonnent  les  corniches,  se  suspendent  en 
lustres,  se  déroulent  en  guirlandes,  ménagent  aux  yeux,  à  chaque 
pas,  des  surprises  de  formes  et  de  couleurs. 

Quartier  de  banlieue.  Xi  riche  ni  pauvre.  Les  habitations  sont 
petites  —  douze  cents  francs  de  loyer  environ  —  et  les  rectangles  de 
jardinets  —  un  par  devant,  un  par  derrière  —  sont  mesurés  avec  une 
savante  parcimonie.  Xi  rumeurs  de  conversations,  ni  appels,  ni  cris. 
Les  enfants  eux-mêmes  se  mettent  d"instinct,  parait-il,  au  diapason 
de  cette  symphonie  discrète  des  choses. 

Suivons  le  c  road  »  scrupuleusement  entretenu  et  nettoyé  par 
une  voirie  méticuleuse.  Là-bas,  ou  plutôt  là-haut,  s'ouvre  un 
grand  espace  vert  :  vastes  pelouses  en  pente,  entrecoupées  de  mas- 
sifs d'arbrisseaux.  Ce  sont  les  «  communs  »,  promenade  du  quar- 
tier, le  Hyde-Park  de  Fendroit.  Rien  d'élégant  ni  d'apprêté.  On 
dirait  une  prairie  quelconque,  à  la  campagne,  et  Ton  a  la  sensation 
détre  à  cent  lieues  d'une  grande  ville.  On  peut  marcher  et  s'étendre 
sur  le  gazon.   Quant  aux  fleurs,  des  écriteaux  amis  de  la  précision 


;iG2  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

VOUS  prévienneni  eliaritablement  que  vous  pouvez  vous  donner  le 
luxe  d'en  curillir  moyennant  une  amende  de  cinq  livres  sterling 
(cent  vingt-cinq  francs  et  des  centimes  .  La  surveillance  est  difllcile, 
mais  le  juge  a  l.i  main  lourde.  Cola  se  compense,  et  le  public,  en 
général,  se  le  tient  pour  dit. 

Du  reste,  à  l'heure  matinale  où  nous  déambulons,  presque  per- 
sonne sur  le  gazon  communal.  On  rêverait,  si  Ion  avait  le  temps  de 
rêver  en  voyage.  Où  donc  est  le  mouvement  ici?  Où  sont  les  airaires? 
11  faut  bien  les  trouver  quelque  part,  n'est-ce  pas?  Sans  doute,  et 
nous  voici  arpentant,  sous  la  conduite  d'un  aimable  cicérone,  la 
..  rue  marchande  "  du  quartier.  Nous  sommes  à  l'extrémité  sud  de 
la  capitale,  en  une  région  que  les  cartes  n'indii[uent  déjà  plus,  et  qui 
est  à  Londres  ce  que  Sceaux  ou  Meudon  peuvent  être  à  Paris.  l>ien 
que  des  lignes  ininterrompues  de  maisons  la  relie  au  reste  de  la 
cité  monstre.  Or,  si  les  «  communs  »  nous  transportaient  tout  à 
l'heure  en  pleine  campagne,  la  "  rue  marchande  »  nous  transporte 
maintenant  en  ph-in  allairement  urbain.  Les  magasins  sont  nom- 
breux, sérieux,  quelques-uns  grandioses.  Les  fruitiers  ont  des  ap- 
provisionnements de  primeurs  qui  nous  rappellent  la  récente  expo- 
sition d'horticulturi'.  Ici  ce  sont  des  fraises  grosses  comme  le  poing 
d'un  enfant.  Là,  sur  l'étal  d'un  marchand  de  poissons,  c'est  un 
écroulement  de  bêtes  monstrueuses.  Kn  face,  un  grand  magasin  de 
nouveautés  fait  miroiter  les  soies  de  France  et  du  Japon  à  côté  de 
lines  et  sveltes  itorcelaines.  Des  ménagères  circulent,  rapides, 
avisées,  distribuant  brèvement  leurs  ordres  aux  fournisseurs  pour 
les  approvisionnements  du  jour.  En  ce  coin  perdu  —  paradoxe 
bizarre  —  lacheleur  court  la  chance  de  trouver  l'objet  qu'il  désire, 
après  une  infructueuse  flânerie  dans  Itegenl  street  et  ilans  Oxford 
Street. 

Deux  églises  se  regardent,  l'une  méthodiste,  l'autre  catholique, 
neuves  et  jolies  toutes  deux.  La  i>lus  jolie  est  léglise  catholique. 
Sa  llèche  aiguë  perce  un  ciel  ni  gai  ni  triste,  où  «le  légers  nuages 
laissent  d(>viner  le  soleil.  A  lintérieur,  tics  bancs  élégants,  de  beaux 
vitraux  modernes.  On  nous  dit  que  les  conversions  se  multiplient 
dans  la  paroisse  et  ({ue  la  constructit^j  même  de  l'église  est  due  en 
partie  aux  libéralités  d'un  jirotestanl  notable.  Ce  gentleman  étrange 
<lonne  de  l'argent  ;nix  o-uvres  catholi<|ues.  cause  et  dine  avec  les 
prêtres  calholi(iues,  assiste  assidûment  aux  oflices  catholiques  et... 
reste  protestant.  Il  rélh'chit... 

Mais  un  train  nous  euq^orle  v<^rs  London-Uridge.  La  dislance  est 
longue.  Il  faut  traverser  les  faubourgs  du  Sud,  di-s  (|uartiers  ouvriers, 
et  voilà  qn(^  dt-llieut  des  rues,  encort^  di'S    rues,  toujours  des  rues, 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL.  -îG^ 

avec   des  milliers   de   maisons   toutes   pareilles   et  rudimenlaires, 
comme  si  on  les  avait  fabriquées  à  la  machine.  Jamais  l'uniformité 
architecturale  n'a  été  poussée  aussi  loin.  C'est  un  océan  lointain  de 
façades  sombres  et  tristes,  couronnées  de  toits  sombres  et  tristes,  sur 
lesquels  s'alignent,  comme  une  armée  aux  rangs  serrés,  des  chemi- 
nées sombres  et  tristes.  Et  cela  n'en  finit  plus,  et  cela  recommence 
sans  cesse.  On  se  demande  comment  tant  d'êtres  humains  peuvent 
exister  cote  à  côte.  On  songe  aux  milliers  d'usines,  de  docks,  d'a- 
teliers, dans  lesquels  ce  peuple  immense  va  s'engouffrer  chaque  ma- 
tin, et  d'où  il  ressort  le  soir,  après  quelques  heures  d'un  travail  rela- 
tivement court,   mais    intense.   Du  reste,  la  misère  qu'on   guette 
n'apparaît  pas.  Elle  a  sans  doute  été  refoulée  plus  loin.  Les  légions 
de  travailleurs  qui  habitent  ces  quartiers  n'ignorent  pas  le  confor- 
table. Toutes  ces  maisons  si  lugubres  ont  des  jardins,  et  presque 
tous  ces  jardins   ont  des  fleurs,  des  plates-bandes,  des  pelouses  en 
miniature,  évidemment  soignées  et  entretenues  avec  amour.  C'est 
le  soir.  Des  ouvriers  revenus  du  travail  sont  là,  dans  leur  petit  do- 
maine de  quelquespieds  carrés.  Ils  bêchent,  arrosent,  ratissent.  Le 
vieux  paysan  saxon  d'autrefois  revit  dans  ce  rouage  vivant  de  la 
machine  moderne.  Il  aime  le  sol  et  s'y  cramponne,  plus  fort  que 
l'industrie  qui  s'efforce  de  l'en  déraciner.  Tous  ces  jardinets,   au- 
dessus  desquels  file  le  train,  jettent  un  rayon   de  gaieté  imprévu 
autour  de  cet  énorme  amoncellement  de  bâtisses  mornes,  lamenta- 
blement semblables  les  unes  aux  autres  jusqu'aux  limites  de  l'ho- 
rizon. On  s'attendait  à  trouver  de  la  prose,  et   l'on  en  trouve:  mais 
on  ne  prévoyait  pas  la 'poésie,  et  l'on  est  tout  ravi,  en  même  temps 
que  tout  étonné,  de  rencontrer  cette  intruse. 

Mieux  que  cela.  Une  autre  chose  frappe  le  regard,  dans  cette  géomé- 
trique immensité  de  façades  et  de  toitures.  C'est  le  grand  nombre  de 
clochers  qui  dominent  celles-ci.  On  en  voit  tout  près,  on  en  voit  au 
loin  ;  il  en  est  qui  se  perdent  comme  à  l'infini,  là  où  les  toits  ne  se 
distinguent  même  plus.  Presque  tous  sont  pointus,  élancés,  et  dé- 
notent le  style  gothique.  C'est  la  prière  et  l'esprit  chrétien  planant 
au-dessus  du  fourmillement  des  alfaires.  C'est  un  concert  un  peu 
cacophonique  peut-être,  mais  touchant  quand  même,  d'actes  de  foi 
complets  ou  incomplets,  orthodoxes  ou  hérétiques,  montant  d'une 
foule  de  points  vers  un  même  ciel  où  tout  le  monde  aperçoit  le 
Christ.  Et  ce  formidable  panorama  d'habitations  ternes  et  identiques 
prend  soudain,  quand  la  direction  du  regard  s'élève  d'un  cran,  un 
cachet  singulier  de  gravité  morale  et  religieuse.  Nous  sommes  au 
lundi,  et  nous  nous  souvenons  qu'hier  encore,  dans  cette  aggloméra- 
tion de  cinq  millions  d'âmes  dont  nous  ne  découvrons  en  ce  moment 


.'ifii  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

qu'une  bien  faiblo  partie,  tous  les  inaf^aslns  étaient  fermés,  tous  les 
travaux  arrêtés,  toutes  les  alîaires  suspendues,  que  Ion  ne  pouvait 
pas  trouver  un  morceau  de  pain  chez  les  boulangers,  une  c»*»telelte 
chez  les  bouchers,  que  des  milliers  de  businessmen  actifs,  Apres  au 
gain,  ne  laissant  rien  à  la  fortune,  comme  Cromwell,  de  ce  qu'ils 
peuvent  lui  arracher  par  leurs  combinaisons  toujours  nouvelles, 
possédés  de  la  vérité  du  proverbe  "  limr  is  )noney  »,  que  ces  milliers 
dhommes,  disons-nous,  se  recueillaient,  ou  manifestaient  systéma- 
tiquement linlention  de  se  recueillir,  dans  ces  centaines  de  temples 
si  gramliosement  trahis  par  leurs  flèches,  tandis  que  des  centaines 
de  mille  ouvriers,  congédiés  le  samedi  de  bonne  heure,  goûtaient 
en  famille,  dans  leur  modeste  home,  un  repos  qu'ignorent  tant  de 
leurs  camarades  français. 

La  nuit  est  tombée,  et  le  train  approche  de  London-Hridge.  Nous 
nous  replions  dans  notre  coin,  tâchant  de  dégager  lidée  maîtresse 
du  spectacle  qui  vient  de  fuir  sous  nos  yeux  en  quelques  instants, 
comme  sur  la  toile  d'un  cinématographe,  et  nous  demandant  si 
ces  jardinets  pleins  de  Heurs  d  une  i)art,  et  ces  clochers  pointus  de 
1  autre  ne  donnent  pas  des  enseignements  pleins  d'éloquence  sur 
les  causes  qui  ont  fait  et  font  encore  l'incontestable  grandeur  de  ce 
peuple,  notre  séculaire  rival. 

(i.    D'.\/.AMniJA. 


II.  —  UNE  THEORIE  DE  M.  JAURES 

.M.  Jaurès  publie  dans  la  Prlih'  /{ij>uhli<ft«'  des  articles  doctrinaux 
sur  la  propriété.  Ces  articles,  qui  s'enchaînent  par  séries,  atteignent 
parfois  la  proportion  de  longues  études.  On  sent  que  l'auteur,  fort 
de  ses  travaux  i>hilosophiques.  vise  à  devenir,  non  seulement  l'ora- 
ItMir  du  parti,  mais  encore  son  théoricien  et  son  penseur. 

l'Ue  des  dernières  séries  roulait  sur  «  la  propriété  individuelle  et 
le  droit  successoral  ».  M.Jaurès  ^eul  inculquer  à  ses  lecteurs  cette 
idée  que.  la  propriété  individuelle  étant  déjà  ballue  en  brèche  par  le 
Codi'  civil,  il  y  a  moins  de  chemin  à  faire  pour  arriver  à  la  propriété 
collective.  Le  socialisme  n'est  donc  pas  quelque  chose  de  si  effrayant, 
puisque  nous  sommes  en  train  d'évoluer  sans  nous  en  douter  vers 
l'organisation  rêvée  par  les  socialistes. 

»>  Ce  n'est  pas  au  profit  de  la  grande  communauté  des  travailleurs 
et  des  citoyens,  dit  en  cttmmeuçant  M.  Jaurès,  c'est  au  profit  de  la 
petite   communauté  de  la  famille  que  la  loi  française  sur  les  succès- 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  .'{65 

siens  règle  et  limite  la  faculté  de  disposer  de  leurs  biens  qu'ont  les 
individus.  Mais  nos  lois  sur  les  successions  n'en  sont  pas  moins  une 
grave  et  profonde  atteinte  au  «  droit  individuel  »,  à  la  «  propriété  in- 
dividuelle ». 

Tel  est  le  thème  de  toute  l'argumentation.  L'auteur  tourne  et  re- 
tourne autour  de  cette  idée  qui  le  séduit  :  la  loi,  la  loi  bourgeoise, 
qui  prétend  rendre  la  propriété  sacro-sainte,  ne  se  gène  pas  pour 
la  saper  par  la  base.  «  Les  citoyens  français,  poursuit-il,  ne  peuvent 
pas  disposer  librement  de  leurs  biens.  Ils  ne  peuvent  ni  les  donner 
ni  les  léguer  à  qui  il  leur  plaît  :  c'est  la  loi  de  l'État  qui  intervient  pour 
leur  dire  à  qui  ils  doivent  les  transmettre,  et  selon  quelles  propor- 
tions. Les  individus  sont  tenus  de  réserver  leurs  biens  aux  héritiers 
que  la  loi  leur  désigne,  dans  l'ordre  où  elle  les  leur  désigne  ». 

M.  Jaurès  fait  l'historiciue  des  événements  qui  ont  amené  l'établis- 
sement du  partage  forcé.  11  rappelle  que,  même  en  matière  de  dona- 
tions, le  propriétaire  n'est  pas  libre,  et  que  les  libéralités  dépas- 
sant la  quotité  permise  doivent  être  rapportées  à  la  masse  au  moment 
du  partage  entre  les  «  ayant-droit  ».  Il  admire,  sans  la  trouver 
complète,  l'œuvre  de  la  Révolution  qui,  malgré  bien  des  objections 
et  bien  des  difficultés,  rendit  le  père  de  famille  esclave  de  la  collec- 
tivité dont  il  était  censé  le  chef. 

«  Elle  (laïîévolution  a  lié  les  volontés  individuelles.  Elle  a  attenté 
à  la  propriété  individuelle  dans  un  intérêt  social,  en  vue  d'une  plus 
large  dilTusion  des  richesses  ;  et  je  peux  demander  en  passant  aux 
radicaux,  qui  se  dressent  contre  nous  comme  les  gardiens  de  la 
«propriété  individuelle  »,  s'ils  veulent  abolir  les  lois  d'héritage  et  de 
partage  forcé  instituées  par  la  Révolution,  et  proclamer  l'absolue 
liberté  testamentaire  qui  est  une  part  essentielle  de  la  «  propriété 
individuelle  ». 

a  S'ils  tolèrent,  s'ils  approuvent,  dans  l'intérêt  social,  au  nom  du 
droit  social,  cette  atteinte  si  grave  portée  par  la  Révolution  bour- 
geoise à  la  propriété  individuelle,  pourquoi  nous  refusent-ils  le 
droit,  dans  un  intérêt  social  et  humain  beaucoup  plus  vaste,  d'éli- 
miner de  la  propriété  individuelle  tout  ce  qui  s'y  mêle  de  propriété 
capitaliste?  » 

Comme  on  le  voit,  M.  Jaurès,  porte-voix  du  socialisme  doctrinaire, 
n'entend  pas  entrer  dans  la  voie  des  concessionsauxradicaux.  Ceux-ci 
représentent  un  élémentsocial  particulier,  recruté  chez  les  petits  bour- 
geois qui  enragent  de  n'être  pas  plus  riches,  chez  les  petits  proprié- 
taires vignerons  surtout  qui,  n'ayant  qu'un  lopin  de  terre,  jettent  un 
regard  d'envie  sur  les  grands  domaines  du  voisinage.  Ces  hommes 
veulent  bien  qu'on  traque  les  riches,  non  parce  qu'ils  ont  des  pro- 


.{06  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

priélés,  mais  parcL'  «ju  ils  lmi  ont  //o/^,  ce  (iiii  (•on>lilue  une  llièse 
l)eaucoiip  plus  fraj^ile  au  seul  point  de  vue  de  la  simple  lo^iquç.  Au*si 
M.  Jaurès  a-l-il  beau  jeu,  et  consacre-t-il  tout  un  article  à  réduire 
à  néant  les  objections  du  radicalisme,  cet  allié  encore  trop  craintif 
(lu  socialisme. 

Le  code,  observe  encore  M.  Jaurès,  ne  distingue  même  pas,  parmi 
les  biens  du  père  de  famille,  entre  ceux  qui  lui  viennent  de  ses  pa- 
rents à  lui,  constiiuantàpropremenl  parler  le  «  patrimoine»,  et  ceux 
([ui  proviennent  dcson  travail,  qui  portent  "l'empreinte  toute  chaude 
de  son  ell'ort  individuel  ».  Non,  tous  les  biens  sont  esclaves  de  la  loi 
et  doivent  entrer  en  partage.  M.  Jaurès  oublie  toutefois  d'avouer  qutî 
la  loi  ne  peut  guère  empêcher  le  père  de  famille  de  se  ruiner,  si  cela 
lui  semble  bon.  I/orateur  socialiste,  en  dépit  de  la  contradiction 
des  faits,  se  représente  la  propriété  familiale  comme  une  chose  im- 
muable, transmise  de  père  en  lils  par  les  soins  de  la  loi  qui  revient 
surveiller  la  chose  à  chaque  génération,  grevant  ainsi  la  pro- 
priété intlividut'lle  d'une  hypothèque  éternelle,  non  seulement  au 
prolit  (les  enfants,  mais  au  protit  de  tous  les  descendants  jusquau 
plus  lointain  avenir. 

Kt  .M.  Jaurès  s'écrie  : 

«  J'admire  ceux  (jui,  sous  celle  disciplin<'  du  Code  civil,  cl  après 
cette  prodigieuse  atteinte  consacrée  aujourd'hui  par  l'assentiment 
universel  à  la  propriété  individuelle,  parlent  avec  sérénité  de  dé- 
fendre en  elTet«(  la  propriété  individuelle  »,  comme  si  elle  était  restée 
intangible.  « 

Ce  (jue  M.  Jaurès  admire  beaucoup  aussi,  c  esU'arlicleOCtO  du  Code 
civil,  (|ui  révo(|ue,  en  cas  de  survenance  d'enfant,  toute  donation  faite 
j)ar  celui  qui  uélait  pas  encore  père.  Cet  article,  c'est  «  la  grande 
prochunalion  bourgeoise  du  droit  de  l'enfant,  prélude  de  la  magni- 
liquc  proclamation  communiste  >.  Toutefois,  siekxiuenl  (ju'il  puisse 
être,  cet  article  IMîO,  justement  parce  ipiil  est  «  bourgeois»,  ne  dit 
pas  assez. 

•  Mais  nous,  s'écrie  l'ancien  députi'  de  Carmaux,  ce  n'est  pas  à 
l'enfant  de  la  famille  bourgeoise  (pie  nous  reconnaissons  un  dr(»it 
préexistant  sur  la  jiropriclé  bourgeoise.  Dans  la  grande  o[  large 
pensée  communiste  et  humaine,  tout  enfant,  tout  lils  de  l'homme  a 
dès  maintenant  un  droit  préexistant  sm-  l'ensemble  des  moyens  de 
travail  et  de  vie  dont  la  c(»mmunautc  nationale  peut  disposer.  Kl  le 
palrim()ine  social  (jue  nous  voulons  créer  à  la  nation,  la  propriété 
commune  que  nous  voulons  lui  constituer,  est  la  garantie  de  ce 
droit  préexistant  d(>  tout  enfant  de  la  race  humaine,  connue  la  jiro- 
priéte  familiale,  si  jalousement  tléfendue  par  la  loi  de  la  dévolution 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL.  367 

bourgeoise  contre  les  empiùleraenls  individuels,  est  la  garantie  du 
droit  préexistant  de  lenfant  des  classes  possédantes.  » 

Le  morceau  a,  comme  l'on  dit.  ■<  de  l'allure  ».  L'ancien  professeur 
de  philosophie,  appuyé  sur  ses  abstractions,  et  l'ancien  tribun,  bercé 
de  ses  propres  phrases,  s'y  reflètent  admirablement.  Rousseau  ne 
procédait  pas  autrement  quand  il  édifiait  son  Contrat  social.  Et  voici 
la  conclusion  à  laquelle  l'auteur  aboutit  : 

"  Il  y  a  donc  propriété  capitaliste,  et  propriété  de  classe:  Mais,  je 
le  répète,  c'est  à  peine  si  on  peut  dire  qu'il  y  a  propriété  individuelle, 
puisque  nul  ne  dispose  librement  de  ce  qu'il  possède,  et  que  l'État 
se  substitue  aux  individus  pour  régler,  sans  eux  ou  même  malgré 
eux,  l'emploi  de  leurs  biens. 

w  C'est  au  profit  de  la  propriété  familiale  que  l'État  exproprie 
dune  part  essentielle  de  son  «  droit  »  la  propriété  individuelle.  C'est 
au  profit  dune  plus  largo  propriété,  propriété  sociale  et  humaine, 
que  l'État  démembrera,  encore  plus  hardiment  que  ne  l'a  fait  la  Ré- 
volution bourgeoise,  le  «  droit  »  de  la  propriété  individuelle.  » 

En  définitive,  M.  Jaurès  trouve  dans  le  Code  civil  des  institutions 
que  nous  pourrions  appeler  «  communautaires  de  famille  >.  et  il  ne 
voit  pas  pourquoi  elles  ne  se  changeraient  pas  en  institutions 
«  communautaires  d'État  »,  développées  au  point  d'absorber  les 
droits  individuels. 

Il  y  aurait  beaucoup  de  choses  à  répondre  à  M.  Jaurès,  mais  nous 
ne  prétendons  pas  faire  des  présentes  lignes  une  réfutation  ex  pro- 
fessa. Aussi  bien  la  chose  a-t-elle  déjà  été  faite,  et  dans  cette  revue, 
et  ailleurs. 

Observons  toutefois,  pour  rester  tout  d'abord  dans  le  point  de  vue 
moral  et  abstrait  qui  plaît  à  M.  Jaurès,  qu'une  injustice  partielle 
déjà  commise  ne  constitue  jamais  un  titre  pour  commettre  une  in- 
justice totale. 

Mais  ce  n'est  pas  sur  ce  terrain  que  nous  avons  à  nous  placer. 

L'individu,  à  notre  époque,  est  beaucoup  plus  maître  de  ses  biens 
qu'il  ne  l'était  sous  l'ancien  régime. 

La  raison  en  est  que  ces  biens  sont  souvent  des  valeurs  de  porte- 
feuille et  que,  même  quand  ce  sont  des  immeubles,  elles  peuvent 
presque  toujours  être  transformées  eu  titres  ou  en  billets  de  banque. 
Dès  lors,  l'État  peut  courir  après. 

En  outre,  le  sens  de  l'évolution  n'est  pas,  tant  s'en  faut ,  de  la  pro- 
priété moins  communautaire  à  la  propriété  plus  communautaire.  Il 
n'y  a  que  les  peuples  rétrogrades  qui  aient  accompli  l'évolution  en  ce 
sens. 

Enfin,  la   famille  est  l'unité  sociale,  et,  réduite  au  simple  ménage 


'M\H  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

escortée  de  ses  fnfants,  une  famille  peut  très  bien  être  considérée 
comme  queltiuo  ciiose  de  très  individuel.  Ce  n'est  qu'avec  la  commu- 
nauté forcée  entre  plusieurs  ménages  que  coniuience,  à  véritablement 
parler,  la  condition  communautaire.  Or,  nous  ne  voyons  pas  que  le 
Code  civil  cherche  à  obliger  frères  et  sœurs,  cousins  et  cousines,  à 
mettre,  dans  la  pratique  de  la  vie,  leurs  biens  en  commun. 

M.  Jaurès  tombe  encore  dans  une  confusion  qu'il  devrait  laisser  à 
de  moins  instruits  que  lui.  11  représente  la  liberté  de  lester  comme 
ime  survivance  du  droit  d'aînesse.  Le  droit  d'aînesse  est  pourtant  le 
contraire  dune  liberté,  puisque  c'est  une  contrainte,  absolument 
comme  le  partage  forcé,  qui  est  une  contrainte  dune  autre  nature. 

On  le  voit,  il  y  a  beaucoup  de  vague  et  de  puérilité  dans  les  argu- 
ments dont  se  sert  M.  Jaurès  pour  nous  prouver  que  l'avènement  du 
collectivisme  est  proche.  La  vérité,  comme  Le  Play  l'a  fait  si  souvent 
ressortir,  c'est  que  l'Ktat  moderne,  par  les  entraves  mises  à  la  liberté 
de  tester,  fournit  aux  socialistes  une  arme  oratoire  dont  nous  voyons 
qu'ils  savent  user.  C'est  encore  que,  si  la  législation  favorisait  moins 
les  enfants  paresseux  assurés  de  recevoir  leur  part  d'hériliige,  il  \ 
aurait  probablement  plus  d'initiative  et  il  se  créerait  plus  d'entre- 
prises, c'est-à-dire  de  nouvelles  sources  di-  travail  qui,  tout  en  don- 
nant aux  capitalistes  l'occasion  de  faire  fruclitier  leur  argent,  contri- 
bueraient à  développer  le  bien-être  des  ouvriers  en  faisant  monter 
leurs  salaires.  Les  ouvriers  s'en  trouveraient  mieux  que  de  la  collec- 
tivisation  des  moyens  de  production,  c'est-à-dire  du  rétablissement 
de  l'esclavage  au  profit  dune  armée  de  bureaucrates  et  de  surveil- 
lants. .Mais  cette  vérité,  paraît-il,  est  de  <-elles  qui  entrent  pénible- 
ment dans  les  cerveaux.  Peut-être,  quand  elle  y  sera  entrée,  n'y 
restera-t-elle  que  mieux. 

II.    l.\    Hol  HI)(»NMKIIE. 


III.        COUP  D'ŒIL  SUR  LES  REVUES 

La  colonisation  en  Indo-Chine. 

A  propos  de  lexposition  ipiise  prépare  à  Hanoï,  .M.  l-idouard  Payen, 
dans  les  fJin'sliiDis  tUplomnlnuirs  ri  roloiiiales,  trace  un  tableau  d'en- 
semble du  mouvement  de  la  colonisation  dans  nos  possessions  indo- 
fhiuoises. 

<«  Le  mouvement  delà  colonisation  a  suivi  depuis  di\  ans,  en  Indo- 
Chine,  une  marche  ascendante.   Le  nombre  des  exploitations  euro- 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  300 

péennes  antérieures  à  1890  et  de  celles  qui  ne  portent  pas  dindica- 
lion  de  date  n'atteignait  que  llGsurun  chiffre  total  de  575  en  !!)()(). 
Le  nombre  des  exploitations  européennes  a  quintuplé  et  celui  des 
superficies  a  passé  de  11. .'{90  hectares  à  2G3.700  hectares  de  1890  à 
la  lin  de   1899. 

«  Si,  depuis  cinq  ans,  le  nombre  des  concessionnaires  a  augmenté 
très  sensiblement,  les  résultats  obtenus  par  ceux  qui  sont  en  Indo- 
Chine  depuis  plusieurs  années  offrent  un  grand  intérêt;  il  y  a  eu  des 
déceptions,  des  écoles  parfois  dures  à  faire,  mais  on  pourrait  citer 
tel  colon  qui,  après  avoir  fait  plusieurs  essais  malheureux,  est  au- 
jourd'hui à  la  tète  d'une  exploitation  rémunératrice.  Les  grands 
travaux  d'irrigation  entrepris  en  Ânnam  par  quelques  concession- 
naires, les  plantations  de  thé  si  prospères  de  quelques  autres,  sont 
aussi  des  faits  qui  ont  leur  intérêt;  l'Annam,  d'ailleurs,  parait  devoir 
être,  parmi  les  provinces  indo-chinoises,  celle  oii  les  grandes  exploi- 
tations agricoles  doivent  particulièrement  prospérer.  Il  semble  que 
si,  au  point  de  vue  commercial,  l'Indo-Chine  en  est  arrivée  à  un 
point  où  elle  peut,  sans  redouter  les  appréciations  trop  sévères, 
attirer  sur  elle  l'attention  du  monde,  elle  le  peut  aussi  au  point  de 
vue  purement  colonial.  Il  y  a  encore  beaucoup  à  faire  pour  les  colons, 
mais  on  parait  s'être  aujourd'hui  dégagé  des  fâcheux  errements  des 
débuts,  et  les  bons  exemples,  les  modèles  à  suivre,  existent  mainte- 
nant. On  sait  notamment  que  le  métayage  est  l'un  des  meilleurs 
modes  d'exploitation  d'un  domaine,  qu'on  a  le  plus  souvent  intérêt 
à  cultiver  du  riz  et  plus  accessoirement  des  plantes  riches  dont  le 
marché  est  seulement  constitué  par  l'Europe.  Le  cercle  des  tâtonne- 
ments et  des  expériences  hasardeuses  est  aujourd'hui  plus  restreint 
et  l'on  possède  maintenant,  pour  la  mise  en  valeur  des  concessions, 
des  procédés  sinon  infaillibles,  du  moins  beaucoup  plus  certains 
qu'autrefois.  Là  encore  le  visiteur  pourra  se  rendre  compte  qu'on  a 
lini  par  dégager  une  méthode  dont  on  a  fait  déjà  quelques  heureuses 
applications,  qu'on  n'a  plus  qu'à  multiplier.  A  côté  de  l'agriculture, 
l'industrie  apparaît  et  les  mines  de  houille,  les  fabriques  de  briquette, 
les  filatures  s'installent  ou  sont  déjà  en  pleine  activité. 

«  Quant  à  la  situation  financière  de  l'Indo-Chine,  elle  est  en  ce 
moment  des  plus  brillantes.  De  nombreux  documents,  émanés  soit 
du  gouvernement  de  l'Indo-Chine,  soit  de  membres  du  Parlement 
rapporteurs  de  questions  indo-chinoises,  en  ont  abondamment  fait 
ressortir  les  côtés  satisfaisants.  Au  lieu  du  déficit  qui  semblait 
devoir  se  perpétuer,  l'Indo-Chine  connaît  les  excédents  budgétaires, 
tout  comme  quelques-unes  de  nos  petites  colonies  de  l'Afrique  occi- 
dentale. » 


370  LA    SCIENCE   SOCIALE 

L'exposition,  qui  aura  lieu  Tannée  prochaine,  lera  ressortir  nette 
ment,  à  «e  que  Ion  espère,  tous  les  proj;rès  accomplis. 


IV.  —  A  TRAVERS  LES  FAITS  RECENTS 

En  France.  —  (^ipii|i  d'a-il  n-lrospeftif  shp  li's  vacances.  —  Les  conseils  du  travail  et  les 

syndicats.   —  La  <|ueslion  de  la  sréve  groerale.  —  Les  jardins  omriers.  —    L'avare,  le 

liffidisiii'  r-(  le  (ircsident  Ma^naud. 
Dans  les  colonies.     -  liiilijtives  ali,'érieiines  pour  rex|ii>rtalion  îles  \ins.  —  lA  pros|H'- 

rili-  liniiiirière  du  Dalioiiiey. 
A  l'étranger.  —  Les  eonsrés  des  Trade-lnions.  —  Le  c'ni.'res  sucialisle    de  Luhet  k. 

L'eniigralimi  fran(,ai.se  aux  Ktals-Uiiis. 

En  France.  • 

L'automne  est  revenu  et  les  vacances  sont  closes.  Mais,  à  propos 
(le  ces  vacances,  on  a  cru  pouvoir  observer  que  Jamais  le  nombre 
(les  Parisiens  sortis  de  Paris  n'avait    i>té  aussi  considérable. 

M»!'me  chez  les  gens  pou  aist!'S,  on  a  relevé  beaucoup  d'absences. 
Dos  mafrasiniers  ont  fermé  boutique  pour  cause  de  villégiature.  Do 
petits  artisans,  cà  et  là,   ont  fait  comme  eux. 

Certaines  eeuvres  de  bienfaisance  s'attachent  aussi,  depuis  (luel- 
qiies  années,  à  procurer  quelques  semaines  de  bon  air  à  des  en- 
fants choisis.  Les  heureux  élus  sont  peu  nombreux  encore,  car  les 
ressources  des  œuvres  en  question  ne  sont  pas  énormes.  Toutefois, 
le  mouvement  a   l'air  de  s'accentuer. 

Les  fonctionnaires  se  sont  absentés  eux  aussi,  et  plus  que  ja- 
mais, s'il  faut  en  croire  im  qrand  Journal  qui  a  la  réputation 
d'être  bien  informé. 

Selon  ce  journal,  il  y  avait,  le  mois  dernier,  tel  ministère  où  les 
décisions  les  plus  graves,  les  plus  importantes,  étaient  prises  par 
de  simples  sous-chefs  de  bureau. 

Pourcjuoi?  Parce  que  ministre,  chef  de  cabinet,  directeur  et  chefs 
de  bureau  étaient  en  congé  et  «  ne  voulaient  rien  savoir 

Peul-élre  des  alTaires  n'en  marchaient-elles  pas  mieux;  mais,  à 
coup  sûr.  elles  n'eu  marchaient  ])as  phis  mal  non  plus,  ce  «[ui 
prouve,  une  fois  (h'  plus,  que  l'administration  pourrait  fonctionner 
avec  un  moins  urand  nombre  de  lonclionnaires. 


On  a  procédé,  pendant  ces  vacances,  aux  premières  élections  i)our 
les  conseils  du  travail.  1/idée,  louable  en  elle-même,  de  constituer  des 
conseils,  élus  par  les  ouvriers  et  par  les  patrons,  pour  tAcher  d'éviter 
lescouMits  entre  employeurs  et  salariés,  s'est  lr(Uivée  gâtée,  d('S  l'ori- 


LE   MOrVKMENT   SOCIAL.  ."{71 

giiu',  par  la  préoccupation  trexclure  dn  droit  de  vote  les  patrons  et  les 
ouvriers  non  constitués  en  syndicats,  c'est-à-dire  la  grande  majorité 
des  uns  et  des  autres.  Kn  outre,  les  hommes  respectueux  de  la  léga- 
lité se  sont  demandé  si  vraiment  un  ministre  pouvait  fonder  une 
telle  institution  par  simple  décret,  alors  qu"on  exige  une  loi  pour 
tant  d'innovations  bien  moins  importantes.  Bref  les  élections  ont 
eu  lieu,  vers  la  lin  du  mois  dernier,  pour  le  département  de  la 
Seine.  Un  très  petit  nombre  de  patrons  ont  pris  part  au  vote.  Du 
côté  des  ouvriers,  les  abstentions  ont  même  été  très  nombreuses. 
Tel  syndicat  s'est  trouvé  représenté  par  un  seul  individu  qui  s'est 

nommé  lui-même à  l'unaminité.  Le  Journal  des  Débats  observe  à 

ce  propos,  avec  un  certain  bon  sens,  que  ce  n'était  pas  la  peine 
de  réserver  le  droit  de  vote  aux  seuls  syndiqués  pour  qu'un  grand 
nombre  d'entre  eux  n'en  fissent  pas  usage.  Le  même  journal  cal- 
cule que  les  conseils  ainsi  élus  représentent  en  réalité  le  huit 
pour  cent  des  ouvriers,  ce  qui  est  bien  peu.  Du  reste,  si  le  sys- 
tème est  fautif,  il  faut  reconnaître  aussi  que  beaucoup  de  patrons 
et  d'ouvriers  pèchent  de  leur  coté  par  une  trop  grande  indiflé- 
rence  pour  les  progrès  qu'on  cherche  à  réaliser. 

Pour  que  les  conseils  du  travail  fussent  vraiment  «  représentatifs  » 
du  monde  industriel,  il  faudrait,  ou  bien  que  leur  élection  fût  établie 
sur  une  base  plus  large,  ou  bien  que  l'esprit  d'association  se  répan- 
dit davantage  chez  les  patrons  et  chez  les  ouvriers  qui  se  trouvent 
encore  à  l'écart  des  syndicats.  Peut-être  d'ailleurs  la  combinaison 
de  ces  deux  choses  serait-elle  nécessaire  pour  produire  un  résultat 
satisfaisant.  Moins  d'arbitraire  de  la  part  de  l'État,  plus  d'initiative 
de  la  part  des  individus,  et  l'on  aurait  des  élections  raisonnables, 
qui  ne  prêteraient  pas  le  flanc  au  ridicule.  Les  conseils  du  travail 
seraient  alors  des  organismes  précieux,  doués  d'un  réel  prestige 
moral,  et  appelés  à  rendre  efl^ectivement  les  services  qu'on  risque 
fort  de  leur  demander  en  vain  aujourd'hui. 


Un  vote  d'un  genre  assez  diff'érent  est  celui  qui  a  eu  lieu  dans  les 
divers  centres  miniers  au  sujet  de  la  grève  générale.  On  se  rappelle 
que  la  dernière  grève  de  Montceau-les-Mines  avait  causé  des  em- 
barras au'  gouvernement,  et  que  les  politiciens  de  la  fraction  socia- 
liste ministérielle  avaient  imaginé,  pour  décider  les  ouvriers  à 
reprendre  le  travail,  de  leur  promettre  la  grève  générale  des  mineurs 
pour  le  mois  de  novembre.  Le  terme  approche.  Bien  entendu,  les 
politiciens  en  question  n'ont  aucune  envie  de  voir  leur  promesse 
suivie  d'effet,  et  cherchent  un  biais  pour  échapper  à  la  redoutable 


372  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

échéance.  Mais  les  mineurs  naïfs,  les  sincères,  ne  lâchent  pas  leur 
idée  aussi  facilement  que  cela.  On  ne  les  «  démonte  »  pas  aussi  aisé- 
ment quonles  «  monte  ».  Aussi,  presciue  partout,  la  grève  générale 
a-t-elle  été  approuvée  par  de  fortes  majorités.  A  Carmaux,  à  Saint- 
Ëtienne,  à  Montceau-les-Mines,  il  n'y  a  eu  que  des  minorités  insigni- 
fiantes contre  la  grève,  .\ussi  le  congrès  socialiste  qui  vient  de  se 
tenir  à  Lyon  a-t-il  été  obligé  de  s'occuper  de  la  question. 

Les  mineurs  veulent  que  le  gouvernement  leur  assure,  avant  le 
terme  fixé,  la  journée  de  huit  heures,  le  salaire  minimum,  et  une 
pension  de  retraite  de  deux  francs  par  jour  après  vingt-cinq  ans  de 
travail.  Évidemment,  des  engagements  de  ce  genre  dépassent  le 
pouvoir  des  ministres,  quehjue  bien  disposés  qu'ils  soient  pour  les 
travailleurs.  Comment  calmer  ceux-ci,  qui  réclament  et  protestent? 
Conmient  empêcher  une  cessation  de  travail  «jui  ferait  encore  ren- 
chérir le  charbon  et  risciuerail  de  produire  une  crise  industrielle, 
nuisant  ainsi  par  ricochet  à  des  milliers  d'ouvriers  qui  ne  travaillent 
pas  dans  les  mines?  Les  diplomates  du  parti,  qui  avaient  réussi  à 
garder  la  haute  main  sur  les  délibérations  du  congrès,  ont  trouvé 
le  moyen  de  ménageries  idées  révolutionnaires,  et  en  même  temps 
d'ajourner  indéfiniment  la  grève  générale.  ■■  Le  grève  générale,  dit 
l'ordre  du  jour  adopté,  n(^  peut  être  seulement  un  moyen  d'émanci- 
j)ati()n  d'une  catégorie  de  travailleurs,  (jut^lle  ([u'elle  soit.  Klle  ne 
peut  avoir  jiour  luil  (juc  lémancipalion  iiili'grale  du  prolétariat  par 
l'expropriation  violente  de  la  classe  capitaliste.  » 

Cela  ressemble  à  de  l'intransigeance.  .\u  fond,  c'est  de  l'ojjporlu- 
nisme.  Les  mineurs  ont  été  traités  comme  des  enfants  boudeurs  ù 
qui  on  promet  des  cho.ses  extraordinaires  pour  les  faire  redevenir 
sages,  et  à  qui  l'on  persuade  ensuite  de  se  contenter  de  quelques 
jouets  banals,  en  attendant  les  autres,  auxquels  on  «  lâchera  »  de 
penser  plus  fard. 


Dans  »in  nuuule  bi(Mi  difrérent,  on  s'occupe  aussi  des  ouvriers, 
mais  d'une  tout  autre  manière. 

Par  exemple,  l'ieuvredes  t.  .lardins  ouvriers  »  entreprise  par  deux 
Conférences  de  Saint-Vincent  de  l'aul,  celles  de  Hercy  et  de  Tlmma- 
culée-Conception,  conlinuenl,  nous  dit  un  rapport  récent,  à  donner 
d'heureux   résultats. 

A  Bercy,  vingt-deux  jardins  ont  déjà  été  concédés.  Leur  conte- 
nance est  100  mètres  carrés  environ.  Au  centre  du  terrain  on  a 
réservé  un  jardin  double  des  autres,  où  deux  tonnelles  ofFrenl  leur 
ombrage  aux  jardiniers  et  où  les  enfants  peuvent  jouer  à  leur  aise. 


LH   MOLVEilENT    SOCIAL.  373 

Les  frais  d'installation,  clôtures,  adduction  de  l'eau,  se  sont  élevés  à 
50  francs  par  jardin.  Des  circonstances'  exceptionnelles  ont  permis 
d'avoir  tout  le  terrain,  d'une  contenance  de  4.(H)0  mètres  carrés,  en 
location  pour  un  prix  de  300  francs  par  an.  La  dépense  par  jardin 
en  1*J00  a  été  de  2-2  francs,  dont  13  francs  de  location  de  terrain  et 
9  francs  d'abonnement  d'eau  :  en  outre,  la  Conférence  a  décerné  trois 
prix  de  20,  15  et  10  francs  aux  meilleurs  jardiniers. 

La  Conférence  de  l'Immaculée-Conception  a  concédé  neuf  jardins 
de  100  mètres  carrés  chacun.  La  présence  d'un  puits  dans  le  voi- 
sinage a  dispensé  de  tout  travail  d'adduction  d'eau,  de  telle  sorte  que 
les  frais  d'installation  n'ont  été  que  de  27  francs  par  jardin.  En  1000, 
la  Conférence  a  dépensé  44  francs  par  jardin,  dont  32  francs  de  lo- 
cation de  terrain. 

Les  graines  employées  dans  ces  difTérents  jardins  sont  gracieuse- 
ment Ofli'ertes  par  la  maison  Vilmorin,  et  l'engrais  est  donné  parles 
habitants  du  quartier. 

Les  jardins  sont  attribués  à  des  familles  chargées  d'enfants,  choi- 
sies parmi  Jes  plus  méritantes.  Le  repos  du  dimanche  est  observé. 

Cette  œuvre  contribue  eftlcacement,  paraît-il,  à  détourner  les  hom- 
mes du  cabaret  et  à  procurer,  en  même  temps  qu'une  saine  distrac- 
tion, quelque  bien-être  aux  familles,  qui  sont  heureuses  de  voir 
chaque  jour  sur  leur  table,  pendant  l'été  et  même  au  delà,  des  lé- 
gumes de  leur  jardin. 

Tandis  qu'on  cherche  ailleurs  à  réformer  la  société  par  des  grèves 
ou  par  des  œuvres,  le  célèbre  président  Magnaud,  à  Château-Thierry, 
continue  à  la  réformer  par  ses  arrêts. 

L'un  des  plus  récents  concerne  un  jeune  homme  prodigue  à  qui 
l'on  voulait  donner  un  conseil  judiciaire. 

M.  Magnaud  a  déclaré  que  les  prodigues  font  très  bien  de  jeter 
leur  argent  par  les  fenêtres,  parce  que  cela  le  restitue  à  la  circula- 
tion. 

C'est  l'avare,  au  contraire,  selon  lui,  qui  devrait  être  pourvu  d'un 
conseil  judiciaire,  lequel  le  forcerait  à  dépenser  sa  fortune,  soustraite 
par  un  tel  homme  aux  services  que  doit  en  attendre  la  société. 

La  thèse  est  jolie,  et,  comme  tout  ce  qui  est  joli,  renferme  une  part 
de  vérité.  Seulement,  qu'est-ce  qu'un  avare?  Il  faudrait  pourtant 
s'entendre  sur  ce  mot.  L'homme  qui  met  des  pièces  d'or  dans  un 
trou,  ou  les  garde  indéfiniment  dans  ses  tiroirs,  empêche  évidem- 
ment cette  somme  de  circuler.  Mais  ce  t\-pe  d'avare  «  vieux  jeu  » 
n'existe  plus  guère,  pour  la  bonne  raison  qu'agir  ainsi,  c'est  se  pri- 
ver de  ses  revenus.  Il  y  a  des  hommes  très  durs  et  très  égoïstes  dont 
T.  ixsu.  ^5 


.'{74  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

l'jirgenl  circule  fort  bien,  employé  sous  focmo  d'actions,  et  utilisé 
pur  des  sociétés  industrielles  qui  le  répandent  en  salaires.  Ces  hom- 
mes sont  avares  en  ce  sens  qu'ils  multiplient  les  placements  à  mesure 
qu'ils  touchent  leurs  revenus,  au  lieu  d'employer  ceux-ci  à  se  donner 
plus  de  confortahle  et  à  faire  la  charité.  Entre  cet  avare  «  nouveau 
jeu  »  et  le  fils  de  famille  prodigue,  il  y  a  simplement,  au  point  de  vue 
économique,  cette  difréren('(!  (jue  le  premier  encourage  des  entreprises 
de  première  utilité  :  mines,  chemins  de  fer,  usines,  etc.,  au  lieu  (pie 
le  second  contribue  à  donner  un  excès  de  vitalité  à  des  industries  de 
luxe  :  grands  restaurants,  tailleurs,  couturiers,  joailliers,  lleuris- 
tes,  etc.,  sans  parler  de  certains  métiers  moins  honnêtes,  qu'il  sub- 
ventionne plus  largement  encore.  Or,  nous  ne  voyons  pas  que  le 
]>rodigue  joue  en  cela  un  rôle  supérieur  à  celui  de  l'avare.  C'est  plutôt 
le  contraire  qui  serait  vrai,  ce  qui  n'empêche  pas  du  reste  les  deux 
types  d'être  condamnables  au  point  de  vue  moral.  Pour  faire  du  bien 
autour  (le  soi,  il  ne  s'agit  pas  de  répandre  l'argent;  il  s'agit  de 
le  répandre  d'une  façon  intelligente  et  rati(^nnelle.  .\ux  «  folles  dé- 
penses »  correspondent,  dans  l'ordre  économique,  de  graves  pertur- 
bations dont  l'histoire  de  la  civilisation  fournirait  aisément  des 
exemples. 

Dans  les  colonies. 

La  fameuse  mévente  des  vins,  dont  il  a  élé  tant  question  l'an 
dernier,  n'a  pas  été  sans  nuire  aux  exportateurs  de  vins  d'Algérie. 
Comme  dans  le  Midi  de  la  l''rance,  beaucoup  de  propriétaires  sont 
restés  avec  leur  récolte  de  IIHK)  sur  les  bras,  ce  qui  les  a  empêchés 
de  récolter  en  lîK)l, 

Le  problème  consiste  donc  à  trouver  des  débouchés,  de  nouveaux 
débouchés,  l'ourle  résoudre,  le  >'//;/(//<•«/ ro;/j»<^mV// d'Alger,  après 
avoir  étudié  les  diverses  faces  de  la  (|ucstion,  a  déclaré  que  les  pro- 
ducteurs devaient  se  syudi(|uer  et  envoyer  à  frais  communs  des  re- 
présentants qui  visiteraient  les  pays su.sceptibles  d'olTrir  uneclientèle 
aux  vins  algériens.  Des  tentatives  analogues  ont  été  décidées  dans 
plusieurs  autres  centres  d'.Mgerie. 

Une  de  ces  tentatives  est  la  création,  à  Mascara,  dun  /{infnu 
rtniuiii'rrinl  (\\i'\»v  propose  de  rechercher,  dans  un  certain  nombre  de 
villes  étrangères,  des  débouchés  pour  les  vins  de  nolr(?  colonie. 

Ce  bureau  com|)le  rédiger  une  circulaire  indiipiant  pour  cIkkjuc 
pays  h>  prix  des  vins  rendus  A  (juai,  la  (pialilé  des  produits,  ainsi 
(pic  leur  conJi)osition  chimique,  certiliée  conforme  par  les  analyses 
du  laboratoire  municipal. 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL.  liVS 

Le  bureau  adressera  aux  négociants  étrangers  cette  circulaire  et 
une  monographie  du  vignoi)le  niascaréen,  ainsi  que  des  échantillons 
de  vins  correspondant  aux  analyses.  Les  commerçants  recevront  en 
outre  un  questionnaire  sur  les  observations  qu'ils  trouveraient  à 
faire,  eu  égard  aux  goûts  et  aux  habitudes  des  consommateurs  étran- 
gers. 

De  même,  la  Chambre  de  commerce  et  le  Comice  agricole  de  Bone 
ont  envoyé  un  délégué  en  mission  d'études  à  l'étranger. 

Ce  délégué,  dans  son  rapport,  a  encouragé  les  viticulteurs  à  se 
syndiquer  pour  leur  permettre  de  «  faire  face  à  tous  les  besoins  de 
réclame  »  et  d'installer  des  représentants  à  Anvers,  Strasbourg  et 
Munich,  trois  villes  où,  selon  lui,  les  débuts  seront  faciles. 

En  ce  qui  concerne  Paris,  oii  l'énorme  surproduction  de  l'an 
dernier  a  fait  baisser  les  importations  de  vins  algériens,  le  même 
rapport  insiste  sur  l'importance  normale  de  ce  débouché  de  choix, 
et  sur  la  nécessité  d'y  installer  un  représentant  de  confiance. 

D'autre  part,  le  gouvernement  de  l'Algérie  s'est  efforcé  de  nouer 
des  relations  directes  avec  les  consuls  de  France  dans  les  villes  étran- 
gères où  l'on  aurait  le  plus  de  chances  de  voir  se  développer  la 
consommation  des  mêmes  vins.  Il  y  a  là,  en  définitive,  un  ensemble 
d'etTorts  assez  méritoires,  d'où  peut  résulter  un  nouveau  développe- 
ment du  grand  vignoble,  algérien. 


Des  progrès  sensibles  ont  été  aussi  réalisés  au  Dahomey.  Cette 
colonie,  quoique  bien  jeune  encore,  se  suffit  à  elle-même  par  ses 
propres  ressources,  ce  qui  fait,  à  juste  titre,  l'admiration  des  écono- 
mistes et  des  financiers. 

En  1900,  les  recettes  du  Dahomey  se  sont  élevées  à  la  somme 
totale  de  3.414.^37  francs  contre  2.709.510  francs  en  1899.  Les  dé- 
penses n'ayant  atteint  que  2.991.606  francs,  l'excédent  des  recettes  a 
été  de  4-2-2.708  fr.  50. 

L'exercice  précédent  avait  déjà  donné  un  excédent  de  388.107 
francs:  aussi,  la  caisse  de  réserve  de  la  colonie  comptait-elle  à 
son  actif  au  l*""  juillet  dernier  la  somme  de  810.815  francs.  L'État 
n'alloue  à  la  colonie,  chaque  année,  que  la  somme  de  80.000  francs 
pour  l'entretien  de  la  7*"  compagnie  de  tirailleurs  sénégalais. 

Le  mouvement  commercial  a  progressé  en  1900  de  près  de  3  mil- 
lions de  francs,  atteignant  27.977.000  francs,  dont  15.221.000  francs 
pour  les  importations  et  12.755.000  francs  pour  les  exportations. 

Ce  progrès  résulte  en  grande  partie  du  développement  de  nos 
relations  commerciales  avec  les  populations  du  Haut-Dahomey. 


.■J70  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Ces  relations  deviendront  plus  importantes  encore  quand  sera 
construit  le  cliemin  de  fer  de  pént'tralion  que  l'on  projette  et  qu'un 
décret  récent  a  sagement  concédé  à  une  compagnie  privée,  laquelle, 
pour  prix  du  service  rendu  à  l'Étal  par  la  construction  dé  la  voie 
ferrée,  recevra  des  territoires  traversés  par  la  future  ligne,  plus 
une  subvention  pendant  les  premières  années.  La  combinaison  l'st 
peu  coûteuse,  et  a  donné  en  d'autres  pays,  notamment  en  Amérique, 
des  résultats  encourageants.  C'est  celle  que  l'on  proposait  tout 
d'abord  pour  Madagascar,  et  que  l'on  a  eu  le  tort  d'écarter,  ce  qui 
retarde  le  moment  où  la  grande  île  africaine  jouira  d'un  moyen  de 
communication  vraiment  rapide  et  pratique. 

A  l'étranger. 

Le  Congrès  des  Trndo-Unions  s'est  tenu  cette  année  à  Swansoa  et 
s'est  occupé  surtout  des  accidents  du  travail  ainsi  que  de  la  nou- 
velle loi  sur  la  réglementation  du  travail  dans  les  manufactures. 

La  responsabilité  des  patrons  dans  les  accidents  ne  paraît  pas 
assez  complètement  établie  aux  membres  des  Trade-Unions.  Ils 
voudraient  une  mesure  plus  radicale,  une  sorte  d'assurance  obli- 
gatoire ai)pliquée  à  toutes  les  industries. 

Une  motion  a  été  adoptée  tendant  iï  l'abolition  des  incapacités 
civiles  qui  pèsent  encore  sur  les  syndicats.  C'est  ainsi  que  les  mem- 
bres dune  }in\i>u  ayant  favorisé  une  grève  peuvent  encore  tomber 
sous  le  coup  de  l'.lc/c  de  ronxpirndnn  rou/vf  lu  Hherlr  du  Inirnil, 
et  être  privés  notamment  du  droit  de  faire  partie  du  jury.  Les  con- 
gressistes ont  demandé  que  le  Parlement  abolît  au  plus  lût  ces  der- 
niers vestiges  de  l'ancienne  législation. 

Une  discussion  s'est  engagée  sur  le  récent  jugement  de  la  Cliam- 
bre  des  lords  dans  l'afTa ire  dite  du  J'a/f  ]'(ilr.  Par  ce  jugement,  la 
Cliambre  des  lords,  agissant  comme  cour  suprême  de  justice,  :\ 
(léci(i(''  (jue,  dans  l'état  actuel  de  la  législation,  la  responsal)ilité  ci- 
vile des  J'rndr-f. 'nions  se  trouve  engagée  dans  le  cas  de  délits  com- 
mis par  un  ou  ])lusieurs  de  leurs  membres.  Mais  la  cour  n'a  pas 
délini  le  genre  de  «lélit  dont  il  s'agissait.  Le  mol  anglais  unhiirfiil 
nrlions,  employé  dans  le  communi<iué  du  jugement,  est  susceptible 
d'interprétations  diverses.  ;\ussi  le  Congrès  a-l-il  adoplé  un  vo'u 
tendant  à  ce  qu'une  loi  soit  présentée  incessamment  au  Parlement 
pour  (ixer  avec  précision  la  responsai>ilité  civile  des  syndicats. 

Une  motion  en  faveur  de  l'arbitrage  obligatoire  a  été  repous.>^ée 
par  une  forte  majorité.  La  motion  annuelle  du  groupe  collectiviste, 
tendant  à  la  nationalisation  do  la  terre,  des  mines,  chemins  de  fer 


LE  mou\t:ment  social.  377 

et  d'une  manière  générale  de  «  tous  les  moyens  de  production,  de 
distribution  et  d'échange  »,  a  été  rejetée  par  685.000  voix  contre 
204.000.  En  1S93,  un  Congrès  des  Trade-Unions  avait  adopté  celte 
motion  ou  une  autre  semblable.  Ce  revirement  semble  indiquer  que 
décidément  les  Trado-Uniotn  refusent  de  s'engager  dans  la  voie  oii 
voudraient  les  entraîner  les  théoriciens  socialistes  du  continent. 

Ce  curieux  phénomène  confirme  ce  qui  a  été  dit  plusieurs  fois, 
dans  cette  revue,  au  sujet  des  ditîérences  fondamentales  qui  exis- 
tent entre  le  socialisme  conçu  par  l'ouvrier  continental  et  le  socia- 
lisme conçu  par  l'Anglo-Saxon.  Encore  l'ouvrier  anglo-saxon,  en 
Angleterre, coudoie-t-il  de  nombreux  ouvriers  irlandais  ou  étrangers 
à  la  pure  race  anglo-saxonne,  ce  qui  explique  peut-être  certains  écarts 
momentanés  et  certaines  manifestations  où  la  violence  submerge 
pendant  quelque  temps  le  bon  sens. 


Les  journaux  se  sont  occupés  davantage  du  congrès  de  Lubeck, 
oîi  se  sont  réunis  les  socialistes  d'Allemagne.  Le  «  morceau  de  ré- 
sistance »  de  ce  congrès  a  été  la  «  question  Bernstein  ».  M.  Bernstein 
a  osé  critiquer  Karl  Marx  et  lui  trouver  des  défauts.  M.  Bernstein 
veut  atténuer  ce  qu'il  y  a  de  forcé  dans  certaines  théories  du  maître, 
les  mettre  d'accord  avec  des  faits  mieux  observés,  et  rendre  le  so- 
cialisme plus  opportuniste,  moins  odieux  aux  «  bourgeois  ».  M.  Bern- 
stein, au  congrès,  était  soutenu  par  M.  Heine,  député  de  Berlin.  En 
Allemagne  comme  en  France,  les  socialistes  «  arrivés  »  sont  natu- 
rellement portés  à  trouver  la  situation  plus  acceptable  et  à  faire  les 
«  transactions  nécessaires  ».  Aussi  y  a-t-il  de  curieuses  analogies 
entre  le  «  cas  Bernstein  »  et  le  «  cas  Millerand  ». 

M.  Bebel,  l'un  des  principaux  chefs  du  socialisme  germanique,  a 
vivement  attaqué  M.  Bernstein.  Il  a  prononcé  contre  le  réformateur 
des  théories  de  Marx  un  véritable  réquisitoire,  et  reproché  au  jour- 
nal du  parti,  le  Vorwaerts,  d'avoir  voulu  «  ménager  la  chèvre  et 
le  chou  ».  lia  terminé  en  proposant  le  vote  de  la  résolution  sui- 
vante : 

«  Le  Congrès  reconnaît  absolument  la  nécessité  de  la  libre  critique 
dans  l'intérêt  d'une  évolution  intellectuelle  du  parti  socialiste;  mais 
la  critique  essentiellement  partiale  exercée  ces  dernières  années  par 
M.  Bernstein,  qui  s'abstient  d'autre  part  de  critiquer  la  société  bour- 
geoise et  ses  représentants,  l'a  mis  dans  une  position  équivoque;  le 
Congrès,  espérant  que  M.  Bernstein  reconnaîtra  son  erreur  et  agira 
en  conséquence,  passe  à  Tordre  du  jour.  » 

Cette  résolution  a  été  votée   par  203  voix  contre  31.  On  a  ensuite 


378  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

mis  aux  voix  un  blAme  direct  contre  M.  Bornstein.  Cette  nouvelle 
désapprobation  a  été  votée  par  19'J  voix  contre  71. 

M.  Hernstein  a  déclaré  que  cette  manifestation  ne  changeait  rien  à 
sa  manière  de  voir. 

En  définitive,  pendant  que  les  Trade-Unions,  en  .\ngleterre,  pren- 
nent des  décisions  frappées  au  coin  do  l'esprit  pratique  et  positif,  les 
socialistes  allemands  se  font  les  ^'cndaruics  de  la  Ihéori»'  pure  et 
morigènent  avec  rudc.'ssc  les  soldal.s  du  parti  qui  ne  marchent  pas  à 
l'alignement.  Des  deux  cùtés,  c'est  dans  l'ordre. 


Une  grande  coalition  ouvrière  vient  d'échouer  aux  Ktats-Unis.  Les 
ouvriers  de  l'acier,  moins  bien  organisés  sans  doute  que  le  tntsi  de  la 
même  industrie,  ont  dû  capituler  après  leur  grève  monumentale.  Les 
masses  ouvrières,  de  lautre  côté  de  l'Atlantique,  continuent  d'ailleurs 
à  se  recruter  d'une  foiili"  trcléments  divers,  provenant  de  pays  de 
l'Knrope  très  dillérents  les  uns  des  autres,  ce  qui  est  un  obstacle  aux 
tontalivos  de  cohésion. 

A  i>ropos  démigralion,  on  a  («bscrvc  (lue  Jamais,  dciuiis  l'époque 
liéroKine  où  nos  explorateurs  parcouraient  la  vallée  de  Mississipi,  les 
l'Uats-lInis  n'ont  été  parcourus  par  autant  de  jeunes  hommes  de  bonnes 
familles  françaises.  Dfliciers,  marins,  ingénieurs,  financiers,  négo- 
ciants viennent  se  rendre  compte  des  ressources  du  pays.  11  est  arrivé 
de  France,  durant  les  douze  mois  qui  ont  précédé  le  M)  Juin  dernier, 
exactement  JM'iO  émigrants  framais  qui  venaient  s'établir  aux  Rtats- 
Unis.  C'est  presque  le  double  de  l'exode  de  \H\)\).  Tn  certain  nombre 
des  arrivants  sont  agriculteurs.  Ils  se  rendent  dans  les  fermes  (pie 
(jnehiues-uns  de  leurs  i)arents  ou  amis  possèdent  et  où  une  situation 
leur  est  faite  immédiatement.  Mais  la  plupart  ont  des  professions 
industrielles.  Du  Nord,  du  Pas-de-Calais  partent  des  familles  entières 
di"  mineurs  embauchées  pour  le  travail  de  la  houille  dans  iChiest,  en 
Densylvanie,  en  Ohio,  en  Illinois.  Dans  ll'Ual  de  New-York,  on  fait 
venir  à  Youngstown  des  gantiers  de  Millau  pour  imitf»r  ce  produit 
français.  Kn  hhode  Island,  on  a  créé  divs  manufactures  de  rideaux 
de  coton.  Les  capitalistes  américainsont  fait  venir  la  phi|iarl  deleurs 
(Htvricrsde  Calais  où,  durant  la  grève  dernière,  ils  trouvaient  autant 
de  sujets  inoccupés  qu'ils  le  désiraient.  A  noter,  en  passant,  ce  contre- 
coup de  <'ertaines  grèves.)  Les  tisseurs  de  Lyon  sont  également 
l'objet  d'embauchages  fréquents.  Sur  ce  contingent  de  .■Ll."»(>  cmi- 
graids  français,  il  y  a  l.l.'il  femnu'S.  ce  cjui  donne  aux  exodes  de 
France  un  caractère  de  stabilité  et  de  moralité  relatives;  car,  dans  les 
contingents  fournis  par  les  autres   races,  la  proportion  de  l'élément 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL.  37!) 

féminin  est  plus  faible.  On  ajoute  cependant  que  le  contingent  français 
renferme  des  éléments  peu  recommaudables,  ce  qu'on  peut  observer 
en  bien  des  pays.  Il  fant  (U)server  d'ailleurs  que,  si  le  nombre  des 
émigrants  français  aux  États-Unis  s'est  accru  comme  il  est  dit 
plus  haut,  l'émigration  française  n'est  toujours  que  peu  de  chose 
lorsqu'on  la  compare  à  celle  de  certains  autres  peuples.  Le  total  des 
immigrants  arrivés  aux  Klats-Unis  du  1''"  juillet  li)00  au  30  juin 
1901,  s'élève  à  488.000  individus.  Les  plus  gros  contingents  sont 
fournis  par  lllalie,  13().000  —  l'Autriche-Hongrie,  113.390  —et 
la  Russie,  85.300.  inutile  de  rappeler  que,  pour  ces  trois  groupes, 
la  qualité  n'est  pas  à  la  hauteur  de  la  quantité.  Ce  qui  est  vraiment 
remarquable  et  peu  banal,  c'est  le  cas  des  jeunes  Français  qui  pas- 
sent l'Atlantique  pour  aller  faire  de  l'agriculture.  Si  ce 'cas  devenait 
plus  fréquent,  il  serait  un  signe  consolant  de  la  vitalité  expansive  et 

laborieuse  de  notre  race. 

G.  d'Azambuja. 


V.  —  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 

L'idée  sociale  au  théâtre,  par  Emile  de  Sainl-Auban.  Stock, 
Paris. 

M.  de  Saint-Auban  est  un  avocat  de  talent.  Il  a  voulu  tâter  ici  de  la 
critique,  et  commenter  les  pièces  modernes  qui  se  rapportent  à  l'a- 
narchie, au  socialisme,  à  l'aristocratie,  au  féminisme,  au  divorce,  à 
la  magistrature,  à  la  question  agraire.  Ces  questions  sont  intéressan- 
tes et  fournissent  à  M.  de  Saint-Auban  des  pages  d'une  haute  envolée. 
Mais  Fauteur  adopte  un  ton  trop  lyrique  et  trop  sibyllin.  La  clarté  en 
souffre;  elle  en  souffre  même  beaucoup.  Le  lecteur  est  dérouté  par 
des  allusions  qu'il  ne  comprend  pas.  M.  de  Saint-Auban  oublie  que 
fort  peu  de  gens  ont  vu  représenter  les  pièces  dont  il  parle,  et  que 
d'autres,  s'ils  les  ont  vues,  les  ont  oubliées.  Il  y  a  bien  çà  et  là  des  ru- 
diments d'exposition,  mais  on  voudrait  des  résumés  plus  complets, 
qui  permettraient  d'y  voir  clair  dans  les  considérations  morales  et 
sociales  de  l'auteur.  Du  reste,  l'œuvre  de  celui-ci  consiste  plutôt  en 
des  réflexions  éparses,  décousues  —  ingénieuses  parfois  -  qu'en 
une  explication  proprement  dite.  Il  y  a  plus  de  littérature  et  de 
fantaisie  que  d'observation. 

M.  de  Saint-Auban  a  voulu  faire,  nous  dit-on,  une  <>  évocation  de 
l'àme  contemporaine  ».  C'est  beaucoup  dire,  car  le  théâtre  est  un 
prisme  qui  défigure  singulièrement  les  mœurs,  surtout  ce  «théâtre 


.'{80  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

de  l'heure  actuelle,  lliéAtre  difTamaleur,  plus  injurieux  que  la  presse, 
où  Ion  salit  en  Idoc  un  inonde  et  «jui  renseignera  d'une  sorte  plu- 
tôt fâcheuse  nos  arrière-petils-neveux  sur  nos  sentiments  et  nos 
mœurs.  Véritable  forêt  de  Bondy  que  ]>arfumentdes  champs  de  roses. 
Dans  un  fashionahle  logis,  en  des  r\lhmes  qui  bercent,  luxes  et 
voluptés,  improbités  et  impudeurs  modulent  précieusement  la  sym- 
phonie des  décadences.  On  n'imagine  pas  une  boue  plus  délicate,  un 
plus  savoureux  fumier  ». 

M.  de  Saint-Auban  pèche  ici  par  indulgence.  Il  juge  le  théâtre  con- 
temporain comme  Paul  de  Saint-Victor  jugeait  Aristophane.  Or,  si 
les  mœurs  décrites  par  celui-ci  ne  valaient  pas  njieux  que  celles  dont 
le  théâtre  moderne  se  fait  complaisamment  le  rellet,  le  mérite  litté- 
raire du  poète  athénien  dépasse  de  cent  coudées  celui  des  pauvres 
prosateurs  qui  s'escriment,  sur  la  scène  contemporaine,  à  étonner 
le  bourgeois. 

Déposé  aux  bureaux  de  la  Revue  . 
Psychologie  des  mystiques,  par  Jules  Pacheu,  H.  Oudin,  Paris. 

11  en  est  du  mysticisme  comme  du  socialisme.  Le  mot  est  essen- 
tiellement vague,  et  on  le  pr(>nd  dans  une  foule  de  sens.  Le  P.  Pacheu, 
auteur  de  travaux  spéciaux  sur  les  mystiques,  a  pour  but  déclaircir 
cette  obscurité  entretenue  par  ceux  qui  traitent  des  questions  sans 
les  comprendre.  C'est  un  sujet  qui  touche  par  certains  points  aux 
phénomènes  sociaux. 

L'ouvrage  reproduit,  avec  des  développements,  la  communication 
faite  au  A"  congrès  de  psychologie,  tenue  en  août  lî)00,  et  citée 
avec  éloge  par  M.  Pierre  Janet,  dans  sa  conférence  du  25  mai  lîKii, 
ù  la  salle  des  Sociétés  savantes.  Il  a  été  loué  par  divers  critiques 
compétents. 

Un  nouveau  Vicaire,  journal  humoristi(]ue  d'un  vieux  curé 
d'Irlande,  par  V.  A.  Sheehau.  —  Charles  Amat,  11,  rue  Cassette, 
Paris. 


Au  moment  de  mettre  sous  presse,  nous  recevons  imc  pla«]uelle 
de  M.  Cabriel  Melin,  inlitub-e  La  Scirurc  Socinli'  et  su  constiiitlioii 
indêpendanlc  (Herger-Levrault,  Nancy;.  Nous  en  parlerons  dans  notre 
prochain  numéro. 


Le  Directeur  Gérant  :  Edmond  Dkmolins. 


TYPOGIIAPUIE  rinMIN-DlOOT   KT  c".   —   HlRIS 


QUESTIONS   DU  JOUR 


LES 

NOUVELLES  COMBINAISONS  COMMERCLVLES 

LE  COMPTOIR   MÉTALLURGIQUE   DE    LONGVrY 


-c>*oc>*o— 


L'évolution  générale  qui  entraîne  tous  les  pay  s  industriels 
vers  la  concentration  s'accomplit  dans  chacun  d'eux  avec  un 
accompagnement  de  circonstances  locales  qui  moditie  profon- 
dément certains  de  leurs  effets.  C'est  ainsi  qu'aux  États-Unis 
plusieurs  industries  ont  opéré  leur  concentration  sous  la  pres- 
sion d'un  trust  monopolisateur,  ruinant  tout  ce  qui  lui  résis- 
tait, absorbant  le  reste.  Au  contraire,  en  Allemagne,  la  concen- 
tration s'est  produite  sous  la  forme  de  cartells,  c'est-à-dire  de 
ligues  de  défense  formées  entre  des  producteurs  conservant  cha- 
cun leur  personnalité.  Le  phénomène  varie  aussi,  non  seulement 
de  pays  à  pays^  mais  d'industrie  à  industrie  dans  le  même  pays. 
Aux  États-Unis,  conmie  en  Allemagne,  de  puissantes  usines  res- 
tent en  marge  des  trusts  comme  des  cartells,  et  atteignent  le 
degré  de  concentration  réclamé  par  les  conditions  du  travail  et 
du  marché  sans  se  laisser  absorber,  sans  se  liguer. 

En  France,  la  concentration  revêt  éealement  des  formes  di- 
verses.  Elle  aboutit  au  monopole  dans  certaines  industries  ; 
soit  que  le  jeu  de  la  concurrence  y  soit  particulièrement  faussé 
par  des  taxes  fiscales  et  des  combinaisons  douanières,  comme 
pour  les  raffineries  de  sucre  et  de  pétrole;  soit  que   la  jouis- 

T.    XXXII.  26 


382  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

sauce  exclusive  (l'un  procédé  nouveau  y  constitue  un  avantage 
absolument  prépondérant,  coinnie  dans  beaucoup  d'industries 
chimi(iues.  Elle  se  produit  sous  le  rét;inie  de  la  concurrence 
indépendante,  là  où  les  industriels  restent  sans  lien  entre  eux. 
Elle  se  poursuit  par  des  syndicats  de  producteurs  là  où  les  in- 
dustriels, continuant  à  se  faire  concurrence  pour  l'achat  de 
leurs  niatièi'es  premières  et  leur  élaijoration  industrielle, 
éprouvent  le  besoin  de  s  unir  pour  organiser  plus  puissamment 
la  vente  de  leurs  produits. 

Les  dillérentes  i>ranclies  de  la  métallurgie  nnt  donné  lieu  à 
plusieurs  de  ces  syndicats,  connus  en  France  sous  le  nom  de 
com})toii's.  Le  plus  ancien  et  le  plus  considérable  de  tous  est  le 
Comptoir  inétallurgi(pie  de  Longwy.  Son  action  a  été  d'autant 
plus  niai'fpiée  qu'il  avait  pour  ol)jet  un  produit  j)en  fini,  destiné 
pai-  consécpieiit  à  passer  souvent  par  [)lusieur>  mains  avant 
d'atteindre  sa  forme  déliiiitixc.  Le  C.omptoir  de  Loui^Avy  est  en 
eflel  un  comptoir  de  foules  brutes.  Les  aciéries,  les  fonderies, 
les  forges  et  les  laminoiis.  les  li(''fileries,  l'ensemble  des  éta- 
blissements métallurgi(]ues  (pli  transforment  la  fonte  brute  d«' 
mille  manières  se  trouvent  j)ar  eonsécjuent  avoir  allaire  à  lui. 
On  se  rend  compte  qu'un  résultat  (luelconque  atteignant  un 
produit  susceptible  de  tant  d  élaboi'ations  nouvelles  et  parfois 
successives,  à  peu  [)iès  inutilisable,  d'ailleurs,  dans  cette  forme, 
atteigne  en  mènu'  tenqts  par  iép«'i*cussion  toute  la  sérit'  d«'s 
u.sines  <[u"il  lui  faudra  traverser  avant  d'arriver  au  consomma- 
teur. \n  contraire,  une  modification  fouclianl  nn  produit  fini 
n'intéresse  guère  cpie  le  consommateur  lui-même. 

Telles  sont  les  raisons  (jui  nous  ont  déterminé  à  étudier  avec 
<pud<jues  détails  l'organisation,  les  causes  et  les  ell'ets  du  Comp- 
toir métallurgicpie   de  Longwy. 

I.   —  I.  ()iu;a.msation    dl   (:o.Mrroiu   di,  i.on(.n\v. 

Le  Coin[)loir  melalhnuique  de  l>on,^\\y  e>l  une  socic-lé  en 
nom  collectif,  au  capital  de  78.000  francs,  formée  entre  «mze 
sociétés  industrielles  «  pour  l'achat  aux  associés  et  la  revente  en 


LES    NOUVELLES    COMIilNAISO.NS    COMMERCIALES.  383 

France,  dans  les  colonies  françaises  et  dans  les  pays  soumis  au 
protectorat  de  la  France,  de  toutes  les  fontes  bi'utes  de  leur 
fabrication  produites  dans  les  hauts  fourneaux  qu'ils  j)0ssèdent 
actuellement  dans  les  départements  de  Meurthe-et-Moselle  <'t 
de  la  Meuse  ainsi  que  dans  ceux  qu'ils  pourraient  y  acquérir 
ou  construire  »  (1). 

Le  Comptoir  constitue,  par  conséquent,  pour  les  onze  sociétés 
adhérentes,  un  organisme  commercial  commun,  un  vendeur 
unicjue.  On  soustrait  à  son  action  toute  la  fonte  brute  que  les 
établissements  mend^res  du  comptoir  ne  fabriquent  pas  pour  la 
vente,  c'est-à-dire  toute  celle  qu'ils  dénaturent  et  transforment 
eux-mêmes.  Us  sont  lijjres  d'augmenter  ou  de  diminuer  à  leur 
gvé  cette  partie  de  leur  fabrication.  Et  elle  est  très  importante. 
Elle  atteint  normalement  les  deux  tiers  de  la  production  totale. 
Par  exemple,  la  Société  métallurgique  de  Gorcy  produit  an- 
nuellement dans  ses  deux  hauts  fourneaux  38.000  tonnes  de 
fonte  brute  de  toute  nature.  Mais  ses  fours  à  puddler  donnent 
20.000  tonnes  de  fers,  ses  laminoii's  10.000  tomies,  et  ses  cubi- 
lots livrent  3.1)00  tonnes  de  fontes  ou  de  bronze  de  moulage  (2). 
Bien  que  ces  chiffres  ne  permettent  pas  de  déterndner  exacte- 
ment la  proportion  de  fonte  brute  utilisée  directement  par  la 
société,  ils  suffisent  à  montrer  quelle  est  très  considérable  et 
({u'elle  dépasse  de  beaucoup  les  quantités  livrées  au  comptoir 
métallurg-ique  de  Longwy.  De  même,  la  Société  dAubrives  et 
Villerupt  a  une  production  annuelle  de  54.000  tomies  de  fontes 
brutes  dont  elle  transforme  elle-même  35.000  tonnes  en  pièces 
et  appareils  divers. 

Ainsi  les  sociétés  adhérentes  conservent  une  entière  lijjerté 
pour  les  produits  de  toute  espèce  dont  la  fonte  brute  est  la  ma- 
tière première.  C'est  là  un  point  qui  mérite  d'être  mis  en  relief 
parce  qu'il  caractérise  nettement  le  but  du  Comptoir.  Si  le 
Comptoir  voulait  se  livrer  à  des  opérations  d'accaparement,  s'il 
voulait   raréiier   artificiellement  la    marchandise   qu'il  détient 

(1)  Art.  l"  des  statuts. 

(2)  Ces  chiffres  et  ceux  qui  suivent   sont    extraits  des  notices  publiées   par  les 
sociétés  elles-mOmes  à  l'occasion  de  l'Exposition  de  1900. 


.'{Si  LA   SCIK.NCE   SOCIALE. 

pour  en  faire  hausser  Ir  prix,  son  action  devrait  s'étendre  non 
seulement  sur  les  fontes  brutes,  mais  aussi  sur  leurs  dérivés. 
Tout  au  moins,  il  ne  permettrait  pas  à  ses  adhérents  d'enconii>rer 
le  marelle  de  fontes  moulées,  de  fers,  d'aciers,  parce  que  cet 
encombrement  se  répercute  forcément  sur  le  marché  des  fontes 
brutes.  On  nimauine  pas  un  accapareur  de  blés  laissant  ses 
complices  produire  et  vendre  sans  contrôle  toutes  les  farines 
<ju  ils  voudraient;  il  est  clair  (ju'il  verrait  là  une  de  ces  fissures 
—  <;t  celle-là  ne  serait  pas  malaisée  à  découvrir  —  par  lesquelles 
s"échai)pent  si  souvent  les  marchandises  renfermées  et  compri- 
mées dans  le  cercle  ai-tiliciel  dune  coml)inaisoM  d'accapare- 
menl. 

Mais  le  Comptoir  ne  fait  pas  une  manceuvre.  C'est  un  commis- 
sionnaire vendant  au  mieux  des  intérêts  de  ses  commettants; 
c'est  un  distributeur  de  commandes;  ce  n'est  pas  un  spéculateur. 
La  meilleure  preuve,  c'est  <|ue  son  existence  remonte  à  vinyt- 
quali'c  ans.  Il  s  esl  (](''velop|)('  (l(^j)uis.  comme  s'est  développée 
linduslrie  métalluri;i(jue  dans  l'Ksf  de  la  France,  et  parallèle- 
ment à  elle;  il  a  été  reconstitué  plusieurs  fois,  avec  une  ampleur 
toujours  croissante,  mais  sans  modllier  son  action,  il  n'a  d(»nc  en 
aucune  manière  le  caractèi-e  passai;-er  d'un  accaparement. 

Les  adhérents  du  Comptoir  ne  sont  pas  libres  s<'ubMnent  de 
produire  toute  la  lonte  bi-ufe  (|u  ils  désirent  à  condition  de  la 
dénaturer  eux-mêmes;  ils  échappent  aussi  à  tdul  conlrôle  «le  la 
pai'l  du  Comptoir  [xtur  la  fonte  biut(>  vendue  par  eux  à  re\p(»r- 
lalion;  (ju'une  batterie  de  hauts  fourneaux  ait  avantai:e  à  rester 
en  activité,  voire  même  à  augmenter  sa  production  «piand  le 
marclu'  français  se  refuse  à  l'absoi'bei-,  elle  peut  passer  à 
l'étraniier  tels  contrats  (ju file  voudra,  inonder  la  Heluique  ou 
1  .Mlemaiiue  de  fonte  brute  à  des  prix  très  inférieurs  au  cours. 

L'article  premier  des  statuts  préNoil.  il  est  \rai.  la  création 
éventuelle  d  un  coniploii'  ilexportation  n  dont  le  siètre  pourra 
être  fixé  dans  l'immeubli»  du  Comptoir  metalluri;i(|ue  r\  pouri'a 
fonctionner  sous  les  <»rdres  de  son  du'ecteur-uéranl  et  a\ec  le 
même  per>(.ini«>l  ",  mais  il  ajoute  aussitôt  ;  »  Tout  sociétaire  dé- 
sireux de  c(»nserver  s<»n  indépendance  ne  pouria  être  contraint 


LES    NOUVELLES    COMBINAISONS   COMMERCIALES,  .385 

par  une  décision  prise  par  la  inajoritc  à  faire  partie  de  ce  Gom])- 
toir  d'exportation,  »  Le  Comptoir  est  donc,  d'une  manière  bien 
caractérisée,  un  organisme  souple;  il  peut,  suivant  la  volonté  de 
quelques-uns  de  ses  adhérents,  se  charger  pour  eux  de  la  vente 
des  fontes  brutes  à  l'étranger,  comme  il  se  charge  pour  tous  de 
la  vente  des  fontes  brutes  en  pays  français;  mais  il  n'oblige 
aucun  d'eux  à  suivre  les  décisions  Ao  la  majorité  en  dehors  de 
l'objet  précis  et  limité  pour  lequel  il  y  a  eu  entente.  Ce  n'est  pas 
un  engrenage  saisissant  le  maître  de  forges  indépendant  et  l'en- 
traiiiaut  peu  à  peu  tout  entier.  C'est  un  organisme  à  son  service, 
auquel  il  a  confié  un  mandat  déterminé,  auquel  il  pourra  éven- 
tuellement avoir  recours  pour  d'autres  mandats  également  dé- 
terminés, mais  sans  que  jamais  il  abdique  entre  ses  mains. 

Il  peut  arriver  aussi  que  le  Comptoir  achète  et  vende  d'autres 
fontes  que  celles  produites  par  les  associés  (1).  C'est  que  le 
Comptoir  est  un  commerçant  et  que,  comme  tout  bon  commer- 
çant,  il  est  obligé  de  satisfaire  sa  clientèle.  Lorsque  cette  clien- 
tèle demande  plus  de  fonte  que  les  hauts  fourneaux  syndiqués 
ne  peuvent  en  produire,  le  Comptoir  s'ingénie  à  lui  en  pro- 
curer, et  pour  cela  il  en  achète  où  il  peut,  au  prix  qu'il  peut.  En 
1899,  par  exemple,  il  a  dû  faire  venir  de  l'étranger  une  certaine 
quantité  de  fontes  à  10.5  francs  la  tonne  pour  compléter  des 
livraisons  faites  à  63  francs  la  tonne  par  suite  des  «  marchés  à 
échelles  »  dont  nous  expliquerons  plus  loin  le  fonctionnement. 
Cela  nest  pas  précisément  le  fait  d'un  accapareur;  c'est  un  de 
ces  sacrifices  qu'une  puissante  maison  de  commerce  peut  avoir 
exceptionnellement  avantage  à  consentir  pour  satisfaire  et  s'at- 
tacher sa  clientèle. 

Le  Comptoir  avait,  en  sa  qualité  de  commerçant,  un  avantage 
sérieux  et  réel,  bien  qu'éloigné,  à  agir  ainsi.  Sa  clientèle,  c'est 
l'ensemble  de  la  métallurgie  française  qui  usine  la  fonte  brute, 
spécialement  les  forges,  laminoirs  et  aciéries  d'importance  se- 
condaire. On  sait,  en  effet,  que  les  grands  établissements  comme 
leCreusot,  les  aciéries  de  Denain  et  Anzin,  celles  de  Longwy,  etc. 

(1)  Art.  l"des  statuts. 


.'J86  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

possèdent  en  g-éiiéral  leurs  mines  de  fer,  de  houille,  leurs  hauts 
roiinieaux.  Leur  puissance  les  met  à  niêine  d'échapper  ainsi  aux 
fournisseurs  de  matières  premières,  en  particulier  aux  déten- 
teurs de  fontes  brutes.  Ce  n'est  j)as  seulement  à  eux  (jue  le 
Comptoir  de  Lontrwy  a  aH'jiire  <»rdinairement,  mais  au  moins 
autant  aux  usines  plus  modestes  qui,  transformant  la  fonte  hrute 
en  fonte  moulée,  en  fer,  en  acier  plus  «»u  moins  ouvrés,  ne 
[)ossèdent  pas  de  hauts  fourneaux.  Cette  clientèle  a  souvent  de 
la  peine  à  supporter  la  concurrence  de  ses  puissants  rivaux; 
(die  a  besoin  d'être  soutenue  dans  les  moments  de  crise,  préci- 
sément parfois  aux  époques  de  trrande  activité,  alors  que  l'ahon- 
dance  de  la  demande  fait  hausser  le  prix  de  la  matière  première. 
Si  le  Comptoir  pioiitait  dans  ces  moments-là  de  sa  situation  pré- 
pondérante pour  exploiter  cette  clientèle,  comme  on  l'en  a  accusé; 
si  même  il  ne  s'ingéniait  pas  à  lui  venir  en  aide,  il  ris({uerait  <le 
la  voir  disparaître  pronq)tement  ;  «die  s«>rait  absorber  pai'  les 
colossales  entreprises  qui  seules  subsisteraient  sur  ses  ruines, 
b'intérèt  bien  entendu  du  Comptoir,  son  intérêt  de  commerçant, 
robli,i;('  donc  à  soutenir  sa  clientèle,  et  il  le  fait. 

Non  seulement  il  le  fait,  mais  son  rAle  s<'  lnune  à  cela;  il 
n'est  ori;anisé  en  réalité  (|ue  poui*  c(da.  Le  C<tnq)t<»ir  (>st  chara:é 
de  trouver  et  de  coiiseivrr  une  clientèle  aux  hauts  fourneaux, 
liien  (lillérent  des  syndicats  allemands  ([ui.  poui-  éviter  la  sur- 
production, fixent  d'avance  à  chacpie  lisine  adhérente  le  ton- 
nni:<'  de  mai-chandises  qu'elle  de\ia  livrer,  le  Comptoir  laisse 
ses  nn'inbres  libres  de  fabriipier  autant  «le  fontes  brutes 
«pi'il  li'ur  plaît.  Il  «livise  simpl«Mn«'nt  les  c«)mman(les  françaises 
<|ni  lui  ai'i'ivent  ««nti'e  «l^u  un  <r«ii\,  suivant  l'importanct'  r«'- 
c«)nnu«'  «le  son  établiss«Mn«Mit.  An  lien  «l«'  lenr  lixer  un  tonnaii-e, 
il  leni'  lix«*  un  (jitantion.  une  pro[)«»rtion,  un  coeflicient.  Kn 
d'autr«\s  termes,  le  Comptoir  |)asse  ji  ses  adhérents  tous  h's 
ordi'es  «pi'il  reç«>it;  il  vend  «'xactement  tonte  la  fonte  «pi'il  peut; 
il  se  r«Milerm«'  «laiis  son  r<*)le  d«'  vendeur;  son  seul  caractère 
particulier  est  «l'étr*'  le  \<'n«l«'ni'  nniipu'  d'un  cei'tain  n«)mbr«'  «le 
li;uits  l'onrneanx  sur  h'  jnai'chi'  h-ançais.  Il  lait  |>oni'  «'n\  la 
chasse  à  la  cli«'ntèl«'   et    «listribne    entr«'  «mi\  le  pr«)«luit    «le  sa 


LES    NOUVELLES    COMBINAISONS   COMMERCIALES.  387 

chasse  suivant  l'impoi-taiicc  dos  intérêts  (ju'ils  lui  sont  contiés. 
C'ost  doue  uno  ori-eur  de  dire,  comme  le  font  souvent  les  amis 
du  Comptoir,  qu'il  a  pour  ])ut  de  régulariser  la  production  ou, 
comme  le  disent  ses  ennemis,  qu'il  a  pour  but  de  la  régle- 
menter arbitrairement.  Il  n'a  pas  d'action  diiocte  sur  la  pro- 
duction: la  seule  chose  qu'il  réeularise,  c'est  la  distribution  des 
ordres  de  vente  entre  ses  adhérents.  Au  surplus,  tout  cela 
apparaîtra  plus  clairement  encore  quand  nous  étudierons  les 
effets  produits  par  le  Comptoir  depuis  sa  fondation. 

Le  caractère  purement  commercial  du  Conq^toir,  sa  fonction 
de  commissionnaire,  sont  mis  en  relief  également  par  les  res- 
sources matérielles  cjui  assurent  sa  marche.  Ces  ressources 
proviennent  des  remises  allouées  sur  le  montant  de  chaque  fac- 
ture, et  dont  le  taux  est  fixé  par  le  conseil  à  chaque  semestre  (1). 
Ce  sont,  à  proprement  parler,  des  droits  de  commission.  Quant 
au  capital  social  de  78.000  fr.,  il  est  souscrit  par  chacune  des 
sociétés  adhérentes  dans  la  proportion  de  l'importance  de  ses 
ventes,  sur  les  mêmes  bases  qui  servent  à  fixer  son  quantum 
dans  l'exécution  des  ordres  passés  au  Comptoir. 

Enfin  il  est  utile  de  signaler  de  suite,  pour  prévenir  une  con- 
fusion trop  fréquente  et  malheureusement  autorisée  par  une  si- 
militude de  noms,  la  différence  profonde  qui  sépare  en  fait  la 
création  du  Comptoir  de  Longwy  et  celle  des  Bureaux  de  vente 
des  syndicats  allemands.  Le  Comptoir  de  Longwy  a  été  fondé  à 
V état  de  comptoir,  le  10  décembre  18T6,  par  quatre  maîtres  de 
forges  lorrains,  M.  Joseph  Labbé,  agissant  pour  la  Société  de 
Gorcy  et  Mont  Saint-Martin,  M.  le  Baron  Oscar  d'Adelsward, 
M.  Théophile  Ziane  et  M.  Gustave  Raty.  Il  n'avait  été  précédé 
d'aucun  s\Tidicat,  d'aucune  entente  industrielle,  d'aucun  essai 
de  réglementation  de  la  production  et  des  prix.  A  cette  époque, 
d'ailleurs,  ces  sortes  de  contrats  étaient  à  peu  près  inconnus  (2) . 
Quatre  maîtres  de  forges  se  réunissaient  pour  avoir  un  organe 
de  vente  commun;  voilà  tout.  Et,   depuis  lors,  le  Comptoir  de 

(1    V.  1  article  38  des  statut?. 

i2i  J'entends  parler  ici,  bien  entendu,  des  ententes  industrielles,  non  des  accapa- 
rements. 


388  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Long\vy.  avec  un  plus  grand  nombro  (radliéieuts.  avoc  une 
plus  grande  importance  par  consé(iuent.  est  resté  ce  qu'il  était 
au  début.  Il  a  grandi,  mais  il  n'a  pas  évolué,  il  ne  s'est  pas 
transformé.  Fondé  comme  comptoir  de  vente  il  y  a  viuirt  cinq 
ans.  il  est  encore  aujourd'hui  un  comptoir  de  vente. 

Tout  autre  est  la  genèse  des  Bureaux  de  vente  allemands. 
Ils  sont  un  moyen  d'assurer  la  discipline  du  syndicat,  un  abou- 
tissement de  l'évolution  commencée  par  des  ententes,  .lamais 
les  industriels  allemands  n'ont  éprouvé  le  besoin  de  constituer 
un  bureau  de  vente  pour  avoir  un  liureau  de  vente;  c'est,  au  con- 
traire, une  contrainte  à  la(|uelle  ils  se  sont  soumis  pour  enq>écher 
lesadliérents  des  ententes  d'écha})perà  leurs  eng-agrements.  Etils 
ne  sont  parvenus  (juc  })his  tard,  par  degrés,  à  cette  conception. 
Tandis  que  le  Conq)toir  de  Longwy  remonte  à  187().  et  que  déjà 
en  Lorraine,  une  institution  analogue,  le  Comptoir  des  Salines 
de  l'Est,  avait  été  créé  auparavant,  en  Allemagne,  il  iaut  ar- 
river à  1885  pour  trouver  le  premier  essai  de  vente  par  un  agent 
uni(pie;  il  fut  tenté  parle  Syndicat  \\ cstphalien  îles  ct»kes  à  la 
suite  d'une  série  de  conventions  plus  ou  moins  heureuses  pour 
limiter  la  production  (1). 

L'histoire  du  Conqitoir  de  Longwy  compare  à  celle  «les  bu- 
reaux de  vcMite  allemands  nous  conduit  à  cette  conclusion,  ipie 
le  Conq>toir  de  Longwy  a  son  but  en  lui-même,  tandis  ([ue  les 
bureaux  de  vente  allemands  ne  sont  «pi  un  moyen  détourné  pour 
atteiudi'e  un  antre  bnl.  ils  ont  r\r  établis  pour  enq»écher  la 
fi'aude  entre  syndicpiés.  Le  contrastr  va  dailleui's  s'accentuer 
l)ai*  l'examen  <les  causes  qui  ont  amené  la  ciéation  du  Comp- 
toir. 


II.    —    LES  CAI  SES    DE  LA  CREATION   lU    (.«)MPTOIU   lUi     LONliWV. 

Le  Complitir  nitlalhu'giipie  de  l.on-wx  a  été  fondé    [)onr  faiie 
connaître  nn  |>rodnil  mal  connu.  r{  il  a  pu  réussii'  pai'«-e  «[ue  ce 

(I;  V.  ApeiTU  liisloriqiir  sur  les  syndicats  dr  rente  des  comhusUhles    dans   le 
hassin  lUirnan'Wesfplialien.  par  E.  Gruner  ot  E.  FusUt,  p.  17. 


LES   NOLVELLES    COMBINAISONS    COMMERCIALES.  .{89 

produit  était  uiiiforme  dans  la  région.  Toutes  les  causes  qui  ont 
présidé  à  sou  origine  et  favorisé  son  succès  se  ramènent  à  ces 
deux  éléments  principaux  :  1'  La  nécessité  d'organiser  puissam- 
ment la  vente  des  fontes  lorraines  peu  réputées  jadis;  2°  la  pos- 
sibilité d'organiser  en  commun  la  vente  des  fontes  de  différentes 
usines  à  cause  de  la  qualité  sem])lable  de  ces  fontes. 

Comment  les  minerais  de  la  Lorraine  étaient-ils  moins  recher- 
chés autrefois?  Pourquoi  sont-ils  devenus,  il  y  a  une  vingtaine 
d'années,  susceptibles  de  fournir  des  fontes  de  réelle  valeur? 
Cela  tient  à  une  découverte  bien  connue  en  métallurgie,  celle 
du  procédé  l)asique  Thomas  pour  la  transformation  de  la  fonte 
[)hosphoreuse  en  acier. 

Avant  la  connaissance  de  ce  procédé,  la  proportion  de  0,."»  à 
0.8  de  phosphore  contenue  dans  les  minerais  de  la  Moselle  se 
retrouvait  dans  tous  leurs  dérivés,  fontes,  fers,  aciers;  on  ne 
parvenait  pas  à  s'en  débarrasser.  A  cette  époque,  c'était  un  pro- 
verbe parmi  les  fondeurs  ([u*  "  un  seul  kilogramme  de  fonte 
lorraine  dans  un  wagon  de  fonte  anglaise  gâtait  toute  la  fusion  ». 
Et  en  effet,  ce  seid.  kilogramme  introduisait  dans  le  métal  pro- 
duit lélément  «  phosphore  »  cpii  nuisait  beaucoup  à  sa  qualité. 

Le  procédé  basique  Thomas  a  permis  demployer  comme 
comburant  clans  le  convertisseur  et,  par  suite,  d'éliminer  de  la- 
cier  le  phosphore  contenu  dans  la  fonte.  Avec  de  la  fonte  phos- 
phoreuse on  a  pu  obtenir  de  l'acier  non  phosphoreux.  Dès  lors, 
la  fonte  lorraine  devenait  propre  à  la  fabrication  de  l'acier. 

D'aulre  part,  le  bon  marché  de  l'acier  obtenu  par  le  conver- 
tisseur amenait  ce  résultat  cjue  l'acier  se  substituait  peu  à  peu 
au  fer  dans  les  rails  des  chemins  de  fer.  dans  les  fers  emplovés 
pour  la  construction,  etc.  L'infériorité  de  la  fonte  lorraine  pour 
la  fabrication  du  fer  avait  donc  beaucoup  moins  d'importance. 
En  1878.  la  production  du  fer  était  en  France  plus  du  double  de 
celle  de  l'acier  (813.000  tonnes  de  fer  contre  SiO.OOO  tonnes 
d'acier i.  En  1888.  l'acier  rattrape  presque  le  fer  G+3.000  tonnes 
de  fer  contre  592.000  tonnes  d'acier).  En  1899.  la  proportion  se 
trouve  renversée  en  faveur  de  l'acier  dont  le  poids  atteint  pres- 
que le  triple  de  celui  du  fer    (556.000  tonnes  de    fer  contre 


.{'JO  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

1.520.000  tonnos  d'acier)  (1).  Coite  victoire  de  l'acier  est,  on  le 
comprend,  tout  à  l'avantage  de  la  fonte  lorraine. 

Mais  étant  donnés  les  préju.ffés  récnants  contre  les  fontes  lor- 
raines, ou  plus  exactement,  étant  donnée  la  nouveauté  de  la 
découverte  ({ui  permettait  leur  utilisation,  les  maîtres  de  forges 
isolés  les  uns  des  autres  et  même  se  nuisant  les  uns  aux  autres, 
auiaient  eu  beaucoup  de  peine,  au  début,  à  faire  accepter  les 
produits  de  leurs  hauts  fourneaux.  Il  fallait  vaincre  la  résis- 
tance des  vieilles  habitudes,  créer  des  débouchés  nouveaux, 
consentii-  parfois  d'assez  lourds  sacrifices  poui-  enlever  une  pre- 
mière commande.  Il  fallait  un  oryanisme  commercial  puissant. 
La  création  du  comptoir  métalluri;i<|ue  de  Longw  y  répondit  à 
ce  besoin. 

Uuatre  établissements  se  réunirent  d'abord  en  18T(>  pour  ven- 
dre leurs  fontes  en  commun.  IN  ne  constituaient  pas  à  eux  quatre 
les  00  0/0  de  la  [)ro(luction  totale  des  fontes  lorraines,  li>in  de 
là;  ils  auraient  donc  été  tout  à  fait  inea[)ables  (r<>xercer  une  do- 
mination sur  le  marché;  mais  ce  n'était  pas  leur  but.  Ils  vou- 
laient simplement  faire  connaître  l<Mns  produits,  triompher  de 
la  réputation  fâcheuse  (|ui  avait  éloigné  jus([u'alors  la  clientèle, 
et  ils  s'associaient  pour  obtenir  ce  résultat.  Plus  tard,  d'autres 
m.iltres  de  forges,  ayant  constaté  ([ue  rexemple  était  b(»n  à 
suivre,  se  joignirent  à  «mix;  l'institution  g-randit  par  leur  adi(»nc- 
tion  et  se  (léveloj)pa.  mais  sans  ([ue  son  Imt  piiniitif.  t(»ut  com- 
mei'cial,  fût  essentiellement  modilié.  L(>  Comptoir  daujourdliui 
est  la  même  Société  (|ne  celle  de  187(5,  renouvelée  un  certain 
nondire  de  fois  avec  un  chillVe  (l'adhénMds  toujours  plus  g-raud. 
II  s'agit  t<»ujours  «l'organiseï-  la  vente  en  commun  des  fontes  lor- 
raines, non  de  les  monopoliser.  Des  usines  viennent  au  C.omptoii', 
d'autres  le  (piiffenl;  ni  ces  adhésions  nouvelles  ni  ces  défections 
Il  entravent  sa  marclie,  |),irce  «[ue  celle-'ci  n'est  pas  liée,  comme 
cell(!  des  syndicats  allemands,  à  rim[)osi(ioii  d'une  contraiide 
générale. 

Voilà  doiH    le  but  bien  |)ré(is  et    bi(Mi   clair  du    Comptoir  de 

(1;  V.  G.  Villain, /-c  Fer,  la  Houille  cl  lu  Mclallurtjic,  \k  i.'>. 


LES   NOUVELLES   COMBINAISONS   COMMERCIALES.  391 

Loiii^Avy  :  vcudic  la  l'oiite  <le  plusieurs  liauts  fourneaux  c[ui 
s'engaeent  à  le  [jiviidre  coiiune  seul  intermédiaire  commercial. 
Si  le  but  a  été  atteint,  c'est  que  les  fontes  provenant  de  ces  hauts 
fourneaux  lorrains  étaient  sensiblement  les  mômes.  Tous  les  mi- 
nerais de  la  Moselle  se  ressemblent  en  effet,  légèrement  phos- 
phoreux, peu  riches  en  fer,  ne  rendant  guère  plus  de  29  à  32  0/0 
au  haut  fourneau.  Et  les  variétés  de  fontes  produites  sont  com- 
parables entre  elles  :  l'article  38  des  statuts  détermine  les  huit 
sortes  différentes  mises  en  vente  par  le  Comptoir,  ainsi  que  l'é- 
cart de  prix  qui  existe  statutairement  entre  chacune  d'elles.  Le 
prix  de  la  fonte  <<  blanche  »  étant  choisi  comme  prix  de  base,  on 
sait,  par  exemple,  que  la  fonte  ((  truitée  blanche  »  recevra  une 
majoration  de  0  fr.  50  par  tonne,  les  «  bocages  »  une  majora- 
tion de  1  fr.  50  par  tonne,  les  diverses  «  fontes  de  moulage  »  une 
majoration  variant,  suivant  leur  numéro,  de  i  à  8  fr.  par  tonne. 
Quant  à  l'écart  attribué  à  la  fonte  Thomas,  il  est  décidé  en 
conseil  pour  chaque  semestre. 

Ainsi,  soit  d'une  manière  permanente,  soit  avec  un  écart  va- 
riable, les  neuf  sortes  de  fontes  vendues  par  le  Comptoir  sont 
classées  entre  elles  au  point  de  vue  de  leur  prix,  et  chaque  tonne 
de  chaque  sorte  est  supposée  de  qualité  égale  à  n'importe  quelle 
autre  tonne  de  la  même  sorte,  quelle  que  soit  sa  provenance.  Il 
ne  s'agit  pas  là  d'ailleurs,  d'une  fiction  statutaire,  caria  clientèle 
est  réellement  indifférente  à  la  provenance  des  fontes  que  lui 
livre  le  comptoir.  Elle  passe  un  ordre  pour  500  tonnes  de  fonte 
de  moulage  n°  3,  de  qualité  marchande,  par  exemple,  sans 
s'inquiéter  de  l'usine  qui  l'exécutera. 

Et  c'est  précisément  parce  que  la  clientèle  est  aussi  bien  servie 
par  l'une  ou  l'autre  des  usines  adhérentes,  que  celles-ci  ont  pu 
organiser  la  vente  en  commun  de  leurs  fontes  ordinaires. 

Lorsqu'elles  produisent  des  fontes  spéciales,  le  Comptoir  reste 
leur  agent  de  vente  pour  ces  fontes,  mais  à  leur  compte  indivi- 
duel, non  au  compte  général  de  tous  les  associés.  La  vente  de 
ces  fontes  est  une  opération  à  part,  une  opération  accessoire, 
qui  ne  peut  causer  à  la  société  ni  pertes  ni  bénéfices.  La  Société 
n'existerait  pas,  par  suite,  pour  ces  marchandises  un  peu  excep- 


.S92  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

tionncllos.  Elle  cesse  même  d'exister  en  ce  qui  les  concerne,  le 
comptoir  devenant,  dans  ce  cas.  l'agent  <!<'  vente  d'une  seule 
usine,  au  lieu  d'être  l'agent  général  de  plusieui's  usines  asso- 
ciées (1). 

Vendre  des  fontes  de  ([ualités  comparables  et  dt-  con- 
sommation courante,  t(dle  est,  d'après  les  statuts  et  aussi  da- 
près  l'origine  liistoriqu<'  du  r.(.m[)toir,  l'entreprise  i\  la([uelli' 
il  se  livre.  Mais  les  progrès  accomplis  pour  la  métallurgie  lor- 
laine  depuis  vingt  ans  d'une  part,  l'adhésion  de  la  plupart  des 
hauts  fourneaux  de  la  région  travaillant  pour  la  vente,  d'autre 
part,  ont  donné  une  telle  importance  au  Comptoir  métallurgique 
de  Longwy,  elles  lui  ont  attiré  tant  de  jalousies  et  de  criti(iues 
<[u'il  est  nécessaire  d'examiner  les  reproches  dont  il  a  été  l'ob- 
jet. Au  surplus,  ce  sera  le  meilleur  moyen  de  connaître  dans 
Je  détail  les  résultats  de  liustitution.  A  s'en  tenii-  à  s<»n  orga- 
nisation initiale  et  aux  causes  de  sa  création,  on  riscpierait  de 
juger  le  Comptoii'  dans  la  modestie  de  ses  premières  années. 
Son  rôle  a  grandi  depuis  lors:  il  faut  donc  lobservei'  tel 
<jiril  fonctionne  aujourd'hui;  il  faut  suitout  voir  s'il  est 
demeure''  ii(b"'le  à  son  origine,  s  il  est  resté  un  ce^mptoir  de 
vente,  ou  s  il  est  devenu  un  instrument  Ao  monopole.  Pour 
cela,  nf)us  examinerons  successivement  (pieHe  a  été  l'action  du 
Comptoir  sur  la  j)ro(luction  métallurgi(jue  et  sur  les  prix  «le 
vente;  eCsf-à-dire  comment  le  Conqitojr  a  trait»'  ses  cli«Mits.  s'il 
les  a  ser\  is  ou  ex[)loités.  Nous  rechercherons  «Misuite  cpnd  a  été 
son  iôl<'  \  is-à-vis  des  hauts  fourneaux  de  la  .Moselle,  c'est-à- 
dire  comment  11  a  traité  ses  adhérents,  s'il  les  a  aidés  on  oppij- 

(I)  Art.  3i  (les  statuts  :  o  Ne  seront  pas  comprises  dans  le  quantum  dr  pro- 
duction attribut'  ;\  ('ha(|ue  usine  les  fontes  désignées  à  i'artirle  2i  (mitrailles,  jets  de 
fonderie,  liniiolieres.  débris  de  toutes  sortes  et  p'n«*ralenient  toutes  fontes  suscepti- 
bles d'être  utilisi-es  aux  lieu  et  |>lace  tle  la  fonte  brute),  ni  les  fontes  île  moulage  tr«\s 
résistantes,  les  Siiiegcl  ferro-inanganèse,  etr.,  a>anl  une  valeur  de  :W  0/0  nu  nmins 
supérieure  au  prix  des  fontes  ordinaires.  " 

Il  Ces  fontes  seront  ni-aniitoins  vendues  par  le  Comptoir  pour  le  iduiple  du  pro- 
ducteur l't  (onfitnminent  a  se-«  instrui  lioiiN.  Illle^  ne  .seront  facturées  au  Comptoir 
quau  fur  et  i\  mesure  des  livraisons  a  la  <  lienlèle.  Elles  supporteront  leur  pari  de 
frais  généraux  ainsi  r|ue  le  prélèvement  prévu  A  l'article  4o  fonds  de  réserve  pour 
perles  provenant  de  mauvaises  créances  ,  mais  ne  participeront  ni  dans  les  pertes 
ni  dans  les  lum'/ices  du  Comptoir.  » 


LES    NOUVELLES   COMBLNAISONS    COMMERCIALES.  3î)3 

mes.  Enfin,  nous  aurons  à  nous  demander  si  l'entreprise  (|u'il 
poursuit  est  solidement  éta])lie  sur  les  conditions  actuelles  de 
l'industrie,  ou  bien  si  sa  base  a  quelque  chose  d'artificiel  et  de 
précaire. 

ni.    Li:    COMITOIK    DE    LOXGAW    KT    SA    CLIEXTÈLK. 

La  clientèle  est  ombrageuse  de  sa  nature.  Chaque  fois  qu'un 
produit  demandé  par  elle  ne  peut  pas  lui  être  livré  en  quan- 
tité suffisante  et  que,  par  suite,  son  prix  tend  à  monter,  elle 
est  portée  à  croire  que  ce  produit  est  artificiellement  raréfié 
sur  le  marché,  qu'une;  volonté  toute-puissante  retient  l'offre; 
hrot\  ({u'elle  est  victime  d'une  manœuvre  d'accaparement. 

Lorsque,  sur  un  marché  donné,  elle  se  trouve  en  face  d'un 
vendeur  unique  ou  à  peu  près  unique,  ses  soupçons  se  confir- 
ment et  elle  crie  à  l'oppression,  sans  se  demander  à  qui  re- 
monte la  responsabilité  de  la  situation  qu'elle  constate. 

Et  c'est  naturellement  aux  périodes  de  grande  activité,  alors 
que  la  demande  se  multiplie  au  point  de  dépasser  l'offre,  que 
les  apparences  d'exploitation,  d'accaparement,  sont  le  plus 
fortes,  de  manière  que,  par  un  contraste  bizarre,  les  plaintes 
sont  d'autant  plus  vives  que  la  prospérité  est  plus  grande. 

Ainsi,  au  cours  des  années  1899  et  1900,  les  usiniers  fran- 
çais qui  dénaturent  la  fonte  brute  n'obtenaient  pas  toujours 
des  hauts  fourneaux  toutes  les  quantités  qu'ils  demandaient.  Le 
Comptoir  de  Lonewy  se  trouvait  d'autre  part,  à  ce  moment-là, 
à  peu  près  le  seul  vendeur  de  fontes  brutes.  Et  quelques  usi- 
niers —  non  parmi  les  mieux  renseig-nés  ni  les  plus  avisés  — 
en  conclurent  que  le  Comptoir  restreignait  la  production  des 
fontes  brutes. 

Ces  usiniers  n'oubliaient  qu'une  chose,  c'est  que  le  Comptoir 
de  Longwy  était  à  peu  près  seul  à  vendre  des  fontes  à  ce 
moment-là,  non  pas  parce  qu'il  avait  acheté  préalablement  la 
production  des  hauts  fourneaux  indépendants  de  lui ,  mais 
parce  que  ceux-ci  refusaient  de  la  vendre,  de  la  mettre  en 
circulation.  En  réalité,  il  était  le  seul  producteur  qui  consentit 


.'i'.t'i  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

à  vendre  de  la  fonte  Ijrnte,  ce  dont  il  aurait  fallu  plutôt  lui 
«"•tre  reconnaissant,  si  le  sentiment  trouvait  sa  place  dcins  les 
transactions  commerciales.  Voici,  eu  effet,  ce  «pii  se  passait 
en  18IMI. 

La  production  totale  de  la  fonte  en  France,  cette  année-là, 
avait  été  de  2.567.000  toimes,  soit  1.565.000  tonnes  pour  le 
département  de  Meurthe-et-.Moselle  et  1.002.000  tctnnes  pour 
il'  reste  de  la  France.  Ce  million  de  tonnes  de  fonte  brute, 
produit  en  dehors  de  la  Meurthe-et-Moselh-,  avait  été  presque 
entièrement  transformé  soit  <'n  acier,  soit  en  fer  par  les  éta- 
i)lissenients  mêmes  «jui  Tavaient  produit;  il  n  avait  donc  été 
l'objet  d'aucun  marché  à  l'état  de  fonte  brute.  Sur  le  million 
<t  demi  de  tonnes  de  fonte  lorraine,  plus  des  deux  tiers 
avaient  été  transformés  également  en  acier,  en  fer  ou  en  fonte 
moulée,  par  leurs  producteurs,  adhérents  ou  non  au  Comptoir. 
Knfin,  le  Comptoir  avait  livré  au  marché  français  V5i. 000  tonnes. 

M.  Georges  Villain  dont  je  résume  ici  les  très  exactes  affir- 
mations (1),  les  fait  suivre  de  cette  conclusion  :  «  On  voit  ainsi 
<(ue  le  Comptoir  de  Lonp"\vy  exerce  bien  une  action  prépondé- 
rante sur  la  ma.sse  de  fonte  susceptible  d'être  livrée  à  la  con- 
sommation française,  »  Le  jugement  serait  irréfutable  si  le 
Comptoir  était  toujours  seul  à  fournir  de  la  fonte  biMife  au 
marché  français;  mais,  en  fait,  cette  situation  est  propre  à 
l'année  1809.  année  de  grande  activité  métallurgicpie,  connue 
on  le  sait;  elhî  n'existait  {)as  avant  la  i)ériode  de  prospérité, 
elle  a  disparu  depuis,  elle  est  exceptionnelle.  «  Nous  n'avons 
été  prali(iuenient  les  seuls  vendeurs  de  fonte  brute  en  Fi'ance, 
me  dit  malicieusement  le  dii'ecteur  du  Comptoir.  M.  Aube,  (pie 
lors(pie  personne  autre  que  nous  n  a  >()ulu  en  ven«lre.  » 
Chacpn*  aciéiie ,  chacpie  forge,  chacjuc  laminoir,  travaillant  à 
force.  Ions  ceux  de  ces  établissements  (jui  s<'  trouvaient  liés 
à  des  hauts  fourneaux  absorbaient  t«)ute  leur  production  de 
fonte  brut«'.  .Vujourd'hui.  au  contraire,  les  hauts  fourneaux  des 
Landes,  de  la  Loire,  de  la  Méditerranée,  de  la  Haute-Marne,  fout 

(I)  Le  l'rr.  1(1  Ifoiiillc  ri  tu   Mi  liiUuniir .  \\.  S  i  vl  H5. 


LES   NOUVELLES   COMBINAISONS    COMMERCIALES.  395 

concurrence  à  ceux  de  la  Moselle.  Au  mois  de  mai  1901,  le 
Comptoir  recevait  fréquemment  des  lettres  de  ses  clients  lui 
faisant  part  des  offres  avantageuses  de  fonte  brute  (jui  leur 
étaient  faites  par  des  producteurs  français,  et  nous  verrons 
tout  à  l'heure  que  le  Comptoir  modifiait  ses  marchés  en  consé- 
quence. Si  vraiment  il  exerçait  une  action  prépondérante  sur 
la  masse  de  fonte  livrée  à  la  consommation  française,  on  peut 
bien  penser  (ju'il  écarterait  ces  fontes  importunes  (jui  l'amè- 
nent à  revenir  sur  des  contrats  en  cours  d'exécution.  Mais  quelle 
action  pourrait-il  bien  avoir,  prépondérante  ou  non,  sur  les 
nondjreux  hauts  fourneaux  français  qui  ne  sont  pas  ses  adhé- 
rents? Comment  pourrait-il  agir  sur  les  sociétés  qui  les  di- 
rigent pour  engager  celles-ci  à  transformer  elles-mêmes  leurs 
fontes  l>rutes.  au  lieu  de  les  jeter  sur  le  marché?  La  vérité 
est  (|ue  ces  sociétés  s'inspirent  de  la  situation  industrielle, 
travaillent  suivant  les  commandes  qu'elles  reçoivent  ou  suivant 
les  besoins  qu'elles  prévoient.  En  1899,  en  1900,  elles  ne  pou- 
vaient pas  fournir  à  la  demande  assez  d'acier,  de  fer;  elles 
usinaient  leurs  fontes.  Aujourd'hui,  elles  craignent  la  surpro- 
duction, elles  vendent  leurs  fontes  et  font  ainsi  concurrence  au 
Comptoir.  Celui-ci  ne  saurait  en  être  rendu  responsable. 

Et  il  ne  l'était  pas  davantage  lorsque,  seul  ou  à  peu  près  seul, 
il  livrait  des  fontes  brutes  aux  métallurgistes  français.  Pas  plus 
alors  que  maintenant,  il  ne  réglementait  la  production  de  la 
fonte;  pas  plus  alors  que  maintenant  il  ne  cherchait  à  amener 
une  raréfaction  de  la  marchandise.  Les  chiffres  de  ses  livraisons 
sont  d'ailleurs  là  pour  le  prouver.  En  1899,  le  Comptoir  a  livré 
à  sa  clientèle  451-. 000  tonnes  de  fonte,  alors  qu'en  1898  il  en 
avait  livré  seulement  396.000  tonnes  et  391.000  en  1897.  La  ra- 
reté très  réelle  de  la  fonte  sur  le  marché  ne  provenait  donc  pas 
de  son  fait.  Elle  était  due  à  un  ensemble  de  circonstances  par- 
faitement connues,  d'abord  à  l'absence  d'offres  de  la  part  des 
hauts  fourneaux  liés  à  des  étabHssements  de  transformation, 
ensuite  à  la  difficulté  générale  de  se  procurer  des  cokes,  diffi- 
culté qui  empêchait  de  forcer  autant  qu'on  l'aurait  voulu  la 
production  des  hauts  fourneaux. 


,".!)()  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Au  surplus,  à  supposer  que  le  Comptoir  de  Lons-wy  eût  été  à 
luéine  <le  restreindre  la  })i'()(luction.  il  n'y  aurait  pas  eu  avantag^e 
en  raison  «les  contrats  à  long  terme  (jui  le  liaient  à  sa  clientèle. 
Les  accai)areurs  ne  cliorchent  à  agir  sur  la  production  que  pour 
amener  une  hausse  de  prix;  or  le  Comptoir  était  engagé  par 
des  ((  marchés  à  échelles  »>,  d  ai)rès  lesquels  le  prix  de  la  fonte 
brute  se  trouve  réglé  mécani(|uement  par  le  prix  du  coke;  par 
suite,  des  manœuvres  tendant  à  raréfier  la  tonte  sur  le  marché 
n'auraient  pu  avoir  d'ellet  que  si  le  Com[)toir  avait  rompu  ses 
engagements  ;  et  il  est  de  notoriété  publique  (|u'il  les  a  tenus. 
Il  a  vendu,  pour  y  rester  lidèle,  au  prix  moyen  de  62  à  63  francs, 
des  fontes  cotées  environ    100  francs  à  l'étranger. 

D'où  vient  donc  le  reproche  adressé  parfois  au  Comptoir  de 
fixer  le  j)rix  souverainement  et  sans  contrôle?  Il  est  aussi  peu 
fondé  (jue  le  reproche  de  restreindre  la  production,  et  il  a  été 
formulé  par  (|uel([ues  clients  mécontents  des  résultats  de  leurs 
«•ut reprises  et  disposés  à  rejeter,  sur  les  «<  marchés  à  échelles  » 
librement  consentis  par  eux  avec  le  Comptoir,  la  responsabilité 
de  leurs  insuccès. 

Le  marché  à  échelle  consiste  dans  la  fixation  conventiimnelle 
d'un  prix  de  base  et  d  un  coeflicient  d-iugmentation  ou  de  dimi- 
nution du  prix  de  la  fonte  suivant  la  variation  du  prix  du  coke. 
Le  (k)nq)toir  convient,  par  exemple,  avec  sa  clientèle  de  lui  ven- 
dre 1,1  fonte  51  fr.  50  la  tonne  (|uand  I(>  coke  vaut  '21  francs, 
c'est  le  prix  de  base;  puis  il  convient  également  de  fixer  à  1  ïv.  •!'> 
par  tonne  l'augmentation  <»n  la  tliminnlion  du  pi'ix  df  la  l'onte. 
chaque  fois  <|n»'  la  tonne  de  coke  augmentera  ou  diminuera  de 
I  franc  :  c'est  le  coefficient.  Il  se  justifie  par  ce  détail  techniiiue 
([u'il  faut  généralement  mettre  au  haut  fourneau  1  lonnr  1  V  de 
coke  pouidbtenir  une  t<»nne  de  fonte. 

On  aperçoit  facilement  l'avantage  de  cette  combinaison.  (irAce 
à  elle,  Icsconli'ats  |)euvent  être  passés  pour  de  longues  périodes, 
trois  ans,  cin([  ans  parfois,  et  le  client  du  Comptoir  se  tr(»uve 
assuré  d'une  certaine  fixité  relative  dans  ses  |)rix  d'achat.  Il  est 
à  l'abri  des  surprises  brus((ues. 

Toutefois,  il  ^jourrait  y  avoir  un  inconvénient  pour  les  ache- 


LES    NOUVELLES    COMBINAISONS    COMMERCIALES.  3Î>7 

teui's  de  fontes  brutes.  Ce  serait  que  le  producteur,  n'ayant  plus 
intérêt  à  acheter  ses  cokes  cher  ou  bon  marché,  se  défendit  juol- 
lenient  contre  les  vendeurs  de  cokes,  sauf  à  majorer  le  prix  de 
sa  fonte.  Les  contrats  de  travail  avec  (c  échelle  mol)ile  ;>  passés 
entre  patrons  et  ouvriers,  dans  certaines  mines  du  Pays  de 
(ialles,  par  exemple,  sont  souvent  attaqués  par  les  Trade-Unions 
ani;laises  pour  cette  raison  :  ((  Vous  acceptez  trop  facilement  la 
baisse  du  charbon,  dit-on  aux  patrons,  sacliant  qu'elle  comporte 
pour  vous  une  économie  de  main-d'œuvre.   » 

La  situation  n'est  pas  la  même  pour  les  hauts  fourneaux  adhé- 
rents au  Comptoir.  En  effet,  les  propriétaires  de  ces  hauts  four- 
neaux ne  vendent  pas,  nous  le  savons,  toute  leur  fonte  brute; 
ils  en  dénaturent  eux-mêmes  les  deux  tiers,  et  ils  ont  intérêt  à 
ce  que  cette  partie  leur  revienne  le  moins  cher  possible.  Si, 
comme  vendeurs  de  fonte,  ils  pourraient  se  laisser  aller  à  payer 
les  cokes  au-dessus  du  cours,  sous  prétexte  qu'ils  n'y  perdraient 
pas,  comme  dénatureurs  de  fontes  ils  y  perdraient  certainement. 
D'un  autre  côté,  le  prix  de  la  fonte  varie  suivant  le  prix  moyen  du 
coke  dans  la  région  de  la  Moselle,  et  non  suivant  le  prix  réel 
payé  par  un  haut  fourneau  déterminé.  Chacun  d'eux  a  donc 
individuellement  le  plus  sérieux  avantage  à  payer  son  coke  au 
plus  l)as  prix.  Le  bénéfice  ou  la  perte  résultant  de  l'opération 
peut  très  bien  tenir  à  ce  seul  élément  ;  en  tout  cas,  il  nest  jamais 
négligeable. 

Malgré  ces  raisons  péremptoires,  on  a  porté  contre  le  ConqD- 
toirune  accusation  d'apparence  très  forte  parce  c[uelle  est  fondée 
sur  un  raisonnement  mathématique  :  «  Le  Comptoir  a  intérêt  à 
la  hausse  des  cokes,  a-t-on  <Ut,  car  la  rénmnération  de  son  tra- 
vail augmente  mathématiquement.  Lorsque  le  Comptoir  dit  :  Je 
vous  vends  la  fonte  51  fr.  50  quand  le  coke  vaut  21  francs,  cela 
signifie  que  le  fabricant  reçoit  en  plus  du  prix  du  coke  une 
somme  de  30  fr.  50  qui  représente  ses  dépenses  de  fabrication 
et  son  bénéfice,  c'est-à-dire  sa  rénmnération.  Or  il  est  facile 
de  voir  que  le  coke  étant  à  22  fr.  725,  la  fonte  sera  facturée 
53  fr.  656,  ce  qui  fait  ressortir  une  rémunération  de  30  fr.  931  ; 
et    que  si  le  coke  monte  à   29   fr.  75,  la  fonte  sera  vendue 

T.  xxxil.  27 


398  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

Cri  ïv.  V37,  portant  à  32fr.  (iST  la  roiimnrrationclu  falji-icaiit  1 1 1.  » 
Ce  raisonnciuont  inatli(''iiiati((iH'  est  parlaiteiuent  inexact. 
Quan<l  lo  coke  vaut  21  IV.,  le  fal)iicaut  ne  reçoit  pas  30  ïv.  ÔO  en 
plu^  (In  pii\  (lu  coke,  puisque,  pour  produire  une  tonne  de  fonte 
il  a  ciiiployé  non  une  tonne,  mais  une  tonne  et  un  ((uai't  de  coke, 
soit  -Ht  ïv.  -2')  drcok*'.  Sa  léniuncccdion  est  doue  de  -2.')  fi-.  '27i.  VA 
elle  demeure  exacleiufnl  la  même,  (juel  (juc  >Mil  le  pii\  du  eoke. 
Si  celui-ci  valait  VO  francs  la  tonne,  on  en  mettrait  p(jur  ÔO  francs 
dans  le  haut  fourneau,  par  tonne  de  fonte  à  produire.  Et  cette 
fonte  vau<lrait  75  fr.  25.  Or,  75  fr.  25  —  51)  francs  =  25  fr.  25. 
Le  plus  curieux,  cest  que,  même  si  le  raisonnement  mathéma- 
ticjue  était  exact,  la  conclusion  à  laquelle  il  aboutit  serait  fausse 
(juand  même,  parce  qu'il  ne  correspond  pas  à  la  réalité  des  faits. 
Le  eoke  vendu  21  francs  est  toujours  meilleur  en  elfet  (pie  le  eoke 
vendu  VO  francs.  Autrement  dit,  j)lus  le  coke  est  dier  et  plus  il 
est  mauvais.  C  est  une  vérité  d Cxpérience,  hicn  «onnue  des  in- 
foi'tunés  métallni'yistes  dont  (piel(|ues-uns  se  miuI  trouvés  ré- 
duits, au  début  de  1000,  à  employer  des  cokes  de  cornues  à  i:az 
acheté  par  en\  à  des  pii\  de  famine.  Il  eu  résulte  ((ue  ce  nCst 
plus  une  tonne  1  V,  mais  une  tonne  2  5,  ou  même  1  t(ume  1/2  de 
coke  (ju  il  leur  faut  {)aifois  p(Uir  produire  une  tonne  de  fonte. 
hauN  re  cas,  leur  rémunération  diminue.  Au  contraii-e,  ell(«  peut 
aumneiiter  lors((ue,  les  cokes  étant  très  otlérts,  les  niétallui'uistes 
peuvent  ^e  montrer  difficiles  sur  leur  (pi.dité.  Il  peut  arriver 
alors  (pi  une  tomie  de  coke  choisi  suflise  à  1  élaboration  d'une 
loniic  de  joule. 

Ainsi,  si  on  pi'cnd  pour  base  le  rappnri  ordinaire  d'une 
tonne  l/i  de  coke  à  une  tonne  de  foute,  la  rémniu'ratioii  du  fa- 
bricant reste  fixe,  (|uel  t|ne  >oit  le  prix  du  c<»ke.  Kt  si,  au  lieu  de 
raisomier  sur  un(>  moy(Mine  générale,  on  examine  cha(|ue  oj)e- 
ration  eu  particulier,  on  constate  (pi"(dle  est  d'autant  plus  avan- 
taucuse  au  propriétaire  du  haut  foui'ucau  ([ue  le  piix  du  c(dve 
est  moins  élevé.  Il  n'y  a  donc  aucun  doute  ii  avoii'.  les  produc- 
liMHN  .II-  lnnf(^bi'ule  du  (louij)toii'de  konuw  y  ont  inti'i'ét  à  la  baisse 

11)  (.riM'gfS  Villain,  Oji.  ril..  p.  l'-'i. 


LES    NOl  VELLtS    COMliL\AI>O.NS    COMMKHCIALES.  399 

du  coke,  même  si  onles  coiisidèro  coiimie  de  simples  marchands. 
Nous  savons,  d'autre  part,  qu'ils  sont  aussi  consonunatcui'S  de 
foute,  ce  qui  ne  laisse  aucune  prise  au  reproche  allégué  contre 
eux. 

Les  marchés  à  échelle  praticjués  par  le  Comptoir  ne  consti- 
tuent donc  j)as  une  habile  coml)inaison  pour  opprimer  le  client. 
Ce  sont  des  contrats  librement  consentis,  avec  un  prix  de  base 
variable  suivant  les  conditions  î<énérales  de  l'industrie  métal- 
lurgique, con(liti(ms  réglées  par  des  faits  de  concurrence  interna- 
tionale auxquels  ni  le  Conqîtoir  ni  les  clients  ne  peuvent  rien 
changer. 

Il  y  a  plus,  si  au  cours  de  ces  marchés  à  long  terme  certains 
faits  imprévus  viennent  à  se  produire  qui  renversent  l'équilibre 
normal  d'après  lequel  la  convention  a  été  signée,  si  celle-ci 
devient  une  source  de  pertes  sérieuses  pour  la  clientèle,  le  Comp- 
toir a  intérêt  à  en  suspendre  l'exécution.  C'est  ce  qui  a  eu  lieu 
au  printemps  de  1901.  A  ce  moment,  le  prix  du  coke  étant  resté 
élevé,  tandis  que  les  fers,  les  aciers  et  les  fontes  moulées  subis- 
saient une  baisse,  les  fours  à  puddler,  les  aciéries,  les  fonderies 
n'auraient  plus  trouvé  une  marge  suffisante  de  bénéfices  si  la 
fonte  brute  leur  avait  été  facturée  d'après  le  prix  de  base  et  le 
coefficient  de  leurs  marchés  à  échelles.  C'est  alors  que  le  Comptoir 
a  passé  avec  ses  clients  des  «  marchés  intercalaires  »  suspendant 
pour  une  période  déterminée  l'effet  des  marchés  à  échelles  et 
réglant  conventionnellement  les  prix  sur  d'autres  données.  Ainsi, 
le  Comptoir  qui  avait  exécuté  ses  engagements  pendant  la  pé- 
riode de  grande  acti\4té  métallurgique,  qui  avait  fourni  à  sa 
clientèle  des  fontes  au-dessous  du  cours,  n'a  pas  exigé  d'elle  ce 
qui  était  son  droit  strict,  l'exécution  de  ces  mêmes  engagements 
alors  qu'ils  étaient  trop  désavantageux  pour  elle.  Est-ce  du  dé- 
sintéressement? Non,  c'est  de  l'intérêt  bien  entendu,  c'est  le 
souci  éclairé  de  conserver  avant  tout  une  clientèle  prospère, 
c'est  une  conception  commerciale  très  juste,  et  le  Comptoir,  nous 
l'avons  déjà  dit,  est  un  commerçant. 

Les  syndicats  allemands,  qui  sont  des  ligues  de  défense  mu- 
tuelle formées  entre   producteurs  dune   même    marchandise, 


00  LA    SCIENCE   SOCIALE. 


pci'iloiit  lit'  viio  cot  intérêt  «'loijtriH'  rt  jiliis  laruo  pour  s'attachei' 
à  des  intérêts  })lns  iininédiats  et  plus  étroits.  Ils  sont  animés  J'un 
esprit  corporatif  en  ({uelque  sorte,  et  dominés  par  la  préoccupa- 
tion de  s'assurer  coûte  que  coûte  une  production  j)eu  variable 
et  des  prix  avantasieux.  Pour  atteindre  ce  résultat,  ils  lixeut  à 
leurs  adhérents  non  pas  une  [)roportioii  donnée  dans  l'exécution 
des  ordres  reçus  i)ar  le  syndicat,  mais  un  tonnaire  dét«>rminé, 
([n'ils  s'eniiairent  à  écouler.  J  ai  déjà  signalé  cette  ditlércnce 
(  a[)ital<\  Ell<'  amène  ce  résultat  qu'au  lien  de  consentir  à  sa 
clientèle  des  marchés  intercalaires  pendant  la  crise  actuelle, 
comme  le  fait  le  Comptoir  de  Lon::\\  y.  le  syncUcat  des  fontes  de 
Dusseldorf  {Holieispn  Si/wlihat)  ohliçe  la  sienne  à  accepter  les 
mêmes  (juantités  de  fontes  et  an  même  prix  «juau  moment  de 
lairrande  prospérité.  Dans  ses  rapports  si  documentés  et  si  exacts, 
M.  Pinyand,  notre  consul  à  Dusseldorf.  avait  siirnalé,  dès  l'an 
dernier,  la  piession  exercée  dans  ce  sens  par  le  llolieisen  Sijn- 
tii/kat.  A  ceux  (jui  lui  demandaient  une  livraison  de  tant  de  tonnes 
par  mois,  il  répondait  :  «  Oui.  mais  à  la  condition  (pic  vous 
en  [)rendrez  autant  et  au  même  prix  l'année  prochaine.  »  Et 
aujourd'hui  (mai  IUOI  le  Hureau  de  vente  i\u  syndicat  expédie 
d'olfice  mensuellement  à  ses  clients  les  fontes  [lonr  les(pielles  ils 
s<'  s(»iit  enuaiiés.  Ortains  d  entre  eux  les  laiss<'nt  en  i;are  où 
elles  sont  saisies  et  vendues  aux  enchères,  parfois  à  VU  %  de  pert«'. 
.l'ai  eu  loccasion  d'interroirer  à  ce  sujet  un  imhistricl  qui  pos- 
sède des  torues  et  aciéries  à  la  fois  en  Lorraine  allemande  et  eu 
Lorraine  française.  H  se  trouve  ainsi  avnji-  alfaire.  dune  part, 
au  Syndicat  allemand  des  fontes,  d'autre  part,  au  Comptoir  de 
L(tn,i;N\\.  "  Le  pi'cmier.  me  dit-IL  ni'encoudire  ohlii:atoii'emenl 
d'une  matière  pi'emicre  <lière  (|ue  je  \cm«Is  hon  marché'  après 
I  avoir  hansformée;  le  second  me  consent  un  mai-cln'"  inteira- 
laire  (pii  met  le  prix  de  cette  matière  première  eu  rapp<»rt  avec 
le  prix  d«'s  fers  et  des  aciers.  »  Le  contraste  est  Itien  accuse;  il 
caractérise  nettement  la  vraie  nature  du  Comptoir  de  Lontrwy. 
qui  est  commerciale,  et  son  rê>le.  «pii  est  hienfaisant. 

Des  criti((ues  très  vives  ont  été  adressées  au  Comptoir  sur  nu 
point  spécial,  il  s'airit  de  l'initiative  prise  pai-  lui  pojir  la  snp- 


LES   NOUVELLES    COMBINAISONS   CO.MMERCL\LES.  401 

[)i'(.'ssi()ii  d('  roscoiiipte  et  la  diiiiiiiutiou  dos  délais  de  paiement. 
«    C'est  une  charge  considérable  pour  ceux  qui  n'ont  pas  de 
grands  capitaux  disponibles  et  qui  sont  amenés  à  restreindre 
leurs  achats,  dit  M.  Georges  Villain  (1)  ;  pour  les  établissements 
importants,  c'est  un  accroissement  notable  dans  le  chiffre  des 
capitaux  engagés.   »  Et  M.   Villain  cite  le  témoignage  d'un  di- 
recteur d'usine  qui  estime  à  700.000  fr.  l'immobilisation  supplé- 
mentaire de  son  fonds  de  roulement  résultant  de  cette  mesure. 
En  réalité,  la  réduction  des  délais  de  paiement  et  la  supprcs- 
pression  de  l'escompte  n'ont  aucunement  l'allure    tyrannique 
qu'on  leur  prête.  Ils  constituent  une  discipline  avantageuse  à 
tous  les  établissements  solvables,  particulièrement  aux  établis- 
sements modestes.  En  même  temps,  ils  garantissent  le  Comptoir 
contre  les  pertes  provenant  des  clients  peu  solvables.  C'est  sans 
doute  cette  dernière  considération  qui  a  poussé  le  Comptoir  à 
les  adopter,   mais  il  n'en  résulte   pas  nécessairement   que  la 
clientèle  normale,  celle  qui  paie,  ait  à  en  souffrir.  Voici  d'ail- 
leurs comment  les  choses  se  passent  en  pratique  :  «  Quand  on 
facture  net  à  30  jours,  me  dit  le  directeur  du  Comptoir,  qui  s'est 
fait  l'initiateur  et  le  propagateur  de  cette  réforme  (2),  cela  per- 
met de  suspendre  au  bout  de  30  jours  les  fournitures  faites 
au  client  suspect  qui  ne  paie  pas,  et  cela  sans  lui  donner  aucune 
raison.  Au  contraire,  quand  il  se  trouve  en  face  d'un  bon  client, 
le  Comptoir  est  toujours  disposé  à  lui  accorder  par  faveur  un 
crédit  plus  prolongé;  la  raison  en  est  simple   :   l'intérêt  com- 
mercial étant  officiellement  à  6  ^  et  pratiquement  à  5  %,  le 
Comptoir  est  enchanté  de  prêter  à  ce  taux,  à  des  personnes  sûres, 
l'argent  qu'il  obtient  de  la  Banque  de  France  à  3  ^.  Donc  les 
clients  solva])les  sont  toujours  certains  de  trouver  crédit  auprès 
du  Comptoir,  malgré  la  règle  générale  officielle  du  payement  à 
30  jours.  Leur  situation  n'a  pas  été  rendue  plus  mauvaise,  à  ce 
point  de  vue,  par  la  suppression  de  l'escompte  et  la  réduction 
du  délai  de  paiement.  » 

(!)  Op.  cit.,  p.  liii. 

(2)  V.  Rapport  de  M.  G.  Anbc,  directeur-gérant  du  Comptoir  métallurgique  de 
Longwy,  à  la  Réunion  des  Directeurs  de  Comptoirs. 


U)2  LA    SGIENT.i:    SOCIALE. 

«  Kilo  a  mèiiu'  été  aiuélioriM'  au  point  de  vue  du  taux  d'inté- 
rêt de  l'argout.  L'industriel  auquel  on  consentait  i  %  d'escompte 
pour  régler  à  30  jours,  au  lieu  de  00  jours  net,  lecevait  de  son 
argent  une  énorme  rémunération,  une  rémunération  de  12  5>é  (1). 
Une  grosse  allaire.  disposant  de  larges  capitaux,  peut  très  bien 
trouver  là  un  élément  suflisant  pour  se  faire  des  bénéfices, 
pour  donner  lieu  à  des  <li\idendes,  en  sacrifiant  tout  pi'ofit 
proprement  indusfri*'!.  .Mais  alors  (pielle  écrasante  infériorité 
pour  son  concurrent  moins  puissant  on  moins  bien  pourvu  de 
capitaux!  Entre  le  grand  usinier  (pii  se  [)rociire  ainsi  ses  fontes 
l)rutes  avec  2  %  d'escompte  et  le  modeste  usinier  qui  paie  à 
90  jours  net,  la  différence  peut  être  suffisante  pour  (jue.  travail- 
lant avec  la  même  perfection  et  les  mêmes  procédés,  vendant 
au  même  ])ri\,  I  un  sond)re  pendant  (pie  l'autre  s'élève.  Cette 
différence  est  très  diminuée  au  contraire,  avec  le  système  (pw 
nous  pra'icpions,  puisque  l'infériorité  résultant  {)our  un  de  nos 
(lients  du  fait  de  ne  pas  nous  payer  à  30  jours  ressoi'f  pour  lui, 
\is-à-vis  de  ses  concurrents,  à  5  %  l'an,  au  li<Mi  de  1-2  %.  La 
sujjpression  de  1  escompte,  c'est  le  saint  des  petits.   » 

Nous  voilà  bien  loin  {\o  raflirmation  d'après  la(|uelle  la  su[<- 
pi'cssion  de  l'escomj)te  aurait  nui  à  tons  les  clients  du  Comptoir, 
spécialement  aux  plus  modestes.  C'est  précisément  le  eontraire 
(|ni  a  lieu.  Klle  a  pu  nuire  à  (pndcpu's  personnes,  cependant, 
par((>  (pi'elle  (Mnpêilie  ccrlaineN  ali'airi's  de  se  monter  à  la  lé- 
gère, sans  capitaux  suflisants.  siuis  surface.  Il  y  avait,  cela  est 
vi'ai.  un  enconraucment  ;i  l'activité  nn''tallu!',i;i(|ue  dans  1(>  fait 
(l'aNanccr  de  la  foiiti*  pcMidanf  Intjv  mctis  de  suite  à  des  clienl>^ 
quclcontpies.  sans  pouvoir  avant  cett<*  epo(pu*  «vxcipcr  du  non- 
paiement  pour  ari-èlei'  N^s  li\  raisons;  mais  cet  encourauenuMit 
général  et  aveugle  provo(piait  di^s  li<piidations.  jetait  inopiné- 
ment sur  le  marclu"  des  produiK  ;i\ilis  et  faussait  le  jeu  noi'uial 
de  la  concurrtMice.  Il  ne  l'an!  donc  pas  parlei-  d  oppression  «le 
la  cli<Mitèle.   Le  Com])toir  n'opprime  pas  sa  clientèle,  il  ne  I  <'X- 

II)  l'n  osc.<tin|il('  (If  >  '  r  pour  piiycr  a  :('»  jours  an  litMi  di*  "."  '  )oiirs.  •^oit  00  jours 
plus  lot,  iTpri'sfiilo  1  9^  par  mois,  (■oslà-iliro  r>  ',  par  an.  1.  i-scomplo  .1  <">'  ilnns 
IP8  nu^incs  coixiilions  donne  «In  18  %. 


LES   NOUVELLES    COMBINAISONS    COMMERCIALES.  40.*{ 

ploite  pas,  il  la  sert,  et  cola,  je  le  répète,  non  par  philanthro- 
pie, mais  parce  ([ue  c'est  là  sa  fonction,  c'est  là  son  intérêt  de 
commerçant. 

Entin.  je  no  [)uis  {)as  (juittei'  ce  sujet  des  rapports  du  Comp- 
toir avec  sa  clientèle  sans  donner  quelques  indications  som- 
maires sur  les  variations  du  prix  de  la  fonte  brute  depuis  l'entrée 
en  scène  des  hauts  fourneaux  de  la  Moselle  et  par  consécjuent 
du  Comptoir.  «  On  vous  accuse  de  fixer  les  prix  comme  vous 
l'entendez,  »  disais-jo  un  jour  à  M.  Aube.  —  «  S'il  en  était  ainsi, 
me  répondit-il,  la  fonte  brute  vaudrait  toujours  100  francs  la 
tonne  ;  et  nous  la  vendons  souvent  50  francs.  »  Tout  le  monde 
sait  d'ailleurs  que  le  peu  do  distance  des  centres  d'extraction 
du  minerai  et  la  facilité  de  se  j^rocurer  du  combustible  ont 
permis  aux  hauts  fourneaux  lorrains  de  faire  une  concurrence 
victorieuse  aux  usines  du  centre  de  la  France;  cette  concur- 
rence s'est  affirmée  naturellement  par  une  baisse  du  produit. 
Dans  le  mémo  ouvrage  où  il  accuse  le  comptoir  do  Lonawy  de 
peser  sur  les  prix,  M.  Georges  Villain  écrit  ceci  :  «  Les  établis- 
sements sidérurgiques  de  Meurthe-et-Moselle  ont  fait  descendre 
la  fonte  brute  d'affinaee,  dont  la  valeur  movenne  était  de 
103  francs  la  tonne  en  187.5,  à  87  francs  en  1880,  à  58  francs  en 
1885  et  à  51  francs  en  1886  (1).  »  Ainsi,  l'effet  constaté  de  l'or- 
ganisation du  Comptoir  de  1876,  époque  de  la  fondation,  à  1886 
est  une  baisse  de  plus  de  50  %  sur  les  fontes  brutes.  Est-ce  à 
dire  que  le  Comptoir  avait  été  créé  pour  faire  baisser  les  prix? 
Assurément  non.  Le  Comptoir  s'était  établi  pour  organiser  la 
vente  des  fontes  lorraines  encore  pou  connues  et  dépréciées.  Il 
a  réussi  à  les  faire  connaître  et  estimer,  en  les  vendant  meil- 
leur marché  que  ses  concurrents.  Il  le  pouvait  puisque  le  prix 
de  re\dent  était  moindre  que  dans  les  autres  hauts  fourneaux 
français;  il  est  arrivé  ainsi  à  donner  aux  fontes  lorraines  des 
débouchés  considérables  et  à  stimuler  l'activité  métallurgique 
de  la  réeion  de  la  Moselle.  C'était  là  son  but.  Mais  en  même 
temps,  fatalement,  il  provocpiait  une  baisse  des  prix. 

(i;  Op.  cit.,  p.  2(57. 


^(>i  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Depuis  1880,  iiuo  lois  la  Toute  ainenco  au  couis  très  inféneui- 
(le  51  francs,  une  fois  les  concurrents  trop  faibles  évincés,  une 
fois  la  clientèle  du  Comptoir  constituée,  celui-ci  a-t-il  provo- 
(|ué  nu  relèvement?  Non,  parce  que,  ainsi  rpie  nous  l'avons 
montré,  la  concurrence  subsiste.  D'ailleurs,  les  maichés  à 
échelles  empochent  les  [)ri\  de  iuonter  ai-bitrairement.  puis- 
f[u'ils  lie  [)euveiif  auiiinenter  ((uCn  raison  dune  auîrnientation 
correspondante  du  coke,  et  (juand  le  prix  du  c<jke  se  hausse 
liors  de  proportion  avec  le  prix  des  produits  métalluryijjues, 
il  arrive  même  (|ue  le  Comptoir  conclut  avec  ses  clients  des 
marchés  intercalaires.  En  fait,  depuis  188<).  la  tonne  de  fonte 
brute  daftinaee  a  oscillé,  pour  les  clients  du  Comptoir,  entre 
50  <'t  05  francs.  Même  au  moment  de  la  .tirande  demande  des 
fontes  en  189Î),  alors  (jue  leur  prix  atteignait  les  anciens  chif- 
fres de  100  à  110  francs  la  tonne  sur  certains  marchés,  le  Comp- 
toir fournissait  à    la  (  lientèle  de   la  fonte  à  G',i  et  05  francs  (Ij. 

Kn  résumé,  le  Comptoir  de  bontixvv  nayit  directement  ni  sur 
la  [)roducfioii  ni  siii'  le  prix  des  fontes.  Il  ne  les  lixe  pas  à  sa 
volont<''.  Il  ai:it  indirectenieiit  sur  cette  production  et  sili- 
ce |)i*i\,  comme  l(>  lait  tout  commerçant,  mais  pas  dans  le  sens 
défavorable  à  la  (lientèle.  Il  a  contribué  dans  une  larire 
mesure,    non    pas    à    restreindi'e    mais    à    dévcdopper   la   [)ro- 

(1}  Voiri,  à  litre  tliiulicatiDn,  \o  |)ii\  moijcn  delà  lonnc  do  la  fitnlc  brûle  d  afiinage 
de  ISHO  à  l.s'.io,  d'après  \:\  StnHsfii/itc  de  I  industrie  minérale  pour  1889,  publiée 
par  le  Ministère  des  Travaux  puitlirs  : 

.\nnees  l'riv  Années  l'iix 

1880 8J  francs  18".tO (i.*.  franc-» 

1881..  .     «3        -  18SM..  Cl     — 

188'2.  .     «:{     -  18î»;\.  .•.:     — 

1883.  ::  1M'.>  r»c,     - 

188i Il!l     —  18Ui...  r>\       - 

188.". se.    —  isuri .S3    -- 

188ti .1  —                                      1896 5i  - 

1887 5.1  -                                          1807..  :.7  ~ 

188S :.3                                               18113..  Gl 

ISS'.t r>7                                               189«.»...                 .  70  — 

Il  faul  tenir  (oiiip!e  d  une  j'arl  de  ce  ^ue  celle  stalisti(|ue  n  «•X|>riinc  pas  les  prix 
cxlrt^nies  et,  d'autre  part,  de  ce  qu'elle  confond  les  ventes  en  comptoir  et  hors  coinp- 
loir. 


LES   NOrVEI.I*ES    COMBINAISONS    COMMERCIALES.  405 

(luctioii  (les  ioiites  lorraines;  il  a  coutribiu'  ôi;aloiiiciit  à 
diminuer  le  prix  des  fontes  brutes  sur  le  marché  français; 
tout  cela,  il  la  fait,  non  par  suite  d'un  pouvoir  occulte  et 
tyrannique,  mais  tout  simplement  en  mettant  une  excellente 
organisation  commerciale  au  service  d'une  industrie  qui,  par 
suite  de  découvertes  nouvelles,  pouvait  produire  bon  et  l)o!i 
marché.   11  n'y  a  aucun  uiystcre  dans  son  succès. 

Ueste  à  savoir  si  son  action,  favorable  à  la  clientèle,  n'a  pa'^ 
été  fâcheuse   pour   les  industriels  quelle  a  groupés,  pour  ses 
adhérents.  N'a-t-elle  pas  nui  à  leur  initiative  en  les  eml^rigadant 
C'est  ce  (ju'il  nous  reste  à  examiner. 


IV.    LK    COMPTOIU    J)K    LOX(iWV   KT    SKS    AnUKKKNTS. 

il  semble,  tout  d'abord,  que  le  libre  développement  du  Comp- 
toir réponde  à  la  question  que  nous  nous  sommes  posée.  Les 
adhérents  du  Comptoir  n'ont  jamais  été  engagés  que  pour  une 
période  déterminée  variant  de  trois  à  cinq  années  (1)  ;  à  chaque 
renouvellement  du  coiitrat,  leur  importance  a  augmenté;  plu- 
sieurs usines  sont  même  venues  se  joindre  au  Comptoir  en  cours 
de  contrat,  ainsi  que  l'article  57  le  permet.  Enfin,  les  usines 
qui  se  sont  retirées  l'ont  fait  en  général  parce  quelles  ne  ven- 
daient plus  de  fonte,  telle  la  Société  des  Aciéries  de  Miche  ville 
qui  transforme  elle-même  ses  produits.  Pourc[uoi  cette  attraction 
exercée  par  le  Comptoir  s'il  opprime  ses  membres? 

Toutefois  Fargument  serait  insuffisant.  Il  y  a  des  jougs  que 
l'on  accepte  pour  échapper  à  la  ruine  ;  cela  se  voit,  par  exemple, 
aux  États-Unis  dans  les  industries  prati(|uement  monopolisées  : 
un  producteur  indépendant  aime  mieux  se  faire  acheter  que 
se  faire  écraser,  et  ce  n'est  pas  une  preuve  que  l'opération  soit 
toujours  avantageuse  pour  lui.  Il  y  a  aussi  des  jougs  que  l'on 
accepte  par  considération  d'un  avantage  immédiat,  par  amour 
du  repos,  par  manque  d'énergie,   et  ceux-là  détruisent  rapi- 

* 

(1)  L'acle  de   Société  actuellement  en  vigueur  est  fait  pour  cinq  ans  et  cinq  mois 
(Art.  2). 


'»06  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

(lemoiit  rc  (jiii  roste  d'initiative  chez  ceux  qui  s'y  soumettent. 

Il  r.'iiit  (111110  (>\;miiner  le  reproche  dans  la  r<''alité  et  dans  le 
détail  des  laits  et  non  l'écarter  par  une  iiii  de  ii(»n-recevoir  i;é- 
nérale.  Kst-il  exact  <jue  les  adhérents  du  Comptoir  de  Lonirwy 
n'aient  plus  ([u'à  se  laisser  vivre,  nue  lois  assurés  d'obtenir  leur 
rémunération  iii(lustri<dle  par  le  jeu  aut«)mati(jue  <les  marchés  à 
éch(dle?  Kst-il  exact  que  la  concurrence  n'ait  ijlnsd'oh  jet  pour  eux? 

Flappeloiis,  en  prcmiei-  lien,  (jue  la  concurrence  extérieure 
existe,  comuK'  nous  l'avons  déjà  dit.  Non  seulement  elle  peut 
se  faire  seidir  par  nu  relus  de  la  clientèle  d  accepter  le  prix  de 
base  d'un  marché  à  échelh*.  mais  elle  a  actnellement  pour  ellet 
(le  suspendre  l'exécution  du  marché  à  échelle.  Les  marchés  in- 
fcrcalaires  consentis  parle  Comptoir  sont  un  rt'sultaf  direct  de 
la  concurrence.  Tu  client  écrit  an  Conq)t(ur  :  ((  Je  trouve  de  la 
fonte  lirute  à  tel  prix;  la  convention  «pie  j'ai  sii:iiée  avec  vous 
la  fait  ress(n'tir  à  10  francs  de  [)lus  pai"  tonne  en  rais(»n  du  prix 
élevé  des  cokes;  faites-moi  des  concessions  si  vous  ne  voulez 
pas  rendre  ma  situation  insoutenahle.  ■>  Kt  le  Comptoir  fait  d<'s 
concessions,  comme  en  feraient  ses  adhénMds  s'ils  ajLz'issaient 
chacnn  pour  leur  compte  avec  la  clientèle.  Par  suite,  <eux-ci 
subissent  le  contre-coup  des  crises;  ils  n  échaj)pent  [)as  à  la 
concuri'cnce  exleiienre.  i.es  marchés  à  loni;  ternnv  en\-mèmes, 
réi:nlièr(Mnen(  conclus,    ne  les  en  irarantissent    pa-^. 

Ils  n't'chappenl  j)as  non  plu»  a  la  concurrence  inh-rieure,  à 
celle  cpi  ils  |)eu\<Mit  se  faire  enli'c  eux.  Ils  vendent  t(»us  au 
même  pi'ix,  cela  est  \rai;  mais  ni  leurs  achats  de  minerais, 
id  leurs  achats  de  charbons  et  de  cokes,  ne  se  foid  n<''cessai- 
rement  aux  mêmes  conditions.  Ils  |)euNent.  sui\atd  leur  situa- 
tion i:(''o,i:i'aphi((U«',  être  :;re\és  d(>  frais  de  transports  pins  ou 
moins  om'reux.  obfenii'  plus  aisément  une  ni;tin-ir(en\  re  j)lus 
ou  moins  coûteuse,  pinson  moins  habile,  beiiis  dépenses  d  ins- 
tallation sont  dilb'rentes.  et  dilferenle  aussi.  |iai-  suite,  la  ré- 
numération  «pi  elles  entraînent  |)our  le  capital  emj)loyé.  Nous 
avons  \n  (\uc  le  tait  de  dis|>oser  de  capit;in\  abon<lants  était 
é,i;al(Mnent  une  cause  impoi'taid(>  de  protits.  Kniiu,  et  c'est 
là   ce  (|ni    importe  l(>  plus  ;iu   point  de  \ue  céiH'ral.  au   poiid 


LES     NOIVELLES    COMBINAISONS    COM.MEKCIALES.  407 

de  vue  du  prcyrès  des  méthodes,  cliacuu  deux  est  alisolu- 
iiieut  li]>re  de  ses  procédés  de  fabrication;  toute  économie 
réalisée  dans  l'opération  industrielle  constitue  un  profit  exclu- 
sivement personnel  pour  celui  qui  Fimagine  et  qui  la  réalise. 
De  môme,  en  dépit  des  classements  officiels  de  la  fonte  brute  et 
de  luniformité  générale  des  produits  de  chaque  classe,  si  un 
des  adhérents  se  fait  remarquer  par  la  quahté  de  ses  fontes, 
si  ses  fontes  sont  préférées  ou  dépréciées  par  la  clientèle, 
c'est  à  lui  que  revient  le  profit  ou  la  perte  résultant  de  cette 
préférence  ou  de  cette  dépréciatidii.  non  ;i  l'ensemble  des  asso- 
ciés. 11  y  a.  dans  les  statuts  du  Comptoir,  un  article  très  net  à  ce 
sujet  :  Art.  ïl.  «  Pour  encourager  les  efforts  faits  par  les  asso- 
ciés dans  le  but  d'améliorer  la  qualité  de  leurs  fontes  et  de  les 
rendre  propres  à  de  nouveaux  emplois,  il  est  entendu  que,  si  un 
acheteur  inqiose  une  marque  déterminée  et  consent  à  la  payer 
plus  cher  que  les  autres  de  même  classement,  la  majoration  de 
/j/'ix  reviendra  tout  entière  à  l'associé  producteur  sur  les  quanti- 
tés qui  y  auront  donné  lieu,  sauf  la  remise  pour  frais  généraux 
et  le  prélèvement  spécial  prévu  à  l'article  VO  (fonds  de  non- 
recouvrement).  Si,  inversement,  les  fontes  dun  sociétaire  ne 
pouvaient,  en  raison  de  leur  mauvaise  qualité,  être  vendues 
qu'à  un  prix  inférieur  à  celui  obtenu  pour  les  mêmes  numéros 
et  sortes,  le  rabaisserait  supporté  par  l'associé  producteur.  » 

Ainsi  le  propriétaire  de  haut  fourneau  n'est  pas  découragé 
dans  sa  recherche  du  mieux  par  une  aveugle  uniformité  de 
prix,  et  il  se  trouve  garanti  contre  sa  propre  négligence  par  le 
contre-coup  quelle  j^eut  avoir  sur  la  vente  de  ses  fontes. 

La  seule  chose  cjiie  les  sociétaires  mettent  en  commun,  c'est 
la  vente  du  produit.  Le  Comptoir  est  uniquement  leur  agent 
commercial.  Pour  tout  le  reste,  chacun  deux  est  libre  de  ses 
décisions,  de  ses  améliorations,  du  gouvernement  de  ses  affaires 
et  de  son  usine.  Et  chacun  deux  est  libre  aussi  de  faire  des 
fontes  d'exportation  en  c[uantité  illimitée,  de  transformer  en 
fer.  acier  ou  fonte  moulée  telle  ou  telle  partie  de  sa  production. 
Leur  initiative  conserve  un  champ  libre,  très  vaste,  et  ce  serait 
faire  une  insulte  eratuite  aux  métallurgistes  lorrains,  créateurs 


(J8  LA    SCIENCE   SOCIALE. 


(lu  Omipfoir  et  piomoteurs  du  lemai'qualjlo  ossor  que  l'on  sait, 
(jue  «le  les  considérer  coiume  (1rs  timides  et   des  iiieapables. 

Le  Comptoir  a  un  autre  ellet  ti't's  important.  Non  seulement  il 
ne  (Iclruit  pas  l'initiativ*' des  entreprises  particulières  (ju'il  as- 
socie pour  !;i  Ncnic  de  Icuis  |)roduits.  mais  il  l.i  f(»i-tilie  en 
l'aimanf  en  \  ne  des  luttes  industrielles  actuidlcs.  il  la  i-cnd  ca- 
pable d'agir  eriicacenient,  et  c'est  là  Infilitr  de  sou  rôle. 

Je  n'ai  pas  à  rappeler  ici  comment  l'cvolution  industrielle  et 
commerciale  moderne  pousse  à  la  concentration.  Cette  concen- 
tration prend  deux  formes  correspondant  aux  deux  as})ects  de 
r<''\()lMlion  elle-même  :  elle  est  industrielle  pai-  le  fait  du  ma- 
chinisme, et  s'ariinue  par  la  création  de  moyens  de  productiim 
de  plus  en  j)lus  puissants.  Klle  est  commerciale  par  le  fait  des 
eommunications  plus  faciles  et  de  l'interdépendance  des  divers 
marchés  locaux,  et  s'aflirme  par  la  création  d'organismes  com- 
merciaux de  plus  en  plus  considérables. 

Mais  ces  deux  évolutions  parallèles  ne  se  poursuivent  pas  tou- 
jours avec  l;i  même  ra[)idité.  I^es  foides  lori-aines  sont  pi'oduites 
dans  des  hauts  fourneaux  dont  la  capacité  ne  dépasse  pas 
180  tonnes  pai-  .j<»iir.  Il  est  possible  (ju  «m  ail  avantage  ;\  auu'- 
iiienler  celle  (•apacit(''.  car  les  .\méricains  oui  construit  récem- 
menl  des  liants  fourneaux  atteicnaid  lénorme  cliillre  de  700  ton- 
nes par  j(»ur;  mais,  en  ce  moujent.  rKu!'o|)e  ne  connaît  pas 
encore  c(>s  mctnstres  m<''lallui'i:i(]ue-^.  el  la  concurrence  s  établit 
entre  des  hauts  fourneaux  donnant  de  70  à  180  tonnes  j)ar  jour, 
bes  sociétés  ((ui  les  exploitcut  n  eu  |)ossè(lent  sonviMit  pas  plus 
de  deux;  aucune  enlr<'prise  loriainc  uCu  a  à  ma  connaissance 
plus  (le  srpi  les  .Xciéries  de  C<iui:\\\  el  les  ou/e  sociétés  mem- 
bres du  Comptoir  eu  exploileul  à  elles  toutes  \  iui:l-liuit .  Voilà 
exactement  le  (h\i:ré  de  concentration  iudusti-ielle  «'xijre  |)ar 
les  conditions  aclu(dle^  du  tia\ail.  |)uis(pu'  la  n\i:ion  lorraine 
a  |)U.  a\ec  c(>  (b\:;ré-là.  se  fair<'  la  place  de  premier  oi-dre  «pi  elle 
occupe  aujourd  hui  dans  la  nietallur::ie  française. 

Mais  il  lui  a  fallu,  pour  alleiudie  ce  bul.  un  dei:r('  plu>^  (de\('' 
de  conc«'nti'aliou  commerciale.  Il  lui  a  lallu  ( ner  un  organisme 
de  \ ente  plus  vaste,  plus  compriduMisif  (pie  le  cadre  d(>s  entre- 


LES    NOUVELLES   COMHINAISONS    i:OMMERCL\LES.  40!» 

prises  particulières.  La  nécessité  s  imposait,  nous  l'avons  déjà 
(lit .  (le  iaii'e  connaître  et  apprécier  un  produit  mal  connu  et  dé- 
[)récié,  ce  qui  comportait  des  sacrilices  préliminaires  impossi- 
bles à  des  usines  isolées  de  l'importance  des  usines  lorraines. 
Le  Comptoir  a  rempli  cet  office  ;  il  a  été  l'agent  commercial  uni- 
que de  sociétés  industrielles  distinctes. 

M.  Francis  Laur  estime  à  :J  fr.  30  par  tonne  l'abaissement  de 
prix  de  revient  de  la  fonte  brute  résultant  de  l'existence  du 
Comptoir  pour  ses  adhérents,  et  il  obtient  ce  chiffre  par  l'analyse 
suivante  : 

Biînélices  do  meillonre  répartition  sur  expoiiiiion^. .  1  fr.    »  par  tonne 

Btinéfice  de  la  centralisation  commerciale 0        80       — 

Bénéfice  de  rindu>trie  sur  l'escompte 1         »        — 

Bénéfice  provenant  de   la  bonne  administration   des 

stocks,  approximativement 0        -JO      — 

Total...  3  fr.  30  (1).-). 

Là-dessus,  il  faut,  en  bonne  logique,  écarter  le  bénéfice  de 
l'industrie  sur  l'escompte.  A  supposer  qu'il  soit  exactement  ap- 
précié, il  ne  résulte  pas  directement  du  fait  de  la  concentration 
commerciale.  Au  contraire,  celui  de  la  meilleure  répartition  des 
expéditions  est  bien  l'effet  de  la  concentration  commerciale.  Le 
C(nnptoir.  recevant  toutes  les  commandes,  les  distribue  aéogra- 
phiquement  de  faç'on  à  faire  ser\4r  la  clientèle  par  l'usine  la  plus 
rapprochée;  c'est  là  une  économie  certaine  dans  les  transports. 
De  même,  les  frais  généraux  sont  diminués  par  la  centralisation 
commerciale,  par  le  fait  de  réunir  en  un  seul  Bureau  commun 
le  service  commercial  des  différentes  entreprises.  Enfin,  cette 
centralisation  permet  de  mieux  administrer  les  stocks. 

Il  est  donc  juste  de  dire  que  rexistence  du  Comptoir  a  permis 
à  ses  adhérents  de  réaliser  une  économie,  mais  elle  leur  a 
rendu  un  ser\"ice  plus  marqué  encore  ;  elle  a  sauvé  leur  indé- 
pendance. En  effet,  du  moment  que  la  concentration  commer- 
ciale s'imposait,  du  moment  qu'elle  était  àla  fois  possible  à  cause 

;i)  Les  Mines  et  la  Melallnrgic  àl Exposilioa  de  1900,  [>.  92. 


Ulj  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

<Ie  ruiiiforinitô  du  produit,  avauta^ruse  à  cause  de  réeonoinie 
(|ue  nous  venons  de  dire,  nécessaire  à  cause  de  la  mauvaise 
léputalioii  des  fontes  lorraines  et  du  i:raud  eil'ort  qu'il  fallait 
acconiplii-  pour  les  faire  accepter,  du  nionient  que  le  dilennne 
se  posait  entre  la  concentration  commerciale  avec  chances 
de  grand  succès  dune  part,  et  l'isolement  avec  la  médiocrité 
d'autre  part,  il  y  avait  gros  à  parier  <pie  cette  concentration 
s'opérerait,  qu'il  se  trouverait  (pielcpiun  pour  la  réaliser. 

Mais  elle  aurait  pu  se  réaliser  par  une  confusion  complète  de 
diverses  sociétés  métallurgi(|ues  lorraines,  par  un  rachat  en 
masse  (jui  aurait  ajouté  la  conccMitratioii  industrielle  à  la  c(»ii- 
centration  commerciale.  Dans  ce  cas.  il  y  aurait  eu  atteinte 
grave  à  l'initiative  des  maîtres  de  forges  lorrains,  absorbés  dan> 
une  seule  entrepi'ise.  Kn  créant  le  Comptoir,  ceux-ci  sont  allés 
an-devant  du  daniicr:  ils  ont  réduit  au  strict  nécessaire  le  degré 
et  la  natur<'  do  concentration  (pii  s'imi>osaienf  et  ils  sont  restés 
maîtres  de  leurs  hauts  rourneaux. 

Le  Conqitoir  «le  Longwy  a  d«»iic  «(institué  une  sauvegarde  pour 
les  sociétés  métalluriiicpies,  d'abord  modestes,  «jui  ont  grandi 
grftce  à  lui,  mais  ilont  (pielcpies-unes  restent  auj«»ui«rhui  encore 
d'importance  .secondaire,  avec  un  million  six  c«miI  mille  francs, 
trois  millions,  (piatre  millions  d«>  caj)it;d  pour  la  [)lupai-t.  Il  a 
mis  à  leur  jxirtée  les  a\antages  «le  la  <on««'Mtration  conimer- 
ci.ile  (  t  leur  a  peiinis  ainsi  d'aborder  \  ictoiieusement  la  lutte 
coiilr(>  (les  concuriiMils  de  plus  grande  taille.  Il  ne  faut  «loue  |»as 
repi'ocher  au  Comptoir  d  a\«)ii' diminut'  rinitiatixc  de  ses  adhé- 
rents; il  la  emj)è«ln'e  de  succombe^' sous  la  ctuicentration  in«lus- 
tri.'ll.>. 


V.    I.K   COMPTOin    l>K    1.0\(i>VV    11    II.    ^IVIMIII     >MIO>\l. 

Le  Comptoir  auit  ii«»rmalein«'nt  Mir  !«•  mai<h«'  fran<;ai«-.  Il 
laisse  ses  adhérents  libres  de  vendre  aux  c«)urs  «pi'iU  xculent  à 
la  clientèle  étraniière.  .V  l'occasion,  il  peut  lui-même  prendr<' 
en   m;iin  récoubMiuiil   «les  fontes,   hors  de  nos  Irontières.  Mais 


LES    NOUVELLES   COMBINAISONS   COMMERCIALES.  ill 

rexportatioii,  (luclle  soit  pratiquée  iiulivi<luellenieiit  par  les 
maîtres  de  forijes  ou  collectivement  par  le  Comptoir,  se  fait 
généralement  à  des  prix  inférieurs  à  ceux  du  marché  français. 
On  eu  a  conclu  parfois,  un  peu  hâtivement,  (pie  le  Comptoir 
opprimait,  exploitait  les  acheteurs  français,  puiscpi'il  traitait 
plus  favorablement  ({ueux  les  acheteurs  étrangers. 

Cela  est  vrai;  il  faut  observer  seulement  que  la  responsabilité 
n'en  remonte  pas  au  Comptoir,  mais  au  régiuie  douanier  que 
nous  avons  adoi)té.  Que  ce  régime  soit  nécessaire  à  la  métal- 
lurgie française  dans  ses  conditions  actuelles,  ou  qu'il  lui  soit 
nuisible,  c'est  là  une  question  à  part  et  que  je  n'ai  pas  à  étudier 
ici.  Ce  (pii  est  certain,  c'est  que,  pour  un  usinier  français,  le 
marché  étranger  ne  dillère  du  marché  national  que  par  deux 
éléments,  tes  frais  de  transport  dune  part,  les  droits  de  douane 
(le  l'autre.  Le  premier  est  généralement  au  désavantage  du 
marché  étranger.  En  moyenne,  les  marchandises  produites  en 
France  et  vendues  à  l'étranger  sont  grevées  de  frais  de  transport 
plus  lourds  que  les  mêmes  marchandises  vendues  en  France;  si 
on  les  cède  à  un  prix  inférieur,  c'est  donc  aux  droits  de  douane 
qu'il  faut  s'en  prendre. 

Et,  en  effet,  ce  sont  eux  qui  sont  coupables.  Le  droit  de 
15  francs  par  tonne  an  tarif  miiiimum,  de  -20  francs  au  tarif 
maximum,  a  pour  résultat  de  faire  du  marché  français  des  fontes 
brutes  un  marché  à  part  du  marché  belge  ou  allemand,  par 
exemple.  Lorsque  ce  marché  français  se  trouve  encombré, 
qu'une  baisse  est  imminente,  les  producteurs  ont  intérêt  à  le 
décongestionner  en  envoyant  le  plus  de  fontes  possible  à 
l'étranger.  Cela  pèsera  sur  les  marchés  étrangers,  mais  peu 
importe  :  la  baisse  qu'ils  subiront  ne  réagira  que  partiellement 
en  France,  car,  grâce  aux  droits  de  douane,  l'équilibre  ne  peut 
pas  se  rétablir  exactement  entre  des  marchés  séparés;  ce  ne 
sont  pas  des  vases  communicants. 

Quand  il  s'agit  de  marchandises  peu  transformées,  comme  la 
fonte  brute,  les  droits  de  douane  agissent  d'une  autre  façon 
encore.  Supposons  —  c'est  une  situation  très  ordinaire  —  une 
société  métallurgique  française  vendant  une  partie  de  ses  fontes 


ï 


12  LA    SCIENCE    SOCIALE. 


hrutrs  et  on  usinant  uno  autre  })arti«'.  produisant  dr  lacier,  par 
exemple.  Si  ri  le  a  des  fontes  a  placer  et  «ju'elle  ne  puisse  s'en 
déhariasseï-  (ju'à  un  [)ii\  di-savantaireux.  son  int«!'rèt  la  pousse 
à  consentir  un  sacrifice  plutôt  à  des  aciéries  belges  ou  allemandes 
qu'à  des  aciéries  tVancaises.  La  laison  en  <'st  simple  :  l'aciei' 
produit  avec  sa  fonte  ;i  hou  nia  relu''  aura  un  [)ri\  de  icNient 
moins  élevé;  il  pourra,  s'il  <'st  d'origine  française,  faire  concur- 
rence avantageusement  à  ses  aciei*s,  par  consécjuent  lui  nuire. 
Au  i-ontraire,  s'il  est  d'origine  hclge  ou  allemande,  il  aura  <les 
droits  à  ac([uitter  pour  atteindre  le  marché  frant;ais;  il  sera  donc 
moins  menaçant  pour  la  société  en  (piestion. 

Il  est  hien  clair  (jue  ces  [jhénomènes  se  produisent  en  dehors 
de  l'existence  de  tout  comptoir.  Ils  sont  le  résultat  naturel  et 
nécessaire  du  réi:iine  protectionniste.  Ils  atteignent  toute  liMii* 
intensité  cpiand  la  pi-ofeetion  s  accentue  et  «jue  les  primes  de 
sortie    s'ajoutent    aux   droits  d'enti'ée.  comme   poui-    h-  sucre. 

Reste  à  savoir  si  l'existence  du  (>omploii-  a  pu  les  aggraver. 
On  a  dit  (|ne  les  producteurs,  plus  siiis  de  leurs  «tpérations 
avec  la  clientèle  française,  i:r;\ce  aux  mairhés  à  échelle,  se 
sentaient  plus  poi't«'s  à  i'is(|uer  des  opérations  hasardeuses  avec 
la  (  lientéle  étrangère,  llela  est  fort  possible;  peut-être  aussi  les 
marchés  intercalaii'es  consentis  |)ar  le  Comptoir  en  1901  Ai - 
moiilreruiil-ils  à  c(>s  imprudents  ipi  on  nest  jamais  sur,  même 
a\ec  ini  conlial  en  rèi;|e,  d  im|>osei'  lonutenips  à  ses  clients 
un  pri\  (lesa\anlai;(Mi\. 

Il  est  certain  égal«Mnent  (jne  le  ('(unptoir  de  l.ongwy,  t-tant  un 
comptoir  nn''tallingi<pn>  fian«ais.  a  An  tenir  compte  des  condi- 
tions on  se  trouxe  plac(''e  la  nK'tallurgie  Irancaise  pour  les 
tonnii-r  à  son  pidiil.  coinnu'  c  est  sa  fonction  de  comnHM"«;ant  ; 
par  consecpn'nt.  il  a  tenu  compte  (l(»s  droits  <le  donam».  il  a 
dn  les  tourner  an  pr(»lil  de  ses  adhérents.  Et  connm»  son  orga- 
nisation est  puissante,  il  en  a  lii'e  meilleur  parti  «[ue  ne  l'au- 
raient fait  des  usiniers  is(d«'s. 

.Mais  ce  ipiil  importe  de  noter,  c'est  (jue,  même  si  les  «Iroits 
de  iloiiane  NcnaienI  à  disparaîti'e  sur  les  fontes  hintes,  luéme 
si  le  mai'che  français  était  complèt<Mnent  lihre  pour  cet  article. 


LES   NOUVELLES   COMBLN'AISONS   COMMERCIALES.  413 

le  Comptoir  de  Longwy  conserverait  sa  raison  dètre.  Il  est 
iiièiiie  probaijle  que  cette  situation  nouvelle  augmenterait  sa 
sphère  d'action  et  son  activité  ;  au  lieu  de  gTouj)er  ses  adhé- 
rents pour  la  seule  vente  en  France,  il  les  g-rouperait  pour 
toute  vente;  la  concentration  serait  plus  complète. 

En  d'autres  termes,  le  Comptoir  de  Longwy  ne  doit  pas  son 
existence  au  fait  de  la  protection  comme  beaucoup  de  trusts 
américains ,  de  cartells  allemands,  et  aussi  de  comptoirs  fran- 
çais. Il  doit  moins  à  l'artitice,  à  l'arbitraire  des  lois;  il  est  le 
résultat  naturel  d'une  situation  industrielle  et  commerciale  par- 
ticulière, dominée  par  l'évolution  moderne.  Ce  caractère  le  re- 
commande à  l'attention  des  observateurs  désireux  de  suivre  dans 
un  phénomène  déterminé  l'action  des  circonstances  générales 
inévitables,  de  celles  auxquelles  la  volonté  humaine  reste 
étrangère.  L'habileté,  l'énergie,  l'initiative  de  ses  membres  se 
sont  appliquées  à  tirer  parti  de  ces  circonstances,  sans  faire 
appel  à  la  violence  brutale  qui  se  dissimule  souvent,  dans  l'é- 
tat actuel  de  nos  mœurs,  sous  l'apparence  légale  de  la  fisca- 
lité, sans  avoir  besoin  de  fausser,  par  des  obstacles  douaniers, 
le  libre  jeu  de  la  concurrence.  En  fait,  le  Comptoir  a  eu  pour 
théâtre  de  son  activité  un  marché  protégé.  Mais  il  n'avait  besoin 
de  la  protection  ni  pour  naître  ni  pour  prospérer. 

De  là,  sans  doute,  cette  souplesse  d'allures  si  remarquable 
dans  son  organisation,  libéralement  et  constamment  ouverte 
à  l'entrée  comme  à  la  sortie  ;  de  là  cette  absence  presque  com- 
plète de  pénalités  contre  la  fraude  de  ses  adhérents  ;  de  là  sur- 
tout cette  durée  qui,  mieux  que  tout  argument,  prouve  les  ser- 
vices rendus  et  écarte  le  reproche  d'oppression  tyrannique.  Le 
Comptoir  ne  tyrannise  ni  sa  clientèle  ni  ses  adhérents,  il  n'é- 
mousse  pas  leur  initiative,  précisément  parce  qu'il  se  borne 
à  être  un  bon  agent  commercial,  et  qu'il  n'emprunte  pas  abu- 
sivement à  la  puissance  publique  —  comme  le  font  certains 
syndicats  de  producteurs  —  un  des  éléments  de   son   succès. 

Paul    DE   ROUSIERS. 
T.  XXXII.  28 


LA  SCIENCE  SOCLIEE 

ET  SA  CONSTITITION  INDÉPENDANTE 


Nous  avons  aniionci;  drjà  1)  l'initiative  prise,  à  Nancy,  par  notre  ami 
M.  «iabriel  Melin,  d'ouvrir  à  la  Facuilc  de  Droit  de  cette  \ille  un  cours  libre 
de  Science  sociale. 

Ce  cours,dont  les  débutsrenionlenlàla  fin  de  ISUO,  va  entrer  dans  sa  Iroi- 
sicnie année.  Les  sujets  qui  y  ont  élt-  traités  jusquà  présent  sont  In  Mthode, 
le  Tntvuil  ouvrit-r  et  le  l'tilrona;/r.  I.c  sujet  annonce  pour  cet  hiver  est  :  /»• 
M'iuvi'inent  sytnlical  ru  Franic  et  n  ri-lriiu</rr.  Toutes  ces  li'cons  sont  assidû- 
ment suivies  par  un  public  nombreux  doludiants  et  d'auditeurs  indépen- 
dants. 

Le  succès  môme  de  ce  cours  a  décidé  le  conseil  de  l'Université,  sur  la 
demande  de  la  Faculti'  de  Droit,  à  en  assurer  la  continuation  par  une  fonda- 
tion détinitive  :  le  cours  de  Science  sociale  a  été,  cette  année  1001,  érijré  en 
cours  complémentaire  et  inscrit  comme  tel  au  nombre  des  cours  rcjjuliers  de 
l'Université.  Cette  décision  qui  fait,  pour  la  première  fois,  entrer  officieile- 
meulla  Science  sociale  dans  le  cadre  de  l'enseignement  universitaire,  ne  fait 
pas  moins  d'honneur  à  la  Facult»'- de  Droit  et  au  conseil  de  ILniversiloqui  ont 
.-^u  comprendre  1  utilité  de  celte  innovation,  qu'à  M.  M-Wn  qui  en  a,  le  pre- 
mier, conçu  la  pensée. 

Le  cours  de  Science  sociale  vient  de  recevoir  une  autre  consécration.  Un 
institut  agricole  s'etant  fondé  à  Nancy  sous  les  auspices  de  la  Faculté  des 
sciences,  le  coui"s  de  Science  sociale  a  été  compris  parmi  les  matières  fiiru- 
lant  au  programme  de  l'Institut  ^section  des  études  économiques'.  (>n  voit 
que  la  Science  sociale  est  appréciée  en  Lorraine  et  qu'elle  y  prend  une  place 
de  jour  en  jour  plus  importante. 

Le  professeur  ne  se  contente  pas  de  l'enseignement  de  la  chaire  :  il  reunit, 
une  fois  par  semaine,  les  jeunes  gens  chez  lui.  commente  et  discute  avec  eux 
les  points  les  plus  délicats  du  cours  ou  les  (lucstions  sociales  à  l'ordre  du 
jour.  A  la  belle  saison,  cours  et  réunions  sont  coraplé-tés  par  des  excursions 
.soc»a/c.s-.  visites  de  domaines  ruraux,  d'usines,  etc.,  qui  font  prendre  contact  avec 
la  réalité  et  permettent  d'appliquer  directement  la  méthode  d'observation. 

;i)  Mouvement  noriiil,  févriiT  VXO.  |>.  1*i.  Cf..  i/»i</..  août  t9iiO.  |>    \»:,. 


LA    SCIENCE    SOCIALE    Kl    SA    CONSTITUTION    INDÉPENDANTE.  415 

Ajoutons  que,  dans  le  cours  dÉconoraie  politique  qu'il  donne  à  l'Ecole  su- 
périeure de  commerce,  M.  Melin  s'etforce  de  faire  pénétrer  la  méthode  et 
l'esprit  de  la  Science  sociale. 

Nous  espérons  avoir  plus  tard  l'occasion  de  publier  quelques  parties  du 
cours  de  M.  .Melin.  Kn  attendant,  nous  donnons  à  nos  lecteurs  un  extrait 
d'une  communication  faite  par  lui  à  l'académie  de  Stanislas  de  >'aacy  sur  la 
Scitmcr  sociale  t't  sa  constitution  iwlr pendante,  extrait  que  nous  empruntons 
au  dernier  volume  des  Mt-moircs  de  l'Académie  ,La  Uédactio.n). 

Pour  des  raisons  qu'il  serait  sans  doute  assez  facile  de  démê- 
ler, notre  siècle  commençant  apparaît  aux  yeux  les  moins  pré- 
venus comme  obsédé  par  la  préoccupation  des  choses  sociales. 

Aujourdluiitout  ordre  de  connaissance  est  envisagé  à  ce  point 
de  vue  :  le  droit,  1  histoire,  l'économie  politique,  la  religion,  la 
littérature,  l'esthétique  elle-même;  et  quant  aux  questions  plus 
particulièrement  appelées  sociales ,  celles  relatives  au  travail, 
à  la  propriété,  au  patronage,  à  la  famille,  à  l'éducation ,  on  ne 
sait  que  trop  à  quelles  discussions  véhémentes  et  souvent  pas- 
sionnées elles  donnent  naissance  dans  les  assemblées  publiques, 
les  revues,  les  journaux  et  jusque  dans  les  conversations  par- 
ticulières. 

Obsession  d'une  part,  confusion  et  controverses  de  l'autre, 
tel  est  l'aspect  le  plus  général  sous  lequel  se  présente,  au 
premier  abord,  le  mouvement  qui  porte  de  plus  en  plus  les 
esprits  vers  les  études  sociales. 

Il  semble  —  dans  ces  conditions  —  qu'une  science  cpii  a  la 
légitime  ambition  d'apporter  la  lumière  parmi  ces  ténèbres, 
l'apaisement  au  milieu  de  ce  tumulte ,  devrait  être  la  bienve- 
nue, accueillie  avec  satisfaction  et  presc{ue  avec  reconnaissance. 

Il  n'en  est  pas  ainsi,  et  rien  n'égale  les  préventions,  les  op- 
positions de  toute  sorte,  que  rencontrent  ceux  qui,  en  dépit 
de  tout,  s'obstinent  à  consacrer  à  ces  recherches  le  peu  qu'ils 
ont  de  loisir  ou  de  bonne  volonté. 

C'est  que  la  Science  sociale  a  contre  elle  de  s'appliquer  à 
des  sujets  C£ui  nous  touchent  de  très  près  et  sur  lesquels  nous 
avons,  tous,  nos  idées  plus  ou  moins  arrêtées.  Nous  avons  un 
parti  pris  d'avance,  un  préjugé  au  sens  étymologique  du  mot. 
Nous  consentons  bien,  —  cjuand  nous  y  consentons.  —  à  étudier 


410  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

les  (juestions  sociales,  mais  à  condition  (|ue  les  conclusions  pro- 
posées cadreront  avec  les  o[)inions  antérieures,  philosoplii(jues 
ou  j)oliti(jues  par  exemple,  (pie  nous  pou\<>ns  av(»ir  d'autre 
part.  Nous  avons  noti-e  sièiJie  fait  et  nous  n'entendons  pas  être 
déraniiés  dans  nos  iial)itudes.  Et  puis,  à  tout  prendre,  le  bon 
sens,  le  sens  commun,  ne  sul'lit-il  pas  à  traiter  toutes  ces  (jues- 
tions? Nous  le  pr«''ten(lons  (luehjuefois;  et  si  une  vérité  sociale, 
qui  sendile  d'ailleurs  démontrée,  vient  par  occasion  heurter  en 
nous  ce  (pie  nous  appelons  de  ce  nom,  nous  n'hésitons  pas  à  la 
rejeter  comme  inacceptable  et  controuvée. 

Or.  celui  (pii  fait  de  la  Science  sociale  est  oblicé  d'avoir  une 
attitude  toute  dillV'icnh'.  11  doit,  sans  liésitei-,  faire  abstraction, 
provisoirement  (hi  moins,  de  ses  opinions  litufes  faites,  de  ses 
préférences  politi(jues,  de  ses  convictions  philosophi([ues  — 
sauf  à  voir  ensuite  et  plus  tard  si  la  Science  sociale  ne  projette 
pas  elle-même  sur  ces  graves  problèmes  des  lumières  particu- 
lières et  inattendues. 

Uuand  au  prétendu  sens  commun,  il  faut  bien  (ju'il  ne  s'en 
soucie  pas  davantage.  Il  ne  d(tit  pas  perdre  de  vue  que  le  S(^ns 
commun  ne  saurait  avoir  ici  plus  daiitorilé  (jue  dans  les  autres 
sciences  (li,  (|ue  c'est  au  nom  du  sens  commun  que  de  grands 
esprits  ont  autrefois  nié  (pie  la  teri-e  fût  ronde,  «■  comme  s'il 
était  possible,  disaient-ils  en  haussant  les  épaules,  de  faire 
mairher  la  moitié  des  hommes  la  tète  en  bas  ->  ;  que  la  seule 
règle  en  Science  sociale,  comnu*  en  toute  autre  science,  est  une 
méthode  rigoureuse,  scientifi(pie  ;  (pie.  l<>rs(prune  investigation 
a  été  métho(h([uement  condnile.  ses  résultats  s'imposent  et  (pie 
ce  sont  ces  résultats,  s'ils  se  coufiruKMit  en  se  veriliant.  (pii  sont 
appeh's  dans  la  suite  à  devenir,  eux-mêmes,  des  vérités  de  sens 
(tinnnnn. 

On  coneoil  (pie  de  |elle>  dispositions  d'esprit  ne  pniss(Md  se 
rencontrei'  ((u  assez  malaistMiienf.  l/ell'oil  ipTelles  e\iu:enl  ne 
peut  êli-e  le  fait  (|ne  d  nn  pelil  nondtre  —  et  dv  là  ICxtriime 
difliculté  que  rencontre  la  dillusion  de  la  Science  sociale. 

1,1;  DmKiiEiM.   Les  lièglcs  de  In  mv(hodc  socioloijiquc,  prelacf,  |>.  \. 


LA    SCIENCE    SOCIALE   ET    SA    CONSTITUTION   INDÉPENDANTE.  /tl7 

Et  cepondaiit  ([n«^llo  satisfaction  ne  trouve-t-on  pas  dans  la 
découvei'to  et  la  possession  de  la  vérité!  On  craint  que  la  Science 
sociale  ne  heurte  des  ùlees  chères,  des  théories  auxtpielles  on 
est  depuis  longtemps  allectionné.  —  Mais  enfin  est-ce  la  vérité 
({u'on  cherche  en  toute  chose? —  et  si  ces  idées,  ces  théories  sont 
justes,  coninient  pourrait-il  y  avoir  contradiction?  —  Il  ne  faut 
avoir  peur  d'aucune  science.  La  vérité  est  une,  la  science  est 
une.  Qu'on  veuille  l)ieii  prendre  patience,  et  l'on  verra  qu'un 
jour  toutes  les  connaissances,  quelles  qu'elles  soient,  viendronf 
se  fondre  dans  une  harmonieuse  et  merveilleuse  conciliation. 

Mais  qu'est-ce  donc  ({ue  cette  science  appelée  à  répandre  la 
lumière  sur  les  obscurités  sociales? 

C'est  une  science  relativement  neuve,  sinon  par  V objet,  du 
moins  par  la  méthode  dont  elle  use  pour  parvenir  à  la  con- 
naissance de  cet  objet. 

En  voici  la  définition  :  c'est  l'étude  méthodique  des  sociétés 
humaines,  —  Fétude  des  lois  qui  président  à  la  formation,  à 
la  constitution,  au  fonctionnement  et  au  développement  de  ces 
sociétés. 

Elle  est  l'étude  des  sociétés  humaines.  Il  serait  plus  juste 
encore  de  dire  :  l'étude  des  groupements  humains. 

En  effet,  elle  n'a  pas  seulement  pour  objet  la  connaissance 
des  sociétés,  au  sens  où  l'on  entend  habituellement  ce  mot  lors- 
qu'on dit,  par  exemple  :  la  société  romaine,  la  société  française, 
la  société  américaine  ;  mais  la  connaissance  de  tous  les  groupe- 
ments humains  quels  qu'ils  soient,  depuis  le  plus  simple  qui 
est  la  famille,  jusqu'aux  plus  compliqués,  l'État,  les  associa- 
tions d'États. 

Est-il  besoin  d'insister  sur  ce  phénomène  du  groupement  que 
l'observation  nous  révèle  avec  un  caractère  de  généralité  si  re- 
marquable? 

Il  y  a  longtemps  que  les  philosophes  ont  attiré  l'attention 
sur  la  sociabilité  foncière  de  l'homme.  L'homme  est  un  être  es- 
sentiellement sociable,  'Çmzv  tSki-v/^zv ,  selon  l'expression  d'Aris- 
tote.  11  s'associe  à  ses  semblables,  il  recherche  leur  compagnie 


'(18  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

dont  il  sont  la  nocessitt'  pour  arri\«'r  à  la  satisfaction  des  besoins 
qui  s'imposent  ù  sa  nature  physique,  intellectuelle  et  morale. 

Rien  ne  peut  faire  mieux  comprendre  Tuniversalité  de  ce 
phénomène  du  (/rouiiemcnt  que  cette  pasre  enqjruntée  à  1  un  des 
fondateurs  de  la  Science  sociale,  M.  de  Tourville  '1).  —  Lau- 
teur  imagine  un  jeune  homme  dont  l'esprit  vient  de  s'ouvrira 
la  préoccupation  des  i:rands  problèmes  philosopiiiciues  et  so- 
ciaux; il  le  su|)pose  placé  sur  une  hanteni-  <'t  c(»ntemplant  h 
ses  pieds  l'aiiitation  des  hommes  : 

«  Il  vit...  dans  la  plaine  le  spectacle  de  la  société  humaine 
dont  il  \ ('liait  de  se  séparer  :  une  ville  animée,  une  indus- 
trieuse camj)(i(jne  s'étendaient  .sous  ses  retrards  :  il  suivait  aisé- 
ment des  yeu.v  les  mouvements  de  la  foule  à  travers  les  rues  et 
les  champs;  le  inui'innre  (h>  la  \  ie  montait  de  tout  l'horizon 
jus((u  ;\,  lui.  cl  pour  la  [)reniière  fois  s'éleva  dans  son  cunir  le 
sentiment  ^\r  la  irrande  «iiivi-c  di\inc  an  milieu  de  hupielle  il 
avait  vécu,  (laptivé  [)ar  cette  émotion,  il  se  mit  à  considérer 
curieusement  les  allures  de  ce  canq)  du  travail,  se  demandant 
la  raison  de  ces  évolutions  cm  ap[)ar(Mice  si  confuses,  au  fond 
toutes  dirigées  sans  doute  par  ([nehpie  dessein.  Kl  le  premier 
trait  cpii  le  fiappa  lui  i\r  xoir  (|u  a\aut  loule  acticni.  avant  le 
travail  à  l'atfdier,  avant  le  travail  aux  cluunps.  avant  le  travail 
ù  l'école,  avant  le  repos  du  soir  en  famille,  avant  l'ai  hat  des 
denrées  au  marché,  avant  la  [)rièi-e  au\  éirlises,  les  gons  se  rlirr- 
cliaient  1rs  uns  1rs  attlrrs  pour  sr  cnovvv.n.  suivant  le  besoin 
|)articulier  de  l'action  à  lacjuelh'  ils  voulaient  s'adonner.  —  Le 
iwixiiu, (/roupr/uc/i/  (le>  lionmies  \alides  i\[\\  i\\v\icvs.  f/7'oitpemen/ 
des  enfants  à  l'école,  t/roupounil  des  lemmes  an\  (•choppt^s 
«le  vente;  midi  venu  cl  Ions  ces  y ro//y>rv  dispersés,  rrunnm  *\os 
familles  en Cliatiin"  deinenre  piMir  le  repas  du  joui';  et  ainsi  du 
reste,  jus([u  A  ci'  cpie  le  soir  \inl  sus|(endre  toute  action  et 
arrêter  tout  moincinenl.  Le  fait  était  tlaui'ant  :  les  hontmes 
pour  agir  paraissent  avoii*  iucessammeni  b<»soin  d«'  sr  rrunir  en 
des  sorir/rs  (]v  formes  très  ditlérentes.  >- 

(1)  Srietice  soriair,  l.  I,  \\  VX 


LA    SCIENCE    SOCIALE    ET    SA    CONSTITUTION    INDÉl'ENnANTE.  419 

Ainsi  le  besoin  de  se  grouper  se   manifeste  à   tout  instant  : 

Pour  satisfaire  à  cette  loi  de  nature  (jui  pousse  Thonime  à 
se  continuer  lui-môme  dans  une  descendance,  Tliomme  s'unit 
à  une  femme  ;  ils  ont  des  enfants  et  voici  un  premier  groupe- 
ment qui  est  la  famille. 

Les  familles  vivent  quelquefois  isolées,  mais  rarement.  Le 
[)lus  souvent  elles  trouvent  avantage  à  se  grouper,  à  se  réunir. 
Ces  groupements  de  familles  formeront  la  tribu  s'il  s'agit  de 
familles  nomades,  la  commune  s'il  s'agit  de  familles  sédentaires. 

Ces  familles,  il  faut  iju'elles  vivent.  Le  père  devra  travailler. 
Peut-être  se  livrera-t-il  à  un  labeur  isolé,  indépendant,  comme 
la  pèche  ou  la  chasse;  le  plus  souvent  il  louera  ses  services  à 
un  individu  plus  entreprenant,  plus  prévoyant  ([ue  lui  qui  fera 
travailler  sous  ses  ordres  un  nond)re  plus  ou  moins  considé- 
rable d'ouvriers;  —  ou  bien  il  sera  lui-même  ce  directeur  du 
travail,  ce  patron.  En  tout  cas,  voici  un  nouveau  groupement 
d'hommes,  sous  la  direction  d'un  chef  :  c'est  l'atelier. 

L'éducation  des  enfants,  si  le  père  ne  peut  s'en  charger  lui- 
même,  sera  confiée  à  un  maître  dont  la  tâche  spéciale  sera 
justement  d'instruire,  d'élever  tous  les  enfants  remis  entre  ses 
mains.  Et  voici  un  quatrième  groupement,  Yécole. 

Les  intérêts  matériels  ne  sout  pas  les  seuls  :  il  faut  tenir 
compte  des  intérêts  moraux,  religieux.  Qui  sera  chargé  d"y 
pourvoir?  Ce  seront  les  ministres  de  la  religion.  V église  sera 
un  nouveau  groupement. 

Eh  bien,  ce  sont  ces  groupements  et  beaucoup  d'autres,  ces 
sociétés  de  forme  et  d'importance  si  variées,  qui  constituent  la 
matière  de  la  Science  sociale. 

Son  objet  propre  est  de  rechercher  les  conditions  de  forma- 
tion, de  constitution,  de  fonctionnement  et  de  développement 
de  ces  groupements  humains  —  les  lois  suivant  lesquelles  ils 
se  forment,  se  constituent,  fonctionnent  et  se  développent. 

Elle  constate  des  effets,  elle  recherche  des  causes,  et  elle  s'ef- 
force de  découvrir  les  relations  qui  unissent  ces  eflets  àces  causes. 

L'étude  des  relations  de  cause  à  effet,  l'étude  de  Venchaine- 


420  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

77îen/  naturel  dt-s  phmomhies  sociaiir  outre  eux,  tel  est  l'objet 
véritable  de  la  Science  sociale. 

Pour  atteindre  son  hut,  la  science  sociale  doit  être  pourvue 
d'une  méthode  sûre  et  rigoureuse.  Cette  méthode,  elle  la  pos- 
sède :  c'est  la  méthode  iV observation. 

Les  phénomènes  sociaux  doivent  être  considérés  comme  des 
réalités  objectives,  comme  des  laits,  et  lobservation  <loit  se 
porter  sur  eux  comme  elle  x'  [jorte  sur  les  autres  phénomènes 
naturels.  —  L'observateur  social  doit  les  analyser,  les  comparer 
et  les  cLasser  exactement  comme  font,  à  l'éirard  des  véirétaux  et 
des  minéraux,  le  botaniste  et  le  géologue.  —  11  doit  se  mettre 
en  contact  direct  et  personnel  avec  les  réalités  sociales,  les 
examiner  sur  le  77/.  afin  d'en  tracer  des  descriptions  ausiii  exactes 
(jue  précises. 

C'est  en  se  multipliant,  en  se  comparant  et  en  se  classant, 
(pièces  desci'ijjtions  permettent  daiiiver  enfin  à  ce  cpi'il  ini- 
porlc  le  pins  de  connaître  :  à  la  découvert*'  des  lois  (pii  prési- 
dent à  l'enchainement  des  phénomènes. 

Est-il  besoin  de  dire  «pie  l'observation  dont  il  sairit  ici  n  «'st 
pas  l'observation  vulgaire,  mais  bien  l'cdjservaticm  méthodi([ue, 
scientilique,  poursuivie  en  vertu  des  règles  fixes?  —  Ces  règles 
existeid,  cette  méthode  est  constituée  depuis  une  cpiinzaine 
d'années  (1)  et  son  efficacité  se  mesure  ;\  la  iri'andeur  des  résul- 
tats accpiis  déjà  cl  constatés  dans  les  trente  volumes  d<>  la 
lievue  (\u\  poite  le  iioiu  inèiiie  de  la  science  :  /a  Science  sociale. 

Il  UN  a  |)as  lon,ytein|)s  encore,  cette  idée  de  soumettre  à  Vn/)- 
servation  les  phénomènes  scM-iaux,  comme  les  phénomènes  de 
l'ordre  physicpie,  semblait  inadmissible. 

(Ml  ne  pouvait  comprendre  (pie  de  simples  particuliers,  spé- 
cialement a[)idi(piés  à  cette  étude,  pussent  avoir  la  prétention 


(1)  Pour  Irouver  lexposi"  comiih'l  do  In  incUiodo  ilc  la  Scioncc  sociale,  il  suffit  de 
se  rpporler  aux  divers  volumes  de  la  revue  La  Science  sociale  et,  en  |>arli«ulipr. 
aii\  articles  sniv.ints  :  I.n  Sririiri'  sorinle  est-rllc  une  science*  ill.  m:  TorRMLi,E\ 
l.  I  et  II.  I,  ixolc  (le  la  Science  sociale  P.  i>i:  lloi  sikhs  .  t.  XVII.  —  Cours  de 
méthode  delà  Science  sociale  (R.  Pi?(ot).  t.  \I  à  XVI.  —  On  pourra  lire  un  résumé 
de  la  méthode  et  des  résultats  actuels  de  la  science  dans  deux  reinarqujïbles  articles 
du  R.  P.  SciiwAiM  |inliliés  dans  la  Revue  thomiste,  t.  I,  p.  fùM,  et  t.  Il,  p.  KM». 


LA.   SCIENCE    SOCIALE    ET    SA    CONSTITUTION   INDÉPENDANTE.  421 

de  débrouillci',  ])ar  \o  s(nil  cllort  de  leur  attention,  rénorme 
enchevêtrement  des  faits  sociaux. 

Il  n'y  avait,  pensait-on,  que  les  liommes  d'État  qui  fussent 
assez  haut  phicés  pour  apercevoir  le  détail  de  cette  immense 
complication  et  en  révéler  le  secret  au  commun  des  mortels  (1). 

En  outre  —  comme  les  questions  sociales  ne  sont  le  plus  sou- 
vent étudiées  ([u'en  vue  de  réformes  pratiques  à  opérer  —  on 
pensait  que  l'observation  devait  être,  à  ce  point  de  vue,  d'une 
faible  utilité.  —  Puisqu'en  définitive  il  s'agit  de  savoir  ce  qui  est 
à  faille,  d'avoir  une  ligne  de  conduite  déterminée,  à  cjuoi  bon  ob- 
server ce  qui  est?  Ce  qui  importe,  n'est-ce  pas  de  trouver  ce  qui 
doit  être?  — Les  choses  ne  vont  pas,  comme  il  faudrait;  soit, 
disait-on  ;  il  faut  donc  inventer,  imaginer  du  nouveau  :  or  les 
grands  philosophes  seuls  ou  les  grands  politiques  ont  qualité 
pour  imprimer  au  monde  des  directions  nouvelles. 

On  pense  aujourd'hui  de  tout  autre  façon  :  on  estime  —  et 
avec  raison  —  que  le  plus  modeste  travailleur,  s'il  est  armé  d'une 
bonne  méthode  d'investigation  et  s'il  l'applique  avec  rigueur 
et  conscience,  est  parfaitement  en  mesure  de  se  rendre  maître  de 
la  complication  réputée  inextricable  des  phénomènes  sociaux. 

Mais  surtout  l'on  se  rend  compte  que,  si  l'on  veut  avoir  prise 
sur  le  inonde  social,  rien  ne  sert  d'imaginer  des  solutions  a 
priori.  —  On  sait  maintenant  cju'àces  solutions,  à  ces  inventions, 
à  ces  reconstructions  fantaisistes  les  événements  se  dérobent 
«  avec  une  superbe  indépendance  ».  Le  monde  marche  et  «  suit 
un  cours  cjue  personne  n'avait  prévu  »,  se  jouant,  comme  à 
plaisir,  des  impulsions  qu'on  a  prétendu  lui  donner. 

Il  ne  s'agit  donc  plus  de  «  faire  le  monde  à  sa  guise  »,  mais 
de  savoir  «  comme  il  est  fait  et  comment  il  se  fait  {'2)  ».  Il  ne 
s'agit  plus  de  combinaisons  nouvelles  à  trouver,  mais  de  phé- 
nomènes à  observer,  de  lois  à  découvrir. 

Et  de  fait  —  si  l'on  a  le  secret  désir  d'opérer  des  réformes  — 
y  réussira-t-on  autrement  qu'en  utilisant  les  forces  sociales  en 

(1)  H.  DE  ToLRViLLK,  préfacG  du  livre  de  M.  de  Rousiers  :  La  Question  ouvrière 
en  Angleterre,  pp.  vn-viii. 

(2)  H.   DE  TOURVILLE,   Op.    cH. 


'r22  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

vue  (les  résultats  (lu'on  se  propose:  [)our  se  mouvoir  et  se  di- 
riger au  milieu  <1«'  ces  forces,  sans  en  être  écrasé,  ce  qu'il  im- 
porto avant  tout,  n'est-ce  point  de  les  connaitrr  avec  exactitude, 
(le  posséder  les  lois  (\uï  les  réerisscnt?  Pour  se  rendi-e  maîtr<'  de 
la  vapeur  et  cm  utiliser  la  puissance  sans  faire  éclater  les  chau- 
dières, n'a-l-il  pas  l'allu  commencer  \):\v  en  étudier  le>  lois  et 
s'y  soumettre  avec  docilité? 

Ce  n'est  donc  point  des  théories  aijstraites  que  se  constitue 
la  Science  sociale.  —  Il  n'est  point  scientificpie  en  ces  matières 
(le  commencer  pai-  l'ahstrait.  C'est  par  le  concret,  c'est-à-dire 
par  la  réalité,  par  les  choses,  par  \os  faits  eux-mêmes  soiiiiieu- 
sèment  ohservés  que  déhute  toute  science  de  la  nature.  La 
science  sociale  ne  procède  pas  autrement. 

Ce  n'est  (pi'ensuite  —  et  plus  tard  —  (]U On  s'élève  à  l'ahstrait. 
—  l/ahstiait.  ce  sont  les  vues  d'ensemhle.  les  conceptions  ,::é- 
uérales,  les  principes,  (jui  se  déiia.iienl  <le  !  étude  uiéthodicpie 
et  proIoni:ée  des  faits  et  ne  j)euvent  se  déuager  (pie  de  cette 
étude  patiente  et  minutieuse,  —  les  faits  constituant  et  devant 
toujours  constituer  les  données  essentielles  el  j)iimor(liales  de 
toute  science  dOhservation. 

Ainsi  la  Science  sociale  ne  doit  être  dominée  par  aucune  con- 
sidération d'ordi-e  pliilosophi(pje  ou  r(dii:ieux.  Klle  s(»  suflit  à 
<dle-mêuu';  elle  se  constitue  eu  pleine  indé[)cndance  ;  elle  ne  doit 
l'fi'e  inféodée  à  aucun  pai'ti,  à  aucune  école,  à  aucune conf(»ssiou. 

C'est  un  (luunp  lai'iiement  ouvert  à  tous  les  travailleurs  de 
hoiine  voloidé,  (pielles  i\uo  soient  leurs  C(Mn  ictions. 

La  raison  eu  est  simj)le  :  c Cst  une  science,  une  science  d'ohseï-- 
vation,  analoiiue  à  la  hotanique,  à  la  yéoloiiic.  ;\  la  physiologie, 
el  une  science  ahsolument  neutre  dont  les  conclusions,  une  fois 
ac(piises.  doivent  s*imj)osei' à  tous  les  esprits,  ipiels  (pi'ils  soient, 
parce  (pielles  sont  fondées  sur  les  faits,  it  (pi»>  d(>s  faits,  tou- 
jours aisés  à  vérilier  «M  à  contr('>ler.  sont  des  réalités  î»  l'empire 
descpielles  nul  n(>  peut,  de  honne  foi,  a\()ir  la  ju'étentioii  de 
se  soustraire. 

(iahriel  Mkmn. 


HISTOIRE 

DE  LA  FORMATION  PARTICILARISTE 


XV 

PRÉDOMINANCE  DES  SAXONS  SUR  LES  ANGLES 
EN  GRANDE-BRETAGNE  d). 

A  la  suite  de  leurs  deux  plus  brillants  chefs  odiniques,  Cl o vis 
et  Cerdic,  les  éniigrants  de  la  Plaine  Saxonne  étaient  arrivés  à 
s'étendre,  au  commencement  du  sixième  siècle,  dans  la  plus 
grande  partie  du  nord  de  la  Gaule  et  du  sud  de  la  Grande-Bre- 
tagne, ils  se  trouvaient  désormais  au  large.  Les  Odiniques  allè- 
rent alors  remuer  un  autre  peuple  qui  sentassait  au  nord  de  la 
Plaine  Saxonne,  mais  en  dehors  d'elle,  et  qui  n'était  pas  saxon. 
Il  portait  le  nom  à' Angles. 

Les  Angles  se  rattachaient  au  type  g^oth,  c'est-à-dire  au  type 
de  cette  portion  des  Vieux-Germains,  qui,  san^s  sortir  du  bassin  de 
la  Baltique,  avait  été  pourtant  amenée  à  perfectionner  la  cul- 
ture en  «introduisant  dans  les  territoires  riches  et  enfermés  des 
grandes  iles  et  presqu'îles  Scandinaves.  Ce  peuple  occupait  le 
versant  oriental  du  Schleswis".  Son  souvenir  v  subsiste  dans  le 
nom  de  la  contrée  appelée  Angeln,  qui  était  son  centre  et  qui 
se  trouve  entre  le  fiord  de  Schleswig  et  celui  de  Flensbourg*.  (V. 
Atlas  manuel,  de  Hachette,  carte  28.) 

Pour  prendre  le  chemin  de  la  Grande-Bretagne,  les  Angles 
n'eurent  qu'à  descendre  sur  le  versant  occidental  du  Schleswig, 

(1)  Voir  l'article  précédent,  octobre  l'JOl  :  Science  sociale,  t.  XXXII,  p.  293. 


424  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

pays  (le  l)ruyère.s,  de  tourbes  et  do  sables,  tout  difléreut  du  ver- 
sant oriental,  et  à  s'embarquer  siii  le  rivasre  de  la  mer  du  Nord. 
En  lace  est  la  côte  anglaise,  où  ils  devaient  abordrr  »t  trans- 
porter leur  \unn. 

Cette  invasion  ne  présente  pas  les  caractères  <les  colonisations 
saxonnes,  mais  ceux  des  grandes  migrations  germaniques.  Elle 
n'est  pas  composée  de  quebjues  bandes  d'émigrants,  organisées 
pour  la  circonstance,  allant  les  unes  après  les  autres  se  placer 
dans  des  endroits  diversement  choisis,  s'y  installant  à  part  en 
petits  royaumes,  ne  s'étendant  (jue  dans  la  mesure  du  néces- 
saire ot  se  fusionnant  peu  à  |kmi  ;  mais  c'est  la  mise  en  marche  de 
loiil  un  jieuplc.  (jui  vide  son  teri'itoire.  (jui  s(>  transplante  en 
masse  et  va  créer  ailleurs  un  seul  et  même  royaume,  dont  il 
pousse  aussi  loin  (pie  possible  les  limites,  mais  où  bientôt  la 
division  s'introduira. 

Les  Angles,  en  eilet,  étaient  de  formation  patriarcale  et  com- 
numanfaire.  comme  les  Goths  et  d'ailleurs  comme  tous  les  (iei'- 
mains  du  hassin  de  la  iîaltiipie.  Et  nous  verrons  se  manifester 
les  trails  de  cette  lormafion  dans  toute  la  suite  de  leur  courte 
histoire. 

Ils  alta(pièrent  la  (Iraude-Rretagne  par  le  nord,  à  r<ij)posé 
des  Saxons,  aux  ((tnlins  de  IWnghderre  et  di-  l'Ecosse  actu(dles. 
Après  (pndques  tentatives  de  débaicjuemenf.  ou  même  tpudcpu's 
essais  d'établissement  laits  sur  des  points  moins  septenti'io- 
naux  de  la  côte  orientale  ,  ils  j)énétrèrent  par  la  Tyne,  (|ni 
baigne  aujourd'hui  Newcastle;  puis,  par  la  Tweed,  qui  est 
un  [leu  [)lus  an  noi'd.  et  enlin.  par  la  Tees.  (pu  est  un  j)eu 
plus  au  sud.  Les  Hret(»ns  d(>s  terres  basses  se  trou\  èrent  env(dop- 
pés  par  ce  ])euple  (|ui  ne  s'enq)ai'ait  pa><  très  strictement  du  sol, 
et  ils  se  confondirent  a\('c  lui.  (!eu\  tle>  li.iules  terres  se  (h'fen- 
direul  ;'i  nulrauee.  Mais,  api'ès  hien  des  péripéties  sanglantes, 
les  Angles,  juenes  par  les  habiles  chefs  oïlinicpu'^  el  mieux  ar- 
nn'-s  (pu*  leui's  opposants,  car  ils  étaient  beaucoup  plus  avancés 
en  civilisation,  restèrent  maîtres  de  t(»ute  la  région  depuis  la 
TwccmI  jusfpriY  la  Tees. 

Le  dernier  éj)iso(le  de  cette  piise  de  possession  rejirodnit  à  s  y 


UISTOIHE   DE   LA    FORMATION    l'ARTIClLARlSTE.  425 

méprendre  le  drame  de  la  citadelle  d'Andérida,  qui  avait  remlu 
les  Saxons  maîtres  du  territoire  du  Sussex.  On  v  retrouve  les 
Bretons  tout  sembla! )les  à  eux-mt'nies.  Comme  ils  étaient  traqués, 
dun  côté,  par  les  Angles  envahisseurs  et,  d'un  autre  côté,  par 
les  Pietés  et  les  Scots,  dont  les  Angles  avaient  eu  soin  de  se  faire 
des  alliés,  ils  se  concentrèrent  en  un  lieu  où  venaient  se  rencon- 
trer les  efforts  comijinés  de  leurs  ennemis.  C'était  à  ce  passage 
rétréci,  à  cette  sorte  d'isthme  d'entre  la  Clyde  et  le  Forth,  (jue 
Septime-Sévère  avait  fermé  par  une  «  grande-muraille  ».  Il  y  avait, 
attenant  au  rempart,  près  deFembouchure  delà  Clyde,  un  château 
ancien  garni  de  tours,  reste  le  plus  considérable  de  cette  ligne 
fortitiée  .'  ouïe  nommait  la  forteresse  de  Caltraeth.  C'est  là,  et 
aux  alentours  le  long  du  retranchement  romain,  que  les  Bretons 
se  réunirent.  «  Au  milieu  des  réjouissances  d'une  fête  nationale, 
où  plusieurs  jours  se  passaient  d'ordinaire  en  festins  et  en 
scènes  d'ivresse,  ils  furent  assaillis  à  l'improviste.  Le  combat  fut 
atroce  et  continué  durant  sept  jours  au  dehors,  puis  au  dedans 
de  la  forteresse  dont  tous  les  défenseurs  moururent  à  leur  poste. 
Trois  cent  soixante-trois  chefs,  portant  le  collier  d'or,  marque 
du  haut  commandement  chez  les  Bretons,  avaient  pris  avec  leurs 
hommes  le  chemin  de  Caltraeth  :  il  n'en  ^e^^nt  que  trois,  parmi 
lesquels  était  Aneurin,  l'un  des  bardes  les  plus  célèbres.  Il  fît  sur 
ce  grand  désastre  de  sa  nation  un  poème  c{ui  s'est  conservé  jus- 
qu'à nous.  "  (Augustin  Thierry,  Histoii^e  de  la  Conquête  de  l'An- 
rjleterre,  t.  I,  livre  r%  p.  20.) 

Une  fois  assurés  des  trois  vallées  de  la  Tweed,  de  la  Tvne  et 
de  la  Tees,  cjui  confinent  à  la  mer  et  leur  servaient  de  porte 
d'entrée  et  de  sortie,  les  Angles  ne  craignirent  plus  de  se  ré- 
pandre au  sud,  conmie  une  mondation,  dans  le  vaste  pays  de 
York,  le  Vorkshire  actuel,  plaine  intérieure,  dont  toutes  les 
eaux  courent  vers  le  centre  des  terres  et  qui  est  séparée  de  la 
mer  par  une  longue  ligne  de  côtes  inhospitalières.  De  ces  côtes, 
les  unes  sont  des  falaises  qui  s'éboulent  :  c'est  la  partie  nord  ; 
les  autres  sont  des  limons  qui  s'amassent  :  c'est  la  partie  sud. 
Les  envahisseurs  descendirent  et  s'étendirent  dans  ce  large 
bassin  jusqu'à  son  débouché  dans  l'estuaire   de    IHumber  et 


A  m  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

jusqu'à  la  rivière  do  Don,  arihiciit  dr  riIiiiiilMT.  Ils  f»tiiuèrent 
nu  seul  Étal,  auxquels  ils  donnèrent  le  nom  de  Nort/tumberlaw/ 
ou  Northmnhrie,  c'est-à-dire  pays  au   nord  de  lllundjer. 

Ils  avaient  pour  uui({ue  chef  suprême  Ida,  descendant  pré- 
tendu dOdiii  au  neuvième  de.trré.  Son  caractère  odinicpie  est 
clair.  Il  menait  avec  lui  ses  douze  tils.  ce  (jui  ne  manqu»'  pas 
d'accentuer  son  <aractère  patriarcal  et  communautaire. 

Ceci  se  passait  juste  nu  siècle  après  les  commencements 
(rilengist  et  d'IIorsa.  douze  à  treize  ans  après  la  UKjrt  de 
Ordic  5V7)  :  on  voit  ipie  les  Odini(|ues  ne  laniruissaient  [)as. 
Et  ils  ne  .sont  pas.  là  encore,  au  bout  de  leur  p<uissée. 

Ida  mort,  la  Noitluindjrie  s*'  divisa  559'.  Pareille  chose  ne 
s'était  vue  dans  aucun  des  établissements  d<'  purs  Saxons  en 
(".rand(»-Bieta^ne.  Il  >  <'ut  deux  royaumes,  (pii  emi)runtèrent 
leurs  nom>  à  danciemies  dénominations  locales  :  l'un,  la  ^mn- 
cie,  était  la  première  partie  con([uise.  la  région  de  la  Tweed, 
de  la  Tyne  et  de  la  Tees  :  l'autrt^  la  Ihira,  était  la  sec«tn<li' 
parti»'  c<»ncjuise.  la  reirion   de  Yoïk. 

Inutile  de  dire  ([ue  la  caus*»  de  cette  division  était  une  ((ue- 
relle  de  clans,  à  la  t'açou  i:ermani(|ue.  à  la  façon  des  lils  tb- 
Clovis.  Tour  à  tour  il  y  a  scission  et  réunion,  .suivant  b's  succès 
divers  des  luttes  intestines  entre  les  descendants  d'Ida,  suivant 
les  elFets  opi)osés  des  assassinats  qu'ils  échaufi-ent  entre  eux. 

Peu  de  bMn|)s  après  ce  preini«*r  démembrenuMit,  un  chef  en- 
traîna de  Noitliumbiie  wxw  bande  d'éniii;rants  ani.-les  avec  la- 
(pielle  il  alla  s'installer,  plus  au  sud  encore.  iMitre  l'estuaii-e 
du  Wash  et  le  royaume  d'Kssex.  Cette  fondation  séparatiste  prit 
le  nom  ^V Esl-Anf/lic  571  i.  Son  territoire  est  représenté  par 
les  comtés  aclu<ds  de  NdrfolU,  Sullulk  et  Cambridge.  I»<.ur  se 
rendre  com|)le  de  I  hiatus  (|ui  se  lit  entre  ces  Angles  d  Kst-.\n- 
ulie  et  ceux  d<'  Noi'limmbrie,  il  faut  savoir  (jue  tout  le  littoral 
enti-e  rihuuber  et  le  Wash,  c'e>t-à-dire  tout  le  pays  du  Lincoln, 
sauf  sa  colline  occidentale  rejetée  très  à  l'inb-rieur,  était  une 
région  de  laiiuues  comme  la  Hollande  primili\e.  une  terre  à 
peu  près  inhabitable,  mêlée  partout  d'tNUi  et  «le  vase.  Il  est 
inliniment  probable  <pie  I  («xpetlition  anule  franchit  la  distance 


HISTOIRE   DE    LA    FORMATION    l'ARTlCULARISTE.  427 

par  mer,  seul  chemin  facile  et  libre.  L'Esf-Anglie,  séparée  de 
la  Northiimbrie  par  riiumide  désert  du  Lincoln,  était  vraiment 
faite  pour  un  [)arti  de  sécessionnistes.  Elle  était  d'ailleurs  bien 
enclose  par  le  Wash,  les  tleuves  à  grands  marécages  qui  s'yjettent, 
les  possessions  stables  des  Saxons  de  l'Essex  et  la  mer  du  Nord. 

Mais  les  Angles,  dans  leurs  conquêtes,  ne  procédaient  pas 
comme  les  Saxons  par  une  occupation  serrée,  mesurée,  métho- 
dique, ({ui,avec  peu  de  combats,  put  donner  des  limites  toujours 
nettes  et  bien  remplies.  A  la  manière  do  tous  les  Vieux- 
Germahis  directement  venus  du  bassin  de  la  Baltique,  ils  cher- 
chaient à  se  répandre  au  plus  loin,  à  tout  envahir  démesuré- 
ment en  se  dispersant.  Aussi,  non  contents  de  la  Northumbrie 
et  de  TEst-Anglie,  ils  débordèrent  hâtivement  de  ces  deux 
pays  daus  la  région  intermédiaire  et  tout  à  fait  centrale,  qui 
était  complètement  détachée  de  la  mer  par  les  longues  et  pro- 
fondes lagunes  du  Lincoln,  dont  il  vient  d'être  question.  La 
position  des  terres  qui  s'étendaient  à  l'intérieur,  derrière  cette 
l)()r(lure  marécageuse,  leur  avait  fait  donner  le  nom  de  «  Mar- 
che, Merk  rt,  c'est-à-dire  frontière  de  marais.  Ce  fut  le  territoire 
d  un  nouveau  royaume  appelé  royaume  de  Mercie  (585).  Il  était 
compris  entre  l'Humber  et  le  Don,  son  affluent,  le  rivage  du 
Lincoln,  le  Wash,  les  collines  au  nord  de  la  Tamise,  alors 
couvertes  de  forêts,  et  les  montagnes  du  Pays  de  Galles.  Il  con- 
finait ainsi  à  la  Northumbrie ,  à  l'Est- Angiie.  à  l'Essex  et  au 
Vessex.  Il  remplissait  l'intervalle  entre  eux.  (V.  Atlas  général 
de  Foncin,  p.  25 j. 

Son  fondateur,  Crida,  est,  lui  aussi,  un  odinique.  Les  plus  an- 
ciennes traditions  en  font  un  descendant  d\)din  au  dixième 
degré.  Je  ne  discuterai  pas  ici  la  valeur  de  pareilles  généa- 
logies. Je  dirai  seulement  qu'elles  sont  un  témoignage  curieux 
de  la  physionomie  odini({ue  que  présentaient  tous  ces  person- 
nages aux  yeux  dune  postérité  assez  rapprochée  d'eux.  Il  ne 
faut  pas  oublier  d'ailleurs  que  les  bardes  leurs  contemporains,  et 
ceux  des  temps  précédents,  avaient  pour  principal  office  de  gar- 
der la  mémoire  de  toutes  les  descendances  illustres,  si  compli- 
quées qu'elles  fussent. 


428  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

Dans  la  Nortliiirahrio.  les  Anulos,  encore  massés  ensemble, 
s'étaient  trouvés  assez  nombreux  et  assez  forts  pour  absorber 
une  partie  des  Bretons  des  terres  basses.  Us  avaient  d'ailleurs 
siniiulièrement  diminué  la  j)opulation  indigène  par  leurs  dévas- 
tations. Ils  se  plaisaient  si  jjicn  ;i  ))rùl<'r  et  à  ravag^er,  (jue  les 
surnoms  histori(|ues  de  Brûleur  et  de  Ravageur  sont  demeurés, 
Tun  à  Ida,  leur  premier  chef,  l'autre  à  son  petit-fds  Etlielfrid. 
Mais,  dans  les  territoires  de  l'Est-Angli*'  et  de  la  Mercie  sur- 
tout, ils  ne  suffirent  })lus  à  peupler;  la  race  locale  se  maintint 
en  (juaiitité  considérable  au  milieu  deux  et  continua  même, 
(à  et  là,  à  se  garder  en  petits  corps  de  nations.  Les  Angles  de 
la  Mercie.  particulièrement,  s'en  tirent  des  alliés  très  impor- 
tants contre  la  Nortlunnbrie  et  l'Est-Angiie. 

Le  ])lus  bel  effort  de  cette  ligue  redoutable  fut  conduit  par 
Peiida  et  Cadwallon  :  Penda,  chef  des  Angles  de  Mercie,  et  Lad- 
wallon,  chef  des  alliés  indigènes.  Pendant  trente  ans,  ce  fut  la 
plaie  de  tous  les  royaumes  voisins.  Mais,  bien  ([ue  les  Saxons 
(h'  la  Tamise  aient  eu  plusieui-s  fois  à  se  défendre  des  Merciens, 
la  lutte  fut  surtout  une  lutte  fratricide  d'Angles  à  Angles  (de 
020  à  655  j. 

Il  est  impossible  de  lire  l'histoire  des  Angles  en  Grande-Bre- 
tagne sans  être  frappé  de  la  fureui-  des  eondjals  dans  hupielle 
ils  se  sont  perpétués.  Il  n'y  a  [)as  de  comparaison  à  établii- 
sous  ce  rapport  eiilre  eux  et  les  Saxons  :  ils  sont  incompara- 
blemeul  plus  batailleurs. 

On  voit  maintenant  assez  les  caractères  de  l'invasion  angle. 
Lieu  (liiférente  des  colonisations  saxonnes  et  toute  semblable 
au\  vi'uxltî^  invasions  germanicpu's.  On  peut  surtout  l'assimiler 
à  l'invasion  des  Lond)ar(ls  dans  le  nord  de  l'Italie.  Les  Lcunbards 
étaient,  sur  les  bords  méridionaux  de  la  Baltiipn*.  les  plus  pro- 
ches voisins  des  Angles.  Les  deux  peuples  étaient,  de  tous  les 
N  ieux-(iermains.  les  plus  st'dentaii-es  et  les  plus  avancés  en  ci- 
vilisation, grAce  à  ta  proximité  de  cet  u  .Vi-ehipel  Scandinave  ». 
où  les  Cotlis  et  les  Odiuicpies  avaient  si  grandement  développé 
la  culture,  les  arts  utiles  et  décoratifs,  le  commerce  maritime 
(laus  le  bassin  haltlipie.  et  la  passion  des  armes.  Mais  les  Angles 


HISTOIRE   DE    LA    FORMATION'    PARTICULARISTE.  429 

paraissent  avoir  étO  supérieurs  encore  aux  LonibaTds.  Ils  étaient 
au  reste  plus  voisins  des  Goths  et,  à  vrai  dire,  une  portion  même 
des  Goths.  Ils  avaient  plus  d'affinités  avec  ces  riches  paysans, 
(]ui  iiardaient  une  si  large  indépendance  sous  la  domination  des 
Odiniques  et  dont  les  émigrants  isolés  avaient  créé  le  type  des 
Norvégiens  et  des  Saxons. 

Nous  trouvons  chez  les  Ang-les,  comme  chez  les  Jutes  déjà, 
ce  que  nous  n'avons  pas  trouvé  chez  les  purs  Saxons  :  la  dis- 
tinction des  Jarls  et  des  Karls,  c'est-à-dire  des  nobles  et  des  pay- 
sans. Dans  les  royaumes  saxons,  en  Grande-Bretagne,  nous 
n'avons  rencontré  aucune  distinction  do  classe  et  d'orig-ine,  à 
part  le  seul  chef  odinique  ;  il  y  a  des  gens  appelés  witans,  thanes 
ou  aldermans.  à  raison  de  la  confiance  publique  dont  ils  jouis- 
sent ou  de  retendue  diverse  des  biens  qu'ils  possèdent ,  mais 
leurs  dénominations  n'indiquent  pas  autre  chose ,  et  ce  sont 
bien  des  égaux.  En  outre,  chez  les  Angles,  comme-  chez  les 
Jutes  aussi,  on  trouve  une  quantité  de  personnages  qualifiés 
du  nom  dEthel  ou  d'Etheling-  (l'Edel  de  l'allemand),  ce  qui  ne 
se  voit  pas  chez  les  Saxons,  pas  même  chez  leurs  rois,  jusqu'à 
l'époque  de  la  fusion  avec  les  Ang-les.  Le  premier  roi  saxon  C[ui 
ait  pris  le  titre  d'Ethel  est  en  effet  Ethelwolf ,  fils  et  successeur 
de  cet  Egbert  par  qui  l'Heptarchie,  c'est-à-dire,  les  sept  royaumes 
de  Kent,  de  Sussex,  de  Wessex,  d'Essex,  de  Northumbrie,  d'Est- 
Anglic  et  de  Mercie  furent  unifiés  et  le  royaume  d'Angleterre 
constitué,  au  commencement  du  neuvième  siècle. 

Vn  autre  trait  de  Vieux-Germains  que  présentaient  les  Angles 
et  qui  se  rattache  au  précédent,  c'est  un  grand  entourage  de 
i<  fidèles  »  auprès  des  personnages  de  marque.  Cette  domesticité 
de  haut  rang  existait  peu  et  était  peu  apparente  chez  les  rois 
saxons,  chez  les  aldermans  et  les  thanes.  Au  contraire,  elle  était 
très  fréquente,  très  nombreuse  et  très  en  relief  parmi  les  Angles. 
On  peut  s'en  rendre  compte  en  lisant  VHistoria  ecclesiastica 
f/entis  Anglorimi  de  Bède,  à  la  condition  de  bien  distinguer 
quand  il  parle  des  pays  saxons  et  quand  il  parle  des  pays  an- 
gles :  car  il  confond  souvent  les  deux  races  sous  l'appellation 
générale  d"  «  Angles  et  Saxons  »  ,  et  même  sous  l'un  ou  sous 

T.  XXXII.  29 


ï 


30  LA    SCIENCE   SOCIALE. 


lautro  <lo  CCS  noms,  parce  que,  à  son  cpo([uo  673-735),  une 
sorte  (Ir  fusion  s'était  déjà  faite,  non  seulement  par  les  comnni- 
nicatioiis  multipliées  des  deux  poj)ulnfiuns,  mais  par  un  com- 
mencement d'unilication  [)oliti([ue  :  Ina,  roi  de  Wessex,  avait 
fait  sentir  la  supéi'iorit»' de  ses  Saxons  dans  tout  le  sud  et  dans 
la  Mercie  (725).  et,  soixante-quinze  ans  après,  Egbert.  un  de  ses 
successeurs,  entrepr<'nait  de  réunir  toute  l'Ileptarchie  en  un 
seul. et  même  royaume. 

Ces  «  fidèles  »,  véritables  hommes  de  truste,  souvent  com- 
mensaux de  celui  autpiel  ils  étaient  attachés,  portent  dans  la 
laniiuc  latine  de  Bède  le  titre  bien  liermanique  de  «  compa- 
i;Tions  »,  comités,  dont  le  contexte  fait  parfaitement  distiuizuer 
le  sens  spécial  d'avec  d'autres  a[)plications,  d'ailleurs  très  di- 
verses, du  même  ferme. 

Le  fra(hictenr  anglo-saxon  de  Bède  a  rendu  ce  terme  par 
celui  de  (jrrs//// ,  (pii  est  le  mot  [)ropi'e  de  langue  germanicpie 
pour  désigner  les  «  fidèles  ».  C'est  de  ce  mot  ([ue  les  Francs  ont 
tiré  le  nom  de  vassal.  Des  «  fidèles  >»  d'ordre  inférieur  sont  ap- 
pelés pai-  l'ède  //ti/itrs,  chevaliers;  et.  là  encore,  il  faut  distin- 
gu<'r  par  \r  contexte  les  cas  où  cette  appellation  est  spécifiipu* 
et  les  cas  où  elle  est  étendue  à  des  fonctions  militaires  <le  divers 
genres.  DaiUeurs,  cpiels  ([ue  soient  les  termes,  la  chose  est 
évidente  pai'  le  dc'tail  (hi  récit  :  les  grands  personnages,  chez 
les  Angles,  a\aient  un  entourage  de  x  fidèles  »  bi«Mi  autrement 
important  <jue<-eliii  dont  se  com|)osaif  la  très  modeste  m;iisoii  du 
roi  hii-uïème  chez  les  Saxons. 

Les  Angles  se  différencient  encore  des  Saxons  et  se  signalent 
comme  Vieux-Cermains  jiar  l'immense  étendue  de  leurs  pr<»- 
priéfi's.  On  constate  qu'ils  accapaient  l.i  ferre  <omme  une  pro- 
vision de  biens  à  distribuer,  non  comme  une  force  j>roducliNe  à 
mettre  <'n  ien\r<'.  lU  ont  encore  en  tète  l'idé**  de  la  possession 
du  sol  indépendamment  du  travail  à  lui  donner.  Nous  en  av«uis 
déjà  dit  «piel([ne  chose,  en  les  montrant  pressés  de  séfendn* 
indéfininienf  et  sans  raison  sui'  le  territoire  de  la  (îrande- 
bretagne.  Ces  grandes  propriétés  répondai<Mit  d'ailleurs  aux 
i;ran<les  situations  traditioun<dh's  (pie  nous  vencms  «U^  constater 


HISTOIRE   DE   LA    FORMATION   PARTICULARISTE.  VM 

clioz   eux,   à  l(Hii'  classe  noble   avec  son  entourage  de  fidèles. 

Ce  régime  particulier  de  propriété  s'est  d'ailleurs  hautement 
manifesté  dans  Thistoire  des  Angles  par  ses  inconvénients  na- 
turels, j)ar  ses  conséquences  inévitables.  Tandis  que,  chez  les 
Saxons,  ou  ne  voit  que  de  rares  donations  de  biens,  ou  de  pe- 
tites, on  en  voit  d'incessantes  et  d'immenses  chez  les  Angles  : 
cela  ne  cesse  pas  et  ne  se  limite  pas.  Nous  le  savons  par  les  ré- 
sistances même  de  l'Église  qui ,  après  la  conversion  définitive 
des  Angles,  devint  l'objet  d'une  grande  partie  de  ces  largesses 
inconsidérées ,  et  qui  fut  la  première  à  en  reconnaître  les  abus 
et  les  périls. 

L'Église  ne  professe  pas  de  régime  déterminé  de  propriété; 
elle  subit,  là  où  elle  s'étend,  les  divers  régimes  d'organisation 
sociale  qu'elle  y  rencontre  ;  elle  en  ressent  nécessairement  les 
inconvénients  ou  les  avantages,  suivant  leur  valeur  intrinsèque 
et  leur  nature  propre.  Ou,  si  des  privilèges  lui  sont  accordés,  ils 
le  sont  assez  souvent  avec  une  connaissance  insuffisante  des 
conditions  qui  régissent  l'état  social  ambiant,  et  ils  ne  tournent 
alors ,  en  fin  de  compte  ,  ni  à  son  bien  ni  à  celui  de  la  société 
civile. 

C'est  ce  qui  arriva  chez  les  Angles.  Séduits  par  les  exemp- 
tions d'impôts  et  par  d'autres  bénéfices  qui  étaient  devenus  le 
privilège  de  l'ordre  monastique,  beaucoup  de  nobles  avaient 
sollicité  et  obtenu  des  rois  et  des  assemblées  de  la  nation  de 
vastes  concessions  territoriales,  sous  prétexte  d'y  fonder  des 
monastères.  «  Tantôt  ces  fondations  étaient  exécutées  en  effet, 
mais  n'avaient  rien  de  monastique,  ni  même  de  chrétien;  les 
donataires  groupaient  autour  d'eux  une  poignée  de  leurs  vassaux 
(c'est-à-dire  de  leurs  fidèles)  ou  de  religieux  irréguliers  et  ex- 
pulsés des  vrais  cloîtres;  ils  s'en  disaient  abbés,  et  tous  vivaient, 
avec  femmes  et  enfants,  sur  le  territoire  extorqué  à  la  nation  , 
sans  autre  souci  que  celui  de  leur  ménage  et  de  leur  intérêt  ma- 
tériel. Tantôt,  la  concession  obtenue,  on  en  profitait  sans  songer 
au  prétexte  qui  l'avait  motivée,  et  aucun  monastère  n'était 
fondé,  pas  même  dans  les  conditions  dérisoires  dont  on  vient  de 
parler.  C'est  pourquoi  le  vénérable  Bède  n'hésitait  pas  à  de- 


W2  LA    SCIEN'CE   S0CIAL2. 

Tiiaiidoi'  aux  rois  et  aux  évoques  de  procéder,  avec  le  concours 
des  assemblées  nationales,  à  l'ahrouation  pure  et  simple  de 
toutes  ces  concessions  frauduleuses  et  scandaleuses.  »  (Monta- 
lemhcrt,  Les  Moines  d'Occident,  liv.  \V1,  chapitre  uni({ue,ou 
t.  V,  p.  205.) 

Il  faut  bien  reconnaître  ([ue  ce  mode»  d'exploitation  de  la  terre 
contre  lequel  s'élève  Bède.  n'est  rien  moins  que  saxon.  Tout  ce 
([ui  est  ici  raconté,  regarde  expressément  la  Northumhi'ie.  le 
principal  établissement  des  Angles.  Cette  particularité  n'a  pu 
complètement  échapperaux  historiens.  Montalembert  l'aapcMvue. 
Il  écrit  :  «'  l)()nationes  stultissitthv,  dit  Hède  en  parlant  de  celles 
des  rois  de  Nortlunnbrie.  »  [Jhid.,  p.  200.) 

Mais  il  n'y  avait  pas  que  la  Northund)rie  cpii  fût  dans  ce  mau- 
vais cas.  Des  faits  semblables  sont  attestés  un  peu  plus  tard  en 
Mercie  par  le  second  concile  de  Clovesliove.  asseud)lée  demi- 
r(dii:ieus(>  et  demi-laïque  iTVT),  la  plus  inqxu'tante  du  hui- 
tièuK^  siècle  en  (;i'an(le-l>reta,::ne.  et  tenue  par  le  roi  de  .Mercie 
lui-même."  O.Moiicile  enjoi,i;nil  aux  évê(pies  de  visiter  les  mo- 
nastèi'cs —  si  tant  est  (pi'on  ])uisse  leur  donner  ce  nom — <pn' 
la  tyrannie  et  1  avarice,  au  nu'pris  delà  religion  chrétienne,  re- 
tiennent entre  l(>s  mains  des  séculiers,  <[ui  <mi  sont  investis,  non 
par  une  oi-dination  divine,  mais  |)ar  une  inv(Mition  de  la  jirésomp- 
tion  humaine  «(cap.  ô;.  «  .Mais  rien  n'indique  (pn>  d<>s  nu'sures 
viiioureuses  aient  été  prises  conti'e  I Odienxabus  cpii  avait  produit 
ces  pseudo-monastères.  Les  concessions  abusi\esdn  domaine 
public,  soil  à  de  faux  moines,  soit,  et  bien  |)bis  souvent  encore, 
à  des  laï(pies  puissants,  contiiuièrent  inq)unemenl  jus<prà  la  lin 
d(>  la  i^M'inde  ang-lo-saxonne  ilisez  am;le^,  et  amein-rent  dans  le 
<lével(»p|)ement  de  la  poj)ulalion  (>l  la  condition  des  hommes 
libres  de  ui-aves  perturbations  (pii  favorisèi'ent  les  invasions 
danoises  et  normandes.  Mais  le  concile  de  Cloveshove  (Mit  à  repri- 
mer d'antres  abii«>  eiic<»i'e  que  I  usurpation  S('>culière...  Les  douze 
e\é(pies  assemblés  avec  1(>  roi  de. Mercie  <«t  ses  nobles  interdirent 
aux  moines  et  surlnul  aux  ndijuieuses  tout  chan,«<Mnent  dans  le 
vèleuKMd.  la  cliaussure  on  la  coill'ure.  pro|>re  à  rapprocher  leui' 
costume  de  celui  des  laï(|ues  i^cap.  '1^).  1-e  <  oucile   leur  interdit 


HISTOIRE    DE    LA   FORMATION    PARTICULARISTE.  'hV.i 

étialemcnt  do  tréc|ucnter  les  demeures  des  séculiers  et  surtout 
d'y  séjourner  cap.  29);  il  ordonne  aux  abbés  et  aux  abbosses 
de  ne  rien  négliger  pour  maintenir,  dans  leurs  communautés  et 
dans  les  écoles  qui  s'y  rattachaient,  l'amour  de  l'étude  et  de  la 
lecture  comme  le  meilleur  préservatif  contre  les  vanités  et  les 
cupidités  du  inonde  (cap.  7),  et  pour  faire  de  leurs  monastères 
l'asile  du  silence,  de  l'étude,  de  la  prière,  du  travail.  Il  réprouve 
et  proscrit,  dans  les  maisons  religieuses,  des  poètes,  des  ménes- 
trels, des  musiciens  et  des  boutfons;  puis  les  visites  prolongées 
des  séculiers,  admis  à  pénétrer  et  à  vaguer  longuement  dans 
l'intérieur  du  cloître  ;  puis  encore  les  repas  somptueux  et  pro- 
longés mêlés  de  bouli'onneries  (cap.  20);  enfin  et  surtout  ce 
penchant  funeste  à  l'ivrognerie  qui  les  portait  non  seulement 
à  boire  eux-mêmes  avec  excès,  mais  à  forcer  leurs  convives 
laïques  de  boire  avec  eux.  cap.  21  .  »  Montalembert,  op. 
cit..  206  à  209.) 

«  Mais  dans  les  abus  que  voulait  atteindre  et  réprimer  cette 
vigilante  et  paternelle  autorité,  il  n'y  en  avait  pas  un  seul  dont 
l'origine  ne  re montât  au  reUîchement  qu  une  richesse  trop  grande 
et  trop  prompte  avait  introduit  dans  les  monastères...  Car  cette 
richesse  entraînait  d'autres  périls  encore  cpie  le  relâchement  in- 
térieur. Elle  allumait  la  convoitise  universelle.  Tantôt,  c'étaient 
les  héritiers  naturels  de  l'abbé  lésritime  d'un  monastère  réeu- 
lier  qui  venaient,  après  sa  mort,  s'emparer  violemment  des  do- 
maines monastiques  sous  prétexte  que  l'abbaye  avait  été  la  pro- 
priété du  défunt,  qu'ils  y  avaient  un  droit  acquis,  à  la  seule 
charge  d'entretenir  les  moines.  Tantôt,  c'étaient  les  rois  et  les 
princes  cjui  venaient  s'installer  dans  un  grand  monastère  comme 
dans  un  lieu  de  repos  et  de  plaisance ,  avec  tout  leur  attirail, 
tout  leur  cortège  d'officiers,  de  veneurs,  de  valets  et  d'é- 
cuyers,  qu'il  fallait  loger,  voiturer  et  nourrir,  en  même  temps 
que  les  chevaux,  les  chiens,  les  faucons,  ainsi  que  le  constatent 
des  privilèges  qui.  en  exemptant  certains  monastères  de  cette 
charsre,  démontrent  combien  elle  devait  être  habituelle  et  oné- 
reuse.  Puis  il  y  avait  d'autres  rois,  beaucoup  plus  exigeants  et 
plus  redoutables,  qui  révoquaient  les  donations  faites  par  leurs 


434  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

[)réclôcesseiii's,  et  réclamaient  les  domaines  qui  en  avaient  fait 
l'objef.  sauf  à  débattre  leurs  prétentions  et  la  résistance  des 
moines  devant  le  N\itenagemot ,  dont  les  décisions  pouvaient 
n'être  pas  toujours  conformes  au  droit  du  plus  faible.  Les  grands 
et  les  nobles  n'imitaient  <[ue  trop  souvent  les  rois;  ils  reven- 
dit! iiaieni  les  terres  concédées  [)ar  leurs  ancêtres,  ou  s'empa- 
raient de  celles  qui  les  avoisinaient,  en  laissant  la  trace  de  leurs 
déj)i'édations  dans  ces  cbartes  nond)reuses  qui  prescrivaient  des 
restitutions  plus  ou  moins  complètes,  plus  ou  moins  tardives, 
mais  démontraient  en  même  temps  que  la  violence  et  la  rapacité 
n'avaient  (pie  trop  souvent  raison  de  la  ])ieusc  munilirence  des 
ancêtres.  »  [Ihid.,  p.  212  à  '21V.  j 

C'est  une  société  <|ui  s'en  va. 

On  était  ;tii  commencement  du  luiitièmc  siècle.  ■*  Déjà,  dit 
Moiitalembeil.  létoile  de  la  Northumbrie  avait  pAli  sans  retour.  » 
(P.  lOS.i  On  (Ml  peut  dire  tout  autant  de  la  Mercie.  Quant  à 
l'Kst-Aiii^lie,  elle  était  trop  peu  de  chose  pour  attirer  spéciale- 
ment lattentictn  des  historiens.  La Northiimbrie,  nous  l'avons  vu. 
était  le  royaume  a  ni:  le  par  excellence.  «•  .histpi'ici.  dit  Lincfard. 
arrivé  dans  son  rt'-cil  à  mw  époque  un  peu  antérieure  de  1  ///>- 
loirt'  ti Angleterre,  les  acti(Uiset  les  talents  des  princes  norfhum- 
briens  ont  demandé  beaiicoiq)  d'espace  :  (piehpies  j)aiies  suf- 
tiront  à  l'histoire  i\<'  leurs  successeurs,  (pii  ne  présentera  an 
lecteur  ([U  une  série  conlinnelle  de  perlidies,  de  trahisons  et  de 
meurtres.  »  Et  peu  après  :  "  Il  n'est  pas  nécessaire  de  suivre 
pln>  loin  l'histoire  de  ces  princ(»s  :  pendant  le  siècle  précédent, 
la  Northumbrie  a\ail  donne  des  exemples  successifs  de  trahison 
et  (le  meurtre  dont  on  ne  IrouNcrait  peut-être  |)as  les  païunls 
dans  aucun  autn*  pays.  >•  [Hist.  dWii'/l.,  I.  chap.  m.  p.  8V  et  87.) 

Kt  ilyavait  cent  ciiujuanle  ans  seulement(jiieles.\ii2:les  avaient 
envahi  hi  (irande-Hretaunel  Ils  n'avaient  pas  l'ait  leuvre  pln^ 
lonuiic  «[ne  h's  Vieu\-(iermains  de  la  grande  invasi(m  des  bar- 
ba im^s. 

.\n\  liaits  (pie  nous  \enons  de  mar(juer,  il  e>t  ais(''  de  |)r(''- 
voir  ipii  prédominera  bientôt  en  (iraude-ltrelaune.  de  la  l'ace 
saxonne  on  de  la  race  an^de.  Nous  n'avons  pas  de  |)eine  main- 


HISTOIRK    DE    LA    KÙRMATION    PARTICLLAFIISTE.  \3o 

tenant  à  nous  expliquer  coniment  l,i  petite  i-ace  saxonne,  assise 
au  midi  de  la  (irande-Dretagne.  a  rapidement  absorbé  cette 
vaste  et  brillante  race  des  Ausles,  la  plus  ci\'ilisée  des  races 
germaniques,  à  part  les  (ioths.  et  splendidement  étalée  du  centre 
au  nord  dans  les  plus  .'-iches  terres  de  la  grande  île  britan- 
nique. 

Mais  comment  les  Saxons  ont-ils  prédominé? 

Ils  ont  fait  vis-à-Ws  des  Angles,  en  Grande-Bretagne,  précisé- 
ment ce  que  les  Anglais,  dans  làge  moderne,  ont  fait  vis-à-vis 
des  Français  avec  lesquels  ils  se  sont  rencontrés  en  Amérique  à 
l'origine. 

Quand  on  regarde,  dune  part,  la  carte  de  lAngieterre,  au 
sixième  siècle,  et.  d  autre  part,  la  carte  de  l'Amérique  du  Nord 
au  dix-buitième  siècle,  c'est-à-dire  avant  1T13,  on  est  littérale- 
ment bouleversé  par  la  ressemblance  des  situations.  (Voir, 
entre  autres,  Foncin,  Atlas  général,  carte  25,  et  carte  i2,  car- 
ton de  droite,  en  baut.  i 

De  même  que  les  Saxons,  après  l'installation  des  Angles. 
étaient  resserrés  entre  la  mer  de  la  Mancbe  et  les  collines  qui 
couronnent  le  nord  de  la  Tamise  .  et  que  les  Angles  emplissaient 
ou  semblaient  emplir  tout  le  reste,  jusqu'aux  limites  lointaines 
et  indécises  où  disparaissaient  les  débris  des  populations  indi- 
gènes; de  même  les  Anglais,  avant  1713.  n'occupaient  en  Amé- 
rique que  le  territoire  allongé  entre  l'Atlantique  et  les  monts 
Alléglianys,  depuis  le  New-Hampshire  jusqu'à  la  Géorgie  et  la 
Floride,  et  les  Français  étendaient  leurs  possessions  derrière 
les  monts  Allégbanys,  au  nord,  à  l'ouest,  au  sud,  sans  limites, 
dans  les  colossales  régions  qui  font  aujourd'bui  le  Canada  et  les 
États-Unis  :  baie  d'Hudson.  cours  du  Saint -Lam^ent.  les  Grands- 
Lacs,  l'immense  vallée  du  Mississipi.  c'était  à  eux.  Les  noms  du 
Maine,  de  Québec,  de  Saint-Louis,  de  la  Louisiane  et  bien  d'au- 
tres encore  sont  là  pour  en  attester  le  souvenir. 

Eb  bienl  le  siècle  n'était  pas  fini,  que  cette  race  anglaise, 
déposée  sur  le  rivag-e  de  l'Atlantique,  avait  tout  absorbé,  tout 
assimilé,  tout  ramené  vers  son  type. 


•436  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Comment  ravait-olle  pu  faire?  —  Kn  colonisant  mieux  le  sol 
{]uc  les  autres;  —  en  pratiquant  le  .gouvernement,  libre  et  égal, 
de  .eentry  et  de  i^entlemen,  que  nous  avons  vu  ehez  les  Saxons; 
—  en  se  conservant  et  se  développant  par  là,  tandis  que  les 
autres  se  désorganisaient  rapidement;  —  en  se  trouvant,  par 
conséc[uent,  plus  capables  de  soutenir  une  lutte  armée  au  jour 
duconllif;  —  eu  rencontrant,  par  une  conséquence  immédiate 
aussi,  des  sympatbies  positives  et  praticjucs  dans  les  populations 
mêmes  (fuils  [)i*étendirent  alors  réunii'  à  eux;  —  en  leur  lais- 
sant. a[)irs  la  virloirc,  la  liberté  de  se  i:<»uv(M-iier  par  elles- 
mêmes,  sauf  lunicMi  |)olifi(|iic  très  soinmaiie;  —  en  sétendant 
alors  peu  à  peu  chez  elles  [)our  rcnq)lir  leur  vide  et  les  primer 
par  la  capacité,  et  en  finissant  ainsi  par  donner,  à  tous,  leurs 
procédés  à  eux,  c'est-à-dir<'  les  meilleurs. 

Cette  marche,  (pi'il  faut  noter  de  point  en  point  et  dont  on 
comprend  aisément  chaque  pas,  cette  marche,  d<»nt  on  voit  le 
protirès  pailaiteuïent  lié  et  naturel  et  dont  on  saisit  pour  ainsi 
dii'e  le  mécanisme  automoteur,  de  cran  en  cian,  cette  marche, 
«lis-je,  a  été,  exactement  et  à  la  jrtli-e.  celle  des  Saxons  en 
Crande-lli-etagne  vis-à-vis  des  Angles. 

Il  n'y  a  j)lns  ((u  à  prendre  Thistoire  en  main  vi  à  lire.  Uepr«*- 
nons  cha(|ue  artich*  : 

Di'jà    les  premiers  points  s»inl  acquis  : 

1°  .1  ai  dit  :  <<  Kn  colonisant  nnenx  le  sol  ipie  1rs  autres.  »  .Nous 
venons  de  le  voir.  .NHns  Taxons  vn  en  cHVl  dans  b»  spectacle 
comparatif  des  deux  systèmes  de  prise  de  possession  du  |)ays  : 
«Tune  paît,  l(»s  j)etites  colonisations  solides  des  Saxons:  d  autre 
pari,  linvasion  dénM'Mirt'e.  lOccnpation  batailb'use  des  Angles. 
Nous  Taxons  vn  eiicm-c  pai-  les  descd'drcN  de  la  propriété  qui 
éelataieni  en  .Nurtlnindirie  et  en  .Mi'rcie.  Klles  étaient  à  ce  j)»tint 
(|ue  Hède,  qui  les  raconte,  n  appréhende  rien  moins  <pie  la  lin 
de  la  .Norlhnmbiie.  .Vprès'avoir  réclame  ipTon  i-elire  les  conces- 
sions. (pTil  apjMdle  s/u//issini,v,  faites  à  des  lat<pie>  (pii  se  parent 
(Tnn  appai'ence  de  icdigieux,  il  ajoute  :  «>  Vous  h*  >avez  mieux 
que  moi,   il  y   a  tant  i\r    domaines  oecujjés  par  «le  f'an\  moines, 


HISTOIRE    DE    LA    FORMATION    PARTICL'LARISTE.  437 

qu'il  ne  reste  plus  rien  à  donner  aux  fils  des  nobles  et  des  an- 
ciens guerriers,  ce  qui  les  réduit  soit  à  traverser  la  mer,  en 
abandonnant  la  })atrie  ([u'ils  auraient  dû  défendre,  soit  à  con- 
sommer leur  virilité  dans  la  débauche  et  loisiveté.  faute  d'éta- 
blissement convenable...  L'avenir  dira  le  bien  qui  en  résulterai  » 
{HisL,  V.  'lii.) 

2°J"ai  dit  :  «  En  prati([uant  le  gouvernement,  libre  et  égal,  d«' 
la  gentry  et  des  gentlemen,  que  nous  avons  vu  chez  les  Saxons. 
Par  contre,  nous  avons  vu  chez  les  Angles,  d'une  part,  les  agis- 
sements de  cette  noblesse,  héréditaire  et  nombreuse,  tpii  se  fai- 
sait quêteuse  de  biens  par  les  moyens  les  plus  déplorables  : 
nous  pourrions  y  ajouter  le  spectacle  que  doune  un  roi  de 
MeiTie  ^796»  en  distribuant  une  livre  d'argent  à  chaque  assistant 
«  noble  de  naissance,  mais  sans  possession  territoriale  ».  Lingard. 
I.  p.  97.)  D'autre  part,  nous  pourrions  voir,  à  livre  ouvert, 
les  interminables  et  incessantes  luttes  de  clans  entre  prétendants, 
les  actes  de  despotisme,  au  milieu  desquels  ont  sombré  la 
Northundjrie  d'abord,  le  plus  pur  pays  des  Angles,  la  Mercie 
ensuite  :  il  nous  suffît  des  citations  résumées  de  Lingard,  que 
nous  avons  recueillies  plus  haut.  A  cette  époque,  il  n'y  avait 
toujours  chez  les  Saxons  que  les  Witans,  les  Thanes  et  les  Alder- 
mans  :  Ego  Ina  i720),  Dei  gratiâ,  West-Saxomtm  re.c,  e.xhorla- 
tione  Aldennanorum  meorinn,  Seniorum  (ce  sont  les  Thanes) 
et  Sapientiwn  (les  Witans;  regnimei...  :  voilà  le  témoignage  d'un 
acte  public  et  solennel. 

3°  J'ai  dit  :  «  En  se  conservant  et  se  développant  par  cette  co- 
lonisation de  la  terre  et  ce  self-govemment ,  tantlis  que  les 
autres  se  désorganisaient  rapidement  ».  C'est  une  conséquence 
nécessaire  de  ce  que  nous  venons  de  dire,  et  nous  allons  en 
avoir  la  preuve  par  ce  qui  suit. 

i°  J'ai  dit  :  «  En  se  trouvant  par  conséquent  plus  capables  de 
soutenir  une  lutte  armée,  au  jour  du  conflit.  ■»  La  Mercie  bé- 
néficiait de  la  décadence  de  la  Northumbrie,  et  c'était  elle  qui 
semblait  menacer  de  dominer.  «  Au  sud,  les  rois  de  Wessex 
luttaient  avec  impatience  contre  son  ascendant...  ils  furent 
même  contraints  de  lui  prêter  l'appui  de  leurs  armes.  Mais  à 


438  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

I;i  lin  (lo  752.  (>iithrcd,  roi  de  Wosse.v.  entreprit  dr  délivror 
son  pays  cl  linl  liardimenl  Irtc  au\  Mcirions.  Dans  lospace 
ouvert  entre  les  deux  juinées,  Edilliun  (pii  portail  le  draiiou 
(Vov .  hannièi-c  de  Wessex,  tua  de  sa  main  le  [xnle-étcndard 
d'KtIi(dl)ald,  un  de  Mercie.  A  la  lin,  le  liasaid  nul  Ktliell)ald 
lui-nièinc  en  présence  d'Edilliun  :  mais  le  roi  de  Mercio  lecula 
devant  la  taille  gigantescjne  et  1<'  nlaive  san,i;lant  <le  son  ad- 
versaire et  donna  aux  siens  1  exemple  d'une  fuite  précij)itée. 
(îette  dél'aile  déiruisif  pour  un  temps  la  suprématie  de  la 
Mereie.  »  (Liiii^ard.  1,  p.  i)l.  Ou  seul  hien  là  l'énergie  d'une 
l'aee  (pii  ne  s"a])andonne  pas  elle-même,  et  ([ui  n«*  craiid  pas 
les  plus  illustres  ad\  <'rsaires.  défait  le  c«»nHnenceinent  du 
dénoueu»ent.  l'n  demi-siècle  seulement  après,  le  célèbre  Vlg- 
bert,  roi  de  \V<»sscx,  au(|uel  le  witenagcmot  avait  d'abord  pré- 
l'éré  un  compétiteur  et  (|ui  s'était  retiré  jiar  prudence  au- 
près de  (lbarl(Mna,i:ne.  <''tail  élu.  .\[)iè'«;  avoir  ()assé  neuf  ans  à 
prépai'cr  l'ellorl  de  s(tn  peuple,  il  allacjua  les  Mei'ciens.  (pii 
succond)èi'enl  dans  une  s<uile  bataille,  en  H-2:\.  à  ElbMiduue; 
leurs  ell'orts  pour  se  relever  furent  inutiles.  Kirberl  se  trouva 
ainsi  sur  les  frontières  mômes  de  la  .Nortliumbi-ie  :  «  Les  ciiefs 
uortliumbres,  Kanfrid  à  leur  tète,  vini'enl  au-devant  de  lui  à 
Dore,  le  recoiinurenl  [)our  leur  seigneur  et  lui  donnèrent  <les 
otages  en  garantie  de  l(Mu- obéissance.  »  iLingard.  1.  p.  110  et 
111.  )  ("/est  bien  là  1  apparition  du  cimiuièmecliainon  des  choses, 
(pie  j'ai  signalé;  en  ellel  : 

5"  .l'ai  <lit  :  ><  Eh  rencontrant  ,  par  mie  consécpience  naturelle, 
des  sympalhies  positives  el  |)rati(pn's  dans  les  (topulations 
nu'Mm^s  (pi'ils  |)rétendaieid  réunii'  à  eux.  •> 

r>"  .l'ai  ajout»'  :  "  En  leur  laissant.  a|)rèsla  victoire,  la  liberté 
de  M'  i;<uivernei'  par  «dlcs-ménu's,  sauf  lunion  |)(dili»pn'  très 
sommaire  ».  .Nous  venons  de  \»>ir  (pie,  à  même  de  \ainci*e  les 
Northnnd)riens.  Egberl  se  ci»ulenla  de  leur  ailhesion  cl  de  leurs 
garanties,  cl  leur*  laissa  lcur>  chef^  cl  leur  indépendance  pro- 
vinciale. Il  en  m  tout  autant  p(»ur  la  .Mercic.  ipiil  avait  ellec- 
ti\«'ni«'nl  ballnc.  "  Egberl  permit  à  Wiglalf.  roi  élu  par  les 
Merciens  an   nnlieu   de  la    défaite,    de   garder    le   sccpti-i».  à  la 


HISTOIRE   DE    LA    FOHM.VTIOX    PARTICULARISTE.  439 

coiulition  do  payer  un  tribu  annuel  et  de  jurer  foi  et  hommag-e 
au  roi  de  Wessex.  »  (Lingard.  I.   p.    111.) 

Ainsi  finit  llh'ptarchie.  ({ui  fut  réunie  sous  la  prédominance 
des  Saxons.  Ainsi  furent  faits  ces  premiers  États-Unis  d'An- 
gleterre, ])ar  les  Saxons.  Le  chef  de  cet  État  unifié  continua  à 
porter  le  titre  bien  expressif  de  Roi  des  Saxons  de  lOuest.  Il 
était  souverain  de  tout  le  pays  anglo-saxon.  (Lingard,  I,  p.  1 1 1 . 
en  note.  Le  triomphe  des  Saxons  est  assez  clair!  Il  est  assez  au- 
thentique !    Les  Angles  étaient  absorbés  ! 

7"  .l'ai  dit  enfin  :  «  En  s'étendant  alors  peu  ù  peu  pour  rem- 
plir les  vides  et  primer  par  la  capacité,  et  eu  finissant  ainsi 
par  donner,  à  tous,  leurs  procédés  à  eux,  c'est-à-dire  les  meil- 
leurs !  »  C'est  ce  que  nous  verrons  s'accomplir  à  travers  les 
temps.  Nous  retrouverons,  en  fin  de  compte,  l'Angleterre  com- 
plètement sa.TOJinisëe  ;  nous  retrouverons  les  institutions  saxonnes 
étendues  à  tout  le  pays  et  traversant  tous  les  Ages.  Ce  n'était 
là  qu'une  question  de  temps.  Une  fois  donnée  la  valeur  ditfé- 
rente  des  deux  races  en  présence,  il  n'y  avait  qu'une  issue  pos- 
sible; mais  le  temps  est  nécessaire  à  ce  genre  d'opération  qui 
n'a  rien  de  violent.  Au  reste,  nous  avons  déjà  vu  les  petites 
émigrations  francjues  assimiler  une  partie  des  populations  à 
demi  germaines,  à  demi  romaines,  à  demi  celtiques,  au  milieu 
desquelles  elles  s'établirent  en  Gaule.  Nous  avons  vu,  encore 
plus,  et  nous  verrons  à  nouveau,  les  Francs  d'Austrasie  assimiler 
ce  qu'il  restait  de  Vieux-Germains  en  Germanie  et  ce  qu'il  y 
arrivait  graduellement  de  Slaves-Wendes.  Les  Saxons  avaient 
moins  à  faire  pour  assimiler  les  Angles  ,  et  aussi  l'assimilation 
fut-elle  plus  rapide  et  plus  complète.  En  effet,  les  Angles  avaient 
plus  de  rapports  que  toutes  les  autres  races  de  Yieux-Germams 
avec  les  Saxons.  Ils  étaient,  dans  le  Schleswig,  bien  près  de  la 
Plaine  Saxonne.  Peut-être,  parmi  les  émigrants  qui  devenaient 
Saxons  sur  les  rivages  de  la  mer  du  Nord,  y  en  avait-il  qui  sor- 
taient du  pays  d'Angeln ,  du  Schleswig ,  du  milieu  des  Angles. 
Les  Angles  d'ailleurs  étaient  avancés  en  culture .  comme  toute 
la  population  gothique.  De  ce  fait,  ils  comprenaient  l'impor- 
tance du  domaine.  Il  leur  restait  à  rompre  les  dernières  tradi- 


4  40  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

lions  patriarcales,  si  aiiioiiidries  toujours  chez  des  agriculteurs 
pcri'cctionnés.  La  désorganisation  liiiale  ({u'aniena  pour  eux  leur 
transplantation  en  Angleterre,  comme  nous  venons  de  le  voir, 
les  jetait  dans  les  destinées  fatales  de  la  famille  instable.  C'est 
alors  «jue  les  Saxons  les  ont  dominés  et  ont  aisément  assimilé 
les  individualités  supérieures,  les  individualités  délite,  <le  cette 
race.  Quant  aux  éléments  inférieurs,  incapables  de  transforma- 
tion, 1<  iir  type  a  disparu  d  une  trénération  à  une  auti'e  au  rlioc 
dr    la  concurrence  journalière. 

Mais,  mallieureusement  pour  la  race  angle,  malheureusement 

aussi     [)f>ni'   les  Saxons  eux-mêmes,   cette   teuvre  si  favorable 

d'assimilation,    de   saxonnisation,  fut    j)res([U('  immédiafiMnent 

liouldép.  suspendue,    retanlée  dans  ses   effets  j)ar  un    nouvel 

événenu'iif  :  l'invasion  des  Danois. 

Nouveau  <lrame.  où  \a  se  révéler  une  fois  de  j)lus  la  supé- 
riorité de  l'oryanisation  sociale  des  Saxons  de  la  (irande-Bre- 
tagne. 

Nous  assistenmsà  ce  grand  spectacle  :  nous  y  verrons  grandir 
les  héros  de  notre  histoire,  et  nos  connaissances  sociales  s'en 
accroîtront. 

{La  suiff  au  prochain  numvro.) 

Henri    de    Toirvillk. 


LA  FABRIQUE  LYONNAISE 


LE  TYPE  ANCIEN 


III 


LA  FABRIQUE  SOUS  LE  RÉGIME  DE  LA  LIBERTÉ 

DU  TRAVAIL  (Ij 

Le  régime  nouveau,  dont  on  peut  fixer  l'orisine  en  1791,  est 
caractérisé,  chacun  sait  cela,  en  ce  qui  concerne  Tensemble  des 
industries  françaises,  par  deux  innovations  de  grande  impor- 
tance : 

D'abord,  une  métamorphose  sociale,  la  libération  du  travail- 
leur amenée  par  la  suppression  des  groupements  forcés,  par 
l'abolition  de  ces  règlements  enchevêtrés  qui  avaient  fini  par 
faire  de  la  corporation  une  machine  à  étouffer  le  progrès,  libé- 
ration malheureusement  poussée  trop  loin,  complétée,  disons 
mieux,  compromise  par  la  suppression  de  l'association  libre, 
mesure  antidémocratique  au  premier  chef  contre  laquelle  la 
force  des  choses  devait  finir  par  réagir. 

Puis,  une  métamorphose  économique,  la  concentration  du  tra- 
vail produite  par  l'utilisation  industrielle  de  la  houille  et  des 
autres  forces  motrices  à  grand  rendement,  et,  comme  consé- 
quence immédiate,  la  substitution  de  la  grande  usine  au  petit 
atelier. 

La  soierie  lyonnaise  subit  naturellement  les  deux  transforma- 
tions normales  ;  mais,  comme  nous  l'avons  vu,  la  seconde  s'ef- 

(I)  Voir  la  livraison  de  septembre  1901,  t.  XX.\II,  p.  237. 


U2  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

fcctiia  plus  tardivement  et  toutes  deux  furent  moins  complètes 
que  dans  1  ensemble  des  industries  françaises.  Vin  outre,  à  Lyon, 
la  modilication  de  l'organisation  du  travail  fut  précédée  d'une 
transformation  plus  spéciale  sur  bujuellc  il  nous  faut  revenir: 
la  modilication  de  l'instiument  de  travail,  la  substitution  de  la 
«  Jacquard  »  au  mécanisme  de  la  »  grande  tire  ». 

«  Les  romanciers  et  les  poètes,  écrit  M.  Paul  K\  mard  (1),  ont 
fait  de  Jacquard  une  sorte  de  génie  incompris,  un  martyr  de  ses 
découvertes,  il  ont  crié  à  qui  mieux  mieux  à  l'ingratitude  de  ses 
concitoyens.  »  Knsuite  sont  venus  des  détracteurs  par  principe, 
lesquels  ont  voulu  enlever  à  Jacquard  toute  gloire,  transformer 
ce  célèbre  inventeur  en  un  simple  plagiaire  de  Vaucanson.  La 
vérité  est,  comme  d'ordinaire,  entre  les  doux  opinions  extrêmes. 
Les  inventions  qui  ont  !)Ouleversé  les  conditions  d'existence  de 
riiumanité  ne  sont  pas,  d'habitude  Id  iivro  d'un  seul  homme. 
La  Jacquard  n'échappe  pas  à  la  loi.  Le  canii/  de  génie  dont  la 
mécani(|U(' porte  le  nom  n'eut  qu'un  seul  mérite,  celui  de  com- 
biner plusieurs  découvertes  antérieures.  .Mais  l'idée  de  cette 
combinaison  était  un  trait  de  lumière  suflisant  pour  immortaliser 
un  nom. 

Le  désir  de  simplilier  réqui[)age  nécessaire  à  la  confection 
des  /aroniu's  hanta  de  l)onne  heure  le  cerveau  des  chercheurs 
lyonnais,  l'n  organe  de  la  Jacquard,  le  crochet  avec  son  aiguille, 
figure  dans  une  mécanique  construite  en  17-2.')  par  Basile  Bouchon. 
Trois  ans  plus  tard,  Kalcon  eut  l'idée  des  cartons  enlacés.  .Mais 
les  mctiei-s  encore  rudimentaires  de  Falcon  et  de  Bouchon  lais- 
saient subsister  le  plus  sérieux  inconvénient  de  la  «  grande  tire  >. 
le  ti.ssage  à  deux,  l'emploi  de  la  firrusr  tir  cordes. 

Appelé  ;l  Lyon  vers  17 V3.  Vaucanson  appliqua  à  son  tour  son 
génie  inventif  aux  métiers  pour  la  soierie  et  réussit  à  supprimer 
l'auxiliaire.  Le  svstème  de  Vaueanscui,  admirable  en  théorie  <^t 
comme  indication  de  découverte,  présente  en  prati<pic  un  sérieux 
inconvénient.    Le  ri/linih-r  de    Vaucanson    est     prescpie  un  cy- 

il)  Les  rrn.spi};npinonls  qui  vont  suivre  sont  oxlrails  diino  «'tiiilo  de  M.  Paul  Ky- 
iiiaril  (|uo  nous  a  obligonininciil  coininuniqiD'o  le  conservateur  du  nuiséc  de  li.ssnsde 
L>un. 


LV    FABRIQUE   LYONNAISE.  443 

lindre  géométrique,  c  est  uu  polyèdre  à  faces  multiples  recou- 
vert de  carton  adhérent.  Chaque  coup  de  trame  est  représenté 
par  une  face  du  polyèdre  :  il  en  résulte  limpossibilité  d'exécuter 
un  dessin  un  peu  compliqué  et  un  peu  large,  le  développe- 
ment du  polyèdre  ne  pouvant  être  hors  de  proportion  avec  les 
dimensions  générales  du  métier. 

Xé  en  1752  d'une  vieille  souche  de  canuts,  Jacquard  ne  songea 
pas  d'abord  à  suivre  la  carrière  paternelle.  Il  tàta  de  plusieurs 
professions.  Ces  essais  contribuèrent  naturellement  à  développer 
son  initiative. 

Nous  voyons  d'abord  le  futur  inventeur  fondeur  de  caractères 
d'imprimerie,  puis  soldat,  blanchisseur  de  chapeaux  de  paille, 
manœuvre  chez  un  chaufournier.  Entin  Jacquard  se  met  à  la 
soierie.  Il  prend  le  2  nivôse  an  IX  un  brevet  pour  une  modifica- 
tion du  métier  de  la  «  petite  tire  •'.  Le  jury  de  l'exposition  de  1801 
lui  décerne  une  modeste  médaille  de  bronze. 

Cependant  cette  invention  attire  sur  Jacquard  l'attention  des 
s-ens  compétents.  En  1802,  la  Société  d'encouragement  pour  l'in- 
dustrie nationale  met  au  concours  la  confection  des  filets  de  pêche 
et  de  bastingage  pour  les  vaisseaux.  Jacquard  entre  en  lice  et 
obtient  le  prix.  C'est  alors  que  Carnot  va  rendre  visite  à  l'inven- 
teur et  lui  dit  la  phrase  demeurée  célèbre  :  "  C'est  donc  toi, 
citoyen,  qui  prétends  faire  un  nœud  avec  une  corde  tendue?  » 

La  Société  d'encouragement  appela  le  lauréat  à  Paris  pour  qu'il 
montât  son  métier  lui-même  et  en  fit  ce  qu'il  n'était  pas  encore, 
ce  qu'il  ne  fut  même  jamais,  un  ensin  pratique.  Pendant  le  sé- 
jour de  Jacquard  dans  la  capitale,  un  de  ses  amis,  un  certain 
Dutilleu.  lui  écrivit  et  lui  conseilla  d'aller  au  Conservatoire  des 
aiis  et  métiers.  Il  lui  expliquait  que  quelque  part  dans  ce  musée 
devait  exister  le  modèle  d'un  métier  inventé  par  Vaucanson  et 
pouvant  rendre  de  grands  services  pour  la  confection  de  façon- 
nés. Dutilleu  engageait  son  compatriote  à  prendre  une  copie  de 
ce  modèle  et  à  l'envoyer  à  Lyon. 

C'est  en  copiant  ce  métier  que  Jacquard  eut  l'idée  géniale 
de  combiner  le  cylindre  de  Vaucanson  modifié  avec  les  crochets 
de  Falcon  et  les  cartons  de   Basile  Bouchon.  La  Jacquard  était 


:  { < 


tu  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

inventre,  elle  n'était  pas  encore  pratique.  Il  fallut  qu'un  élève  de 
.lacquard  se  mit  à  son  tour  à  l'ouvrage  et,  par  un  perfectionne- 
ment secondaire  —  une  transformation  du  buttant  —  rendit 
définitivement  commode  et  avantageuse  l'œuvre  collective  de 
Bouchon,  Falcon,  Vaucanson  et  .lacquard,  l'ingénieuse  méca- 
nique, qui  pourrait  presque  aussi  bien  s'appeler  la  Vaucanson 
ou  la  Falcon  (jue  la  Jacquard. 

Pour  la  plupart  de  ses  panégyristes.  Jacquard  est  un  type 
philosoj)irKjuo.  C'est  le  fds  de  ses  œuvres  (jui,  avec  une  persévé- 
rance opiniAtrc.  poursuit  et  atteint  finalement  la  réalisation 
d'une  idée.  C'est  l'homme  de  rétlexion  portant,  gravée  sur 
ses  traits,  la  profondeur  de  ses  pensées.  C'est  le  sage  de  mœurs 
antiques  indillérent  aux  sourires  de  la  fortune  et  aux  banalités  de 
la  vie  quotidienne.  Il  faut,  parait-il,  en  rabattre  de  ces  hyper- 
boles. Jacquard  fut  le  vrai  Lyonnais,  un  empirique  doublé  d'un 
artiste  réveui-,  un  génie  multiple  mais  incomplet,  incapable  tlf 
mcttrr  ait  point  aucune  de  ses  «lécouverles. 

Il  semble  qu'il  n'y  ait  rien  de  fondé  dans  la  tradition  qui  mon- 
tre les  métiers  de  Jacquard  brûlés  sur  la  place  [)ublique  par  une 
population  ameutée  contre  l'inventeur.  L'origine  de  la  légende 
est  probablement  la  suivante  : 

Les  métiers  primitifs  de  Jacquard  furent  longtemps  conservés 
dans  un  musée  organisé  |)ar  la  chambre  du  commerce  de  Lyon. 
In  jour,  re  musée  fut  fermé  et  les  objets  (ju'il  contenait  dis- 
pei*sés  sous  prétexte  (]ue  «  pour  maintenir  intacte  la  supériorité 
delà  fabri(pie  lyonnaise,  il  fallait  empêcher  la  trop  grande  dif- 
fusion des  secrets  de  sa  fabrication  .  Les  métiers  que  renfermait 
le  musér  furent  mis  en  pièces,  et  le ////><■  de  Jacquard  devint  du 
bois  {\  brûler.  Cette  disparition  malheureuse  dun  «)bjet  de  cu- 
riosité n'empêcha  pas  la  Jarifuar«i  de  révolutionner  l'industi  ie 
lyonnaise,  en  attendant  «ju'elle  bouleversAt  le  mondi>. 

«  I>a  manufacture  lyomiaise,  écrit  M.  Tariset.  fut  renversée 
mais  non  détruite  par  la  bourrascjue  de  17!)».  Klle  était  protégée 

(1^  Pariset.  llixtoire  de  lu  (  liambrt  de  commerce  del.yon.  11,8.'». 


LA    r.MJIÎlOUE    LYONNAISE.  445 

par  l'éclat  de  .son  passé  et  par  l'importance  que  ses  produits 
avaient  prise  dans  la  consommation  de  l'Europe.  »  Au  conseil  des 
Cinq-Cents,  Moyeuvre  peut  déclarer  que  l'univers,  d'un  pôle  à 
l'autre,  est  tributaire  de  la  fabrique  de  Lyon,  et  que  cette  indus- 
trie rapporte  plus  à  la  France  que  la  plus  riche  des  colonies. 

A  peine  l'ordre  est-il  rétabli  que  les  métiers  battent  de  nouveau. 
En  1800,  G. 500  sont  occupés  et  produisent  35  millions  d'étoffes. 

Cependant  la  situation  reste  précaire  pour  le  tissage.  Les  prix 
de  façon  sont  inférieurs  à  ce  qu'ils  étaient  à  la  fin  du  xviii''  siècle 
et  les  charges  de  la  vie  ouvrière  ont  augmenté.  Il  ne  se  fait  plus 
d'apprentis  ni  de  compagnons.  Cet  état  de  choses  appelle  l'atten- 
tion de  la  chambre  de  commerce  qui  prend  l'initiative  de  mesures 
heureuses.  Elle  demande  et  obtient  une  prime  pour  tout  ouvrier 
émigré  qui  consentira  à  rentrer.  Elle  fait  adoucir  la  loi  de  cons- 
cription en  faveur  des  canuts.  D'autres  propositions  de  la  même 
chambre  témoignaient  d'un  esprit  rétrograde  :  fixation  d'un  tarif 
minimum,  retour  au  règlement  limitant  le  nombre  des  apprentis 
et  prescrivant  une  certaine  durée  pour  l'apprentissage.  Heureu- 
sement, le  vent  était  à  la  liberté. 

La  cause  qui  compromit  le  plus  le  relèvement  de  la  fabrique 
lyonnaise  après  la  Révolution,  ce  furent  les  prohibitions  que,  à  la 
faveur  de  nos  troubles,  l'étranger  avait  prises  contre  nos  soie- 
ries. 

Frédéric  le  Grand,  pour  favoriser  le  développement  de  la  manu- 
facture prussienne,  avait  interdit  l'introduction  des  soieries  étran- 
gères dans  ses  États.  En  Autriche,  la  prohibition  était  tout  aussi 
générale,  alors  qu'en  Russie,  elle  visait  seulement  les  articles  à 
deux  couleurs  et  plus,  par  conséquent  les  façonnés  de  Lyon. 

L'Angleterre  et  l'Amérique  demeurant  fermées  à  la  production 
française,  l'Europe  australe  se  trouvait  être,  au  commencement 
du  XIX"  siècle,  la  seule  cliente  sérieuse  de  la  fabrique  lyonnaise. 
Heureusement,  les  mesures  empêchant  la  soierie  de  France  de 
pénétrer  dans  les  États  du  Nord  se  trouvèrent  vite  rendues  vaines 
grâce  à  une  circonstance  dont  l'ingéniosité  lyonnaise  apprit  rapi- 
dement à  tirer  parti,  les  privilèges  des  villes  libres  allemandes, 
en  particulier  de  Leipzig. 

T.    XXXII.  30 


440  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

«  Leipzig,  dit  un  rapport  de  la  cliaiabrc  de  commerce  de  Lyon, 
est  un  centre  où  des  foires  d'une  très  antique  institution  ont 
établi  un  commerce  très  étendu  entre  le  nord  et  les  pays  tempérés 
de  l'Europe. Les  villcsd'Allemag'neont  leurs  agrentssur  ce  marché 
général  qui  est  fréquenté  par  toutes  les  nations,  particulièrement 
par  les  Russes,  les  Polonais,  les  Français  et  les  Italiens,  même  les 
Turcs  et  les  (irecs.  Ces  foires  facilitent  l'importation  de  nos  soieries 
et  éludent  en  partie  les  lois  prohiliitives  interdisant  l'entrée  d'un 
grand  nombre  de  nos  articles  en  Russie  et  dans  les  États  de  l'em- 
pereur d'Autriche  et  du  roi  de  Prusse. 

«  La  ville  de  Leipzig,  quoique  soumise  à  la  souveraineté  de 
l'Électeur  de  Saxe,  jouit  de  privilèges  <|ui  lui  sont  propres,  et  est 
régie  par  de  fort  bons  règlements  municipaux.  C'est  à  la  sécurité 
qui  résulte  de  ces  avantages,  autant  et  plus  (piau  génie  commer- 
cial de  ses  habitants  et  à  sa  position  géographique  (|u'elle  doit  la 
grande  et  non  interrompue  fréquentation  de  ses  foires  annuelles. 
Nous  autres  Lyonnais  débitons  dans  ces  foires  les  deux  tiers  des 
étoiles  que  nous  i'abiicjuons.  » 

I/importancc  des  commissions  dépendait  en  grande  partie  de 
l'activité  de  ces  foires  régulatrices.  .Vussi  laut-il  voir  avec  quelle 
anxiété  fébrile  Lyon  attendait  le  résultat  de  chacune  d'elles. 

En  1801),  la  foire  du  printemps  fut  mauvaise.  Par  une  coïn- 
cidence malheureuse,  le  blocus  continental  ferma  à  la  fabricjue 
lyonnaise  ses  derniers  débouchés  du  sud  dr  iKurope.  L'argent 
se  resserra  au  point  (jue  le  papier  sur  Paris  perdit  à  R;\le 
12  7„,  à  Hambourg  20  "',.  de  sa  valeur.  L'hiver  de  lS(Mi-!80T 
fut  terrible  pour  les  ((tmi/s  qui  se  Nircnt  réduits  à  (juèter  de 
porte  en  port*». 

Cependant,  il  sciuble  (iiic.  pendant  la  durée  du  duel  «-cono- 
niiquc  entre  la  France  et  l.Vugleterre.  la  fabri(|ue  lyonnaise 
ait  été  beaucoup  moins  maltraitée  (pie  la  plupart  des  indus- 
tries françaises.  Apiès  la  j)ai\  de  Tilsill.  les  marchés  du  nord 
de  l'Europe  s'ouvrirent  <1(>  nouveaii:  les  foires  do  Leipzig  re- 
prirent leur  activité.  Le  commerce  d".\sie  fnf  assuré  par  la  voie 
de  terre.  Les  .hiils  polonais  devinrent  les  intermédiaires  entre 
la  l'abriipie  de  Lyon  et  le  Levant.  Les  prohibitions  portées  par 


LA    FAHRIOI  £    LYONNAISE.  't  i7 


la   Russie    furent  levées  et    l'important   marché  des   États-lnis 
s'ouvrit  à  nos  soieries. 

1808  et  1800  marquent  deu\  campagnes  remarquablement 
brillantes  pour  le  tissage  lyonnais.  Kn  1810,  revirement  com- 
plet. 2.000  métiers  s'arrêtent  brusquement.  Cette  instabilité.  (\\n 
est  le  propre  des  industries  de  luxe,  s'observe  pour  la  soierie 
lyonnaise  aussi  bien  au  \ix^  siècle  que  dans  les  âges  précédents, 
et  avec  la  liberté  du  travail  comme  avec  le  travail  réglementé. 
Cependant  on  doit  constater  que,  pendant  le  xix*' siècle,  les  années 
grasses  l'emportèrent   de  beaucoup   sur  les  années  maigres. 

Avec  la  Restauration  surgit  une  nouvelle  difficulté.  La  chute 
de  Napoléon  sépare  de  la  France  certains  départements  qui 
rede\'iennent  italiens  ou  allemands.  Ces  territoires  possédaient 
des  centres  d'élevage  et  de  tissage  qiu  recouvrent  leur  autonomie; 
les  fabriques  piémontaises  et  rhénanes  peuvent  se  développer 
à  l'aise,  en  s'entourant  de  barrières  douanières  protectrices. 
Mais  la  nouvelle  forme  du  gouvernement  de  la  France  favorise 
l'industrie  de  luxe  et  le  pouvoir  central,  généralement  bien  inten- 
tionné sinon  toujours  adroit,  prend  toutes  les  mesures  possibles 
pour  maintenir  la  supériorité  de  la  vieille  «  fabrique  royale  »  de 
Lyon.  En  180-2.  le  nombre  des  métiers  lyonnais  s'élève  à  30.000. 

La  révolution  de  .Juillet  réveille  brusquement  et.  pour  la 
première  fois  depuis  la  grande  Révolution,  pose  sérieusement 
sous  sa  forme  lancinante  la  question  sociale.  Excités  par  une 
société  secrète  dont  les  tendances  seront  suffisamment  révélées 
par  ce  dernier  article  de  son  règlement.  «  il  ne  pourra  être 
fait  que  deux  exemplaires  du  présent  règlement  »,  les  canuts 
reprennent  leur  sempiternelle  et  vaine  reAendication,  fixation 
d'un  tarif  invariable  de  façons.  Mais,  malgré  les  bourrasques 
terribles  de  1831  et  183  +  ,  restées  célèbres  à  Lyon  sous  le  nom 
de  journées  de  novembre  et  d'avril,  la  fabrique  lyonnaise  con- 
tinue à  grandir.  L'exportation  des  tissus  de  soie,  qui  était  en 
moyenne  de  80  millions  de  1815  à  182.5.  atteint  139  millions 
de  1835  à  18i5.  200  millions  en  1850. 

Le  second  empire  marque  l'apogée  de  la   soierie   lyonnaise. 


4W  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

C'est  l'époque  l)iillaiite  de  la  (roix-Roiisse  où  s'étaient  groupés 
les  atelicis  patronaux.  «  Tout  le  monde,  dit  Tony-Kéveillon,  se 
jetait  sur  la  caniiseric  On  arrivait  à  la  (Iroix-Housse  de  tous 
les  pays  environnants;  les  maîtres  et  les  coinpaguons  y  faisaient 
venir  leurs  parents  et  leurs  amis.  Vous  eussiez  dit  qu'il  suffisait 
<le  s'asseoir  sur  une  banquette  et  de  faire  claquer  une  Jacquard 
pour  amasser  des  mille  et  des  cents.  » 

lue  des  causes  déterminantes  de  cette  [)rospérité,  ce  fut 
certainement  l'ensemble  des  traités  dits  «  du  libre  échange  » 
conclus  par  la  France  aux  environs  de  18G0.  d'abord  avec  l'.Vn- 
gleterre,  puis  avec  les  autres  nations.  La  démocratisation  de  la 
soierie  n'avait  pas  encore  fait  toute  son  œuvre,  et  accompli  tout 
son  mal,  au  point  de  vue  lyonnais.  Le  libre  échange  mettait  une 
labricjue  ancienne,  tiadilionnellc,  bien  assise,  en  concurrence 
avantageuse  avec  des  rivales  plus  jeunes  et  moins  fortes;  il  assu- 
rait à  l>yon  des  débouchés  toujours  ouverts,  tout  en  lui  procurant 
le  stimulant  de  l'émulation. 

Un  fait  prouvera  la  vitalité  et  l'élasticité  que  la  manufacture 
Ivonnaise  avait  acquises  sous  le  second  empire,  c'est  la  force  de 
résistance  de  cette  fabrique  pendant  la  terrible  épreuve  de  1871. 

('  La  guerre,  dit  .M.  l*ariset  '  1).  surprit  le  commerce  lyonnais 
en  pleine  activité;  car  il  est  d'usage  que  les  c«»ntrats  pour  la  ma- 
tière première  soient  conclus  en  juin  et  que  les  commissions 
d'étoiles  pour  l'automne  s'e.xéculent  de  mai'S  en  août.  La  fabrique 
était  donc  surchargée  de  soies  et  de  tissus  quand  le  marché  de 
Paris  se  ferma.  YA\c  fit  appel  à  l'étrang-er  pour  écouler  ses  mar- 
chandises. L'Angleterre  se  cou'^tifunit  l'entrepositaire  de  nos  pro- 
duits. Kllc  les  recevait  de  Londres  eu  simple  «lépùt  ou  eu  consi- 
gnation loi'S(prelle  ne  les  achetait  pas  pour  son  compte.  Aucune 
(piantité  n'eUrayait  ce  peuple  spéculateur,  pourvu  (jue  le  prix 
fiU  avantageux,  et  la  marchandise  convenablr.  L'VUemague  elle 
uième.  malgré  la  guerre,  achetait  nos  produits  et  en  revendait 
une  partie  à  la  Uussie  «pii.  ne  pouvant  s'a[)provisionner  à  Paris, 
s'arrêtait  à  lîerlin.  Kn  résumé,  la  situation  commerciale  et  indus- 

(1}  Histoire  de  In  Chambrç  de  cominttrc  ilr  l.yn,i.  Il,  i.t;. 


LA    FAHRIQIE    LYÛNNAlSi:.  440 

trielio    de    Lyoji,  bien  qu'assomljrie  par  la  crise  générale,    ne 
prit  jamais  les  proportions  dnn  désastre.  >• 

En  somme,  depuis  lèrede  l'afiranchissemenidu  travail,  jusqu'à 
une  époque  qui  touche  la  nôtre,  la  soierie  lyonnaise  progressa, 
suivant  une  ligne  sinueuse,  mais  généralement  ascendante.  Nous 
avons  essayé  de  montrer  dans  la  première  partie  de  cette  étude 
comment  et  pourquoi,  à  l'heure  actuelle,  de  nouvelles  difficultés 
avaient  surgi,  obligeant  les  Lyonnais  à  sortir  de  leur  quiétude,  et 
à  essayer  des  remèdes  modernes  contre  les  dangers  modernes. 

Il  nous  reste  maintenant,  en  nous  appuyant  sur  le  passé  comme 
sur  le  présent,  à  pronostiquer  l'avenir.  Disons  tout  de  suite  que, 
malgré  les  embarras  sérieux  avec  lesquels  se  trouvent  aux  prises 
les  industriels  d'aujourd'hui,  cet  avenir  nous  semble  moins  noir 
que  ne  le  feraient  croire  certains  journaux  pessimistes.  La  cham- 
bre de  commerce  de  Lyon  enregistre  chaque  année  de  magni- 
fiques chitires  d'affaires  et  à  l'Exposition  de  1900,  un  jury  inter- 
national n'a  pas  hésité  à  accorder  aux  Lyonnais  la  majorité  des 
récompenses  ainsi  que  les  quatre  premiers  prix.  Néanmoins  l'ho- 
rizon reste  chargé  de  nuages,  tant  à  cause  de  la  complexité  des 
problèmes  à  résoudre  que  par  ce  fait  que,  aux  motifs  écono- 
miques Aç.  crainte  s'ajoutent,  hélas!  des  moXiis, politiques,  des  dif- 
licultés  extérieuresà  la  soierie  contre  lesquelles  .sont  impuissantes 
la  sagacité  des  penseurs  et  rhal)ileté  des  professionnels. 

[A  suivre.) 

Henri  de  Boissieu. 


u 


TIUVAIX  ET  FKTi:S  DES  HdUDS  IH  KIIIX 

NOTES  DE  GÉOGRAPHIE  SOCEVLE 


Le  pays  rhénan  a  été  jus(|irici  observé  of  décrit  sous  l)ion 
des  as|)«'(fs:  grands  et  petits  poètcN.  artistes,  arehéoloerues . 
auteurs  allemands  un  étrangers  en  ont  fait  de  co[)ieuses,  de 
niagniliqnes  et  parfois  de  savantes  deseri[)tions.  Le  cours  ma- 
jestueux (lu  \'ater  Rhfin,  le  [)aysai;e  à  la  fois  grandiose  et  riant 
([ui  lencadro,  les  ruines  pittoresques  <pii  silhouettent  les  hau- 
teurs voisines,  les  noml»r«'ux  monuments,  témoignages  élo- 
(fuents  de  civilisations  passées,  qui  se  dressent  sur  ses  deux 
lives ,  enfin  les  légendes  mei'veilleuses  (pii  peiMonnitient  cas- 
cades et  rochers,  uni  prêté  et  prêtent  encore  à  de  multiples 
et  passionnantes  études. 

La  liil)liograj)hie  du  sujet  est  ahondanle.  Le>  recils  histori- 
«pies,  les  voyages  descriptifs,  les  guid(>s  prati«pies  et  ingénieux, 
ne  man(pient  pas:  ils  olfrent  d'ailleurs  un  choix  vaiié  de  rela- 
tions intéressantes  et  documentées. 

.Mais,  si  la  plupart  des  narrateurs  décrivent  dans  un  sl\le. 
quehjuefois  très  heui-eu\,  les  beautés  d  un  pays  justement  cé- 
lèbre, s'ils  mentionnent.  a\ec  uu<'  scrupuleuse  exactitud«\  les 
vieux  casiels  et  ks  burus  en  ruine,  s'ils  évoquent,  avec  dates 
cl  faits  A  l'aïqtui,  les  difl'erentes  civilisations  ipii  se  sont  suc- 
»édé  aux  bords  du  lleuve,  ils  é\ilenl  prescpie  Ions  de  consi- 
dérer cette  conti'cc*  sous  son  as[)ect  vrainuMit  moderne.  La  vie 
(pii  grouille  intense  et  joyeuse  sur  ces  rives  enchantées.  Jie 
fait  certes  p.is  précisément  songer  aux  héros  et  aux  chevaliers. 
aux  Walkyries  et  aux  «hidines.  (pii  encore  anjoni'd'hui  évolue- 
raient à  l'aise  dans  un  décor  reste  romanti([ue  à  souhait.  Klle 
esl  piinrtant  caractéristique  à    plus  d'un  point  de  \ne.  el  c  t>s| 


TRAVAUX    ET    FKTES   DES    BOHliS   Dl'    RUIN.  451 

pourquoi  nous  ci-oyoïis  ([u'il  nous  reste  quelque  chose  à  dire 
sur  un  sujet  dont  ou  a  tant  dit. 

Non  contents  d'aduiirer  uu  panorama  splendide,  aux  tons 
excjuis  et  imprévus,  le  voyageur,  qu'il  soit  artiste  ou  dilet- 
tante, savant  ou  sinqde  curieux,  aurait  tout  profit  (si  une  con- 
naissance au  moins  superficielle  de  la  langue  le  lui  permet) 
à  s'arrêter,  à  séjourner  ici  ou  là,  aux  endroits  non  mentionnés 
par  Baedecker,   pour  prendre  contact  avec  riialntant. 

Après  avoir  suivi  les  travaux  des  champs,  assisté  aux  fêtes 
et  aux  réjouissances  traditionnelles  qui  terminent  les  récoltes, 
après  avoir  noté  les  gaies  chansons,  les  grasses  plaisanteries 
qui  succèdent  aux  travaux  relativement  faciles  de  la  cueillette, 
il  se  sentira  gagné  par  la  cordialité  exubérante,  par  la  bon- 
homie sincère  du  Khinlandais;  il  enregistrera  des  impressions 
curieuses,  instructives  et  fortement  empreintes  de  bonne  cou- 
leur locale. 

Les  bords  du  Rhin  prennent,  si  on  les  parcourt  ainsi,  une 
signification  l)ien  spéciale.  Ils  ne  forment  plus  seulement  de 
jolis  sujets  de  tableaux  propres  à  charmer  les  amateurs  du 
décor  et  les  passionnés  de  l'archéologie  romantique.  Un  souffle 
de  vie  anime  le  paysage,  qui  dès  lors  gagne  en  saveur  ce  qu'il 
perd  peut-être  en  grandeur  altière.  Les  .formes  multiples  et 
pourtant  bien  définies  qu'impriment  aux  manifestations  de 
Vexistence  la  nature  du  lieu  et  la  qualité  du  travail  s'extério- 
risent ici  de  façon  extrêmement  nette;  il  en  résulte  d'excel- 
lents  éléments  de  pittoresque,  mais  aussi  d'intéressantes  leçons' 
pour  l'observateiir.  Le  tempérament  bien  spécial  du  Khinlan- 
dais (1),  ses  habitudes,  ses  goûts,  son  existence  généralement 
aisée,  parce  que  laborieuse  et  d'allure  progressive,  ses  fré- 
quentes réussites  aussi  bien  dans  l'agriculture  que  dans  le 
commerce  et  l'industrie,  méritent  quelques  instants  d'attention. 

C'est  en  essayant  d'appliquer,  sommairement  tout  au  moins, 
la  méthode  adoptée  par  la  science  sociale  que  nous  avons  pris 

'1)  Le  Rliinlandais  difteie  totalement  de  ses  voisins  même  immédiats  :  le  Westpha- 
lien  et  le  Belge;  ceux-ci  l'ont  souvent  mal  compris  et  jugé  trop  sévèrement  non  sans 
quelque  aigreur  et  injustice. 


i52  LA    SCIENCE   SOCIALi:. 

<|Uol(jiios  notes  de  voya,ue  sur  cette  tloiiss.-inlc  routier;  loin 
(ré])uisei-  uu  >ujct  aussi  complexe,  uotie  seule  pn-teution  est 
(réveiller  nue  curiosité  léi:itinu'  à  sou  en«lr(»it.  de  poser  la 
question,  tout    cm  jalonnant  la  voie  pour  les  travauv  futurs. 

.M.  Dcmolins,  dans  ses  études  sur  les  populations  qui  vivent 
en  France  des  productions  fruitières  arborescentes  (1),  caracté- 
rise nettement  le  type  des  vii;nerons.  Cette  variété  hien  tran- 
chée, dit-il,  s  él()ii:in^  beaucoup  de  la  simple  récolte  et  de  la 
couununauté  pour  se  rapprocher  davantaire  de  la  culture,  mar- 
quant vers  celh's-ci  une  sorte  de  transition. 

L'auteur  des  Français  d'aujoiirdliiti  distingue  deux  variétés 
«'xtrènies,  parmi  ces  ])opulations  viniccdes,  vaiiétés  provenant 
des  ditlerences  climatéricpies.  nature  du  sol  et  moile  d'exploi- 
tation. Il  considère  roninie  appai'tenant  au  t\pe  simple  les  po- 
pulations qui  exphtitent  la  vi!:ne  jn'incipalement  en  vue  d«"  la 
production  du  vin.  sans  opérer  la  transformation  plus  couqtli- 
quéc  en  eau-de-vie.  Mais,  dans  ce  type  simple,  on  peut  dislin- 
liuer  jdusieurs  espèces,  (le[)uis  les  xii^nemns  (pii  i-é<oltent  des 
produits  ordinaires  juscpi'à  ceux  (pii  obtiennent  des  ([ualités 
supérietires. 

Les  \  ins  du  Kliin  sont  à  [»ropi-enienf  parleiv/rv  vins  de  rhni.r  1 2^. 
C'est  (h)nc  parmi  les  produits  de  (|nalilé  sn|)erieui'e  qu'il  faut 
les  rangei".  Les  conditions  particulières  dans  b^stjuelh's  se  fait 
la  culture  du  \i::nob|e  rln'nan,  h^  ti'avail  fatigant  «pu'  cette 
culture  exif^e,  les  henétices  considérables  <pn'  rapportent  les 
bonnes  anné<*s,  d'autres  parti«ularites  encore,  contribu«Mil  à 
donner  aux  |)h('Mioniènes  sociaux  une  pli\sionomie  cai'acteris- 
ti(pie. 

(•r.  <  es  |»lien(>Mienes  sociaux  sont  tacites  à  saisir. 
La   <dmparaisou   avec  le  vigneron  trancais.  et  en  particuli<M' 
ave<'  le  vigneron  tourangeau,  s*inq»ose  sur  ceitains  points  :  ins- 
tabilité (le  la  famille,  uaiete  e\ulM>rante,  douce  ironie... 


Il  Li-s  l'ninçais  il'nvjntinl'hui,  c\\k\\>.  ii  :  -  I^  Horion  do  la  Vi^nc 
('2)  L'A!U'ina;(i)o,  parini  les  |'.i\s  |>roiiuclriirs  «le  vin,  est  le  s«<|iti('nip  |iour  la  quan- 
lilc  cl  il'  (|ua(ri«'>tni-  [Muir  In  râleur. 


TI{A\AU\    ET    FKTES    DES    BORDS    DU    RHIN.  453 

Siii'  d'antres  poinis,  le  p.u'allclc  se  trouve  en  défaut,  car  1<^ 
Rliinlandais  est  outreprenant,  assidu,  persévérant,  il  sait  pré- 
voir et  il  sait  jouir. 

Pourquoi  cette  différence?  c'est  ce  que  nous  voudrions  éclair- 
cir. 

Déjà,  eu  sortant  du  lac  de  Constance  et  jusqu'à  Stras])Ourg\ 
le  Rhin  se  trouve  bordé  de  coteaux  vinicoles  qui  fournissent 
ce  petit  vin  d'Alsace  au  goût  de  terroir  si  prisé.  Viennent  en- 
suite, plus  au  nord,  les  vignobles  du  JVeckar  et  du  Palatinat. 
vantés  à  juste  titre  et  dont  la  renommée  passe  les  frontières.  Mais 
les  crus  célèbres  (]ui  nous  intéressent  ici  sont  situés  encore  plus 
au  nord.  C'est  le  Rheingau  qui  est,  par  excellence,  le  pays 
de  la  vigne  en  Allemagne  (1  ).  C'est  là  que  l'on  récolte  ces  vins 
fameux  dans  le  monde  entier  :  le  Johannisberg.  le  Riidesheimcr 
et  le  Geisenheimer,  le  Marcobrunncn,  le  Steioberger,  le  Hocli- 
heimer  et  tant  d'autres. 

Aussi  est-ce  le  Rheingau  que  nous  prendrons  comme  champ 
d'expériences;  ce  district  limité  se  trouve  d'ailleurs,  par  la 
nature  du  lieu,  le  théâtre  d'un  travail  bien  défini,  et  le  carac- 
tère très  abordable  de  l'habitant  rend  l'étude  du  milieu  singu- 
lièrement facile. 

Historiquement,  la  dénomination  de  Rheingau  s'étend  seule- 
ment à  la  bande  de  pays  qui  suit  la  rive  droite  du  Rhin  depuis 
lîiebrich  jusqu'à  Lorch  en  passant  par  les  villes  bien  con- 
nues des  touristes,  Eltville,  Riidesheim  et  Assmanshausen  (2). 
Mais,  au  point  de  vue  géographique,  l'on  comprend  actuelle- 
ment sous  ce  nom  toute  la  vallée  extrêmement  fertile  qui 
s'étend  sur  les  deux  rives  du  fleuve  entre  Mayence  et  Bingen, 
ainsi  que  les  versants  des  monts  qui  la  cernent,  dernières  rami- 
fications du  Taunus,  de  l'Odenwald  et  de  la  Hart.  A  cet  endroit 

(1)  On  y  récolte,  on  année  favorable,  70  à  80.000  hectolitres  de  vin.  pour  une  va- 
leur moyenne  de  8  à  lo  millions. 

(2)  Ce  district  était  autrefois  sous  la  haute  domination  des  Rheingrafen  (comtes  du 
Rhin)  dont  le  château  familial  était  le  Rheingrafenstein  près  Crenzwach;  il  appar- 
tint aussi  aux  archevêques-électeurs  de  Mayence  (jui,  vers  le  xv^  et  xvi°  siècle, 
avaient  fait  d'Eltville  leur  résidence  particulière  et  leur  château  fort. 


4o-4  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

«  uni  auMciii,  IcKliiii  vient  se  heurter  aux  conirefoi-ts  duTaunus 
rt,  ne  pouvant  plus  continuer  à  s't'couler  vers  le  nord,  se  replir 
vers  l'ouest  et  le  sud-ouest,  jusqu  à  ce  (iiiil  ait  trouve  au  Binirer 
Lorch   (trou   de    Bingen     !<•    point    laiMr    de    la  (■liaine(ll   ». 

Le  bassin  de  Mayenee,  dont  le  Ulieintiau  fait  pai'tie,  appar- 
ti<'nt  géologiquenient  à  la  période  tertiaire.  On  peut  \o  rappro- 
elier  de  ses  analogues,  les  bassins  de  Vienne,  tle  Paris  et  de 
Londres.  L'humus  ([uautrefois  la  mer.  [)uis  les  eaux  débor- 
dantes y  dé[»osèrent,  et  surtout  le  mélauye  heureusement  pm- 
|)ortionné  de  la  marne  (d'une  teneur  en  chaux  considérai)le) 
a\<'c  lai-iiile  (jiii  maintient  1  humidité  et  le  sable  cpii  rend  le 
terrain  meuble,  sont  des  causes  natundles  de  fécomb'té. 

Le  fond  de  la  vallée  (>st  ici  o(tu[)é  par  des  terres  aral)les  (pii 
s'éten<hMit  jiis(pi"aux  bords  <hi  fleuve  aujourd'hui  encHiiué  'i); 
les  arl)res  fiuitieis,  les  h'i^umes.  les  céi'éales,  s'y  dis|)utent  nn 
terrain  dont  la  leililité  est  devenue  proveibiale. 

Sur  les  (Dteanx,  dnnt  |;i  pente  est  généralement  assez  i'a[)i«le. 
se  (le\e|nppe  /a  r/f//ir,  dont  au  premiei"  abord  on  ne  croirait 
pas  I  acelimatation  possii)le  sous  cette  latitude,  et  (jni  prospère 
néanmoins,  g-rAce  à  des  serins  partienlièreinent  minutieux. 

An  point  de  n  ne  (  limatérique.  la  >all('M'  du  Khin  se  lionve 
pii\  iligi(''e.  La  proxince  rluMiane.  ainsi  ipie  tout  l'ouest  de  l'Ku- 
roj)e.  est  inlliienci'e  pm-  I Océan  .Vtlantique.  (pii  agit  (•omnie 
régulateur  en  emp("cliaid  l(>s  variations  trop  bi'ii^ques  de  tempé- 
i'ature.  Toiilejois.  la  région  dont  nous  nous  occu[)ons  est  assez 
t'Ioignée  de  l.i  mer  |»oiir  cpie  riimiiidit»'  n")  prenne  pas  le 
caractère  intensif  <[u  elle  oll're  sur  les  côtes  de  Normandie  et 
de  llretague.  La  \ii:ne.  (pii  sup|)()rte  assez  bien  le  (Void.  ,i  be- 
soin d'nn  el(''  sec  et   conrt. 


(l)  K.  Hrrlii."*,  Gt'oijr.  universelle,  Eiiro|x>  ccnlrale, 

('»)  •  iVjà,  dans  lit  plus  j'iniido  pnrlic  de  son  coiirs.  le  lUiiii.  rantcnc  ;t  la  |.ir;:t'iir 
iiniroriiii*  (II*  ■'.">(>  ini'trc>.  n  a  plus  I  as|>(M  t  qn  il  asait  iinjîiuTP  lursiin'il  orrait  lihroiDcnl 
ilans  les  (■ampn};nos  ot  i\»v  sosraiu  ooiilaionl  en  des  ranaiix  lorliiotu  axanl  ensoinl»li' 
;t  Kilniiit'lrcs  de  largo;  Ips  inari'ca^îos  <|up  les  anciens  lils  avaient  laisses  \h  sont  «le- 
%enus  des  prairies  et  îles  iliainps:  le  sol  a  ele  assaini,  et  lesdi}:nes,  portant  des  rontes 
et  des  chemins  de  for.  font  de  la  contri'e.  ipii  lui  jadis  peu  aliordalde,  une  dos  régions 
les  plus  facilement  pnnonrues  dans  tous  les  sens.  -  (Reclus.) 


TKAVALX    ET    KKTES    DES    BOlîDS    UU    HI1L\.  455 

Pondant  l'iiiver,  ces  vignoblos  sont  protégés  contre  les  vents 
glacés  du  nord  par  ce  massif  montagneux  du  Taunus  qui 
oblige  le  fleuve  à  oblicpier  vers  l'ouest.  Pendant  l'été,  cette  même 
orientation  de  la  vallée  les  fait  bénéficier  de  longues  beures 
cbaudes,  tandis  qu'une  exposition  choisie  leur  permet  de  re- 
cevoir l'action  perpendiculaire  des  rayons  du  soleil. 

Les  emplacements  choisis  pour  cette  culture  étonnent  le 
voyageur  non  prévenu.  Cette  quantité  de  ceps  qui  grimpent  à 
l'assaut  des  montagnes  et  s'accrochent  aux  flancs  des  rochers, 
produisent  un  effet  bizarre  et  font  croire  à  une  gageure.  Vic- 
tor Hugo,  en  1838,  était  frappé  par  ce  spectacle. 

((  La  roideur  des  pentes,  écrivait-il,  fait  que  la  vigne  est 
cultivée  sur  le  Rhin  de  la  même  manière  que  l'olivier  sur  les 
cotes  de  Provence.  Partout  où  tombe  le  rayon  du  midi,  si  le 
rocher  fait  une  petite  saillie,  le  paysan  y  porte  à  Ijras  des  sacs 
et  des  ])aniers  de  terre,  et,  dans  cette  terre,  en  Provence  il 
plante  un  olivier,  et  sur  le  Rhin  il  plante  un  cep.  Puis  il  contre- 
butte  son  terrassement  avec  un  mur  de  pierres  sèches,  qui 
retient  la  terre  et  laisse  fuir  les  eaux.  Ici,  par  surcroît  de 
précaution,  pour  que  les  pluies  n'entraînent  pas  la  terre,  le 
vigneron  la  couvre,  comme  un  toit,  avec  les  ardoises  brisées 
de  la  montagne.  De  cette  façon,  au  flanc  des  rochers  les  plus 
abruptes,  la  vigne  du  Rhin,  comme  l'olivier  de  la  Méditerranée, 
croit  sur  des  espèces  de  consoles  posées  au-dessus  de  la  tète 
du  passant  (1).  » 

Le  terrain  schisteux  est  aussi,  on  le  voit,  un  excellent  auxi- 
liaire; il  absorbe  la  chaleur  et  laisse  passer  l'eau,  empêchant 
ainsi  une  évaporation  rapide  qui  serait  une  cause  de  brusque 
refroidissement . 

Dans  ces  conditions,  la  culture  de  la  vigne,  tout  en  restant 
un  travail  de  jardinarje  et  tout  en  présentant  certains  caractères 
de  la  cueilletle,  réclame  cependant  un  labeur  assidu.  Ce  n'est 
pliis  comme  dans  le  midi  de  l'Europe,  où  la  vigne  pousse  en 

{[)  Le  Rhin  (leUre  XXV). 


'*•'><»  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

pleine  Icire  el  où  le  viticultcui-  ne  litiiniif  (juini  (ravail  aUen- 
lif,  mais  peu  lati.a-ant.  An  pays  rhénan,  le  tenip^pa^séà  lonstruirr 
la  vifjnc,  a  la  limier,  est  non  seulement  eousidriahle,  mais  o\- 
trènn'menl  peiiilde.  Knsnile.  cucgar.l  aux  soins  constants  (lu'ello 
<>xige,  le  paysan  est  ohliiré  pendant  toute  rannée  à  de  <-onti- 
niiellesot  fatigantes  ascensions  (1  ). 

La  besogne  i\\\  vipnei-on  aux  bords  du  IJliin  se  distingue  donc 
par  des  nuauces  très  sensibles  des  besognes  similaires  (pii  siin- 
posenl  an  vigneron  de  Fi'anc<',  dltalie,  d'Kspaiiiie.  C'est  un 
travail  do  jardinuf/e  et  dt-  nicillctlr,  si  Ion  veut,  mais  un  tra- 
vail suivi,  minulieux  et  pres(ju<'  toujoins  jn-nihle,  c  est-ù-dire 
ti'ès  diUérenf  di's  travaux  d<'  simple  récolte. 

Le  vigneiuMi  iliénan.  i-onmie  Ions  les  vi.iiiierons.  ne  laisse 
pas  délie  dans  une  perpétuelle  incertilude  au  sujet  des  ven- 
danges fui  lires. 

Ce  sont  d'abord  les  gidées  blanches,  ipii.  au  printemps,  me- 
nacent les  jeunes  bourgeons.  Les  propriétaires  ne  se  sentent  un 
peu  rassurés  «piaprès  avoir  passé  les  dates  <lii  !:>.  i;{  el  IV 
mai.  l'êtes  des  fameux  «  sainis  (h»  glace  »,  dont  les  superstitions 
populaires  conliniieiil  à  redoiilci-  riulluence. 

Autre  sujet  de  <rainle.  les  pluies  de  trop  longue  durée ,  (pii 
pcuveni  Miivcnir  au  moment  de  la  tloraison.  Enliii .  après  un  été 
chaud,  le  raisin  demande  «'ucore,  pour  ai  rivi'r  à  une  complète 
ehhdicale  iiialiirih'.  un  brillani  aiitonme,  ce  cpii,  heureusement. 
n'est   pas  rare  dans  la  coiilrf'e. 

Kl  non  sculeiiieiil  les  surprises  <h>  la.  l(Miip«''raliiie,  contre  les- 
<jnelles  on  ne  peiil  rien  ri"),. sont  à  craindre,  mais  une  surveil- 
lance r«»iislaiile.  iinr  lut  le  conliiiiielh' .  soiil  nécessaires  iionr 
écarter  de  la  \ii:ii('  les  nombreuses  maladies,  les  parasites .  les 
insectes.  l.ȕdiiim.  h- phx  lloxera  .  tpii  la  -iiellcnl  iiicessammeul. 

On  s  ima-iiieiail    donc,   à    Mi|)|»iiler  «es  daiii:ers    variées    <pii 

II)  Souvcnl  les  pipires  s'eboiiionl.  It»s  |tliiics  creusent  des  ravines  .sur  la  pente;   il 
f.tiil  alors  ramasser  la  lerre  enlr.iinre  cl  In  repoiler  aux  |iicils  des  reps  déchaussés. 
')  llans  Cl  rlaincs  vallées  ctroiles.  on  évilc  au  prinlemps  I  aclion  des  gelées  Man- 
ches, en  hrrtlnnt  la  nuit  des  sarmcnis  el  des  rcnilles  morles  ;  on  cherche  en  produi- 
sant de  la  luniée,  à  créer  ainsi,  au-des>jus  des  vignobles,  un  rideau  protecteur. 


TIUVAIX    ET    KÈTES    DES    H0R1»S    DL'    HDIN.  4o7 

monacoiit  leui-  lovonu.  quo  les  vignerons  doivenf  être  des /;?- 
quiets,  soucieux  de  l'avenir  et  vivants  dans  la  crainte  perpétuelle 
d'accidents  toujours  possibles. 

Il  n'en  est  rien.  Quiconque  passe  peut  se  rendre  compte,  au 
contraire ,  du  caractère  heureux  de  ces  gens ,  de  leur  gaietc 
comniunicative,  de  leur  belle  humeur,  de  leur  air  constam- 
ment satisfait  (1  ),  plaisant  et  enjoué. 

C'est  qu'il  est  rare,  en  efl'et,  qu'une  récolte  soit  entièrement 
perdue  (*2). 

Dans  tous  les  cas,  le  vigneron  ne  compte  pas  seulement  sur 
les  années  grasses  pour  compenser  les  années  maigres.  Il  pos- 
sède toujours  des  vergers  et  des  champs;  il  arrive  par  consé- 
quent à  pallier,  dans  une  certaine  mesure,  la  mauvaise  fortune  ; 
sa  prévoyance  lui  fait  d'ailleurs  toujours  remettre  en  circula- 
tion l'argent  qu'il  gagne  et,  s  il  réalise  une  heureuse  vendange 
il  s'empressera  .  l'année  suivante,  de  construire  des  vignes  nou- 
velles ou  d'affermer  (3)  un  plus  grand  nondjre  de  terres. 

Il  convient  d'insister  sur  ces  travaux  accessoires  du  paysan 
Rhinlandais. 

1.  Tandis  que  les  pampres  enguirlandent  les  monts,  c'est 
plutôt  dans  la  vallée  humide  et  fertile  que ,  presque  sans  la- 
beur préalable,  sans  soin  ni  surveillance,  croissent  et  prospè- 
rent les  arbres  fruitiers. 

Le  pêcher,  l'abricotier,  le  prunier,  le  cerisier,  le  poirier,  le 
pommier,  etc.,  c'est-à-dire  les  variétés  du  climat  tempéré,  réus- 
sissent fort  bien  dans  le  Rheingau.  où  les  fruits  constituent  plus 
cju'un   article   de   consommation   domestique   ('i-).    Les  centres 

(1)  Le  paysan  allemand  ne  fait  i)as  exception  pourtant  à  la  loi  du  contentement 
partiel  et  insuffisant.  Demandez-lui  des  nouvelles  de  sa  vigne,  supputant  d'avance 
une  réplique  satisfaisante;  il  esquivera  la  réponse  pour  se  plaindre  de  ses  pommes 
de  terre  qui  ont  mamiué  d'eau. 

(2>  Les  moyens  perfectionnés  que  l'on  possède  aujourd'hui  (moyens  très  employés, 
souvent  par  ordre  supérieur;  pour  lutter  contre  les  maladies  de  la  vigne,  évitent  des- 
perles irréparables. 

(3)  La  vigne  appartient  toujours  au  paysan,  mais  un  certain  nombre  de  champs 
sont  affermées  par  lui  chaque  année,  leur  location  représentant  une  bonne  partie 
des  revenus  de  l'année  précédente,  qu'il  cherche  à  faire  fiuclifier. 

(4;  Dans  le  Rheingau.  la  production  fruitière,  bien  que  tendant  de  plus  en  plus  » 


'»:iS  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

iirl>aiiis  (lu  |)<»>^  iIk-iuiu  et  des  tli:>ti'icts  voisins  vn  coiisoiniiu'iit 
une  grande  partio,  et  il  s'en  fait  une  exportation  dans  le  reste 
de  lAlleniaiine  ,  en  Hollande  et  jusqu'en  An,i:leteiTe. 

II.  Ce  tei-rain  si  fécond  se  prête  d'autre  part  inerveill<Mise- 
iiK'iit  ;i  la  cultui'c  inaraîclière  et  hortie(de.  iMi  reste,  le  voisi- 
nai;e  de  villes  iiiipoi-lantes  :  Frandort  .  Darnistadt  .  Worins, 
Maycnce,  etc.,  fiès  ra|)procljées  les  unes  des  autres,  la  [iroxi- 
mité  de  nombreuses  stations  tliei-niaies,  assidûment  \isitées 
par  l'étraiiî^er  :  Wiesijaden ,  Soden,  llamhurir.  S<ldan.i;(Md»ad, 
Sch\vali)acl),  etc.,  etc.,  assurant  un  «Voulenient  facile  et  rémuné- 
rateur ;\  ces  l('',i:unK'S  et  à  ces  Heurs,  encourauent  grandement 
leur  e\j)loitation  (1). 

III.  I.rs  travaux  agricoles  p!-oj)rement  dits  n'ont  pas  cessé, 
juscpTà  présent,  d'être  aussi,  ilaiis  ce  district  privilégié,  une 
source  de  prolils.  I.c  hlé,  l'avoine .  mais  sui-tout  le  seigle  et 
l'orge  soid  d'un  reiidem«'nt  avîintageux. 

.Néanmoins,  la  culture  des  céréales  n'est  ipinn  travail  fran- 
(  liemeid  acc<'Ssoii'e,  ([ui  (end  à  s'elfacer  devant  la  culture  de 
plus  eu  plus  en\aliissante  des  fruits,  des  légumes  <'t  des  lleui's. 
!.e  paysan  incline  ainsi  natui-idlenn-nt  vers  le  moindir  rffori, 
fout  en  cscoinptaid  un  plus  grand  hrtn'fice  (2>. 

En  résumé,  nous  trouNons  au  pays  l'hénan,  et  piincipalement 
dans  le  district  du  Uheingau,  un  travail  principal  : 

La  cueillette  à  la  préparation  j)énil»le   vii:nc); 
l*lus  les  fr.i\an\  .iccessoires  suivants  : 

se  (lévi'loppi'i-  au   iltliiinciil  «le  la  cultiir.>  «les  rvrt'alos,  ol   «'nrore,  |  ar  rappoii  à  la 

vi};rn',  (l'un    n'iuloinciit   accessoire.  A    mesure  que  l'on  {lesreiid   le  lUiiii  en  allant 

(le  HiM>;en  vers  Uoppait  el  Coblence,   celte   production  prend  une  iin|Nii tance    plus 

grande  el  arrive  à  balancer  la  viijnc,   coinute  source  de  profils.    Entre  Coblence  et 

Honn,  elle  alleini  >;on  maximum  de  rendemeni,   puis  elle  cède  peu  à  peu   le  pas  au\ 

travaux  d  rxlraclion    Les  c»rise>  de  Sal/ii;.  par  exemple,  soiil  Ires  renommées.  Dans 

les  bonnes  années,  on  arrive  à  en  tirer  environ  ■-»0O.O0i>  marks  (2.'>i».«M»0  fr.^. 

(I)  Les  environs  d(>  Maxence  sont  célèbres  en  Allemagne  pour  leurs  piimeurs 

I'*)  Certains    économistes    allemands    encouiagenl  beaucoup   celle   convt*rsion  des 

champs  en  ver;;ers  et  polaj^eis;  ils  espéreni  ainsi,  dans  un  avenir  prochain  el  au  profit 

de  leur  pays,  diminuer   limporlation  des  fruits  et  des  lépimesiils  oublient  ce|>en<lanl 

<|ue  In  stabilité  de  celle  lielie  contrée  repose  précisément  sur  la  diversité  de  ses  tra- 

>au\  :  simple  récolle  et  evtraelion.  Qu'une  année,  les  pdees  laniives  deirui.seni  loule 

e>perance  quant  aux  raisins  et  aux  fruits,  ce  serait  la  misère  momentanée,  la  ruine 

possible,  si  les  récolles  n'étaient  la  jinur  parer  .i   d'aussi  désastreuses  conséquences. 


THAVAIX  ET  FKTES  DES  BORDS  DU  RHIN.  459 

La  cueillette  à  préparation  facile  (fruits)  ; 

La  culture  maraîchère  et  horticole  (légumes  ettleurs; 

Les  travaux  agricoles  proprement  dits  (céréales). 

On  comprend  dès  lors  que  le  paysan  rhinlandais,  inthiencé 
par  des  travaux  aussi  divers,  doit  forcément  olfrir  un  type  social 
compli({ué,  d'autant  plus  qu'il  vit  aux  bords  d'une  route  très 
parcourue,  aux  bords  d'un  tleuve  qui  non  seulement  par  ses 
nombreux  affluents  le  met  en  communication  avec  les  difl'é- 
rentes  provinces  allemandes,  mais  lui  permet  encore  d'entrer 
en  relation  avec  Tétranger  par  la  Hollande  et  la  mer  du  Nord, 

Si  l'on  rapproche  les  types  du  vigneron  allemand  et  du  vigne- 
ron irançais ,  certaines  ressemblances  s'imposent: 

1°  Lavigne  engendre  sur  les  bords  du  Rhin,  comme  en  France, 
la  culture  parcellaire.  —  La  vigne  donne  en  eft'et,  sur  un  petit 
espace,  un  produit  très  riche,  et,  si  elle  réclame  un  travail 
minutieux  qui  est  à  px^oprement  parler  de  jardinage,  elle  n'exige 
par  contre  qu'un  nombre  de  bras  restreints,  un  outillage  pri- 
mitif et  des  moyens  limités.  Le  simple  ménage  suffit  avec  ses 
seules  forces  pour  mener  à  bien  une  telle  culture,  et  les  petites 
gens  y  sont  d'autant  plus  aptes  que  la  vigne  «  dispense  du  patro- 
nage cultural  (1 1  ». 

Le  Rheingau,  comme  d'ailleurs  toute  la  région  vinicolc  des 
bords  du  Rhin,  est  en  conséquence  un  pays  où  la  propriété  est 
très  morcellée;  il  se  distingue  ainsi,  foncièrement,  de  la  ma- 
jeure partie  de  l'Allemagne,  où  la  grande  propriété  occupe  une 
place  importante. 

2°  Comme  en  France,  la  vigne  développe  la  famille  instable. 
—  Cette  culture  par  simples  ménages  et  par  petites  propriétés 
ne  rappelle  en  aucune  sorte  le  régime  communautaire  (2).  Elle 

Dans  le  cas  dune  année  trop  bonne,  un  antre  danger  e>t  a  craindre  :  la  surproduc- 
tion dont  l'an  dernier  nos  producteurs  du  midi,  en  France,  ont  eu  à  souffrir  (mé- 
vente des  vins  et  des  fruits. 

^'1)M.  E.  Demolins,  en  étudiant  la  zone  des  productions  fruitières  arborescentes  £es 
Français  d'aujourd'hui)  a  déterminé  très  clairement  les  caractères  fondamentaux 
qui  marquent  le  type  du  vigneron  Tourangeau  et  Gascon-Armagnac.  C'est  sa  magis- 
trale étude  qui  nous  sert  ici  de  fil  directeur. 

i2,  Pourtant  certaines   manifestations  traditionnelles,  au  moment  des  récoltes  ou 


'((■(O  LA    SCIENCE   SOCIALi:. 

(lissocio  1«'  i:i'oii[M'  f.iiiiilial.  ollo  afl'aiblit  los  scntiinonts  do  soli- 
darité. ('ll<'  (l(''\('lo[)po  les  teiidances  individualistes. 

Dans  la  vallôc  du  Kliiii  coiimic  dans  los  pays  do  vitrnohlos  en 
Franco  «  la  virjttn  désagrhjf  la  commiinaiiti'.  par  co  t'ait  cjn  elle 
perniof  '/  chacun,  avec  ses  seuls  liras,  avec  un  tout  polit  capital 
et  sur  lin  tout  petit  espace  do  se  créer  une  exploitation.  Kt 
comme  ollo  donno  un  produit  riche.  (proUo  surexcite  les  plus 
hoUes  ospôiancos.  cliacnn  osl  ponssi'  irrésistildement  à  séloi- 
gncr  le  plus  tût  possible  du  loyor  paternel  pour  s'étahlir  à  son 
compte  -I. 

:{"  (".oiiinn'  on  Kranco  encore,  la  vi<jnc  fait  naître  l'rsprit  de 
critit/Uf  rt  un  f/oàt  /jrononcé  pour  la  facétie  et  les  grassea  plai- 
san  feriez. 

Le  Kliiiilandais.  hoauooup  moins  docile  on  ollot  ipio  lo  l*rus- 
sien  (ini.   inaii:!'*''  sou  ari-ouamr  o\t(''ri(Miro.    so  laisso   aisômonl 

di'S  dillérenli-s  ruoilIcUes,  poricnl  enroro  trace  dos  habitudes  roiiimunautaires  d'au- 
trefois. Il  nous  souvient  d'une  fi^le  ehain|)t^tre  à  larpielle  nous  avons  assisté  au\  en>i- 
rons  de  Binj;en  et  <|ui  dxail  jiour  prclexlc  la  cueillelle  des  pommes.  --  l>ès  laurore, 
lilles  et  panons,  revèhis  de  leurs  beaux  atours,  iiuillenl  le  village  par  i;roupes  joyeux. 
De  longues  charrellcs.  <|ui  reviendront  le  soir  bondées  de  fruits,  les  accompagnent, 
portant  écbelles,  |>anieis  et  sacs.  Arrivés  dans  les  poinincraies,  les  jeunes  gens  reti- 
rent leurs  vesles  jiour  inetlre  >acs  en  bandoulière  :  ils  aident  ensnile  le<  jeunes  (illes 
a  "rimper  dans  le>  arbres.  Ces  dernières,  «amjiees  bardimcnt  an  milieu  des  brani  lies, 
cueillent  les  pommes  qu'elles  laissent  tomber  avec  adresse  dans  les  sacs  entrebâillés 
par  leurs  partenaires  restés  à  mi-chemin  de  l'échelle.  Si.  involdiilairenvnt  ou  par 
malice,  un  (rnil  londie  à  terre,  la  lilie  est  Irniie  de  se  lais^-er  embrasser  |>ar  le  garçon 
<|ui  a  vile  lait  de  la  rejoindre.  Il  en  résulte  des  cris  et  des  fous  rires  qui  trouvent 
naturellement  leur  écho  dans  les  arbres  voisins.  Quand  laprcs-midi  approche,  le  Ira- 
\ail  devient  plus  li;dir.  car  tout  doit  être  terminé  à  i  heures.  —  C'est  alors,  en  effet. 
<|ue  les  vieux,  les  très  vieux  mène  (|iii  claienl  rentes  a  la  maison,  se  dirigent  vers 
l.'s  pommeraies:  on  les  entend  venir,  car  ils  clievrolenl  «le  \ieilles  chansons  que  la 
coutume  a  conservées.  Les  fruits  sont  tous  cueillis,  et  les  jeunes  se  dérobent  à  leur 
vue  en  se  «  aiiiant,  qui  dans  le»  vign-s,  (|ni  dans  les  fossés.  —  Arrives  à  lenJroit  où 
.s'est  fail  le  travail,  les  bons  vieux  s'extasient  sur  ces  arbres  dont  les  fruits  o:il  été 
enlevés  comme  par  enchantement  : 

C'e-jt  le  prixileue  de  la  vieillesse.  (  lianleiil-iU.  d'avoir  la  sur|irisf  d'un  travail  tout 
fait.  Cl.  lorsque  leurs  yeux  rencontreni  les  »  barrelles  aux  Iruils  débordants,  ils  >.'ex- 
«Inmenl,  ils  crient  leur  joie  et  liallenl  des  mains.  Les  jeunes,  à  ce  moment,  .sortent 
de  leurs  caclu-tles,  ils  chanlenl  et  se  réjouissent  aussi,  ton!  le  ihi>iide  s  endirasse,  on 
danse  en  rond,  puis  (  barrettes  et  gens  reprennent  le  chemin  du  village,  1.4's  gens  ma- 
lics,  que  la  (ouinme  n  autorise  pas  à  |)renilre  paît  a  ces  travaux,  attendent  le  cortège 
sur  le  pas  de  leurs  portes  pour  offrir  au  passage  «In  vin  cl  des  gjUeaux.  Toutes  ces 
manireslalions  se  font  suivant  un  rituel  qui  remonte,  de  génération  en  génération, 
insqiie  dans  la  unit  des  temiix,  d  aii(|iiel  i  li.iciin  senddc  lieaii<<Mi|i  lenir. 


TRAVAUX    ET    FKTES    DES    BORDS   DU    RfllN.  4G1 

gouverner,  critique  voicjutiers  à  tout  propos,  parfois  avec  fiuesse 
toujours  avec  un  certain  bon  sens.  Il  a  une  grande  facilité 
(rélocution  et  son  discours  s'émaille  de  plaisanteries  conti- 
nuelles cjui  font  songer  k  l'esprit  gaulois. 

A  cela  se  bornent  (1)  les  ressemblances  des  deux  types;  reste 
à  savoir  quelles  sont  les  marques  distinctives  du  Rhinlandais. 

La  culture  do  la  vigne,  en  éloignant  des  grands  groupements 
de  personnel,  ce  qui  atténue  les  sentiments  de  solidarité,  en 
écartant  du  foyer  paternel  les  enfants  dont  le  seul  souci  est  de 
s'établir,  et  en  patronnant  elle-même  le  paysan,  tend  à  former 
des  groupes  dans  le  genre  de  la  famille  instable. 

Mais  d'autres  facteurs  entrent  ici  en  jeu  pour  contre-balancer 
l'influence  émolliente  de  cette  culture.  —  La  culture  des  cé- 
réales d'abord,  qui  exige  un  travail  fatigant,  long,  complexe, 
développe  dans  une  certaine  mesure,  chez  celui  qui  la  pratique, 
les  facultés  de  direction  (2).  En  outre,  le  vigneron  est  obligé  de 
fréquenter  les  marchés  de  nombreuses  .villes  voisines  pour  y 
écouler  ses  fruits,  ses  légumes  et  ses  fleurs.  Cette  nécessité  existe 
ailleurs  qu'aux  bords  du  Rhin,  sans  doute,  mais  ici,  n'oublions  pas 
que  nous  sommes  surunemagnitique  route  commerciale,  comme 
nous  le  montrerons  dans  un  article  ultérieur  et  que  cette  route 
met  le  Rhinlandais  en  rapport  plus  ou  moins  direct  avec  les 
provinces  environnantes  et  même  avec  les  pays  étrangers.  On 
peut  donc  dire,  étant  donné  les  qualités  de  prévoyance,  d'ini- 
tiative, d'ardeur  au  travail  dont  il  fait  preuve,  que  le  Rhinlan- 
dais occupe,  parmi  les  types  sociaux  issus  de  la  ^igne,  un  rang 
particulièrement  honorable . 

Les  enfants  du  vigneron-cultivateur  qui,  soit  par  nécessité, 
soit  par  dégoût,  échappent  à  la  terre,  se  réfugient  généralement 
dans  le  petit  commerce  où  ils  réussissent  presque  toujours  et 
s'acheminent  après  une  ou  deux  générations  vers  les  professions 

(1)  Les  vignerons  se  groupent  en  Allemagne  comme  eu  France  par  bourgs  et  vil- 
lages; ils  ne  s'établissent  que  bien  rarement  au  milieu  de  leurs  vignes. 

(2)  Même  (ian"s  la  culture  en  petite  propriété,  le  maître  doit  veiller,  en  tenant  compte 
delà  nature  du  terrain,  du  climat,  etc.,  à  l'ordre  dans  lequel  se  feront  les  semailles, 
afin  que  ses  champs  soient  utilisés  au  mieux.  Il  doit  en  outre  emprunter  des  aides 
(surtout  pour  la  moisson  et  le  battage  des  grains)  et  leur  distribuer  le  travail. 

T.  xxxii.  31 


i()2  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

lihi'ralos.  Il  faut  noter  leur  aversion  pour  la  «lomosticité,  pour 
les  travaux  industriels.  Ils  iionnont  à  rester  dans  une  indépen- 
dance relative.  Ils  aiment  les  vnyai:es,  s  exi)atrient  1  facilement, 
mais  avec  esprit  de  retour. 

.Vpirs  avoir  considéré  le  vii;neron-cultivateur.  au.x  prises  avec 

les  niulti[)les  occupations  qui    lui    procurent  une  aisance   très 

réelle,  il  reste,  pour  compléter  cette  étude,  à  «lonncr  un  apereu 

de  la  manière  dont  il  se  distrait  dans   les  moments  de  loisir. 

n   Tuijcs  Arbrit,  Abcnd.-i  (lùMc 

0  SffKre  W'ochen.  Sonnfar/s  Foste  (2).  w 

Si,  [)endant  la  semaine,  les  j)a\>.aiis  travaillent,  par  contre,  le 
dimanche,  ils  s'amusent  fei-nie.  lUins  leur  pro[)i'e  village  ou  dans 
les  villages  voisins,  il  y  a  toujours  cjuehpie  prétexte  à  fêtes,  et 
[)ar  suite  à  libations  :  ici,  c'est  une  kermesse,  plus  loin  un  con- 
cours d"or[)héons;  ailleurs,  des  sociétés  de  tii".  d(^  irymnasticjue, 
des  "  Kriegeikameradschaften  »  et  toutes  sortes  d'autres  Verrin 
célèbreut  l'anniversaire  de  leur  fnudation. 

Les  braves  paysans,  après  avoir,  dès  le  matin,  rempli  leurs 
devoirs  religieux,  s'acheminent  gaiement,  mais  avec  la  suflisance 
de  gens  «  habillés  »,  vei*s  le  lieu  de  la  fête.  Le  soir,  par  bandes 
joyeuses,  ils  reviennent  (juehjuefois  très  gris  en  fredonnant  des 
chansons  tendres.  Les  tilles  et  les  garçons  se  serrent  aloi's  d'un 
peu  piès.  On  rit,  on  s'exclame,  ou  pousse  des  cris  d  admiration, 
on  s'extasie  devant  la  nature:  puis,  un  instant  api'ès,  remué  jus- 
(pi'aux  larmes,  on  sentr'cMubrasse  avec  tendresse. 

Ce  mélange  de  gaieté,  de  jubilation,  d'élans  poéti<pies  et  de 
soudaines  tristesses,  de  rires  et  d«'  sanglots,  manifestations  qu'é- 
videmment une  douce  ébriété  fait  «lavantatie  ressortir  et  (jui 
représentent  le  fjvmi'ith    '^)  au   pays  rhénan,  sont  dignes  de  re- 

(1  Un  <  oiiranl  ^^^•lni^rn^il)Il  vers  I  .\im<i  i'jin'  du  .NOnl  ^i>  iIosniiio  In-s  luHlciiiciil 
dans  la  Prusse  rlimanc.  Les  caii'«es  iiiérilcraicnl  d'en  rlro  rci licrtbi'os. 

{i\  U'  jour  au  travail,  le  soir  au\  amis. 

Semaines  pi^nihlcs,  (niai»>  dimanches  rc^juuis  (Dicton  lo*'al). 

{i)  Le  lami'nx   mol  <|ui  n'a  i>a-<  son  e(nii\ aient   en  franrnis. 

T.  de  N\  >z«'va  dil  :  le  ijcuiulh  o>l  une  chose  si  tloUanto,  comme  une  vaiH-ur  bleue  el 
rose  répandue  sur  tous  les  aclcs  do  la  vie  usuelle,  qu'on  risque  de  le  voir  «"évanouir 
dès  qu'on  essaie  de  le  saisir. 


TRAVAUX  ET  FÊTES  DES  BORDS  DU  RUIX.  463 

luai'quo;  elles  forment  le  complément  pittoresque  des  qualités 
[)i'ati(pies  notées  plus  haut. 

Le  Rhinlandais  est ,  le  plus  souvent,  fortement  impressionné 
parla  nature;  il  comprend  les  beaux  paysages  ainsi  que  la  Nie 
sous  toutes  ses  formes.  Tels  vieux,  qui  ne  travaillent  plus,  pren- 
dront plaisir  à  élever  des  paons  et,  par  goût,  cultiveront  des 
tleurs.  Une  intention  d'art  est,  du  reste,  partout  visible,  dans 
l'arrangement  des  maisons  et  des  jardins  attenants. 

Il  est  aussi  poète.  Il  trousse  facilement  le  vers  drolatic[ue  ou 
sentimental.  Il  aime  les  légendes  et  les  contes.  Son  goût  pour 
la  musique  est  très  averti.  Dans  le  moindre  village,  il  existe  des 
sociétés  de  chant  [gesangverein)  où  les  amateurs  toujours 
noml)reux  viennent  s'exercer  le  soir  (1). 

Il  faut,  pour  juger  toute  l'exubérance  de  ce  peuple,  assister 
à  quelqu'une  des  réjouissances  qui,  après  une  bonne  récolte,  une 
bonne  vendange,  viennent  souligner  le  contentement  univer- 
sel \2).  Ces  cortèges,  ces  danses,  ces  chansons,  ces  ripailles,  ani- 
mées par  uji  vin  qui  coule  à  flots,  font  songer  aux  kermesses 
flamandes  d'autrefois.  On  y  trouve  la  même  franchise  d'allures, 
la  même  couleur,  la  même  vulgarité.  Aussi  arrive-t-il  fréquem- 
ment C{ue  l'on  taxe  ces  gens  de  grande  légèreté,  N'ou])lions  pas 
pourtant  que  leurs  fêtes  ne  sont  que  la  conséquence,  la  consé- 
cration en  quelque  sorte  d'un  travail  rémunérateur,  mais  assidu. 

D.   Alf.   Agache. 

(1)  On  y  chante  toujours  plusieurs  parties  et  souvent  sans  accompagnement;  les 
amateurs  font  preuve  d'une  grande  justesse  d'oreille. 

(2)  Le  caractère  purement  local  et  tradionnel  de  ces  réjouissances  disparait  peu  à 
peu;  à  Winningen  cependant,  sur  la  Moselle,  le  Winzerfest  (fête  des  vendanges)  est 
encore  aujourd'hui  célèbre. 


LE  MOUVEMENT  SOCIAL 


I.  —  ENSEIGNEMENT  DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

suivant   la    méthode   d'observation   inaugurée  par  F.   Le  Play  et 
perfectionnée  par  H.  de  Tourville. 

Le   Cours  d'E.vpoailiou  de  la  Science  sociale  s'ouvrira  le  mercredi 
20  novembre  VM)\. 

M.  Paul  Hi'HKAr,  professeur,  exposera  celle  anuee  les  lois  i/id  rc- 
tfissriil  les  Iransformiiliitns  dr  la  Pri>])riéli'  fourirrr  ai/ricide. 

Ce  cours  aura  lieu   tous  les  mercredis,  à   't  h.    I  "2.   '"/  ///   Sori,!.-  d, 
Cii^orjraphie,  houlecard  Saint-Germain,  484. 

11  n'est  prélevé'  aucun  droit  d'inscription.  On  est  prié  de  se  munir 
de  ce  qui  est  nécessaire  pour  prendre  des  notes. 


II.         LES  IDÉES  DE  M.  RIBOT  ET  LA  SCIENCE  SOCIALE 

M.  I{il)()l,  président  de  la  commission  de  rcnseignemeni .  adres- 
sait, vers  la  lin  du  mois  dernier,  une  lonjjfue  lettre  au  ministre  de 
l'inslriiclion  |)ul>li(|ue. 

Nous  tenons  à  en  citer  de  larges  extraits  et  a  attirer  sur  ceux-ci 
l'attention  de  nos  lecteurs.  Ils  y  verront  (|ue  les  vérités  proclamées 
par  la  Science  sociale  commencent  à  l'aire  leur  chemin  dans  le 
u  grand  pnhlic  ». 

«  Monsi«'ur  Ir  iniiiislrc  et  cher  collègue, 

('  Voici  i)rès  de  deux  années  (jue  la  commission  de  l'enseignement 
a  soumis  à  la  (",liaud»r«'  des  députés  les  résultats  de  l'eutiuéte  sur 
ren.seignemenl  secondaire.  La  Clianibre,  al»sorl>ée  par  d'autres  tlé- 
hals,  n'a  pas  encore  délibéré  sur  nos  propositions,  il  est  temiis  da- 
Loutir.  Mien  n'est  pire  (|ue  celle  longu»'  incerlitmle  pour  les  familles, 
pour  les  éludes  et  pour  l'autorité  de  la  Chambre  des  députés.  Vous 
lavez  si  bien  compris  que  vous  avez  annoncé  l'intention  de  deman- 
der, au  nom  du  gouvernement,  tpie  la  discussion  des  conclusions  de 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  465 

la  commission  soit  mise  à  l'ordre  du  jour  d'une  des  premières  séances 
de  la  prochaine  session  extraordinaire. 

0  En  prévision  de  ce  débat,  vous  avez  eu  avec  la  commission  plu- 
sieurs entretiens.  Il  nous  a  paru  nécessaire  de  préciser  les  points 
sur  lesquels  vous  êtes  d'accord  avec  la  commission  et  ceux  où  il 
subsiste  quelques  divergences  de  vues. 

«  Tel  est  l'objet  de  la  présente  lettre. 

PREMIÈRt:  PARTIE 
Réformes  dans  l'organisation  et  le  régime  des  lycées. 

«  La  commission  a  demandé,  à  titre  de  mesure  préliminaire,  la 
disjonction  du  budget  de  linternat  de  celui  du  lycée  proprement  dit. 
C'est  aujourdliui  une  chose  accomplie.  A  partir  de  190:2,  les  comptes 
et  la  gestion  financière  de  l'externat  et  de  l'internat  seront  indépen- 
dants. Si  Ion  s'arrêtait  là,  cette  séparation  des  écritures  n'aurait 
qu'une  portée  tout  à  fait  restreinte.  La  commission,  d'accord  avec 
vous,  a  voulu  préparer  une  réforme  dans  le  gouvernement  et  la  vie 
intérieure  des  lycées. 

On  peut  dire  que  Yancien  infirmât  a  vécu.  Il  n'a  plus  guère  de  dé- 
fenseurs. Ce  qu'on  réclame,  de  toutes  parts,  c'est  une  éducation  qui, 
en  se  rapprochant  le  plus  possihle  de  la  vie  de  famille  ce  sont  les 
expressions  mêmes  dont  vous  vous  êtes  servi)  développe  chez  Ven- 
fant  l'énergie  corporelle  et  la  personnalité  morale^  l'habitue  à  vivre 
dans  une  atmosphère  de  liberté,  forme  le  caractère  en  même  temps  que 
l'intelligence.  On  a  fait  des  efforts  pour  introduire  dans  nos  lycées  ce 
type  d'une  éducation  à  la  fois  plus  douce  et  plus  virile  que  celle 
d'autrefois.  Mais  rien  n'est  plus  difficile  que  de  transformer  les 
vieilles  disciplines  auxquelles  tout  s'est  adapté,  les  habitudes  d'es- 
prit des  proviseurs,  des  professeurs  et  des  surveillants,  aussi  bien 
que  les  bâtiments  de  nos  lycées.  La  pression  de  l'opinion  publique 
peut  seule  hàtrr  l' accomplissement  de  cette  œuvre.  Elle  se  fait  sentir 
de  plus  en  plus.  Ce  n'est  pas  un  symptôme  qu'on  puisse  dédaigner  que 
la  création  récente  ou  projetée  de  collèges,  tels  que  l'école  des  Boches, 
le  collège  de  Normandie,  l'école  libre  secondaire  de  Liancourt,  le 
collège  de  l'Estérel.  Si  les  familles  dont  les  ressources  sont  modestes 
ont  une  tendance  à  préférer  à  l'internat  des  lycées  les  pensions  tenues 
par  des  instituteurs,  oîi  l'éducation  a  un  caractère  plus  familial,  c'est 
encore  un  signe  qu'il  convient  de  ne  pas  négliger. 

«  L'Université  peut  entreprendre,  avec  les  immenses  ressources 
dont  elle  dispose,  ce  qu'on  commence  à  faire  autour  d'elle.  En  le 
faisant,  elle  n'oubliera  pas  qu'elle  doit  rester  ouverte  à  tous.  Le  prix 


466  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

élevé  de  la  pension  n'arréle  pas  des  familles  riches;  il  est  même 
pour  quelques-unes  d'entre  elles  une  garantie  de  sélection  à  laquelle 
elles  ne  sont  pas  insensibles.  II  écarterait  les  enfants  dont  les  familles 
ne  pouvont  s'imposer  de  lourds  sacrifices.  Mais  l'Klal  nest  pas  dans 
la  situation  d'une  association  particulière.  Quand  il  bâtit  un  lycée,  il 
ne  fait  pas  entrer  en  ligne  de  compte,  pour  le  calcul  du  prix  de  la 
pension  des  élèves,  les  sommes  qu'il  dépense.  Les  professeurs  sont 
payés  sur  le  budget.  On  ne  s'attend  pas  à  ce  que  les  frais  d'études 
supportés  par  les  familles  puissent  suffire  à  couvrir  la  dépense  de 
leurs  traitements.  L'instruction  publique,  ù.  tous  les  degrés,  est  une 
ciiarge  de  l'État.  C'est  l'idée  qu'on  s'en  lait  on  .MIemagne  aussi  bien 
(pi'cn  l'rance.  Si  l'instruction  secondaire  fait  encore  exception  chez 
nous,  l'abaissement  des  Irais  d'études  de  nos  lycées  au  niveau  des 
frais  d'études  de  l'enseignement  supérieur  est  demandé  par  la  com- 
mission de  l'enseignement  et,  sur  ce  point,  vous  êtes  d'accord ,  en 
principe,  avec  elle.  L'établissement  de  comptabilités  séparées  pour 
l'enseignemenl  et  pour  le  pensionnat  rcîud  plus  facile  cette  ré- 
duction des  frais  d'études.  Tout  n'est  pas  mêlé  et  confondu  comme 
autrefois  et  ce  qui  incombe  principalement  i\  l'État,  c'est-à-dire  les 
(bpenses  de  l'enseignement,  est  maintenant  distinct  <le  ce  qui  in- 
combe exclusivement  aux  familles,  c'est-à-dire  les  dépenses  de  la 
pension  proprement  dite. 

'(  Il  y  a  dans  îes  grandes  villes  des  lycées  devenus  insuflisanis, 
encombrés  d'élevés  trop  nombreux.  Nous  avons  cité  des  exemples  et 
nous  avons  montré  quelle  infériorité  en  résulte  pour  l'Étal  vis-à-vis 
de  l'enseignement  libre.  Vous  avez  reconnu,  monsieur  le  ministre, 
l'urgence  de  remédier  à  celte  situation.  A'iirsilrz  pus  à  errer  iiinné- 
(litili'iiii'nl  (luefijiirs  hjfrrs  d'iifirès  les  ti/ftes  nmieetiu.r.  Ce  sera  une 
expérience.  Si  elle  réussit,  il  sera  aisé  de  l'étendre.  Mais  «ju'ou  ne 
jette  pas  les  millions,  comme  on  a  fait  si  malheureusement  à  Sceaux. 
i/u'ini  rnnsiruise  ({es  mnisons  ite  fiivtiUi\  d'uiie  arehileeture  .vi»jy//c, 
sêfitirèex  h's  iinrs  <lrs  iiiilrrs  et  sèjKirèes  iiussi  du  liàlimetU  rentrai  nù 
serti  iloinié  reiiseiiinemenl .  Un  n  ilrs  mndèles  sous  les  yeu.r,  La  Cham- 
bre (les  députés  ne  vous  refusera  pas  l'argent  nécessaire. 

«  Nous  ne  saurions  nous  en  tenir  à  des  expériences.  Il  faul  lirer 
parti  des  lycées  cxislanls,  les  améliorer,  les  transformer  peu  à  peu. 
C'est  une  enln>prise  (pii  n'est  pa^  inq)Ossil)le,  mais  à  qiu'lles  con- 
ditions? 

«  La  première  tle  c(>s  conditions  est  de  bien  choisir  les  proviseurs, 
daugmenler  leur  autorité,  de  déhnrrnsser  nos  hjrèes  de  relie  lourde 
uni/nrmilr  iju'une  reulmUsdlinn  e.rcessire  fuit  peser  sur  eu.r,  de  leur 


LE    MOUVEMENT   SOCIAL.  "467 

donner  le  plus  possible  cCautonomie.  Comment  un  proviseur,  enserré 
par  les  rèfjlements,  n'nyant  le  choix  d'aucun  de  ses  collaborateurs,  dé- 
pouillé de  toute  initiatioe  en  matières  de  dépenses,  gêné  en  outre  par 
une  inutile  paperasserie,  pourrait-il  opérer  un  changement,  presque 
une  révolution,  dans  les  vieilles  habitudes  de  nos  maisons  d'éducation? 
S'il  y  a  un  budget  du  pensionnat  dont  il  puisse  disposer,  non  pas 
sans  contrôle,  mais  avec  une  liberté  d'autant  plus  grande  qu'il  n'aura 
pas  de  subvention  à  demander  à  l'État,  on  entrevoit  déjà  la  possibi- 
lité d'établir  un  régime  assez  différent  de  celui  que  nous  connaissons. 
La  commission  que  vous  avez  instituée  pour  étudier  les  modifications 
à  introduire  dans  la  comptabilité  des  lycées  ne  croit  pas,  il  est  vrai, 
que  le  budget  de  l'internat,  devenu  autonome,  puisse  se  passer  en- 
tièrement du  secours  de  l'Etat;  mais  elle  reconnaît  que  cette  insuffi- 
sance disparaîtrait  vite  si  le  proviseur  était  maître  d'organiser  le 
régime  intérieur  du  lycée... 

M  Ce  n'est  pas  assez  de  rendre  autonome  le  budget  de  l'internat. 
//  faut  encore  que,  dans  sa  préparation,  le  proviseur  s'appuie  sur  un 
véritable  conseil,  nommé  par  le  ministre,  composé  des  personnes  les 
plus  considérées  de  la  région  et  les  plus  attachées  au  lycée  par  les  sou- 
venirs de  leur  enfance.  Ce  conseil  sera  un  lien  entre  le  lycée  et  la  ville 
ou  le  département.  On  se  plaint  que  nos  hjcées  n'aient  pas  une  vie 
propre,  une  physionomie  originale,  rjue  la  région  où  ils  sont  établis  ne 
soit  pas  associée  assez  étroitement  à  leur  existence.  Comment  s'en  éton- 
ner? Quel  parti  a-t-on  tiré  de  toutes  les  bonnes  volontés  qui  ne  de- 
mandent qu'à  s'employer?  On  a  découragé  les  membres  des  bureaux 
d'administration  en  réduisant  leurs  fonctions  à  l'accomplissement  de 
formalités  insignifiantes.  Ils  seront  demain  pour  le  proviseur  des 
collaborateurs  précieux.  Ils  s'intéresseront  et  ils  intéresseront  la 
ville  et  la  région  à  la  transformation  des  bâtiments  et  du  régime 
intérieur  du  lycée. 

«  Une  autre  condition  essentielle  de  la  réforme,  c'est  que  le  provi- 
seur ait  le  choix  de  ses'collaborateurs.  Il  devra  les  prendre,  autant  que 
possible,  parmi  les  professeurs  ou  les  professeurs  stagiaires  qui  con- 
sentiront, moyennant  une  indemnité  ajoutée  à  leur  traitement,  à 
vivre  au  lycée  avec  les  élèves,  non  pas  comme  des  mécontents,  comme 
des  hommes  qui,  se  voyant  éloignés  de  l'enseignement  et  réduits  à  des 
fonctions  de  simple  surveillance,  s'aigrissent  et  se  découragent,  mais 
comme  de  véritables  éducateurs,  ayant  l'autorité  morale  du  maître 
qui  enseigne.  Les  femmes,  à  qui  Napoléon  1"''  avait  interdit  Ventrée 
des  lycées,  ont  un  rôle  important  et  délicat  à  remplir  dans  cette  trans- 
formation du  régime  de  nos  établissements.  Il  n'y  a  pas  sans  elles  de  vie 
de  famille,   surtout  pour  les  plus  jeunes  élèves.  C'est  au  proviseur  à 


6.S  LA    SCIENCE   SOCIALE. 


ménager,  par  des  transitions  nécessaires,  le  passage  du  système  ac- 
tuel au  système  nouveau,  vn  tenant  compte  des  obstacles  que  le  nom- 
bre des  élèves,  la  disposition  des  bâtiments,  les  vieilles  traditions 
peuvent  créer.  On  échouera  si  l'on  veut  faire  quelque  chose  d'ahsolu  et 
d'uniforme.  L'autonomie  a  l'avanlnije  d'une  ijrande  souplesse,  d'une 
facilité  d'adaptation  progressive.  Elle  a  un  autre  avantage,  c'est  qu'elle 
crée  des  habitudes  d'esprit,  un  viilieu  favorable  au  développement  des 
énergies  individuelles. 

<■  Qu'on  laisse  donc  les  proviseurs  libres  de  faire  les  règlements 
intérieurs,  sous  le  contrôle  des  recteurs,  d'accomplir  à  leur  guise  les 
changements  nécessaires.  Plus  ils  se  sentiront  sûrs  d'eux-mêmes  et 
de  leurs  collaborateurs,  plus  ils  s'enhardiront  îi  abandnnner  les  an- 
riens  procédés  de  discipline,  à  avoir  confiance  dans  l'efficacité  des  mé- 
tliodes  d'éducation  fondées  sur  la  liberté  et  le  développement  de  la 
personnalité  morale  de  l'enfant.  11  s'agit,  comme  vous  l'avez  si  bien 
<lit,  de  «  former  des  éducateurs  ».  Cela  ne  peut  pas  s'improviser.  Ni 
l'on  songe  que  ces  questions  d'éducation  étaient  à  peine  discutées,  il  g 
a  quelques  années,  et  si  l'on  mesure  l'importance  qu'elles  ont  prise  et 
le  travail  qui  s'est  fait  dans  les  esprits,  on  ne  saurait  douter  que  l'évo- 
Intinn  commencée  ne  s'achève  assez  rapidement,  pourvu  qu'on  ne  la 
gêne  pas  par  des  dispositions  d'ensemble  prématurées  ou  maladroites. 

«  11  y  a  pourtant  deux  points  sur  lesquels  une  mesure  générale 
doit  être  prise  immédiatement.  L'organisation  de  l'éducation  j)hgsique 
se  lie  à  la  réduction  de  la  durée  des  heures  de  travail  intellectuel.  On 
a  tout  dit  sin-  la  nécessité  de  faire  une  part  plus  importante  aux  jeux 
de  force  et  d'adresse,  à  la  marche,  à  l'escrime,  à  léquitation,  aux  tra- 
vaux manuels.  Nous  n'avons  rien  à  ajouter  non  plus  à  ce  que  nous 
avons  dit  de  ce  système  un  peu  barlian*  <ini  tient  îles  enfants  de  moins 
de  seize  ans  enfermés  et  assis  devant  une  table  |)endant  tlix  heures 
et  demie.  La  commission  pense  (jue  huit  heures  doivent  suffire  et 
qu'au-dessous  de  ilouze  ans,  c'est  assez  de  six  heures  de  classe  et  d'étude. 

<  Vous  avez,  monsieur  le  ministre,  donné  votre  adhésion  ù  l'en- 
semble des  itlées  et  des  propositions  de  la  commission.  Vous  vous 
êtes  réservé,  dans  un  sentiment  de  prudence  auquel  nous  nous  som- 
mes associés,  la  faculté  de  procéder  par  des  essais  successifs,  de  ne  pas 
étendre  la  réforme  d'un  seul  coup  à  tous  les  lycées.  Cela  est  tout  A 
fait  raisonnable.  Les  proviseurs  n'ont  pas  été  choisis  en  vue  de  l'ap- 
plication de  ces  projets.  Ils  ne  sont  pas  tous  en  état  d'en  accepter 
immédiatement  la  responsabilité.  L'important  est  que, là  où  l'on  mettra 
en  vigueur  le  ntniveau  régime,  on  procède  résolument  et  sans  ces  demi- 
mesures  qui  tuent  les  réformes  en  les  empêchant  de  se  développer.  On 
ne  peut  concilier  avec  l'autonomie  et  les  habitudes  d'esprit  qu'elle  doit 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  4G9 

Ci'éer  la  centralhation  et  les  mœurs  toutes  différentes;  qui  e]}  sont  ht 
conséquence.  Jl  faut  choisir  entre  deux  systèmes.  Le  rapport  de  la  com- 
mission que  vous  avez  instituée  pour  étudier  les  changements  à  in- 
troduire dans  la  comptabilité  des  lycées  nous  a  fait  craindre  qu'on  ne 
cherchât  à  restreindre  la  réforme,  à  l'énerver  dans  lapplication, 
à  la  réduire  à  de  simples  apparences.  Ce  serait  un  avortement  après 
beaucoup  d'autres.  Vous  avez  bien  voulu  nous  donner  l'assurance 
que  vous  tiendrez  la  main  à  ce  que,  partout  où  l'autonomie  sera  ap- 
pliquée, elle  le  soit  dans  le  sens  le  plus  large  et  avec  toute  l'extension 
que  la  commission  de  l'enseignement  propose  de  lui  donner...  » 

Il  suffit  de  lire  ce  qui  précède  pour  se  convaincre  de  lintluence 
exercée,  dans  ce  qu'on  appelle  les  «  sphères  politiques  »,  parla  créa- 
tion de  l'École  des  Roches,  c'est-à-dire,  en  définitive,  par  la  science 
sociale. 

Nous  sommes  de  ceux  qu'on  peut  citer  rarement,  mais  que  l'on 
imite  à  la  longue,  consciemment  ou  non.  Du  reste,  il  n'en  est  pas 
des  idées  lancées  dans  le  public  comme  des  brevets  d'invention.  On 
ne  peut  s'approprier  ceux-ci,  mais  tout  le  monde  profite  de  celles-là. 
Nous  ne  nous  en  plaignons  pas.  Au  contraire.  Entre  autres  idées  qui 
heurtent  de  front  toutes  nos  vieilles  traditions  administratives,  notons 
celle  de[faire  une  réforme  par  «  essais  successifs  »,  avant  de  tout  en- 
gager et  sans  attendre  que  tout  puisse  évoluer  ;  et,  celle,  plus  nou- 
velle encore,  de  ne  pas  faire,  dans  ces  essais,  de  demi-essais  :  «  L'im- 
portant est  qu'on  procède  résolument  et  sans  ces  demi-mesures  qui 
tuent  les  réformes...  Il  faut  choisir  entre  deux  systèmes.  » 

Inconvénients  de  l'internat,  avantages  de  la  vie  de  famille,  incom- 
modité des  lycées-casernes,  routine  et  paralysie  résultant  de  ia  cen- 
tralisation, nécessité  d'établir  un  lien  social  entre  la  maison  d'édu- 
cation et  la  région  qu'elle  dessert,  rôle  bienfaisant  de  la  femme, 
utilité  de  l'autonomie,  utilité  des  exercices  physiques,  devoir  de  dé- 
velopper la  personnalité  morale  chez  l'enfant  :  toutes  ces  vérités,  qui 
ne  sont  pas  neuves  pour  nous,  sont  presque  neuves,  au  moins  prati- 
quement, pour  les  représentants  de  la  pédagogie  officielle.  Il  en  est 
qui,  sans  doute.  «<  sont  dans  l'air  »  depuis  quelque  temps;  mais  autre 
chose  est  de  prêcher,  autre  chose  de  réaliser  l'idéal  que  l'on  prêche. 
En  fait,  l'Université  est  encore  fort  en  retard,  sauf  çà  et  là  en  quel- 
ques établissements,  sur  tous  les  beaux  plans  que  ces  dernières  an- 
nées ont  vu  éclore.  Les  doléances  de  M.  Ribot  en  font  foi. 

Ajoutons  que  les  réformateurs  vont  se  trouver  aux  prises  avec  la 
redoutable  question  des  maîtres  répétiteurs.  M.  Ribot  voudrait  voir 
relever  la  situation  de  ceux-ci,  pour  relever  par  contre-coup  leur  près- 


i"0  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

lige  et  leur  permettre  d'être  de  véritables  éducateurs.  Mais  la  pre- 
mière condition  requise  pour  moraliser  autrui,  cest  de  se  moraliser 
soi-même,  et  la  moralité  ne  se  décrète  pas  par  mesure  administrative. 
Il  y  a  là  une  dif'liculté  sérieuse,  que  des  désordres  récents  ont  mis 
dans  tout  son  jour. 

Mais  continuons  nos  citations. 

DEIXIKME  P.VRTIE 

Réforme  des  plans  d'études,  des  programmes  et 
du  baccalauréat. 

<>  J'ai  hâte  d'arriver  à  l'examen  des  plans  d'études  proposés  parle 
conseil  supérieur  de  l'instruction  publique.  Sa  tâche  était  difficile.  On 
a  souvent  revisé  les  programmes,  sans  réussir  à  satisfaire  aux  be- 
soins d'une  société  qui  se  transforme  rapidement.  L'enseignement 
spécial,  œuvre  de  V.  Duruy,  a  été  trop  tôt  détourné  de  sa  destination 
primitive.  Sa  place  est  restée  vide  dans  nos  lycées  et  dans  nos  col- 
lèges. C'est  un  des  points  que  l'enquête  a  fait  ressortir  avec  le  plus 
d'évidence.  La  création  de  l'enseignement  moderne  a  répondu  au 
besoin  qu'on  éprouve  partout  d'élargir  les  cadres  de  l'ancien  ensei- 
gnement classique.  S'il  a  beaucoup  d'adversaires,  cela  tient  à  plu- 
sieurs causes;  mis  en  antagonisme,  des  sa  naissance,  avec  l'enseigne- 
ment classique,  quoique  placé  dans  des  conditions  d'inégalité,  il  a 
naturellement  contre  lui  tous  ceux  qui  considèrent  l'étude  des  langues 
anciennes  comme  le  fondement  nécessaire  de  toute  éducation  libé- 
rale. Il  rencontre,  d'autre  part,  un  sentiment  de  défiance  plus  que  de 
faveur  dans  l'ancienne  et  très  nombreuse  clientèle  de  l'enseignement 
spécial  à  qui  conviendrait  mieux  un  enseignement  plus  court,  plus 
souple,  tourné  plutôt  vers  les  carrières  industrielles,  agricoles,  com- 
merciales que  vers  les  grandes  écoles  et  les  fonctions  où  mène  le  bac- 
calauréat. Quant  à  l'enseignement  classique,  il  est  inquiet  de  son 
avenir;  d  ne  peut  se  résoudre  ni  à  s'ouvrir  aussi  largement  qu'il  le 
faudrait  aux  idées  et  aux  l)esoins  nouveaux  ni  â  s'enfermer  dans  ses 
anciennes  traditions.  On  a  essayé  de  la  bifurcation  sous  diverses 
formes,  puis  on  est  revenu  à  l'unité  des  études  classiques.  On  cherche 
aujourd'hui,  de  nouveau,  à  diversifier  les  programmes.  L'enquête  a 
montré,  en  eiïfît,  à  quel  point  les  éludes  scientifiques  ont  été  sacri- 
liéesà  ce  besoin  factice  d'unité  qui  (>sl  un  défaut  de  l'esprit  classique. 
Le  péril  a  paru  si  évident  que  iiersonne  ne  peut  plus  le  contester. 
Lo'i  iitrlliodcs  trop  hntrs  de  rnisrif/ninnrnl  tics  lani/urs  atirifluncs,  le 
nuirccllcmenf  des  éludes,  lu  .surrluo-ge  dr,s  pnxj ranimes,  l'abus  des  cu- 
liosilt's  fjraiinnalicales  ont  èlr  l'ijalruienl  mis  eu  lumière. 


LE   MOIVFMRNT    SOCIAL.  i7l 

«<  Mais  s'il  est  une  vue  générale  qui  se  dégage  avec  netteté  de  l'en- 
quête, c'est  que  l'enselythniienl  serondairt'  laiit  l'ntiev  thnl  s'adnitlrr 
davanluge  à  un  étal  social  Unit  diffrront  de  ce  qu'il  était  aulrofois.  La 
clientèle  de  l'enseignement  secondaire  s'est  étendue  et,  en  même 
temps,  elle  est  devenue  plus  exigeante.  Non  seulement  l'enseigne- 
ment doit  être  i)lus  souple,  plus  varié  dans  ses  moyens  :  il  doit  en 
outre  être  organisé  de  telle  sorte  qu'on  puisse,  au  gré  des  vocations 
et  des  nécessités  sociales,  y  entrer  plus  tard  qu'autrefois,  en  sortir 
plus  tôt  et  passer  aisément  d'une  branche  d'enseignement  à  une 
autre.  On  ne  peut  faire  une  œuvre  durable,  dans  la  revision  des  plans 
d'études,  qu'en  tenant  couîpte  de  cette  double  exigence. 

w  Le  conseil  supérieur  a  parfaitement  compris  qu'il  fallait  donner 
à  l'enseignement  classique  plus  de  souplesse.  Il  propose  de  faire,  en 
réalité,  deux  cycles,  l'un  de  quatre  années,  de  la  sixième  à  la  troi- 
sième, et  l'autre  de  trois  années,  de  la  seconde  à  la  philosophie. 
Dans  le  premier  cycle  les  études  sont  communes  à  tous  les  élèves  et 
ne  difTèrent  guère  de  ce  qu'elles  sont  aujourd'hui.  Les  élèves  ont  à 
choisir,  dans  le  second  cycle,  entre  le  grec,  un  cours  complémentaire 
de  langues  vivantes  ou  un  cours  plus  développé  de  sciences. 

«  Nous  avons  demandé  que  le  premier  «ycle  fiU  plus  court  d'une 
année.  Vous  en  savez  la  raison,  monsieur  le  ministre.  C'est  vous- 
même  qui  avez  émis  l'avis  —  conforme  à  celui  de  la  commission  — 
que  «  les  études  secondaires  doivent  avoir  pour  f'ond>'ment  de  fortes 
études  primaires  ».  Or,  à  quel  âge  ces  études  primaires  sont-elles 
terminées?  C'est  seulement  vers  douze  ans.  Six  années  d'études  clas- 
siques, y  compris  une  année  de  philosophie,  conduisent  l'élève  jus- 
qu'à dix-huit  ans.  N'est-ce  pas  l'âge  où  il  sort  aujourd'hui  du  lycée? 
Vous  devez  donc,  semble-t-il,  pour  être  d'accord  avec  vous-même, 
appuyer  notre  proposition.  Si  vous  ne  le  faites  pas,  c'est  parce  que 
vous  ne  voulez  pas  différer  dune  année  le  commencement  des  études 
de  latin.  Vous  sacrifiez —  pardonnez-moi  le  mot  —  au  préjugé  qu'on 
ne  saurait  apprendre  trop  tût  les  langues  anciennes.  Nous  pensons 
au  contraire  qu'on  ferait  des  progrès  plus  rapides  si  l'on  n'abordait 
l'étude  du  latin  qu'après  s'être  mis  solidement  en  jjossession  de  la  lan- 
gue française  et  des  premiers  éléments  d'une  langue  étrangère,  qu'il 
vaut  mieux  ne  pas  mêler  trop  d'études  diverses  et  qu'un  cycle  de  trois 
années  doit,  de  l'avis  des  hommes  les  plus  compétents,  suffire  pour 
apprendre  les  éléments  du  latin.  Rappelez-vous  ce  c/u'ont  écrit,  à  ce 
sujet,  les  maîtres  de  Port-Royal,  Bossuet,  Tallegrand  et  Mirabeau,  et, 
de  nos  jours,  J.-S.  Mill,  pour  ne  pas  citer  d'autres  noms . 

u  Mais  il  faut  renoncer  à  ce  que  j'appelais  tout  à  l'heure  les  mé- 
thodes lentes  oîi  la  grammaire  et  les  exercices  écrits  tiennent  trop 


4T2  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

de  place.  On  n'apprend  plus  aujourd'hui  le  latin  pour  le  parler  ni 
pour  l'écrire,  mais  surtout  pour  se  mettre  en  état  de  lire  les  au- 
teurs. Il  n'est  pas  excessif  de  demander  qu'en  trois  ans  un  élève 
soit  capable  de  lire  couramment  César,  Cicéron  ou  Tite-Live.  Si  trop 
peu  d'élèves  peuvent  le  faire,  même  après  six  ans,  c'est  qu'on  perd 
beaucoup  de  temps  et  qu'on  oblige  les  enfants  à  passer  chaque 
année  des  mains  d'un  maître  dans  celle  d'un  autre  maître.  Cela 
est-il  raisonnable?... 

«  Vous  avez  annoncé  aussi  la  résolution  de  réduire  à  une  heure 
la  durée  des  classes.  Cette  modeste  réforme  choquera  les  habitudes 
et  soulèvera  peut-être  quelques  réclamations.  Hllle  n'en  est  pas  moins 
nécessaire.  Nos  classes  sont  trop  longues;  elles  fatiguent  l'atten- 
tion des  élèves  et  entraînent  un  certain  gaspillage  de  temps.  Deux 
classes  d'une  heure^  séparées  par  une  courte  récréation,  valent  plus 
(/ti'une  classe  de  deux  heures.  C'est  un  point  éclairci  par  Vexpérience 
des  pays  éiraurjers... 

«  La  part  des  langues  virantes  est  presque  douldée  dans  le  premier 
ojcle  de  renseignement  classique.  Au  lieu  de  trois  heures  par  semaine, 
les  élèves  auront  cinq  heures  de  cours  en  sixième  et  en  cinquième  ; 
quatre  heures,  au  lieu  d»  deux,  en  quatrième  et  en  troisième.  La 
commission  ne  peut  que  vous  féliciter  de  cette  innovation.  KUe 
fait  toutefois  remarquer  que  les  projets  préparés  par  la  section  per- 
manente du  conseil  supérieur  ne  tiennent  aucun  compte  de  la  dé- 
cision prise  par  vous,  sur  hi  demande  de  lacommision  de  l'enseigne- 
ment, àQ  substituer  des  cours  gradués  de  langues  rivantes  au  sgsfènie 
de  la  répartition  par  classes.  Fn  dehors  de  toutes  les  raisons  que 
nous  avons  données,  laissez-moi  vous  faire  remarquer  quelle  facilité 
l'institution  de  cours  gradués  donnera  aux  élèves  dispensés  de  l'é- 
tude du  grec  pour  aborder,  dansle  premier  cycle,  l'étude  d'une  seconde 
hingue  vivante.  N'est-il  pas  contraire  au  Imn  sens  que  des  élèves,  ca- 
pables de  marcher  rapidement,  soient  (dtligés  de  se  traîner  pendant 
ipinire  ans  du  même  ])as  que  leurs  camarades  moins  agiles  et  vuiins 
bien  équipés?  Saerifieca-t-tm  toujours  l'intérêt  des  élèces  à  notre  ma- 
nie d  uni foriuilé? 

i>  Dans  l'organisation  d(>s  ('ludcs  du  ju-einier  (•vc[(>,  on  ne  doit 
pas  perdre  un  seul  instant  de  vue  que  beaucoup  d'élèves  quittent, 
après  quatre  années,  le  lycée  ou  le  collège.  Ces  élèves  étaient  au- 
Irefois,  ils  sont  encore  aujourd'hui  sacriliés,  traités  connue  des 
transfuges.  On  n'a  rien  vonhi  faire  qui  put  les  encourager  à  bri- 
ser le  cercle  traditionnel  des  études  classiques.  Cela  eût  semblé  une 
atteinte  à  l'intérél  et  à  In  dignilé  decesétuiles.  Combien  les  idées  ont 
changé  -ur  ce  point  ! 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  M'A 

«  Oti  cniisidcrt'  aujunrd  liiii  ^y»*;  l'inlcirt  des  éladr^:  rlassii/iirs  i:st^ 
au  contraire,  de  ne  pas  relenir  contre  leur  f/ré  des  élèves  «fui  ne  font 
^IH  alourdir  In  marrhe  de  l'enseignement.  La  société  a  intérêt  à  ce 
que,  suivant  la  forte  expression  dont  vous  vous  êtes  servi,  ■■  au- 
cun élève  ne  soit  prisonnier  des  classifications  initiales  >.  .1  i/ninze 
ou  seize  ans,  an  jeune  lunnuie  peut  avoir  appris  assez  de  latin,  d>- 
français,  d' anglais  ou  d'allemand,  d'histoire,  de  géographie,  de  sciences 
mathématiipies  ou  naturelles  et  de  dessin  pour  entrer  dans  une  école 
de  commerce  ou  d'industrie,  pour  se  lancer  dans  l'apprentissage  pra- 
tiipie  des  affaires  ou  s'en  aller  à  Vétranger.  Vous  avez  pu  remar- 
quer, monsieur  le  ministre,  avec  quel  soin  on  a  tout  combiné,  dans 
les  programmes  allemands,  pour  que  ce  jeune  homme  emporte 
un  ensemble  aussi  complet  que  possible  de  connaissances...  Chez 
nous,  on  apprend,  pour  nv  plus  revenir,  l'iiistoire  des  peu- 
ples de  l'Orient  en  sixième,  puis  l'histoire  de  Grèce  et  celle  de 
Rome.  On  s'attarde,  pendant  des  années,  dans  l'histoire  obscure  du 
moyen  âge  et  de  l'époque  qui  a  précédé  les  temps  modernes. 
N'est-il  pas  préférable  d'enseigner  aux  enfants  ,  comme  en  Alle- 
magne, dans  le  premier  cycle,  les  grands  faits,  les  dates  essen- 
tielles, en  passant  rapidement  sur  tout  le  moyen  âge,  de  façon 
qu'après  la  troisième  un  élève  ait  parcouru  le  champ  tout  entier? 
On  reprend,  dans  les  classes  supérieures,  les  diverses  périodes  en 
se  plaçant  à  un  point  de  vue  plus  philosophique,  en  montrant  l'in- 
fluence que  cliacune  des  grandes  époques  a  eue  sur  le  développe- 
ment de   la  civilisation   moderne...   » 

M.  Ribot  parle  ensuite  d'un  examen  de  passage  ayant  pour  but  de 
constater  si  les  élèves  sont  aptes  à  passer  dans  le  cycle  supérieur 
des  études.  Il  poursuit  : 

u  Cet  examen  subi  avec  succès,  le  cycle  supérieur  s'ouvre  de- 
vant les  élèves.  Le  conseil  supérieur  de  l'instruction  publique  pro- 
pose, comme  je  l'ai  dit,  de  leur  donner  ici  l'option  entre  le  grec, 
les  langues  étrangères  apprises  plus  à  fond  et  un  cours  développé 
de  sciences...  On  peut  craindre  que  la  création  dune  section  de 
latin  et  de  langues  vivantes  n'entraîne  la  désertion  de  l'étude  du 
grec.  La  commission  du  conseil  supérieur  ne  s'est  décidée  qu'à  la 
majorité  d'une  voix  à  émettre  un   avis  favorable  à  cette  création... 

«  Elle  insiste  pour  que  les  élèves  de  la  section  des  langues  vivantes 
puissent,  grâce  à  l'institution  de  cours  gradués,  apprendre,  s'ils  sont 
en  état  de  le  faire,  deux  langues  vivantes.  Les  programmes  qu'on 
a  préparés  ne  leur  réservent  que  trois  heures  par  semaine,  pen- 
dant deux  années,  pour  l'étude  facultative  d'une  seconde  langue 
étrangère,  tandis  qu'on  donne  cinq  heures  par  semaine  à  la  langue 


47  4  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

(Hrangère  que  les  élèves  ont  eu  le  temps  d'apprendre  à  fond  de- 
puis la  classe  de  huitième  jusqu'à  la  fin  de  la  troisième.  Qu'on  con- 
sacre trois  heures  par  semaine  à  un  cours  supérieur  où  la  langue 
et  la  littérature  étrangères  seront  étudiées,  moins  en  vue  de  l'usage 
courant  que  de  la  formation  de  l'esprit  et  de  Tacquisition  de  connais- 
sances plus  étendues  sur  le  caractère,  les  mœurs,  les  institutions, 
le  développement  économique  des  pays  étrangers,  cela  peut  être 
excellent.  Mais  qu'on  lu;  ])rii'o  pas  les  élèves  des  moijens  pratiques 
d'acquérir  hi  possession  d'une  seconde  langue  qui  leur  sera  infiniment 
précieuse! ... 

«  Dans  le  plan  adopté  par  le  conseil  supérieur,  les  élèves  de  la 
section  scientifique  sont  obligés  de  suivre  les  mêmes  cours  de  la- 
tin que  les  élèves  de  la  section  gréco-latine.  .Nous  touchons  ici  à 
une  question  d'une  importance  capitale.  Pourquoi,  avons-nous  de- 
mandé, forcc-t-on  les  élèves  qui  se  préparent  aux  carrières  scien- 
tifiques à  préférer  l'étude  du  latin  à  une  étude  plus  approfondie 
des  langues  vivantes?  C'est  une  illusion  de  croire  que  ces  élèves 
suivront  les  classes  de  latin  avec  le  même  zèle  et  le  même  profit 
que  leurs  camarades  de  la  section  littéraire.  On  retombe  dans  les 
inconvénients  de  l'ancienne  bifurcation,  quoiqu'on  ait  la  prél^en- 
tion  d'assujettir  les  uns  et  les  autres  aux  mêmes  épreuves  linales. 
Mais,  alors  même  que  ces  élèves  ne  seraient  pas  un  poids  mort  dans 
les  classes  de  latin,  de  quel  droit  sacrifie-t-on  leurs  préférences 
pour  les  langues  vivantes  à  une  vue  purement  théorique  sur  la 
prééminence  de  l'étude  du  latin  pour  la  formation  générale  de  l'es- 
prit? 

«  Ce  qui,  de  nos  jours,  donne  à  l'enseignement  secondaire  K> 
caractère  d'un  enseignement  classique,  dans  le  sens  large  du  mot, 
c'est-jï-dire  d'un  enseignement  propre  à  former  une  élite,  ce  n'est 
pas  la  connaissance  de  telle  ou  telle  langue  ancienne,  c'est  la  durée 
de  cet  enseignement,  ce  sont  ses  méthodes,  c'est  l'esprit  tout  en- 
tier dans  le(iuel  il  est  dirigé.  L'empereur  d'.Mlemagne  a  traduit 
ces  disi)Ositions  nouvelles  dans  son  rescrit  du  :26  novembre  iWO, 
endisantquo  l'enseignement  des  gymnases,  celui  des  réalgymnaseset 
celui  des  écoles  réaies  supérieures  sont,  au  point  de  vue  de  la  culture 
générale  de  l'esprit,  des  enseignements  équivalents.  Serions-nous 
devancés  par  l'.Mlemagne  dans  celte  évolution  do  l'ancienne  concep- 
tion de  l'unité  des  études  secondaires? 

«  Vous  avez  bien  voulu  reconnaître  la  force  de  ces  raisons.  Los 
élèves  de  la  section  scientitique  suivront,  ;\lour  gré,  les  cours  de  latin 
ou  les  cours  plus  développés  de  langues  vivantes.  Ils  apporteront 
dans  ces  éludes  l'ardeur  qui  naît  d'un   choix  volontaire  et  rélléchi... 


LE    MOL'VKMRNT    SOCIAL.  'u.) 

«  Oïl  s"«'st  ublig(''  à  inaiiiU'ilir  paruUèlcnicnl  à  la  soclion  scienli- 
lique  de  renseigncinont  classitiuo  une  section  de  renseignement  mo- 
derne où  les  sciences  forment  aussi  la  base  de  l'enseignement  et  qui 
aboutit,  elle  aussi,  au  baccalauréat  et,  par  le  baccalauréat,  aux 
grandes  écoles  militaires,  à  la  Faculté  des  sciences  et  à  toutes  les 
fonctions  publiques  dont  renseignement  moderne  ouvre  aujourd'hui 
l'accès.  On  n'a  pas  seulement  perdu  l'occasion  de  mettre  lin  à  un 
dualisme  dont  les  inconvénients  apparaissent  à  tous  les  yeux  ;  on 
a,  du  mriitf  roui),  fiiussr  Ir  C(tiacti)rii  qw  le  cunseil  supéviciii' a  voulu 
dotmcr  à  ionseiijni^mi'nt  modi'iuc.  On  fait,  de  nouveau,  de  cel  ensri- 
fjnenient  un  second  vestibule  des  fonctions  publiques  et  non  la  pépi- 
nièrv  du  rommerce,  de  rinduslvie,  de  l'afjricullure.  F.n  le  replaçant 
sous  II'  j'iidj  du  baccalauréat,  on  lui  cnlrve  toute  la  souplesse,  toute 
la  diversité  de  programmes  dont  il  a  besoin  pour  s'adapter  au.v  exi- 
gences des  diverses  professions  et  des  différentes  régions. 

«  La  commission  se  félicite,  monsieur  le  ministre,  que  vous  soyez 
d'accord  avec  elle.  Nous  avons  pris  acte  de  vos  déclarations.  Il  est 
bien  entendu  :  1°  que  les  élèves  de  l'enseignement  moderne  seront 
admis  de  plain-pied  dans  la  section  scientifique  de  l'enseignement 
classique  comme  leurs  camarades  qui  ont  fait  des  études  de  latin  : 
2°  que  les  programmes  de  la  section  scientilique  et  ceux  du  bacca- 
lauréat seront  établis  de  manière  à  donner  à  tous  les  élèves,  sans 
distinction  d'origine,  l'option  entre  le  latin  et  des  cours  plus  ap- 
profondis de  langues  vivantes.  Vous  avez  réservé  la  question  de 
savoir  si  toutes  les  branches  du  baccalauréat  classique  conduiront 
à  toutes  les  branches  de  l'enseignement  supérieur.  Nous  l'avons 
réservée  nous-mêmes.  Je  ne  vois,  pour  ma  part,  aucune  raison  dé- 
cisive de  former  les  portes  des  Facultés  de  médecine  ni  des  Facultés 
de  droit  à  ceux  qui  joignent  à  une  for-te  culture  scientifique  la 
connaissance  des  langues  étrangères,  celle  de  l'histoire  et  de  la  phi- 
losophie. On  se  bat  depuis  trop  longtemps  autour  de  cette  question. 
Il  faudra  bien  la  trancher  dans  un  sens  conforme  au  mouvement 
général  des  idées,  non  seulement  en  France,  mais  dans  tous  les 
pays. 

«  Qu'on  ne  s'imagine  pas  que  ce  sera  la  perte  ou  le  commence- 
ment de  la  décadence  des  études  supérieures.  J'ai  montré  ailleurs 
qu'on  peut  être  plus  sévère  qu'aujourd'hui  à  l'entrée  des  Facultés, 
en  n'exigeant  pas  seulement  une  moyenne  générale  à  l'examen  final 
des  études  secondaires,  mais  encore  une  note  plus  élevée  sur  les 
matières  dont  la  connaissance  est  le  plus  nécessaire  aux  futurs  étu- 
diants des  diverses  Facultés.  Comprend-on,  par  exemple,  qu'on 
puisse  entrer  à  la  Faculté  de  droit  sans  savoir  presque  un  mot  d'his- 


476  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

loire  ou  de  philosophie,  comme  on  entrait  naguère  à  la  Faculté 
de  médecine  sans  rien  connaître  ou  à  peu  près  des  mathématiques 
et  des  sciences  physiques  ou  naturelles?  C'est  dans  cette  voie  qu'on 
peut  trouver  de  nouvelles  garanties  contre  l'envahissement  des  étu- 
des supérieures  par  des  jeunes  gens  qui  n'ont  reçu  qu'une  instruc- 
tion hâtive  et  superlicielle... 

«  Pour  les  programmes,  on  a  tout  intérêt  à  ne  pas  les  tracer  d'une 
manière  trop  rigide,  à  laisser  aux  établissements  le  soin  de  proposer 
les  cadres  d'enseignement  qui  répondent  le  mieux  aux  nécessités 
et  aux  ressources  locales.  C'est  entreprendre  une  tâche  impossible  que 
de  vouloir  tout  mettre  sous  le  même  niveau.  Dans  les  programmes 
assouplis  et  diversifiés  suivant  les  régions  et  les  établissements, 
nous  sommes  d'avis  de  faire  une  large  part  aux  vocations  indivi- 
duelles. Un  futur  agriculteur  n'a  pas  les  mêmes  besoins  qu'un 
futur  commerçant.  La  connaissance  des  langues  étrangères,  indis- 
pensable au  commerçant,  est  moins  utile  à  l'agriculteur  qu'un  cours 
de  chimie  ou  de  physique.  N'ayons  pas  la  prétention  d'imposer  à 
tous  les  mêmes  éludes. 

«  Laissons  aussi  chaque  établissement  libre  de  créer  ou  de  ne  pas 
créer  un  cycle  supérieur  de  deux  années.  La  section  permanente  nous 
paraît  avoir  vu  juste  sur  ce  point.  L'enseignement  qu'il  s'agit  d'orga- 
niser n'aura  de  véritable  utilitéque  s'il'a  un  caraclêrequi  lui  soit  pro- 
pre, s'il  ne  fait  pas  double  emploi  avec  l'enseignement  classique.  Peut- 
être  vaut-il  mieux  qu'au  sortir  du  premier  cycle  une  partie  des  élèves 
aillent  chercher  le  complément  de  leurs  études  dans  des  écoles  plus 
spécialement  adaptées  à  leurs  besoins,  ayant  des  ressources  qu'on 
ne  peut  trouver  dans  tous  les  établissements.  Surloul  //as  dr  hac- 
calriurcal  nu  Irrmc  de  ces  éludes  :  il  leur  ulerail  toute  liberté  de  se 
développer  d'une  mmiièro  originale  et  de  se  plier  aux  exigences  des 
diverses  régions 

«  La  revision  des  programmes  compreiul  naturellement  celle  du 
mode  d'enseignement  des  langues  vivantes.  Les  instructions  pré- 
parées par  la  section  permanente  ont  reçu  l'entière  approbation  de 
la  commission.  KUes  s'inspirent  des  considérations  qui  ont  été  dé- 
veloppées dans  le  rapport  général  de  la  commission,  ù  la  suite  des 
critiques  présentées  par  les  chambres  de  commerce  et  par  la  plu- 
part des  déposants.  »<  Si  l'étude  des  langues  anciennes,  esl-il  dit 
en  tête  de  ces  instructions,  a  pour  objet  essentiel  une  certaine  cul- 
ture de  l'esprit,  les  langues  vivantes  sont  enseignées  surtout  en 
vue  de  l'usage.  Le  but  que  devra  se  proposer  renseignement  des 
langues  vivantes  au  cours  des  études  secondaires  sera  donc  de 
donner  à  l'élève  la  possession  réelle  et  eirective  de  cette  langue.    • 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  '(-77 

Nous  souhaitons  que  les  professeurs  n'oublient  pas  cette  sage 
recommandai  ion. 

((  Quant  au  haccalaurhit,  la  roinmission  regrette  que  vous  n'ayez 
pu  rous  rrsoudrr  à  b'  leinplarcr  par  un  simple  diplôme  d\;tudes 
secondaires.  Question  de  mots,  a-t-on  dit.  Oui,  sans  doute;  mais  il 
n'est  pas  indifïérent  d'adapter  les  mots  à  la  réalité  des  choses.  Plus 
le  baccalauréat  se  rapprochera  de  l'idée  que  nous  nous  en  sommes 
faite,  d'un  certificat  d'études  contrôlé  par  des  épreuves  publiques, 
mieux  cela  vaudra...  » 

Dans  cette  partie  encore,  M.  Ribot  s'inspire  de  l'École  des  Roches. 
Les  commissaires  qui  (>ssayent  de  débrouiller  le  plan  d'études  des  ly- 
cées ont  lu  V Education  nouvelle  de  M.  Demolins  et  en  font  leur  profit 
autant  qu'ils  peuvent  le  faire.  En  fait,  ils  se  trouvent  aux  prises  avec 
la  fameuse  question  du  baccalauréat  et  celle  des  divers  ordres  d'en- 
seignements, qui  sont  un  peu,  comme  on  dit  vulgairement,  «  la  bou- 
teille à  l'encre  ». 

Tout  cela  prouve  que  la  science  sociale  fait  son  chemin.  Maintenant, 
signalons  un  point  noir.  Plusieurs  des  réformes  préconisées  par 
M.  Ribot  et  ses  collaborateurs  se  traduisent  par  de  nouvelles  charges 
budgétaires  :  fondations  de  lycées,  augmentations  d'appointements, 
créations  de  fonctionnaires  nouveaux.  On  ne  parle  pas  de  compenser 
cela  par  des  réductions  de  dépenses  opérées  d'un  autre  ccHé.  Pour- 
tant, à  mesure  que  de  nouveaux  organismes  apparaissent,  d'autres 
devraient  disparaître,  et  les  économies  devraient  donner  la  réplique 
aux  aggravations  de  dépenses. 

Autre  réflexion.  La  lettre  de  M.  Ribot  produira-t-elle,  immédiate- 
ment du  moins,  un  grand  efl'et?  Nous  en  doutons.  Les  politiciens  n'en- 
visagent guère  les  questions  d'enseignement  que  sous  l'angle  de  leurs 
passions  antilibérales.  Ils  cherchent  plutôt  à  supprimer  les  établis-' 
sements  qui  leur  déplaisent  qu'à  améliorer  ceux  qui  leur  plaisent, 
et  c'est  ce  qui  risque  de  retarder,  longtemps  encore,  les  transfor- 
mations dont  l'esquisse  vient  d'être  si  laborieusement  tracée. 

H.  B. 


III.  —  L'ASSURANCE  MUTUELLE  CONTRE  LES  ACCIDENTS 

Un  de  nos  amis  nous  communique  les  réflexions  suivantes,  relati- 
ves aux  résultats  qu'a  donnés,  depuis  trois  ans  et  demi  qu'elle  est  en 
vigueur,  la  loi  sur  l'assurance  contre  les  accidents. 

«  La  loi  du  9  avril  1898  n'a  pas  inauguré  en  France  le  système  de 
l'assurance  accident.  Il  était  pratiqué  déjà  par  des  com.pagnies.  Cel- 

T.  XXXII.  32 


478  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

les-ci,  envisageant  la  loi  nouvelle  avec  toute  la  perspicacité  dun 
épicier  de  village,  crurent  quelle  allait  leur  permettre  de  tondre 
impitoyablement  les  assujettis,  pour  le  plus  grand  profit  de  leurs 
actionnaires.  Elles  portèrent  leurs  primes  à  un  taux  excessif,  que 
beaucoup  de  patrons  subirent  avec  une  passivité  moutonnière. 

«  Par  bonheur,  il  se  trouva  un  homme  d'expérience  et  d'initiative, 
ancien  fabricant,  M.  G.  Jouanny,  qui  mêlé  activement  au  mouvement 
syndical,  connaissait  bien  la  situation.  Il  lança  l'idée  d'une  associa- 
lion  mutuelle,  en  étudia  le  projet  et  le  fit  accepter  par  un  certain 
nombre  de  présidents  de  chambres  syndicales.  Peu  après,  la  Mutua- 
tili;  industrielle  était  fondée.  Aujourd'hui,  par  un  mécanisme  ingé- 
nieux et  simple,  elle  oflre  aux  chefs  d'industrie  un  moyen  d'assu- 
rance à  taux  très  modéré.  Déjà  son  premier  exercice  s'est  clos  dans 
les  conditions  les  plus  satisfaisantes;  elle  assure  actuellement  pour 
environ  cent  millions  de  salaires.  Mais  ce  n'est  pas  tout.  Cette  concur- 
rence inattendue  et  triomphante  a  fait  baisser  pavillon  aux  compa- 
gnies. Elles  ont  réduit  leurs  tarifs  au-dessous  de  la  limite  raison- 
nable, dans  l'espoir  d'étrangler  la  Mutuelle,  mais  le  seul  résultai  de 
cette  man(euvre  a  été  de  leur  faire  perdre  de  fortes  sommes,  .\insi  la 
Mutuelle,  dût-elle  même  rester  ce  qu'elle  est,  sans  accroissement, 
jouerait  encore  le  rôle  capital  de  modérateur  au  profil  de  tous  les 
assujettis  ù  la  loi  de  18i)8.  Voilà  ce  que  peut  faire  une  initiative  intel- 
ligente, active  et  prompte. 

«  Il  se  trouve  donc  que  le  cabinet  actuel  a  résolu  la  question  de 

l'assurance  ouvrière  contre  les  accidents  du  travail,  non  pas  dans  le 

sens  socialiste,  c'est-à-dire  au  profit  de  l'Étal,  mais  bien  dans  le  sens 

libéral,  à  l'avantage  de  l'initiative  privée.  L'aventure  est  piquante,  et 

tout  à  l'honneur  des  hommes  qui  ont  lutté  pour  obtenir  ce  résultat. 

Ils  ont  fait  là  une  œuvre  forte  et  essentiellement  patriotique,  qui  no 

manquera  pas  de  porter  de  bons  fruits.  » 

!..   P. 


IV.  —  A  TRAVERS  LES  FAITS  RECENTS 
En  France. 

En  France.    -  l.'ajiiurncmonl  «le  la  Rrrvpsonéralo.  —  l.a  nouvelle  Rourse  du  Tra\riil.  — 

Les  syiiilicals  i\v  feinnicsà  l.yon.  —  Lno  sl;itislii|no  erimiiielle. 
Dans   les  colonies.       I.a  crise  des  concessions  au  Congo  français.  —  L'exagération  des 

(lepiMises  en  Indo-Cliine. 
A  l'étranger.  —  Le  congrès  de  la  pelite  bourgeoisie  à  Namur.  —  Le  conllit  franco-turc  et 

notre  prestige  en  Orient.—  Le  président  Koosewell  et  les  nègres. 

La  grève  générale  est  écartée,  au  moins  pour   \o  moment.  Les 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL.  Hl) 

mineurs  avaient  posé  leurs  conditions,  et  déclaré  que,  si  le  gou- 
vernement ne  les  réalisait  pas,  ils  se  mettraient  tous  en  grève  au 
1"  novembre.  Le  1''  iiovenibre  est  arrivé  et  les  mineurs  ne  se  sont 
pas  mis  en  grève.  Il  fallait  s'attendre  à  ce  retour  un  peu  brutal  vers 
le  bon  sens.  La  décision  que  la  politique  avait  fait  prendre,  la 
politique  la  fait  casser.  Les  chefs  du  mouvement  socialiste,  ii  quel- 
ques exceptions  près,  sont  embrigadés  dans  un  parti  qui  juge  inop- 
portun les  désordres  préconisés  jadis.  Ils  ont  fait  sentir  leur  volonté, 
et  les  désordres  ont  été  renvoyés  à  des  temps  meilleurs.  Des  fusils, 
achetés  en  vue  des  émeutes  possibles,  ont  été  remis  aux  autorités, 
liref,  l'avortemenl  ne  pouvait  être  plus  manifeste. 

Un  spectacle  curieux  a  été  oflert,  à  cette  occasion,  par  les  jour- 
naux révolutionnaires,  ceux  qui  montrent  le  plus  d'ardeur,  ordinai- 
rement, à  organiser  et  à  encourager  les  grèves.  Ces  journaux  ont 
tenu  un  langage  calme,  posé,  faisant  ressortir  les  inconvénients  des 
grèves,  salaires  perdus,  dépense  d'ellorts  inutiles,  etc.  On  aurait 
presque  dit  des  économistes  bourgeois. 

Du  reste,  le  résultat  est  heureux,  et  l'événement  a  prouvé  une 
fois  de  plus  que  les  hommes  de  désordre,  une  fois  parvenus  aux 
hautes  situations  d'où  ils  ont  chassé  les  hommes  d'ordre,  n'ont  rien 
de  plus  pressé  que  de  maintenir  l'ordre  à  leur  tour.  Seulement,  à  ce 
jeu,  leur  intluence  peut  s'user  et  leur  prestige  recevoir  quelques 
chocs.  Mais  c'est  leur  afl'aire,  et  les  embarras  où  les  jettent  des 
aventures  semblables  est  la  rançon  de  la  chance  qu'ils  ont  eue  de 
conquérir  le  pouvoir. 


Pendant  ce  temps,  on  peut  voir  s'accentuer  chez  certains  ou- 
vriers, contre  les  menées  socialistes,  ce  mouvement  de  réaction  qui 
s'était  fait  jour,  dernièrement  encore,  dans  l'organisation  des  «  Syn- 
dicats Jaunes  »  de  Montceau-les-Mines  et  du  Creusot. 

Une  bourse  du  Travail  Indépendante  vient  de  s'ouvrir  à  Paris,  6, 
rue  des  Vertus,  dans  une  maison  neuve  dont  elle  occupe  trois 
étages.  Mais,  cette  fois,  les  journaux  et  les  hommes  politiques  offi- 
ciellement dévoués  à  la  cause  démocratique  se  sont  abstenus  de  parler 
de  cette  création,  qui  intéressait  pourtant  à  bon  droit  leur  clientèle. 

C'est  que  les  syndicats  ouvriers  qui  viennent  de  s'installer  rue 
des  Vertus  ne  sont  autres  que  ceux  que  la  commission  de  la  Bourse 
du  Travail  a  chassés  le  mois  dernier,  parce  qu'ils  s'étaient  permis 
de  demander  des  subventions  au  conseil  municipal  de  Paris,  mis 
actuellement  à  l'index  dans  le  parti  socialiste. 

Sur  soixante-deux  syndicats   «    excommuniés    »,  cinquante-cinq 


480  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

ont  adhéré  au  nouveau   groupement,  qui  coijiprend  en  outre  cent 
cinquante  autres  syndicats,  tant  à  Paris  qu'en  province. 

M.  Paul  Lanoir,  secrétaire  général  de  la  nouvelle  Bourse  du  Tra- 
vail, a  été  interrogé  par  un  journaliste.  Nous  rapportons  une  partie 
du  dialogue  : 

((  —  En  quoi  vous  différenciez-vous  de  la  Confédération  générale 
(lu  Travail,  qui,  si  je  ne  me  trompe,  renferme  un  nombre  de  syn- 
dicats inférieur  au  vôtre? 

«  —  Kn  ce  que  nous  sommes  un  groupement  professionnel  et  non 
pas  politique?  Notre  but  n'est  pas  de  pousser  quelques  individualités 
à  la  Chambre,  mais  d'améliorer  le  sort  des  travailleurs,  dans  les  con- 
ditions possibles.  Nous  ne  sommes  ni  des  utopistes,  ni  des  révolu- 
tionnaires. 

«  Ce  n'est  pas  que  nous  abdiquions  ce  que  nous  regardons 
comme  nos  droits,  mais  nous  croyons  mii'ux  utiliser  la  loi  de  188i 
sur  l'organisation  syndicale  en  essayant  de  nous  entendre  avec  les 
patrons.  Si  nous  avons  besoin  d'eux,  eux  aussi  ont  besoin  de  nous. 
Ne  vaut-il  dont  pas  mieux  vivre  en  bon  accord,  en  se  faisant  les 
uns  aux  autres  les  concessions  indispensables?  Capital  et  travail 
n'ont  qu'à  gagnera  ce  rapprochement. 

«  Si  les  patrons  se  montraient  injustes  envers  nous,  s'ils  ne  nous 
accordaient  pas  des  réformes  nécessaires,  nous  serions  obligés  de 
prendre  des  mesures  de  coercition,  d'aller  même  jusqu'à  la  grève. 
Mais  c'est  là  une  arme  terrible,  dont  on  ne  doit  se  servir  qu'à  la 
dernière  extrémité  et  pour  des  raisons  graves,  au  lieu  de  les 
brandir  à  chaque  instant,  comme  le  fait  la  Confédération  générale 
du  Travail  ! 

u  Autrefois,  l'ouvrier  qui  ne  voulait  pas  rester  isolé  n'avait  devant 
lui  que  le  syndicat  révolutionnaire;  à  présent,  il  aura  à  choisir  entre 
les  honnêtes  gens,  les  travailleurs...  et  les  autres!   » 

A  la  nouvelle  Bourse  du  Travail,  les  fonctions  de  secrétaires  de  syn- 
dicats seront  gratuites  et  ne  pourront  être  remplies  que  par  des 
ouvriers  ou  employés  vivant  de  leur  travail. 

l'n  ouvrier  viendra-t-il  chercher  du  travail?  Le  secrétaire  du  syn- 
dicat de  sa  profession  trouvera  cette  demande  le  soir  sur  son  bu- 
reau. Les  règlements  l'obligent  à  y  réi)ondre  le  soir  même,  en 
donnant  une  liste  des  maisons  où  le  postulant  pcMit  se  présenter. 

Si  dans  les  quatre  jours  le  syndicat  n'a  pu  procurer  du  travail  à 
l'ouvrier  en  chômage,  l'administration  de  la  Bour.se  se  charge  alors 
de  l'ouvrier  et  tâche  de  lui  procurer  du  travail  dans  une  profession 
similaire;  en  attendant,  elle  lui  fournit  un  secours  d'un  franc  cin- 
quante par  jour. 


LE   MOL'VEMENT   SOCIAL.  481 

Kn  outre,  la  Hourse  du  Travail  possède  une  Caisse  de  prêts  gra- 
tuits cl  de  secours  en  cas  de  maladie. 

Les  compagnies  de  chemins  de  fer,  les  usines  métallurgiques, 
les  administrations  des  grands  magasins  et  des  forges  et  chantiers 
ont  promis  d'accueillir  avec  bienveillance  toute  demande  d'em- 
baucliage  formulée  au  nom  de  la  Bourse  Indépendante. 


Une  autre  fondation  à  signaler  est  celle  de  trois  syndicats  de 
femmes  créés  à  Lyon,  à  la  suite  d'une  campagne  conduite  par  une 
personne  énergique,  M"°  Rochebillard. 

Ces  trois  syndicats  sont  les  suivants  :  Syndicat  des  dames  em- 
ployées de  commerce;  Syndical  des  ouvrières  de  l'aiguille  et  de  l'ha- 
billement et  professions  similaires;  enfin.  Syndicat  de  la  soie, 
réunissant  les  ourdisseuses,  dévideuses,  etc. 

Des  cours  professionnels  ont  été  organisés  dans  les  principaux 
quartiers  de  Lyon  et  sont  aujourd'hui  fréquentés  par  environ  700 
jeunes  Mlles  ou  femmes,  sous  la  dire<;tion  de  plus  de  00  profes- 
seurs. 

Ces  résultats  sont  remarquables,  car  on  sait  que,  jusqu'à  pré- 
sent, il  a  été  assez  difficile  de  réunir  les  femmes  en  syndicats,  sur- 
tout les  ouvrières  de  l'aiguille. 

Dans  une  cérémonie  récente,  à  laquelle  assistaient  un  grand 
nombre  de  sommités  lyonnaises,  M"'  Rochebillard  a  lu  un  rapport 
d'où  nous  extrayons  ce  passage  : 

«  Actuellement,  tout  va  au  peuple,  et  le  champ  de  manœuvres, 
pour  les  hommes  comme  pour  les  femmes,  c'est  le  travail.  Que 
nous  le  voulions  ou  non.  il  nous  faut  reconnaître  que  le  travail 
envisagé  dans  son  ensemble  est  arrivé  à  une  de  ces  époques  so- 
lennelles où  la  prospérité  même  a  quelque  chose  de  mélancolique, 
puisque,  à  côté  de  la  force  humaine,  tout  d'un  coup  pour  ainsi  dire, 
une  force  brutale  mais  superbe  s'est  dressée  :  la  force  de  la  machine. 

«  L'ouvrière  a  été  saisie  dans  l'engrenage  et  voilà  comment  nous 
avons  assisté  au  triste  exode  de  la  femme  à  l'usine.  Nous  avons 
conscience  qu'une  évolution  progressive  de  l'organisation  sociale 
peut  seule  remettre  complètement  les  choses  en  ordre  ;  mais  il  ap- 
partient aux  intéressées  de  provoquer  cette  marche  en  avant  et  de 
ne  pas  s'isoler  complètement  au  service  de  la  machine,  loin  du 
foyer  domestique,  ce  royaume  préparé  à  la  femme  de  toute  éternité.  » 

M"''  Rochebillard  a  rappelé  quelles  furent  les  difficultés  du  début 
et  remercié  ensuite  tous  ceux  et  celles  qui  l'avaient  aidée  dans  sa 
tâche. 


i82  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

«  Nous  estimons,  a-t-elle  dit,  qu'il  importe  que,  la  femme  soit,  non 
seulement  dans  la  famille  une  conseillère  aimée,  mais  qu'elle  soit 
capable  de  remplir  sa  mission  toute  d'énergie  et  de  dévouement.  » 

M"*  Rochebillard  a  signalé  tous  les  progrès  accomplis  depuis  la 
création  des  cours,  aujourd'hui  au   nombre  de  soixante. 

«  Nous  n'ambitionnons  nullement,  a-t-elle  ajouté,  la  place  des 
hommes,  mais,  comme  travailleuses,  nous  réclamons  notre  droit  à 
la  vie,  mais  surtout  et  avant  tout  notre  part  de  foyer.  » 

Ce  rapport  a  été  vivement  applaudi  par  l'assistance,  et  l'ensemble 
du  public  a  paru  accueillir  avec  sympathie  ces  initiatives  assez  rares 
encore  dans  le  monde  féminin  du  travail. 


Parmi  les  considérations  qui  pourraient  consoler  les  femmes  de 
jouer  dans  le  mouvement  syndical  un  rôle  bien  moindre  que  les 
hommes,  il  faut  signaler  le  peu  de  place  que  le  sexe  faible  occupe 
dans  les  statistiques  criminelles  à  cùlé  du  sexe  fort. 

Justement,  on  vient  de  pi^)lier  le  relevé  des  crimos  poursuivis  eu 
1809  (dernière  année  dont  on  ait  dressé  la  statistique  .  La  liste  des 
criminels  comprend  3.0.J,'i  hommes  pour  481  femmes,  ce  qui  prouve, 
une  fois  de  plus,  l'inlluence  que  possède  le  ressort  familial  pour  ar- 
rêter l'individu  sur  la  pente  du  crime. 

De  18!»H  à  I8!»0,  le  nombre  de  crimes  a  augmenté  de  171  (2.o-Ji  au 
lieu  de  2.353 1.  Les  attentats  contre  la  propriété  se  sont  beaucoup  plus 
développés  que  les  attentats  contre  les  personnes.  Une  catégorie  de 
crimes  qui  tend  à  augmenter  dune  manière  menaeante,  ce  sont  les 
incendies  volontaires.  Les  causes  de  ces  incendies  méritent  d'être  en- 
registr('es.  Ce  sont  le  plus  .souvent  des  vengeances,  et  notamment 
des  vengeances  de  domesli<|ues  ou  d'ouvriers  congédiés.  Certaines 
destructions  oui  pcuir  inobile  la  (Upidilt'.  (>ii  lniile  pour  voler,  ou 
encore  pour  loucher  une  prime  d'assurance,  s'il  s'agit  du  propre 
bien  de  l'incendiaire.  Ou  signale  huit  inceudies  ayant  eu  pour  cause 
le  désir  de  participer  aux  libations  olJerles  à  ceux  (pii  devaient  étein- 
dre le  feu,  et  quatre  incendies  motivées  uniquement  par  le  désir 
d'assister  au  spectacle  de  l'enibrasenu'nl.  C'est  IClat  d'àme  (|ue  l'on 
attribue  à,  Néron,  et  il  est  fâcheux  de  constater  (pi'il  a  reparu  de  uos 
jours. 

Soixante  pour  cent  des  criminels  sont  des  cêlibalaires,  Irenle- 
qualre  pour  cent  des  hommes  mariés  et  six  pour  cent  des  veufs. 
1)  une  façon  générale,  il  \  a  plus  de  criminels  chez  les  hommes 
isolés  (|ue  chez  les  hommes  vivant  en  famille.  La  proporli«)n  des 
étrangers  est  plus  forte  que  ne   le  comporterait  le  chiiVre  total  de 


LE    MOUVRMENT   SOCIAL.  i8,'{ 

ceux-ci.  Hoaufoiip  de  crimes  sont  d'aillctiis  coimiiis  par  des  «  déra- 
cinés »,  soit  étrangers,  soil  français,  transplantés  hors  de  leur  ré- 
j^ion  natale.  I.e  commerce  ibninil  jilus  de  ci'iiiiincls  (|iit'  l'industrie 
et  Tindustrie  en  fournit  lr(»is  luis  plus  (|iit'  r.i^ricullurc.  Sur- 
100. OOO  agricultcHirs  adultes,  il  y  Ji  ^^V^  criminels;  il  y  en  a  "lli  sur 
100.000  industriels  ou  ouvriers.  Xi  sur  100.000  commerçants  ou 
employés  de  commerce.  A  noter  encore,  en  réponse  aux  fameuses 
déclarations  sur  leUct  moralisateur  de  l'instruction  en  hnti  ijn'ins- 
fniclion,  que  les  criminels  illettrés  sont  cincj  fois  moins  nombreux 
que  les  criminels  instruits,  et  ([iie  ll.'l  criminels,  en  1899,  avaient 
reçu  une  instruction  supérieure.  La  science  aide  à  moraliser,  mais 
elle  ne  suflit  pas.  Ce  ([ui  moralise,  c'est  l'éducation,  et  dans  l'é- 
ducation, plus  spécialement,  l'enseignement  pratique  de  la  loi  de 
Dieu. 

Dans  les  colonies. 

Il  existe  une  question  de  la  «  crise  des  concessions  »  coloniales  au 
Congo  français.  Cette  question  a  donné  lieu  à  diverses  polémiques  et 
à  de  longues  explications  de  la  part  des  organes  spéciaux.  De  ces 
])oIémiques  et  de  ces  explications,  il  semble  résulter  ce  qui  suit. 

Il  y  a  trois  ans  environ,  le  gouvernement  s'est  hâté  de  découper 
au  Congo  des  tranches  de  territoire  et  de  les  débiter  en  concessions. 
Des  groupes  de  capitalistes  se  sont  hâtés  de  les  acquérir;  mais  la 
plupart  étaient  mus  par  l'esprit  de  spéculation  plutôt  que  par  l'esprit 
décolonisation.  Les  concessionnaires  —  ou  tout  au  moins  la  majo- 
rité d'entre  eux,  —  n'étaient  pas  des  colons,  mais  des  financiers 
désireux  d'extraire  rapidement  des  territoires  susdits  tout  ce  qu'ils 
pourraient  donner,  et  de  4es  revendre  ensuite.  D'autre  part,  les  con- 
cessions étaient  soumises  à  un  «  cahier  des  charges  >>  assez  com- 
pliqué, selon  l'usage,  ce  qui  a  fait  naître  des  conflits  entre  l'admi- 
nistration coloniale  et  les  concessionnaires  ou  leurs  représentants. 
D  autre  part  encore,  ces  territoires  étaient  beaucoup  mieux  délimités 
sur  le  papier  que  dans  la  réalité,  et  il  était  difficile  aux  concession- 
naires eux-mêmes  d'en  reconnaître  les  limites.  Enfin ,  en  vertu 
d'anciens  traités,  les  étrangers  conservaient  le  droit  de  passer  et  de 
trafiquer  dans  ces  territoires,  à  la  condition  de  ne  pas  y  faire  d'éta- 
blissements, condition  peu  exécutable  et  sujette  à  des  interprétations 
diverses,  à  cause  de  la  distinction  parfois  subtile  qui  peut  être  faite 
entre  des  établissements  provisoires  et  des  établissements  défi- 
nitifs. 

Toutes  ces  causes,  et  peut-être  d'autres  encore,  ont  empêché  les 
concessions  d'être  mises  réellement  en  valeur,  et  le  Congo  français. 


484  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

à  l'inverse  de  plusieurs  autres  colonies  françaises,  est  dans  une 
phase  de  recul,  alors  que,  naguère  encore,  on  escomptait  un 
progrès. 

Ce  qui  a  manqué,  en   définitive,  là  comme  ailleurs,  c'est   «   the 
rifjht  inan  in  the  right place  ». 


* 


L'Indo-Cliine,  nous  l'avons  dit  précédemment,  est  au  nombre  des 
colonies  qui  progressent.  Les  financiers,  par  exemple,  reposent  leurs 
regards  avec  complaisance  sur  les  derniers  budgets  de  ce  pays.  Tou- 
tefois, là  encore,  il  est  bon  de  réserver  une  place  à  la  critique,  ou 
plulùl  de  mentionner  une  juste  observation  de  la  Quinzaine  coloniale 
à  propos  du  budget  des  dépenses  de  notre  Cocliinchine.  .Mors  que 
cette  colonie  manque  encore  de  bien  des  choses  et  que  Touli liage 
du  port  de  Saigon  est  fort  incomplet,  on  n"a  pas  craint  de  dépenser 
plus  d'un  million  pour  la  construction  d'un  théâtre  dans  cette  ville, 
et  l'on  a  inscrit  dans  le  budget,  comme  subvention  annuelle  à  ce 
théâtre,  un  crédit  annuel  de  plus  de  deux  cent  mille  francs.  C'est 
donner  le  pas  à  l'agréable  sur  l'utile,  sacrifier  le  nécessaire  au  su- 
pertlu.  Nos  colons  de  Saïgon  se  comportent  en  ceci  comme  bien 
d'autres  Français  de  la  métropole,  et  donnent  raison,  après  un 
siècle  et  demi,  au  jugement  du  poète  anglais  dold  Smith,  (jui  di- 
sait que  les  Français  consentent  volontiers  à  faire  maigre  chère 
toute  Tannée  à  condition  de  donner  une  fois  l'an  un  somptueux 
repas.  L'essentiel,  c'est  de  s'amuser.  La  préoccupation  du  solide  et 
du  confortable  ne  vient  qu'en  seconde  ligne. 

La  même  revue  observe  que  le  total  des  sommes  consacrées  à  l'en- 
tretien du  personnel  administratif  est  également  exagéré.  Cette 
somme  est  de  :2.1.{().(M)0  piastres,  soit  plus  de  cinq  millions  de  francs. 
C'est  cher,  d'autant  plus  que  ni  l'instruction  publicjue,  ni  les  Ira- 
vaux  publics,  ni  d'autres  frais  de  gouvernement  ne  s'y  trouvent 
compris.  Même  en  se  résignant  à  payer  cette  somme,  on  pourrait, 
au  dire  des  gens  compétents,  en  faire  un  meilleur  emploi.  On  pour- 
rait payer  mieux  certains  fonctionnaires  de  talent,  et  remplacer  bon 
nombre  d'agents  européens  nu\I  payés  par  des  indigènes,  comme  on 
le  fait  à  .lava  et  aux  Iniles,  pour  certains  services  :  douane,  police, 
gendarmerie.  Dans  ces  pays,  les  postes  inférieurs  sont  conliés  à 
des  indigènes  à  basse  solde,  solidement  encadrés  par  des  Furo- 
péens  bi«în  payés. 

Le  conseil  est  bon,  mais  (jiie  (h'viendraienl  les  quémandeurs  de 
places,  et  ceux  qui,  en  tant  de  circonstances,  ont  imprudenuMcnt 
promis  de  les  caser? 


l.i:    M(M  VKMF.NT    SOCIAL. 


A  l'étranger. 

Un  «  congrès  do  la  petite  bourgeoisie  »  s'est  tenu  dernièrement  à 
Nanuir.  Le  congrès  était  international  W  y  avait  en  tout  trois  étran- 
gers). Il  avait  pour  l)ut  d'exprimer  les  doléances  du  petit  commerce 
menacé  par  les  grands  magasins  et  les  coopératives.  Les  congres- 
sistes avaient  convo(|ué  de  nombreuses  notabilités  politiques,  et  pres- 
que tous  leurs  vieux  contenaient  des  appels  à  l'intervention  dt; 
rfital.  Le  salut,  pour  les  «  petits  bourgeois  »,  est  dans  une  série  de 
mesures  législatives  ou  administratives  propres  à  protéger  artili- 
ciellement  la  petite  boutique  abandonnée  par  sa  clientèle  :  augmen- 
tation des  patentes  pour  les  grands  magasins,  réduction  de  ces  pa- 
tentes pour  les  petits,  tarif  de  faveur  sur  les  chemins  de  fer  pour  les 
représentants  du  petit  commerce,  taxes  sur  les  concurrents  étran- 
gers qui  viennent  faire  des  atVaires  dans  le  pays.  etc.  Nous  avons 
traité,  dans  la  dernière  livraison  delà  Sriencr  sdcitilc^  cette  question 
du  petit  magasin,  et  montré  que,  dans  la  crise  partielh'  qui  frappe 
le  petit  commerce,  les  magasiniers  ont  mieux  à  faire  que  d'invoquer 
le  sempiternel  appui  de  l'État. 

Le  congrès  a  émis  cependant  deux  vieux  qui  on!  trait  à  la  forma- 
lion  des  intéressés.  L'un  demande  lamélioration  de  l'enseignement 
professionnel;  l'autre  est  relatif  à  la  ditïusion  des  langues  moder- 
nes. Mais  c'est  à  l'Llat  que  les  congressistes  en  demandent  la  réa- 
lisation. 

Notre  ami  M.  Victor  Muller,  qui  attire  notre  attention  sur  ces  par- 
ticularités du  congrès  de  Namur,  relève  dans  celui-ci ,  outre  ces 
appels  à  la  providence  de  l'État,  deux  manifestations  curieuses.  C'est 
d'abord  un  appel  aux  classes  riches  que  l'on  supplie  de  s'iiilèt'esser  au 
sort  de  la  petite  bourgeoisie.  C'est  ensuite  la  promesse  donnée  par 
le  porte-parole  des  intéressés  que,  si  leur  voix  est  entendue,  «  le 
petit  bourgeois  ne  cherchera  plus  à  sortir  de  sa  condition  ».  «  On  ne 
peut  avouer  plus  explicitement,  observe  M.  Muller,  son  impuissance 
il  se  maintenir  et  son  manque  d'initiative.  » 

Voici  du  reste,  d'après  la  Gazette  de  Liège,  les  paroles  typiques 
prononcées  par  M.  Van  den  Cruysen,  secrétaire  du  syndicat  des  ta- 
pissiers de  Gand  : 

«  Soyez  loués,  Messieurs,  aujourd'hui.  Mais  vous  êtes  responsa- 
bles de  ce  qui  est  arrivé.  Vous  avez  trop  longtemps  abandonné  le 
petit  bourgeois,  comme  si  celui-ci  ne  valait  pas  le  jockey  qui  .se  pro- 
mène sur  les  champs  de  courses  bras  dessus  bras  dessous  avec  les 
tils  de  famille.  Venez  donc  vers  nous  t^t  trait(»z-nous  comme  nous 

T.    \XMI.  23 


4Sfi  LA    SCIENCE  SOCIALE. 

avons  le  droit  d'èlre  traités,  et  le  petit  i)Oiir};eois  ne  cherchera  plus 
à  sortir  de  sa  condition.  » 

Voilii  qui  est  net,  ces  braves  gens  ne  demandent  qu'à  ne  pas  chan- 
ger! Mais  c'est  qu'il  faut  chaug(!r,  malheureuseuîent  1  changer  de 
formation,  changer  d'orientation,  changer  de  méthode,  changer  de 
métier  quelquefois.  C'est  le  bouleversement  de  toute  la  société  qui 
l'exige,  et  puisque,  comme  nous  lavons  vu,  /''  mnnlne.  des  petits  ma- 
t/axiiis  rnigmente,  le  salut  pour  les  petits  conmierrants  consiste  à  se 
rejeter  des  métiers  qui  ne  paient  pas  sur  ceux  (jui  payent,  qui  sont 
nouveaux,  qui  ont  de  l'avenir,  qui  utilisent  les  inventions  et  les  com- 
binaisons nouvelles  au  lieu  de  s'appuyer  sur  la  bonne  petite  rou- 
tine d'autrefois. 

C'est  pour  protéger  notre  commerce  que  le  gouvernement  français 
vient  d'opérer  une  démonstration  navale  dans  les  eaux  turques. 
Depuis  cinq  ans  et  plus,  dans  l'empire  ottoman,  des  chrétiens  sont 
massacrés  par  les  Kurdes  ou  même  par  les  troupes  régulières  du 
gouvernement.  Le  dernier  bulletin  de  l'Œuvre  des  Écoles  d'Orient 
nous  apprend  que  ces  massacres  n'ont  pas  cessé.  Or,  ces  événements 
n'ont  pas  eu  le  don  de  faire  bouger  un  seul  de  nos  vaisseaux  de 
guerre.  Il  a  fallu,  pour  provoquer  de  la  part  des  diplomates  un  acte 
de  menace,  qu'un  intérêt  pécuniaire  fût  en  jeu.  Les  belles  phrases 
ont  donc  beau  couler  du  haut  des  tribunes,  les  questions  d'intérêt 
matériel,  dans  les  rapports  internationaux,  continuent  à  passer  haut 
la  main  avant  les  questions  d'Iuimanité. 

On  se  rappelle  les  faits.  Une  société  française,  après  avoir  obtenu 
le  privilège  de  décharger  les  marchandises  sur  les  quais  de  Constanti- 
nople,  se  voit  dépouiller  de  ses  droits.  Elle  réclame  une  indemnité 
et  exige  le  remboursement  de  certaines  avances,  faites  à  î)  %  d'in- 
térêt annuel.  Le  taux,  comme  on  la  fait  remanjuer,  est  excessif. 
Ou,  du  moins,  il  se  conçoit  étant  donnée  linsécurilê  des  créances  en 
pays  ottoman.  Mais,  si  la  France  intervient  par  les  armes,  l'insécu- 
rité se  change  en  sécurité,  et  le  taux  da  9  %  devient  franchement 
usurair(\  Hu  reste,  on  se  demande  oii  la  Turcjuie  pourra  ])rendre 
l'argent  nécessaire  pour  suflire  à  celle  nouvelle  saignée.  Les  collres 
de  ri-llal  sont  à  sec.  Dernièrement  encore,  ne  parlail-on  pis  d'une 
grève  des  cuisiniers  du  sultan.  mêc()iil(Mils  de  ce  (|m'(mi  leur  faisait 
attendre  leurs  gages? 

Certains  publicistes  ont  dil  <|ue  noire  intervention  avail  un  but 
supérieur  à  celui  qui  lui  est  officiellement  assigné,  et  «piil  s'agit  sur- 
tout (le  restaurer  notre  anticjue  prestige  auprès  des  peuples  orien- 
taux,   prestige    considérablement   ébréché   depuis    (HM'l(|ue   temps. 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  487 

Mais,  si  ce  prestige  soiifrre,  cela  lient  à  des  causes  sociales,  cl,  ces 
causes,  ce  n'est  pas  en  promenant  des  cuirassés  qu'on  les  suppri- 
mera. Il  est  certain  que  d'autres  peuples.  Anglais,  Allemands,  Amé- 
ricains même,  déploient  en  Orient  une  grande  activité,  fondent  des 
écoles,  des  liùpitanx,  des  missions.  L'Allemagne  revendique  haute- 
ment le  droit  de  protéger  directement  ses  missionnaires  catholiques 
sans  «[ue  ceux-ci  aient  à  passer  par  l'intermédiaire  des  consuls  de 
France.  D'autre  part,  des  informations  diverses  attestent  que  les 
mesures  prises  en  France  contre  les  congrégations  religieuses  ont 
leur  répercussion  sur  l'étal  d'esprit  des  populations  musulmanes, 
parmi  lesquelles  les  journaux  se  développent  peu  ù  peu.  Une  tra- 
duction du  Jiiif-Erritut,  d'Eugène  Sue,  circulait  dernièrement  en 
Asie  Mineure.  Beaucoup  de  Turcs  Unissent  par  se  demander  :  «  Pour- 
quoi les  Frnnrs  protègent-ils  chez  nous  ceux  qu'ils  proscrivent  chez 
eux?  ->  Kt  cette  réilexion  ébranle  en  partie  le  séculaire  crédit  de  nos 
missionnaires.  Tue  flotte,  si  brillante  et  si  redoutée  quelle  soil,  n'a 
pas  en  elle  la  vertu  de  changer  de  telles  dispositions  psychologiques, 
et  ne  peut  inspirer  qu'une  crainte  passagère  comme  la  démonstra- 
tion qu'elle  est  chargée  d'accomplir. 


Une  autre  genre  de  démonstration  sensationnelle,  quoique  paci- 
fique, est  celle  à  laquelle  vient  de  se  livrer  M.  Roosevelt,  le  nouveau 
président  de  la  confédération  américaine.  M.  Roosevelt,  contrairement 
aux  usages  antérieurs,  a  reçu  un  nègre  à  sa  table.  Ce  nègre  était 
M.  Booker  \\'ashington,  fondateur  du  collège  de  Tuskegee  où  l'on 
donne  l'instruction  supérieure  aux  jeunes  gens  de  sa  race. 

Il  en  est  résulté  une  vaste  polémique.  On  s'est  surtout  scandalisé 
dans  les  États  du  Sud,  oîi  régnait  jadis  l'esclavage.  Le  sénateur 
Millman,  de  la  Caroline  du  Sud,  a,  dit-on,  prononcé  cette  phrase  : 
«  La  réception  de  ce  nègre  par  le  président  va  nous  forcer  à  tuer 
des  milliers  de  noirs  dans  le  Sud  afin  de  les  remettre  à  leur  place.  » 

Dans  le  Nord,  naturellement,  on  a  été  moins  féroce;  mais,  même 
là,  bien  des  gens  se  sont  montrés  choqués.  L'Américain,  en  général, 
s'est  habitué  à  considérer  le  nègre  comme  un  être  inférieur  et  à  ne 
pas  frayer  avec  lui.  On  sait  d'ailleurs  que,  lors  de  la  guerre  de 
Sécession,  le  parti  abolitionniste,  représenté  par  les  États  du  Nord, 
avait  contre  les  États  du  Sud  bien  d'autres  griefs  que  la  question 
de  l'esclavage.  Parmi  les  gens  qui  ont  travaillé  de  toutes  leurs 
forces  à  l'émancipation  des  nègres,  il  en  était  qui,  au  fond,  se  sou- 
ciaient assez  peu  de  ceux-ci  et  combattaient  surtout  pour  une  supré- 
jnatie  économique. 


iKS  LA    SClK^Cl•    SOCIALE. 

Mais,  pou  à  pou.  les  pn-jut^és  semblent  vouloir  disparaître.  .\ 
propos  du  dîner  de  M.  Hoosevelt,  on  a  d'ailleurs  fait  observer  que 
celui-ci  avait  déjà  donné,  en  d'autres  circonstances,  des  preuves  de 
son  indépendance  desprit,  l^tant  }<ouverneur  de  l'État  de  New- 
Vork,  il  hébergea,  au  palais  exécutif  d'Albany,  un  baryton  nègre 
qui  était  venu  donner  un  concert  dans  cette  ville,  et  devant  qui  — 
bien  qu'on  fût  dans  un  Étal  du  Nord  —  tous  les  hôtels  s'étaient  fcr- 
lués. 

Du  reste,  il  dépend  beaucoup  des  nègres  de  hâter  l'époque  où  ces 
répugnances  traditionnelles  disparaîtront  peu  à  peu.  Si  leur  race 
parvenait  à  produirt»  un  nombre  croissant  de  <>  sujets  d'élite  >•,  le 
contact  de  ceux-ci  avec  les  blancs  apprivoiserait  graduellement 
ceux-ci.  Même  dans  la  Caroline  du  Sud,  on  ne  parlera  plus  de 
u  remettre  les  iu''gres  à  leur  place  »  quand  beaucoup  d'entre  eux 
auront  montré  (jue  u  Iciir  plafc  ■■  est.  en  delinilivc,  au  milieu  des 
autres  i>   i^entkMuen   », 

G.   ii'AzAMr.i  JA. 


V.  —  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 

L'Année  politique  :  1900. 

M.  André  Daniel,  aliàs  .Vndré  Lebon,  ancien  ministre  des  Colonies 
dans  le  cabinet  Méline,  vient  de  faire  paraître  le  ^l''  volume  de  ses 
Aiuit'ps  jxilitiijups.  Il  s'agit  donc  d'un  ouvrage  faisant  partie  dune 
série  qui  remonte  à  une  date  déjà  fort  ancienne,  et,  mieux  que  tout 
grand  raisonnement ,  la  continuité  de  cette  série  prouve  i-ombien 
elle  répond  à  un  besoin  du  public.  Ce  nouveau  volume  qui  embrasse 
les  événements  de  l'année  l!U)Oest,  comme  les  précédents,  bourré  de 
faits  et  de  renseignements  utiles,  et.  comme  les  précédents  aussi,  il 
rendra  de  grands  services  à  toutes  les  personnes  qui  s'intéressent  aux 
choses  (!(>  la  p(»litique. 

.1.   Uailuaciik. 


f.r   Uiroclrur  livrant  :  Kdmond  Dkmoi.inî 


TYPOr.H\HUIK  riKMI.N-DIOUT   t.\  C.    —  PARIS 


QUESTIONS    DU  JOUR 


r  r 


LES  AMICLI-S  DAXS  LA  SOCIFJE 

D'APRÈS  UN  LIVRE  RÉCENT 


Ou  a  (lit  qii<>l([iiof()ls  :  u  Los  sourds  sout  tristes,  les  aveugles 
sout  gais.  »  Cette  forniulo  est  évidemmeut  exagérée,  mais  elle 
procède  d'une  observation  juste,  ou  plutôt  elle  est  la  résultante 
liyperbolicpie  d'une  foule  d'observations  portant  sur  un  grand 
nond)re  d'aveugles  et  sur  un  grand  nombre  de  sourds.  Il  y 
a,  dans  l'ensemble,  plus  de  mélancolie  chez  ceux-ci  que  chez 
ceux-là,  et  poui'tant,  la  cécité  est  beaucoup  [)lus  appréhendée 
(jue  la  surdité.  Si,  entre  ces  deux  infirmités  fâcheuses,  cent  per- 
sonnes, prises  au  hasard,  étaient  obligées  de  cho  isir.  quatre- 
vingt-dix-neuf  choisiraient  plutôt  d'être  sourdes,  et  la  centième 
serait  probablement  un  musicien. 

Il  y  a  là  quelque  chose  de  paradoxal.  Mais  le  fait,  malgré 
les  exceptions  toujours  nombreuses,  n'en  semble  pas  moins  éta- 
bli. La  cécité  est  moins  affligeante  qu'elle  n'en  a  l'air.  Pour 
nous  expliquer  cette  bizarrerie,  il  faut  considérer  deux  choses  : 
en  premier  lieu,  que  la  vue  est  un  sens  essentiellement  usur- 
pateur, très  apte  à  s'approprier  des  perceptions  qui  appartien- 
nent en  principe  à  d'autres  sens,  ce  qui  enfle  démesurément 
rimportance  apparente  du  premier;  en  second  lieu,  que  l'ouïe, 
par  le  privilège  qu'elle  possède  de  transmettre  la  parole,  cons- 
titue par  excellence,  comme  on  l'a  appelé,  le  sens  social. 

T.  XXXII.  34 


iOO  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Les  sourds  continuent,  il  est  vrai,  à  se  trouver  en  relation 
avec  la  pensée  dautrui  par  l'écriture  et  les  siuiies;  mais  l'é- 
ternel silence  qui  les  enveloppe,  l'impuissance  où  ils  sont  d'en- 
tendre la  parole  elle-même,  avec  ses  nuances,  ses  inflexions, 
son  à-propos,  sa  flexibilité  merveilleuse,  leur  crée  un  «  isole- 
ment moral  »  plus  réel  que  celui  de  l'aveugle.  En  outre,  on  a 
()l)servé  que  bien  des  sourds,  par  cela  même  qu'ils  voient  par- 
ler d'autres  personnes  sans  bien  comprendre  le  sens  de  leurs 
discours,  s'imaginent  aisément  (ju'on  parle  d'eux,  et  qu'on  en 
parle  défavorablement.  De  là  une  propension  à  la  défiance, 
la({uelle  influe,  on  le  conçoit,   sur  leur  sociabilité. 

L'aveugle  se  défie,  lui  aussi,  mais  plutôt  des  choses  que  des 
personnes,  et  la  défiance  des  choses  lui  rend  plus  nécessaire 
la  confiance  à  l'égard  des  personnes.  De  là,  chez  ceux  qui  sont 
bien  entourés,  un  véritable  épant)uissement  de  l'àme.  Telle  est 
une  des  réfioxions  sur  les(juelles  nous  venons  do  fcrmci-  le 
livre  publié  récemment  par  M.  Maurice  de  la  Sizoranne  :  Les 
Sœif7's  aveugles  de  Saint-Paul  (1). 

Peu  d'hommes  connaissent  autant  les  aveugles  qu(»  M.  Mau- 
rice de  la  Sizeranne.  Aveugle  lui-même,  il  a  consacré  sa  for- 
tune, son  talent  et  sa  vie  au  soulagement  méthodique  et 
rationnel  de  ses  compagnons  d'infortune.  Dans  ce  but,  il  a 
fondé  en  1889  l'Association  Valentui  Haiiy  pour  le  bien  des 
aveugles,  dont  il  demeure  depuis  lors  le  secrétaire  général, 
c'est-à-diro  la  cheville  ouvrière  et  le  directeur  effectif.  Le  der- 
nier volume  qu'il  vient  de  publier  renferme  deux  parties  :  une 
psychologie  de  la  jeune  fille  aveugle,  (jui  équivaut  en  bien  des 
points  à  la  psychologie  do  l'aveugle  (mi  général,  et  un  exposé 
de  ce  qui  se  fait  (mi  fa\  rur  des  aveugles  dans  la  seule  com- 
munauté religieuse  qui  se  soit  fondée  tout  si)éciidement  à  leur 
inteution. 

('.et  ouvrage  renferme  une  fouh^  de  constatations  intéressantes 


(1)  Victor  Lccoffre,  Paris.  —  Voir  du  nuMno  aulcur  :  Les  Avcuijlcs  par  un  aveugle; 
(ronronné  par  rAcadéinie  française),  Haclielle,  Paris;  —  Mes  uofes,  Delarue,  Paris. 
—  Iinpressinus  et  souvenirs  (Voveugle,  (nlité  par  l'Associalion  Valonlin  Haiiy.  31, 
avenue  de  Uretcuil,  Paris. 


LES   AVEUGLES    DANS    LA    SOCIÉTÉ.  191 

au  point  de  vuo  social.  Nous  no  pouvons  les  signaler  toutes; 
mais  nous  essaierons  du  moins  d'en  classer  quelques-unes,  et 
d'examiner  successivement  : 

1"  Les  contacts  de  l'aveugle  avec  la  société; 

2°  Ce  que  l'avcug-le  demande  ;\  la  société  ; 

3°  Ce  c[u'il    lui  donne. 


I.    CONTACTS    DE  L  AVEICLE   AVEC   LA    SOCIETE. 

L'aveugie  entre  en  contact  avec  les  autres  hommes  par  qua- 
tre sens,  dont  deux  au  moins,  l'ouïe  et  le  toucher,  tendent  à 
se  développer  chez  lui  beaucoup  plus  ({uc  chez  les  clairvoyants. 

Ce  n'est  pas  que  le  goût  et  lodorat  n'aient  aussi  chez  lui  leur 
importance  sociale.  31.  de  la  Sizerannc,  en  des  pages  pleines  do 
poésie,  a  décrit  leur  influence  évocab^ice  et  montré  conmiont 
ces  sensations,  réputées  inférieures,  aident  l'aveug'le  à  vivre 
d'une  vie  esthétique,  en  lui  rappelant  des  souvenirs.  Les  par- 
fums surtout,  qui  ont  une  langue  pour  bien  des  gens,  l'ont  plus 
éloquente  encore  pour  l'aveugle.  En  outre,  bien  des  odeurs 
l'aident  à  se  guider  tout  seul  dans  sa  demeure.  La  cuisine  et 
ses  émanations,  la  table  de  toilette,  un  vase  de  fleurs,  certains 
meubles  même,  lui  sont  à  distance  autant  de  points  de  repère 
qui  contriJjuont  à  lui  donner  de  l'initiative  dans  la  démarche 
et  à  épargner  à  ses  guides  des  soins  superflus. 

Mais  c'est  l'ouïe  et  le  toucher,  surtout,  c[ui,  par  un  redouble- 
ment de  puissance  et  de  délicatesse,  conspirent  à  combler,  dans 
la  vie  sociale  de  l'aveugle,  la  lacune  produite  par  la  disparition 
de  la  vue.  Le  toucher,  en  particulier,  reconquiert  peu  à  pou 
tout  ce  que  1'  <(  usurpation  »  de  celle-ci  avait  enlevé  à  son  do- 
maine. Il  devient  le  sens  instructif  par  excellence,  et  parvient  à 
distinguer  une  foule  de  choses  qui  s'échappent  aux  doigts  du 
clairvoyant,  parce  que  celui-ci  n'éprouve  pas  le  besoin  de  les 
utiliser  à  cet  efi'et.  Naturellement  l'aveugle  est  un  «  touche  à 
tout  »,  et  il  faut  le  lui  passer.  Seule,  la  couleur  se  dérobe  à  ses 
inquisitions.  Encore  semble-t-il,  à  certains  moments,  que  l'aveu- 


492  LA   SCIEXCE    SOCIALE. 

glc  ait  entropiis  de  se  mesurer  corps  à  corps  avec  cette  irrémé- 
diable infériorité  et  d'en  triompher  quaml  même. 

Dans  l'atelier  de  tricot  dos  Sœurs  aveugles  de  Saint-Paul,  il  est 
une  chose,  nous  dit  M.  de  la  Sizeranne,  qui  provoque  toujours 
l'admiration  des  visiteurs.  «  Telle  ouvrière  a  dans  son  panier 
deux,  trois,  quatre  couleurs  différentes  et  ne  s'embrouille  pas 
entre  elles;  ce  n'est  point,  comme  quehjuos  personnes  le  croient, 
qu'avec  de  l'exercice  on  puisse  distinguer  les  couleurs  au  tou- 
cher; on  y  parvient  tout  sinq)lemcnt  à  laide  de  remarques  tac- 
tiles, les  unes  intrinsèques,  les  autres  extrinsèques  à  la  laine, 
telles  que  raideur  ou  douceur  du  fil.  forme  du  peloton,  signes  par- 
ticuliers :  épingles,  papier,  nœuds  mis  au  peloton.  L'aveugle 
sait  que  sa  laine  noire  est  un  peu  moins  douce  que  sa  blanche  (à 
cause  de  la  teinture),  que  la  rouge  est  en  brins  plus  fins,  que  le 
peloton  do  la  bleue  est  oblong,  tandis  ([uo  celui  do  la  violette  est 
rond,  qu'il  y  a 'une  épingle  plantée  dans  lo  [)eloton  bleu  clair. 
«  etc..  etc.  »  (1).  lirof,  ce  n'est  pas  malin,  mais  encore  faut-il 
l'habitude,  et  cette  habitude,  comme  on  le  voit,  tend  à  rappro- 
cher la  tricoteuse  aveugle  de  la  tricoteuse  clairvoyante,  à  dimi- 
nuer le  désavantage  de  celle-là  vis-à-vis  de  celle-ci. 

Tout  ce  qui  est  serrement  de  mains,  pression  intentionnée 
sur  l'épaule,  etc.,  constitue  pour  l'aveugle  un  langage  tout  par- 
ticulièrement significatif.  Quand  uno  petit<>fillo  aveugle  denuMiro 
insoumise  ou  concentrée,  malgré  les  observations  verbales  di^  sa 
maîtresse,  celle-ci  lui  dit  :  «  Vous  viondi'oz  me  parler  après  la 
classe  ».  «  Et  là,  seule  à  seule  avec  lonfant,  elle  pose  la  main 
sur  non  épaule  ou  lui  prend  les  (leur  7nains  et  tâche  de  la  f.iiro 
parler  (-2).  »  Cette  action  dv  la  )naln  nMuplace  l'action  du 
regard,  (|u"on  onq)loierail  m  |)ai'oil  cas  avec  une  fillette  clair- 
voyante. 

La  grandi^  mervoille  du  sens  tactile,  chez  l'avouglo.  c'est 
d'avoir  su  se  pliei-  au  travail  ^V'  la  lecture.  (l'«'st  Valontin  Haiiv. 
ail  dix-luii(ième  siècle,  (jui  le  premier  (uit  l'idée  d«^  faire  lire  les 
aveugles  avec  des  caractères  en  relief.  Idée  bion  sinq)lo.  c(»niino 

(1)  Les  Sdurs  aveu<ilcs,  p.  .!C3. 

(2)  Ibid.,  i>.  245. 


LES   AVEUGLES   DANS    LA    SOCIÉTÉ.  iO.'J 

l'œuf  (le  Christo[)lic  Coloinl).  ot  conimo  toutes  les  grandes  idées, 
mais  qu'on  était  resté  des  milliers  d'années  sans  entrevoir.  Au.v 
caractères  usuels  employés  par  Valentin  Haily,  Louis  Braille  subs- 
titua une  écriture  conventionnelle  formée  de  points  en  relief,  ce 
qui  permit  aux  aveugles  de  lire  plus  rapidement,  le  bout  des 
doigts  percevant  plus  facilement  les  peints  que  les  lignes.  .Vu- 
jourd'hui  I)ien  des  aveugles  lisent  et  écrivent  presque  aussi 
vite  que  les  clairvoyants.  Chez  les  Sœurs  de  Saint-Paul,  c'est 
souvent  une  aveugle  qui  fait  la  lecture  au  réfectoire.  Dans  un 
rapport  de  l'Association  Valentin  Haiiy,  on  a  cité  le  cas  d'un 
aveugle  alsacien,  a])onné  à  la  Ufvue  Braille,  et  qui,  lorsqu'il 
retjoit  celle-ci,  en  fait  la  lecture  à  sa  famille.  Plus  favorisé  que 
le  sourd,  qui  lit,  mais  n'entend  })as,  l'aveugle  instruit  peut 
donc  indilleremment  lire  et  entendre,  et  la  collection  des  livres 
imprimés  à  son  usage,  grâce  à  limprimeile  .spéciale  des  Sœurs 
de  Saint-Paul,  va  grandissant  tous  les  jours. 

Mais,  avec  tout  cela,  c'est  encore  le  sens  de  rouïe  qui  relie  le 
plus  fortement  l'aveugle  à  la  société  de  ses  sem)>lal)les.  Il  a  le 
plaisir  de  la  conversation.  On  bavarde  beaucoup  dans  les  classes 
d'aveugles.  La  cécité,  s'opposant  à  toute  distraction  venant  par 
les  yeux,  ouvre  les  oreilles  toutes  grandes,  pour  ainsi  dire,  aux 
moindres  bruits  des  environs.  Parmi  ces  bruits,  il  en  est  auxquels 
l'aveugle  s'ali'ectionne,  qui  lui  deviennent  familière,  presque  né- 
cessaires. Les  aveugles  aiment  le  chant  des  oiseaux,  et  beaucoup 
d'entre  eux  en  élèvent  en  cage.  De  même,  la  voix  humaine 
exerce  sur  eux  un  charme  très  grand.  Une  voix  bien  timbrée, 
chez  une  maîtresse  d'aveugles,  est  d'un  grand  secours  pédago- 
gique. C'est  la  voix,  qui,  chez  les  aveugles,  fait  naître  l'amour, 
amour  d'où  naissent  des  joies  et  aussi  bien  des  brisements  de 
cœur,  le  mariage  n'étant  possible  à  l'aveugle,  surtout  à  la  jeune 
tille,  que  dans  des  castrés  exceptionnels.  Delà  bien  des  drames 
intimes,  auxquels  M.  de  la  Sizeranne  fait  allusion  en  des  pages 
énmes  qui  montrent  que  l'auteur  a  vu  de  près  quelques-unes  de 
ces  épreuves.  Mais  si  la  voix  cause  de  cruels  chagrins,  elle  a  en 
revanche  son  influence  consolatrice,  et  nul  n'ignore  que  le  Ion 
seul  àowi  on  essaye  de  consoler  quelqu'un,  fait  souvent  beaucoup 


''*94  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

plus  que  les  pensées  enveloppées  par  la  consolation  elle-même. 
Si  les  aveugles,  ordinairement,  sont  malheureux  en  amour,  ils  se 
dédommagent,  au  moins,  du  côté  de  l'amitié. 

De  longues  pages  sont  consacrées  par  M.  de  la  Sizeranne  à 
étudier  la  vie  religieuse  chez  raveugle.  Cette  vie  peut  être, 
comme  chez  le  clairvoyant,  plus  ou  moins  intense.  La  cécité  ne 
prédispose  pas  particulièrement  à  la  vie  contemplative.  Chez  les 
Sœurs  de  Saint-Paul,  ([ui  comprennent  un  tiers  d'aveugles 
contre  deux  tiers  de  clairvoyantes,  une  foule  de  besognes  actives 
sont  accomplies  par  les  premières.  La  vie  religieuse  revêt  toute- 
fois, chez  l'aveugle,  certains  aspects  particuliers.  L'aveugle 
pieux  n  aime  pas  les  grandes  églises,  dont  les  bruits  divers  lui 
sont  particulièrement  désagréables  et  l'empêchent  de  se  re- 
cueillir. Il  aime  les  petites  chapelles  silencieuses,  où  l'on  peut 
entendre  les  paroles  et  même  les  gestes  du  prêtre,  le  bruit  dune- 
l)age  qui  tourne  sur  le  missel,  les  allées  et  venues  de  l'enfant  de 
chœur.  L'odeur  de  Tencens,  la  musique  sacrée  l'émeuventdune 
façon  spéciale.  Chez  les  Sœurs  de  Saint-Paul,  les  ouvrières  de 
l'atelier  de  brosserie  tiennent  à  avoir  chacune,  sur  leur  établi, 
une  statuette  de  saint  ou  de  madone,  qu'elles  puissent  toucher 
de  temps  en  temps.  C'est  leur  façon  de  «  lever  les  yeux  vers  le 
ciel  »  pour  y  puiser  du  courage  ou  de  la  résignation. 

Car  l'aveugle  sent  plus  que  beaucoup  d'autres  la  nécessité 
d'être  secouru.  C'est  d'une  façon  à,  peu  près  continuelle  qu'il  a 
besoin  d'èivc  assiste,  d'ètvc  patronne.  Voyons  en  quoi  consiste 
ce  patronage. 


II.    CE    01  E    I-  AVEIT.LE    DEMANDE    A    LA    SOCIÉTÉ. 

Les  secours  dont  l'aveugle  a  besoin  peuvent  se  rapporter  à  ses 
moyens  d'existence  et  à  son  mode  d'existence. 

l*our  vivre,  l'aveugle  n'a  longtemps  demandé  ([u'unc  seule 
chose  :  l'aumône.  Beaucoup  d'entre  eux,  aiijourd'iini  (Micore,  ne 
réclament  pas  auti-e  chose. 

Il  est  des  familles  où  la  cécité  d'un  enfant  est  considérée  comuie 


LES    AVEUGLES   DANS    LA    SOCIÉTÉ.  i'»*» 

un  bon  moyen  (rcxploiler  la  rharité  [)ul)liqii('.  Cet  ciil'aiil  n'est 
formé  qu'à  un  seul  môtier,  le([uel  consiste  à  tendre  la  main,  en 
se  plaiiiuant  d'une  manière  piteuse.  On  yajoute  parfois  l'appren- 
tissage rudimentaiie  d'un  instrument  demusi([ue.  Bref,  il  a  sem- 
])lé  et  il  scndjle  encore  à  beaucoup  de  gens  que  l'aveugle  est  fa- 
talement destiné  à  grossir  les  rangs  de  ceux  qui  pratiquent  une 
variété  trop  commune  des  travaux  de  «  simple  récolte  »  :  la 
mendicité. 

Or,  cette  conception  des  moyens  d'existence  de  l'aveugle  a 
plusieurs  sortes  d'inconvénients. 

Il  y  a  en  France  environ  quarante  mille  aveugles,  dont  trente 
mille  appartiennent  à  des  familles  trop  pauvres  ou  trop  gênées 
pour  leur  venir  suffisamment  en  aide.  On  juge  donc  de  la  somme 
d'aumônes  que  représente  l'assistance  de  tous  ces  malheureux. 
Cette  dépense,  pour  parler  comme  les  physiciens,  est  dispropor- 
tionnée à  r  «  effet  utile  ».  Ce  que  l'on  donne  aux  uns  est  perdu 
pour  les  autres,  et  pourtant  les  misères  sont  toujours  trop  nom- 
breuses. 

D'autre  part,  l'oisiveté  qui,  au  point  de  vue  moral,  est  funeste 
au  clairvoyant,  est  aussi  pernicieuse  à  l'aveugle,  quand  celui-ci 
peut  faire  autre  chose  que  mendier.  Le  fait  a  été  constaté  par 
ceux  qui  ont  l'occasion  d'approcher  cette  catégorie  de  mendiants. 
Or,  la  «  cueillette  »  des  aumônes  encourage  cette  oisiveté. 

Enfin,  il  est  désormais  prouvé  que  l'aveugle  peut  travailler  et, 
dans  une  certaine  mesure,  gagner  sa  vie.  Nous  disons  :  «  dans 
une  certaine  mesure  »,  et  c'est  là  le  point  délicat.  Il  y  a  une 
ligne  de  conduite  à  tenir  entre  ne  pas  secourir  et  secourir  trop 
complètement.  On  ne  peut  pas  dire  à  l'aveugle  :  «  Débrouille- 
toi  ».  11  faut  lui  dire  :  «  Nous  allons  t'aider  à  gagner  ta  vie,  mais 
il  faut  y  mettre  du  tien.  » 

Nous  mettons  à  part,  bien  entendu,  les  aveugles  âgés,  et  ceux 
qui  sont  atteints  de  quelque  infirmité  ou  infériorité  physique, 
autre  que  la  cécité.  Tout  ce  qu'on  peut  pour  ces  derniers,  c'est 
de  les  hospitaliser  d'une  façon  aussi  intelligente  que  possible 
lorsque  leur  famille  ne  peut  pas  s'en  charger.  Pour  les  autres, 
le  patronage  consiste  principalement  en  deux  opérations  : 


-1 


96  ,  LA    SCIENCE   SOCIALE. 


1^  Leur  apprendre  un  métier; 

2"  Leur  procurer  de  l'ouvrage. 

Les  métiers  susceptibles  d'être  exercés  par  les  aveuifles  se  divi- 
sent  (sauf  quelques  très  rares  exceptions),  en  deux  grandes  bran- 
ches : 

1"  Les  métiers  manuels  consistant  en  gestes  faciles,  répétés, 
et  n'exigeant  pas  la  surveillance  des  yeux; 

2"  Les  professions  musicales. 

l\irmi  les  premiers  métiers,  on  peut  ranger  le  tricot,  la  bros- 
serie (comprenant  la  confection  des  balais),  la  vannerie,  la 
fabrication  des  sacs  en  papier  pour  marchands  de  fruits  ou  de 
légumes,  certaines  branches  de  l'industrie  perlière  (^couronnes 
funéraires),  le  crochet,  la  confection  de  filets,  d'enveloppes  de 
paille  pour  bouteilles,  le  rempaillage  des  chaises,  etc.  Une  élite 
aborde  des  opérations  relativement  difficiles.  A  l'Exposition 
de  1900,  on  pouvait  voir,  dans  la  section  réservée  à  l'Association 
Valentin  llaiiy,  un  coutelier  aveugle  qui  fabriquait  ses  couteaux 
devant  le  public  (1). 

Chez  les  Sœurs  aveugles  de  Saint-Paul,  il  existe  également  iiu(^ 
imprimerie  où  prescjuc  tous  les  travaux  sont  exécutés  par  des 
ouvrières  aveugles;  mais  c'est  une  iiiq)i'imerie  de  caractères 
Braille,  c'est-à-dire  produisant  des  livres  exclusivement  destinés 
aux  aveugles. 

Pour  que  les  doigts  de  l'aveugle  deviennent  capables  de  faire 
tout  cela,  il  faut  une  éducation,  et  une  éducation  spéciale.  De  là, 
chez  les  personnes  ({ui  s'intéressent  aux  aveugles,  une  énergique 
campagne  en  faveur  de  l'instruction  des  enfants  affligés  de  cécité. 
Malgré  la  loi  sur  l'instruction  obligatoire,  l'enfant  aveugle  se 
trouve  exclu  en  fait  des  écoles  communales.  Il  n'existe  pour  eux, 
en  France,  (jue  l'Institution  nationale  des  jeunes  aveugles, 
entretenue  à  Paris  par  1  Ktat.  l'École  braille,  (|ui  relève  du  dé- 
partemenf  de  la  Seine  et  de  la  ville  de  Paris,  et  une  trentaine 


(1)  Il  y  a  c»  un  sciilplonr  avoii};!»',  .M.  Viilal.  «jui  avait  oblcmi  une  vorilaMo  nolo- 
rii'lo.  Mais  il  avait  perdu  la  vue  assez  lard,  ol  la  nuiuoiie,  cliez  lui,  aidait  pui>^sani- 
nienl  le  louclier.  —  En  certains  pajs,  des  aveugles  exercent  la  profession  de  mas- 
seurs. 


LES   AVEUGLES    DANS    LA    SOCIÉTÉ.  497 

«lécoles  libres  eu  province,  prest|ue  toutes coiigréganistes.  C'est 
tout  à  l'ait  insullisant. 

Du  reste,  les  uiétiers  maniich  pa//ent  peu.  M.  iMaurite  do  la 
Sizerauue  ro.\[)Ii(|ue  fort  bien.  D'abord  l'aveugle,  (quelle  que 
soit  son  lia)>ileté,  tra\  aille  plus  lentement  que  la  personne  qui 
y  voit.  Ensuite  il  doit  se  rabattre  sur  les  métiers  faciles,  et  par 
conséquent  accessibles  k  une  foule  de  gens  qui  lui  font  con- 
currence. «  Une  bonne  ouvrière,  dit  M.  de  la  Sizeranne  à  pro- 
pos de  l'atelier  de  tricotage,  produit  pour  sept  à  huit  sous  de 
tricot;  lorsqu'elle  arrive  à  dix,  c'est  superbe,  et  parce  que  l'ou- 
vrage se  trouve  très  avantageux.  En  effet,  il  y  a  tant  de  femmes  qui 
font  du  tricot,  du  crochet,  pour  leurs  besoins  personnels,  pour 
leur  entourage!...  Beaucoup  aussi  en  font  pour  vendre,  mais  à 
leurs  moments  perdus,  pour  se  procurer  un  petit  gain  supplé- 
mentaire, se  contentant,  par  conséquent,  d'un  minime  salaire.  » 
De  même  pour  les  brosses  et  les  balais  —  qui  permettent 
cependant  de  gagner  un  peu  plus  —  le  ti'avail  de  l'aveugle  se 
trouve  en  concurrence  avec  celui  d'ouvrières  clairvoyantes, 
notamment  avec  le  personnel  des  prisons,  et  il  faut  accepter 
des  conditions  draconiennes.  Cette  situation  engage  les  Sœurs 
de  Saint-Paul  à  envoyer  certaines  d'entre  elles  «  faire  l'article  » 
et  essayer,  là  où  elles  sont  bien  reçues,  la  vente  directe  aux 
consommateurs. 

Quant  à  la  confection  des  sacs  en  papier,  cette  industrie  a 
l'inconvénient  d'être  trop  facile.  Elle  convient  aux  personnes 
sans  ressources  qui  ont  perdu  la  vue  tardivement,  et  ne  peuvent 
plus  apprendre  autre  chose.  L'Association  Valentin  Haiiy  a 
organisé  un  atelier  de  fabrication  de  sacs,  et  fournit  à  prix 
réduit  du  papier  à  ceux  qui  les  confectionnent  à  domicile.  Les 
sacs  une  fois  faits,  il  faut  qu'une  personne  clairvoyante  aille  les 
vendre  aux  marchands  de  comestibles.  Tout  cela  suppose 
beaucoup  de  peine  pour  peu  de  profit.  C'est  mieux  que 
rien,  mais  c'est  ce  qui  vient  immédiatement  au-dessus  de 
rien. 

C'est  ce  qui  porte  M.  de  la  Sizeranne  à  soutenir  qu'il  y  a  tout 
intérêt  à  pousser  les  aveugles  du  côté  de  la  musique,  et  à  ne 


4'J8  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

laisser  dans  les  professions  manuelles  que  ceux  qui  n'ont  vrai- 
ment pas  l'espoir  de  s'élever  au-dessus. 

L'instruction  musicale  se  donne  aux  aveugles  d'une  façon 
particulière,  et  en  triomphant  de  certaines  difficultés.  L'aveugle 
ne  peut  déchiffrer  une  partition  posée  devant  lui  pendant  que 
ses  mains  sont  occupées  à  autre  chose.  11  ne  peut  suivre  les  évo- 
lulions  d'un  bAton  de  chef  d'orchestre.  En  revanche,  il  a  pour 
lui,  le  plus  souvent,  la  finesse  exquise  de  son  oreille,  et  la 
mémoire  musicale,  sous  l'influence  de  la  nécessité,  tend  àse  déve- 
lopper chez  lui  beaucoup  plus  que  chez  le  musicien  clairvoyant. 

Voici  comment  M.  de  la  Sizeranne  nous  décrit  l'étude  du  piano 
chez  les  Sœurs  de  Saint-Paul  : 

«  Sauf  pour  la  musique  vocale  et  pour  certains  cas  tout  à  fait 
pai'ticuliers  de  musique  instrumentale,  les  aveugles  ne  peuvent 
exécuter  qu'après  avoir  préalablement  appris  par  cœur,  et  c'est 
à  (|uoi  sont  occupées  ces  jeunes  filles  qui  jouent  avec  la  main 
droite  ce  qu'elles  lisent  de  la  main  gauche  (1). 

«  Tout  à  l'heure,  lorsque  la  partie  de  main  droite  d'une  phrase 
plus  ou  moins  longue  selon  sa  facilité  sera  bien  sue,  elles  change- 
ront de  main  et,  avec  la  main  droite,  elles  liront  les  quatre,  huit 
ou  seize  mesures  correspondantes  de  la  main  gauche.  Enfin, 
«  elles  mettront  ensemble  »,  et  alors  auront  les  deux  mains  au 
clavier,  ne  le  quittant  parfois  que  pour  s'assurer  sur  la  copie  de 
la  fidélité  de  leur  mémoire  (2)  ». 

On  forme  ainsi  les  aveugles  aux  professions  d'organiste,  de 
maîtresse  de  piano,  de  chant,  d'instruments  divers.  Ce  n'est 
[)lus  le  joueur  de  clarinette  des  ponts,  mais  rinstrumentiste 
exercé,  capable  déjouer  sa  partie  dans  un  concert  sérieux,  et  de 
ti-ansmettre  aux  autres  la  solide  instruction  qu'il  a  lui-même 
reçuo.  Mais  il  faut  à  ceux  ou  à  celles  qui  se  chargent  de  former 
ces  futurs  maîtres,  non  seulement  une  science  musicale  suffisante, 
mais  une  méthode  spéciale  et  des  soins  sut  gcneris,  qui  tiennrnt 
du  dévouement. 

Un  métier  spécial,  celui  d'accordeur  de  pianos,  forme  pour 

(1)  Les  notes,  comme  les  leliros,  sont  figurées  par  des  points  en  relief. 

(2)  Les  Sœurs  aveugles,  p.  250. 


LES   AVEUGLES    DANS   LA    SOCIÉTÉ.  'l9î) 

ainsi  dire  la  transition  entre  les  métiers  manuels  et  la  profes- 
sion (le  musicien  proprement  dite.  Certains  aveugles  y  acquièrent 
une  grande  habileté.  Leur  infériorité  vis-à-vis  de  l'accordeur 
clairvoyant  consiste  en  ce  qu'ils  sont  obligés,  dans  leurs  tournées, 
de  se  faire  accompagner  d'un  guide  —  un  enfant  ordinairement 
—  ce  qui  diminue  leurs  bénéfices.  Ils  ont  en  outre  à  lutter  contre 
le  préjugé  des  gens  qui  croient  encore  qu'on  ne  doit  pas  pouvoir 
bien  accorder  un  piano  sans  y  voir,  défiance  c[ui  se  trouve 
démentie  par  les  faits. 

Mais  voilà  des  aveugles  instruits,  formés  à  lexercice  d'une 
profession,  manuelle  ou  musicale.  Comment  exerceront-ils  cette 
profession?  Autrement  dit,  ([ui  leur  donnera  de  l'ouvrage? 

C'est  ici  surtout  que  le  patronage  doit  intervenir,  et,  sur  ce 
point  particulier,  les  résultats  obtenus  par  les  amis  des  aveugles 
ne  sont  pas  aussi  consolants  qu'en  ce  qui  concerne  l'instruction. 
La  placement  des  aveugles  est  particulièrement  difficile.  Ils  ne 
peuvent  guère,  comme  les  autres  personnes  en  quête  d'une  si- 
tuation sociale,  faire  des  démarches  par  eux-mêmes.  Il  faut  en 
faire  pour  eux,  et  en  faire  assidûment.  Le  secrétariat  de  l'associa- 
tion Valentin  Haiiy,  qui  se  donne  pour  cela  un  mal  énorme,  pour- 
rait nous  renseigner  sur  ce  point.  Le  préjugé  dont  nous  parlions 
tantôt  empêche  bien  des  familles,  ou  des  fabriques,  de  donner 
leur  confiance  à  une  maîtresse  de  piano  ou  à  un  organiste  aveu- 
gle. Il  y  a  donc  deuxdifticultés,  l'une  de  la  part  du  «  travailleur» 
qui  cherche  à  se  placer,  l'autre  de  la  part  du  ^<  client  »  qui 
pourrait  lui  donner  une  place  ou  de  l'ouvrage.  De  même,  pour 
les  professions  manuelles  exercées  à  domicile  ou  dans  des  asiles 
par  les  aveugles  sédentaires,  il  y  a  la  question  des  débouchés,  et 
nous  avons  vu  que  c'est  là  un  souci  des  Sœurs  aveugles  de 
Saint-Paul.  (Les  religieuses  qui  cherchent  ces  débouchés,  bien 
entendu,  ne  sont  pas  aveugles.) 

«  Afin  de  vendre  directement  aux  consommateurs  sans  être 
obligée  de  payer  des  intermédiaires,  la  courageuse  Sœur  Marie- 
Madeleine  (1),  aidée  de  son  lieutenant  Sœur  Marie  du  Carmel. 

(l)  Morte  dans  l'incendie  du  Bazar  de  la  Charité. 


500  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

faisait  de  fréquentes  tournées  pour  inviter  les  couvents,  maisons 
d'éducation  religieuse,  sacristies  des  églises  de  Paris,  où,  échan- 
tillons en  mains,  elle  allait  solliciter  des  commandes. 

«  C'est  un  dur  métier,  car  on  est  plus  souvent  éconduit  que 
bien  reçu!  cependant,  conmie  partout  et  pour  tout  il  faut  des 
brosses  et  des  balais,  comme  il  n'en  est  pas  de  cela  comme  dos 
bas  ou  des  fichus  de  laine  faciles  à  tricoter  soi-même,  on  ar- 
rive, avec  de  la  patience  et  de  la  persévérance,  à  se  former  une 
clientèle.  (1)  » 

Dépendants  d'autrui  pour  leurs  moyens  d'existence,  les  aveu- 
gles le  sont  encore  en  ce  qui  concerne  bien  des  actes  journaliers 
de  la  vie. 

Seulement  cette  dépendance  est  moins  étroite  qu'on  ne  sup- 
pose. L'aveugle  a  besoin  d'être  guidée  et  ne  peut  faire  tout  seul 
ce  que  l'on  appelle  une  course.  Mais,  en  l)ien  des  cas,  l'aveugle 
peut  se  guider  Uii-mème.  Dans  une  maison  familière,  dans  un 
Jardin  coniui,  sur  une  jjromenade  tran({iiillo,  il  peut  marcher 
sans  le  secours  d'autrui.  De  même,  il  peut  trouver  tout  seul 
bien  des  objets  sans  qu'on  les  mette  à  sa  portée. 

A  ce  propos,  et  avec  un  grand  sens,  M.  de  la  Sizerannc  blAme 
les  personnes  qui,  pour  ainsi  dire,  mûchcnt  la  besogne  aux 
aveugles  en  leur  épargnant  presque  toute  recherclio  per- 
sonnelle. 

((  Certaines  personnes  s'imaginent  que  lorsqu'on  vit  avec  des 
aveugles,  le  mieux  est  de  tout  faire  pour  eux  eu  ne  leur  lais- 
sant pas  l'initiative  —  la  })eine  si  l'on  veut  — d'un  seul  mouve- 
ment :  c'est  une  grave  erreur,  parce  que,  de  la  sorte,  il  n'y  a 
presque  aucun  perfectionnement  possible,  et,  voulant  toujours 
servir  l'aveugle,  on  l'asservit  k  perpétuité.  »  C  est  encore  un 
tort  que  de  «  glisser  »  les  objets  à  la  portée  de  l'aveugle,  pour 
laisser  croire  à  celui-ci  qu'il  les  a  trouvés.  D'abord  \c  résultat 
éducatif  est  le  même  que  dans  le  premier  cas.  Ensuite  l'aveugle 
a  l'oreilh*  line;  il  s'aperçoit  du  manège,  et  cela  rhuinilic. 
«  Non,  (lit  M.  (le  la  Sizerannc,  tout  cela  n'est  pas  la  véritable 

(I)  Les  Sœurs  aveugles,  \>.  279. 


LES   AVEUGLES   DANS    LA    SOCIÉTÉ.  .')()1 

pié\ eiiancc  :  lo  «Irvuuciuont  éclairé,  vraiment  eflicaco.  consisto. 
jo  l'ai  déjà  (lit,  à  rendre  l'aveugle  capable  d'agir  par  lui-niénic 
dans  le  plus  de  cas  possibles.  Pour  y  arriver,  il  faut  le  guidci , 
l'aider  avec  beaucoup  de  complaisance  et  de  patience,  aussi 
longtemps  «ju  il  est  réellement  utile  :  mais  pas  au  delà    1  . 

Donc,  (ju'on  s'attache  à  ne  pas  laisser  traîner  des  obstacles 
imprévus  sous  les  pas  de  l'aveugle,  comme  le  sont,  notamment, 
les  objets  oubliés  dans  les  corridors.  Mais  <{u  on  laisse  l'aveugle 
circuler,  monter,  descendre,  ouvrir  et  fermer  les  portes,  cher- 
cher les  objets  dont  il  a  besoin,  etc.  Tout  cela  instruira  l'aveu- 
gle, et,  en  perfectionnant  son  sens  tactile,  tendra  à  compenser 
davantage  l'absence  des  yeux. 

l'n  but  qu'il  paraît  bon  de  poursuivre  en  patronnant  les 
aveugles,  c'est  de  leur  faciliter,  autant  que  possible,  l'existence 
relativement  sédentaire  qui  leur  plaît  tant,  qui  leur' permet 
d  évoluer  sans  heurt  au  milieu  d'objets  désormais  connus  et 
de  s'affectionner  à  un  intérieui-,  à  un  «  home  »  dont  les  di- 
vers éléments,  par  le>  liabitu«les  qu  ils  créent  et  les  souvenirs 
qu'ils  rappellent,  nourrissent  la  vie  intérieure  chez  ceux  à  qui 
le  jeu  de  la  lumière  et  des  couleurs  ne  peuvent  plus  apporter 
la  moindre  distraction.  Peu  de  choses  sont  pénibles  à  l'aveugle 
comme  les  déménagements,  les  déplacements,  la  nécessité 
d'errer,  sinon  de  ville  en  ville  comme  le  \\c\\  Homère,  du  moins 
de  maison  en  maison  ou  de  quartier  en  quartier.  Cela  représente 
pour  eux  toute  une  éducation  à  refaire.  Il  y  a  un  accent  pro- 
fond de  vérité  dans  l'interrogation  douloureuse  cpie  l'Œdipe  de 
Sophocle  adresse  à  sa  fille,  au  début  à  Œdipe  à  Colone. 

«  Fille  du  vieillard  aveugle,  Antigone,  en  quels  lieux  sommes- 
nous  arrivés,  et  dans  la  cité  de  quels  hommes?  Qui  recevra  yvo?//- 
aujourd'hui  2  le  vagabond  Œdipe,  et  l'honorera  de  maigres 
présents  ?  lui  qui  demande  bien  peu .  reçoit  moins  encore ,  et  s'en 
contente  pourtant.  "  On  a  donc  raison  de  créer  des  asiles  et 
des  retraites  d'aveugles.  L'hospice  des  Quinze-Vingts  est  célèbre, 
mais  c'est  une  vraie  goutte  d'eau  dans  la  mer.  Des  dames  aveu- 

1)  Les  Sœurs  aveugles,  p.  397. 

(2    Mot  à  mot  :  «  pour  ce  jour  de  maintenant  »  {-/.ah'  r.tiîpav  rr.v  vCv. 


ÎJ02  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

iiles  sont  hébergées  chez  les  Sœurs  de  Saint-Paul.  Elles  y  de- 
viennent plus  hardies  et  plus  débrouillardes  et  s'y  hasardent  à 
circuler  plus  couramment  qu'elles  ne  faisaient  chez  elles,  par- 
ce que  la  connaissance  de  ce  que  font  d'autres  aveugles  les  en- 
couragent, et  qu'elles  se  sentent  enveloppées  d'une  atmosphère 
de  bienveillance. 

M.  de  la  Sizeranne  décrit  ce  cjue  l'on  peut  voir  dans  la  chapelle 
des  Sœurs  de  Saint-Paul  : 

«  Tantôt,  c'est  une  Sœur  qui  entre  parla  porte  des  religieuses; 
elle  marche  vite  et  sûrement,  s'arrétant  sans  hésiter  à  sa  petite 
stalle;  tantôt  c'est  une  aveugle  Agée,  «  habillée  en  dame  ». 
qui  arrive  très  lentement,  marchant  avec  beaucoup  de  précau- 
tion et  d'iiésitation,  longeant  les  murs  pour  ne  pas  se  perdre,  po- 
sant la  main  sur  chaque  rangée  de  chaises  pour  les  compter  et  sa- 
voir ainsi  (piand  elle  sera  à  celle  où  se  trouve  sa  place  :  elle 
marche  vraiment  à  tAtons.  Celle-lti  est  une  dame  pensionnaire, 
une  aveugle  dont  lacécité  est  récente;  dans  sa  famille,  elle  n'au- 
rait pas  osé  sortir  seule  de  sa  chambre,  descendre  un  escalier  sans 
être  guidée.  Ici,  l'exemple  des  autres  l'a  enhardie;  puis  elle  sait 
qu'elle  est  dans  un  milieu  bienveillant,  entourée  d'aveugles; 
sa  cécité  ne  parait  donc  pas  extraordinaire;  elle  n'est  un  objet 
de  curiosité  pour  personne  ;  elle  a  pris  confiance  ;  elle  a  essai/c 
de  pouvoir,  et  elle  a  pu;  tous  les  jours  elle  fait  des  progrès, 
et  reconquiert  ainsi  un  peu  d'indépendance  (1  )...  »  Comme  on  le 
voit,  il  s'agit  moins  de  s'empresser  continuellement  autour  de 
de  l'aveugle  que  de  le  mettre  cia?is  les  conditions  où  lui-même 
j)ourra  se  tirer  d'alfaire  à  son  avantage,  ce  qui,  au  fond,  lui 
fait  plus  de  plaisir  ([ue  d'être  toujours  conduit  par  la  main. 

On  rend  encore  plus  agréable  la  vie  des  aveugles  en  faisant 
transporter  de  ville  en  ville  des  «  bibliothè([ues  cii'culantes  », 
cest-à-dire  des  caisses  de  livres  écrits  en  Braille.  En  Erance, 
c'est  l'Association  Valentin  llaiiy  (jui  se  charge  de  ce  soin.  Les 
aveugles  de  cha(jue  ville  sont  prévenus  de  l'arrivée  des  caisses, 
vont  y  puiser  instruction  ou  distraction;  puis,  «juand  les  ouvrages 

(1)  Les  Sœurs  nreuyles,  p.  '2'J4. 


LES   AVEUGLES   DANS   LA    SOCIÉTÉ.  503 

sont  lus,  la  caisse  part  pour  ailleurs  et  une  autre  vient  la  rem- 
placer. 

Ainsi  aidés  [)ar  la  société,  qu'est-ce  que  les  aveui;les  peuvent 
bien  lui  rendre?  C'est  ce  ([uil  nous  faut  examiner  sommairement. 


m.    CE    QUE    LES    AVEI(;LES    PEIVEXT    DONNER    A    LA    SOCIETE 

L'aveut;ie,  formé  à  un  métier  manuel  par  l'intelligent  patro- 
nage dont  nous  venons  d'esquisser  les  traits,  rapporte  tout 
d'abord  à  la  société  deux  bénélices,  l'un  positif,  l'autre  négatif  : 
un  accroissement  de  production  et  une  dimiimtion  de  charges 
pour  les  personnes  bienfaisantes. 

La  chose  est  si  simple  qu'il  est  presque  inutile  d'insister. 
Nous  ferons  simplement  remarquer  la  grande  importance 
indirecte  de  la  seconde  conséquence.  Le  travail,  en  s'emparant 
de  l'aveugle,  met  en  liberté,  pour  emprunter  la  langue  de  la 
chimie,  une  notable  quantité  de  ressources  pécuniaires  qui 
peuvent,  soit  se  tourner  vers  d'autres  œuvres  charitables,  soit  se 
transformer  en  améliorations  de  l'outillage  social  destiné  au 
relèvement  et  à  la  réhaljilitation  de  l'aveugle. 

Mais  ces  conséquences-là  ne  peuvent  s'envisager  que  dansV  en- 
semble. On  les  perçoit  par  un  raisonnement  d'économiste.  D'au- 
tres services,  plus  observables  dans  le  détail,  peuvent  être  et 
sont  effectivement  rendus  par  les  aveugles,  lorsque  ceux-ci  sont 
élevés  convenablement. 

Beaucoup  de  ces  services  se  rapportent  à  la  vie  domestique, 
à  ces  mille  petites  occupations  d'intérieur  qui  composent  ce  qu'on 
appelle  le  «  ménage  ». 

Parmi  les  documents  insérés  dans  son  volume,  M.  de  la  Size- 
rannecite  l'autobiographie  d'une  aveugle  américaine,  Elisabeth 
Putnam,  autobiographie  publiée  par  le  Mentor,  de  Boston. 

Cette  aveugle,  après  cinq  années  d'études  à  l'institut  spécial 
de  Boston,  fit  la  connaissance  d'un  jeune  charpentier,  qui  l'é- 
pousa, chance  extrêmement  rare,  mais  qui  avait  pour  revers  de 
multiples  devoirs. 


504  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

«  Je  me  suis  mise  immédiatement,  dit  Elisabeth  Putnam.  à 
tenir  mon  ménage,  assistée  seiiloinont  quelquefois  par  mon  mari. 
Je  fus  bientôt  capable  de  faire  cuire  toute  espèce  de  viande  ou  de 
poisson;  s'il  s'agissait  d'un  rôti,  je  tAtais  d'abord  la  chaleur  du 
four  et  décidais  la  durée  nécessaire  de  cuisson  suivant  le  volume 
et  la  nature  de  la  viande.  Quand  il  s'agissait  d'une  friture,  j'y 
enfonçais  la  fourchette  pour  me  rendre  compte  du  degré  de 
cuisson  et,  j^ourle  beafsteack,  il  sufhsaitd'y  porter  le  doigt  (1). 
Je  trouvai  d'abord  très  diflicile  défaire  cuire  des  [)iUés  et  des 
crèmes;  mais,  là  encore,  en  plaçant  ma  main  dans  le  four.  j'a[)- 
pris  l)ientôt  à  reconnaître  quand  il  avait  atteint  le  degré  de  cha- 
leur voulue  et,  en  passant  légèrement  le  doigt  sur  la  crème,  je 
me  rendais  compte  de  la  cuisson.  (2)  » 

Elisabeth  Putnam  eut  deux  enfants  et  put  leur  donner  les  soins 
maternels,  confectionner /o«.ç  leurs  vêtements,  etc..  tout  eu  con- 
tinuant à  faii-e  la  cuisine  et  le  ménage.  IHiis  le  charpentier,  ces- 
sant son  métier,  prit  un  commerce  de  comestibles.  Sa  femme 
l'aida  encore  et  confectionna  des  pâtés  et  des  gAteaux  qui  se 
vendirent  fort  bien.  Elle  vit  maintenant,  veuve,  avec  son  fils 
aîné,  veuf  également,  dont  elle  tient  le  ménage. 

('e  cas  est  exceptionnel,  sans  doute,  mais  on  voit,  par  les 
scivices  (pi'Elisal)eth  Putnam  a  pu  rendre  dans  son  intérieur, 
ceux  (pie  d'autres  aveugles  peuvent  rendre  dans  le  leur:  et, 
vu  l'.iit.  il  en  est  un  certain  nombre  (pii,  sans  aller  jusipiaux 
[nouesses  culinaires  et  autres  de  la  vaillante  aveugle  améri- 
caine, s'arrangent,  non  seulement  pour  ne  pas  être  à  charge  aux 
personnes  qui  les  entourcMit,  mais  encore^  j)oui' les  soulager  vérit.i- 
blement,  en  prenant  pour  eux  un(>  partie  notable  de  la  besogne 
(•ominun(\ 

Là  encore,  un  exem[)le  concluant  nous  est  fourni  par  lesSd'Ui's 
de  Saint-I*au].  Dans  cette  communauté,  dc^s  aveugles  cultivent 
!<'  Jardin,  arrachent  les  mauvaises  herbes,  portent  à  manger 
aux  lapins  (sous  la  direction   d"iin<^  clairvoyante').  Le   fourneau 

(1)  Les  aveiii,'lcs  —  nitlons  ici  ce  di'-lail  —  se  lavtMil  souvent  les  mains.  C'esl  iiiio 
nècessilé  pour  eux  el  une  naraiilio  pour  les  aiilre<. 

(2)  Les  Saurs  aveugles,  p.  '.t'i. 


LES    AVEIGLES    DANS    LA    SnClKlÉ.  TiOo 

demeure  le  domaine  des  claii"V(»yantes;  mais  des  aveugles  lavent 
et  essuyent  la  vaisselle,  eoupent  le  pain,  mettent  le  rouvert, 
broyent  le  café,  remplissent  les  brocs  de  bière  (l'oreille  avertis- 
sant très  bien  du  moment  où  le  broc  est  rempli).  «  C'est  une 
aveugle  qui  porte  ](^s  re|)as  aux  dames  pensionnaires  et  à  l'in- 
firmerie ;  les  assiettes  contenant  les  portions,  les  bols  pleins  de 
soupe,  sont  placés  sur  des  jdateauv;  le  tout  est  recouvert  d'une 
serviette,  et  la  porteuse  installe  le  plateau  sur  le  bras  gauche, 
gardant  la  liberté  entière  de  la  main  droite  pour  ouvrir  et  fermer 
les  portes.  (1)  »  Or,  il  y  a  dans  le  trajet  plusieurs  portes,  plu- 
sieurs escaliers  et  plusieurs  cours.  Malgré  cela,  nous  assure 
M.  de  la  Sizeranne,  la  porteuse  va  vite  et  le  plateau  ne  se  ren- 
verse jamais. 

Ce  sont  encore  des  aveugles  qui  essuient  les  meubles, 
lavent  les  vitres  et  balayent  tcnit,  sauf  les  grands  corridors. 
Détail  curieux  :  1  aveugle  aime  mieux  balayer  à  ffcnoux  avec 
un  balai  sans  manche  que  de])out  avec  un  balai  à  manche. 
Ce  sont  des  aveugles  qui  tordent  le  linge  et  l'étendent  i  la  ma- 
chine à  vapeur  de  la  lessiveuse  demeurant  surveillée  par  une 
clairvoyante).  Quelques  aveugles  cousent.  Ce  sont  surtout  celles 
qui  ont  perdu  la  vue  assez  tard,  alors  qu'elles  savaient  très  hien 
manier  l'aiguille.  Une  sœur  aveugle  fabrique  des  sortes  de 
pantoufles  avec  des  rognures  de  drap.  Tous  ces  travaux  se  font 
bien,  quoique,  comme  il  est  naturel,  plus  lentement  que  si  la 
besogne  était  confiée  à  des  travailleuses  jouissant  de  la  vue.  Mais 
ce  ne  sont  pas  moins  de  réels  services,  et,  dans  bien  des  fa- 
milles où  il  y  a  des  aveugles,  ceux-ci  peuvent  se  rendre  utiles 
d'une  manière  analogue. 

Une  Suissesse  aveugle,  M"°  Hélène  X...,  s'emploie,  dans  sa 
famille,  à  amuser  ses  neveux,  et  elle  raconte  en  badinant  ces 
petites  scènes  touchantes  : 

«  Je  les  entends  descendre  leur  escalier,  trottiner  dans  notre  cor- 
ridor, et  les  voici,  venus  exprès  pour  m'accaparer.  Il  faut  jouer 
à  cache-cache,  il  faut  danser.  Et  nous  voilà  évoluant,  pivotant. 


(1)  Les  Sœurs  aveugles,  p.  207, 

T.  XXIII.  33 


50G  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

prenant  dos  vertiges;  touto  la  maison  tourne,  ot  ces  insatiables 
crient  toujours  :  «  Encore!  »...  Après  la  ronde,  autre  chose;  il 
faut  regarder  les  gravures,  et  c'est  tante  Hélène  qui  vales)no?itrer. 
Ce  que  je  vous  dis  là  n'est  pas  une  plaisanterie.  Tètes  penchées 
sur  le  livre  magique,  toujours  le  même  et  toujours  nouveau, 
nous  formons  un  trio  aussi  absorbé,  aussi  recueilli  que  tout  à 
l'heure  nous  étions  remuants.  Mes  e.xplications,  vous  le  conce- 
vez, se  font  sous  forme  de  questions  :  «  Kh  bien!  <{ue  voyez- 
vous  à  cette  page?  Savez-vous  bien  me  le  dire?  »  Et  Agnès 
s'empresse,  toute  fière  de  savoir  dire;  Edmond  fait  écho,  et  je 
brode  l'histoire.  (1)  » 

Nous  ne  voulons  pas  multiplier  les  faits.  (!leux-là  suffisent. 
Considérons  maintenant  (|ue  l'élite  des  aveugles,  par  ses  hautes 
capacités  nmsicales,  apporte  une  contribution  appréciable  au  dé- 
veloppement de  la  vie  artisti([ue.  Nous  parlions  tout  à  l'heure 
d'Ilonière.  A-t-il  ou  non  existé?  Fut-il  ou  non  aveug-le?  Même  si 
l'on  rejette  la  tradition,  le  fait  est  qu'il  a  paru  //vVv /îrt////r/ d'ac- 
créditer cette  histoire  d'un  illustre  chanteur  aveugle,  chez  (jui 
la  privation  de  la  vue  se  trouvait  conq)ensée  par  l'art  de  chanter 
des  choses  merveilleuses  dune  façon  ([ui  devait  fasciner  à  ja- 
mais la  postérité.  La  cécité,  chez  le  véritai)le  artiste,  exalte 
les  puissances  de  l'Ame  et  les  absorbe,  soit  dans  la  création,  soit 
dans  la  contemplation  du  beau  (1).  Le  Paradis  perdit  eût  été 
moins  beau  si  Milton  avait  eu  des  yeux.  C'était  «  la  lumière 
perdue  »  qu  il  chantait  inconsciemment,  en  l'idéalisant  de  toute 
la  magie   de  ses  regrets. 

Dans  ses  hnjn'essions  et  souvenirs  d'aveugle,  M.  Maurice  d(^  la 
Sizeranne  a  l'cti'acé  le  j)orti'ait  de  l'organiste  idéal.  Cet  idéal 
s'est  réalisé,  nous  aj)j)reiï(!-i!,  chez  l'aveugle  Lebel,  (|ui  tint  pen- 
dant lr(Mite-ciM(j  ans  les  orgues  de  Sainl-Ktienne-du-Mont. 
Élève  distingué  d(>  l'institution  national*'  (h's  jeunes  aveugles, 
maître  lui-même  d'élèves  qui  eurent  de  beaux  triomphes  au 
Conservatoire,  Lebel  s'était  fait  de  sa  profession,  ou  plutôt  de  sa 
«  mission  »,  une  idée  très  délicate  et  très  haute.  L'organiste  mer- 

(1)  Kii  (|ualrc  ans,  le  premier  prix  d'orgue  au  Conservuloirc  a  élé  remporté  par 
trois  aveugles. 


LES   AVELULES    DANS    LA    SOCIÉTÉ.  .')07 

ceiiairo  joue  poui- ,:;;»:: ner  m's  a[)pointein(.'iit>;  1  oriianistc  sim- 
ploment  correct  s'attache  à  adapter  sa  musique  aux  dilférentcs 
fêtes  (|ue  l'on  célèbre.  L'organiste  apôtre,  comme  Le])el,  se  con- 
sidérait investi  comme  d'un  sacerdoce  moitié  artistique,  moitié 
religieux.  Il  cherchait  à  traduire  sous  ses  doigts  toutes  les  émo- 
tions que  pouvaient  ressentir  la  f»>nlo  des  tidèles.  et  à  élever  à 
une  plus  haute  puissance  ce  sentiment  passager,  quel  <]u'il  lïit. 

«  Peut-on  jamais  .savoir  disait-il  en  sul)stance)  ce  qui  se 
passera  dans  un  esprit  et  dans  un  cœur?...  Toute  àme  a  son  jour 
et  son  heure  de  révélation  :  pour  beaucoup,  ce  jour  est  le  di- 
manche et  cette  heure  sonne  à  l'église...  Chatfuc  vie  doit  être 
conduite  à  son  maKimum  d'extension,  et  c'est  un  grand  jour 
(pie  c<dui  itù  une  t\me  a  compris  cela;  enthousiasmée,  elle  a  eu  sa 
révélation.  Si.  à  l'heure  de  cette  révélation,  l'orgue  se  faisait 
entendre,  ne  faut-il  pas  que.  loin  de  la  troubler,  il  l'ait  enve- 
loppée (le  ses  pieuses  harmonies  ->?,..  (1). 

La  méthode  de  Lebel  consistait  donc  à  se  mettre  en  union 
avec  les  tidèles,  à  s'inqirégner  lui-même  des  émotions  éprouvées 
par  ceu.x-ci.  et  à  faire  de  sa  musique,  pour  ainsi  dire,  une  force 
mystérieuse  qui  agissait  dans  le  même  sens.  Voilà  un  concept 
assez  rare  chez  les  organistes,  dont  les  meilleurs  ne  cherchent 
souvent  qu'à  faire  admirer  leur  talent  de  virtuose,  c'est-à-dire, 
en  délinitive,  cpià  distraire  les  fidèles  de  la  cérémonie.  Et  c'est 
un  aveugle  qui.  entre  tous  les  artistes,  a  le  mieux  formulé  et 
réalisé  ce  concept. 

Les  musiciens  aveugles  (et  aussi  les  poètes,  qui  sont  un  peu 
des  musiciens,  n'auront  donc  pas  été  sans  influence  sur  l'éduca- 
tion intellectuelle  de  l'humanité.  Ajoutons  qu'au  point  de  vue 
moral  la  cécité,  comme  les  autres  infirmités,  donne  à  bien  des 
dévouements  l'occasion  de  se  produire  et  à  bien  des  caractères' 
l'occasion  de  se  perfectionner.  En  faisant  du  bien  à  autrui,  on 
s'en  fait  à  soi-même,  et  plus  on  travaille  à  faire  ce  bien  intelli- 
gemment, plus  on  profite  soi-même  des  progrès  que  l'on  tâche 
de  faire  faire  aux  personnes  disgraciées  j)ar  la  nature.  C'est  ce 

(1)  Impressions  et  souvenirs  d'aveu r/le.  p.  109. 


oOH  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

([iii  S  est  passé  pour  les  amis  des  aveugles  depuis  les  mémora- 
bles tentatives  de  Valentiu  Haiiy.  Depuis  lors,  au  lieu  de  donner 
simplement  leurs  deux  sous  à  l'aveugle  qui  joue  de  la  clarinette 
sur  un  pont,  les  personnes  riches  ou  aisées  ont  appris  à  s'ingé- 
nier de  mille  manières  pour  donner  une  formation  nouvelle, 
sinon  à  cet  aveugle,  incorrigible  peut-être,  mais  à  de  plus  jeunes 
que  lui,  et  pour  les  empêcher  d'aller  quêter,  eux  aussi,  sur  les 
ponts.  C'est  plus  difficile  que  de  donner  deux  sous  et  de  continuer 
Son  chemin.  Mais  c'est  aussi  singulièrement  méritoire  et  cela 
contribue  à  épurer,  en  l'adaptant  aux  exigences  du  progrès  mo- 
derne, la  vieille  notion  de  la  charité.  Car  il  y  a  plusieurs  façons 
d'être  charitable.  La  meilleure  est  de  reiuh-e  la  générosité  plus 
indirecte,  plus  coinpli({uée,  plus  ingénieuse,  de  se  mettre  à  l'atl'ùt 
pour  le  bien  comme  d'autres  s'y  mettent  pour  le  mal,  de  taxer 
■pour  ainsi  dire  toutes  les  inventions,  toutes  les  condjinaisons  mo- 
dcrnos,  pour  les  faire  contribuer  à  l'amélioration  physi(iue,  in- 
tellectuelle et  morale  de  ceux  ([uc  l'on  veut  patronner  supérieu- 
rement. C'est  ce  qui  commence  ù  se  faire,  non  seulement  poul- 
ies aveugles,  mais  encore  pour  d'autres  catég-ories  de  malheu- 
reux ou  d'infirmes,  notamment  pour  les  tuberculeux.  U  nest 
question  de  toutes  parts  ([ue  d'expériences,  d'organisations, 
d'installations  nouvelles,  et.  par  cela  même  (pie  toutes  ces 
choses  prennent  bcauc(mp  de  temps,  réclament  beaucoup  d'in- 
géniosité et  exigent  le  concours  toujours  plus  actif  «le  la  science, 
il  se  trouve  que  les  inlirmes,  par  une  sorte  de  choc  en  retour, 
travaillent  à  l'amélioration,  à  l'élévation  morale  de  ceux  ([ui  leur 
consacrent  fortune,  faculté  créatrice  et  loisirs. 

('..     I)  A/AMIUJ\. 


LA  RÉVOLUTION  AGRICOLE 

SUIVANT  LA  MÉTHODE  D'OBSERVATION 

DEUXIÈME  PARTIE  'l) 


-c-vooa'O— 


1/ 
VII 

LA  PROPRIÉTÉ 

Nous  avons  recherché  et  reconnu  les  principaux  rapports  qui 
existent  entre  le  Lieu  et  le  Travail  et  nos  deux  méthodes  de  cul- 
ture. 

Nous  avons  constaté  que  la  spécialisation  commerciale  de  la 
culture,  favorisée  par  le  Lieu  et  amenant  sa  plus  grande  pro- 
duction, est  une  méthode  supérieure  d'exploitation  de  la  terre 
c{ui  produit  un  ouvrier  supérieur;  qu'elle  est  réclamée  par  les 
besoins  de  la  fabrication  actuelle;  enfin  qu'elle  est  la  consé- 
quence forcée  et  heureuse  du  développement  actuel  des  trans- 
ports qui  s'augmentera  par  elle  encore. 

Quelle  inlluence  aura-t-cUe  sur  le  régime  de  la  propriété 
foncière  en  France,  quels  obstacles  rencontre-t-elle  en  lui?  C'est 
ce  que  nous  devons  rechercher  maintenant. 

En  effet,  d'une  façon  tout  à  fait  générale,  le  but  de  tout  tra- 
vail est  une  propriété.  On  travaille  toujours  pour  s'approprier 
quelque  chose.  Que  ce  soit  la  propriété  par  excellence,  la  Pro- 
priété tout  court,  c'est-à-dire  la  propriété  de  la  terre,  la  propriété 

(1)  Voir  l'article  précèdent,  livraison  de  juillet  1901,  p.  35. 


510  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

foncière,  ou  la  propriété  des  Biens  mobiliers,  tels  que  des  aui- 
inaux  domestiques,  des  instruments  de  travail,  d'un  moljilier; 
ou  simplement  la  propriété  d.\in  salaire  dont  on  a  besoin  pour 
vivre;  (»u  la  propriété  d'une  épargne,  c'est-à-dire  dune  accu- 
mulation de  biens  pour  s'élever  à  une  propriété  supérieure;  le 
but  de  tout  travail  est  toujours  une  propriété  quelconque. 

Le  l)ut  du  travailleur  rural  n'est  pas,  il  est  vrai,  la  propriété 
de  la  terre,  mais  la  ])ropriété  des  produits  qu'il  y  récolte  ou  qu'il 
travaille  à  en  extraire;  seulement,  pour  atteindre  ce  but,  il  faut 
({u'il  dispose  du  sol  suffisamment  pour  s'assurer  la  possession 
des  produits  de  son  travail. 

La  propriété  du  sol  est  donc  la  disposition  exclusive  du  Lieu 
en  vue  du  travail. 

Nous  allons  voir  que  la  mesure  dans  laquelle  cette  dispositiou 
du  lieu  est  exclusive,  —  c'est-à-dire  la  mesure  de  la  propriété,  — 
dépend  directeuient  et  normalemeut  de  la  nature  du  travail  (|ui 
nécessite  cet  exclusivisuie. 

Ainsi,  dans  la  simple  récolte  de  1  "herbe  [)ar  exemple,  la  pro- 
[)riété  est  temporaire;  c'est  le  droit  du  preuiier  occupant  qui  la 
règle,  et  seulement  pendaut  le  tiMups  de  son  occupation. 

Le  pasteur  canq)c  là  où  il  trouv(>  une  [)lace  libre  et  considère 
que  son  travail  pour  l'atteindre  lui  constitue  le  droit  tle  l'occu- 
per, d'en  disposer  exclusivement.  Là  où  il  trouve  la  place  prise, 
il  pousse  plus  loin,  il  ne  se  l'cconnait  pas  le  droit  d'en  déloger  le 
premier  occupant.  S'il  abuse  de  sa  force  pour  vouloir  l'en  chas- 
ser, l'nutre  résistera,  se  trouvera  lésé.  **  C  est  injuste,  j'y  étais  le 
premier  »,  dira-t-il.  Cependant  le  lendemain,  ayant  le\é  sa  tente, 
il  ne  se  reconnaîtra  plus  de  droit  sur  ce  terrain. 

Le  même  fait  se  produit  partout  vi  toujours.  C'est  le  régime 
de  pi'o[)riéh''  de  nos  pécheurs  à  la  ligne,  de  nos  chasseurs  en 
terrain  vague:  c'est  le  fai(  d'rln»  arrivé  le  premier  «pii  constitue 
leur  <lroit  de  i)i'opriété,  mais  seulement  tant  ([u'ils  occu[)ent  la 
place.  «  0"i  va  à  la  chasse,  perd  sa  place,  »  disent  nos  eidants, 
eu  s'cmparant  du  poste  envié  qu'a  abandonné  nuMue  momenta- 
nément un  camarade. 

La  mesure  d(>  la   projjriéfé  dépend  bien  ici  de  la  nature  du 


LA    RÉVOLUTION    AGRICOLE.  511 

travail.  La  simple  récolte  ne  nécessite  pas  un  travail  préalable 
autre  que  celui  d'atteindre  la  place;  il  donne  droit  à  la  récolte 
(|ui  commence  tout  de  suite  et  on  en  laisse  pas,  en  la  (juittant, 
d'etiort  non  rémunéré. 

Mais  les  pasteurs  lîaskirs,  par  exemple,  bien  (juà  demi 
nomades,  se  livrent  à  un  rudiment  de  culture,  semi-nomade  elle 
aussi,  car,  changeant  parfois  de  région,  ils  déplacent  leur  cul- 
ture en  même  temps.  Cependant,  dans  la  région  où  ils  errent, 
ils  entendent  bien  jouir  de  la  propriété  du  sol  de  leur  jardin, 
même  absents  de  ce  point,  éloignés  à  la  suite  de  leurs  animaux. 
Ils  ont  retourné  un  coin  de  steppe,  y  ont  semé  des  légumes  : 
ils  veulent  les  récolter.  Après  la  récolte,  ils  abandonneront  ce 
bout  de  terre,  ne  prétendront  plus  à  sa  propriété,  mais  jusqu'à 
la  récolte  ils  se  reconnaissent  sur  lui  un  droit  que  le  travail  rend 
nécessaire,  et  qui  dure  autant  que  les  nécessités  de  ce  travail. 
Et  de  fait,  ce  droit,  ils  en  jouissent,  et  ce  n'est  que  parce  qu'ils 
en  jouissent  qu'ils  cultivent. 

Le  u  paysan  »  proprement  dit  donne  à  la  terre  non  plus  un 
travail  occasionnel  mais  permanent;  aussi  est-ce  sa  terre.  Il  se 
reconnaît  sur  elle  un  droit  de  propriété  permanent  :  non  absolu- 
ment exclusif  toutefois,  car  il  maintient,  favorise  même  les  pro- 
duits spontanés,  dont  il  espère  jouir  parce  qu'il  est  le  plus  à 
portée  de  les  récolter.  Sa  tolérance  chez  lui,  sa  licence  chez  les 
autres,  montrent  bien  les  réminiscences  vivaces  du  droit  du  pre- 
mier occupant  en  ces  matières.  Tel  est  le  cas,  pour  la  récolte  des 
champignons,  du  cresson,  de  la  salade,  pour  la  pêche,  et  en 
général  pour  tous  les  produits  spontanés  qui  ne  proviennent 
pas  du  travail.  C'est  le  permis  chez  nous  qui  donne  le  droit  de 
chasse  et  non  la  qualité  de  propriétaire  ;  si  celui-ci  ne  remplit 
pas  des  formalités  pour  défendre  sa  chasse,  un  étranger  aura  le 
droit  de  chasser  chez  lui  alors  que  lui,  le  propriétaire,  n'a  pas  le 
droit  de  le  faire. 

Le  «  spécialisé  »  a  bien  d'autres  prétentions  justifiées  par  son 
travail.  Tout  dans  sa  terre  provenant  de  son  travail  intense,  il 
se  reconnaît  un  droit  de  propriété  absolument  exclusif.  Il  tient 
même  plus  à  cet  exclusivisme  qu'à  la  permanence,  nousle  verrons. 


512  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Ainsi  donc  la  mesure  de  la  propriété  du  sol,  de  sa  disposition 
exclusive  est  bien  la  conséquence  du  travail  et  dépend  directe- 
ment ot  iioi-malemont  de  la  nature  du  travail. 

Mais  la  propriété  n'est  pas  seulement  la  conséquence  de  la 
nature  du  travail,  clic  en  est  encore /«  condition  préalable.  VA 
ceci  est  très  important.  Il  faut  que  le  travailleur,  pour  s'adonner 
à  un  travail,  soit  assuré  (|u'il  jouira  de  la  mesure  de  propriété 
que  réclame  la  nature  de  ce  travail.  Pour  que  le  Pasteur  fasse 
rclfort  d'atteindre  tel  point  de  la  steppe,  il  faut  qu'il  sache  qu'il 
pourra  y  faire  pacager  ses  animau.x.  Pour  que  le  Baskir  cultive 
un  jaidin,  il  faut  qu'il  ait  l'assurance  qu'il  en  conservera  la  pro- 
priété jusqu'à  la  récolte.  Pour  que  le  paysan  organise  sa  terre  de 
façon  à  ce  qu'elle  produise  tout  ce  dont  a  besoin  sa  famille,  il 
faut  ([u'il  cil  ait  la  disposition  permanente  :  jmur  (ju'il  plante 
des  arbres  fruitiers,  il  faut  (juil  ait  l'espérance  que  ses  enfants 
en  mangeront  les  fruits.  Pour  une  spécialisation  intense  enfin, 
r[ui  suppose  encore  une  augmentation  do  propriété  par  un  ap- 
port de  sacrifices,  de  temps,  d'argent,  d'elforts  bien  autrement 
considérables  que  ceux  du  i)aysan,  il  faut  une  disposition  l)icu 
plus  exclusive  du  sol  pendant  tout  le  temps  (pie  doivent  dunM- 
les  effets  du  travail.  Et  là  où  ces  dillérents  travailleurs  ne  ren- 
contrent i)as  cette  condition  préalable  (\o  la  propriété  (|ue  ré- 
clame leur  travail,  ou  ne  peuvent  pas  l;i  créor.  le  Pasteur  ne 
viendra  i)as,  le  Baskii*  n(^  sèmera  pas,  le  paysan  ne  s'implan- 
tera ])as  et  ne  plantera  [)as,  le  spécialisé  ne  montera  pas  d'entre- 
[)rise.  Aucun  d'eux  ne  veut  prcndi'o  une  peine  dont  il  n'aura  pas 
le  bénétice. 

ï.a  propriété  du  sol,  c'est-à-dire  sa  dis[)osilion  étant  à  la  fois 
une  conséquence  du  travail  et  sa  condition  préalable,  et  la 
mesure  d'exclusivisme  ([u'elle  impliipie  étant  dinn-temenl  et 
normalement  subordonnée  à  la  nature  dn  travail,  l'étude  de 
la  [U'opriété  foncière  (>n  France  nous  montrera  (pi'elle  a  été 
créée  par  la  culture  intégrale  et  pour  elle.  Nous  verrons  quelles 
(liflieultés    elle   o[)pos(>  à    la   spécialisation   commerciale,    quel 


LA    RÉVOLUTION   AGRICOLE.  313 

genre  de  propriété  celle-ci  réclame,  et  comment  elle  peut  l'ol)- 
tenir. 

Les  éléments  analytiques  de  la  propriété  sont  : 

I.  —  La  composition  du  J)ieii; 

II.  —  Le   mode  de  possession; 
IIL  —  Les  subventions; 

IV.  —  La  transmission. 

Nous  allons  les  étudier,  un  à  un,  en  les  comparant  dans  la 
propriété   du  paysan  et  dans  celle  du  spécialisé. 


L  —  La  COMPOSITION'  ni"  biex  s'oldient  en  recherchant  :  1°  sa 
nature;  -2"  sa  quantité;  3°  sa  qualité;   i"  sa  disposition. 

1".  —  La  Xature  du  bien  de  f  amille ,  ou  ferme,  du  paysan.  — 
Les  termes  sont  homogrnes  comparées  entre  elles.  Elles  sont, 
du  fait  de  Ihomme,  formées  des  mêmes  éléments.  Dans  cha- 
cune d'elles  nous  retrouverons  les  mêmes  bâtiments  d'exploi- 
tation, grange,  écurie,  étables,  bergeries,  j^orcherie,  poulailler; 
des  terres  de  labour  et  des  prairies,  un  bois  et  un  vignoble 
quand  elles  sont  complètes.  Mais  elles  sont  hétérogènes  par  la 
nature  de  leurs  terres.  Il  faut  le  plateau  au  labour,  la  vallée 
à  la  prairie,  le  coteau  bien  exposé  à  la  vigne,  tandis  que  le 
versant  regardant  le  nord  sera  boisé.  En  sorte  que  toutes  les 
fermes  présentent  le  même  assemblage  d'éléments  de  natures 
difierentes. 

La  Nature  de  l'exploitation  du  spécialisé.  —  Nous  trouvons  ici 
exactement  le  contraire.  Les  exploitations  sont  variées  parce 
qu'elles  s'adonnent  à  des  spécialités  différentes.  Tandis  que 
toutes  les  fermes  se  ressemblent,  rien  ne  ressemble  moins 
à  un  vignoble  que  la  propriété  d'un  herbager.  Ces  exploita- 
tions ne  se  ressemblent  cjue  dans  une  même  variété;  les  vi- 
gnobles se  ressemblent,  mais  les  spécialisés  ne  sont  pas  tous 
vignerons  comme  les  paysans  sont  tous  des  gens  de  ferme, 
Ainsi  donc  ces  exploitations  sont  hétérogènes  entre  elles,  mais 
elles  ont  une  tendance  marquée  à  être   homogènes ,  chacune 


514  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

on  soi,  quant  à  la  nature  du  sol.  Tandis  que  la  ferme,  pour 
réunir  les  différentes  natures  de  sol  qu'elle  réclame,  partout 
où  elle  Fa  pu,  descend  perpendiculairement  à  la  rivière  du 
plateau  dans  la  vallée,  les  exploitations  des  spécialisés,  pour 
obtenir  riiomogénéité  de  la  terre,  s'étendent  parallèlement  à 
la  rivière;  les  herbagers  occuperont  les  prairies  de  la  vallée, 
les  vignerons  le  versant,  tandis  que  les  crêtes  et  certains  pla- 
teaux pauvres  seront  couronnés  de  bois  et  constitueront  le 
domaine  des  forestiers. 

2°  La  Quantité  du  bien  pour  le  paijsan  est  sensiblement  la 
même  partout;  pros(|uc  absolument,  dans  une  même  région  : 
et  cette  quantité  est  toujours  limitée.  On  sait  (]u'il  faut  tant 
d'hectares  à  une  famille,  que  la  ferme  doit  avoir  telle  di- 
mension pour  ([uo  le  fermier  puisse  vivre  avec  ses  gens,  et 
payer  son  fermage;  si  l'on  dispose  d'une  trop  grande  étendue, 
ou  fera  deux  fermes. 

La  Quantité  du  bien,  pour  le  spécialisé,  est  prescjue  illimitée 
et  iiidétiniment  variable  suivant  sa  spécialité.  Une  forêt  se 
compte  par  milliers  d'hectares;  un  hectare  de  fraisiers  peut  ré- 
munérer plusieurs  ouvriers;  dix  hectares  constituent  un  impor- 
tant vignoble  et  cent  hectares  sont  une  mesquine  exploitation 
forestière. 

3°  La  Qualité  du  bien  du  paysan  dépend  du  pai/s,  des  apti- 
tudes générales  de  son  sol.  Le  pays  est-il  pauvre?  la  popu- 
lation en  est  misérable,  les  paysans  s'exténuent  pour  vivre 
maigrement  de  leurs  produits.  Le  pays  est-il  riclie?  ses  habi- 
tants vivent  facilement    dans  l'aisance. 

La  Qualité  d'une  r.rploitation  spécialisée  ne  dépcMid  plus  du 
|)ays,  des  aptitudes  générales  du  sol,  mais  du  capital  enyagé 
el  du  bon  choix  de  la  spécialité  qui  s'adapte  à  la  nature  spé- 
ciale du  sol,  de  façon  i\  ce  que  les  dépenses  d'exploitation  soient 
en  raj)port  avec  le  revenu  ([u'on  en  pcMit  tirer.  Ainsi,  tandis 
que  ce  qu'on  appelle  les  terres  pauvres,  les  terres  ingrates, 
ne  [)euvent  rémunérer  la  culture  intégrale,  elles  peuvent  fort 


LA    RÉVOLUTION    AGRICOLE.  51  "y 

bien  i'aii'o  la  licliosso  du  spécialis»''.  La  Sologne,  les  Landes, 
mineuses  pour  le  paysan,  ont  enrichi  le  spécialisé,  le  forestier. 
Le  fait  est  aisément  concevable.  Tandis  que,  dans  la  culture 
intégrale,  la  terre  achetée  500  francs  Thectare  exige  le  même  tra- 
vail, la  même  dépense  que  la  ferre  de  1.000  francs  l'hectare,  elle 
rapporte  moitié  moins,  en  sorte  que  le  produit  se  trouve  grevé 
du  double  des  frais  d'exploitation.  Mais  cette  même  terre  de 
ÔOO  francs,  mise  en  bois  ou  en  herbe,  c'est-à-dire  n'ayant  plus 
à  supporter  des  frais  d'exploitation  qu'elle  ne  saurait  rémuné- 
rer, peut  rapporter  plus  que  ne  le  ferait  la  bonne  terre  de 
1 .000  francs  avec  la  culture  intégrale  :5  %  ,  i)ar  exenq)le,  au  lieu 
de  3  % .  Elle  peut  rapporter  autant  que  le  plus  bel  herbage  de 
Normandie  qui,  valant  5.000  francs  l'hectare,  ne  donne  pas  plus 
de  5%. 

i"  La  Disposition  du  bien  du  paysan,  c'est-à-dire  : 
a)  La  relation  des  parties  constitutives  du  bien.  —  Elles  sont 
toutes  liées  entre  elles,  suivant  l'équilibre  et  la  variété  que  néces- 
site ce  véritable  organisme  qu'est  la  ferme.  S'il  est  avantageux 
pour  la  ferme  de  grouper  autour  d'elle  ses  terres,  il  lai  est  si 
nécessaire  de  posséder  différentes  natures  de  terre,  suivant  des 
proportions  constantes,  qu  elle  ira  acheter  au  loin  celles  qu'elle  ne 
rencontre  pas  dans  le  voisinage.  C'est  ainsi  que  je  vois  des  fermes 
de  plateau,  à  15  kilomètres  de  chez  moi,  posséder  des  prés  dans 
notre  vallée.  C'est  ainsi  que  mon  prédécesseur  avait  voulu  com- 
pléter sa  ferme  en  achetant,  à  -2  kilomètres  de  distance,  de  la  bonne 
terre  à  betteraves  et,  naturellement,  en  vertu  de  la  loi  de  l'asso- 
lement triennal,  trois  fois  l'étendue  de  sa  culture  annuelle  de 
betteraves.  C'est  ainsi  encore  que,  dans  la  vallée  delà  Loire,  les 
petits  propriétaires  de  la  rive  gauche,  et  non  pas  seulement  ceux 
de  la  vallée,  mais  ceux  du  plateau,  possèdent  et  cultivent  des 
vignes  à  3  kilomètres  de  distance  sur  le  coteau  regardant  le  sud. 
Pour  s'y  rendre,  il  leur  faut  traverser  la  Loire  enbac.  Ailleurs,  les 
vignes  sont  si  éloignées  que  les  propriétaires  s'y  construisent  des 
maisonnettes.  On  dit  que  le  paysan  cherche  à  s'arrondir;  l'image 
est  devenue  bien  fausse.  Le  malheureux  court  après  son  équi- 


516  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

libre,  il  cherche  à  reconstituer  sa  ferme  que  les  partages  détrui- 
sent périodiquement  ;  c'est  ainsi  qu'il  néglige  la  parcelle  de  terre 
voisine,  qui  est  en  vente  et  qui  l'arrondirait,  pour  acquérir  au 
loin  la  vigne,  le  pré  ou  le  bois  dont  il  a  besoin. 

b)  Les  relations  du  bien  du  paysan  avec  les  choses  extérieures. 
—  Une  harmonie,  créée  par  les  besoins  réels  du  passé,  subsiste 
encore,  quoique  partout  plus  ou  moins  ébranlée,  entre  ce  bien 
et  les  choses  extérieures.  Mais,  comme  c'est  un  système  tout  en- 
tier qui  s'effondre,  ce  .sont  ceux  qui  s'enfoncent  avec  lui  qui  con- 
servent riiarmonie  et  ceux  qui  s'en  échappent  (jui  font  tache, 
(jui  sont  dispai'ates.  Par  exemple,  ici,  les  prairies  des  vallées  sont 
communales  après  la  coupe  du  foin,  mais  elles  ne  connaissent 
pas  l'engrais;  et  le  propriétaire  ne  peut  profiter  de  la  riche  coupe 
de  regain  que  procurent  les  phosphates  qu'en  les  faisant  clore, 
mais  alors  il  gène  le  parcours.  Les  parcelles  de  vigne  entremê- 
lées sur  telle  côte  ne  sont  desservies  que  par  d'étroits  sentiers  : 
celui  qui  arrache  le  premier  sa  vigne  phylloxérée  pour  y  semer 
nue  luzerne,  ne  saura  comment  en  sortir  la  coupe.  Nous  savons 
(ju'en  Champagne  rassolement  est  obligatoire  ;  un  tiers  de  la 
commune  est  en  blé,  un  tiers  en  avoine,  un  tiers  en  jachère.  Il 
est  défendu  de  perfectionner,  tous  les  propriétaires  sont  astreints 
à  la  môme  routine.  Et  l'on  s'étonne  de  la  dépopulation  des  cam- 
pagnes ! 

r>"  La  Disposition  de  C exploitation  du  spccialisé,  c'est-à- 
dire  : 

a)  La  relation  des  parties  constitutives  du  bien.  —  //  /*'//  a  plus 
ici,  à  proprement  j)arler,  de  relations  entre  les  parties  du  bien, 
parce  ([u'il  n'y  a  pas  forcément  <le  jtartios:  au  contraii'e,  pardé- 
linition,  //  u'  1/ a ijuunc  jnirlie. 

Ce})endan(  il  arrive  (|u'une  s])écialité,  même  (ont  à  fait  pure, 
donne  lieu  à  des  sous-produifs,  mais  tandis  que  dans  la  ferme  les 
relations  sont  d'rquilibrc,  ici  elles  sont  de  drprndanre. 

Le  paysan  fera  aussi  l)ien,  ou  plutôt  aussi  mal,  tous  ses  pro- 
duits suivant  des  proportions  constantes;  le  spécialisé  en  négli- 
gera de  possil)lcs,  ou  sacrifiera  les  secondaires  :  il  les  traitera 


LA    Hi:VOLLTIO.\    AGHICOLK.  ')17 

toujours  suivant  riniportancc  (|u"il  leur  reconnaît,  tandis  (jnils 
sont  tous  également  importants  pour  le  paysan. 

De  là  l'infériorit»'  apparente  du  spécialisé,  qui  scandalise  les 
dévots  de  l'ancienne  culture.  Ils  dénoncent  le  gâchis,  fréquent 
surtout  au  début  d'une  spécialisation.  Ils  comparent  l'imperfec- 
tion de  cette  exploitation  où  Ton  connaît  les  chômages,  où  tel 
sous-produit  est  inutilisé,  au  parfait  équilibre  de  la  ferme  où 
rien  ne  se  perd,  ni  le  temps,  ni  le  moindre  petit  produit.  Mais, 
si  le  spécialisé  connnence  par  gâcher  l'accessoire,  sacrifiant  tout 
au  principal,  ce  principal  suffit  pour  le  faii-e  gagner  malgré  son 
gâchis,  tandis  que  le  paysan  soml)re  malgré  sa  perfection  à  uti- 
liser tous  les  accessoires,  parce  qu'il  manque  de  principal. 

Plus  tard,  le  spécialisé  arrivera  en  se  développant,  et  quand 
ils  en  vaudront  la  peine,  à  utiliser  ses  sous-produits,  comme  l'in- 
dustrie en  se  perfectionnant  arrive  à  utiliser  ses  déchets,  qui 
peuvent  devenir  une  source  de  bénéfices  inqiortants,  mais  tou- 
jours accessoires  et  dépendants  du  but  principal. 

Le  Creusot  fait  de  l'acier  et  non  des  scories  de  déphosphora- 
tion.  bien  (fuil  ait  sn  les  utiliser  avec  yrand  avantage.  Mais  il  a 
commencé  par  les  négliger  et  c'est  toujours  sa  production  d'acier 
([ui  règle  sa  production  de  scories. 

De  même  l'herbager  qui  débute  ne  pense  qu'à  ses  animaux. 
En  réussissant,  il  reconnaîtra  peut-être  qu'il  aurait  avantage  à 
produire  aussi  des  ponnues.  Il  ne  le  fera  toutefois  qu'après  s'être 
rendu  maître  de  son  atfaire  d'engraissement.  Il  aura  négligé 
la  pomme  jusque-là.  De  plus,  il  subordonnera  l'une  de  ces  pro- 
ductions à  l'autre.  Ici  il  ne  plante  pas  parce  qu'il  craint  de  nuire 
à  une  herbe  plantureuse  ;  là  il  croit  au  contraire  que  l'ombre  du 
pommier  maintiendra  la  fraîcheur  et  plante,  en  conséquence,  à 
des  distances  calculées  pour  favoriser  l'herbe,  puisqu'elle  est  le 
principal  et  la  pomme  l'accessoire.  Ailleurs,  au  contraire,  on  né- 
gligera l'herbe,  mais  c'est  qu'on  aura  pour  but  la  production  de 
la  pomme,  comme  dans  certains  vergers  de  l'Orne  où  l'on  rap- 
proche les  pommiers  jusqu'à  3  mètres.  L'herbe  devient  le 
sous-produit  utilisé  par  les  porcs. 

b)  Les  relatioufi  du  spécialisa}  avec  les  choses  extérieures.  Dans 


ol8  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

les  pays  transformés  par  la  spécialisation,  nous  retrouvons  l'Aar- 
monie  que  nous  avons  constatée  pour  le  bien  du  paysan  dans 
les  pays  de  culture  intégrale,  avec  cette  dift'érenco  toutefois  que 
l'accord  dans  l'indépendance  a  succédé  à  Vaccord  dans  la  dépen- 
dance. Tandis  que,  sous  différentes  formes,  des  servitudes 
d'usage  grèvent  les  biens  du  paysan  et  qu'il  n'en  souffre  pas  sen- 
siblement, le  spécialisé,  exclusivement  maître  chez  lui,  accepte 
<ti  ne  souffre  pas  d'être  exclu  (hi  bien  du  voisiu.  En  Normandie, 
certains  herbagers  se  sont,  par  exemple,  tous  clos;  le  bénélice 
<{u'ils  trouvent  à  leur  clôture  leur  fait  accepter  de  ne  pouvoir 
passer  chez  le  voisin,  on  d'ailleurs  ils  n'ont  rien  à  faire.  Mais,  à 
l'apparition  du  spécialisé  chez  les  [)aysans,  il  y  a  rupture  de 
l'ancienne  harmonie,  que  la  nouvelle  n'a  pas  encore  remplacée; 
il  y  a  désaccord,  le  bien  du  spécialisé  jure  avec  le  reste  :  c'est 
que  le  spécialisé  a  sépùré  une  partie  d'un  tout;  il  gène  les 
autres  parties,  en  se  soustrayant  lui-mémo  à  h»  gène  dans 
l'exercice  de  ses  droits  nouveaux.  Il  est  comme  un  colou  en  pays 
neuf,  qui  doit  péniblement  constituer  un  meilleur  mais  nouvel 
état  de  choses. 


11.  — Le  modk  I)K  possKSSiox,  c'est-à-dire  l'étendue  et  l'exer- 
•cice  <hi  di'oit  sur  le  bien,  se  détermine  en  analysant  : 

1"    A  (juel  titre  possède-t-on  h*  bien  ? 

2"  Par  (juelle  organisation  de  personnes  exerce-t-on  son 
droit? 

Le  paysan.  Chez  le  paysan,  le  bien  est  possédé  à  titre  de  pro- 
priété j)ar  la  famille,  qui  re\i)h)ite  avec  le  concours  de  tous  ses 
membres.  L<>  paysan  est  ou  veut  être  /tropriétairc.  Nous  avons 
pris  le  typ<'  (h>  la  ferme  pourexenq)h*  du  bien  du  paysan,  })arce 
(pie hulomaine  piopredu  paysan,  (piiauraitdûnous  servir  de mo- 
<b''h\  étant  maintenant  iucessannnent  détruit  par  les  partages,  est 
prescjne  d(^  venu  inobservable.  (pi()i([ue  le  paysan  continue  à  s'épui- 
ser à  chaque  génération  poui'  le  reconstituer  de  pièces  et  de  mor- 
ceaux. Dans  la  ferme,  le  paysan  est  locataire,  mais  pour  peu  que 
le  pays  lui  en  oll're  la  possihilité,  il  ne  se  contente  pas  de  cette 


LA    RÉVOLUTION    AGRICOLE.  .")!•♦ 

qualité.  11  no  vise  (|u  à  mouterpar  elle  à  la  position  qu  il  considère 
comme  supérieure  et  comme  la  seule  capable  de  le  satisfaire.  Il 
quitte,  dès  quil  le  peut,  sa  ferme  pour  devenir  propriétaire,  et 
il  est  content  d'abandonner  une  bonne  ferme  pour  s'établir  sur 
sa  propriété,  généralement  inférieure.  Si  le  pays  entièrement 
occupé  par  des  fermes  de  grands  propriétaires,  comme  dans 
certaines  régions  de  l'Ouest,  l'Anjou,  la  Vendée,  no  lui  laisse  pas 
l'espoir  do  devenir  véritablement  propriétaire,  il  le  devient 
d'une  certaine  manière  dans  sa  ferme  en  y  perpétuant  sa  famille 
pondant  de  longues  générations.  I.es  usages,  les  coutumes,  l'o- 
pinion publique  garantissent  à  sa  postérité  le  moyen  de  se 
maintenir  dans  la  même  exploitation.  Sauf  des  cas  absolument 
graves,  le  propriétaire  ne  renvoie  pas  un  fermier,  ni  les  héritiers 
naturels  de  celui-ci.  (Juand  on  connaît  le  travail  du  paysan, 
quand  on  compare  sa  façon  d'exploiter  son  bien,  ou  cette  ferme 
[)ermanonte  et  celles  qui  lui  servent  d'échelon  pour  atteindre  à 
la  propriété,  on  aper«;oit  clairement  le  régime  do  propriété  qui 
lui  convient  et  qu  il  a  réussi  à  créer.  11  demande  la  stabilité  et  il 
a  établi  un  régime  de  propriété  permanente .  Nous  le  verrons  en 
traitant  de  la  transmission  du  bien.  C'est  que  le  paysan  n'aspire 
qu'à  une  vie  traditionnelle  et  non  progressive;  il  constitue  sa 
propriété  pour  une  vie  qui  ne  variera  pas,  pour  des  générations 
successives  qui  s'en  contenteront.  Il  aime  surtout  à  travailler 
une  fois  pour  toutes,  au  moins  pour  très  longtemps.  Il  n'a  une 
certaine  générosité  que  pour  ce  qui  doit  durer.  Même  âgé,  il 
plantera,  mais  toujours  pour  les  besoins  de  la  famille,  en  petit, 
un  arbre,  qui  manquait.  Pour  cela,  il  faut  être  propriétaire; 
comme  locataire,  l'idée  qu'une  amélioration  faite  par  lui  subsis- 
tera après  lui  et  pas  pour  les  siens,  le  révolte  et  l'entrave,  même 
si  elle  doit  le  rémunérer  de  sa  peine;  cela  ne  lui  suffît  pas,  il 
n'en  aura  pas  épuisé  la  jouissance. 

Mais,  si  le  paysan  réclame  la  permanence  de  la  propriété,  il  ne 
prétend  pas  sur  elle  à  un  droit  exclusif  :  sa  propriété  est  plus 
permanente  qu'exclusive.  La  terre  appartient  à  celui  qui  la 
vivifie,  »  dit  le  Coran,  et  il  faudrait  ajouter  :  dans  la  mesure  où 
il  la   vi^-ifie.  Cette  sentence  semble   inscrite  au  fond  du  cœur 


u20  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

(le  l'homme.  Le  paysan  vivifie  pour  toujours  la  terre  en  la  défri- 
chant; il  continue  par  un  petit  entretien,  en  la  labourant, àmain- 
tenir  l'effet  de  ce  premier  travail;  il  la  veut  donc  pour  toujours. 
Mais  on  vivifie  aussi  la  terre  par  la  simple  récolte,  et  le  paysan 
compte,  autant  qu'il  peut,  sur  les  produits  spontanés  du  pays, 
c'est-à-dire  sur  ceux  qui  contribuent  à  la  vie  sans  exiger  de  tra- 
vail. Seulement,  il  ne  se  reconnaît  plus  sur  eux  un  droit  exclu- 
sif, fût-ce  chez  lui,  mais  une  simple  facilité  à  s'en  emparer  le 
premier,  comme  il  se  reconnaît  chez  les  autres  le  droit  de  sVn 
emparer  s'il  arrive  le  premier.  Le  droit  du  premier  occupant  en 
ces  matières  porte  une  atteinte  sensible  au  droit  exclusif  du  pay- 
san sur  sa  terre.  Nous  le  verrons  à  propos  des  subventions. 

Le  spécialisé.  Il  réclame  une  possession  exclusive  de  la  terre 
pendant  son  exploitation,  mais  il  ne  se  soucie  pas  de  garantir  la 
permanence  quand  même  de  cette  possession.  Contrairement  ;\ 
celle  du  paysan,  sa  propriété  réclame  V exclusivisme  plus  ([ue  la 
permanence .  Cela  se  conr-oit  aisément  :  la  propriété  du  spécialise 
n'est  pas  un  bien  de  famille,  mais  le  bien  de  l'affaire.  Il  ne  ré- 
clame ])as  la  propriété  pour  lui  et  pour  ses  descendants,  mais 
pour  l'aU'aire.  Le  paysan  réclame  une  propriété  persoimelle,  le 
spécialisé  une  propriété  d'affaires.  Et  son  affaire,  il  ne  la  croit 
pas  éternelle,  mais  au  contraire  incessamment  perfectible,  c'est- 
à-dire  modifiable.  Au  lieu  de  le  figer  une  fois  pour  toutes,  lui 
et  sa  descendance,  dans  1'  «  aurea  mediocritas  »,  elle  doit  lui 
faire  courir  des  risques  de  fortune  et  de  ruine  :  fortune  qu'il  veut 
accroître  ou  transporter  ailleurs,  ruiiir  (juil  v(Mit  pouvoir  rapide- 
ment enrayer. 

A  ([uel  titre  possédera-t-il  donc  la  terre?  Peu  lui  inq)orte. 
Sera-t-il  concessionnaire,  diri^ctinn-  d  une  société  anonvme,  lo- 
cataire,  [)roj)riétaire?  Il  choisii'a  sans  [)réjugé  celui  d-e  ces  modes 
(pii  sauvegardera  le  i)lus  sa  liberté  et  son  droit.  Il  est  même  à 
croire  ((ue  nous  constaterons  chez  lui  une  forte  répugnance  pour 
la  condition  de  propriétaire,  partout  où  la  législation  en  fait 
une  attache  trop  dil'licile  à  briser  avec  la  fcM're,  où  l'opinion 
pnbli(]ue  en  fait  une  sorte  de  titre  de  nol)lesse  (jui  excite  l'en- 
vie et  impose  des  charges,  où  la  qualité  de  locataire,  moins  en- 


LA    RKVOLITION    AGRICOLE.  .")2I 

viéc  et  moins  impostM»,  donne  pendant  roccuimtioii  les  mêmes 
droits  avec  plus  de  lil)erté. 

•    Cette  moindre  permanence  de  la  [)ropriétc  on  de  la  jouissance 
exclusive  n'empêche   pas  en  revanche  le  spécialisé,  pendant  le 
temps  d<>  son  exploitation,  de  se  donner  tout  entier.à  la  terre. 
C'est  lui  ([ui  «mi  diiiiiera  personn<dlement  le  travail  ou  ({ui  le  fera 
lui-même.    Il  ne  regrettera  pas,  comme  le  paysan,  de  laisser 
après  lui  des  améliorations  qui  contiimeront  à  profiter  à  d'au- 
tres, pourvu  (ju'elles  l'aient  payé.  Nous  avons  vu  déjà,  par  exem- 
ple, le  pépiniériste  défoncer  la  terre  du  paysan  (ju'il  n'a  louée 
(jue  pour  ciiuj  ans,   quoique   leilet   de  ce  travail  doive  durer 
bien  davantage.  Peu  lui  importe;  la  seule  question  pour  lui  a 
été  celle-ci  :Serai-je,  en  cinq  ans,  payé  du  défonçage  avec  béné- 
lice?  Inversement,  il  ne  cherchera  pas  à  améliorer  pour  l'éter- 
nité.   Il  ne   considère  pas  la  terre  comme  un  bien,  mais  comme 
un  instrument  de  travail  pour  atteindre  un   bien,  la  fortune. 
Aussi,  loin  de  se  ruiner  ipouv  T améliorer,  il  la  ruinera  sans  scru- 
l)ule  pour  s'améliorer.  Il  la  stérilisera  fort  bien  pour  de  longues 
années,  pourvu  que  la  perte  qu'il  subira  sur  la  vente  à  son  dé- 
part soit  compensée  par  le  bénéfice  qu'il  aura  tiré  de  son  exploi- 
tation. Il  n'a  pas  le   respect  delà  terre,  il  n'y  voit  qu'une  affaire 
d'argent.  Il  v(>ndra  sa  terre  végétale  au  lieu  de  la  cultiver,  ex- 
ploitera une  carrière  de  pierres,  d'argile,  de  marne,  de  sable 
qui  laissera  ensuite  à  nu  le  sous-sol  inerte  et  improductif,  s'il 
reconnaît  là  l'exploitation  la  plus  rémunératrice.  Car  il  n'est  pas 
cultivateur  de  sentiment,  c'est  avant  tout  un  chasseur  de  dollars, 
comme  disent  les  Américains. 


ni.  —  Les  subventions  montrent  comment  ceux  qui  ne  possè- 
dent pas  un  bien  participent  à  sa  jouissance.  Elles  sont  actives 
ou  passives. 

Le  paysan,  il  faut  bien  s'en  rendre  compte,  ne  cultive  que 
pour  récolter  les  produits  nécessaires  à  un  minimum  de  vie  qu'il 
accepte  et  qu'il  ne  veut  pas  améhorer  au  prix  d'un  plus  grand 
effort.  Mais  il  ne   cultive  que  les  produits  qu'il  ne  peut  avoir 

T.  XXXII.  36 


52:2  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

dans  une  mesure  quelcon([ue  à  létat  spontané,  car  il  [)réfère  de 
beaucoup  à  la  culture  la  simple  récolte  des  produits  spontanés. 
La  vaine  pâture,  les  tolérances  forestières,  le  res  nullius  sont  ieà 
objets  de  ses  plus  chères  prédilections,  ce  sont  là  des  «  droits  », 
des  «  usages  »  qu'il  maintient  avec  la  ténacité  la  plus  obstinée, 
la  moins  en  rapport  avec  le  bénéfice  chiffré  en  argent  qu'il  en 
tire.  Et  c'est  ce  qu'on  ne  peut  absolument  pas  comprendre,  si 
l'on  n'est  pas  pénétré  de  cet  équilibre  implacable  de  la  ferme, 
dont  on  ne  saurait,  sans  ronq)re  tout  rorganisme,  retirer  une 
partie  ({ui,  en  soi,  parait  insignifiante. 

Ainsi,  j'assiste  depuis  plusieurs  années  dalis  ma  comnume  à 
une  lutte  curieuse  de  l'Administration,  —  la  grande,  celle  de 
l'État,  l'Administration  tout  court  —  contre  le  paysan.  L'Admi- 
nistration est  honteusement  battue  chacpie  année  et  elle  n'y 
comprend  rien.  Les  paysannes  font  (jnehiuefois  pacager  à  leurs 
vaches  les  bas  côtés  des  grandes  routes  dont  les  lossés,  avec 
leurs  trois  faces  herbues,  constituent  la  moitié  de  la  surface  d<' 
pacage.  Quand  il  pleut  surtont,  ces  fossés  sont  très  vite  dété- 
riorés par  les  pieds  des  animaux  ([ui.  eu  défonçant  les  bords, 
comblent  le  fond,  et  les  fossés  sont  à  refaire.  C'est  un  entretien 
dispendieux  et  vraiment  hors  de  proportion  avec  la  maigre 
valeur  (le  l'heibe  utilisée.  Pour  pacager  i)endant  ([uinze  jours 
100  mètres  de  bas  côté,  le  paysan  oblige  à  refaire  100  mètres 
de  fossé  à  0  fr.  10  le  mètre,  soit  10  fr.  Le  bas  côté  a  i  mè- 
tres (le  large,  soit  VOO  mètres  carrés  de  terrain,  dont  Ihec- 
tarc  se  loue,  dans  cet  endroit  même,  2.')  tV.  par  au.  On  aurait 
donc  ces  VOO  mèti'es  [xiur  I  friiiic  par  an.  Kt  on  n(>  les  utilise 
(|u'une  (juinzaine  de  jours,  pour  y  faire  10  fr.  de  déuàts.  C'est 
absurde.  L'Administration  l'interdit  doue  depuis  j)lusieurs  an- 
nées, mais  en  vain.  Sou  interdiction  ;i  Immu  être  tambourinée 
le  dimanelie  ai)rès  la  grand'messe,  toute  la  commune  est  en 
C(mtravention.  C'est  que  l'Administration  ne  s.iit  pas  (juc  ces 
(piinze  jours  (h^  pacage  sont  indispensables  au  [)rintenq)s  pour 
(pu»  la  plupart  des  femmes  du  pays  conservent  leurs  vaches, 
c'est-à-din^  leur  véritable  fortune.  Klles  ]e>  ont  nourries  justpie- 
là  en  faisant  de  l'herbe  dans  les  champs,  mais  alors  les  récoltes 


LX    HÉVOLfTlON    AGRICOLE.  523 

oui  grandi  et  il  est  iiilonlil  d'entrer  sur  les  terres;  il  faut  at- 
t<Midre  la  coupe  des  l'oins  j)our  l'ouvcrlure  de  la  prairie  coni- 
niunalc.  C'est  dans  l'écononiic  de  ces  pauvres  gens  un  moment 
critique;  ce  court  [)acage  de  route  leur  est  essentiel;  le  leur 
retirer,  c'est  retirer  le  rouage  d'une  montre  sous  prétexte  (juil 
est  trop  petit  poui'  <|ue  son  absence  puisse  nuire.  Ce  serait  les 
obligera  vendre  leurs  vnches. 

Un  exempb'  encore  :  les  habitations  voisines  de  la  l'orèt  do- 
maniale se  louent  50  fr.  de  plus  que  les  autres,  parce  qu'on 
y  a  le  bois  pour  rien.  La  foret  est  ravagée.  Périodiquement, 
l'Administration  forestière  cherche  à  la  défendre  par  des  in- 
terdictions, mais  elles  restent  vaines.  Le  paysan  qui  a  construit 
là  sa  maison  pour  jouir  du  bois  gratis,  se  considère  en  etïet 
comme  volé;  le  locataire  qui  a  loué  là  50  fr.  plus  cher  qu'ail- 
leurs, veut  retrouver  son  argent  et,  s'il  s'en  abstenait,  son  bail- 
leur ne  serait  pas  satisfait  <le  voir  ainsi  se  déprécier  son  immeu- 
ble :  le  garde  forestier  est  débordé;  le  député  intervient,  et  le 
paysan  a,  en  fait,  gain  de  cause.  S'il  maintient  ainsi  victorieu- 
sement les  subventions  ([u'il  a  su  tirer  des  propriétés  de  l'État, 
nous  pouvons  juger  du  sort  réservé  au  grand  propriétaire! 

Ce  sont  là  des  exemples  de  subventions  dont  il  jouit  sans 
compensation  qui  atteigne  son  bien  :  ce  sont  des  subventions  ac- 
tives. iMaisily  atoute  la  gamme,  indétîniment  variée,  des  resnul- 
Uns  qui  lui  fait  supporter  des  subventions  passives.  En  pratique, 
est  t'es  niUlius  ce  qui  ne  fait  pas  de  tort  au  paysan,  d'après  sa 
manière  de  faire  générale,  comme  le  libre  passage  sur  ses  terres 
non  ensemencées,  les  produits  spontanés,  gibiers,  poissons, 
champignons,  cresson;  tout  ce  qui  pourrait  se  perdre  et,  par  ex- 
tension, tout  ce  qui  traîne;  le  glanage  sous  toutes  ses  formes,  du 
grain,  du  foin,  des  fruits  qui  auraient  pourri,  le  ramassage  de 
tout  objet  sans  valeur  oublié,  ou  qui  n'a  pas  été  rangé,  et  duquel 
on  peut  dire  qu  on  pensait  qu'il  n'aurait  pas  été  utilisé.  Toutes 
ces  subventions  passives,  le  paysan  les  supporte  philosophique- 
ment chez  lui,  parce  qu'il  s'accorde  le  droit  d'en  profiter  active- 
ment, chez  les  autres.  Si  quelque  chose  de  ce  genre  lui  a  été  pris, 
il  se  dit  :   «  Je  n'avqis  qu'à  ne  pas  le  laisser  traîner  »,  et  il  en 


0-2i  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

cherche  le  remplacement  chez  un  voisin  néi;ligent.  Si  le  cresson 
de  son  ruisseau,  si  ses  noisettes  ou  ses  prunelles  ont  disparu,  il 
se  dit  :  «  .le  n'avais  qu'à  nie  lever  plus  matin  et  à  arriver  le  pre- 
mier »,  et  le  lendemain,  avant  le  jour,  il  ira  au  loin  compenser 
sa  perte.  Mais  la  (jualité  de  ?'es  nullii(S  ou  chose  sans  maître  est 
par  lui  maintenue  avec  obstination  au  genre  d'objet  que  j'ai  dit, 
([uand  même  cet  oljjct  serait  le  fruit  d'un  certain  travail.  Faites 
une  cressonnière,  faites  de  la  pisciculture,  élevez  du  gibier,  vous 
serez  pillé,  parce  que  le  gibier,  le  poisson,  le  cresson  sont  res 
nullius.  Faites  des  routes,  des  allées,  le  paysan  prétendra  à  un 
droit  de  passage  :  la  terre,  dit-il,  n'est  pas  ensemencée,  il  ne 
fait  pas  de  tort. 

Le  spécialisé  ne  prétend  à  aucune  subvention  chez  les  autres  et 
ne  veut  pas  en  souffrir  chez  lui.  Bien  plus,  il  ne  veut  même  pas 
protiter  de  celles  que  la  nature  lui  offre  chez  lui.  Il  dit  qu'il  n'a 
pas  de  temps  à  perdre  à  cela;  que  ces  produits  spontanés  occu- 
peraient un  terrain  qu'il  emploiera  plus  utilement;  ce  sont,  en 
effet,  généralement  des  parasites,  ménagés  par  le  paysan  qui  les 
utilise,  détruits  par  la  culture  intensive  du  spécialisé.  C'est  que 
le  paysan  est  un  homme  qui  ne  compte  pas  son  temps  —  il  le 
réi)ète  sans  cesse  —  mais  ses  produits;  il  lui  en  faut  un  certain 
nombre,  une  certaine  variété  pour  vivre  et,  dune  manière  ou 
d'une  autre,  bon  an  mal  an.  il  les  obtient.  Pour  le  s[)écialisé,  le 
«  temps  est  de  l'argent  ».  el  il  chillVe  la  valeur  du  produit,  il 
achètera  son  plat  de  cluunpignons  parce  que  perdre  une  «lemi- 
journée  à  les  chercher  dans  les  bois  du  voisin,  lui  revient  plus 
cher.  S'il  fait  une  cressonnière,  c'est  une  affaire  connue  celle  de 
Gonessequi  occn[)e  10  hectares  et  ex[)é(lie  à  Paris  de  10  à  1-2.000 
bottes  par  jour;  ce  n'est  })as  poui*  mangcM'  une  salade.  Et  si 
rherl>ager  a  du  cresson  dans  le  ruisseau  qui  arrose  ses  prés,  il 
sera  amené  à  h' détruire,  pour  couper  court  aux  allées  (>t  venues 
des  maraudeurs,  malfaisantes  à  son  herbe  (jui  ne  vient  plus  toute 
seule,  mais  à  la(|nelh'  il  n'a  ménagé  ni  l'engrais,  ni  les  soins.  Il 
détruira  les  lapins  chez  lui,  s'ils  gênent  son  ivxploitaliou,  et 
louera  en  même  tenq)s  une  chasse  au  dehors,  s'il  en  a  le  goût  : 
ce  (]ui  [)arait  une  monstruosité  au  paysan,  qui  établit  une  cote 


LA    RÉVOLUTION   AGRICOLE  525 

mal  taillée,  mais  toujours  en  perte,  entre  le  tort  que  lui  l'ont  les 
lapins  et  le  plaisir  et  I(^  profit  qu'il  en  tire. 

IV.  —  L.\  TKAXSMissiox  indique  dans  (juelles  conditions  le  bien 
passe  d'un  propriétaire  à  un  autre. 

Le  paysan.  Nous  avons  dit  ([ue  le  paysan,  exigeant  la  stahilité 
plus  que  l'exclusivisme,  avait  réussi  à  étahlii-  un  régime  de  pro- 
priété 'permanente  Notre  régime  de  propriété  foncière  favorise- 
t-il  assez  énergiquement  en  eUet  la  stal)ilité  de  la  propriété,  sa 
permanence?  Grâce  à  lui,  la  terre  est  dcvemie  un  bien  d'une  na- 
ture toute  particulière,  un  bien  qui  n'a  pas  de  libre  circulation. 
Sa  vente,  son  acbat,  son  écbange,  sa  location  sont  soumis  à  des 
formalités  longues  et  conq)liquées  (la  purge  des  hypotbèques 
légales  demande  des  mois)  à  des  formalités  plus  que  coûteuses, 
ruineuses.  C'est  bien  là  un  régime  tutélaire,  qui  vise  à  défendre 
le  bien  de  famille  même  contre  son  possesseur,  contre  l'incapa- 
cité d'une  génération,  contre  le  (lissi])ateur  qui  en  disloquerait 
l'équilibre  et  par  là  le  ruinerait  en  vendantune  partie.  Et  ce  n'est 
pas  assez  :  on  a  toujours  visé  à  en  interdire  absolument  la  vente 
pour  le  maintenir  dans  la  famille  qui  l'avait  une  fois  possédé  ; 
c'est  ce  qu'une  certaine  noblesse  voulait  obtenir  par  les  majorais  ; 
on  rêve  encore  aujourd'hui  de  doter  le  paysan  d'un  bien  inalié- 
nable. Toute  notre  législation  tend  à  maintenir  la  permanence  de 
la  propriété  foncière  entre  les  mains  du  paysan  et  de  sa  des- 
cendance. C'est  toujours  l'idée  du  paysan  :  en  arrivant  à  la  pro- 
priété de  la  terre,  il  a  atteint  le  summum.,  il  n'a  plus  cju'à  s'y 
maintenir  sous  peine  de  déchéance.  Notre  loi  de  partage  n'est 
pas  en  contradiction  avec  ce  que  nous  venons  de  dire  ;  elle  a  sé- 
duit d'abord  la  cupidité  du  paysan  en  lui  facilitant  l'accession  à 
la  propriété  de  la  terre  ;  elle  ne  l'a  pas  révolté  ensuite  parce 
que,  en  donnant  des  droits  à  ses  enfants  sur  son  bien,  elle  ne 
fait  que  leur  assurer  cette  transmission  qu'il  aurait  faite  peut- 
être  autrement,  mais  qu'il  leur  aurait  faite;  les  effets  désastreux 
de  cette  loi,  il  les  a  constatés  plus  tard,  mais  il  les  juge  un  mal 
nécessaire,  il  n'en  rend  pas  la  loi  responsable  et  il  connaît  le 
remède  :  l'enfant  unique. 


.')26  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Le  spécialisé.  Cette  manière  de  concevoir  la  transmission  do 
la  propriété  ne  convient  pas  du  tout  au  spécialisé.  An  lieu  d'un 
réfjimo  fntélaire,  il  réclame  un  régime  libéral.  Il  ne  voit  pas  dans 
la  possession  de  la  terre,  ou  dans  le  titre  de  propriétaire,  un 
siimimnn  social  d'où  l'on  ne  saurait  que  déchoir  et  qu'il  faut  par 
conséquent  maintenir  à  tout  prix;  il  ny  voit  qu'un  instrument 
de  travail  qui  lui  [)araît  aujourd'hui  supérieur  à  un  autre,  mais 
qui  peut  ne  plus  l'être  demain.  11  désire  donc  les  moyens  de  s'en 
défaire  aisément.  De  même  qu'il  exige  avant  tout  tien  avoir  la 
disposition  absolument  exclusive,  tant  qu'il  l'emploie,  il  veut 
pouvoir  le  vendre  à  son  gré  en  partie  ou  en  totalité,  l'acheter, 
le  louer,  l'échanger  facilement,  suivant  les  besoins  de  son  all'aire. 
Comme  sa  j)ropriété  représente  à  ses  yeux  un  capital,  il  veut 
pouvoir  profiter  du  crédit  qu'elle  lui  doiuie  j)()ur  emprunter  sur 
elle  suivant  ses  besoins,  pour  se  libérer  promptement,  pour  la 
dégager  de  nouveau,  tout  cela  sans  formalités  ni  frais  exagérés, 
comme  il  le  ferait  pour  toute  autre  valeur  cpie  la  loi  ne  protège 
pas  et  dont  elle  n'entrave  pas  la  libre  disposition.  C'est,  par 
exemple,  ce  qu'une  simple  inscription  sur  le  titre  de  ])ropriété 
permet  déjà  de  faire  dans  les  pays  à  culture  spécialisée  où  l'on  a 
perdu  la  notion  du  bien  de  <«  faniillo  ». 

Pour  conclure,  ni  la  com[)osition  du  bien  du  paysan,  ni  ses 
modes  de  possession  et  de  transmission  ne  conviennent  au  spé- 
cialisé, mais  il  les  rencontre  de  fait,  établis  par  l'usage,  sanc- 
tionnés par  la  loi,  et  il  faut  bien  (juil  s'en  tire,  en  attendant 
(piil  ail  obtenu  la  consécration  d'un  nouvel  état  de  ehoses.  Kt 
comment  s'en  tire-t-il? 

D'abord  j)ar  Y  abstention,  parce  (ju'il  \\v  fi-ouve  pas,  comme 
condition  préalable,  la  propriété  qu'il  lui  faut  j)()ur  assurer  son 
travail.  On  ne  se  doute  guèri»,  malheureusemenl.  Av  la  foule  de 
spécialisés  en  puissance  ([iii  ont  déserté  la  canq)ague  ou  (jui  ne 
s'y  sont  pas  fixés,  parce  qu'ils  ont  jugé  la  situation  en  général 
comme  trop  ditticile  pour  eux.  ou  parce  ((u'ils  ont  estimé  en  par- 
ticulier que  les  campagnes  ([u'ils  connais.saient  se  refusaient  par 
des  conditions  inintelligentes  îY  la  spécialité  à  hupudle  ils  avaient 


LA    HÉVûLLTIOX   AGHICÛLE.  327 

pensé.  Ctnix-là  vont  faire  leur  aUain'  ailleurs,  mais  leur  <'loii;iie- 
meiit  est  une  perte  nette  pour  la  terre  ou  pour  le  pays,  perte 
terrible  parce  qu'elle  représente  laljstention  des  capacités  re- 
poiissées  (les  campagnes  par  un  régime  défectueux  de  la  pro- 
priété. On  déplore  la  désertion  des  campagnes  et  l'on  ferait 
mieux  de  reclierclKu-  si  l'on  ne  maintient  pas,  pour  sauver  les 
impuissants  ipii  s^imhrent.  une  cause  justifié»^  à  la  retraite  des 
capables. 

Mais  il  est  des  spécialisés  qui  rencontrent  des  conditions  sufti- 
santes  pour  réaliser  leurs  vues,  ou  surtout  qui  espèrent  les  créer. 
Oux-là  sont  des  colons  en  i)ays  nègre.  D'ordinaire,  ils  sont  obli- 
gés d'abord  de  remanier  péniblement  et  coùteusement  par  des 
ventes  et  [)ar  des  adjonctions  la  propriété  toute  faite  qu'ils  ont 
acbetée  :  puis  d'utiliser  ensuite  les  bâtiments  en  en  modifiant  l'u- 
sage. Les  plus  favorisés  sont  ceux  ([ui  rencontrent  une  propriété 
<lémend)rée  par  un  marcband  de  bien  (jui  s'est  dit  :  «  Il  y  aura 
toujours  un  Parisien  ignorant  pour  s'engouer  de  cette  propriété 
désorganisée;  »  et  ils  l'obtiennent  moins  cher  à  cause  de  cette 
tare  de  <(  déséquilibre  ».  Ils  auront,  par  cxenq)le,  trouvé  une  spé- 
cialité qui  ne  réclame  pas  de  prés  et  à  laquelle  conviendra  une 
ferme  dont  le  marchand  de  bien  aura  réalisé  les  prés.  J'ai  sous 
les  yeux  l'exemple  d'une  propriété  sans  pré.  sans  terres  sufti- 
santes  pour  utiliser  un  attelage  ;  on  riait  de  celui  qui,  en  l'ache- 
tant, prouvait  son  ignorance  aux  yeux  du  pays  :  il  a  su  y  adapter 
une  spécialité  avantageuse. 

iMais,  quelle  cpie  soit  la  propriété,  le  nouveau  propriétaire,  qui 
croit  avoir  sur  elle  tous  les  droits  que  lui  reconnaît  la  loi,  n'en 
jouit  qu'en  théorie  et  hérite,  enfaiî,  du  mode  de  possession  que 
lui  a  légué  son  prédécesseur.  Il  a  à  supporter  toutes  les  subven- 
tions d'usage  et  celles  que  le  précédent  propriétaire  a  laissées  s'é- 
tablir. Toujours,  plus  ou  moins,  mais  plutôt  plus  que  moins,  sa 
propriété  est  pillée  et  c'est  à  partir  de  ce  point  de  départ,  l'état 
de  choses  laissé  par  son  prédécesseur,  qu'il  doit  péniblement 
conquérir  ses  droits  en  pratique.  Le  spécialisé  a  besoin  de  la  dis- 
position exclusive  du  sol  et  il  ne  la  trouve  guère.  La  propriété 
rurale  est  livrée  à  la  bonne  foi  publique,  telle  que  la  morale  relà- 


o2H  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

chéc  du  pays  Ta  faite.  La  surveillance  du  garde  champêtre  est 
illusoire  ;  mille  entraves  sont  opposées  à  la  surveillance  person- 
nelle du  propriétaire  et  à  celle  de  son  garde.  Celui-ci  doit  être 
persona  (jrata  de  radministration,  qui  consulte  la  localité  avant 
de  l'admettre  à  l'assermentation.  La  surveillance  du  garde,  en 
tous  cas,  ne  peut  s'exercer  que  suivant  les  usages  du  pays  et 
seulement  pour  prévenir  de  nouveau.x  abus  :  même  dans  ces  li- 
mites, comme  le  spécialisé  est  généralement  au-dessus  de  la  con- 
dition ouvrière,  l'estimation  publique  le  place  sous  un  régime 
d'exception  :  il  est  dans  une  catégorie  qui  doit  su})porter  plus 
([ue  le  commun.  Avec  les  faux  témoins  qui  se  multiplient,  la 
dangereuse  sanction  extrême  du  procès-verbal  est  devenue 
illusoire. 

Le  spécialisé  n'atteindra  donc  pas  son  but  par  la  surveillance 
et  la  lutte,  mais  seulement  par  des  mesures  radicales  comme  la 
destruction  des  produits  spontanés.  Il  est  surtout  un  moyen  au- 
(juel  il  a  généralement  recours,  qui  lui  restitue  tous  ses  droits 
en  les  augmentant  même  :  c'est  la  clôture.  Heureux  les  proprié- 
taires clos!  La  clôture  est  connue  du  paysan  et  constitue  à  ses 
yeux  une  propriété  toute  particulière,  qu'il  a  fait  sanctionner 
par  la  loi  après  la  coutume.  Avec  elle,  l'escalade  et  l'effraction 
donnent  lieu  au  droit  de  légitime  défense;  l'agresseur  d»^  la 
propriété  close  peut  iis([uer  jusqu'au  coup  de  fusil.  Le  paysan 
a  inventé  la  clôture  pour  son  jaidin  dont  il  vivilie  incessamment 
la  terre  par  un  travail  intense;  le  travail  de  la  clôture  ajoute 
encore  au  droit  de  la  propriété.  Pour  le  mode  exclusif  de  pro- 
priété (pie  la  spécialité  réclame,  le  spécialisé  est  presque  fatale- 
ment amené  à  se  clore.  De  fait,  les  clôtures  s'observent  surtout 
en  pays  spécialisés;  et,  dans  les  pays  de  culture  intégrale,  c'est 
la  partie  spécialisée  (jui  est  close  :  le  potager,  le  verger,  une 
vigne,  un  pié.  Le  s[)écialisé  doit  (Mivisager  la  mesure  radicale 
(jui  assurera  son  exploitation  exclusiviste,  c'est-à-dire  la  dépense 
d'une  clôture,  comme  condition  prralahlr  de  sa /)ropri('te. 

Le  réginu^  tutélaire  de  transmission  (|ut^  le  paysan  a  dû  créer 
[)our  son  bi(Mi  de  famille  et  a  fait  sanctionner  [)ar  la  loi,  ne  gêne 
pas  moins  que  son  mod(>  (l(>  possession  le  spécialisé.  Cette  diffi- 


LA    H  ÉVOLUTION    AGHICOLE.  529 

culte  peut-elle  ètie  tournée  aussi?  Pour  le  paysan,  la  terre  étant 
un  bien  constitué  en  vue  de  la  situation  des  personnes,  le  titre 
de  propriétaire  est  le  ])ut;  pour  le  spécialisé,  c'est  le  succès  de 
l'aflaire  cjui  est  la  question.  Il  ne  tient  plus  à  la  possession  de  la 
terre  si  TalTairt'  ne  paye  pas,  mais  l'aflaire  n'admet  pas  qu'on 
[)artage  par  suite  d'accidents  personnels  indépendants  d'elle. 
Que  le  propi-iétaire  meure,  l'aflaire  n'en  a  pas  moins  besoin  de 
disposer  de  toute  la  terre.  De  plus,  latl'aire  qui  espère  se  déve- 
lopper a  besoin  de  pouvoir  augmenter  aisément  la  surface 
occupée.  Notre  régime  de  propriété  ne  répond  pas  à  ces  besoins 
et  les  entrave  au  contraire.  11  est  vrai  que  les  frais,  les  formalités 
de  transmission,  le  partage  forcé  excitent  justement  les  plus 
vives  crili({ues,  mais  on  ne  peut  attendre,  comme  réforme  sur 
ces  points,  que  des  sinq)lirications,  c'est-à-dire  un  régime  plus 
libéral,  dans  le  sens  que  réclame  la  spécialisation.  La  réforme 
libérale  est  toujours  plus  facile  à  obtenir  que  la  réforme  pro- 
tectrice ;  mais  elle  ne  vient  pas  de  soi;  il  faut  que  quebjue  chose 
l'impose. 

Les  sjîécialisés  imposeront  le  régime  libéral  en  l'établissant 
chacun  pour  son  compte,  et  leur  succès  en  se  généralisant  amè- 
nera tôt  ou  tard  la  consécration  en  droit  du  régime  de  propriété 
({u'ils  auront  <léjà  constitué  en  fait  ;  ils  ne  doivent  pas  se  con- 
tenter de  regarder  venir  cette  consécration,  qui  sanctionnera 
leur  succès,  mais  de  laquelle  leur  succès  ne  dépend  pas. 

Comme  la  clôture  assure  aux  spécialisés  la  disposition  exclu- 
sive du  sol  dont  ils  ont  Ijesoin,  des  combinaisons  nombreuses  et 
infiniment  variées  leur  permettent  d'établir  le  régime  de  pro- 
priété qui  convient  à  chaque  spécialité.  Par  la  location,  par  la 
société  en  commandite,  ils  peuvent  assurer  à  l'affaire  une  pos- 
session qui  dépasse  de  beaucoup  la  vie  humaine.  La  possession 
du  locataire  peut  durer  un  siècle  par  le  bail  emphytéotique,  il 
permet  la  création  et  l'exploitation  d'une  forêt  ;  il  suffit  donc  à 
assurer  la  plus  longue  des  spécialisations.  D'un  autre  côté,  le 
bail  de  location  avec  résiliation  prévue,  à  des  termes  échelonnés, 
avec  toutes  les  combinaisons  qu'il  autorise,  permet  de  réduire 
autant  que  l'on  veut  la  possession.  On  peut  donc  par  la  location 


:i30  LA    SCIENCE    SOClALt;. 

s'assurer  une  possession  plus  lonuue  que  j)ar  le  titre  de  proprié- 
taire et  en  même  temps  s'assurer  une  retraite  plus  rapide  que  la 
vente  en  prévision  de  rinsuccès.  La  location,  la  société  réduite, 
même  la  société  anonyme  paraissent  des  formes  d'exploitation  de 
^rand  avenir  pour  les  spécialisés.  Les  cas  en  sont  déjà  nombreux. 
C'est  ainsi  (pie  la  colonie  de  Mcttray  combine  la  propriété  et  la 
location  en  louant  à  une  foule  de  petits  [)r()priétaires  des  champs 
qui  la  bordent  et  dont  elle  peut  donner  un  prix  de  location  bien 
supérieur  au  revenu  qu'en  tiraient  ces  petits  propriétaires;  c'est 
ainsi  que  les  fermiers  du  Nord  cunmlent  les  locations  eu  joi- 
gnant à  leurs  grandes  fermes  des  terres  louées  pour  la  durée  de 
leur  bail  à  de  petits  propriétaires  des  environs.  Malgré  les  en- 
traves légales,  la  terre  tend  donc  à  passer  dans  les  mains  des 
plus  capables,  de  ceux  qui  savent  le  mieux  l'exploiter.  C'est  là 
une  loi  sociale.  Les  s[)écialisés  représentent  un  i)r()grès  qui  leui- 
assure,  eu  (în  de  compte,  la  possession  de  la  Ici  ic  ^ui^ant  leurs 
l>esoins. 

La  fixité  de  la  })ropriété  de  la  terre  dans  une  même  famille, 
pendant  des  générations,  est  bien  élu'anlée.  mais  la  disposition 
du  sol  sera  de  plus  en  plus  exclusive  et,  contrairement  aux  pré- 
tentions du  socialisme,  la  propriété  sera  de  j)lus  on  plus  par- 
ticulariiée. 

Le  régini(?  libéral  vi  <\xclusir  de  la  [)i'opriété  foncière,  ([ur 
réclame  la  spécialisation  commerciale,  remplacera  nécessaire- 
ment le  régime  [)rotecteur  et  communautaire  du  paysan,  parce 
<pic  les  exigences  du  travail  sont  [)lus  fortes  que  les  préjugés  et 
les  utopies. 

(.4  siiivtr.) 

A.   Daiprat. 


HISTOIRE 

DE  LA  R)|{.MATIO.\  PAIITICILAIIISTE 


XVI 

PRÉDOMINANCE  DES  SAXONS  SUR  LES  DANOIS 
EN  GRANDE  BRETAGNE  Ij 

J'ai  déjà  dit  que  la  condition  générale  d'un  peuple  se  reflète 
dans  le  régime  de  ses  transports,  parce  que  ce  régime  est  la 
résultante  très  claire  des  ressources  de  la  vie  privée  et  des  apti- 
tudes des  pouvoirs  publics. 

Nous  avons  assisté  au  développement  des  Saxons  en  Grande- 
Bretagne  depuis  leur  dél)arquement  à  la  pointe  du  Kent  sous 
la  conduite  d'Hengist  et  d'Horsa.  chefs  des  Jutes,  jusqu'à  l'éta- 
blissement de  leur  domination  sur  toute  Tilo.  sauf  les  mojitagnes 
<le  l'ouest  et  du  nord,  à  la  suite  d'Egbert,  roi  de  Wessex.  vain- 
queur des  Angles  ii9-82T).  Sachant  maintenant  quel  état  social 
ils  ont  fondé,  nous  verrons  combien  y  correspond  le  régime  de 
leurs  transports.  C'est  ce  qui  ressortira  très  sensiblement  d'une 
simple  comparaison  faite  entre  eux  et  les  Francs. 

C'était  à  peu  près  en  même  temps  que  les  émigrants  de  la 
Plaine  Saxonne  étaient  entrés  en  Gaule  et  en  Grande-Bretagne, 
et  c'est  à  peu  près  en  même  temps  aussi  que  ces  deux  émigra- 
tions aboutissaient,  l'une  àCharlemaene,  l'autre  à  Eebert,  dit  le 
Grand.  Mais  l'armée  d'Egbert  allaita  pied:  celle  de  Charlema- 
gne,  à  cheval.  Et  le  royaume  d'Egbert  atteignait,  à  peine,  au 

(1)  Voir  larlicle  précédent,  novembre  1901  :  Science  sociale,  t.  XXXll,  p.  423. 


o32  LA    SCEENCE    SOCIALE. 

huitième  (le  rciiipirc  d(3  Cliarlcmague.  Cette  différence  dans  les 
moyens  de  transport  et  cette  disproportion  dans  la  puissance 
d'expansion  étaient  en  exacte  corrélation  avec  les  divergences 
qui  s'étaient  produites  entre  les  deux  organisations  sociales 
des  Francs  et  des  Anglo-Saxons. 

Cliez  les  Francs,  le  type  saxon  avait  été  surmené;  chez  les 
Anglo-Saxons,  il  s'était  développé  normalement. 

Chez  les  Francs,  le  type  avait  été  surmené,  parce  que  les  petits 
domaines  avaient  dû  se  lier  strictement  aux  grands  domaines  : 
de  là,  une  aristocratie  strictement  dirigeante;  or,  partout  où 
une  élite  tient  solidement  en  main  la  direction  du  reste,  il  se 
fait  un  mouvement  d'ascension  précipité  :  tout  est  mené  sans 
résistance  par  les  capables.  C'est  ce  qui  explique  les  magnifiques 
progrès  des  Francs  et  l'extraordinaire  extension  de  leur  t(M'ri- 
toire.  Les  grands  propriétaires,  pour  conduire  la  guerre,  comme 
toutes  choses,  avaient  liai  par  se  la  réserver,  à  eux  et  à  leurs 
vassaux,  riches  propriétaires,  eux-mêmes.  Les  uns  et  les  autres 
étaient  pourvus  de  tout  ce  qu'il  fallait  pour  comhattre  à  cheval. 
D'ailleurs  ce  mode  de  transpoi't  était,  dans  de  si  lointaines  ex- 
péditions, une  condition  essentielle  de  succès.  Ainsi  les  Francs 
avaient  bien  un  moyen  principal  de  transport  qui  ressortait  de 
leur  constitution  sociale  elle-même  et  eu  était  le  fruit. 

Chez  les  Anglo-Saxons,  au  contraire,  le  type  saxon  s'était 
développé  normalement,  lue  fois  la  chasse  donnée  aux  Celtes, 
chaque  émigrant  saxon  avait  pu  se  créer  un  domaine  pai-faite- 
ment  indépendant  et  se  maintenir  dans  cette  condition.  Ce 
n'était  (pie  la  coutiMuation  de  ce  qui  s'était  fait  dans  la  Plaine 
Saxonne.  A  la  dillérence  cependant  de  la  IMainc  Saxonne,  la 
Grand(î-Bre(agne,  par  l'abondance  et  la  fertilité  de  son  sol,  avait 
fourni  à  l'élite  le  moyen  de  grandir,  .Mais,  dans  cette  élite,  on 
grandissait  uni<piement  sur  son  douiaine,  non  sur  celui  dau- 
frui;  on  étendait  et  perfectionnait  son  i)ien,  sans  ac(iuérir  aucun 
droit  de  régir  celui  des  autres.  Les  moins  aptes  restaient,  autant 
(pie  les  plus  capables,  absolument  maitres  chez  eux.  C'est  pour- 
quoi l'ensemble  de  la  nation  a  monté  beaucoup  moins  vite  ([ue 
chez  les  Francs;  les  plus  capables  ont  eu  sur  les  autres  infini- 


HISTOIRE   DE    L.V    FORMATION    PARTICULARISTE.  TWW 

mont  moins  (le  prise.  Le  gentleman,  llioinnie  éminent  du  libre 
voisinage,  ne  commandait  pas  comme  le  suzerain,  seigneur  du 
lieu  par  la  loi  jurée.  Le  j)euple  suivait  les  gentlemen,  quand  il 
lui  plaisait  de  le  faire;  il  les  laissait  ngir  à  sa  place  et  protitait 
de  leur  capacité,  (juaud  il  y  trouvait  avantage  :  ce  gouvernement 
à  l'amiable  était  loin  de  pouvoir  mener  les  choses  comme  l'au- 
torité contractuelle  delà  féodalité. 

Tout  com[)t('  fait,  nous  l'avons  vu.  ceux  (jue  nous  avons 
ap[)elés  les  petits  propriétaires,  ceuv  ({ui  avaient  une  terre 
suffisante  pour  en  tirer  une  vie  indépendante  dans  le  travail, 
restaient  les  maîtres,  avaient  le  dernier  mot.  C'étaient  eu\,  no- 
tamment, ([ui  décidaient  de  la  guerre  en  se  levant  librement  à 
l'appel  du  héraut  d'armes  ou  en  demeurant  tranquillement 
chez  eux.  Dans  les  habitudes  courantes,  ils  ne  rencontraient 
guère  roccasion  de  devenir  cavaliers,  et  le  cheval  représentait 
pour  eux  un  certain  luxe  :  ils  labouraient  d'ordinaire  avec  des 
bœufs.  S'ils  partaient  en  guerre,  ils  partaient  donc  à  pied.  Leur 
arme  principale,  très  redoutable  entre  leurs  mains,  était  la 
hache  de  travail  avec  laquelle  ils  défrichaient  eux-mêmes  le 
sol. 

Il  est  impossible  de  mieux  voir  que.  dans  cette  comparaison 
des  Francs  et  des  Saxons  de  Grande-Bretagne,  deux  régimes  dif- 
férents de  transports  et  deux  forces  inégales  d'expansion  résul- 
tent directement  de  deux  organisations  sociales  divergentes. 

La  différence  éclate  aux  yeux,  si  on  tient  bien  en  même 
temps  sous  son  regard,  d'une  part,  le  «  Noble  homme  »  féodal, 
sur  son  cheval,  dans  son  armure  de  fer,  avec  son  importance 
personnelle  comme  unité  de  combat,  et,  d  autre  part,  le  paysan 
saxon,  à  pied,  armé  de  sa  hache,  groupé  avec  ses  pareils  en 
rang  serré  et  se  battant  à  l'abri  d'une  palissade  ou  d'une  levée 
de  terre.  Ce  contraste  s'est  manifesté  d'une  façon  particu- 
lièrement saisissante,  dramatique,  j'allais  dire  pittoresque, 
dans  la  première  rencontre  de  la  féodalité  normande  et  de 
la  paysannerie  anglo-saxonne  au  champ  de  bataille  d'Has- 
tings.  Quoique  nous  ne  soyons  pas  encore  arrivés  à  ce  point 
de    notre    histoire    —    qui,   après    tout,    n'est  pas  bien    éloi- 


534  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

,t:né  — jo  citerai  lo  fait  brièvement,  parce  qu'il  met  vivement 
en  lumière  ce  que  je  viens  de  dire.  «  L'armée  (féodale)  se 
trouva  <Mi  vue  du  cauq)  saxon  au  nord-ouest  dllastint^s.  Un 
Normand,  appelé  Taillefer.  poussa  son  cheval  en  avant  du  front 
de  bataille  et  entonna  le  chant,  fameux  dans  toute  la  Gaule,  de 
Charlemagne  et  de  Roland.  En  chantant,  il  jouait  de  sonépée,  la 
lançait  en  l'air  avec  force  et  la  recevait  dans  sa  main  droite.  Les 
xXormands  répétaient  ses  refrains.  Les  Aniilo-Saxons,  tous  à  pied 
autour  de  leur  étendard  planté  en  terre,  et  formant  dei'rière 
leurs  palissades  une  masse  compacte  et  solide,  recourent  les 
assaillants  à  grands  coups  de  hache,  qui,  d'un  revers,  bri- 
saient les  lances  et  coupaient  les  armures  de  mailles.  Les  Nor- 
mands, ne  pouvant  pénétrer  dans  les  redoutes"  ni  en  arracher 
les  pieux,  se  replièrent,  fatigués  d'une  attaque  inutile,  vei*s 
la  division  cpie  commandait  Guillaume.  Le  duc  alors  fit  avan- 
cer ses  archers  et  leur  ordonna  de  lancer  leurs  traits  en  haut. 
|)our  ([u'ils  tombassent  par-dessus  le  rempart  (hi  cauq)  ennemi. 
Beaucou[)  d'Anglais  furent  blessés,  la  i)lupart  au  visage  [);u- 
suite  de  cette  manœuvre;  Ilarold  lui-même  eut  l'œil  ci'evé 
d'une  flèche,  mais  il  iven  continua  pas  moins  de  commander  et 
de  cond)attre.  Mais  les  Normands  furent  repoussés,  à  Tune  des 
[)ortes  du  canqi,  juscju'à  un  grand  ravin  recouvert  de  brons- 
sailles  et  d'hei'bes,  où  leurs  chevaux  trébuchèrent  et  <tii  ils 
tondièrent  péle-mélc,  et  périrent  eu  grand  nombre.  Il  y  eut 
un  moment  de  terreur  dans  l'armée  d'outre-mer.  Le  bruit  cou- 
rut ([ue  le  duc  avait  était  tné,  et,  à  cette  nouvelle,  la  fuite  com- 
mença. Gnilhunnc  se  jeta  lui-nuMue  au-devant  des  fuyards  et 
leur  barra  le  passage,  les  menarant  et  les  frapi>ant  de  sa  lance. 
Les  cavaliers  l'etournèrenl  aii\  redontes,  mais  ils  ne  purent  da- 
vantage en  forcer  les  portes  ni  faire  brèche.  .Mors  !(>  duc 
s'avisa  d'un  stratagème  pour  fairi*  <|nitfer  aux  An,::lais  leur 
position  et  leui's  rangs  :  il  donna  ordre  à  mille  cavaliers 
de  s'avancer  et  de  fuir  aussitôt.  La  vue  de  cette  déroute  simulée 
Ht  [)er<lre  aux  Saxons  leur  sang-froid  (ou,  pour  mieux  dire,  les 
tronq)a  ;  ils  coururent  tous  à  la  [xuirsuite,  la  hache  suspendue 
au  cou.  .V  une  c(M'laine  <listance,  un  corps   posf('  à  dc^sseiii  joi- 


lIISTOIltt:    DE   LA    FORMATION    l'AItTICULARISTE.  53.> 

i;nit  les  fuyards,  (jui  tournèrent  l)rido;  et  les  Anglais,  surpris 
dans  leur  désordre,  lurent  assaillis  (l<>  tous  côtés  à  coups  de 
lances  et  d'épées  dont  iN  ne  pouvaient  se  garantii',  ayant  les 
deux  mains  occui>ées  à  manier  leurs  grandes  haches.  Quand 
ils  eurent  perdu  leurs  rangs,  les  clôtures  des  redoutes  furent 
enfoncées;  cavaliers  et  fantassins  y  pénétrèrent;  mais  le  com- 
bat fut  encore  vif,  pèle-mèlc  et  corps  à  corps.  Guillaume  eut 
son  cheval  tué  sous  lui;  le  roi  Harold  et  ses  deu\  frères  tom- 
bèrent morts  au  pied  de  leur  étendard.  Les  débris  de  l'armée 
anglaise,  sans  chef  et  sans  drapeau,  prolongèrent  la  lutte  jus- 
qu'à la  lin  du  jour,  tellement  que  les  combattants  des  deux 
partis  ne  se  connaissaient  plus  qu'au  langage.  »  (Aug.  Thierry, 
La  Conqui'te  de  l' Aiujleterrc.  t.  1,  liv.   III,  p.  23-2--233.) 

Ce  même  Harold,  roi  d'Angleterre,  tué  à  la  bataille  d'Has- 
tings,  avait  eu  à  réparer  la  faute  et  la  défaite  d'un  certain 
Kaoul,  venu  de  chez  les  Francs  et  qui,  chargé  de  la  défense 
du  pays  du  côté  de  la  frontière  galloise,  avait  imaginé  e  d'ap- 
peler les  Saxons  aux  armes  pour  les  exercer  malgré  eux  à  la 
tactique  du  Continent,  et  de  les  faire  combattre  à  cheval  contre 
l'usage  de  leur  nation  :  Anglos  contra  morem  in  cqiiis  piignare 
jussit.  »  {Ib'uL.  p.  18i-185.) 

Ce  sont  là  des  faits  clairs  et  péremptoires.  Du  reste,  il  va  sans 
dire  que  le  régime  du  domaine,  du  domaine  se  suffisant  complè- 
tement à  lui-même,  pourvoyant  à  tous  les  besoins  de  ses  ha- 
bitants, restreignait,  encore  plus  chez  les  Anglo-Saxons  que 
chez  les  Francs,  les  transports  usuels,  puisqu'en  Angleterre  les 
domaines  n'étaient  pas  liés  entre  eux  comme  dans  le  système 
féodal  et  restaient  totalement  indépendants  les  uns  des  autres. 
Il  est  inutile  d'insister  là-dessus. 

A  ces  considérations  sur  les  transports,  qui  prennent  tant 
d'intérêt  quand  on  voit  ainsi  le  lien  qui  les  rattache  à  la  cons- 
titution sociale,  nous  avons  ici  une  remarque  à  ajouter. 

Le  régime  de  transport,  privé  et  public,  civil  et  militaire, 
dont  nous  venons  de  parler,  était  le  régime  de  transport  ordi- 
naire des  Saxons  de  la  Grande-Bretagne  ;  mais  les  Saxons 
avaient  usé, pour  venir  en  Grande-Bretagne,  d'un  moyen  spécial 


536  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

et  ad  hoc:  la  navigation.    Quelle   influence   avait-elle  eue  sur 


eux? 


A  peu  près  aucune,  sinon  de  les  séparer  du  Continent  :  ce 
qui  veut  dire  qu'ils  n'avaient  pas  l'usage  habituel  de  la  navi- 
gation. Et  ceci  est  bien  à  noter,  car  on  s'imagine  volontiers, 
mais  tout  à  fait  à  tort,  que  les  Saxons,  parce  qu'ils  ont  émigré 
dans  une  île,  parce  qu'ils  ont  été  le  prototype  des  Anglais  au- 
jourd'hui maîtres  de  la  mer,  devaient  être  des  navigateurs. 

Le  Saxon  est  essentiellement  un  paysan,  non  pas  un  marin. 
J'ai  pu  le  dire  aussi,  et  déjà,  du  Norvégien  lui-même.  (V. 
Science  sociale,  février  1900,  t.  XXIX,  p.  l'*9.)  .le  l'ai  montré 
repoussant  du  pied  sa  barque  de  pêche  quand  il  vit  s'étendre 
devant  lui  la  Plaine  Saxonne.  Il  ne  reprendra  cette  barque  que 
dans  des  cas  absolument  excej)tionnels,  pour  se  transporter  au 
loin  et  y  rester.  Il  est  en  cela  comme  le  Pélasge  :  il  colonise 
par  mer,  mais  ses  colonies  sont  agricoles.  Nous  avons  assez 
nettement  saisi  la  difTérence  des  Jutes  et  des  Saxons,  les  uns 
marins,  les  autres  paysans,  pour  ne  pas  tond^er  dans  l'illusion 
que  les  Saxons  fussent  des  navigateurs.  Kt  ils  l'étaient  si  peu. 
que  nous  les  veiTons  plus  tard  contraints  à  se  créer  une  marine 
par  politique,  à  j)cu  près  comme  les  Romains  furent  amenés  à 
s'en  faire  une  contre  les  Carthaginois. 

Mais  la  navigation  accidentelle  cpii  a  transpoi'té  les  Saxons 
en  dehors  du  Continent,  a  eu  ce  très  grand  ell'et  de  les  placer 
pendant  six  siècles  à  l'abri  du  régime  féodal,  (pii  s'étendait  de 
proche  en  [)roche  sur  le  Continenl,  où  il  était  né  des  nécessités 
(lu  rude  conilit  de  la  liberté  saxonne  avec  l'administration 
romano-barbarc.  De  sorte  (jue.  (|uand  la  rencontre  a  eu  lieu 
entre  les  Saxons  delaCrandc-liretagne  et  lesFéodaux,  les  Saxons 
avaient  eu  le  tenq)s  de  grandir  dans  les  conditions  de  ItMir 
déveloi)pement  normal,  et  ils  purent  résister  à  ce  choc  terrible. 
au(|uel  nous  ne  tarderons  j)as  à  assistei'. 

Ces  explications  sui'  IClal  des  Iranspoits  dans  le  régime 
social  anglo-saxon,  (jue  nous  aNons  décrit,  étaient  d'autant 
[)lus  nécessaires  (pie  nous  allons  voir  ces  Saxons  (1«>  Crande- 
Bretagne  aux   prises  avec  un  inuplc.  dont  1  (>\istencc   reposait 


HISTOIRE    DE    LA    FORMATION    l'ARTICL'LARISTE.  S37 

précisément  sur  rusage  hal)ituel  et  fondamental  du  mode  de 
transport    ([ui   n'était    qu'accidentel    et  exceptionnel    chez    les 
Saxons  :  la  navigation. 
Il  s'agit  des  Danois. 


Egbert  le  Grand  avait  à  peine  rattaché  les  Angles  aux  Saxons 
et  uni  rilcptaichie  sous  la  prédominance  du  Wessex,  que  les 
Danois  menaçaient  la  Grande-Bretagne  d'une  invasion  nouvelle. 

Suivant  le  mouvement  le  plus  naturel  de  tous  ceux  qui  abor- 
dent l'Angleterre  avec  la  connaissance  de  son  littoral,  et  qui 
n'y  vont  pas  chercher,  comme  les  Angles,  ce  qui  {)eut  s'y 
trouver  encore  de  terres  primitives,  ils  l'abordèrent  par  le 
sud.  Ils  tombaient  mal.  Là,  ils  avaient  ati'aire  directement  aux 
Saxons  :  ils  furent  complètement  repoussés.  Mais  s'étant  ensuite 
rejetés  sur  le  territoire  angle,  encore  peu  saxonnisé,  ils  y  pé- 
nétrèrent, soit  après  quelque  résistance,  soit  même  sans  com- 
bat, et  ils  en  prirent  possession  sans  peine  du  nord  au  sud  jusqu'à 
la  Tamise.  Là  encore,  rencontrant  de  nouveau  les  Saxons,  ils 
furent  arrêtés  pour  longtemps.  On  voit  ici  se  dessiner  claire- 
ment la  différence  de  résistance  des  deux  races  saxonne  et 
angle,  au  lendemain  de  l'union  de  leurs  territoires. 

C'est  en  867  que  les  Danois  descendirent  ainsi  victorieuse- 
ment sur  les  rivages  de  l'Est-Anglie  et  de  la  Northumbrie  ;  c'est 
trois  ans  après  (870) ,  qu'ils  arrivèrent  au  nord  de  la  Tamise  à  tra- 
vers la  Mercie  ;  et  c'est  pendant  huit  ans  tout  d'abord,  qu'ils  furent 
arrêtés  là  par  les  Saxons  (870-878).  —  (Voir  pour  les  détails  de 
cette  histoire  :  Aug.  Thierry,  La  Conquête  de  V Angleterre ,  t.  I, 
p.  91  à  10-2.) 

De  la  sorte,  il  se  trouva  que  les  anciens  royaumes  angles 
auxquels  nous  avons  vu  qu'Egbert,  roi  de  Wessex,  avait  laissé 
en  827  leurs  chefs  et  leur  autonomie  provinciale,  étaient  rem- 
placés en  870  par  un  royaume  danois  au  nord  de  la  Tamise.  Le 
sud  de  la  Tamise  restait  intact  entre  les  mains  des  Saxons. 

Voilà  donc  nos  Saxons  en  face  d'un  élément  social  nouveau  1 
les  Danois,  établis  sur  les  terres  des  Angles. 

T.  xxxu.  37 


538  LA    SCIENCE   SOCULE. 

Qu'étaient-cc  que  les  Danois? 

Il  y  a  eu  Danois  et  Danois.  Il  y  a  eu  les  Danois  pirates  ou  aven- 
turiers, et  les  Danois  réguliers.  Us  sont  venus  les  uns  après  les 
autres  en  Anjuleterre:  les  premiers,  <lc  867  à  93'i.;  les  seconds,  de 
lOO'i-  à  lOVl.  Ils  n'étaient  pas  exactement  de  la  môme  formation 
sociale. 

Commençons  par  ceux  qui  sont  venus  les  premiers  en  Anglo- 
terre  :  les  Danois  pirates.  Leur  formation  nous  fait  voir  la  suite 
curieuse  de  l'histoire  des  Odiniques. 

Les  Angles,  nous  l'avons  dit,  étaient  dans  le  Schleswig  les  plus 
proches  voisins  dos  Goths  et,  avec  eux,  les  derniers  demeurants 
de  tous  ces  Vieux-Germains  qui  avaient  vidé  la  Plaine  Baltique 
avant  la  tin  du  cinquième  siècle.  Quand  les  Odiniques  eurent 
emmené  les  Angles  en  (irande-Rrotagno.  il  ne  leur  resta  plus  à 
remuer  (]uo  leur  propre  pays.  Et  ce  tut  outre  oux  A  qui  lo  re- 
muerait davantage.  IL  y  avait  bien,  dans  la  Plaine  Halti([U(\  à  la 
place  des  Vieux-Germains,  les  peuplades  slaves  ou  wendes  qui 
venaient  ronq)lir  les  vides,  mais  jai  déjà  indiqué  {Scirncr 
sociale,  février  1901,  t.  XXXI,  p.  103  et  \C}\)  pourquoi  les  Odi- 
niques avaient  moi  us  do  prise  sur  elles  que  sur  les  Germains  : 
encore  vorrous-nons  plus  tard  qu'ils  ne  se  firent  pas  fauto  do 
poursuivre  daus  la  l'aco  slave  d'assez  retentissantes  expéditions. 

Dans  leur  propre  pays,  les  Odiniques,  en  qualité  de  nobles, 
de  Jarls,  régnaieut  on  assez  bons  princes  sur  les  Karls,  les 
paysans  goths,  qui  payaient  leur  ])r()tocti()u  militaire  on  les 
nourrissant.  CluKjue  Jarl  exploitait  ainsi  avec  prudence  sa  petite 
part  do  population.  Lo  territoire  dos  Goths  se  i)artageait  ou  une 
multitude  de  [)etites  {>rinripautés.  Il  y  en  avait  communément 
autant  ([uode  petites  îles,  et,  quant  aux  grandes  lies  et  grandes 
pres<ju'ilos  au  sud  do  la  Suède  et  au  nord-est  du  Jutland,  elles 
se  divisaient  on  autant  Av  prinoi[)autés  (jU(^  de  promontoires  et 
de  découpures  des  terres  entre  les  liords  inuombi'ablos.  Quand, 
une  fois  le  midi  do  la  Halti(jue  complètement  vidé  de  Germains. 
CCS  Jarls  se  trouvèrent  en  face  les  uns  des  autres,  leur  inévitable 
idée  fut  d'empiéter  les  uns  sur  les  autres.  C'est  alors,  et  alors 
seulement,  (jue  s'éveilla  un  ollort  i)our  unifuM'  toutes  ces  petites 


HISTOIRE    DE    LA    FORMATION    PARTICLLAHISTe.  o30 

(loniiiiatious  :  les  plus  forts  et  les   [)lus  lusés  d'entre  les  Jails 
cherchèrent  àaccapaier  le  pays  aux  drpens  «les  autres. 

Ceux  qui  sucooinhaiont  dans  la  lutte,  qui  n'avaient  [)lus  de 
terres,  et  (|ui  ne  trouvaient  plus  de  population  germanique  voi- 
sine à  entraîner  à  des  conquêtes,  se  mettaient  à  habiter  la  mer 
sur  leui's  grandes  barques  et  à  recruter  un  à  un  sur  la  côte  les 
individus  de  toute  sorte  qui  tendaient,  pour  de  bonnes  ou  de 
mauvaises  raisons .  à  se  détacher  du  pays.  On  les  appela 
Vikùif/s,  du  mot  viA-,  baie,  havre,  c'est-à-dire  habitants  des 
refuges  de  mer.  ('eux  qui  s'élevaient  parmi  eux  et  auxquels  se 
ralliaient  les  autres  avec  leurs  recrues ,  ou  ceux  «pii  venaient 
les  rejoindre  après  avoir  perdu  quelques  petits  royaumes  qu'ils 
avaient  «l'abord  f«m«lés  en  expulsant  un  certain  nombre  de  leurs 
pareils,  prenaient  le  titre  de  rois,  mais  de  Bois  de  la  Mer, 
puis«{ue  la  mer  «'tait  leur  seul  «lomaine. 

Telle  est  l'orisine  des  fameux  Vikings  et  Rois  de  Mer,  Leur 
nombio  et  leur  importance  allèrent  croissant  à  mesure  que  la 
lutte  entre  les  Jarls  qui  se  disputaient  les  terres  multiplia  les 
évictions  et  «pie  .  la  sélection  se  continuant,  de  plus  puissants 
furent  chassés  aj^rès  de  plus  faLJjles.  En  fin  de  compte,  la  popu- 
lation gothique  se  trouva  groupée  sous  un  petit  nondjre  de 
chefs  :  les  autres  allèrent  accroître  et  renforcer  les  Vikings, 
Leur  manière  de  vivre  était  de  faire  des  razzias  sur  les  rivages 
Scandinaves,  enlevant  tout  ce  dont  ils  avaient  besoin.  Cette  opé- 
ration les  dé«lommageait  de  n'avoir  plus  de  terres  à  eux  :  ils 
appelaient  cela  le  strandhug.  Mais  ceux  des  Odiniques  qui 
avaient  fini  par  triompher  «le  tous  les  autres  sur  la  terre  ferme  , 
ne  tardèrent  pas  à  pouvoir  établir  une  bonne  police,  organisée 
méthodiquement  et  avec  ensemble  le  long  des  côtes.  Ce  jour-là, 
les  Rois  de  la  Mer  furent  obligés  de  gagner  le  large  et  de  cher- 
cher des  pays  lointains  pour  y  exercer  leur  jnraterie. 

Ce  fut  le  commencement  des  invasions  dites  danoises  et  nor- 
mandes. Elles  apparurent  à  la  fin  des  règnes  de  Charlemagne 
et  dEgbert  le  Grand. 

On  sait  quel  fut  l'étonnenient  des  peuples  à  l'aspect  tout  par- 
ticulier de  ces  invasions.  C'étaient  de  vérital)les  incursions  de 


540  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

navigateurs  et  non  plus  de  simples  débarquements  de  gens 
auxquels  on  faisait  passer  la  mer.  La  méthode  de  ces  nouvelles 
«  inl'estations  » ,  méthode  qu'aucune  autre  invasion  n'avait 
praticjuée,  était  de  remonter  les  grands  fleuves  aussi  haut  que 
jiossiblc  pour  atteindre  d'un  premier  coup  le  cœur  même  du 
pays.  Nous  avons  vu  les  Saxons  aborder  aux  ports  maritimes  du 
midi  de  la  Grande-Bretagne ,  les  Angles  s'abriter  dans  les  petits 
estuaires  des  rivières  côtières  de  la  Tvne,  de  la  Tweed  et  de  la 
Tees;  mais  les  Danois  enfilèrent  à  fond  le  fleuve  du  Humber 
comme ,  bientôt  après ,  les  Normands  pénétrèrent  au  plus  loin 
<|U  ils  purent  dans  la  Seine  et  dans  la  Loire. 

Nous  voilà  en  présence  d'un  type  social  bien  différent  de 
celui  du  Saxon  et  de  celui  de  l'Angle  :  ce  n'est  ni  une  collecti- 
vité homogène  de  paysans  émigrants  à  famille  particulariste,  ni 
la  transplantation  en  masse  d'un  i)enple  agricole  à  régime 
communautaire.  C'est  un  composé  de  iiond)r(Hi\  Odini([ues 
expulsés,  rouq)Us  au  combat  sur  terre  et  sur  mer.  et  d'une 
multitude  démigrants  de  toute  provenance,  tirés  surtout  des 
Goths  cultivateurs  et  urbains  à  formation  patriarcale,  des  Nor- 
végiens pêclieurs-côtiers  et  des  Saxons  paysans  à  formation  par- 
ticulariste. Tout  ce  monde  cherchait  fortune,  mais  chacun  la 
cherchait  à  sa  manière,  chacun  y  apportait  des  vues  dillerentes. 
Les  Odiniques,  grands  ou  petits,  visaient  à  exploiter  des  popu- 
lations par  la  domination  |)()liti((ue  et  les  tributs.  Les  émigrants 
de  race  patriarcale ,  les  (ioths.  se  partageaient  entre  une  élite, 
qui  désirait  se  créer  une  vie  agricole  à  méthode  communautaire, 
et  une  masse  déclassée  qui  se  promettait  la  rapine  et  le  pillage. 
Les  émigrants  de  formation  particulariste  sortant  directement 
de  la  pèche-C(Mière,  les  Norvégiens,  acceptaient  volontiers  l'idée 
des  navigations  successives,  des  bénéfices  de  la  piraterie  et  du 
commerce,  mais  pour  iiii  t(Mn[)s  seulement,  atin  de  i'(>tomber 
plus  tard,  riches  et  daus  la  matui'ité  de  lAgc.  sur  un  (hmiaine 
indépendant.  Enlin,  les  émigrants  de  formation  particulariste 
sortant  de  la  pure  culture,  les  Saxons,  aspiraient  avant  tout  et 
le  [»his  vite  possible  ;\  la  possession  d'un  domaine  indépendant. 

Cette  composition  des  invasions  danoises,  qui  sera  aussi  celle 


UISTOIHE   DE   LA    FORMATION    PARTK.L'LARISTE.  541 

dos  invasions  norniandos,  ex[)li(^uo  ù  niorvcillc  leur  allure.  Dans 
leur  généralité,  elles  se  fixent  peu;  elles  ont  beaucoup  de  peine 
à  s'arrêter  quelque  part;  elles  vont  de  pays  en  pays,  même 
quand  elles  ont  triomphé  et  fait  vider  la  région.  Quand  elles  s'y 
arrêtent,  il  y  a  parmi  elles  toute  une  classe  prétendue  supé- 
rieure qui  vit  du  pouvoir,  et,  sous  cette  classe,  toute  une  solda- 
tesque qui  ne  vit  pas  de  sa  solde  seulement,  mais  de  rapines 
et  de  méfaits:  puis,  sur  des  points  déterminés,  apparaissent 
des  installations  agricoles  à  la  manière  saxonne;  ce  sont  elles 
qui  produisent  une  race  fondamentale  et  durable;  mais  cette 
race -là  sort  des  Saxons  et  des  Norvégiens,  le  reste  s'élimine 
peu  à  peu. 

On  peut  donc,  par  l'analyse  sociale,  définir  strictement  les 
Danois  })irates,  comme  il  suit  :  Ce  sont  des  issus  de  patriarcaux 
guerriers  (les  Odiniques)  ou  de  patriarcaux  laboureurs  (les 
(ioths),  qui,  au  moyen  des  armes  comme  instruments  de  travail 
et  au  moyen  de  la  navigation  comme  mode  de  transport, 
vivent  de  la  culture  des  autres,  soit  par  la  méthode  du  pillage, 
soit  par  la  méthode  de  la  domination  militaire  et  de  l'impôt; 
ils  entraînent  avec  eux  un  certain  nondjre  d'émigrants,  soit  de 
la  pôche-côtière  (les  Norvégiens),  soit  de  la  culture  en  famille 
particulariste  (les  Saxons),  qui  les  uns  et  les  autres  cherchent  à 
créer  des  domaines  indépendants. 

Nous  avons  de  la  sorte  clairement  débrouillé  ce  vaste  péle- 
mèle,  et  il  n'y  a  pas  un  trait  caractéristique  des  invasions  de 
Danois  pirates  qui  ne  se  comprenne  par  ces  données  précises  et 
ne  \denne  les  justifier.  Je  renvoie  à  n'importe  quel  historien 
pour  recueillir  en  surabondance  ce  témoignage  des  faits. 

La  conséquence,  en  résumé,  de  cette  constitution  sociale  des 
pirates  danois,  est  qu'ils  ne  pouvaient  faire  en  Grande-Bre- 
tagne qu'une  occupation  militaire,  semant  tout  au  plus  çà  et  là 
sur  le  sol  leurs  émigrants  de  formation  particulariste.  Ils  ne 
firent  pas  autre  chose  en  effet  dans  toute  la  partie  du  pays 
peuplé  par  les  Angles,  où  nous  les  avons  ^•us  se  répandre  en 
trois  ans,  de  867  à  870.  Restant  en  armes,  grands  et  petits,  et 
se  constituant  pouvoir  et  force  publics,  ils  vivaient  comme  des 


:')i2  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

gouvernants  et  des  agents  de  gouvernement  aux  dépens  des 
habitants  par  des  prélèvements  méthodiques  ou  arbitraires.  Ils 
s'étaient  trouvés  arrêtés  net  au  nord  de  la  Tamise,  à  la  fron- 
tière de  la  population  saxonne.  Les  Saxons  avaient  mis  à  leur 
tête,  par  élection  comme  toujours,  un  descendant  de  Cerdic  et 
d'Eg])ert,  digne  de  ses  pères  :  Alfred,  (jui  mérita  d'être  appelé 
le  Grand. 

Mais  c'est  ici  qu'on  va  voir  une  des  conduites  les  plus  mémo- 
rables de  cette  race  saxonne  d'Angleterre  et  saisir  plus  sensi- 
blement encore  les  ressorts  de  son  action. 

«  Le  roi  Alfred,  dit  Augustin  Thierry,  avait  plus  étudié 
(|u'aucun  de  ses  compatriotes;  il  avait  parcouru,  jeune,  les  con- 
trées méridionales  de  r Europe  et  en  avait  observé  les  mœurs 
(je  souligne  les  causes  (jui  faillirent  faire  dévier  Alfred  du  type 
saxon).  Il  connaissait  les  langues  savantes  et  la  plupart  des  livres 
de  rantiquité.  La  supériorité  de  connaissances  que  ce  roi  saxon 
avait  acquise  lui  inspirait  une  sorte  de  dédain  pour  la  nation 
qu'il  gouvernait.  Il  faisait  peu  do  cas  des  lumières  et  de  la  pru- 
dence du  grand  conseil  national.  Rempli  des  idées  de  pouvoir 
absolu  que  présente  la  littérature  et  l'/iistoire  de  l'Empire  ro- 
main, il  avait  un  désir  violent  de  réformes  politiques.  La  tra- 
dition a  vaguement  gardé  le  souvenir  de  quelques  traits  sévères 
du  gouvernement  d'Alfred  ;  et,  longtemps  après  sa  mort,  on 
parlait  de  la  rigueur  excessive  qu'il  avait  mise  à  punir  les  pré- 
varicateurs et  les  mauvais  juges.  Quoique  cette  rigueur  eût  pour 
objet  r  intérêt  de  la  nation  anglaise,  elle  ne  pouvait  être  agréable 
If  cette  nation,  qui  faisait  plus  de  cas  de  la  vie  d'im  hommr 
libre  que  de  la  régularité  dans  les  a ffairi's  publiques.  D'ailleurs, 
cette  sévérité  d.Mfred  envers  les  grands  n'était  [)as  accompa- 
gnée (rnil'abilité  envers  les  petits.  »  {La  Conquête  de  l'Angle- 
terre, t.  I,  liv.  Il,  p.  101  (>t  102.) 

Aussi  quand,  sept  ans  ai)rès  sou  élection  et  luiit  ans  après  les 
premières  tentatives  des  Danois  sur  la  Tamise,  Alfri^l  eut  à  re- 
pousser un  nouvel  cllorl  des  envahisseurs,  ce  fut  en  vain  ({uil 
envoya  par  les  canq»agnes  et  par  les  bourgs  son  messager  de 
guerre  portant   la  flèche  et  l'épée  nue  et  criant  :   «    Qui  n'est 


IlISTOIRn    DE    LA    FORMATION    PARTICULAIUSTE.  543 

pas  1111  lioiiimc  (le  l'ion,  sorte  de  chez  lui  ot  vienne!  That  œlc 
i)ift?i  the  ivere  U)i-nithnuj  scccl  de  ciiman  !  »  Peu  d'homnics 
vinrent  et  xUfred  se  trouva  à  peu  près  seul.  Ou  voit  bien  là  se 
manifester  le  i^ouvernoment  [solf-govcrnment)  que  le  peuple 
saxon  se  donne  à  lui-même,  au-dessus  du  Witenagemot  qui 
n'avait  pas  déposé  Alfred.  On  le  voit  décider  ù,  sa  manière  les 
([uestions  pendantes,  sans  recourir  ni  à  la  violence,  ni  aux 
agitations  politiques,  sans  sortir  de  son  droit,  ni  de  l'action 
privée. 

Ce  qui,  sans  illusion  possible,  attendait  les  Saxons  demeures 
ainsi  chacun  chez  soi,  c'était  d'être  taxés  par  les  Danois,  qui, 
sans  obstacle  cette  fois,  se  répandirent  au  sud  de  la  Tamise 
sur  le  territoire  propre  de  la  population  saxonne.  Évidemment 
les  Saxons  aimaient  mieux  payer  très  cher  que  de  créer  parmi 
eux  régulièrement  un  gouvernement  national  autocratique. 

Voilà  donc  l'occupation  militaire  des  Danois  établie  sur  toute 
la  surface  de  rAngleterre.il  semble  qu'ici  la  puissance  saxonne 
touche  le  fond,  soit  à  bout,  et  qu'elle  ait  tout  perdu.  Il  n'en  est 
•rien  pourtant,  car  la  race  n'a  pas  disparu,  elle  n'a  pas  changé 
de  formation  :  tout  demeure  par  conséquent  et  on  ne  tardera 
pas  à  le  sentir. 

Alfred  fut  réveillé  de  ses  rêves  romanistes  et  féodaux  par  la 
ferme  décision  qu'avait  prise  son  peuple  de  subir  les  exigences 
des  Danois  plutôt  que  de  le  suivre.  Cette  fois,  il  s'y  prit  à  la 
manière  saxonne  ;  on  en  va  voir  le  succès. 

Demeuré  seul,  absolument  seul,  fuyant  les  Danois  à  travers 
les  bois,  il  song-ea  à  user,  conmie  le  plus  simple  des  Saxons,  du 
self-help.  Il  cacha  son  nom  et  alla  s'établir  aux  limites  extrêmes 
du  territoire  saxon,  près  de  la  Cornouailles,  au  confluent  de 
deux  rivières,  la  Tone  et  le  Parret,  dans  une  presqu'île  fermée 
par  des  marais,  chez  un  paysan-pêcheur  où  il  surveillait  à  son 
tour  la  cuisson  du  pain  sous  la  cendre.  Là,  attirant  à  lui  discrè- 
tement quelques  voisins  et  quelques  amis,  il  se  mit  avec  leur 
aide  à  fortifier  de  levées  de  terre  et  de  palissades  sa  presqu'île.. 
Puis,  il  augmenta  un  peu  sa  bande,  fit  des  sorties  et  commença 
à  inquiéter  les  postes  danois  des  environs.   Après   six  mois,  il 


544  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

pensa  le  temps  venu  de  faire  savoir  aux  Saxons  comment  il  s  y 
prenait  :  il  dévoila  son  nom  et,  par  ses  messagers,  indiqua  un 
rendez-vous  à  la  Pierre  d'Egbert,  près  du  Grand-Bois,  à  quel- 
ques milles  de  distance  seulement  du  principal  campement  des 
Danois.  Cette  fois,  les  Saxons  se  levèrent.  Je  le  crois  bien!  Et 
Alfred  voulut  encore  aller  en  personne  observer  la  position  de 
l'ennemi  :  habillé  en  joueur  de  harpe,  il  parcourut  le  camp  à 
loisir  en  divertissant  les  soldats  danois. 

Enfin  le  Wessex  leva  son  étendard. 

Que  le  lecteur  pardonne  à  mon  émotion  de  spectateur  premier 
de  cette  patiente  et  grandissante  épopée  de  la  race  saxonne, 
mais  je  ne  puis  voir,  après  tant  d'efforts  déjà  faits,  se  lever 
pour  une  lil)ération  nouvelle  et  plus  laborieuse  cette  vaillante 
bannière  du  Wessex,  sans  la  saluer  d'un  triple  hurrakl  L'atta- 
que fut  si  formidable  que  (iodriin,  le  roi  danois,  sortit  de  tout  le 
territoire  saxon  et  lit  alliance  avec  Alfred.  C'était  en  879,  six 
mois  seulement  après  l'envahissement  du  Wessox. 

Le  Wessex,  libéré  si  rapidement,  s'en  tint  là  pour  quelque 
temps.  Mais,  vingt-cinq  ans  après,  il  reprit  l'oilensive  et,  en 
trente  ans,  il  libéra  tout  le  territoire  angle  comme  il  s'était 
libéré  lui-même  (de  905  à  93V).  Les  pirates  danois  étaient  re- 
jetés en  dehors  de  toute  l'Angleterre,  et  Ethelstan,  roi  de 
Wessex,  descendant  de  Cerdic,  d'Egbert  et  (l'Alfred,  aflirmait 
une  fois  do  plus  le  triomphe  de  la  race  saxonne  dans  toute  l'ile  ! 


Mais  n'oublions  pas  que  nous  avons  en  vue  un  second  banc 
de  Danois  :  les  Danois  réguliers.  Cin(|uanle  ans  après  l'éviction 
des  pirates,  les  réguliers  arrivaient  à  bMir  tour  en  Angleterre 
(991). 

Il  faut  avouer  (jue  ce  [XMiple  saxon  a  été  mis  à  terrible  be- 
sogne. 

Qu'étaient-ce  donc  que  ces  Danois  réguliers? 

C'étaient  précisément  ceux  qui  avaient  expulsé  de  la  Scandinavie 
les  Danois  pirates.  C'étaient  ceux  qui  avaient  absorbé  pour  eux  les 
terres  et  s'étaient  fait  Woh  du  Pays  [T/irod-Kongs,  Filkc-Kungs) 


UISTOIRK    DE    LA    FORMATION    PARTICULAIUSTE.  545 

Cil  contraignant  les  autres  à  se  l'aire  Kois  de  la  Mer.  Un  de  ces 
rois  du  pays  avait  lini  |)ar  grouper  sous  son  autorité  les  grandes 
îles  Scandinaves,  le  sud  de  la  Suède  ou  Scanie  etlcJutland  :  c'est 
làcequ'onap[)ela  le  Danemark.  Nousavons  vulesOdini(|ues,  évin- 
cés des  terres,  descendre  sur  iKurope  avec  la  partie  irrégulière 
de  la  population  ;  nous  voyons  maintenant  les  Odini(|ues,  restés 
niaitres  des  terres,  descendre  à  leur  tour  sur  lEurope  avec  la 
partie  régulière  d(;  la  population,  après  avoir  suffisamment 
établi  leur  puissance  chez  eux.  Avec  quelle  merveilleuse  préci- 
sion cette  poussée  odinique  suit  sa  loil 

Les  Danois  réguliers,  qui  appartenaient  au  type  gotli  pur. 
apportèrent  à  la  Grande-Bretagne  quelque  chose  de  pareil  à  ce 
que  lui  avait  apporté  la  race  angle.  Mais  ils  venaient  après  et 
par-dessus  celle-ci,  c'est-à-dire  qu'ils  trouvaient  lesoldéjà  occupé 
par  la  culture  et  non  plus  à  l'état  primitif  où  les  Angles  l'a- 
vaient pris  des  mains  des  Bretons.  Il  y  a  plus  :  les  contacts  tels  quels 
des  Saxons  avec  les  Angles  avaient  poussé  les  uns  et  les  autres  en 
civant  et  il  est  notoire  que  la  population  anglo-saxonne  était, 
tout  compte  fait,  plus  avancée  en  civilisation  que  la  po'pulatioii 
danoise  même  régulière.  Or,  quand  une  race  de  formation  pa- 
triarcale, comme  celle  de  ces  Danois,  trouve  le  sol  occupé  déjà 
par  la  culture  et  par  une  culture  déjà  développée,  elle  ne  sait 
pas  se  faire  sa  place  dans  la  culture  ;  elle  ne  sait  que  se  consti- 
tuer en  classe  de  «  gouvernants  »  et  vivre  systématiquement  aux 
dépens  dés  autres.  Aussi  la  nouvelle  invasion  danoise  ne  fut-elle 
qu'une  conquête  politique. 

C'est  ce  qui  explique  l'attitude  toute  particulière,  et  surpre- 
nante au  premier  aspect,  que  les  Saxons  prirent  vis-à-vis  d'elle. 
Quelques  historiens  l'ont  compris;  les  autres  ont  cherché  quan- 
tité d'explications  que  l'examen  des  faits  a  démenties.  Les 
Saxons  entrèrent  en  arrangement,  purement  et  sinq)lenieiit  et 
du  premier  coup,  avec  ce  pouvoir  conquérant  politique  et  ré- 
gulier :  ils  lui  offrirent,  en  véritables  hommes  d'affaires,  de 
lui  donner  directement  l'argent  qu'ils  dépenseraient  à  lui  faire 
la  guerre,  en  lui  demandant  de  se  tenir  en  paix  au  milieu 
d'eux.  Ce  fut  l'impôt  célèbre  du  danegeld.  On  retrouve  bien  là 


546  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

CCS  Saxons  de  Tacite  qui,  fleginatiqueiiient,  sont  près  à  se  battre 
«  si  resposcit,  si  la  ciiose  en  vaut  la  peine  »,  mais  autrement,  non. 

Il  fallait  que  cette  population  saxonne  (l'Anyleterre,  ce  peuple 
ru  petits  domaines,  fût  singulièrement  puissante  au  travail  : 
on  est  stupéfait  de  la  voir,  à  travers  de  si  fréquentes  et  de  si 
ru<les  épreuves,  produire  de  quoi  attirer  la  convoitise  de  tant 
de  spoliateurs  de  tout  genre  ;  et  on  constate  qu'ils  font  chez 
elle  un  prodigieux  butin  et  qu'elle  leur  paie,  comme  une  com- 
binaison économique,  des  sommes  énormes  pour  qu'ils  la  lais- 
sent tranquillement  poursuivre  son  travail. 

Après  avoir  enlevé  leur  premier  danegeld,  les  rois  de  Dane- 
mark revinrent  à  la  charge  dans  une  seconde  expédition.  Il  se 
trouva  que  les  Saxons  estimèrent  encore  (pie  le  mieux  était  de 
payer,  bien  que  ce  fût  plus  cher.  Et,  connue  il  n'y  avait  pas  de 
raison  pour  que  cette  rançon  ne  fût  pas  demandée  de  nouveau, 
ils  jugèrent  plus  court  et  moins  dispendieux  de  laisser  le  roi 
de  Danemark  lever  directement  et  périodiquement  l'impôt  en  le 
considérant  comme  roi  d'Angleterre.  Ainsi  fut  faite  très  sinq)le- 
ment  la  substitution  de  la  royauté  danoise  à  la  royauté  saxonne 
(Ml  Angleterre. 

Mais  si  une  royauté  était  substituée  à  une  autre,  nous  savons 
([u'une  race  n'était  pas  substituée  à  une  autre:  et,  la  race  saxonne 
demeurant,  rien  au  fond  n'était  changé.  Conformément  au  pro- 
cédé (jue  nous  lui  avons  toujours  vu  suivre,  (die  étudia  les  cir- 
constances. A  la  mort  du  roi  de  Danemark,  elle  revint  à  l'élec- 
tion d'un  roi'saxon,  commesirienne  s'étaitpassé  :  et  elleretrouva, 
de  ce  coup,  la  liberté  politi(]ue  du  Wessex,  mais  du  Wesscx  seu- 
lement. Toujours  le  Wessex  en  avant!  hivers  accidents  lui  tirent 
toui' ;\  tour  adopter  un  roi  danois  et  repi-endre  un  roi  sax(»n. 
Les  rois,  nous  l'avons  assez  vu,  ne  sont  ([uc  singulièrement  se- 
condaires ch(v.  (dl<*  1 

Entin,  vingt-se[)t  ans  seulement  a[)rès  (pie  les  Saxons  avaient, 
accepté  pour  la  première  fois  un  roi  danois,  voici  ce  (jui  se 
produisit,  et  cela  si  spontanément  et  si  sinq)lement,  (pi'aucun 
historien  n'a  trouvé,  (piehpie  part  ([ue  ce  soit,  matière  |)our  eu 
faire  un  plus  long-  récit  : 


HISTOIRE   DE   LA    FORMATION    PARTICULARISTE.  547 

((  A  la  mort  du  roi  danois  HardeUniit,  qui  arriva  subitcnioid 
au  milieu  d'un  lostiii  de  noces,  avant  que  les  Danois  ne  fussent 
assemblés  pour  l'élection  d'un  nouveau  roi,  une  armée  insur- 
rectionnelle se  forma  sous  la  conduite  d'un  Saxon  ai)i)elé  Hown. 
Mallieureusement  les  exploits  patriotiques  de  cette  armée  sont 
aujourd'hui  aussi  inconnus  (|ue  le  nom  de  son  chef  est  obscur. 
(^C'était  encore  le  self-help.)  Godwin,  un  Saxon  qui  s'était  élevé 
sous  le  gouvernement  des  rois  danois,  et  avec  lui  son  fils 
nommé  Ilarold  levèrent  cette  fois  l'étendard  pour  l'indépen- 
dance du  pays  contre  tout  Danois,  roi  ou  prétendant,  chef  ou 
soldat.  (^Et  écoutez  bien  ceci  :  )  Refoulés  rapidement  vers  le 
nord  et  chassés  de  ville  en  ville,  les  Danois  partirent  sur  leurs 
vaisseaux  et  abordèrent,  diminués  de  nombre,  aux  rivages  de 
leur  ancienne  patrie.  «  (Aug-.  Thierry:  La  Conquête  de  U  Angle- 
terre A.  I,  liv.  Il,  p.  16-2.) 

Et  c'était  lini.  La  domination  danoise  avait  complètement  pris 
tin  à  tout  jamais. 

Il  est  manifeste  maintenant,  je  pense,  que  cette  invasion, 
comme  j'en  ai  donné  l'explication,  n'avait  été  qu'une  conquête 
politique,  et  l'on  ne  saurait  trop  admirer,  contrairement  au 
jugement  mal  éclairé  de  la  plupart  des  historiens,  la  conduite 
qu'a  tenue  dans  cette  rud(^  occurrence  le  peuple  saxon. 

Cette  fois  encore,  l'Angleterre  était  aux  Saxons,  depuis  le 
Forth  en  Ecosse  jusqu'au  ïamer  en  Cornouailles. 

Mais  tout  n'était  pas  dit  :  les  Normands  allaient  arriver. 

[La  suite  au  prochain  numéro.) 

Henri  de  Tourville. 


LES  SOLUTIONS  THÉORIQUES 


DE  [.A  QrESTIO>  Dl    SALAIRE 


Il  n'y  a  certainement  pas  de  question  qui  s'impose  plus  au- 
jourd'hui aux  esprits  réfléchis  que  celle  de  la  détermination 
du  salaire.  C'est  la  «  Question  de  la  vie  ouvrière  »,  et,  sous  le 
nom  de  «  problème  de  la  démocratie  moderne  »,  elle  se  retrouve 
au  fond  do  tout  ce  (pii  agite  présentement  le  monde  social. 
Qui  déterminera,  par  une  exacte  appréciation  du  salaire,  les 
conditions  d'existence  de  l'ouvrier?  Qui  donnera  cette  première 
hase  solide  à  la  constitution  de  la  démocratie?  Tout  se  relie  î'i 
ce  point  de  départ;  c'est  l'énigme  radicale,  qui  tient  en  suspens 
la  solution   dernière  des  autres. 

Mais  la  question  de  la  valeur  du  travail  n'est  pas  seulement 
celle  do  la  vie  du  travailleur  et  du  régime  <le  la  démocratie  ; 
elle  est  la  (juostion  du  travail  lui-même,  c'est-à-dire  de  la  puis- 
sance croatrico  (pie  l'honmie  exerce  sur  le  glohe.  Suivant  (pu* 
la  valeur  du  travail  monte,  descend  ou  est  influencée  duno 
manière  quelconque,  le  travail  s'accroît,  diminue  ou  se  modifie, 
et  avec  lui  l'enq^ire  de  l'homme  sur  les  choses. 

Tel  est  l'intérêt  profond  et  général  que  présente  la  déter- 
mination du  salaire  ouvrier. 

Ce  qui  lui  donne  aujourd'hui  une  actualité  hors  de  i)air, 
c'est  que  les  méthodes  de  l'organisation  du  travail  ayant  été 
l)Oulcvcrsées  <lo  fond  on  cond)le  par  les  découvertes  scientifi- 
(jnes,  les  anciens  modes  (rai)j)réciation  du  travail  ont  disparu, 
ou  sont  (Ml  train  do  disparaître,  ne  simt  })lus  applicables,  ou 
MO  lo  seront  bient('>t   {)lus.  Quel  moyen  nouveau  viendra    [>ro- 


LES    SOLUTIONS    TDÉORIOIES   DE    LA    IJIESTION   DU    SALAIRE.  549 

portioiinor  lo  salaire  aux  conditions  nouvelles  du  travail  et 
foiuloi'  nonnalemeiit  l'état  de  vie  du   travailleur? 

Dans  une  étude  inonoi^raphique  sur  les  grèves  récentes 
d'Elbeuf,  j'ai  précédemment  montré,  ici  môme  (1),  vers  quelle 
solution  l'observation  contluit;  c'est  à  savoir  la  très  sérieuse 
et  très  solide  constitution  de  syndicats,  patronaux  d'une  part, 
ouvriers  de  l'autre,  pour  débattre,  en  connaissance  de  cause, 
dans  des  conditions  d'indépendance  pondérées,  avec  les  garanties 
d'une  entente  tinale  éclairée  et  ferme,  le  prix  vrai  du  travail. 

Je  me  propose  maintenant  de  rendre  compte,  en  quelques 
mots,  de  l'enquête  que  j'ai  faite  sur  les  solutions  théoriques 
qui  ont  été  mises  en  avant  au  sujet  de  ce  même  problème.  Je 
dois  me  borner  à  celles  ({ui,  par  des  causes  diverses,  obtiennent 
aujourd'hui  plus  que  d'autres  l'attention  du  public.  Elles  sont 
désignées  sous  le  nom  de  Parti  démocrate  chrétien,  de  (-00- 
pération  et  de  Collectivisme.  Je  les  mettrai  en  comparaison 
avec  ce  que  fournit  l'observation  scientitique  des  faits. 

Je  traiterai,  cette  fois,  des  deux  premières  :  les  Démocrates 
chrétiens  et  la  Coopération. 


I.    LES    DEMOCRATES    CURETIENS. 

((  Le  catholicisme  social  —  dit  un  démocrate  chrétien  — 
comprend  deux  grands  chapitres,  dont  l'un  concerne  les  rap- 
ports des  hommes  avec  les  biens  de  la  terre,  et  l'autre  les 
rapports  des  hommes  entre  eux. 

((  En  tète  du  premier  chapitre,  vous  trouvez  ces  textes  essen- 
tiels : 

«  Tu  mangeras  ton  pain  à  la  sueur  de  ton  front.  »  (Genèse.) 

«  Que  celui  cpii  ne  veut  point  travailler  ne  mange  pas.  »  (Saint 
Paul.) 

«  Les  biens  sont  communs  à  tous  quant  à  l'usage.  »  (Saint 
Thomas.) 

(Il  Voir  La  Science  sociale,   livraisons  d'avril,  t.  XXXI,   p.  293;  juin,  p.  511  et 
août  1901,  t.  XXXir,  p.  120. 


o50  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

«  Le  (léveloppcnicnt  du  second  chapitre  est  tout  entier  réglé 
par  cotto  idée  que  la  volonté  des  hommes,  même  enreeristrée 
■et  ratifiée  par  des  contrats,  ne  saurait  prévaloir  contre  la  justice 
natuielle;  que  cette  justice  impose  à  chaque  homme  le  devoir 
de  vivre  et  lui  en  confère  le  droit;  (|ue  ce  devoir  est  inviolable 
ot  ce  droit  inaliénable,  et  que  certains  abus  de  notre  réghne 
économique,  môme  acceptés  par  ceux  qui  en  sont  vic- 
times, demeurent  mauvais  en  soi  et  contraires  au  droit  chré- 
tien. 

«  Voilà  le  Credo  des  catholiques  sociaux  (1).  » 

Ces  paroles  d'un  jeune  écrivain  catholicpic  dont  on  ne  saurait 
trop  admirer  le  grand  talent,  le  labeur  infatigable  et  l'abné- 
gation toute  chrétienne,  indiquent  avec  une  grande  netteté  les 
deux  principes  sur  les({uels  repose  toute  la  doctrine  des  démo- 
crates clirétiens,  dénommés  aussi  chrétiens  sociaux. 

On  sait  comment  le  second  de  ces  deux  principes  fut  spécia- 
lement commenté,  le  Ki  mai  1891,  pai-  1.»  Lettre  Kncycli(jue 
liertim  novarinyï ,  dans  laquelle  le  pape  Léon  Xlll.  renouant 
les  traditions  des  meilleures  époques  de  l'Kglise  où  l'initiative 
des  fidèles  et  des  prêtres  frayait  la  voie  aux  grands  mouvements 
<pii  renouvelaient  ensuite  la  foi  et  la  charité  de  la  chrétienté 
tout  entière,  exposa  et  développa  avec  l'autorité  qui  s'attache 
à  la  chaire  de  saint  Pierre  les  idées  dont  les  Ketteler  en  Alle- 
magne, les  Decurtins  en  Suisse,  les  Daens  en  Belgi([ue,  les  de 
Mun  et  les  La  Tour  du  Pin  en  France  s'étaient  fait,  depuis  tantôt 
ving-t  années,  les  apôtres  élo([uents  et  écoutés.  Cette  Encycli(pie 
est  connue  de  tous  ceux  (jui  ont  étudié  les  (juestions  sociales. 
Bornons-nous  à  en  rapporter  (hnix  passages  ess(Mitiels. 

((  C'est  pour([uoi  (le  Souverain  Pontife  vient  d<»  rappeler  le 
devoii'  de  l'Klal  de  faire  régner  la  justice  et  la  paix  entre  les 
citoyens),  s'il  arrive  que  les  liens  naturels  de  la  famille  se  relâ- 
chent parmi  les  travailleurs;  que  la  promiscuité  des  sexes  ou 
<l'antres  excitations  au  vice  constituent  dans  les  usines  un  péril 
pour  la  moralité;  (]ue  les  patrons  écrasent  les  travailleurs  sous 

(t)  Georges  C-ojau,  .[utoxii   du  Cadiolicisme  social.  Paris,   l'.dii,  p.  15. 


LES   SOLUTIONS    TUÉORIOIES   DE   LA    QUESTION    Dl     SALAIRE.  551 

le  poids  de  fardeaux  iiii({ucs,  ou  déshonorent  en  eux  la  per- 
sonne luiniaiuo  pai'  des  conditions  indiiines  ou  détjradantes ; 
qu'ils  attentent  à  leur  santé  par  un  travail  excessif  et  hors  de 
proportion  avec  leur  àgc  et  leur  sexe  :  dans  tous  ces  cas,  il  faut 
absolument  appliquer,  avec  certaines  limites,  la  force  et  lau- 
torité  des  lois...  Que  le  patron  et  l'ouvrier  fassent  donc  tant  et 
<le  telles  conventions  qu'il  leur  plaira,  qu'ils  tombent  d'accord 
notamment  sur  le  chiffre  du  salaire,  au-dessus  de  leur  libre 
volonté  il  est  une  loi  de  justice  naturelle  plus  claire  et  plus 
ancienne,  à  savoir  <|ue  le  salaire  ne  doit  pas  être  insuffisant  à 
faire  subsister  l'ouvrier  probe  et  honnête.  Uue  si.  contraint  par 
la  nécessité  ou  poussé  par  la  crainte  d'un  mal  plus  grand,  il 
accepte  des  conditions  dures  —  que  d'ailleurs  il  n'était  pas 
libre  de  l'efuser,  parce  qu  elles  lui  sont  imposées  par  le  patron 
ou  par  celui  (jui  fait  l'offre  du  travail  —  c'est  là  subir  une 
violence  contre  la(]uelle  la  justice  [)roteste  (1).   » 

Il  est  superflu  de  dire  que  ces  belles  paroles  donnèrent  lieu 
à  des  inter[)rétations  très  diverses  et  même  opposées.  La  chose 
ne  doit  pas  surprendre,  car,  en  dépit  de  (pielques  affirmations 
hardies,  l'Église  catholique  ne  propose  pas  à  ses  fidèles  de  for- 
mulaire d'économie  politique,  pas  plus  qu'elle  ne  leur  présente 
un  formulaire  de  géologie  ou  d'astronomie,  et  son  universalité 
même,  dans  le  temps  et  dans  l'espace,  lui  imposant  l'obligation 
<révangéliser  les  sociétés  les  plus  diverses,  lui  interdit  de  con- 
-sldérer  comme  nécessaire  tel  ou  tel  résrime  de  travail  ou  d'à- 
telier.  Donc,  les  commentaires  les  plus  variés  furent  donnés, 
lorsqu'il  s'agit  de  tirer  des  prémisses  posées  les  commentaires 
qu'elles  comportaient.  Tandis  qu'à  l'extrême  droite,  certains 
écrivains  catholiques  demeurèrent  sur  le  terrain  de  la  morale 
et  ne  virent  dans   l'Encyclique  Rerum  novanim  que  le  rappel 


(1)  Lettres  apostoliques  de  S.  S.  Léon  XIII,  Paris,  Maison  de  la  Bonne  Presse 
t.  III,  p.  49  et  57.  —  Quatre  ans  auparavant,  en  1887,  M.  le  comte  Albert  de  Mun 
déclarait  à  l'assemblée  générale  des  catholiques  que  «  le  christianisme  intervient  dans 
le  régime  du  travail  pour  faire  respecter  la  dignité  de  l'homme,  de  la  femme  et  de 
l'enfant,  pour  empêcher  l'abus  qui  peut  être  fait  de  leur  force,  pour  leur  garantir  la 
sécurité  du  lendemain,  le  pain  de  la  vieillesse.  Ihonneur  du  foyer  domestique  ». 
(Gojau,  op.  cit.,  p.  243.) 


•')o2  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

très  salutaii-e  de  préceptes  trop  souvent  méconnus,  d'autres,  à 
rextrêmc  liauclie,  ne  craignirent  pas  d'aller  jusqu'au  socialisme 
inclusivement  et  exposèrent  avec  complaisance  la  critique  de  la 
société  capitaliste  et  bourgeoise,  (ju'ils  déclaraient  viciée  dans 
son  essence  môme  (1). 

La  plupart  des  démocrates  chrétiens  refusèrent  d'aller  aussi 
loin  ;  mais,  du  moins,  deux  conclusions  générales  rallièrent 
[)armi  eux  à  peu  près  tous  les  suffrages,  comme  un  fuinimiim 
nécessaire  :  l'intervention  extcnsive  de  l'État  dans  le  contrat 
de  travail;  le  réta))lissement  des  Corporations, 

«  L'intervention  de  l'Etat  en  faveur  de  la  classe  ouvrière  est 
justifiée,  nécessaire,  urgente  »;  des  lois  devront  donc  protéger 
le  travailleur  manuel,  toutes  les  fois  ([ue  celui-ci  sera  empéclié 
d'exercer  les  droits  inaliénaljles  ou  de  remplir  les  devoirs  es- 
sentiels que  Dieu  lui  a  conférés  ou  imposés.  Le  repos  du  diman- 
clie,  le  travail  des  enfants  et  des  jeunes  gens,  des  femmes,  la 
durée  de  la  journée  de  travail  des  hommes  mêmes,  la  protec- 
tion des  femmes  enceintes,  la  promiscuité  des  sexes,  enlin  l'assis- 
tance de  l'ouvrier  Agé  ou  victime  du  chômage,  d'un  accident 
ou  de  la  maladie  :  tels  sont  les  principaux  points  sur  lesquels 
l'intervention  de  l'Etat  doit  se  manifester  sans  retard.  Le  pou- 
voir social  a  la  mission  de  maintenir  la  race  et  d'empêcher 
que  les  salariés  ne  deviennent  des  dégénérés;  si  les  ouvriers 


(t)  On  se  rappello  la  fialeinelle  cnlcnte  qui  .s'élal)lil  au  Congrès  de  la  Proleclion 
ouvrière  à  Zurich  ;.>:{  avril  18',»7)  entre  les  IC.ô  socialistes  et  les  '.t8  calholi(iues  de 
l'assemblée.  (Cf.  Circulaire  du  Musée  social,  série  B,  n»  ii.)  On  connaît  aussi  la 
campagne  de  M.  l'abbé  Daens  en  Relgique,  et  de  jilusieurs  autres  prêtres  en  Franc  e. 
Voici  au  surplus  une  resolution  votée,  en  KS87,  par  1  Union  des  Ktudes  sociales  de 
Fribourg,  qui  rellétail  spécialement  la  pensée  des  démocrates  chrétiens  les  plus  illus 
très,  le  futur  cardinal  Mermillod  et  M.  Gaspard  Decurlins  :  «  Le  système  capitaliste 
>'ai)puic  sur  l'idée  de  la  productivité  du  capital  et  de  l'argent,  sur  la  considération  de 
l'argent  comme  producteur  général  et  su|)réme  qui  fruclide  toujours.  Ce  n'est  pas 
toujours  tel  ou  tel  acte  qui  est  à  incriminer,  c'est  le  régime  lui-même,  qui  est 
usuraire;  et  il  l'est  dans  son  essence.  puis(iu'il  repose  tout  entier  sur  l'intérêt  de 
\aleurs  improductives,  u  (Cité  dans  Covau,  op.  vil.,  p.  2i7.)  Certes,  déclarer  à  la  tin 
du  dix-neuvième  siècle  que  le  capital  est  une  valeur  improductive,  n'est  pas  chose 
banale.  Pourquoi  ne  va-l-on  pas  demander  aux  .">0.000  dentellières  à  la  main  du  Cal- 
vados, qui  ont  été  radiraleiticnt  ruinces  par  la  concurrence  du  métier  mécani(|ue 
de  Sainl-Pierre-les-Calais,  si  les  L>:).0(in  fr.,  qui  sont  le  prix  moyen  de  chacun  de  ces 
métiers,  sont  improductifs'? 


LES   SOLUTIONS   Tlli:ORI0l  ES    DE    LA    OLESTION    lU     SALMIîE.  oo.'J 

iront  pas  la  prévoyance  d'iiisôror  dans  le  contrat  do  travail  les 
clauses  osscntiollos,  il  iiicoinljc  à  l'État  de  suppléer  à  leur  né- 
gligence. 

Mais  l'Etat,  si  désireux  d<*  hieu  faire  qu'on  le  su[)p()se,  n'a 
qu'une  action  limitée,  et  notannnent  il  est  imj)uissant  à  tixer  h; 
taux  des  salaires,  cette  citadelle  inexpugnable  où  la  concur- 
rence délie  tous  les  interventionnistes  :  aussi  le  rétablissement 
des  Corporations  viendra-t-il  compléter  l'œuvre  de  l'État.  La 
conception  des  démocrates  chrétiens  a  été  sur  ce  point  très 
clairement  ex[)()sée  par  M.  Henri  Lorin  : 

«  L'homme  à  l'égard  du  monde  extérieur  est  caractérisé  par 
deux  traits  :  la  position  (ju'il  occupe  et  le  travail  auquel  il 
s'apj)li(pie.  La  communauté  d'un  de  ces  traits  constitue  un  rap- 
prochement qui  entraîne  un  état  de  dépendance  récipro(]ue. 
Quand  ce  rapprochement  a  de  la  consistance  et  de  la  durée,  il 
donne  lieu  à  un  groupement  naturel.  Il  y  <en  a  un  qui  nait  de 
la  communauté  de  résidence,  un  second  qui  dérive  de  la  com- 
munauté d'occupation.  Le  fait  (|ue  les  hommes  a[)pli([uent  leur 
travail  personnel  à  une  même  production  ou  à  une  même  opé- 
ration d'utilité  publi([ue,  en  un  mot  (piils  ont  la  même  pro- 
fession, peut  être  assimilé  au  fait  qu'ils  habitent  la  même  loca- 
lité. Dans  les  deux  cas,  il  s'établit  des  relations  spéciales,  il  se 
crée  des  besoins  similaires,  il  surgit  des  concurrences  forcées, 
des  connexions  et  des  oppositions  d'intérêt,  tout  un  ensemble 
de  rapports  dont  la  coordination,  suivant  un  régime  régulier, 
est  nécessaire  pour  procurer  la  sauvegarde  à  tous,  et  à  chacun 
la  faculté  de  poursuivre  sa  fin.  Il  appartient  à  chaque  individu 
de  choisir  comme  il  l'entend  son  domicile  et  sa  profession. 
Les  nécessités  d'ordre  social  l'obligent  à  se  soumettre  aux  lois 
du  pays  où  il  élit  domicile  et  à  se  plier  aux  règlements  de  la 
profession  qu'il  embrasse  (1).  » 

On  devine  que  de  pareilles  prémisses  engendrent,  suivant 
les  tempéraments,  des  conséquences  diverses.  M.  Henri  Lorin 
reconnaît  à  chaque  individu  ie  droit  de  choisir  sa  profession 

(I)  M.  Henri  Lorin  :  Étude  sur  le»  principes  de  l'Association  professionnelle  {L'As- 
sociation catholique,  15  juillet  1891). 

T.  xxxii.  38 


Oo4  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

eJi  se  plia7it  aux  rè(jleme)its  :  ces  derniers  mots  riscjuent  cVètrc 
menaçants  pour  la  liljcrté  que  plus  tard  peut-être  on  regrettera 
d'avoir  proclamée.  Aussi  un  urand  nond)i'e  de  démocrates 
chrétiens,  qui  n'ont,  semble-t-il,  d'autre  tort  que  de  prévoir 
les  conséquences  inéluctal>les  qui  doivent  découler  des  pré- 
misses, laissent-ils  entendre  qu'on  ne  pourra  plus  à  son  gré 
venir  encoml)rer  une  profession  déjà  suffisamment  pourvue,  ni 
multiplier  en  un  moment  inopportun  (!)  les  achats  d'une 
marchandise,  «  vu  (]ue  cette  opération  entraînerait  une  surpro- 
duction bientôt  suivie  de  chômage  ».  Puisque  la  profession 
constitue  pour  chaque  individu  un  droit  de  propriété,  il  faut  em- 
])êcher  que  les  excès  de  la  liberté  causent  préjudice  à  ce  droit,  et 
un  démocrate  chrétien  exposait  un  jour,  dans  une  réunion.  ([u<'la 
construction  des  maisons  à  Paris,  dont  on  connaît  les  mouve- 
ments irréguliers,  devrait  être  réglementée;  toute  personne 
désirant  faire  bAtir«une  maison  se  ferait  inscrire  sur  un  regis- 
tre, recevrait  un  numéro  d'ordre  et  n'obtiendrait  la  licence 
nécessaire  qu'après  que  l'administration  municipale  aurait  cal- 
culé le  nombre  moyen  de  maisons  devant  être  construites  dans 
l'année;  on  préserverait  ainsi  du  cliômage  les  ouvriers  du  bâ- 
timent. 

Ce  démocrate  chrétien  reconnaissait  aussi  qu'une  iiub^mnité 
|)écuniaire  devrait  être  allouée  à  lout  ouvrier  eNpro[)rié  de 
son  métier  par  l'invention  d'une  maciiine  nouvelle. 

Quand  (m  admet  de  seml)lables  conclusions,  on  peut  donner 
la  mam  aux  socialistes  les  plus  purs  :  aussi  bien,  un  grand 
nond)re  de  démocrates  chrétiens  incHnent-ils  vers  cette  solu- 
tion, ((ui  leur  permet  .seule  de  demeurer  fidèles  à  la  h)gicpie 
de  leurs  conceptions  (1). 

(1)  Voici  (l'aillours  un  autre  ilocunicul.  donl  ou  ne  pi-ul  coiiloslcr  laulorilc  ol  qui 
s'inspiiT  des  mùinos  idées  socialistes  :  c'est  un  résumé  des  proposilions  adoptées  par 
la  réunion  de  18'.l7  des  Revues  catholiques  d'économie  sociale  sur  la  formation  des 
Corps  professionnels  : 

«  Lor;;ani>alion  des  Corps  professionnels  étant  reconnue  indispensable,  il  y  a  lieu 
d'indiquer  quels  sont  les  éléments  essentiels  de  celle  organisation  et  les  moyens  qui 
pourraient  en  préparer  la  formation. 

i'  l"Tous  les  membres  de  chaque  profession,  dans  une  (■irconscrij)lion  à  déterminer,  • 
devraient  être  inscrits  d  oflice  sur  une  liste  spéciale  par  les  soins  de  1  adminislraliou 


LES   SOLUTIONS   TIlliORIQUES    DE    LA    OL'ESÏION   DU   SALAIRE.  555 

Tel  est,  en  un  résumé  beaucoup  trop  soniinairc,  la  doctrine 
(les  chrétiens  sociaux. 

Quel  téin()ii;nai;e  la  méthode  d'observation  lui  rend-elle  et  en 
quoi  est-elle  harmonique  avec  les  faits  ou  les  contredit-elle? 


Si  l'on  considère  d  al>ord  les  préceptes  moraux  que  le  Souve- 
rain Pontife  a  développés  avec  tant  de  force  dans  son  Encyclique 
lieriim  novarnm ,  il  est  incontestable  que  non  seulement  l'ob- 
servation universelle  de  ces  préceptes  serait  un  grand  bienfait, 
mais  encore  que  le  rappel  de  ces  règles  morales  trop  souvent 
oubliées  était  opportun.  Bien  des  esprits,  même  parmi  ceux  qui 
faisaient  profession  d'admettre  l'intégrité  de  la  doctrine  chré- 
tienne, étaient  trop  facilement  enclins  à  se  reposer  sur  la  com- 
plaisante théorie  de  la  liberté  des  contrats  :  «  Sans  doute  cet 
ouvrier  ne  reçoit  qu'un  salaire  dérisoire  avec  lequel  il  lui  est 
impossible  d'élever  décemment  sa  famille,  mais  il  a  accepté  de 
travailler  pour  ce  prix-là,  tout  est  bien,  je  n'ai  pas  à  chercher 
au  delà.  »  Et  avec  ce  raisonnement  on  fermait  souvent  les  oreilles 


publique,  ainsi  que  cela  a  lieu  pour  l'Inscription   inaritline,  les  Conseils  de  pru 
hommes  et  les  Chambres  de  commerce. 

«  l-^  Les  membres  de  chaque  profession  inscrits  sur  cette  liste  constitueraient  le 
Corps  professionnel. 

«  3"  Chaque  Corps  professionnel  aurait  des  règlements  spéciaux  auxquels  seraient 
soumis  tous  les  membres  de  la  profession. 

«  4'^  Dans  chaque  Corps  professionnel  se  formeraient  librement  des  Syndicats  di- 
vers, soit  de  patrons,  soit  d'ouvriers,  soit  mixtes,  conformément  à  la  loi  de  1880. 

«  ô°  A  la  tête  de  ce  Corps  professionnel  il  y  aurait  un  Conseil  composé  de  délégués 
des  Syndicats,  de  manière  à  assurer  une  égale  représentation  aux  divers  éléments  de 
la  profession. 

«  6°  Les  Conseils  des  Corps  professionnels  feraient  les  règlements  d'application  des 
lois  générales  relatives  à  l'organisation  du  travail  et  fixeraient  les  coutumes  de  la 
profession. 

«70  Les  règlements  des  Conseils  des  Corps  professionnels  devraient  être  sanctionnés 
par  voie  de  référendum  quand  un  certain  nombre  de  membres  de  la  profession  le 
demanderaient,  lis  devraient  toujours  être  homologués  par  les  pouvoirs  publics. 

«  8°  Les  Conseils  des  Corps  professionnels  seraient  investis  d'un  certain  nombre 
d'attributions  judiciaires  et  du  droit  de  prélever  certaines  contributions  sur  les  mem- 
bres de  la  profession,  dans  les  limites  fixées  par  la  loi,  ainsi  que  cela  a  lieu  pour  les 
Chambres  de  commerce. 

«  90  Les  Conseils  nommeraient  la  représentation  de  la  profession  au  degré  supé- 
rieur. »  (Association  catholique,  15  janvier  I90I.) 


o.jG  la  science  sociale. 

aux  protestations  de  sa  conscience.  Les  démocrates  chrétiens  ont 
mis  en  relief  sur  ce  point  l'antique  doctrine  de  l'Eulise  et  ils  ont 
rendu  aux  prolétaires  un  excellent  service.  On  ne  leur  doit  pas 
moins  de  reconnaissance  pour  avoir  rappelé  ([ue  la  liberté  des 
contrats,  qui  ne  peut  supprimer  les  droits  inamissildes  des  en- 
fants de  Dieu,  ne  peut  non  plus  se  flatter  d'échapper  toujours  à 
faction  du  législateur  ;  le  pouvoir  civil  doit  concourir  au  main- 
tien de  la  justice  et  lutter  contre  lopjiression,  et  on  peut  fort 
l)ien  soutenir  que,  dans  certaines  hypothèses,  c'est  son  absten- 
tion et  non  son  intervention  qui  compromet  la  liberté. 

Si  maintenant  on  descend  des  principes  abstraits  vers  les  ap- 
plications concrètes  que  les  démocrates  chrétiens  préconisent, 
il  est  difficile  de  partager  leur  enthousiasme  pour  les  deux  re- 
mèdes qu'ils  proposent.  Il  ne  faut  jamais  oublier  (jue  l'interven- 
tion de  l'État  ne  peut  ag-ir  que  sur  certains  points  très  limités  du 
contrat  de  travail,  et  ces  points  ne  sont  pas  nécessairement  ceux 
où  le  mal  est  le  plus  grave.  On  peut  empêcher  des  enfants  de 
dix  ans  d'aller  à  l'usine,  mais  on  ne  peut  leur  garantir  que  leur 
mère  pourra  les  garder  au  foyer;  on  peut  décider  que  l'adulte 
du  sexe  masculin  ne  travaillera  pas  plus  de  dix  heures  par  jour, 
mais  (Ml  n<'  peut  lui  assurer  qu'à  la  sortie  de  l'atelier,  il  trouvera 
une  nourriture  saine,  servie  dans  un  a])pni'tement  salulur.  11 
serait  absurde,  il  est  vrai,  lorsqu'un  homme  souffre  de  sept 
maladies  différentes,  de  conclure  i\  labstention  t(>tale  sous  pré- 
texte qu'on  ne  peut  le  guérir  (jue  de  trois;  mais  (ju'on  reconnaisse 
du  moins  que  l'action  de  l'État  est  fort  restreinte,  ([ue  la  véri- 
table solution  n'est  [)as  là.  C'est  la  concurrence  qui  réduit  sans 
cesse  le  taux  des  salaires  et  de  ce  taux  dépend  toute  l'économie 
(Ir  la  vie  ouvrière;  or  rinl<M'vention  de  l'État  ne  peut  rien  pour 
atténuer  Vv[\'o\  (h>  la  loi  des  salaires.  Elle  peut  inq)oser  aux 
employeurs  certaines  charges  supplémentaires  qui  accroîtront  le 
coiU  de  prothution,  mais  en  (pioi  l'Apreté  de  la  concurrence  sera- 
t-clle  par  là  diminuée?  Dans  les  courses,  la  place  du  poteau  de 
départ  et  la  mulliplitité  des  obstacles  ne  diminuent,  ni  n'ang- 
nn-ntent  l'ardeur  des  coureurs  à  concjuérir  la  prenwèie  place,  et 
la  concurrence  entre  les  lilateurs  de  coton  n'est  pas  moins  grande 


LES    SOLITIONS   TIlÉdIUQUES    DE    LA    QUESTION    Dl     SALAIRE.  o'.'il 

p(Mî(lant   les  années  où  ils  achètent  plus  cher  le  coton  ou   la 
houille. 

A  cette  première  critique  ou  peut  enjoindre  une  seconde  non 
moins  grave.  S'il  est  vrai,  comme  on  peut,  semble-t-il,  le  démon- 
trer, que  l'énergie  personnelle,  la  valeur  individuelle  sont  les 
meilleurs  moyens  que  l'homme  ait  à  sa  disposition  pour  amélio- 
rer sa  condition,  ne  croit-on  pas  que  la  constante  criti([ue  de  la 
liberté  individuelle  —  à  chaque  instant,  les  démocrates  chrétiens 
aiment  à  répéter  quelle  n'engendre  que  l'anarchie  —  et  la  per- 
pétuelle disposition  à  solliciter  l'intervention  de  l'État  devront 
énerver  cette  énergie  et  diminuer  cette  valeur?  Sans  doute,  il 
est  illégitime  de  crier  au  socialisme  d'État  à  propos  de  toutes  les 
dispositions,  même  les  plus  urgentes,  votées  par  le  Parlement, 
et  les  individualistes  les  plus  attachés,  comme  l'auteur  de  ces 
lignes,  à  la  libre  expansion  de  la  personne  humaine  ne  doivent 
pas  oublier  que  les  lois  les  meilleures  et  les  moins  discutées 
aujourd'hui,  comme  notre  loi  française  de  18VI  qui  interdit  le 
travail  dans  les  usines  aux  enfants  de  dix  ans,  ont  rencontré 
l'opposition  des  partisans  d'un  individualisme  faussé.  Mais  néan- 
moins l'observation  qui  vient  d'être  présentée  mérite  une  grande 
attention.  Un  Anglais,  qui  était  un  éducateur  admirable,  nous 
disait  un  jour  :  «  Dans  cette  école,  lorsqu'une  discussion  s'élève 
entre  deux  enfants  et  qu'ils  en  viennent  aux  coups,  je  n'interviens 
qu'à  la  dernière  extrémité,  car  aussitôt  que  je  le  fais,  lenfant 
perd  confiance  en  lui-même  et  devient  moins  apte  à  se  protéger 
seul  :  or,  même  en  intervenant  fréquemment,  je  puis  peu  de 
chose  pour  lui  en  comparaison  de  ce  qu'il  peut  lui-même  pour 
son  bonheur.  »  Cette  profonde  parole  peut  être  méditée  avec 
fruit  par  un  grand  nombre  de  démocrates  chrétiens. 

Quant  au  rétablissement  des  corporations,  il  a  toujours  paru 
que  ce  désir  n'était  qu'une  des  manifestations  de  l'amour  général 
d'un  grand  nombre  de  personnes  pour  toutes  les  «  restaura- 
tions ».  L'apparition  du  machinisme  a  entraîné  la  mort  des  cor- 
porations; le  machinisme  mille  fois  plus  développé  et  plus  puis- 
sant du  xx^  siècle  ne  les  laissera  pas  rétablir.  Ne  suffit-il  pas  de 
franchir  la  porte  d'un  de  ces  grands  bazars  modernes,  comme 


558  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

le  Bon  Marché,  le  Louvre  ou  le  Bazar  de  l'Hôtel  de  Ville,  pour 
discerner  que  la  fabrication  d'une  aussi  prodigieuse  quantité  de 
marchandises  de  toutes  sortes,  détolfes  de  toute  nature  et  de 
toutes  nuances,  échappe  à  la  réglementation.  Lorsqu'on  aura 
reconnu  et  consacré,  au  moyen  des  rouages  les  plus  conipliqués, 
le  droit  professionnel  des  ouvriers  tisseurs  de  telle  étoffe  de 
laine,  le  premier  venu  ajiporteraau  métier  à  tisser  un  petit  per- 
fectionnement ou  imaginera  telle  autre  variété  d'étolfe  :  si  on  lui 
interdit  de  fabriquer,  les  consommateurs  auront  vite  fait  d'ob- 
tenir l'abrogation  d'un  règlement  suranné;  si  au  contraire  on 
respecte  la  liberté  de  l'inventeur,  quelle  sera  l'utilité  du  règle- 
ment? «  Les  fleuves  ne  remontent  pas  vers  leur  source  »  et,  en 
dépit  du  proverbe  que  «  rien  n'est  nouveau  sous  le  soleil  ",  la 
Providence  créatrice  ne  se  répète  jamais  dans  ses  œuvres.  Sans 
doute,  une  constitution  organique  de  l'industrie  doit  succéder  au 
régime  anarcliique  sous  lequel  elle  se  trouve  encore  dans  la 
plupart  des  nations  commerçantes,  mais  les  corporations  ne  re- 
cueilleront pas  la  succession.  On  pouvait  autrefois  réglementer 
la  production  purement  locale  de  quehpies  artisans  habitués  à 
toujours  faljriquer  de  la  même  manière  des  marchandises  tou- 
jours identiques  à  elles-mêmes,  mais  on  ne  réglemente  pas  la 
production  d'un  tissage  de  3.000  ouvriers  qui  est  en  concurrence 
avec  les  tissages  du  monde  entier  et  (jue  la  compétition  pousse 
sans  cesse  vers  les  variétés  nouvelles  et  les  dessins  inédits.  La 
production  moderne,  infiniment  souple,  malléable  et  progres- 
sive, ne  permet  plus  les  règlements  minutieux,  car  elle  les  oblige 
à  devenir  voxatoires.  Encore  une  fois,  qu'on  parcoure  les  cata- 
logues du  Bon  Marché  et  que  l'on  conqiare  seulement  celui  de 
1902  avec  celui  de  1900  :  cette  modeste  distraction  est  très  sug- 
gestive. 

Pour  conclure,  il  semltlc  \)\on  ([iio  les  «h'Miiorrntos  rlirétiens 
auraient  lout  avantage  A  rester  sur  h>  terrain  des  principes  mo- 
raux et  à  moins  insister  sur  les  conclusions  concrètes  qu'ils  en 
tirent,  surtout  sur  la  seconde  qui  est  nettement  inacceptable. 
Néanmoins  si  l'on  considère  rensend)le  de  leur  action  depuis  vingt - 
cinq  années,  on  ne  {)eut  douter  (pi'elle  n'ait  été  l'origine  d'un 


LES   SOLUTIONS   TnÉORIQLES    DE   LA    QUESTION    DU    SALAIRE.  551) 

grand  bien.  Que  tVliomnies  fortunés  sont  disposés  à  trouver  tout 
naturel  qu'il  y  ait  des  riches  et  des  pauvres  !  Que  déjeunes  gens, 
ayant  trouvé  dans  leur  horceau  une  fortune  toute  faite  —  ou  un 
nom  à  vendre,  ce  ([ui  revient  au  même  —  ne  se  sont  jamais  de- 
mandé pour(|uoi  on  rencontrait  de  telles  inégalités  de  fortune  ! 
Les  démocrates  chrétiens  sont  venus  rappeler  les  devoirs  de  la 
richesse,  l'antique  doctrine  de  l'Évangile,  si  compatissante  pour 
les  petits  ;  ils  nous  ont  montré  que  notre  société,  aux  dehors  si 
brillants,  comptait  un  grand  nombre  de  prolétaires  réduits  à  des 
salaires  de  famine  :  ce  sont  là  des  choses  utiles  à  entendre  et  à 
méditer.  Les  prêtres  qui  les  ont  rappelées  ont  été  parfois  dénon- 
cés à  leurs  supérieurs  et  molestés  de  diverses  manières;  il  faut 
se  réjouir  de  constater  que  cette  période  touche  à  son  terme  et 
que  la  sainteté  et  la  générosité  de  cœur  de  ces  vrais  ministres  du 
Christ  (jui  ont  répondu  à  l'appel  du  souverain  pontife  sont  enfiâi 
reconnues  de  tous.  Mais,  de  grAce,  que  les  chrétiens  sociaux 
évitent  à  leur  tour  de  tondjer  dans  les  mêmes  excès  et  que  jamais 
ils  n'excommunient  leurs  frères  qui  repoussent  l'intervention- 
nisme et  les  corporations!  Il  ne  faut  pas  mêler  le  mystère  de  la 
Sainte  Trinité  ou  le  dogme  de  l'Incarnation  à  la  question  de  savoir 
si  la  restauration  des  corporations  doit  être  désirée. 


1[.    LA    COOPÉRATION    (1). 

Quoique  d'apparence  modeste  et  rassurante,  la  doctrine  de  la 
coopération  n'est  rien  moins,  en  réalité,  que  le  renversement  du 
régime  actuel  de  la  production.  Sous  prétexte  d'appliquer  la 
fameuse  formule  :  «  il  faut  que  le  capital  travaille  et  que  le  tra- 
vail possède  »,  on  prétend  que  désormais  c'est  le  travail  qui  doit 
louer  le  capital  et  le  rémunérer  par  un  intérêt  au  lieu  que  le 
capital  loue  le  travail  et  le  rémunère  par  un  salaire  ;  à  mesure 

(1)  L'ordre  des  idées  appellerait  ici  une  étude  de  la  Participation  aux  bénéfices; 
mais,  cette  étude,  je  l'ai  donnée  dans  une  publication  antérieure  :  V Association  de 
l'ouvrier  aux  profits  patronaux  et  la  Participation  aux  bénéfices,  chez  Arthur 
Rousseau,  Paris,  1897.  Depuis  cinq  années,  les  enquêtes  que  j'ai  faites  m'ont  semblé  en 
confirmer  les  conclusions. 


560  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

([lie  le  machinisme  progresse  et  réduit  Feilort  musculaire,  la 
distinction  si  profonde  autrefois  entre  le  travail  de  direction  et 
le  travail  d'exécution  tend  à  disparaître  :  il  faut  donc  quelepatron 
disparaisse  et  que  les  travailleurs  manuels  eux-mêmes,  cons- 
cients de  la  discipline  nécessaire  et  de  la  responsabilité  nou- 
velle qui  leur  incombe,  assument  à  leur  tour  la  tâche  de  diriger 
l'entreprise.  «  Pourquoi,  dit  le  savant  et  éloquent  apôtre  de  la 
coopération,  ne  pas  partager  en  commun  comme  de  bons  en- 
fants? Nous  allons  entreprendre  une  production  quelconque: 
moi,  j'apporte  une  certaine  quantité  de  richesse  acquise,  sous 
forme  de  matière  première,  instrument,  terre,  argent;  vous, 
vous  apportez  vos  bras,  votre  puissance  de  travail,  (jui  est  un 
élément  également  iiKlispeiisal)le  :  impossible  de  savoir  lequel 
est  le  plus  indispensable  des  deux,  de  môme  que,  quand  on  coupe 
une  feuille  de  papier  avec  des  ciseaux,  il  est  im[)ossible  de  dire 
la(|uelle  des  deux  lames  des  ciseaux  a  été  le  plus  nécessaire  :  dès 
lors,  partageons.  Mais  cette  première  solution  qui  n'est  pas  mau- 
vaise, —  puisque  c'est  à  celle-là,  en  tin  de  compte,  que  nous  tâ- 
cherons de  revenir  —  n'est  pas  facile  à  faire  accepter  des  deux 
parties.  Ni  l'une  ni  l'autre  n'en  veut(l).  » 

Hetenons  au  passage  cet  aveu  autorisé  et  écoutons  maintenant 
M.  Zola,  qui  dans  son  dernier  roman.  Travail,  s'est  fait  le  pres- 
tigieux narrateur  des  merveilles  réalisées  par  les  sociétés  coopé- 
ratives de  production  : 

«  La  joui'uée  ne  dépassait  pas  (juatre  heures  et  jamais  un  ou- 
vrier ne  faisait  une  tAche  pendant  plus  de  deux  heures,  relayé 
par  un  caïuai-ade,  passant  lui-même  à  un  travail  autre,  art 
industriel,  culture,  ou  fonction  publi([ue.  Comme  l'emploi  gé- 
néral de  la  force  électrique  supi)riniait  à  pcni  près  l'ancien  va- 
carme dont  retentissaient  les  halles,  elles  s'éçavaient  du  seul 
chant  des  travailleurs,  cette  allégresse  chantante  qu'ils  ap|)or- 
taient  des  Écoles  comme  une  floraison  d'harmonie  embellissant 
leur  vie  entière.  VA  ces  hommes  qui  chantaient  autour  de  leur 
machines  si   douces  et  si  fortes  en  leur  silence,  dans  l'éclat  de 

(l)  Cbarles  Gido.    Conférence  sur   le  contrat  de  salaire  et  le  moyen  de  l'avu'- 
liorer.  Nimes,  18'.>i,  p.  7. 


LES    SOUTIONS   TIlKnHlniKS    DK    LA    OlESTTOiN    DU    SALAIRE.  561 

leurs  aciers  et  de  leurs  cuivres,  disaient  la  joie  du  juste  travail, 
glorieux  et  sauveur  (1).  » 

Il  est  inutile  d'insister  plus  longuement  sur  le  système,  qui  est 
suflisamment  connu.  Aussi  bien  n'est-il  pas  nouveau,  et  déjà  en 
lôlG  Tliomas  Morus,  grand  chancelier  d'Antileterre,  faisait  pa- 
raître un  livre  intitulé  :  La  mailleure  Républujiie  retrouvée  dans 
rilc  nouvelle  d'Utopie.  Dans  cette  répuhli([u<%  le  travail  est 
attrayant  :  comme  tout  le  monde  travaille  et  que  la  production 
est  mieux  ordonnée,  six  heures  de  travail  par  jour  suffisent  pour 
assurer  l'abondance  à  la  communauté;  on  va  au  travail  connue 
à  une  fête  et  on  en  revient  aux  sons  des  instruments  (2), 

D'ailleurs  la  coopération  est  patronnée  par  des  hommes  de 
tendances  assez  divergentes  :  tandis  que  les  uns  y  voient  le 
terme,  actuel  tout  au  moins,  d'une  évolution  qui  se  concilie  fort 
bien  avec  le  capitalisme  et  qui  ne  serait  que  le  développement 
de  la  participation  aux  l>énéfices  grefïée  elle-même  sur  le  sala- 
riat, d'autres  ne  la  considèrent  que  comme  une  étape  vers  le 
collectivisme.  «  Les  associations  coopératives  de  production, 
disait  récenmient  le  camarade  Fagot,  au  Conseil  municipal  de  Lyon, 
sont  visiblement,  pour  ceux  qui  suivent  le  profond  mouvement 


(1)  rraî'atZ,  Paris,  Charpentier,  I90l,  p.  ôiG.  —  Voici  une  autre  page  :  «  A  qua- 
rante ans.  le  citoyen  avait  payé  sa  dette  de  travailleur  à  la  Cité,  il  (uuvrait  seulement 
pour  sa  joie  personnelle.  Et  tandis  que  la  coopération  de  i)roduction  faisait  ainsi 
naître  cette  société  de  justice  et  de  paix,  basée  sur  le  travail  consenti  par  tous,  la 
coopéralion  de  consommation  avait  condamné  le  commerce  à  disparaître,  rouage 
inutile,  mangeur  d'énergie  et  de  gain...  Des  millions  et  des  millions  se  trouvaient 
gagnés  de  la  sorte  depuis  que  rien  n'eu  était  détourné  au  passage  par  l'agio  et  le 
vol.  Toute  l'existence  se  simpliliait,  ou  tendait  à  la  disparition  complète  du  numé- 
raire, à  la  fermeture  des  tribunaux  et  des  prisons,  les  questions  d'intérêts  privés 
cessant  de  se  produire,  de  jeter  l'homme  sur  l'homme,  dans  une  folie  de  fraude,  de 
pillage  et  de  meurtre...  Plus  d'octroi,  de  contributions  d'aucune  espèce,  plus  de  pro- 
hibition, la  liberté  totale  de  la  production  et  des  échanges.  Et  depuis  surtout  que  les 
parasites  étaient  supprimés,  les  innombrables  employés,  fonctionnaires,  magistrats, 
homme  de  caserne  ou  d'église  qui  suçaient  autrefois  la  vie  du  corps  social,  une  for- 
midable richesse  s'était  déclarée,  un  si  prodigieux  entassement  de  biens  que,  d'année 
en  année,  les  greniers,  devenus  trop  étroits,  craquaient  sous  l'abondance  toujours 
accrue  de  la  fortune  publique.  »  {Ibid.,  p.  582.) 

(2)  En  1637,  le  moine  italien  Campanella  publiait  la  Cité  du  Soleil,  inspirée  des 
mêmes  principes;  lui  aussi,  fouriériste  avant  la  lettre,  s'appuyait  sur  l'attraction  pas- 
sionnelle et  exigeait  l'unité  de  l'édifice  sociétaire.  [\o\v  Congrèa  national  et  interna' 
tional  des  Associations  de  Production,  en  1900,  compte  rendu,  p.  109.) 


562  LA   SCIENCE  SOCIALE. 

social  actuel,  le  deuxième  degré  de  rairranchissemcnt  ouvrier, 
dont  le  syndicat  est  le  premier.  On  ne  saurait  donc  trop  encoura- 
^'•cr  la  propagation  de  cette  école  pratique  qu'est  la  coopéra- 
tion et  cpii  représente  dans  la  société  individualiste  actuelle 
l'embryon  socialiste  de  l'avenir.  (1)  » 

Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  appréciation,  quelle  est  la  valeur 
intrinsèque  du  coopératisme  appliqué  à  la  production  indus- 
trielle? 

H  est  difficile  de  nier  que  l'observation  des  faits  donne  à  cette 
question  une  réponse  catégorique  et  défavorable.  Rien  de  plus 
lamental)le  en  effet  que  la  liste  des  2V6  associations  ouvrières 
de  production  existantes  au  l*'"' juillet  1890  !  Aucune  des  grandes 
industries  n'y  est  représentée,  ni  la  filature  et  le  tissage  mécani- 
que de  la  laine,  du  coton  ou  du  lin,  ni  l'extraction  intensive  de 
la  houille,  ni  la  métallurgie,  ni  les  trans[)oi'ts,  ni  la  fabrication 
du  sucre  ou  de  l'alcool,  ni  la  raffinerie  du  pétrole.  En  revanche, 
on  y  compte  IG  associations  de  cochere,  fi  de  charpentiers,  8  de 
menuisiers,  9  de  peintres,  11  de  typographes;  les  afficheurs, 
les  biseauteurs,  les  frotteurs,  les  lunetiers,  les  grainetiers,  les 
paveurs,  les  replanisseurs  de  parquets,  les  ouvriers  en  sacs  en 
papier,  etc..  forment  le  complément  (2}. 

Et  qu'on  ne  croie  j)as  (jue  du  moins  ces  sociétés  ont  fait  leurs 
preuves  :  cinq  ou  six  seulement  ont  plus  de  trente  ans  d'existence  : 

(1)  Séance  de  Conseil  municipal  du  Lyon,  du  21  mai  1901  :  L'Association  ouvrière, 
15  juin  19<M.  —  M.  Zola  a  dévolopi»',  dans  son  roman  celle  manière  de  voir,  qui  parail 
maintenant  admise  aussi  par  la  UKijoritc  des  socialisles.  On  sait  que  les  collectivisles 
parisiens,  à  la  suite  de  leur  écliec  aux  élections  nuinicii)alos  de  r.tOO,  ont  résolu  de 
de  fonder  un  ^rand  nombre  de  sociétés  toopéralivcs  de  ronsoinmation  pour  exter- 
miner le  iielil  commerce.  La  conversion  des  socialisles  ;\  la  doclrine  coopération- 
nisledatede  IH'.i'.i,  année  |>eiulant  laciueile  s'aiïirma  ddinitivemenl,  après  de  lonjjues 
el  dures  épreuves,  le  succès  delà  verrerie  ouvrière  d'Albi.  Cette  conversion  n'esl 
d'ailleurs,  qu'apparente  et  on  joue  plutôt  sur  les  mots  :  la  société  coopérative  de  pro- 
duction, au  sens  où  l'entendent  les  socialistes,  n"es(  «[u'unc  société  anonyme  or- 
dinaire, dont  les  actionnaires  sont  des  syndicats  ou  des  groupements  socialistes  et  dont 
les  bénélices  servent  à  créer  ou  à  soutenir  des  œuvres  prolétariennes.  Consulter 
deux  Circulaires  très  inléressanles  du  Miiavc  .sor/r^/,  octobre  et  novembre  lUOO.  sur  l(i 
Verrerie  ouvrière  d'AlIn,  dues  à  la  plume  de  M.  Léon  de  Seilhac,  dont  les  éludes, 
toujours  admirablement  documentées,  ne  manquent  jamais  d'instruire  et  d'intéresser. 

(2)  Bulletin  de  l'Office  du  Travail,  1899,  p.  1092. 


LES   SOLUTIONS    TUÉOUIOUES    LE   LA    Ql  ESTIUX    1)1     SALAIHE.  o()3 

trente  à  peine  datent  de  plus  de  quinze  ans  et  la  grande  majo- 
rité n'ont  que  quehjues  années  ou  quelques  mois  d'existence. 
Sans  l'intervention  factice  de  quelque  pliilanthiope  ou  des  sub- 
ventions gouvernementales,  la  plupart  n'auraient  même  jamais 
existé.  Mais,  comme  il  fallait  s'y  attendre,  des  politiciens  en 
quête  de  popularité  n'ont  pas  manqué  de  flatter  l'idée  à  la  mode; 
on  a  inscrit  au  budget  de  1898  une  somme  de  1 1 1 .800  francs  pour 
favoriser  la  fondation  et  le  développement  des  sociétés  coopéra- 
tives de  production  et,  comme  ce  crédit  est  très  supérieur  à  celui 
de  1896  qui  n'était  que  de  12.700  francs,  plusieurs  sociétés  coo- 
pératives se  sont  formées  pour  profiter  de  la  manne  gouverne- 
mentale :  le  nombre  des  associations  coopératives  de  produc- 
tion, qui  n'était  que  de  18+  en  1897,  s'est  élevé  à  2i'*  au 
1"  janvier  1898  et  a  atteint  2V6  au  1"  juillet  1899  (1) 

N'essayez  pas  de  savoir  pourquoi  telle  association  de  menui- 
siers ou  de  tj-pograpbes  reçoit  une  allocation  de  3.000  ou  de 
500  francs,  ni  pourcjuoila  Société  coopérative  des  boutonniers  en 
os,  à  Méru  (Oise),  émarge  pour  1.000  francs,  tandis  que  «  la  Pré- 
voyante »,  association  des  frotteui*s-encaustiqueurs  de  Paris  et 
du  département  de  la  Seine,  touche  500  francs,  et  la  société  pour 
la  teinture  des  filets  de  pêche  de  Banyuls- sur-Mer  (Pyrénées- 
Orientales),  1.000  francs.  On  vous  répondra  que  «  la  coopération 
est  évidemment  dans  l'air  »  et  que  «  le  devoir*  du  gouvernement 
est  de  favoriser  un  mouvement  qui  ne  peut  éveiller  que  des 
sympathies  ».  Dans  quelques  années,  on  constatera  que  la  plu- 
part de  ces  sociétés  auront  disparu  et  on  radiera  le  crédit...,  jus- 
qu'au jour  du  reflux  favorable  à  l'idée  de  la  coopération.  Ainsi 
vont  les  choses  et  ainsi  elles  iront,  tant  que  l'on  croira  que  la  sen- 
timentalité dispense  de  l'observation  méthodique  des  faits. 

Et  pourtant  les  faits  parlent  ici  un  langage  assez  clair  :  ils  disent 
tous  que  les  sociétés  coopératives  de  production  sont  toujours 
prises  entre  deux  feux  :  ou  bien  elles  font  de  mauvaises  affaires 
et,  dans  ce  cas,  cUsparaissent;  ou  bien  elles  en  font  de  bonnes  et, 
dans  ce  cas,  elles  disparaissent  encore,  évoluant  fatalement,  dé- 

(1)  Bulletin  de  l'Office  du  Travail,  1899,  p.  236. 


564  LA     SCIENCE    SOCIALE. 

rision  suprême,  vers  la  forme  bourgeoise  de  sociétés  anonymes. 

L'exemple  le  plus  récent  de  cette  évolution  est  fourni  par 
la  Mine  aux  Mineurs  de  Monthieux.  On  se  rappelle  qu'en  1891 
une  association  fut  formée  entre  plusieurs  des  ouvriers  mineurs 
delà  Compairnie  des  Mines  de  Monthieux  qui  renonçait  à  exploiter 
sa  concession;  la  ville  de  Saint-Etienne  fît  un  don  de  10.000  francs, 
M.  Marinoni  envoya  un  chèque  de  50.000  francs  —  il  y  a  toujours 
des  donations  à  l'origine  des  sociétés  coopératives  de  produc- 
tion—  et  avec  ce  capital  de  60  000  francs,  on  résolut  d'exploiter  la 
mine  délaissée.  En  rédigeant  les  statuts.  «  on  s'était  surtout 
préoccupé  de  garantir  les  associés  contre  tout  retour  de  tyran- 
nie patronale  »  ;  aussi,  personne  n'admettant  la  direction  d'un 
supérieur,  l'entreprise  périclita,  et  comme  une  clause  des  sta- 
tuts prononçait  l'accession  de  plein  droit,  au  titre  de  sociétaire, 
de  tout  ouvrier  travaillant  à  la  mine,  l'entreprise  do  Monthieux 
fut  le  champ  d'exjjérience  du  régime  anarchicpie  le  plus  carac- 
térisé. En  1895,  le  capital  social  était  anéanti  et  il  y  avait  en 
outre  un  passif  de  50.000  francs.  Comme  il  devenait  impossible 
de  solder  régulièrement  les  salaires  —  à  plusieurs  mineurs  il 
était  dû  jusqu'à  soixante-quinze  journées  de  travail  — la  moitié 
des  associés  se  retira.  Soixante-dix  vaillants  restèrent,  indomp- 
tables dans  leur  énergie  et,  pendant  })lusieurs  années,  «  se  con- 
tentant de  toucher  des  paies  dérisoires,  tout  juste  de  (]uoi  ne 
pas  crever  de  faim  »,  ils  luttèrent  contre  les  éléments  contraires. 
Tant  de  vaillance  méritait  une  récompense  :  elle  la  reçut,  et  à 
partir  de  1897,  la  situation  s'améliora. 

Ce  fut  le  conunencement  d'une  nouvelle  épreuve  :  la  société 
avait  été  obligée  d'embaucher  des  ouvriers  que  l'on  appelait 
«  auxiliaires  »  pour  les  distinguer  des  ouvriers  .sociétaires.  Ces 
auxiliaires,  qui  avaient  toujours  reçu  le  salaiie  courant  dans 
la  région,  songèrent  à  s'armer  de  l'article  des  statuts  relatif  à 
l'admission  des  nouveaux  membres  et  requii'ent  l'intégrale 
application  de  la  doctrine  coopérative.  Mais  l'assaut  avait  été 
prévu  et,  le  8  décembre^  1900,  les  02  actionnaires  réunis  en 
assendilée  général(\,  faisant  usage  des  pouvoirs  conférés  par 
l'arliclc  32  qui  c  autorisait  à  apporter  aux  statuts  toute  moditi- 


LES    SoLlTIONS   TIlIvORIOUES    hK    LA    QUESTION    1)1     SALAIliE.  .'iGo 

cation  reconnue  ulile  »,  changèrent  la  clause  compromettante.  Ils 
signilièrent  leur  volonté  de  ne  pas  se  laisser  exproprier  par  ceux 
(|ui,  n'ayant  pas  semé  clans  l'épreuve,  ne  demandaient  pas  mieux 
(pie  de  récolter  dans  la  joie  (1). 

On  sait  que  les  auxiliaires  ont  attacjué  leurs  adversaires  de- 
vant le  liil)nnal  de  Saint-Ktienne,  ([ni  les  a  déboutés  de  leur 
demande.  Il  est  probable  (ju'uii  appel  devant  la  coui-  do  Lvon 
ne  sera  pas  plus  favorable  à  la  cause  des  auxiliaires,  et  voilà 
comment  les  sociétaires,  ([ui  primitivement  devaient  être  au 
nondjre  de  GOO,  ne  sont  plus  (jue  62  !  !  On  a  beau  s'indigner,  la 
Chambre  syndicale  des  Mineurs  de  la  Loire  peut  faire  placarder 
des  afliclies  de  blâme,  la  Mine  de  Monthieux  n'est  plus  la  Mine 
aux  Mineurs  :  elle  a  suivi  l'exemple  de  ses  devancières  ({ui  ont 
réussi;  et,  après  elle,  les  sociétés  coopératives  qui  réussircmt 
partageront  la  même  destinée.  L'esprit  humain  obéit  à  des  lois 
précises,  et  jamais  des  hommes  qui  ont  eu  le  courage  de  se 
lancer  dans  une  entreprise  à  tout  le  moins  risquée  et  la  fermeté 
plus  admirable  encore  de  lutter  par  les  privations  et  le  travail 
opiniâtre  contre  la  mauvaise  fortune,  n'accepteront  de  partager 
gratuitement  leurs  l)énéfices  avec  de  nouveaux  venus  que 
l'annonce  des  gains  réalisés  a  seul  attirés. 

A  la  suite  de  cet  exemple  d'une  association  coopérative  de 
production  qui  disparaît  parce  qu'elle  réussit,  on  pourrait  en 
citer  d'autres,  beaucoup  plus  nondjreux,  d'associations  coopé- 
ratives qui  disparaissent  parce  qu'elles  liquident  avec  un  passif 

(1)  Voici  le  texte  revisé  de  l'article  relatif  à  1  admission  de  nouveaux  membres. 
«  En  cas  de  décès,  reirait  volontaire  ou  révocation  régulière  d'un  ou  de  plusieurs 
actionnaires,  leurs  actions  feront  retour  de  plein  droit  à  la  Société,  qui  décideia  en 
assemblée  générale  la  répartition  de  ces  actions  entre  les  actionnaires  restant,  ou 
entre  de  nouveaux  actionnaires  dont  l'admission  sera  faite  à  la  majorité  fixée  pour  la 
modification  des  statuts.  »  —  A  un  autre  point  de  vue,  la  mine  de  Monthieux  peut 
suggérer  des  réilexions  utiles  :  si  on  l'observait  de  près,  on  y  verrait  que  le  directeur. 
M.  Prudhomme,  s'inspire  beaucoup  plus  de  la  méthode  patronale  que  de  la  méthode 
représentative  qui  devrait  être  en  honneur  dans  une  Société  coopérative.  «  Il  ne  veut 
pas  qu'on  ren...trave,  quand  il  fait  son  devoir  (les  autocrates  ne  tiennent  pas  un 
autre  langarje)  et  il  n'a  pas  hésité  en  maintes  circonstances,  alors  qu'il  était  seul  de 
son^  avis,  à  jeter  sa  démission  dans  le  plateau  de  la  balance.  »  (L'Association 
ouvrière,  15  juin  1901.)  U  est  secondé,  à  la  tête  des  divers  services,  par  des  ouvriers 
d'élite,  la  plupart  anciens  dans  l'associalion.  et  qu'on  appelle  des  gouverneurs  (titre 
assez  peu  démocratique,  semble-t-il). 


506  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

plus  OU  moins  élevé,  et  on  verrait  coininont  le  coopératisiue,  qui 
est  incompatible  avec  le  succès,  est  souvent  au  contraire  une 
cause  de  ruine.  On  veut  se  protéger  contre  tout  retour  de  la 
tyrannie  patronale  et  on  tombe  dans  l'anarchie.  Depuis  le  grand 
mouvement  coopératif  de  18V8,  <{ui  a  si  misérablement  avorté, 
bien  des  coopérateurs  «  ont  appris  leur  leçon  »  et  constaté  que  la 
fonction  patronale  n'est  pas  si  aisée  ou  si  inutile  que  plusieurs 
se  sont  plu  à  le  dire. 

La  coopération  repose  sur  l'illusion  que  les  profits  patronaux 
sont  considérables  et  que  ce  lourd  prélèvement  est  la  cause  de 
la  modicité  des  salaires.  Mais  cette  croyance,  que  prol)ablement 
l'opinion  pul)lique  gardera  longtemps  encore,  est  démontrée 
fausse  par  les  témoignages  convergents  de  tous  les  faits  éco- 
nomiques; aussi  bien,  les  socialistes  éclairés  ne  la  professent- 
ils  plus  et  ils  savent  que  la  concurrence,  non  la  voracité  j)atro- 
nale,  est  la  force  souveraine  qui  règle  et  resti'eint  les  salaires. 

S'il  fallait  fournir  une  preuve  nouvelle  de  cette  vérité,  les 
bilans  eux-mêmes  des  sociétés  coopératives  de  production  la 
fourniraient  aussi  péremptoire  qu'on  peut  le  souhaiter.  Même 
si  on  n'examine  que  les  bilans  des  sociétés  coopératives  dont  la 
prospérité  paraît  avoir  quehpie  durée,  on  constate  (|ue  la  ré- 
partition entre  les  associés  des  profits  qui,  dans  une  entreprise 
])atronale,  eussent  été  retenus  par  le  patron,  ne  fournit  qu'un 
appoint  très  limité,  î\  peine  égal  à  l'accroissement  de  salaires 
(jue  les  ouvriers  obtiennent  quotidiennement  de  leurs  em- 
])loyeurs  (1).  Et  celui-ci  est  autrement  avantageux  ([ue  lautio. 

(1)  Voir  le  bilan  de  la  Société  coopérative,  «  le  Travail  ».  société  ouvrière  d'entre- 
prise générale  de  peinture,  au  capital  d'un  million. 

1898-1899  1899-1900 

Cliiffres  d  a  (l'a  ires 1.5'iît.il3  3.2;}.'i.os:! 

Bénéliccs  bruts 261 . 8«>3  073.907 

Frais  généraux lîô.ili  231.7î>4 

Ainortissemenls 27.79:>  253. 4i7 

Kénelices    nels I3f).4i8  442.110 

Salaires r>01.9l8  1.00fi.870 

Attributions  bénéliciaires 25.0y.">  *   iît.'.til 

CoeKicienl 5  %  .'i  % 

Nombre  de  participants 576  1.475 

La  banque  coopérative  des  Associations  ouvrières  de  production  de  France,  au  capi- 


LES    SOLUTIONS    TIIKOHIOI  FS    HE    LA    QUESTION    DU    SALAIHE.  507 

car  il  est  beaucoup  plus  durable  et  nest  pas  coiupensé  par  des 
pertes. 

L'oriiiiiie  du  mal  dont  souflVent  les  ouvriers  se  trouve  daus  la 
foruîidable  pression  (jue  la  concurrence  exerce  sur  le  contrat  de 
travail  pour  en  rendre  les  clauses  aussi  risoureuses  que  pos- 
sible :  en  quoi  la  coopération  remédierait-elle  à  ce  mal,  <»u 
comment  lutterait-elle  contre  cette  pression?  On  doit  au  contraire 
penser  qu'elle  rendrait  plus  intense,  plus  aitiuë,  la  concurrence 
entre  les  travailleui's  en  les  divisant  d'intérêt,  en  les  opposant 
les  uns  aux  autres  dans  leurs  entreprises  rivales,  et  bientôt  ou 
verrait,  de  leur  fait,  le  salaire  diminuer  en  même  temps  que  la 
durée  de  la  j(»urnée  de  travail  s'allonaer.  Tant  que  l'atelier 
coopératif  reste  rare  et  clairsemé  au  milieu  des  ateliers  patro- 
naux, ce  résultat  ne  peut  se  produire  et  on  a  beau  jeu  pour 
recommander  une  prati([ue  dont  la  généralisation  démontrerait 
bien  vite  les  funestes  effets;  mais  tout  ce  qui  brise  ou  affaiblit  la 
cohésion  professionnelle  des  ouvriers  doit  nécessairement  amener 
une  baisse  des  salaires.  Si  les  ateliere  coopératifs  venaient  à  se 
multiplier  —  ce  qui  n'est  pas  à  craindre  —  on  contemplerait  à 
nouveau  le  spectacle  des  calamités  dont  les  salariés  de  18i0 
furent  les  victimes  :  les  ouvriers  travailleraient  cpiinze  heures 
par  jour  dans  des  ateliers  infects  pour  un  salaire  famélique 
{stariing  wage)  ! 

Paul  Bureau. 

[A  suivre.) 

laide  50.000  francs,  a  reçu  575.000  francs  de  subventions  et  de  dons,  et  pourtant 
elle  a  gagné,  en  six  ans.  du  l"  janvier  I89i  au  l"  janvier  190.\  juste  tl.806  fr.  09'. 


LE  MOUVEMENT  SOCIAL 


I.  —  UN  EXEMPLE  DINITIATIVE 

Les  lecteurs  de  la  Science  sociale  qui  ont  lu  les  remarquables  tra- 
vaux de  M.  Demolins  sur  la  culture  en  famille  stable  et  instable,  se 
rappellent  peut-être  tous  les  avantaj^es  que  procure  aux  patrons  et 
aux  ouvriers  la  poi/e  en  nature. 

Dans  un  pays  de  grande  culture  de  Tancienne  Picardie,  Tusage 
a  été  pendant  longtemps  de  payer  les  ouvriers  de  ferme  «  au  blé  et 
à  l'argent  m,  c'est-à-dire  de  leur  donner  la  moitié  du  salaire  en  blé 
et  lautre  partie  en  argent.  Depuis  bien  des  années,  on  a  abandonné 
cette  coutume.  Voici  pourquoi.  Les  boulangers  livraient  autrefois 
4:2  pains  de  8  livres  pour  un  sac  de  blé  de  L'iO  kilog.  ;  ils  ne  donnè- 
rent plus  ensuite  que  39  pains,  puis  :29  et  enlin  28,  pour  la  même 
quantité  de  blé. 

Les  ouvriers,  trouvant  ce  nombre  de  pains  insuflisant  pour  la  quan- 
tité de  blè  qu'ils  livraient,  ne  purent  accepter  ces  conditions  nou- 
velles. 

Quelques  femmes  courageuses  se  mirent  à  faire  leur  pain,  mais 
c'était  le  petit  nombre... 

La  fabrication  du  pain  exige  un  certain  déploiement  de  force,  et 
les  femmes  de  nos  ouvriers  de  ferme  ne  sont  plus,  à  ce  point  de  vue, 
ce  qu'étaient  leurs  aïeules. 

De  i)lus,  les  maisonnettes  actuelles  ne  comportent  pas  de  fournil, 
cl  la  fabrication  du  pain  dans  le  ménage  est  souvent  impossible  pour 
une  de  ces  diverses  causes. 

Les  patrons  furent  donc  amenés  à  payer  int(''gralement  le  salaire 
en  argent.  Ce|>eudanl,  dans  certains  villages  du  Vermandois  i arron- 
dissement de  Sainl-Ouentin  ,  l'ancienne  coutume  avait  force  de  loi. 
Il  y  a  <[uelques  années,  les  boubingers  ayant  voulu  de  nouveau 
réduire  le  nombre  de  pains  fournis  par  sacs  de  blé,  les  ouvriers  du 
village  de  L***  présentèrent  leurs  doléances  à  leurs  patrons,  et  de- 
mandèrent à  être  payés  comme  <>  tout  le  monde  ».  Que  pensez-vous 
que  répondirent  ces  patrons? 

Sans  doute  ils  auraient  fait  comme  les  autres,  s'il  ne  se  fiU  trouve 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  569 

à  leur  lèle  un  propriétaire  rrsidani  que  ron  peut  comparer  à  un  gen- 
tleman anglais.  Au  lieu  de  se  soumettre  à  la  loi  que  les  boulangers 
voulaient  établir,  il  fut  assez  habile  pour  grouper  tous  les  patrons, 
les  unir  et  les  engager  à  rester  maîtres  chez  eux. 

Cet  agriculteur  répondit  donc  à  ses  ouvriers  :  «  Le  boulanger  ne 
veut  plus  prendre  votre  blé?  Fh  bien,  moi,  je  l'accepte  et  je  vous  fa- 
brique votre  pain.  »  —  La  réponse  fut  la  même  chez  les  fermiers 
et  petits  propriétaires  du  village. 

Pendant  quelques  mois,  on  cuisait  le  pain  à  la  ferme,  et,  au  grand 
désespoir  des  boulangers,  cette  manière  de  faire  paraissait  devoir 
durer  longtemps. 

Cependant  le  «  grand  patron  «  dont  je  parle  eut  l'intuition  que  la 
fatigue  viendrait  vite,  que  les  fermières,  effrayées  de  l'embarras 
qu'occasionnait  cette  fabrication,  Uniraient  par  céder,  et  qu'on  ne 
pouvait  compter  sur  un  résultat  sérieux. 

11  établit,  à  laide  de  tous  les  propriétaires,  cultivateurs,  rentiers. 
du  pays,  une  petite  société  coopérative  au  capital  de  4.000  francs, 
dont  il  devint  le  principal  actionnaire.  A  la  hâte,  on  construisit  une 
boulangerie,  et,  au  bout  de  très  peu  de  temps,  le  boulanger  choisi, 
on  fut  en  mesure  d'accepter  le  blé  des  ouvriers  et  de  leur  donner 
31  pains  de  i  livres  par  sac  de  blé. 

Tout  le  monde,  d'ailleurs,  peut  acheter  du  pain  à  cette  boulange- 
rie. On  a  l'avantage  de  le  payer  0  fr.  10  de  moins  qu'ailleurs, 
d'avoir  un  poids  exact  et  de  manger  du  pain  qui  n'est  pas  falsi- 
fié. 

Voilà  six  ans  maintenant  que  cette  société  fonctionne.  Tous  les 
ans,  elle  a  donné  des  dividendes  à  ses  actionnaires,  et  remis  0  fr.  05 
par  pain  à  tout  acheteur. 

Pour  un  minime  capital  de  4.000  francs,  elle  fait  par  an  l  ou 
5.000  francs  d'affaires. 

C'est  le  principal  actionnaire  qui  est  chargé  de  l'achat  des  farines. 
—  Alors,  lui  disais-je,  vous  êtes  devenu  commerçant?  —  Jusqu'à 
présent,  dit-il,  j'ai  été  très  favorisé  par  la  chance,  mais  je  n'achète 
jamais  par  grandes  quantités,  je  ne  fais  pas  de  spéculation...  Mais, 
malgré  cette  chance,  si  nous  n'avions  pas  un  boulanger  honnête, 
notre  société  végéterait.  C'est  à  moi  qu'on  attribue  l'honneur  de  sa 
prospérité,  mais  je  n'y  suis  pour  rien;  c'est  l'honnêteté  du  boulan- 
ger qui  est  tout. 

Et  même,  ajoutait-il,  si  j'étais  moins  occupé,  si  je  ne  craignais 
pas  de  perdre  un  jour  ce  directeur,  nous  pourrions  étendre  cette 
société  coopérative.  Ce  serait  un  immense  bienfait  pour  le  pays, 
car  nous  possédons  Fhomme  qu'il  nous  faut. 

T.  XXXII.  39 


'Mo  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Tout  cela  est  peut-être  très  vrai,  et,  si  j'en  crois  les  rapports 
qui  ont  été  faits  sur  diverses  sociétés  coopératives,  notamment 
sur  le  Vooruitde  Gand,  on  a  toujours  remarqué  que  la  prospérité  de 
ce  genre  de  sociétés  dépend  surtout  de  l'honnêteté  et  de  l'intelli- 
gence du  directeur.  Mais,  aux  lecteurs  de  la  Science  sociale,  ce  n'est 
pas  là  ce  que  je  veux  montrer;  c'est  l'initiative  d'un  homme  qui  a 
compris  sérieusement  ses  intérêts,  ceux  de  ses  ouvriers,  qui  pos- 
sède assez  d'autorité  dans  sa  commune  pour  grouper  des  intérêts 
communs,  qui  sait  faire  accepter  ses  décisions  à  ses  ouvriers  et  gar- 
der ces  derniers  longtemps.  11  me  semble  que  cet  agriculteur,  malgré 
sa  modestie  qui  lui  fait  tout  rapporter  à  son  boulanger,  est  digne 
d'être  remarqué  et  offert  en  exemple  aux  lecteurs  de  la  Srienco 
sociale. 

M'""  Louis  Oldaillk. 


IL  —  LE  NOUVEAU  LIVRE  DE  M.  PAUL  DE  ROUSIERS 

Ce  n'est  pas  aux  lecteurs  de  la  Scienc  sociale  (ju'il  est  nécessaire 
de  présenter  M.  Paul  de  Bousiers.  C'est  chez  nous  que  cet  écrivain, 
aujourd'hui  en  possession  de  la  célébrité,  (it  ses  premières  armes, 
et,  tout  dernièrement  encore,  il  voulait  bien  nous  envoyer  son 
élude  si  lumineuse  et  si  forte  sur  le  comptoir  métallurgique  de 
Longwy. 

Cette  étude  fait  partie  d'un  vaste  ensemble  que  l'auteur  vient  de 
publier  en  volume  sous  ce  titre  :  Les  Syndicats;  industriels  de  Pro- 
ducti'iirs  en  France  et  à   l' Et  ranger    [trusts,  carlells,  co)nptoirs\  [l'j. 

Pourquoi  des  syndicats  se  forment-ils  entre  les  producteurs  de 
la  plupart  des  pays  industriels?  Comment,  d'autre  part,  ces  syndi- 
cats revêtent-ils  de  pays  en  pays  des  caractères  très  différents? 
Telle  est  la  double  question  que  notre  collaborateur  a  voulu  exa- 
miner, (lueslion  éminemment  actuelle  à  l'heure  où  l'opinion  s'émeut 
de  l'existence  de  certains  monopoles,  et  où  l'énormité  de  quelques 
combinaisons  induslrieUes  en  fait  redouter  d'autres. 

M.  de  Rousiers  avait  étudié  sur  place  les  trusts  américains  en 
lHi)().  Son  ouvrage  sur  les  Industries  )iionof)olisi''es  aux  htats-Tnis 
tontienl  les  monographies  des  principaux  trusts  existant  alors. 
Depuis    cette  époqu(>,  il  a  suivi   leur   curieux  développement,  sur- 

(I)  Les  Si/n(iicnl.t  niduslHrl.t  <k'  Proitiicteurx  rn  Franre  el  rKiranyer  (TrusLi,  Curirlh 
Cniui)toirs\  |iar  M.  Paul  de  Uousicrs.  1  vol.  in  t8  jésus  (librairie  Armand  Colin,  rue  de 
Mi'/iiros.  :;,  PariH;  ;  broché, .'»  fr.  50. 


LE    MOUVEMENT    SOCIAL.  :\li 

tout  la  loule  récenlo  et  colossale  création  du  Irusl  de  la  mélallurgie. 
Au  cours  des  années  ^S!M)  et  1901),  il  a  visité  l'Allemagne  et  ob- 
servé l'organisation  des  mrlrlls  qui  s'y  forment.  Kniin,  en  1001,  il  a 
«•oraplélé  son  observation  en  analysant  le  type  français  du  comp- 
toir de  vcnle. 

Voici  du  reste,  pour  aciiever  de  renseigner  nos  lecteurs,  la  table 
des  matières  de  cet  ouvrage  : 

CHAPITRE  1 
Déterminations  du  phénomène  étudié. 

CHAPITRE  II 
Les  trusts  américains. 

I.  —  IX'linition  du  trust. 
II.  —  La  concentration  industriello  et  commerciale. 

III.  —  Los  êlômonts  anormaux  du  trust. 

IV.  —  Los  trusts  de  l'acior. 
V.  —  Les  oflots  dos  trusts. 

CHAPITRE  III 

Les  cartells  allemands. 

\.  —  La  nature  dos  cartolls. 
II.  —  Los  causes  des  cartells, 

III.  —  L'organisation  des  cartells. 

IV.  —  Les  effets  des  cartells. 

CHAPITRE  IV 
Les  syndicats  industriels  des  producteurs  français. 

I.  —  La  monopolisation  industrielle  en  France. 
IL  —  L'organisation  ilu  comptoir  de  Longwy. 

III.  —  Les  causes  de  la  création  du  comptoir  de  Longwy. 

IV.  —  Le  comptoir  de  Longw  y  et  sa  clientèle. 

V.  —  Lo  comptoir  de  Longwy  et  ses  adhérents. 

VI.  —  Le  comptoir  de  Longwy  et  le  marché  national. 
VII.  —  Les  comptoirs  métallurgiques  des  spécialités. 

CHAPITRE  V 
Conclusion. 

I.  —  La  cause  générale  dos  syndicats  de  producteurs. 
IL  —  Les  divers  types  de  syndicats  de  producteurs. 
III.  —  Le  syndicat  de  producteurs  est-il  un  danger?" 


372  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

III.  —  LES  MUTUALISTES  DE  LA  VIENNE 

On  nous  écrit  : 

Le  13  octobre  dernier,  l.liOO  auditeurs  (peut-être  surtout  1.300  con- 
vives, représentant  les  15.000  mutualistes  du  département  de  la  Vienne, 
étaient  réunis  à  Poitiers  pour  écouter  la  parole  de  M.  Paul  Deschanel 
et  de  M.  L.  Mabilleau.  Parmi  tous  les  discours  qui  furent  prononcés 
nous  ne  pouvons  en  signaler  que  trois  : 

«  Et  d'abord  celui  de  M.  Ridouard,  député,  président  de  la  Société 
de  secours  mutuels  des  cantonniers  de  la  Vienne,  qui,  après  avoir  re- 
mercié et  loué  le  président  de  la  Chambre,  a  essayé  de  montrer  quels 
étaient  et  devaient  être  les  avantages  sociaux  de  la  mutualité  : 

«  Elle  est  principalement  un  remède  à  l'iitsi-rurili''  dans  la  nuiladie, 
la  vieillesse;  dès  maintenant,  elle  enseigne  et  facilite  Véconomic, 
Vépargne,  Tidée  d'association;  et  en  assurant  l'avenir  du  mutualiste, 
elle  le  détourne  d'écouter  les  révolutionnaires  et  de  devenir  un 
adversaire  de  Yordrc  social.  —  Le  développement  de  la  mutualité 
pousse  à  «  la  décentralisalion  si  nécessaire  pour  faire  naître  la  vie 
locale  »  et  à  Vinitialirf  en  amenant  progressivement  les  citoyens  à 
ne  pas  tout  attendre  de  l'État  et  à  ne  pas  se  courber  sous  le  joug 
des  pouvoirs  publics.  »  —  «  Otons  ces  noms  qui  divisent,  dit  eu 
terminant  l'orateur,  unissons-nous  fraternellement  pour  l'œuvre 
sociale  à  accomplir,  pour  réaliser  un  ordre  social  meilleur...  Perfec- 
tionnons encore  ce  puissant  moyen  de  sécurité  et  de  concorde.  » 
Suivons  la  belle  devise  :  <*  .\imons-nous  les  uns  les  autres  ».  C'est 
un  noble  appel  à  \'iiiiio)i  sociale  et  à  l'abandon  de  la  politique  de 
clan. 

«  Le  même  appel  a  été  fait  par  M.  I'.  Deschanel  pour  l'union  des 
partis  et  l'union  des  classes.  Il  a  déclaré  que  les  membres  honoraires 
étaient  nécessaires  à  l'existence  de  ces  associations  et  (jue  de  cette 
nécessité  sortait  une  conséquence  heureuse  pour  la  société.  Il  a  en- 
suite cité  cette  autre  conséquence  heureuse  d'une  (oTieéconomie  pour 
rnssislancr  f)iilili(iiir  dans  une  dépense  cinq  fois  moindre,  mais  faite 
judicieusement  et  préventivement  par  les  particuliers.  Et  je  regrette 
de  n'avoir  plus  à  la  mémoire,  pour  les  cit(>r,  (jnelques  autres  traits 
heureux  d'un  discours  à  tendances  nettement  particularisles. 

«  L(>  discours  de  .M.  Mabilleau  a  été  plus  didactique.  Il  a  exhorté 
Vinilialive  iiidiriduelle  h  ne  pas  se  laisser  clTrayer  ni  remplacer 
par  le  projet  de  loi  sur  les  retraites  obligatoires.  Sans  se  dé- 
parlii-  de  limpartialité  qui  pour  lui,  disait-il,  se  confondait  avec 
l'honneur,  M.  Deschanel  a  repris  avec  force  la  même  idée  en  montrant 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL,  573 

d'abord  que  les  mutuelles  et  la  caisse  nationale  seraient  traitées  sur 

le  même  pied  et  que,  bien  plus,  partisans  et  adversaires  de  l'obliga' 

tion  les  approuveraient  unanimement,  les  uns  heureux  d'y  trouver 

un  indice  de  lutilité  et  de  la  nécessité  de  ces  sociétés,  et  les  autres 

d'y  trouver   un  nouvel  exemple  de  ce  que  peut  une  association  libre 

non  contrainte.  » 

P.   L. 

Nota.  —  Il  y  a  relativement  peu  de  mutualistes  dans  le  département  de  la 
Vienne,  mais  ils  forment  un  grand  nombre  de  petits  groupes.  Cela  doit  tenir 
au  caractère  à  la  fois  rural  et  iavidualiste  de  ce  département. 


IV.  —  COUP  D'ŒIL  SUR  LES  REVUES 

Le  cheval  kirghiz. 

M.  Paul  Difllotii  publie  dans  le  Cosmos  (2(5  octobre  1901)  un  article 
sur  les  diverses  races  de  chevaux  que  l'on  trouve  dans  l'empire  russe. 
Voici  quelques  fragments  sur  le  cheval  kirghiz. 

u  Les  Kirghiz  sont  des  populations  nomades  de  race  turque  qui 
habitent  les  steppes  de  IWsie  centrale  sur  une  étendue  de  la  Sibérie 
qui  comprend  environ  3  millions  de  kilomètres  carrés.  L'élément 
turc  a  été  modifié  par  divers  croisements,  notamment  avec  les  Mon- 
gols, mais  les  caractères  sont  assez  fixés  pour  qu'on  ait  pu  définir 
deux  populations  distinctes,  les  Kirghiz  noirs  ou  Bouroutes  et  les 
Kirghiz  Kazaks.  La  race,  dans  son  ensemble,  est  essentiellement 
nomade;  sa  seule  richesse,  sa  seule  industrie,  consistent  dans  l'éle- 
vage. Les  troupeaux  paissent  autour  des  «  kibitkas  »  de  feutre,  et, 
plus  loin,  les  chevaux  sont  en  pleine  liberté,  répandus  sur  l'immen- 
sité des  steppes. 

a  Une  portion  de  la  population  kirghiz  a  émigré  en  Europe  avec 
son  bétail  et  occupe  la  région  située  au  nord  de  la  mer  Caspienne, 
entre  le  Volga  et  l'Oural  dans  les  provinces  d'Orenbourg,  d'Ouralsk 
et  de  Semipalatinsk.  Sur  les  steppes  des  bords  de  la  Caspienne  pais- 
sent les  chevaux  kirghiz  réunis  en  petites  troupes  nommées  «  kos- 
siaks  ».  Ces  kossiaks  se  composent  d'une  douzaine  de  juments,  diri- 
gées par  un  étalon  qui  les  guide  et  les  défend.  La  réunion  des 
kossiaks  forme  des  «  tabounes  «  de  plusieurs  milliers  de  tètes. 

«  Le  plus  pauvre  ménage  kirghiz  ne  possède  pas  moins  de  vingt 
chevaux  et  les  nobles  en  élèvent  jusqu'à  8.000. 

«  Le  cheval  kirghiz  est  de  petite  taille,  la  robe  est  la  plupart  du 


57  4  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

temps  isabelle,  aubère  ou  rouan;  sa  tète  est  un  peu  forte,  lencolure 
renversée  et  le  garrot  élevé.  Le  dos  est  droit,  la  croupe  avalée,  les 
membres  secs,  le  pied  sûr.  La  conformation  générale  manque  de  dis- 
tinction, mais  le  cheval  kirghiz  possède  des  qualités  qui  le  rendent 
précieux  :  la  vigueur,  la  rusticité  et  la  sobriété... 

«  Au  premier  printemps,  dès  que  l'herbe  croît,  la  tribu  roule  ses 
tentes  de  feutres  sur  les  «  arbas  »  —  grands  chariots  à  roues  massi- 
ves traînés  par  des  chameaux  -  et  parcourt  lentement  le  steppe,  se 
déplaçant  lorsque  les  ressources  fourragères  sont  épuisées.  La  saison 
estivale  n'est  guère  plus  favorable  aux  clievaux,  les  chaleurs  devien- 
nent accablantes,  la  température  peut  s'élever  jusqu'à  5-2°  avec  des 
vents  brûlants  et  desséchants. 

L'agilité  des  chevaux  kirghiz  est  entretenue  par  les  courses  qui 
sont  les  fêtes  nationales  de  ces  populations.  Ces  épreuves  ont  lieu  le 
plus  souvent  à  l'occasion  des  fêtes  religieuses  et  les  parcours  attei- 
gnent souvent  50  ou  00  verstes  (6i  kilomètres). 

«  Deux  partis  se  rendent  l'un  à  l'arrivée,  l'autre  au  point  de  dé- 
part. Les  cavaliers  se  mettent  en  ligne  et  partent  à  un  signal  donné 
de  toute  la  vitesse  de  leur  monture  qu'ils  excitent  de  leur  petit  fouet . 
Les  prix  décernés  aux  vainqueurs  représentent  souvent  une  valeur 
considérable  et  comprennent  parfois  200  chevaux,  400  moutons,  des 
armes  précieuses... 

«  Tous  les  concurrents  doivent  atteindre  le  but  sous  peine  d'être 
déshonorés  ;  aussi  n'est-il  pas  rare  devoir  un  cheval  épuisé  traîné  à  la 
corde  par  son  cavalier  jusqu'au  but.  Les  femmes  kirghiz  sont  des 
écuyères  incomparables  et  manifestent  une  adresse  remarquable 
qu'elles  ont  lieu  de  déployer  lors  de  leurs  lianrailles.  A  la  date  fixée, 
les  jeunes  filles  nubiles  se  réunissent  en  dehors  du  campement  ;  revê- 
tues de  riches  vêtements,  elles  montent  chacune  un  étalon  des  «  kos- 
siaks  »  de  leur  famille.  Une  des  jeunes  filles  se  détache  du  groupe  et 
part  au  galop,  suivie  immédiatement  de  tous  les  cavaliers  qui  préten- 
dent à  sa  main.  Chacun  d'eux  s'efTorce  de  joindre  l'amazone,  de  la 
saisir  et  de  la  placer  sur  son  propre  cheval  ;  ce  projet  est  d'une  exé- 
cution difficile;  la  jeune  fille  possède,  en  efTet,  un  énergique  moyen 
de  défense  dont  elle  use  largement,  surtout  si  le  poursuivant  n'est 
pas  de  son  goût;  c'est  le  fouet  dont  elle  frappe  implacablement  cava- 
lier et  monture  jusqu'au  moment  où  un  rival  favorisé  triomphe. 

«  L'administration  des  haras  russes,  reconnaissant  les  précieuses 
qualités  du  cheval  kirghi/.,  s'est  attachée  à  régulariser  sa  conforma- 
lion  et  {\  accroître  sa  taille  par  des  croisements  judicieux  et  un  éle- 
vage plus  rationnel.  La  cavalerie  des  Cosaques  d'Orenbourg  et  d'Ou- 
ralsk  se   remonte    en  grande   partie    parmi  les   tabounes  kirghiz; 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL.  o<.) 

beaucoup  de  ces  robustes  petits  chevaux  passent  dans  les  provinces 
(le  Sainara  et  de  Saratow.  où  ils  sont  vendus  aisément  aux  foires  de 
Simbirsk.   - 


V.  —  A  TRAVERS  LES  FAITS  RÉCENTS. 

En  France.  —  La  journeo  île  huit  heures  ilans  les  mines,  t-  La  célérité  de  l'assistance 
l>iilili(|ii( .  —  lu  luendiant  psychol««î;ue.  —  In  elul>  «le  l)<>\e  à  Paris.  —  Les  marines 
mareliandes. 

Dans  les  colonies.  —  L'em|iniiit  algérien.  —  Id  soldai-colon. 

A  1  Étranger.  —  l.'échec  de  Tammany  à  New-York.  —  Pour  punir  les  Chinois. 

En  France. 

La  fameuse  question  de  la  grève  générale  a  encore  fait  verser 
beaucoup  dencre  depuis  un  mois.  De  sourdes  agitations  ont  conti- 
nué à  se  manifester  dans  les  centres  houillers.  Les  chefs  attitrés  du 
parti  socialiste  ont  continué  à  jouer  leur  rùle  nouveau  de  conseillers 
pondérés  et  raisonnables,  rùle  qui,  sous  un  autre  ministère,  se 
changerait  instantanément  en  celui  dagitateurs.  Les  ouvriers  eux- 
mêmes  ont  continué  à  se  trouver  dans  un  certain  désarroi,  tiraillés 
qu'ils  sont  entre  les  propos  enllammés  quon  leur  tenait  hier  et  les 
sages  observations  qu'on  leur  fait  entendre  aujourdhui.  Beaucoup 
d'entre  eux,  dailleurs.  ne  tenaient  et  ne  tiennent  nullement  à  se 
mettre  en  grève.  Les  autres  sont  tenus  en  bride,  et  par  les  conseil- 
lers dont  nous  parlons,  et  par  l'attitude  du  gouvernement,  qui  pro- 
met de  ^<  faire  quelque  chose  »  pour  satisfaire  une  partie  tout  au 
moins  de  leurs  revendications. 

.\  la  suite  de  conférences  entre  M.  Baudin,  ministre  des  travaux 
pul)lics,  et  la  commission  du  travail  delà  Chambre  des  députés,  cette 
commission,  daccord  avec  le  gouvernement,  a  accepté  le  principe 
de  la  journée  de  huit  heures  pour  les  mineurs.  On  n'arriverait  pas 
d'emblée  à  cette  réduction,  mais  progressivement.  A  partir  du 
1"  juillet  qui  sui^Tait  la  promulgation  de  la  loi,  la  durée  du  travail 
serait  fixée  à  neuf  heures;  puis,  de  deux  ans  en  deux  ans,  elle  le  serait 
de  nouveau  à  huit  heures  et  demie  et  à  huit  heures.  Ainsi,  quatre 
ans  après  la  promulgation  de  la  loi,  le  but  visé  serait  atteint,  et  per- 
sonne en  France  ne  travaillerait  dans  les  mines  au  delà  des  huit 
heures  réglementaires  par  jour. 

La  chose  serait  parfaite  si  cette  réduction  de  travail  correspondait 
véritablement  à  l'ordre  naturel  des  choses,  si  elle  était  le  produit  des 
conditions  du  travail.  Or,  c'est  justement  le  problème  à  résoudre. 
L'industrie    minière  française  est-elle    en   état  de    supporter  cette 


0/()  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

réduction  de  la  journée  de  travail?  Il  est  à  présumer  que  les  com- 
pagnies minières,  voyant  diminuer  la  somme  de  travail  fournie  pir 
les  mineurs,  cherclieront  à  réduire  le  salaire  de  ceux-ci,  que  ceux-ci 
protesteront,  qu'ils  chercheront,  comme  ils  le  cherchent  déjà  au- 
jourd'hui, à  faire  fixer  par  l'État  un  minimum  de  salaire,  et  l'État,  une 
fois  dans  l'engrenage  de  l'intervention  ,  se  verra  obligé  d'aller  tou- 
jours plus  loin.  En  outre,  toutes  ces  mesures  peuvent  avoir  pour  con- 
séquence la  hausse  du  prix  du  charbon,  et,  par  contre-coup,  l'im- 
portation croissante  des  houilles  étrangères.  Les  faiseurs  de  lois, 
pour  compléter  leur  œuvre,  devraient  donc  mettre  des  droits  prohi- 
bitifs sur  ces  houilles.  Moyennant  tout  ce  vaste  système  de  lois 
ouvrières  et  douanières,  les  mineurs  constitueraient  enfin  une  cor- 
poration privilégiée  et  exceptionnelle,  .  gratifiée  d'un  surplus  de 
bien-être  par  le  moyen  d'une  taxe  indirecte  payée,  dans  la  Franco 
entière,  par  tous  les  acheteurs  de  charbon. 

Cette  amélioration  de  leur  sort  à  coup  de  lois  ne   serait-elle  pas 
payée  un  peu  cher  et  ne  forait-elle  pas  bien  des  jaloux? 


Puisque  nous  sommes  sur  le  chapitre  de  la  faron  dont  l'État  pa- 
tronne et  assiste  les  particuliers,  citons  l'anecdote  suivante,  que 
nous  avons  soin  de  ne  pas  emprunter  à  un  organe  d'opposition, 
mais,  au  contraire,  à  un  journal  considéré  comme  «  officieux  »,  le 
M  (il  ni  : 

Dans  un  théâtre,  un  homme  est  atteint  de  tuberculose  et  hors 
d'état  de  continuer  son  travail.  Le  médecin  consulté  déclare  : 

—  Il  n'y  a  qu'un  moyen  de  salut,  c'est  de  partir  immédiatement 
pour  un  sanatorium. 

L'infortuné,  pauvre,  sans  ressources,  va  trouver  l'Assistance  pu- 
blique. Le  médecin  de  l'Assistance  l'ausculte,  l'examine.  Son  examen 
n'est  pas  long. 

—  Vous  êtes  atteint,  gravement  atteint.  11  vous  faut  partir  de  suite. 
Je  vous  admets.  Voici  votre  certificat. 

Muni  de  son  certificat  dûment  signé  et  paraphé,  le  malade  retourne 
ti  l'Assistance.  Et  alors,  il  se  passe  ce  fait  formidable,  monstrueux, 
que  l'Assistance  publique  déclare  qu'il  lui  faut  lirnlc  jours  pour 
remplir  les  formalités  nécessaires  avant  que  le  maliieurcux  puisse 
entrer  au  sanatorium;  trcnlr  jours,  alors  que  huit  suffisent  à  le 
tuer;   /renie  jours  -pour  que  h\  paperasserie  soit  bien  en  règle!... 

Que  serait-ce  si,  conformément  au  vœu  de  certains  politiciens,  on 
arrivait  à  tuer  toutes  les  œuvres  d'assistance  privée  au  ])rofit  do 
l'Assistance  publique,  laquell(>,  régnant  seule  et  sans  concurrence, 


LE    MOLVEMENT   SOCIAL,  OU 

serait  chargée  (lu  soulagement  [universel  de  toutes  les  misères  par 
le  mécanisme  dune  bureaucratie  deux  ou  trois  fois  plus  compliquée 
que  la  bureaucratie  actuelle? 


Cette  histoire  d'un  pauvre  diable  nous  fait  songer  à  un  trait  curieux 
qu'un  autre  Journal  mentionnait  récemment,  et  dont  le  héros  était 
un  vulgaire  mendiant  des  rues. 

L'hiver  est  mauvais,  on  le  sait,  pour  ceux  qui  vont  solliciter  la 
charité  dans  les  cours.  Il  fait  froid,  et  l'on  se  décide  difficilement  à 
ouvrir  les  fenêtres  pour  leur  lancer  la  pièce  de  deux  sous  enve- 
loppée dans  le  petit  papier  blanc  traditionnel. 

Le  mendiant  en  question  avait  déjà  débité  deux  ou  trois  fois  son 
boniment  «  Pauvre  vieillard  paralysé,  etc..  »,  et  rien  ne 
venait. 

Alors,  tirant  de  sa  poche  un  décime,  il  le  projeta  avec  une  cer- 
taine force  sur  le  pavé  de  la  cour.  Il  amon^ait  ! 

A  ce  bruit,  deux  ou  trois  fenêtres  s'ouvrirent,  et  le  mendiant  lit 
une  assez  jolie  récolte  de  gros  sous. 

Pourtant,  ce  quêteur  psychologue  n'avait  certainement  pas  lu  les 
Lois  délimitation  de  M.  Tarde.  Il  avait  confusément  conscience,  dans 
tous  les  cas,  d'une  des  causes  qui  engendrentles  «courants  sociaux  ». 
Pour  déterminer  un  mouvement,  le  secret  des  habiles  est  de  faire 
croire  qu'il  existe,  car,  tout  en  nous  flattant  bien  souvent  d'être  ori- 
ginaux, l'instinct  de  sociabilité  nous  porte  généralement  à  faire  ce  que 
font  les  autres,  c'est-à-dire,  en  définitive,  à  subir  l'influence  tyran- 
nique  de  notre  milieu. 


L'n  exemple  de  cette  influence  tyrannique  nous  est  otTert  par  la 
coutume  du  duel.  L'autre  jour  encore,  deux  élèves  de  Saint-Cyr 
allaient  sur  le  terrain,  et  l'autorité  militaire  les  punissait  pour  cette 
incartade.  S'ils  avaient  refusé  de  se  battre,  on  les  aurait  punis  plus 
sévèrement  peut-être.  C'est  du  moins  ce  qui  se  pratique  assez  commu- 
nément. Vous  vous  battez?  Une  punition.  Vous  ne  vous  battez  pas? 
Punition  quand  même,  Et,  si  u  l'honneur  est  satisfait  »,  ni  la  logique 
ni  la  morale  ne  le  sont. 

De  là  le  succès  que  continue  à  avoir  l'art  de  l'escrime.  Ceux  qui 
l'apprennent  pensent  quelquefois  à  développer  simplement  leurs 
forces.  Mais  beaucoup  l'étudient  par  précaution,  afin  de  pouvoir  re- 
lever des  défis  ou,  au  besoin,  défier  eux-mêmes.  Ce  n'est  pas  un  bien. 
Dans  le  journalisme,  par  exemple,   un  bon  tireur  peut  se  permettre 


578  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

les  pires  insolences  ou  les  difTamalions  les  plus  osées.  Un  maladroit, 
■ou  un  chrétien  scrupuleux,  ne  peuvent  pas  même  hasarder,  en 
certains  cas,  de  justes  critiques,  par  crainte  des  «  affaires  »  que  cela 
risque  de  leur  jeter  sur  les  bras. 

Un  autre  art  moins  cultivé  chez  nous,  mais  que  quelques-uns  veu- 
lent cependant  acclimater,  est  celui  de  la  boxe.  Un  club  de  boxeurs 
vient  de  se  fonder  à  Paris,  sous  les  auspices  de  Y Internal'wnal 
Boxing  Club.  Le  fait  a  paru  bizarre,  elles  journaux  l'ont  signalé  en 
raison  même  de  cette  bizarrerie.  La  plupart  des  membres  fondateurs 
appartiennent  d'ailleurs  à  la  colonie  américaine,  ce  qui  n'est  pas 
fait  pour  nous  surprendre. 

Pratiquement,  la  boxe  est,  scmble-t-il,  plus  utile  que  l'escrime.  Si 
ce  dernier  art  est  celui  du  duel,  la  boxe  est  l'art  de  la  légitime  dé- 
fense. Un  monsieur  attaqué  au  coin  d'une  rue  par  un  malfaiteur  ne 
peut  utiliser  que  faiblement  et  indirectement  les  qualités  qu'a  dû  lui 
faire  acquérir  la  salle  d'armes.  Un  l)on  boxeur,  au  contraire,  peut 
user  de  tous  ses  moyens,  et  se  débarrasser  victorieusement  de  son 
adversaire. 

Maintenant,  on  dira  que  c'est  moins  élégant.  Peut-être,  mais  ce 
n'(»st  pas  une  raison. 

Voici  (jucllc  était   en    189!),    d'après   les   relevés     du    lionrd    uf 

Trnde^  la  situation  des  principales  nations  maritimes  au  point  de  vue 

de  la  marine  marchande  : 

Grandc-Rrctagiic I0.t>0'2.000  lonnoanx 

Allema<;nc l.T.iS.OOO  — 

Norvèj^e I  ..'>.{.') .  000  — 

hraiicc •.es. 000  — 

Italie 873.000  — 

Ktals-Unis «iS.OOO  — 

Uiissie (".(V'.OOO  — 

Les  Ëlats-Unis  ne  viennent  qu'au  sixième  rang,  parce  qu'il  n'est 
lenu  compte,  dans  le  tableau,  que  du  commerce  extérieur.  Le  tonnage 
total  de  la  Hotte  américaine  (connnerce  intérieur  et  extérieur)  alti'int 
^..'{84.000  tonneaux.  On  sait  en  elTct  l'activité  maritime  (jui  règne 
sur  les  grands  lacs.  Les  Etats-Unis,  cette  rectification  opérée,  vien- 
nent au  second  rang.  La  l'ranc(>  n'occupe  que  le  cinquième,  avec 
une  (lotte  marchande  onze  fois  moins  considérable  (juc  la  flotte  mar- 
chande britannique.  Le  tonnag(^  français  est  même  inférifuir, 
comme  on  le  voit,  au  tonnage  norvégiiui.  Pour  le  tonnage  spécial  de 
la  Hotte  à  vapeur,  la  l'rance  reprend  une  légère  avance  sur  la  Nor- 
vège (507. (M)0  tonneaux  contre  i82.(H)0). 

C'est  une  situation  dont  nous  ne  pouvons  pas  nous  enorgueillir. 


LE   MOUVEMENT    SOCIAL.  .i  i) 


Dans  les  colonies. 


Les  délégations  algériennes,  sorte  de  petit  parlement  qu'une  loi  ré- 
cente a  octroyé  à  l'Algérie,  viennent  de  clore  leur  session.  (în\ce  à  la 
collaboration  de  l'Assemblée  et  de  l'administration,  les  séances  ont 
été  laborieuses  et  ont  produit  des  résultats.  Une  des  questions  agi- 
tées a  été  celle  de  l'emprunt.  Les  délégations  ont  décidé  qu'on  de- 
manderait au  Parlement  l'autorisation  d'emprunter  100  millions  et 
que,  cette  autorisation  une  fois  obtenue,  on  n'emprunterait  d'abord 
que  50  millions,  réservant  les  50  autres  millions  pour  une  période 
ultérieure.  Dans  ces  conditions,  il  suftira  d'une  simple  autorisation 
par  décret  pour  réaliser  cette  seconde  partie  de  l'emprunt  de  loo 
millions.  Il  y  a,  ainsi  que  le  Journal  des  Dèhals  le  fait  remarquer, 
une  certaine  prudence  dans  cette  manière  de  faire,  et  ce  n'est  pas 
une  qualité  qui  surcharge  ordinairement  le  bagage  des  assemblées 
politiques. 

Les  50  premiers  millions  empruntés  seront  répartis  de  la  façon 
suivante  :  31  millions  pour  les  travaux  publics,  12.900.000  fr. 
pour  la  colonisation  et  ().200.000  fr.  pour  les  forêts.  Les  dépenses  de 
travaux  publics  sont  principalement  des  dépenses  d'irrigation.  C'est 
là  une  chose  bien  nécessaire  et  qui,  du  temps  des  Romains,  paraît 
avoir  été,  sur  cette  terre  d'Afrique,  mieux  organisée  que  de  nos 
jours.  La  seule  crainte  qu'émettent  de  bons  esprits  est  de  voir  ces 
fonds  gaspillés,  dans  le  détail,  à  des  travaux  entrepris  sans  études  suf- 
fisantes, ou  pour  satisfaire  secrètement  des  intérêts  particuliers.  Le 
choix  des  points  où  il  s'agit  de  creuser  des  puits,  de  ceux  où  il  con- 
vient de  faire  passer  des  canaux,  peut  donner  lieu  à  bien  des  com- 
pétitions, et  il  faudrait  que  ceux  dont  dépend  ce  choix  pussent,  avec 
une  prévoyance  éclairée  doublée  d'une  impartialité  souveraine,  se 
mettre  au-dessus  de  toute  mesquine  considération.  On  a  le  droit  d'es- 
pérer qu'il  en  sera  ainsi:  mais,  comme  de  juste,  il  ne  faut  pas  trop 
y  compter. 

* 

Si  les  travaux  publics  peuvent  aider  la  colonisation,  il  ne  faut  pas 
oublier  que  la  première  ressource  du  colon,  et  la  plus  nécessaire, 
c'est  son  initiative  personnelle,  soutenue  par  des  qualités  physiques 
et  morales  d'endurance  et  de  persévérance. 

Justement,  il  y  a  quelques  jours,  une  communication  faite  à  la 
Société  de  Géographie  nous  apprenait  les  heureux  résultats  obtenus 
dans  la  Haute-Guinée  par  un  soldat  laboureur,  le  maréchal  des  logis 
chef  Poirey,  des  spahis  soudanais.  Instruit  par  neuf  années  de  séjour 


o80  LA    SCIENCE   SOCIALE'. 

au  Sénégal,  au  Soudan  et  en  Guinée,  par  de  laborieux  essais  de  cul- 
ture tentés  à  Vélimane  Saliel)  et  à  Kati,  ce  sous-offîeier,  chef  de 
poste  de  Banco,  a  pu,  en  190O,  avec  huit  mano'uvres  indigènes, 
rembourser  à  la  colonie  les  avances  qu'il  en  avait  reçues. 

Celle  année,  après  riiivernage,  le  maréchal  des  logis  Poirey  avait 
complètement  aménagé  son  poste  et  mis  en  culture,  avec  dix  ma- 
nœuvres et  une  seule  charrue  arabe,  seize  hectares  de  terrain.  La 
récolte  est  aujourd'hui  rentrée;  elle  a  dépassé  les  prévisions  les  plus 
optimistes. 

11  suffirait  que  les  cas  de  ce  genre  devinssent  fréquents,  au  lieu 
d'être  exceptionnels,  et  cités  comme  des  curiosités,  pour  que  la  race 
française  se  répandît  largement  sur  nos  territoires  coloniaux. 

A  l'Étranger. 

La  société  dite  Tamnuiny,  qui  tenait  sous  sa  coupe  la  ville  de  New- 
York,  a  éprouvé  enfin  une  défaite  électorale.  Cette  sorte  de  bande 
noire,  à  laquelle  l'aftluence  des  Irlandais  et  des  émigrants  cosmo- 
polites prêtent  une  singulière  puissance,  date  de  1789.  Ce  fut  une 
société  philanthropique  dont  l'orientation  devint  ensuite  politique. 
On  s'occupa  d'abord  de  caser  et  de  diriger  les  émigrants,  puis  d'ex- 
ploiter la  puissance  électorale  des  masses.  (On  est  promptement 
électeur  aux  Élals-Unis.) 

Le  budget  de  Tammany  est  énorme.  11  est  alimenté  surtout  par 
«les  taxes  de  contrebande  établies  sur  les  maisons  de  jeu,  les  esta- 
minets louches,  les  tripots.  Les  Compagnies  publiques  payent  une 
redevance  à  Tammany  pour  prévenir  des  lois  gênantes.  Les  parti- 
culiers payent  pour  avoir  le  droit  de  tourner  ou  d'enfreindre  impu- 
nément un  règlement  de  police.  Les  fonctionnaires  payent  pour  être 
nommés  ou  pour  avoir  de  l'avancement. 

Kn  1891,  un  poste  de  policeuian  coûtait  l.:)UO  francs,  un  poste  de 
sergent  en  coulait  7.."")0().  Le  poste  de  capitaine  dans  le  même  corps 
ne  s'obtenait  guère  à  moins  de  Tri. 000  francs.  Ln  189i>,  une  place  de 
juge  à  la  Cour  suprême  valait  entre  50.000  el  1-20.000  francs.  Hier 
encore,  on  payait  l.oOO  francs  le  droit  d'ouvrir  un  Iripol.  Tammany 
réclamait  en  outre  au  tenancier  une  redevance  annuelle  de  000  à 
750  francs  s'il  voulait  éviter  le  brus([ue  retrait  de  son  privilège.  On 
évalue  à  1.5  millions  la  somme  que  Tammany  extorquait  annuelle- 
ment de  la  sorte  aux  patrons  de  maisons  de  jeu.  Celle  association 
retire  un  profit  analogue  des  maisons  de  débauche  clandestines  et 
des  eslaminels  qui  oui  pour  spécialité  de  demeurer  ouverts  en 
dehors  des  heures  légales.  On  a  calculé  que  les  taxes  acquittées  par 


LE   MOUVEMENT   SOCIAL.  .')8  I 

les  tenanciers  de  cette  dernière  catégorie  d'établissements  figurent 
au  budget  de  Tammany  pour  environ  ."}  millions  de  francs  par 
an.  Une  campagne  électorale  revient  à  L.'iOO.OOO  francs. 

L'art  des  lil)éralités  intelligentes  n'est  pas  inconnu  à  la  célèbre 
association.  Tammany  fait  don  cbaque  année  d'une  somme  impor- 
tante à  une  u'uvre  charitable  quelconque,  particulièrement  intéres- 
sante. Lors  d'une  année  de  disette,  les  pauvres  de  New-York  reçurent 
d'elle,  tout  d'un  coup,  une  subvention  de  :2()0.0()0  francs.  A  une  date 
plus  récente,  les  blessés  de  Cuba  furent  gratifiés  delà  même  largesse. 
Puis  c'est  aux  héritiers  de  Parnell  que  s'adressèrent  les  magni- 
ficences de  ces  manœuvriers  émérites. 

De  la  sorte,  l'association  se  ménage  les  sympathies  des  gens  de 
bien  un  peu  naïfs  —  et  l'on  sait  que  l'espèce  n'est  pas  rare  —  sans 
compter  la  reconnaissance  de  nombreux  obligés,  fortifiée  par  l'es- 
poir d'obtenir  des  libéralités  nouvelles  On  sent  que  l'esprit  pratique 
des  Anglo-Saxons  a  pénétré  cette  masse  cosmopolite.  Seulement, 
dans  le  cas  qui  nous  occupe,  cet  esprit  pratique  est  loin  d'être  con- 
sacré au  triomphe  du  bien  public. 

* 
♦  ♦ 

Tammany  est  punie  comme  elle  devait  l'être  :  par  l'exclusion 
de  ses  chefs  d'un  pouvoir  dont  ils  abusaient.  Passons  maintenant 
le  Pacifique,  et  nous  trouverons  un  autre  exemple  de  châtiment 
mérité,  remarquablement  approprié  à  la  formation  sociale  de  ceux 
(juil  s'agit  de  punir.  Parmi  les  mesures  prises  par  les  autorités  euro- 
péennes à  la  suite  de  la  campagne  de  Chine,  figure  la  suspensio?! 
des  examens,  pendant  cinq  ans,  dans  les  villes  où  des  étrangers 
ont  été  massacrés  ou  molestés.  Comme  les  lettrés  chinois  étaient  à 
la  tête  du  mouvement  insurrectionnel  d'oîi  étaient  provenus  les 
massacres,  on  peut  dire  que  le  châtiment  est  conforme  à  la  justice, 
et,  d'autre  part,  comme  les  Chinois  tiennent  énormément  à  leurs 
examens,  il  est  certain  que  la  privation  sera  dure  pour  eux.  Elle 
serait  dure  en  France  même,  où  pourtant  le  mandarinisme  n'a  pas 
toute   l'ampleur  qu'il  possède   au  pays  des  véritables  mandarins. 

On  aurait  pu  aussi  punir  les  Chinois,  et  en  même  temps  les  mo- 
raliser dans  une  certaine  mesure,  en  interdisant  la  vente  de  lo- 
pium.  Mais  la  diplomatie  européenne,  qui  a  jadis  forcé  la  Chine 
à  subir  l'introduction  de  cette  denrée,  n'aurait  eu  garde  d'avoir  re 
cours  à  une  punition  semblable.  Nous  continuerons  donc  à  nous 
plaindre  des  vices  des  Chinois et  aies  entretenir.  La  logique  hu- 
maine est  coutumière  de  ces  inconséquences,  et,  comme  les  races 
supérieures  ne  se  montrent  pas  toujours  exclusivement  par  leurs 
beaux  côtés  aux  races  inférieures,  on  conçoit  que  les  résistances 


582  LA    SCIENCE   SOCLVLE. 

de  celles-ci  se  prolongent  parfois  plus  ([ue  de  raison.  C'est  alors 
un  autre  genre  de  châtiment,  toujours  mérité,  toujours  providen- 
tiel, mais  infligé  cette  fois  par  linférieur  au  supérieur.  Car  toutes 
les  fautes  se  paient ,  celles  des  grands  peuples  comme  celles  des 
grands  hommes,  et  il  est  bon  qu'il  en  soit  ainsi. 

G.  d'Azambua. 


VI.  —  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 

La  Marine  et  le  Progrès.  —  Pendant  longtemps,  l'opinion  pu- 
l)li(iue  en  France  s'était  fâcheusement  désintéressée  des  questions 
maritimes.  Vers  la  fin  de  l'Empire,  on  semblait  avoir  oublié  le 
rôle  capital  de  notre  flotte  pendant  la  guerre  de  Crimée.  Après 
1870,  la  part  que  la  marine  avait  prise  à  la  défense  nationale  se  réduisit . 
pour  la  masse  du  public,  à  l'appui  prêté  par  les  marins  à  la  défense 
de  Paris  et  aux  luttes  héroïques  des  armées  de  la  Loire  et  du  Nord. 
Le  duel  sans  résultat  du  Meteor  et  du  Bouvet  dans  les  eaux  de  la  Ha- 
vane, le  blocus  de  VAuijustn  dans  un  port  espagnol  avaient  passé 
pour  ainsi  dire  inaperçus,  et  l'inutilité  des  croisières  de  Bonel-Vil- 
laumez  dans  la  Baltique  et  de  Fourichon  dans  la  mer  du  Nord  avait 
été  trop  évidente.  Kt  pourtant,  au  cours  de  cette  guerre  néfaste,  le 
rôle  de  la  flotte  fut  des  plus  importants,  mais  comme  il  ne  prêtait 
pas  à  des  actions  d'éclat,  les  services  rendus  restèrent  ignorés. 

Aussi  s'explique-t-on  facilement  qu'après  nos  désastres,  l'armée 
beaucoup  plus  que  la  marine  ait  été  l'objet  des  préoccupations  du 
pays.  Aujourd'hui  il  ne  saurait  plus  en  être  de  même. 

Kn  1870,  il  n'existait  guère  au  monde  que  deux  grandes  marines, 
celle  de  la  France  et  celle  de  l'Angleterre.  Aujourd'hui  toutes  les  na- 
tions qui  possèdent  des  ressources  suffisantes  —  l'Italie,  l'.Mlemagne, 
la  Russie,  les  États-Unis,  le  Japon,  pour  ne  citer  que  les  principales 
—  se  sont  constitué  une  flotte  de  guerre.  Chacun  sait  qu'en  cas  d'une 
nouvelle  guerre  avec  l'Allemagne,  nous  n'aurions  plus  sur  la  flotte 
ennemie  cette  supériorité  qui,  en  1870  —  et  c'est  là  le  grand  service 
que  nous  rendit  la  marine  —  assurait  la  liberté  de  la  mer  aux  navires 
venant  d'Angleterre  ou  des  l'^tats-Unis  débarquer  dans  nos  ports  des 
armes,  des  munitions  et  des  vivres.  La  guerre  continentale  se  dou- 
blerait donc  d'une  guerre  navale  à  laquelle  nous  sentons  le  besoin 
d'être  préparés. 

De  même  la  politique  d'expansion  coloniale  à  laquelle  nous  som- 
mes revenus,  que  la  Russie  a  continuée,  et  qui  a  été  résolument  inau- 
gurée par  l'Allemagne,  les  États-Unis  et  le  .lapon,  nous  a  conduits 
chaque  jour  davantage  à  nous  préoccuper  des  choses  de  la  marine. 


LE    MOUVEMICNT    SOCIAL.  58,'J; 

Les  intérêts  commerciaux  cl  militaires  que  nous  avons  à  défendre  se 
sont  accrus  en  mémo  temps  que  notre  empire  colonial. 

Or,  la  guerre  liis[)ano-américaine  a  prouvé  une  fois  de  plus  que  les- 
colonies  sont  pareilles  aux  villes  fortifiées,  et  que,  livrées  à  elles-mê- 
mes, et  si  bien  pourvues  de  troui)es  qu'elles  soient,  elles  tombent  fa- 
talement aux  mains  d'un  ennemi  maître  de  la  mer.  De  sorte  qu'il  est 
apparu  à  chacun  de  nous  qu'il  fallait,  ou  bien  abandonner  la  plupart 
des  colonies  que  nous  avons  si  chèrement  acquises,  ou  bien  nous 
mettre  en  état  de  les  disputer  à  l'ennemi,  ce  qui  n'est  possible  qu'avec 
une  puissante  marine. 

Quelle  que  soit  donc  la  puissance  avec  laquelle  nous  envisagions 
la  possibilité  d'un  conllit,  qu'il  s'agisse  d'une  puissance  ultra-conti- 
nentale comme  l'Allemagne,  d'une  puissance  ultra-maritime  comme 
l'Angleterre,  d'une  puissance  voisine  comme  l'Italie,  ou  d'une  puis- 
sance très  éloignée  comme  le  Japon,  nous  serions  acculés,  que  nous 
le  voulions  ou  non,  à  la  guerre  navale. 

Aussi,  depuis  quelques  années,  les  questions  maritimes  ont-elles 
retrouvé  la  faveur  du  public.  Les  opinions  diverses  des  marins  sur 
la  composition  et  l'utilisation  de  nos  forces  navales,  tout  particulière- 
ment, ont  été  exposées  et  développées  avec  insistance.  La  question 
des  torpilleurs,  celle  de  la  vitesse,  celle  des  sous-marins,  etc.,  ont 
fourni  le  sujet  d'un  grand  nombre  d'articles  de  journaux  ou  de  re- 
vues. Mais  il  n'existait  pas,  à  notre  connaissance  du  moins,  d'ou- 
vrage où  toutes  ces  questions  fussent  présentées  au  grand  public,, 
dans  l'ordre  logique  qui  les  relie  les  unes  aux  autres. 

Cette  lacune  vient  d'être  comblée  par  le  livre  de  MM.  les  lieute- 
nants de  vaisseau  Loir  et  de  Cacqueray  sur  la  Marine  et  le  Progrès  (1). 
Dans  cette  «  œuvre  de  vulgarisation  qui,  disent-ils,  n'a  pas  de  préten- 
tion scientifique  »,  ils  ont  apporté  un  rare  esprit  de  méthode.  Ils  ont 
brièvement,  quoique  d'une  manière  suffisante,  exposé  «  l'évolution 
subie  par  le  matériel  naval  depuis  le  premier  vaisseau  à  vapeur  et  le 
premier  cuirassé  ».  Ils  ont  surtout  montré  de  la  façon  la  plus  claire 
que  «  chacune  des  étapes  de  cette  évolution  a  été  l'effet  d'une  cause 
qui  est  devenue  à  son  tour  la  cause  d'un  effet  ».  Aussi,  malgré  leur 
modestie,  leur  œuvre  mérite  la  qualification  de  scientifique,  puisque 
la  science  consiste  à  montrer  les  liens  entre  les  efTets  et  les  causes. 

Un  tel  livre  ne  s'analyse  pas,  car  l'analyse,  à  moins  d'être  poussée 
au  delà  de  toute  proportion,  serait  d'une  trop  grande  sécheresse.  Mais 
il  est  à  lire  avec  soin,  et  nous  recommandons  surtout  à  l'attention 
du  lecteur  les  deux  derniers  chapitres  intitulés  :  Le  prix  de  revient 
d'une  marine  et  Regard  sur  l'avenir.  J.  Baillacue. 

(  1)  La  Marine  et  le  Progrès,  libraire  Hachette  et  C'«,  Paris,  1001. 


TABLE   ANALYTIOUE 

DES  TOMES  XXXl  ET  XXXII 

(année  1901) 

Cette  Table  suit  les  divisions  de  la  Nomenclature  sociale.  Elle  présente  ainsi, 
en  abrégé,  un  exposé  analytique  des  questions  traitées  dans  la  Revue  et,  par 
conséquent,  un  précieux  instrument  d'étude.  (Voir  le  tableau  général  de  la  No- 
menclature, t.  II,  p.  493  et  suivantes,  et  l'exposé  détaillé  de  chaque  partie,  t.  I. 
p.  399  à  410;  t.  II,  p.  22  à  48,  534  à  570,  etc.) 


MÉTHODE  GÉNÉRALE 

Celui  qui  fait  de  la  science  sociale  doil 
se  (U'gascr  des  prcjufîés,  XXXII,  '»!(>.  — 
—  Pour  avoir  |)risc  sur  les  faits  sociaux, 
rien  ne  sert  d'imaginer  des  solutions  a 
priori,  W  faut  ol)scr\er,  XXXll,  4-21.  —  Pour 
opérer  des  reformes,  il  faut  utiliser  les 
forces  sociales,  et  pour  cela,  les  connaître, 
XXXII,   '.-21. 

LIEU 

GÉNÉRALITÉS.  —  I.a  roule  crée  le  Upe 
social,  XXXl,  :!0j.  —  Les  préférences  delà 
terre  poussent  à  la  spécialisation  agricole, 
XXXI. .W.  —  I.e  lieu  asservit  le  paysan,  mais 
non  l'agriculteur  spécialise.  XXXl,  a:».  — 
Le  lieu  est  un  auxiliaire  du  petit  magasin, 
qui  agit  par  proximité,  XXXll,  270. 

EUROPE.  —  Allemagne.  —  La  plaine 
saxonne  se  ])réiail  a  rétablissement  des 
omigraiits  de  Norv^ge,  venant  s'établir 
en  petits  domaines,  XXXl,  M).  —Elle  com- 
plète le  merveilleux  appareil  qui  a  engen- 
dré la  famille  particulariste,  M. —  La  plaine 
saxonne  a  été  pour  les  particularistcs  un 
l>oint  d'atterrissement,  un  terrain  de 
ijroupemeni,  un    centre  de   ravonnement. 

XXXI,  4.'>.  —  Les  bords  du  Uliin  sont  très 
favorables    aux    vignobles    el   aux  fruits. 

XXXII,  4,'i;t.  —  Le  climat  rend   pourtant  la 
récolte  al»>atoire,  4.">i>. 

Angleterre.  —  Description  de  la  (;rande- 
Itretagne  occupée  par  les  Saxons.  Ce  sol 
était  riclie  et  les  Saxons  l'ont  rendu  va- 
cant, XXXII,  -21)0.  -  La  région  entre  la  Ta- 
mise et  la  Manche  se  prêtait  à  la  colonisa- 
ti(Ui  agricole   des  Saxons,  XXXll,  -2!K>. 

Danemark.  La  peninssulc     danoise   of- 


frait aux  éniigrnnls  de  Norvège  une  roule 
vers  la  l'iaine  Saxonne.  XXXI,  28. 

France.  —  Territoires  envahis  par  les  Francs, 
XXXl,  -241.  ;»I(i.  —  Les  deux  régions  de  la 
Casiogne  :  la  Lande  et  l'éventail  de  vallées 
au  sud  de  la  Caronne,  XXXII,  ;U0,  327. 

Grèce.  —  L'embouchure  des  vallées  où  s'c- 
lablissaicnt  les  Pelasgcs  était  marécageuse 
et  éloignait  les  habitants  de  la  mer,  XXXl. 
122.  —  L'Ile  de  Lesbos  était  propre  à  ren- 
dre la  vie  facile  en  diminuant  le  travail. 
XXXI,  334. 

Italie.  —  Le  territoire  de  Rome  constituait 
un  excellent  lieu  de  refuge  pour  les  habi- 
tants des  pa>s  voisins.  XXXI,  LIS.  —  L'ex- 
position de  Home  n'était  pas  favorable  au 
commerce.  1V>. 

ASIE.  Sibérie.  —  Le  sud  de  la  Sibérie 
constituuil  une  route  propice  aux  ancêtres 
des  Japonais  pour  les  conduire  au  Japon. 
XXXL  (>6.  —  La  route  du  sud  de  la  Sibérie 
se  )>rétail  à  l'organisation  de  villages  et 
d'un  pouvoir  local,  XXXI.  71. 

AMÉRIQUE.  —  Canada.—  Situation  du  vil- 
lage de  Lorette.  sur  une  terrasse  entre  la 
montagne  forestière  et  la  vallée  du  Saint- 
Laurent,  XXXII,  .TUi. 

TRAVAIL 

GÉNÉRALITÉS.  —La  culture  intégrale  es! 
traditionnelle,  laible  et  se  fait  protéger 
comme  une  «  (eu>rc  »,  XXXl,  4!>.  —  La 
culture  commerciale  est  nouvelle,  forte  et 
se  passe  de  professeurs.  XXXI,  .'i2.  —  La 
division  du  travail,  en  passant  de  l'indus- 
trie à  l'agriculture,  condamne  la  culture 
intégrale.  XXXL  .'>.">.  —La  culture  commer- 
ciale oblige  ceux  <|ui  Iravaillcnt  à  perte  h 
s'arrêter  dans  la  mauvaise  voie,  XXXl,  01. 


TABLE    ANALYTIOIE, 


58o 


—  l.a  spécialisation  ilans  la  r iillure  letiilà 
faire  produire  par  chaque  ri'siou  ce  qu'elle 
produit  le  mieux,  X\XI,  62.  —  L'ouvrier  de 
la   culture   ménagère    est     spécialiste  de 
pays  et  de  méthode,    XWI,  2.3-i.  —  A  me 
sure   que   le  travail   progresse,  la  disposi 
tion   en    échappe  à   la    Caniille    ouvrière. 
XWI.  i\».  —  Dans  la    culture   ménagère, 
l'ouvrier  travaille  à  son  compte;  il  arrive 
à   se   suflhe.  Mais  il  donne  à  son  produit 
un  minimum  d'eiïorts.  et  si'  contente  de 
lavoir  inft'rieur,  XXXI.iii.  —  L'ouvrier  de 
l'agriculteur   spécialisé,    intéressé    par  le 
travail    à    lu   lâche,  donne    le    maximimi 
d'ellei  utile.  XXXI,  -t-i:,.  —  Le  paysan    (cul 
ture  intégrale)    sait   beaucoup  de  choses, 
mais  les  sait  mal.  Le  spécialisé  sait  à  fond 
tout  ce  tpii  concerne  l'oljjetde  sa  culture 
xxxi.  '2-!ii.  —  Dans  la  culture  intégrale,  1; 
variété  des  occupations  distrait  et  fait  illu- 
sion, mais  elle  rend  incapable    de  l'appli 
caliiHi  à  une  tâche  continue  et   lucrative. 
XXXI, i^g.  —  La  spécialisation  de  la  cultun 
pei'met  à  l'ouvrier  de  s'élever  et  le  déspé 
cialise,  XXXI,  i3G.   —  La  fabrication,    née 
du  développement  delà   culture,  la  déve- 
loppe à  son  tour.  XXXI,   »I2.  —  l.a  culture 
ménagère  intégrale  fait   naître  de  peiiles 
industries    défectueuses,  qu'cniretienneni 
des  préjugés,  XXXI,  113. — La  grande  fabri 
cation   trouble   et    scandalise   le   paysan, 
mais  lui  est  utile,  XXXI.  4t!>.  —  La  grande 
fabrication   est   essentiellement  démocra- 
tique, XXXI,  423.  —  Imperfection  de  la  fa- 
brication ménagère.   XXXI,  4tî,  423.  —  l.a 
grande   fabrication    provient    :     1"    de   la 
grande   exploitation   des  mines;   2"   de  la 
grande  exploitation  des  produits  de  simple 
récolte;  3°  de  la  culture  en  grand,  XXXI. 
42".  —  Les  progrés  de  l'agriculture  et  de 
l'industrie  font  disparaître  de  beaux  sites. 
XXXI,  4'78-484.  —  Les  moyens  de  transport 
rendent  accessibles   des  sites  r|ui  ne  l'é- 
taient pas.  48.;.  —  Les  transports,  norma- 
lement, proviennent  des  échanges,  et,  une 
fois  créés,    les   augmentent,  XXXtI.  39.  — 
La  culture  ménagère  ne  développe  pas  les 
transports,  et  les   transports   ne  dévelop- 
pent pas  la  culture  ménagère,  XXXH,  42. 
—  Les    transi)orts    favorisent    la    culture 
commerciale,  XXXII,  42.  —  Quand  un  pro- 
duit   exportable  est    avantageux,    l'exis- 
tence des  transports    porte   l'agriculteur 
à  le  produire  malgré  la  résistance  du  sol, 
XXXH,  50.  —   Les  modifications  de  l'orga- 
nisation du  travail  démentent   de  plus  en 
plus  les  assertions  du  marxisme,    XXXH. 
88-'J(î.     —     Pour    que     l'institution     des 

T.    SXïII. 


brevets  apparût,  il  lallait  <|ue  l'industiie 
fût  libre,  XXXI,  178.  — Les  aveugles  peu- 
vent rendre  des  services  à  la  société, 
XXXII.  'M%.  —  Les  aveugles  peuvent  tra- 
vailler. Travaux  dont  ils  sont  capables. 
XXXn,  495. 

EUROPE.  —  Allemagne.  —  Aux  bords  du 
Ithiu.  la  culture  de  la  signe  réclame  un 
travail  assidu.  XXXII,  4'i5.  —  Culture  des 
arbres  fruitiers,  culture  maraîchère,  ciil- 
tur(>  accessoire  des  ci'ri'ales.  \'tl. 

France.  —  Cultures  de  la  Lande  :  seigle, 
mil.  chanvie.  etc..  XXXH,  31'».—  Le  Landais 
s'adonne  volontiers  à  la  chasse,  XXXII, 
.322.  —  La  culture,  dans  la  (lasiogne  des 
vallées,  est  plus  compliquée  (juc  dans  la 
Lande.  Cultures  :  blé,  vigne,  fruits,  prai- 
ries artilicielles,  XXXII.  .328.  —  l'erfeclion- 
nements  introduits  par  .lactiuart  dans  l'in- 
dustrie de  la  soie,  XXXH,  4*2.  —  Technique 
de  l'ancienne  fabrication  de  la  soie  à  Lyon, 
XXXII.  G2.  —  Ce  métier  était  pénible,  04. — 
Presque  partout,  en  France,  les  relations 
entre  employeurs  et  employés  sont  inorgani- 
ques, anaiclii(|ues  et   instables,  XXXI.  10". 

—  Les  grèves  en  France  ne  sont  pas  seule- 
ment nombreuses.  Elles  atteignent  des 
industries  très  variées,  XXXI.  112.  —  En 
France,  il  y  a  crise  pour  les  rc'gions  à  cul- 
ture intégrale  qui,  ayant  des  transports, 
s'adonnent  à  la  culture  qui  convient  aux 
régions  privées  de  transports.  XXXH,  ,">3. 

Orèce.  —  Les  travaux  faciles,  comme  la  cueil- 
lette, favorisaient  à  Lesbos  le  développe- 
ment de  la  nuisique,  XXXI,  342. 

Italie.  —  Les  Romains  gagnaient  de  l'argent 
par  la  cuHure  et  le  dépensaient  pour  la 
culture,  XXXI.  22. 

Suisse.  —  l.a  vendange  et  le  travail  des  vins 
auvald'Anniviers,  XXXI,362.— Petites  indus- 
tries locales  du  Valais.  XXXI,  5.30.  —  Le  mou- 
vement industriel  y  est  dans  l'enfance,  533. 

AMÉRIQUE.  —  Canada.  —  Les  Hurons  de 
l.orette  délaissent  la  culture.  XXXH,  340,  ou 
pratiquent  une  culture  rudimentaire,  343. 

—  Le  contact  avec  les  blancs  les  rejette 
vers  la  chasse  ou  la  simple  récolte,  344.  — 
Le  Huron  de  Lorette  s'adonne  à  la  chasse, 
mais  se  plaint  de  la  diminution  du  gibier 
et  de  la  restriction  du  droit  de  chasse. 
345.  —  On  chasse  surtout  pour  la  fourrure, 
347.  —  Le  délaissement  de  la  culture  et  la 
diminution  des  produits  de  simple  récolle 
ont  développé  chez  le  Huron  de  Lorette  des 
fabrications  d'objets  en  bois  ou  en  peau, 
,^^8.  —  La  préparation  des  peaux,  349. 

États-Unis.  —  La  spécialisation  agricole  fait 
la  pros[)érité  des  États-Unis,  XXXH,  h%. 

40 


586 


LA    SCIENCE   SOCIALE. 


PROPRIÉTÉ 

GÉNÉRALITÉS.  —  l.e  dt-gré  de  propriolf 
du  sol  dépend  de  la  nature  ilu  lra>ail. 
\XXII,  510.  —  La  certitude  de  la  propriété 
est  la  condition  préalable  du  travail.  ol-2. 

—  taracléres  différents   de   la   propriété 
paysanne  et  de  la  propriété  du  spécialisé, 

EUROPE.  —  Allemagne.  —  La  \igne  en- 
tendre, aux  bords  du  Rhin,  la  culture 
parcellaire,  et  le  morcellement  de  la  pro- 
priété, XXXII,  439.  —  Le  petit  domaine 
saxon  ne  s'élargissait  pas,  mais  il  engen 
(Irait  d'.-.utres  domaines,  XXXI,  160. 

Angleterre.  —  Les  Saxons  se  créent  en  An- 
gleterie  des  domaines  indépendants, 
XXXII,  303.  —  Les  Angles  aiiaparaient  la 
terre  comme  une  provision  de  biens  à  dis- 
tribuer, et  non  comme  une  force  produc- 
tive à  mettre  en  œuvre,  XXXII.  430.  —  La 
prédomination  du  petit  domaine  chez  les 
Saxons  engendrait  nn  régime  de  trans- 
ports à  pied,  XXXll.  .MJ-'t. 

France.  —  Le  Kranc,  en  s'installant  en 
C.anle,  iranslonnait  le  domaine  et  le  ren- 
dait parliculariste,  XXXI,  IC'.i.  —  Le  pm 
priélaire  Iranc  tendait  à  devenir  nn  petit 
souverain  sur  sa  propriété,  XXXI,  173.  — 
L'indépendance  du  Franc  sur  son  domaine 
se  traduisait  par  sa  résistance  à  limpiM 
r<i\al  et  à  la  juridiction  ro>ale,  XXXI,  3-io. 

—  Le  Franc    prend  une  partie  de  son  do- 
maine  i)our  servir  l'autre;    il  établit  un 
loiuls  scivanl  cl  un  fonds  servi,  XXXI.  3-21. 
^  La  culture  du  domaine  maitre  est  le  prix 
principal  du  fermage,  .328.  —Le  personnel 
du  domaine  franc  esl  puissamment  attache 
au  domaine  cl  au  maitre,  XXXI.  329.  —Le 
Iranc   assure   l'indépendance  de  son    do- 
maine: 1"  en  concédant  sa  terre  à  un  héri- 
tier, avec  charge  de    maintenir  les  choses 
en  l'étal;  2"  en  transformant  les  colons  en 
serfs  pour  les  exempter  du  service  mili- 
taire. X\XI.  330.  —  La  coalition  des  pro- 
priétaires lianes  contre  la  Iruste  s'est  faitr 
au  mojen  des  droits   sur  la  terre,  XXXI. 
i32.  —  Iténélices  el  alleux.  Puissance  crois 
sanle  des  béneliciers.  XXXl,  H3.  —  Le  do- 
maine irLimphe  du  gou\ernement  ccnlral. 
\v:,.         Amour  de  Charlemagne  pour  ses 
domaines.  XXXl,  Vt:i.  —  Le  type  du  tenan- 
cier roturier  proxenail  de  l'émancipation 
graduelle  des  serfs.  XXXll,  110.  —  La  paix 
el  la  trêve  de  Dieu  attestent  le  besoin  for- 
tement senti    de    iléfendre    le    domaine. 
XWII.  113.  —   Le  régime  fiançais  arliiel 
ilo   la   propriété  est   conçu  en   vue  de    la 


propriété  paysanne  et  gène  le  propriétaire 

spécialisé.  XXXII.  52t). 
Italie.  —  Les  Romains  cherchaient  à  entou- 
rer la  pro|)rielé  privée  et  personnelle  de 

garanties  absolues.  XWI,  148. 
Suisse.    —  Les  jeunes    ménages  valaisans 

sont   dotés   d'une  parcelle   de  pré  ou  de 

champ,  XXXI,  2ti3. 
AMÉRIQUE.  —  Canada.  —  A  Loretle.  la 

propriété  individuelle  du  sol  n'existe  pas, 

sauf  exception,  XXXil.  358. 

BIENS  MOBILIERS 

GÉNÉRALITÉS.  —  Bien  des  objets  consi- 
dérés comme  objets  de  luxe  sont  considé- 
rés aujourd'hui  comme  ordinaires,  ce  qui 
fait  ou\rir  de  nouveaux  magasins,  XXXII, 
■287. 

EUROPE.  —  France.  —  Les  \aclies  et  les 
brebis  landaises  sont  de  i|ualile  médiocre, 
XXXII,  312.  —  Le  Landais  a  remplacé  les 
vaches  de  travail  par  des  mules,  312.  —  Le 
mobilier  du  Landais  est  réduit  au  strict  né- 
cessaire, XXXll.  321. 

AMÉRIQUE.  —  Canada.  —  Les  Huroiis  de 
Loretle  ont  peu  d'animaux,  des  fusils  de 
chasse  el  un  grand  nombre  de  pièges, 
XXXII,  343-347.  —  Les  biens  meubles,  à 
Lorettc,  sont  propriété  individuelle  ou  fa- 
miliale, 3."»8.  —  Des  femmes  huronnes,  pour 
gagner  davantage,  achètent  des  machines 
•A  coudre.  XXXII,  ;«l. 

SALAIRE 

GÉNÉRALITÉS.  -  Le  contrat  indi\iiluel 
de  travail  dans  la  grande  industrie  ne  per- 
met pas  lie  procéder  à  l'amiable  à  la  revi- 
sion des  salaires,  XXXI,  li:i.  —  Avec  le  sa- 
laire à  la  tâche,  la  •  roublardise  •  consiste 
à  travailler  pins  <|iie  les  autres.  XXXl,  22"». 
Les  i)ays  ou  le  salaire  est  le  plus  eieu* 
l'emporlcnt  dans  le  commerce  d'exporta- 
tion. XXXl,  .'i23.  —  Tout  ce  qui  brise  ou 
allaiblit  la  cohésion  professionnelle  des 
ouvriers  enlraine  une  baisse  des  salaires. 
XXXll,  ':*Ti.  —  Le  problème  du  salaire  esl 
insullisammcnl  résolu  par  la  docirine  des 
demoiTalcs  chrétiens.  XXXll.  .">»!».  —  Il  ne 
l'est  pas  non  pins  par  la  théorie  coopéra- 
tive, XXXII.  :.»!•. 

EUROPE.  —  France.  —  Après  des  grèves, 
les  ouvriers  travaillent  souvent  eux  mêmes 
à  diminuer  le  tarif  obtenu,  en  proposant 
de  travailler  à  de  moindres  salaires,  XXMI, 
i:«î. 

AMÉRIQUE.  —    Canada.     -   U's    femmes 


TABLE    ANALYTIQUE. 


587 


huronncs  employées  à  la  falirication  des 
mocassins  gagnent  dc.'M»  à  ."lOsous  par  jour, 
(ni  davantage,  x\xii.  .iM. 

ÉPARGNE 

GÉNÉRALITÉS.—  I,e  pavsaii,  sagiianl  soi» 
argent  sou  à  sou.  le  (iepense  sou  à  sou, 
XXXI,  10.  —  I,es  roiidilions  où  se  sont  trou- 
vés les  Juifs  mit  (icveIo|>pc  chez  eux 
l'aptitude  à  lliësaui  iser.  XXXI,  0. 

EUROPE.  —  Allemagne.  —  Caisse  d'épar 
gue  annexée  à  l'usine  Brandis,  XXXI,  39". 
3!»3.  40ii.  —  Le  vigneron  des  hords  du 
Rhin  emploie  ses  gains  à  «  construire  •  de 
nouvelles  vignes  ou  à  alTiTuicr  des  terres 
nouvelles,  x\xii,  v:>7. 

France.  —  Une  partie  de  la  bourgeoisie 
liançaiso,  ne  gagnant  plus  d'argent,  essaye 
de  se  sauver  en  rognant  sur  le  confortable, 
XXXI,  l!l. 

FAMILLE 

GÉNÉRALITÉS.  —  L'éducation  doit  déve- 
lopper l'aptitude  à  gagner  de  l'argent  et 
l'aptitude  à  le  dépenser,  XXXI,  S,  27.  — 
Les  enfants  élevés  en  •  fils  de  famille  •, 
risi|uent  fort  de  mal  tourner,  XXXI,  15.  — 
L'argent  sert  à  la  morale  et  au  progrès  à 
deux  conditions  :  le  gagner  honnêtement 
et  péniblement,  le  dépenser  utilement  ei 
largement.  XXXI,  -26.  —  La  famille  particu- 
lariste,  comme  liens  entre  les  personnes, 
ne  conserve  (|ue  ceux  du  mari  et  de  la 
femme,  et  ceux  (|ui  unissent  les  parents 
aux  jeunes  enfants,  XXXI.  430. 

EUROPE.  —  Allemagne.  —  La  vigne,  aux 
bords  du  Rhin,  dc'veloppe  la  famille  ins- 
table, XXXII,  4o!l. 

France.  —  Communautés  pastorales  de  la 
Lande.  Nombreux  enfants.  Obéissance, 
l'eu  d'initiative,  XXXlI,3lo.  —  Résumé  des 
traits  de  la  famille  landaise,  SiS.  —  Les 
communautés  se  sont  réduites  dans  la 
Gascogne  des  vallées,  XXXII,  330. 

Italie.  —  Chez  le  Romain,  l'individu  prédo- 
minait sur  la  communauté.  XXXI,  140.  — 
Les  Romains  voulaient  élremaitresde  leurs 
enfants  et  gouverner  librement  leur  fa- 
mille. XXXI,  146.  —  Les  Romains  ne  purent 
se  détacher  complètement  de  la  forme  pa- 
triarcale de  la  famille,  XXXI.  lo.'i. 

Suisse.  —  Dans  le  Valais,  les  jeunes  couples 
n'habitent  pas  avec  les  parents,  et  s'éta- 
blissent à  part,  XXXI.  260.  —  Souvent, 
dans  le  Valais, un  seul  des  frères  contracte 
mariage  et   les   biens  des  collatéraux  re- 


lournenl  au  tronc  principal,  XXXI,  atiO.atW- 
—  Dans  le  Valais,  l'autorité  paternelle  s'a- 
moindrit, XXXI,  263.  —  Des  ménages  va- 
laisans  améliorent  leur  situation  en  hé- 
bergeant des  vieillards,  XXXI,  371.  —  Au 
Valais,  il  y  a  déclin  de  la  communauté  fa- 
milinle.   mais   non  destruction,  XXXI,  37-2. 

AMÉRIQUE.  —  Canada.  —  Famille  hu- 
ronne  de  Thomas  Tsioui,  XXXII,  341. 

Etats  Unis.  —  Exemple  d'un  millionnaire 
américain  élevant  son  fils  à  la  dure,  XXXI. 
1.^. 

MODE  D  EXISTENCE 

GÉNÉRALITÉS.  —  La  vie  pastorale  forme 
plus  à  dépenser  qu'à  gagner,  XXXI,  11.  — 
La  propension  à  dépenser,  chez  ceux  (|ui 
ne  savent  pas  gagner,  produit  une  dé- 
chéance morale,  XXXI,  14.  —  Le  progrés 
du  bien-être  permet  à  plus  de  gens  de  se 
dé|)lacer  pour  aller  jouir  de  sites  pitto- 
resques, XXXI.  48(;.  —  Les  aveugles  jouis- 
sent de  la  sociélc'  eu  suppléant,  par  le  dé- 
veloppement des  sens  qui  leur  restent, 
aux  contacts  sociaux  qui  s'c'tablissent  or- 
dinairement par  la  vue,  XXXII,  491.  —L'a- 
veugle, dans  son  mode  d'existence,  a 
moins  besoin  d'être  aidé  qu'on  ne  le  croit 
communément.  XXXII,  SCO. 

EUROPE.  -  Allemagne.  —  L'habitude  de 
l'habitation  sé[>aree  portait  les  Saxons  à 
installer  leurs  esclaves  dans  des  habita- 
tions à  part,  XXXI,  39.  —  Cette  installation 
est  le  point  de  départ  du  servage,  40.  — 
Logements  d'ouvriers  allemands  à  Glad- 
bach,  XXXI,  40t,  406.  —  vie  d'une  famille 
ouvrière  à  Gladbach,  XXXI,  403.  —  La  vi- 
gne, aux  bords  du  Rhin,  fait  naître  l'es- 
prit de  critique  et  les  grasses  plaisanteries, 
XXXII,  460.  —  Le  dimanche,  le  vigneron 
rhénan  s'amuse  ferme,  462. 

France.  —  Charlemagne  avait  toutes  les  al- 
lures d'un  simple  particulier,  XXXI,  496, 
?>01.  —  Les  Landais  sont  sobres,  sans  dé- 
daigner les  plaisirs  du  goût.  L'ordinaire 
s'est  amélioré  récenuiient.  L'habitation  est 
très  pauvre,  XXXII,  319.  —  Mœurs  analo- 
gues dans  la  Gascogne  des  vallées.  331.  — 
La  sobriété,  dans  la  Gascogne  des  vallées, 
cède  à  l'attrait  du  bien-être,  XXXII,  332. 

Suisse.  —  Cérémonie  des  noces  dans  le  Va- 
lais, XXXI.  262.  —  Description  de  l'habita- 
tion valaisaune.  XXXI,  3o,").  —  Le  chalet  au 
«  mayen  »,  358.  —  Veillées  valaisannes 
dans  les  étables,  358.  —  La  vie  du  berger, 
3.50.  —  La  vie  au  vignoble,  361.  —  Au  vi- 
gnoble   valaisan.  ■filusieurs  familles   s'en- 


588 


LA    SCIENCE   SOCIALE. 


lassent  i»ro\isoirenienl  dans  le  même. 
•  nia/ol  »,  XXXl,  ."MîJ.  —  L'alimenlalinn  du 
\alaisan  est  sohre.  On  vend  le  fromage 
plutôt  qu'on  ne  le  consomme.  \XXI,  303. 

—  Vêlcmenls  des  Vnlaisans.  Il  vaiie  selon 
les  vallées,  XXXI,  3(>.>.  —  Les  Valaisans 
n'aiment    jias  à   se  promener,   XXXI,  .tWi. 

—  Ils  affectionnent  les  divertissements  sé- 
ilciilaires,  3(i7,  368. —  Les  habitudes  séden- 
taires nuisent  à  l'hygiène    dans  les   Iota 
lités  peu  aérées  du  Valais.  XXXI,  3«7. 

PHASES  DE  L  EXISTENCE 

EUROPE.  —Allemagne.  —  La  praticiue  aii- 
i>ricnre  du  domaine  facilitait  à  l'cmigraiit 
iiorvcRien  son  inslallalion  dans  la  plaine 
saxonne,  XXXI.  38.  —  La  famille  saxonne 
aidait  les  enfants  à  s'établir  à  part  et  les 
nn-llail  en  mesure  de  se  passer  d'elle. 
XXXl,  L'>0.  La  subvention  familiale  venait, 
en  complément  de  la  subvention  du  sol. 
KM. 

France.  —  Le  résime  de  la  truste  servait 
d'échelle  à  l'emigrant  franc  pour  arriver  à 
un  doinnine.  XXXI,  318. 

Suisse.  —  Dans  le  Valais,  les  fiancés 
prennent  eux-mêmes  l'iniiiative  de  leur 
mariage,  XXXl,  -261.  —  La  facilite  d'cta 
blissemenl  rend  les  mariages  précoces, 
•2t>:>.  —  Les  orphelins,  dans  le  Valais,  son 
recueillis  volontiers  par  des  personnes 
qui  s'acquittent  consciencieusement  de 
leur  t;\chc.  XXXl.  066.  .ni, 

PATRONAGE 

GENERALITES.  —  Le  paternali>me  n'est 
pas  le  patronage,  \XXI,  390.  —  Pour  pa- 
tronner les  aveugles,  il  vaut  mieux  les 
mettre  en  étal  de  gagner  lein-  vie  que  de 
leur  (aire  slinplcmciit  laumône.  XXXII, t!)V. 

EUROPE.  Allemagne.  —    Les    inslitu 

lions  de  l'usine  Brandis  laissent  percer  le 
paternalisme,  X\XI,  30(>.  —  Les  ouvriers 
patronnes  par  >L  Brandis  sont  heureux  de 
leur  condition,  mais  peu  armes  pour  la 
vie.  XXXI.  VOS.  Le  paternalisme  allemand 
e'npéche  la  constitution  d'une  dite  ou 
\riére,  38'JK)!». 

Angleterre.  -  La  richesse  du  sol  anglai.» 
lit  (|ue  certains  proprictain-s  séleverent  et 
devinrent  des  hommes  supérieurement 
doues  pour  s'occuper  des  intérêts  publics. 
\\\II.  ;k>7.  —  Il  y  avait  chez  les  Angles  îles 
nobles  et  des  paysans.  XXXII.  'i-2!t. 

France.  —  Les  grands  propriétaires  ruraux 
du  >li>yeu  Age  se  sont  enrichis  en  défrichant, 


et  ont  su,  par  leurs  dépenses,  encourager 
les  artisans.  XXXI,  -a.  —  r,râce  aux  procé- 
dés d'installaliondui)roprietaire  franc,  l'es- 
clavage lait  place  au  servage,  XXXL  32i;.  — 
En  passant  du  petit  domaine  au  grand,  le 
propriétaire  franc  acquiert  des  aptitudes 
patronales,  XXXl.  4;»3.  —  Rapports  avec  les 
•  hôtfts  »  ou  vassaux,  431.  —  Les  «  hôtes  • 
du  propriétaire  franc  se  trouvent  affranchis 
grâce  à  lui  du  service  militaire  et  de  la 
justice  du  comte.  XXXL  439.  —  Les  petits 
propriétaires  francs  se  recommandaient  aux 
grands.  XXXl,  tvo.  -  La  bourgeoisie  ac 
luelle  est  trop  absot-bée  par  le  fonction- 
narisme et  les  luttes  politiques  pour  pren 
dre  efficacement  l'initiative  du  relèvement 
social,  XXXl.  4'>n.  —  Le  grand  domaine 
exerçait  sur  U-s  serfs  une  iniluence  émaii- 
cipatrice.  XXXII,  lia.  —  Le  patronage  de 
la  conrétait  d'une  extrême  importance  pour 
la  Kabriijue  lyonnaise,  XXXII,  a*0. 
Italie.  —  Échec  des  tentatives  ttu  fisc  ro- 
main pour  patronner  la  culture,  XXXl,  3ii. 

COMMERCE 

GÉNÉRALITÉS.  —  La  culture  spécialisée 
participe  aux  aléas  <lu  commerce,  XXXL 
^i.  —  Beaucoup  de  petits  magasins  se 
maintiennent,  il  s'en  crée  de  nouveaux, 
et  le  grand  magasin  suscite  l'ouverture  de 
petits  magasins,  XXXII.  3""-»î»4.  —  Le  com- 
merce des  comestibles  maintient  plus  faci- 
lement que  d'autres  le  petit  magasin,  XXXII, 
i83.  —  Le  progrés  du  bien  être  et  les  in 
venlions  nouvelles  tendent  à  multiplier  les 
magasins.  XXXII,  -28o.  —  Le  grand  magasin 
ne  nuit  pas  à  tous  les  petits,  mais  à  cer- 
taines catégories  de  ceux-ci  seulement. 
XXXII.  5)»i.  —  La  crise  du  petit  magasin 
exige  une  éducation  <|iii  apprenne  aux 
commerçants  i\  se  retourner.  XXXII,  i'.'L 

EUROPE.         Angleterre.         Physionomie 
commeiciale  des  Jutes,  XXXII.  i\\. 

France.  —  Le  comptoir  métallurgique  de 
l.oiigwy  est  un  organisme  commercial  coin 
mun  à  plusieurs  entreprises  industrielles, 
XXXII.  ."Wi^l.i.  —  Il  doit  s«in  origine  ;i  la 
nécessité  d'organiser  la  vente  des  lontcs 
lorraines,  et  à  la  possibilité  de  les  vendre 
en  commun  à  cause  île  leur  qualité  sem- 
blable, 3«s.  Le  comptoir  de  l.ongvNV  ne 
détruit  pas  l'initiative  des  entreprises.  An 
contraire,  il  la  lortilîe.  XXXII,  4(i8  —  il  di- 
minue le  prix  de  revient  de  la  lonte,  «KL  - 
Son  existence  n'est  pas  liée  à  la  protection 
douanière.  Mi.  —  Le  commerce  et  les  trans- 
ports étaient  peu  nécessaires  à  l'époque 


TABLE    ANALYTIQUE. 


580 


fcndalc,  WXII,  .10.  —  I.'cxccs  des  produits 
dDiina  pourtant  naissame  aux  foires,  .(3. 

Grèce.  —  Les  Grecs  anciens  étaient  aptes  à 
Kagufr  de  l'argent  par  le  coiiiniercc,  et  à  le 
dépenser  inlelliL;einnient,  \XXI,  -Jl.  —  Les 
Koliens  se  sont  moins  signalas  dans  leconi- 
nuri'c  i|ue  les  Ioniens,  XWI,  338. 

Suisse.  —  Les  ludilions  du  Valais  sont  lios- 
liles  au  commerce,  XXXI,  533.  —  L'inté- 
riorité commerciale  du  Valaisan  nuit  à 
l'exportation  de  ses  vins.  XXXI,  '■■Xi.  — Ex- 
portations variées  du  Valais,  XXXI,  5;{9.  — 
Lu  certain  nombre  de  Valaisans  réussis- 
sent dans  le  maquignonnage,  XXXI,  '■y.Vo;  — 
ilans  la  hanijuc,  SiO.  —  Crise  de  la  bampie 
du  Valais,  .'iil.  —  Le  seul  comnuirce  dont 
le  Valaisan  soit  capable  est  celui  (jui  n'exige 
ni  assiduité,  ni  écritures  compliquées, 
XXXI,  .'i'.-i. 

AMÉRIQUE.  —  Canada.  —  Les  progrés  du 
commerie  nnl  encourage  la  fabrication  des 
raquettes  et  des  mocassins  clie/.  les  llu- 
rons.  XXXII,  3oi. 

CULTURES  INTELLECTUELLES 

GÉNÉRALITÉS.  —  Pour  que  l'institution 
des  brevets  apparût,  il  fallait  que  les  in- 
venteurs fussent  assez  nombreux  pour 
faire  triompher  leur  cause,  XXXI.  170.  — 
Grâce  aux  brevets,  un  plus  gtaud  nombre 
de  personnes  s'appliquent  à  faire  des  in- 
ventions, XXXI.  180.  —  Grâce  aux  brevets, 
le  travail  de  l'inventcnr  tend  à  devenir  son 
unique  moyen  d'existence,  XXXI,  183.  — 
L'institution  des  brevets  pousse  la  fabrica- 
tion en  avant,  mais  rend  plus  dillicile  à  ré- 
soudre la  question  du  progrés  des  métho- 
des. XXXI,  18".  —  L'institution  des  bre- 
vets permet  à  l'invention  de  contrebalan- 
cer le  pouvoir  de  l'argent.  XXXI,  189.  — 
Les  progrès  de  l'instruction  permettent  à 
plus  de  gens  de  goûter  la  beauté  des  sites 
ou  des  monuments,  XXXI,  48"  —  La  beauté 
des  monuments  anciens  s'accroit  à  mesure 
qu'ils  vieillissent,  ce  qui  compense  la  perte 
de  quelques-uns.  XXXI.  48!».  —  Des  édifices 
qui  ne  semblent  pas  beaux  pourront  ledeve- 
nir  plus  tard  dans  l'esprit  des  générations 
futures, XXXI. 480.  —La force  du  socialisme 
n'est  pas  dans  sa  théorie  fausse,  mais  dans 
les  aspirations  auxquelles  il  sert  d'exutoire 
et  dans  les  résistances  aveugles  des  enne- 
mis de  toute  reforme.  XXXII.  96.  —  La 
connaissance  de  l'histoire  et  le  prosélytisme 
des  idées  agissent  sur  les  alliances  politi- 
ques, XXXtI.  190-199. 

EUROPE.   —  Allemagne.  —   Le  vigneron 


rhénan  est  sentimental,  a  du  goùi  pour  la 
poésie  et  la  musique  et  montre  du  goût 
dans  la  disposition  de  son  intérieur,  XX.XII, 
'iG.{. 

France.  —  La  Bretagne  a  produit  peu  d'ar- 
tistes, beaucoup  de  savants,  et  des  litté- 
rateurs à  tournure  d'es(Mit  romantique, 
XXXII,  -ii.V 

Grèce.  —  L'ile  de  Lesbos  s'est  distinguée  en 
Grèce  par  le  développement  plus  rapide  et 
plus  ingénieux  de  la  musi(|ue.  XXXI,  .140. 
—  L'originalité  de  la  poésie  lesbienne  con-  \ 
siste  dans  la  promotion  à  la  dignité  artis- 
tique de  chants  spontanés  dont  les  analo- 
gues existaient  ailleurs,  XXXI.  313.  —  L'é- 
tat social  de  Lesbos  favorisait  les  chants 
bachiques,  l'admiration  de  la  nature,  l'ex- 
pression de  l'amour,  le  lyrisme  politique 
et  religieux,  xxxi,  3i4-354. 

Suisse.  —  Les  meubles  anciens  et  artisti- 
ques sont  peu  appréciés  dans  le  Valais,  et 
cèdent  la  place  à  des  mobiliers  vulgaires. 

XXXI,  357.  —  La  culture  intellectuelle  est 
souvent  plus  développée  chez  les  Valai- 
sans lie  la  montagne  ()ue  chez  ceux  de  la 
j>laine,  XXXI,  ;u>8.  —  L'instruction  est  res- 
tée longtemps  arriérée  dans  le  Valais,  par 
l'effet  de  l'isolement,  XXXII,  110.  —  Le 
Valais  produit  des  légistes  trop  nombreux, 

XXXII,  143,  quelques  ingénieurs  de  mé- 
rite, 145;  des  lettrés  mal  révélés,  14".  —Au 
point  de  vue  intellectuel,  le  Valaisan  com- 
mence à  se  tourner  vers  la  Suisse,  XXXII, 
146.  —  Les  instituteurs  valaisans  sont  très 
peu  payés,  XXXII,  148.  —  L'enseignement 
moyen  etsu|)érieurest  exclusivement  con- 
gréganiste,  l.'iO.  —  Les  cultures  intellec- 
tuelles du  Valais  se  résument  en  deux  ty- 
pes puissants  :  l'homme  d'Église  et  l'homme 
de  loi,  XXXII,  159. 

RELIGION 

GÉNÉRALITÉS.  —  Les  faits  prouvent  : 
que  la  lépudiation  de-  l'autorité  de  l'E- 
glise n'engendre  pas  le  particularisme, 
que  le  [larticularisme  s'adapte  à  l'É- 
glise et  lui  est  favorable,  que  le  particu- 
larisme n'est  pas  né  du  protestantisme, 
(|ue  le  protestantisme  doit  au  particula- 
risme d'ordre  social  naturel  ce  qu'il  a 
acquis  de  tendances  particularistes,  que 
l'Église  doit  à  la  formation  quasi  commu- 
nautaire des  races  latines  ses^  résistances 
accidentelles  aux  tendances  particularis- 
tes, XXXI,  211.  —  Le  développement  actuel 
de  la  science  rend  plus  difficile  aujour- 
d'hui la  tâche  de  l'apologiste  du  christia- 


500 


LA    SCIENCE    SOCIALE. 


iiisme.  XWII,  7.  —  Cesconilitions  rendent 
nécessaire  au  prêtre  la  cullure  de  l'esprit, 
H.  —  Le  séminaire  n'est  ftris  une  ('-cole  de 
oullure  inlelk'clueile.  et  ne  suffit  pas  ;t 
former  le  prêtre.  XXXII,  13.  —  Il  faut  le 
compléter  par  l'iniversité,  li.  —  L'identité 
de  rclii;ion  porte  les  nations  à  sympathiser. 
XXXII.  I9(>.  —  La  vie  religieuse,  chez  les 
aveuj?les,  revél  des  aspects  particuliers. 
\XXIl,  4!»4.  —  La  doctrine  des  démocrates 
chrétiens,  en  ce  qu'elle  a  de  bon,  contient 
un  utile  rappel  des  patrons  à  la  morale, 
rappel  soutenu  par  l'autorité  reiii;ieuse. 
WXIl.  Vk). 

EUROPE.  —  Allemagne.  —  Le  pouvoir  re- 
ligieux des  évéchés  était  plus  propre  que 
des  pouvoirs  laïques  à  encadrer  les  Saxons. 
WXI.  .-^o. 

Angleterre.  —  Le  régime  des  bienjs  ecclé- 
siasliqucs.  chez  les  Angles,  donnait  lieu  ;i 
des  abus  et  à  des  intrusions  lai<|ues. 
XXXII.   431. 

France.  -  lue  congrégation  religieuse  spé 
cialement  organisée  à  l'intention  dos  aveu- 
gles. XXXII,  4ÎK).  —  Les  domaines  ecclé- 
siastiques francs  offraient  des  garanties 
spéciales  aux  vassaux  :  censures  jirotectri 
ces.  immunités,  précautions  canoniques 
pour  le  choix  des  titulaires.  XXXI.  iM.  — 
Rôle  du  clergé  dans  l'organisation  de  la 
Paix  et  de  la  Trêve  «le  Dieu,  XXXII.  111.  — 
Cette  inlluence  de  l'Église  est  un  symj)- 
tôme  du  bon  état  social  <|ui  régne  dans  les 
ilomaines,  116.  —  Beaucoup  de  supersti- 
tions régnent  dans  la  l.ande.  Dans  la  reli- 
gion, le  Landais  attache  une  importance 
spéciale  au  culte  des  morts.  XXXII.  SU. 

Grèce.  —  Les  mythes  d'I'ranus  et  de  Cyhéle 
allesteni  le  caractère  agricole  des  Pélas- 
ges.  XXXI,  l-iJ. 

Italie.  —  Le  dieu  Terme  atteste  le  culte  de 
la  propii<'lé  chez  les  Romains.  XXXI,  UO.  — 
les  l-ares  montrent  la  force  qu'y  avait  le 
culte  de  la  famille,  i.NO. 

Suisse.  —  La  vie  pastorale  agit  sur   l'esprit 
<lii  Valaisan  en  le   portant  a  certaines  su 
persiitions,  XXXI.   ;»a9.  —  Le  clergé,  dans 
le   Valais,  est   pouvu  de  «   lii-nélices  ».  Le 
prince-evéque    est    élu  par  le   canton.  Les 
«•urés  du  llaut-Valais  sont  séculiers.  Ceux 
«lu   Das-Valais    viennent  de    l'nliliaye    de 
Saint  Mauri«e    et    du    grand      SainiBcr 
nard,  XXXII.  I.Vt-l.*;3.  —  Le  clir^e  est  popu 
Inire  dans  le  Haut-Valais  et  rencontre  de 
l'opposilion  dans  le  Bas  Valais.  XXXII,  I:i3. 
-  Les  lélps  religieuses  du  Valais  «lonnent 
lieu  à   d'imposantes    processions,   XXMI, 
l.V>.  —  Le  tlcrge  \alaisnn   reçoit  des  dons 


traditionnels.  XXXII.  I^><i.  —  Le  clergé  va- 
laisan joue  un  grand  rôle  dans  l'instruc- 
lion.  XXXII.  157. 

ASIE.  —  Japon.  —  Le  Sinlhos,  vieux  culte 
du  Japon,  se  rattache  au  brahmanisme, 
XXXI,  ".■;.  —  Ce  culte  a  un  caractère  non 
(logmati«iuc,  mais  moral,  79. 

Sibérie.  —  La  route  du  Sud  de  la  Sibérie  ne 
se  prêtait  pas,  chez  les  ancêtres  des  Japonais, 
à  la  conservation  du  culte  des  ancêtres. 
XXXI.  71.  —  Une  caste  de  jongleurs  ou  de- 
vins s'est  développée  dans  les  villages  du 
sud  de  la  Sibérie,  XXXI,  li.  —  De  là  le 
chamanisme,  dont  il  reste  des  traces  au 
.lapon.  73. 

AMÉRIQUE.  —  États  Unis.  —  La  condi- 
tion «les  États-Unis  favorise  le  d<^veloppe- 
ment  extérieur  et  matériel  du  catholi- 
cisme, XXXII,  17.  —  c'est  aux  États-Unis 
que,  pour  la  première  fois  peut-être  «lans 
riiisloire,  l'Efilise  jiosséde  une  vraie  li- 
berté, lit. 

VOISINAGE 

GÉNÉRALITÉS.  —  La  culture  commerciale 
enrichit  le  producteur,  et,  malgré  la  ré- 
probation des  traditionnels,  suscite  l'imi- 
tation «les  voisins.  XXXI.  'tX. 

EUROPE.  —  Angleterre.  —  La  féodalité 
n'avait  pas  besoin  de  se  créer  chez  les 
Saxons  d'Angleterre.  Tous  les  propriétaires 
étaient  égaux.  XXXII,  30fi. 

France.  —  Les  Landais,  bien  (ju'habitant 
des  maisons  souvent  isolées,  rechercheni 
les  occasions  de  se  réunir,  XXXII.  3J3.  — 
<in  voisine  aussi,  mais  moins,  dans  la  Cis- 
cogne  des  vallées,  313. 

Suisse.  —  Les  Valaisans  voisinent  dillicile- 
menl  de  village  à  village,  ce  «pii  circons- 
crit les  choix  pour  les  mariages,  XXXLiSt, 

CORPORATIONS 

GÉNÉRALITÉS.  —  Les  syndicats,  dans 
rciistMiilile,  ne  poussent  pas  à  la  grève. 
XXXI,  IIH.  —  Toute  grève  ne  prouve  pas 
nn<>  ntaiivaise  organisatii>n  de  relations 
enlr«3  employeurs  et  employés,  et  l'absence 
«le  grève  ne  suflil  pas  à  attester  la  bonne 
organisation    de  ces  relations.   XXXI,  494. 

—  L'esprit  d'associaliiui.  de  nos  j«>urs,  est 
favorable  aux  amis  «le  l'art,  XXXI.  \'*i.  — 
Les  fonctions  syndicales  peuvent  assagir 
les  ouvriers,  XXXII,  lit*.  —Actuellement, 
(les  syndicats  sont  nécessaires  pour  la 
bonne  organisation  du  travail,  XXXII.  137. 

-  L'idée  de  restaurer  les  anciennes  cor- 


TABLE    ANALYTIQUE. 


591 


poralions  est  condamnée  par  le  dévelop- 
pement (lu  machinisme,  \XXII.  5.'i7. 

EUROPE.  —Allemagne.  —  I.a\iepubliinie, 
ilie/  les  Saxons,  ressenililait  à  un  phéno- 
mène d'association  lihre  pour  un  but  spé- 
cial, XXXl.  41.  —  Le  comité  d'ouvriers  de 
l'usine  Braiults.  XXXI.  393.  —  Les  syndi- 
cats à  Gladbach,  30j.  —  Les  syndicats  aile 
mands  prennent  volontiers  un  caractère 
confessionnel.  XXXl,  U»8.  —  les  syndicats 
de  vente  allemands  sont  animés  d'un  es- 
prit corporatif  et  enchaînent  la  liberté  des 
entreprises  qui  m  font  partie,  XXMl.  399. 

Angleterre.  —  Chez  les  AdsUs  régnait,  au- 
tour du  chef,  !e  système  tie  la  truste.  XXXll, 
430.  —  La  multiplication  des  Inions  ou- 
vrières, en  Ansletcrre.  n'a  pas  pour  elTe' 
de  multiplier  les  grèves.  XNX,  II".  — 
Types  de  grève  bien  organisée,  les  méca- 
niciens anglais  ^189" \  XXXl,  297-301. 

France.  —  Type  de  grève  délcctueuseaienl 
organisée  :  les  industries  de  la  laine  d'EI- 
beuf  15K)0\  XXXl.  301-314.  —  La  multipli 
cité  des  grèves  en  France  s'explique  par 
le  mancjne  de  cohésion  entre  les  patrons 
d'une  part  el  entre  les  ouvriers  de  l'autre, 
XXXl,  511.  —  L'absence  de  syndicats  cause 
des  grèves, 5 1:>.  —  Les  grèves  font  improviser 
des  syndicats  par  des  gens  inaptes  nor- 
malement à  se  syndiquer,  XXXl,  513.  — 
Faiblesse  des  groupements  ouvriers  à  El- 
beuf,  XXXl.  ."iU-.vil.  —  Faiblesse  des  grou- 
l>ements  patronaux  à  Elbeuf,  521-525.  — 
les  grèves  d'Elbeuf  éclataient  subitement, 
pour  donner  aux  ouvriers  l'arme  de  la  sur- 
prise, signe  de  faiblesse  chez  les  ouvriers. 

XXXI,  523.  —  Aversion  de  certains  patrons 
français  pour  les  syndicats.  XXXll,  122.  — 
Ils  recourent  au  boycoltage  de  certains  ou- 
vriers, 123.  —  Les  grèves  françaises  re- 
naissent facilement,  lorsqu'elles  ont  élé 
victorieuses,  XXXll,  130.  —  Des  difficultés 
surgissent  et  l'on  ne  se  considère  i)as 
comme  lié  par  les  conventions,  133.  —  Il 
n'est  presque  i)as  de  syndicats  en  France  qui 
soient  aptes  à  remplir  leur  fonction,  XXXII, 
13".  —  La  communauté  de  la  soierie  lyon- 
naise était  devenue  une  corporation  sévè- 
rement fermée,  X\XII,245.  —  Privilèges  aux 
enfants  de  maitres  tisseurs,  246.  —  La 
corporation  de  la  soie,  à  Lyon,  dégénéra 
\ile  en  instrument  de  domination  au  ser- 
vice de  quelques-uns.  XXXII.  252.  —  Les 
coopératives  de  production  échouent  ou 
tournent  au  type  de  la  société  anonyme, 

XXXII,  582. —  Exemple  de  la  mine  aux  mi- 
neurs de  Jlonthieux.  504. 


COMMUNE 

EUROPE.  —  France.  —  L'organisation  des 
ciHumunes  fut  un  ithéiiumène  salutaire, 
mais  g.ité  par  l'exclusivisme  des  commu- 
nes, XXXl,  430.  —  Les  villes,  à  l'époque 
féodale. comptaient  pour  peu  et  gravitaient 
autour  du  fief  lural,  XXXll,  32.  —  Le  sol  de 
la  Lande  était  autrefois  propriété  commu- 
nale. XXXll,  31G.  —  la  paroisse  élait  admi- 
nistrée par  des  syndics,  32». 

AMÉRIQUE.  —  Canada.  —  La  commune  de 
l.oretle  est  propriété  collective  des  Hurons 
avec  répartition  en  lots  de  jouissance,  XXX  II. 
33". 

UNIONS  DE  COMMUNES 
(Mémoire) 

CITÉ 

GÉNÉRALITÉS.  —  Les  services  publics 
urbains  sont  mieux  exploités  parles  mu- 
nicipalités que  par  des  compagnies,  quand 
les  premières  sont  à  la  hauteur  de  leur 
tâche.  XXXll,  99.  —  La  construction  de 
maisons  ouvrières  n'est  pas  un  service  pu- 
blic urbain,  XXXll.  100. 

EUROPE.  —  Angleterre.  —  Le  «socialisme 
municipal  •  anglais  n'est  que  la  mise  en 
régie  de  services  publics  confiés  jadis  à 
des  compagnies,  XXXll,  97. 

France.  —  Développement  des  cités  et  de  la 
bourgeoisie  vers  le  xiv«  siècle.  XXXl.  449. 
—  Les  bourgeois  tendaient  à  prendre  dans 
l'État  une  place  importante,  454.  —  Etienne 
Marcel,  prévôt  des  marchands  de  Paris.  — 
Son  rôle,  XXXl,  4.55.  —  Seules  ont  prospéré 
à  Lyon  les  entreprises  dirigées  par  les  no- 
tables de  la  ville.  XXXll.  59.  —  L'industrie 
de  la  soie  a  eu  de  l'intluence  sur  l'aspect  de 
la  ville  de  Ly)n.  XXXll,  258.  —  La  ville  de 
Lyon  a  imprimé  à  l'esprit  des  ouvriers  sou 
caractère  d'activité  rêveuse.  239.  —  La  ville 
de  Lyon  conservait  la  nomination  des  mai- 
tres de  métiers.  Cette  nomination  fut  ac- 
caparée par  une  aristocratie  bourgeoise, 
XXXn.  217. 

Grèce.  —  Les  guerres  intestines  des  cités 
pélasgiques  produisirent  le  type  du  banni, 
qui  gagnait  la  montagne,  XXXI,  123.  —  Les 
bannis  montagnards,  devenus  maîtres  dans 
les  cites  grecques,  procédaientà  de  grands 
travaux  d'intérêt  public.  XXXI,  123.  —  La 
poésie  d'Alcée  reflète  les  luttes  intérieures 
de  la  cité,  XXXl,  351. 

Italie.  —  La  cité  romaine  n'était  qu'un    ins- 


592 


LA    SCIENCE   SOCIALE. 


triimeiil  pour  saiivcfîariler  les  droits  de 
l'individu,  XWI.IM.  —  l.e  groupement  ex- 
clusivement urbain  entrava  l'essor  du  type 
romain,  XXXI,  156.  —  Les  Romains,  mal- 
gré leurs  conquc'les,  sont  restés  à  l'état  de 

•  bourgeoisie  »  et  ont  maintenu  la  prédo- 
minance de  leur  cite,  XXXI,  246. 

AMÉRIQUE.  —  États  Unis.  —  Dans  plu- 
sieurs villes  américaines,  la  concurrence 
entre  compagnies  pour  les  services  a  pro 
(luit  des  monopoles  Tâclieux,  XXXII,  fW.  - 

PAYS  MEMBRE  DE  LA  PROVINCE 

EUROPE.    -       France.  Dans     cliaipie 

•  pagus  •  gaulois,  le  mérovingien  ijlacail 
un  comte,  ou  «  compagnon  »  de  sa  truste. 
XXXI,  2ii).  —  Le  comte  avait  autour  de  lui 
une  •  truste»  comtale,252. —  Cliarlemagnc 
disparu,  on  vit  clairement  que  les  proplie 
tairas  seigneurs  étaient  souverains  sur 
leurs  domaines,  XXXII,  20.  —  Progrès  delà 
féodalité  après  Cliarlemagne.  Les  grands 
propriétaires  s'émancipent  de  plus  en  pins 
de  la  royauté.  XXXII,  20-3V.  —  Apogée  de 
la  féodalilé,  102  H f».  —  Sous  la  féodalité, 
les  vassaux  sont  plus  nombreux  à  la  <lé- 
fcnse  du  domaine  iju'aux  guerres  de  l'ex- 
lérieur,  XXXII.  110. 

Suisse.  —  les  Valaisans.  cloisonnés  par  val 
lées,  se  cantonnent  volontiers  dans  l'en- 
droit qu'ils  habitent,  XXXI.  258.  —  Particu- 
larilés  tenant  à  l'autonomie  relative  du  val 
d'Anniviers,  XXXI,  302,  3«l. 

PROVINCE 

EUROPE.  France.  -  Pour  commander 
:i  une  région.  It;  mérovingien,  à  l'imilation 
des  empereurs,  envoyait  un  fidélo  appelé 
dux.  ou  ■  duc  .,XXXI,  2»ii.  —  L'esprit  pro 
vincial.  au  \ix"  siècle,  empêchait  encore 
le  développement  du  patriotisme  unitaire, 
XXXI,  't'H.-  Impuissance  de  la  monarchie 
aux  X-  et  XI-  siècles,  XXXII,  26.  —  Au- 
cun des  devoirs  féodaux  n'était  sérieuse- 
ment rempli  par  les  grands  leudalaires. 
2".  —  Le  féodal,  après  Cliarlemagne,  se  de 
robe  le  plus  possible  au  service  militaire 
du  suzerain,  XXXII,  lu.'».  —Les  armées  féo- 
dales sont  des  escouades  et  les  guerres 
des  coups  de  main,  10(i.  — L'extrême  rédiic 
tion  des  armées  féodales  donne  une  im- 
portance personnelle  enorinc"  au  chevalier. 
XWll,  1u8.  Ille  explique  l'armure  et  le 
cliAteau  fort,  108.  —  Situation  de  la  Breta- 
gne il  r(''po(pie  de  l'affaire  La  Chalotiiis.  Il 
cfil  mieux  valu  deceiilraliserlaKraiicc  ipie 


lui  rattacher  plus  étroitement  la  Bretagne 
XXXIl.  2i:i.  —  Notabilités  de  la  Bretagne. 
Leur  caractère  spécial.  XXXII,  21i-259.  — 
Les  Bretons  aiment  l'opposition  en  politi- 
que, ïol. 

Italie.  —  Un  proconsul,  dans  sa  province, 
était  un  Romain  à  la  tète  d'une  •  truste». 
XXXI.  2i7. 

Suisse.  -  Les  politiciens  valaisans  se  font 
de  l'industrie  et  du  commerce  un  instru- 
ment de  popularité,  XXXI,  531,535.  — Échec 
des  autorités  valaisiennes  dans  leur  tenla- 
live  de  créer  une  banque  de  canton.  XXXI. 
.-i'il. 

ÉTAT 

GÉNÉRALITÉS.  —  La  guerre  fait  dispa- 
raître des  monuments  de  l'art,  XXXI.  482. 
-  Les  sympathies  entre  nations  ont  trois 
causes  :  union  contre  rennemi  commun, 
perception  d'une  parenté  entre  les  races, 
prosclUisme  des  idées,  XXXII.  I8i-1!i9. 

EUROPE.  Allemagne.  —  Les  Odiniques 
jouèrent,  |)our  les  Saxons,  le  rôle  de  con- 
ducteurs militaires,  organisateurs  d'émi- 
grations lointaines,  XXXI.  1«>J.  —  Le  chef 
odinique  axait  autour  de  lui  une  truste 
d'hommes  dévoues.  XXXI.  164,2.53.  —  Le  pa- 
ternalisme d'Klat  en  Allemagne.  XXXI.  ;»8!», 
405. 

Angleterre.  Peu  de  Saxons  se  rendaient 
aux  assemblées  politi(|ues,  XXXII.  305.  — 
La  masse  s'en  remettait  spontanément  aux 
plus  entendus,  305.  —Le  rolc  tic  chef  odi- 
ni(|ue,  chez  les  Saxons  établis  en  Grande- 
Bretagne,  fut  précaire  et  restreint.  XXXII. 
;i04. 

France.  —  Le  guerrier  chef  de  bande  fran- 
(jue  se  subsfiluait,  après  la  coiuiuéle,  au 
représentant  de  l'empereur  romain,  XXXI. 
168.—  Il  y  eut  lutte  entre  les  chefs  odini- 
ques. héritiers  du  concept  impr-rial  romain, 
et  les  propriélaires  francs,  jaloux  île  leur 
indépendance.  XXXI,  171.  —  Le  chef  de 
de  truste  mt>rovingicu  entrait  facilement 
dans  ler('gime  pi  oconsiilaire  romain.  XXXI, 
2t!i.  —  C'est  parce  que  la  Neusiric  était  le 
siège  du  pouvoir  et  la  région  où  il  s'exer- 
Cail  le  mieux  (lu'elle  a  i-elenu  le  nom  de 
France,  XXXI,  .11".  —  Le  Mérovingien  se 
dépouille  de  sa  juridiction  en  faveur  des 
propriétaires.  XXXI,  M!).  --  I.'avèncmcnt 
des  CarUningieiis  repri-senle  plus  qu'un 
changrmeni  de  dynastie.  C'est  ravénemeni 
de  la  souveraineté  fondée  sur  le  domaine, 
XXXI,  'M\.  -  cliarlemagne  gouvernait  sur 
tout  par  la  persuasi<ui,grà('e  au  mécanisme 


TAltr.F    i^NALYTlOlE. 


503 


des  mxssi ci  des  pairs,  XXXI,  :i02.  —  Beau- 
coup de  capilulairos  sont  des  résolulions 
prisi's  à  l'aniialile,  503.  —  Cliarleinagiie  en- 
traînait dos  armées  de  volontaires  par  son 
presliye  personnel.  WXI,  500.  —  Organisa- 
tion du  ser\  ice  militaire  sous  Cliarlemagne, 
XXXIl.  103.  —  Le  type  de  Chailemagne 
s'explii|uo  par  sa  qualité  de  grand  proprif- 
laire,  X\M.  i'J'j.  —  Le  prince  n'est  que  le 
premier  entre  ses  pairs,  ."io*.  —  Ses  déci- 
sions étaient  soumises  au  Cliamp-de->lai. 
507.  —  La  dignité   impériale   de  Cliarlema 

.  gne  n'eut  pas  d'elTet  sur  la  constitution 
sociale  des  Fiancs,  XXXI,  .'jO;».  —  La  simple 
disposition  lies  routes  et  des  voies  ferrées 
convergeant  vers  Paris  tcnioigne  de  l'om- 
nipolenee  de  l'État,  XXXIL  3".  —  L'Etat 
crée  des  niojens  de  transports  qui  coûtent 
plus  qu'ils  ne  ni|>portent.  pour  satisfaire 
des  intérêts  <le  clans.  XXXIL  4t.  —  Les  rois 
de  Frauce  ont  aidé  à  se  développer,  à  Lyon, 
l'industrie  do  la  soie,  qui  se  serait  dévelop- 
pée sans  eux.  mais  plus  difticilemenl. 
Fautes  commises  par  Louis  XL  Heureuse 
tentati\e  de  François  1",  XXXIl,  .'^i-OO.  — 
Les  ordonnances  royales  ont  gêné,  aux 
xvii'  et  xviu'  siècles,  l'industrie  de  la 
soie  à  Lyon,  XXXII,  2V2.  —  Les  trailés  de 
commerce,  sous  le  second  Eniifire,  favori- 
sèrent la  fabrique  lyonnaise.  XXX U,  418. 

Italie.  —L'organisation  militaire  des  anciens 
Romains  n'était  qu'un  instrument  pour 
sauvegarder  les  droits  de  l'individu,  XXXI. 
1^>3.  —  La  centralisation  des  pouvoirs  pu- 
blics à  Rome  éloigna  les  Romains  du  type 
particulariste.  XX\I.  i:M.  — Le  régime  im 
périal  fut  une  .Noliitlon  ver>  le  tNpo  bar- 
bare, H'i. 

Russie.  —  La  Russie  n'est  sympalliique  a  la 
France  que  par  la  communauté  des  antipa- 
thies politiques,  XXXIL  19S. 

EXPANSION  DE  LA  RACE 

EUROPE.  —  Allemagne.  —  Les  Saxons, 
normalement,  émigraient  un  à  un,  XXXI, 
16-2. 

Angleterre.  —  Migration  de  quelques  Saxons 
en  (.rande  Bretagne  avec  les  Jules,  XXXII. 
200-213;  d'autres  Saxons.  2i»:i-308.  —  L'émi- 
gration des  Angles  en  Grande-Bretagne  est 
la  mise  en  marche  de  tout  un  peuple. 
XXXII.  ^i'^.  —  Les  Angles  envahissent  hâ- 
tivement des  espaces  démesurés,  427. 

Danemark.  —  Les  Danois  pirates  étaient 
des  Odiniques  guerriers  entraînant  avec 
eux  des  aventuriers  goths,  mêlés  de  Saxons 
et   de   Norvégiens   particularistes,   XXXII, 

T.   XXXII. 


538.  —  Les  Danois  réguliers  étaient  des 
Goths  conduits  (tardes  princes  odiniques 
.>4t. 

France.  —  clia<pie  bande  émigrante  de 
Francs  constituait  une  •  nation  frantfue  >. 
XXXI,  ItiC.  —  Le  Franc  installé  en  pays 
cotiquis  tend  n  abandonner  le  chef  odi- 
niquc,  XXXI,  2'r>.  —  Sous  Charlemagne, 
triple  expansion  du  type  franc  :  1°  chez 
les  Vieux-Germains  (Goths.  Lombards,  elc.1; 
2"  chez  les  non-(;ermains  Slaves,  Italiens); 
3"  chez  les  Saxons,  XXXI,  jO".  —  Le  bon 
étal  social  dû  à  l'organisation  féodale  se 
manifeste  par  la  puissante  expansion  qui 
se  produit  à  l'issue  du  XI'  siècle,  XXXII. 
117.  —  La  Lande  fournit  une  émigration 
temporaire.  XXXII.  32'J.  —  Bien  des  Gas- 
cons émigrent  en  Amérique.  XXXII,  332,  ou 
dans  les  métier»  urbains,  333. —  L'émigrant 
gascon  fait  un  bon  ouvrier,  3."^. 

Grèce.  —  La  supériorité  du  type  hellène 
se  manifeste  par  les  expéilitions  héroï- 
ques, XXXI,  127.  —  Le  type  ionien  était 
doué  d'une  grande  aptitude  à  l'expansion 
l)ar  mer.  XXM.  lil. 

ÉTRANGER 

EUROPE.  —  Allemagne.  —  Le  paterna- 
lisjoe  s'accentue  vers  l'est  de  l'Allemagne, 
où  se  trouvent  des  populations  slaves. 
XXXI.  3'JI. 

Italie.  —  I^s  Barbares  ont  facilement  adopté 
les  institutions  des  Romains,  parce  que  les 
Romains  avaient  adopté,  en  fait,  celles 
des  Barbares.  XXXI.  2i5.  —  Les  Italiens  ont 
joué  un  rôle  dans  les  origines  de  l'indus- 
trie à  Lyon,  XXXII,  58-62. 

Suisse. —  Beaucoup  de  commercanls  établis 
dans  le  Valais  sont  l'iémontais  ou  Sa- 
voyards, xxxi,  :i3\. 

HISTOIRE  DE  LA  RACE 

GÉNÉRALITÉS.  —  Il  n'y  a  pas  eu  de 
■  nuit  •  et  de  «  chaos  »  de  la  féodalité. 
L'histoire  est  suspendue  parce  qu'il  ne  se 
passe  plus  de  drame  historique  à  grand 
effet.  XXXII,  23.  —  L'histoire  des  races, 
connue  par  les  peuples,  peut  déterminer 
des  rapprochements  politiques,  XXXII, 
190- HU. 

EUROPE.  —  Allemagne.  —  Les  C ha  lie i  de 
Tacite  correspondent  aux  Saxons  et  les 
Chérusques&ux  Germains  communautaires, 
XXXI,  34.  —  Le  type  du  Chauque  diffère  des 
autres  types  germains,  3".  —  On  voit  poin- 
dre chez  les  Saxons  la  division  des  pou- 

41 


504 


LA    SCIENCE    SOCIALE. 


\oirs  et  la  souplesse  des  instilutions  pu- 
bliciucs,  XXM,  'ri.  —  Les  (Jeniiains  loin- 
munautaires  ont  envahi  l'Empire  romain 
sans  rien  établir  de  durable.  Les  Saxons 
ont  organisé  l'Europe,  XXXi,  '»'*.  aw. 

Angleterre.  —  Les  Romains  ont  laissé  peu 
de   trace  en  Grande-ltrelagne.  XXXM.  201. 

—  Les  Odliii(|ues  cliefs  des  Saxons  n'y 
trouvaient  pas  une  organisation  romaine 
et  une  population  romanisée,  20V.  —  Di- 
vers types  de  Uretoiis  (jui  orcui>aienl  la 
(irande-Itretagne  avant  les  Saxons,  XXXil. 
mn.  —  Expédition  îles  Jutes  en  Grande- 
Itretagne  sous  Hen^isl  et  Horsa.  XXXII, 
•iOt.  —  L'installation  des  Saxons  dans  le 
Sussex  ressemble,  dans  ses  traits  fonda 
mentaux,  à  l'inslallalion  des  »'olons  an- 
glais en  Anicri(iuc,  XXXII,  -JîW.  -  Conquêtes 
des  Angles  en  (ir.inde-lirclagne.  Elles  sont 
vastes,  et  manquent  de  stabilité,  comme 
celles  des  Français  en  Anu  ii<|ne,  XXMI, 
H:\-'t'tQ.  (;on(|U(te  epliémcre  des  Danois. 
XXXII.  :.;t7:.i7. 

France.  —  Histoire  de  l'élablisscmcnl  des 
1  raiics  en  Gaule,  XXXI,  \:»,  239,  315.  — 
L'AusIrasic  fut  le  lieu  où  lleurit  par  excel- 
lence laclion  de  l'énngranl  franc,  XXXI. 
316.  —  In  essai  de  révolulion  bmirgeoisc 
au  \w-  siècle.  Etienne  Marcel,  XXXI,  '»'i"- 
'*■;)».  —  On  retrouve,  sur  le  grand  domaine 
féodal,  l'organisation  du  pclil  domaine 
saxon,  XXXII.  22.  —  Histoire  de  l'industrie 
de  la  soie  à  Lyon.  XWll,  ?>4-(J.'i.  l'd  Vi'i. 

Grèce.  —  Le  triomphe  de  .Inpiter  sur  les 
Titans  rcj)r6scnte  le  triomphe  des  monta- 
gnards  sur  les  gens  de  plaine,  XXXI.  I2.'i. 

—  Le  type  du  bandit  s'est  perpétue  de 
siècle  en  siècle  en  (;rôce,  XXXI,  12G.  — Les 
Doricns  ont  dû  leurs  caractères  spéciaux  à 
ce  <)u'ils  étaient  les  plus  montagnards  des 
Hellènes,  XXXI.  12!).  —  Les  Ioniens  du- 
rent leurs  caractères  spéciaux  à  l'i'loigne- 
mcni  de  l'inlluencc  de  la  montagne  et  à 
l'influence  plus  grande  des  ports,  XXXI. 
I.tl.  I.'en)pire  d'Alexandre  a  èlè  créé  par 
des  montagnards  du  type  all)anais,  cou 
duils  par  des  chefs  à  form.tliiin  lielleiii(|iie. 
XXM,  \X\.  —  Les  nouveaux  habiliiiils  de 
LesIjos  étaient  issus  des  niQUlaguards 
èolicns,  XXXI,  .'t.'îti.  —  La  libcrlé  des 
femmes  à  I.esbos  parait  se  rattacher  à  des 
traditions  de  la  montagne  éolienne.  XWI. 

3iH. 

Italie.  -  Les  llomaiiis  elaicnl  des  ruraux 
renforcés  pour  trois  causes  :  1°  ils  étaient 
issus  <ragriculteurs;  2"  ils  chercherenl 
refuge  non    dans  la  mont:tgne.  mais  dans 


le  marais:  3"  le  commerce  avait  peu  d'ia- 
lluence,  XXXI,  112. 

ASIE.  —  Japon.  —  Les  ancêtres  des  Japo- 
nais ont  dii  suivre  longtemps  l'itinéraire 
commun  au  gros  de  la  race  jaune,  et  se 
séparer,  à  un  moment,  des  ancêtres  des 
chinois.  XXXI,  Ci.  —  Les  Japonais  parais- 
sent originaires  de  populations  arrivées 
par  le  sud  de  la  Sibc'ric,   XXXI.  (ii-82. 

AMÉRIQUE.  —  Canada.  —  Dispersion  des 
Hurons  aprésleur  défaite  par  les  Iroquois, 
XXXII,  .3.'{'».  —  L'Iiistoire  des  Hurons  expli- 
tjue  le  déveioi)penieul  ultérieur  de  la  fa- 
brication. XXXII,  303. 

RANG  DE  LA  RACE 

EUROPE.  -  Angleterre.  —  L'AngIo  Saxon 
représente  aujourd'hui  le  type  le  plus  apte 
à  gagner  de  l'argent  et  à  le  dépenser,  XXXI, 
23.  Quand  l'Anglo-Saxon  vole  ou  fait  le 
mal.  il  organise  son  entreprise  supérieu- 
rement, et  la  rend  plus  dangereuse,  XXXI. 
2,').  —  Les  Saxons  ont  fourni  à  l'Europe 
une  organis.ilion  sociale  supérieure  à 
celle  des  Uomains,  XXXI.  W.  -  Prédomi- 
nance des  Saxons  sur  les  Itretous.  Inutilité 
des  attaques  de  ceux-ci,  XXXII,  2!n»-303.  — 
Supériorité  des  Angles  sur  les  Ilretons. 
XXMI,  42i,  et  des  Saxons  sur  les  Angles, 
'i3:i.  -  Les  Saxons  ont  prédominé  sur  les 
Angles  en  colonisant  mieux,  en  prati- 
<iuaut  le  gouvernement  libre  et  égal,  en 
se  conservant  et  se  développant  de  ma- 
nière à  mieux  soutenir  une  lutte,  en  ren- 
contrant des  sympathies  chez  les  popula- 
tions adverses,  en  leur  laissant  la  liberté 
de  se  gouverner  et  en  s'ètendant  ihc/. 
elles,  XXXII,  13(i.  —  Prédominance  des 
Saxons  sur  les  Danois,  XXXII.    .'i3l-:>l7. 

France.  —  Le  type  saxon  se  développa  plus 
vite  en  Krance  où  il  fut  surmené.  (|u'en 
Angleterre,  où  il  évolua  normalement, 
XXXII.  ,'>t2. 

Grèce.  —  Les  peuples  d'Occident  priment 
aujourd'hui  les  Grecs  :  I"  par  leur  niun- 
brcuse  popiHation  agricoli";  2'  pai'  l'action 
(|u'a  eue  sur  eux  le  partit  ularisnie  ;  3"  par 
leur  position  maritime  sur  l'Allantique. 
XXM.  WVt. 

Italie.    —   Les  Uomains  représentent,  dans 
l'antiquité,  le    plus  grand  effort  des  coni 
munaulaircs  poursortir de  lacommunaulé. 
\\\l     I  Kl. 

AMÉRiaUE.  Canada.  —  Le  Huron  de 
l.orclle,  malgré  son  contact  avec  les  blancs 
et  ses  travaux  modernes,  est  resté  sau- 
vage à  plusieurs  eganU.  XXMI.  3'>7. 


TABLE   DES   MATIERES 

DU  TOME  TRENTE-DEUXIÈME 


LIVRAISON   DE  JUILLET   1901 

Questions  du  jour.  —  Le  clergé  catholique  et  la  formation  intellectuelle 
en  Amérique,  par  Mgr  Spalding,  évêqiie  de  Péoria 5 

Histoire  de  la  forinatiou  particulariHte.  —  XI.  Le  féodal  (Deuxikmk  pah- 
Tii';  :  La  Dccadeurc  rurlorhif/icnni'),  par  M.  Henri  de  Tourville 20 

La  révolution  agricole  suivant  la  méthode  d'observation.  (Deuxième  par- 
tie.) —  VL  Le  travail.  Les  transports,  par  M.  A.  Dauprat 35 

La  Fabrique  lyonnaise.  Le  type  ancien.  • —  La  Fabri(iuo  sous  le  régime  de 
la  réglementation  du  travail.  La  technique  de  rancienne  fabrication, 
par  M.  H.  de  Boissieu 55 

Mouvement  social.  —  L  L'atavisme  et  l'art  (correspondance).  —  II. 
Le  chùmage  plutôt  qu'un  â  trou  »  (correspondance).  —  III.  La  mendi- 
cité politique.  —  IV.  Une  proposition  étrange.  —  V.  L'opinion  d'un 
Américain  sur  les  Boers.  —  VI.  Coup  d'œil  sur  les  revues.  —  VIL  A 
travers  les  faits  récents,  jiar  M.  G.  d'Azambuja (ÎG 

LIVRAISON   D'AOUT    1901 

Questions  du  jour.  —  L'évolution  du  socialisme,  à  propos  d'un  ouvrage  ré- 
cent, par  M.  Paul  de  Rousiers. 85 

Histoire  de  la  formation  particulariste.  —  XII.  Le  féodal.  (Troisii^me 
PARTI!',  :  L'Apojjée  de  la  Féodalité),  par  M.  Henri  de  Tourville.  .  .  .      J02 

Le  rogne  de  l'anarchie  dans  les  relations  entre  employeurs  et  employés. 
—  Les  grèves  d'Elbeuf  (suit/'),  par  M.  Paul  Bureau 120 

Le  "Valaisan  et  son  rôle  social.  —  VII.  Les  cultures  intellectuelles,  par 
M.  Louis  Courthion 140 

Mouvement  social.  —  I.  Notes  de  voyage.  La  ville  de  Glasgow,  par 
j\I.  L.  Alf.  Agache.  —  II.  Coup  d'œil  sur  les  revues.  —  III.  A  tra- 
vers les  faits  roeents,  par  M.  G.  d'Azambuja.  —  IV.  Bulletin  biblio- 
graphique        IGO 

LIVRAISON   DE  SEPTEMBRE   1901 

Le  nouveau  Cours  de  Science  sociale 181 

Questions  du  jour.  —  A  propos  de  l'alliance  russe.  Les  sympathies  entre 
nations,  par  M.  G.  d'Azambuja L'^i 

Histoire  de  la  formation  particulariste.  —  XIII.  L'introduction  des  Saxons 
dans  la  Grande-Bretagne  parles  Jutes ,  par  M.Henri  de  Tour- 
ville r • '200 

Les  notabilités  bretonnes.  —  Comment  la  nature  des  célébrités  est  en  rap- 
port avec  la  formation  de  la  race,  par  M.  Ch.    de  Calan 214 

La  Fabrique  lyonnaise.  Le  type  ancien.  —  La  Fabrique  sous  le  régime  de 
la  réglementation  du  travail.  La  manufacture  et  le  milieu  ambiant.  For- 
mation du  type  industriel  de  Lyon,  par  M.  H.  de  Boissieu 237 

Mouvement  social.  —  I.  Le  métier  d'actionnaire  est-il  bien  gai?  par 
M.  H.    La  Bourdonnière.   —  II.   Les  syndicats  professionnels  en 


596  LA    SCIENCK   SOCIALE. 

1901.  —  III.  L'attrait  de  la  foule.  —  IV.  Une  mairnanimité  d'intellec- 
tuels. —  V.  Cou]i  (r(('i]  sur  les  Revues.  —  VI.  A  travers  les  faits  récents, 
par  M.  G.  d'Azambuja.  —  VII.  Bulletin  bibliographique. 

LIVRAISON   DOCTOBRE   1901 

Questions  dn  jour.  —  Les  grands  magasins  doivent-ils  tuer  les  petits?  par 
M.  G.  d'Azambuja 

Histoire  de  Information  particulariste.  —  XIV.  Prédominance  des  Sa.xons 
sur  les  CeJtes  et  sur  les  Jutes  en  Grande-Bretagne.  ]iar  M.  Henri  de 
Tourville 2 

Essai  sur  le  type  gascon.  —  I.  La  Lande  et  la  Vallée,  par  M.  J.  Garas.     .'! 

Le  Iluron  de  Lorette.  — I.  A  quels  égards  il  est  resté  sauvage,  par  ^L  Léon 
Gérin , :)?, 

Mouvement  social.  —  I.  Coin  de  Londres,  par  M.  G.  d'Azambuja. 

—  II.  Une  théorie  de  M.  Jaurès,  par  M.   H.   La  Bourdonnière.  — 
I    III.  Coup  d'œil  sur  les  revues.  —  IV.    A  travers  les  faits  récents,  par 

"M.  G.  d'Azambuja.  —  V.  Bulletin  bibliographique 3<>1 

LIVRAISON  DE  NOVEMBRE   1901 

Questions  du  jour.  --  Les  nouvelles  cunibinaisuns    coiinnorcialcs.  —    Le 

comptoir  métallurgique  de  Longwy,  par  M.  Paul  de  Rousiers 3si 

La  Science  sociale  et  sa  constitution  indépendante  (avec  introduction  do 

la  Rédaction),  par  M.  G.  Melin 41-. 

Histoire  de  la  formation  ]>arliculariste.  —  XV.  Prédoniinanoe  des  Sa.xons 

sur  les  Angles  en  Grande-Bretagne,  par  M.  Henri  de  Tourville..  .  .  4l'.? 
La  Fabrique  Lyonnaise.  —  Le  type  ancien.  —  III.  La  fabrique  sous  le 

réirime  de  la  liberté  du  travail,  par  M.  H.  de  Boissieu 441 

Travaux  et  fêtes  des  bords  du  lUiin.  —    Xnles  de  gtograiihie  sociale,  par 

M.  D.  Alf.  Agache 4.")0 

Mouvement  social.  —  I.  Enseignement  de  la  Science  sociale.  —  IL 
Les  idées  de  M.  Ribot  et  la  Science  sociale.  —  III.  L'assurance  mu- 
tuelle contre  les  accidents,  par  M.  L.  P.  —  IV.  A  travers  les  faits 
récents,  par  M.  G.  d'Azambuja.  —  V.  Bulletin  bibliographique.  .  .  .     4(»4 

LIVRAISON   DE   DÉCEMBRE   1901 

Questions  du  Jour.  —  Les  aveugles  dans  la  société,  d'après  un  livre  récent, 
par  M.  G.  d'Azambuja 4S9 

La  révolution  agricole  suivant  la  méthodi-  d'obscrvr  m.  (DHl'xii-:MK  l'AK- 
TiK.)  —  VII.  La  jiropriété,  par  M.  A.  Dauprat ""!' 

Histoire  de  la  formation  particulière.  -  -  XVI.  rrtdominance  des  Saxons 
sur  les  Danois  en  Grande-Bretagne,  ]iar  M.  Henri  de  Tourville.  .  , .     6.">1 

Les  solutions  théoriques  de  la  question  du  salaire,  par  M.  Paul  Bureau.     r>\> 

Mouvement  social.  -  1.  Un  oxomple  d'initiative,  i>ar  M""  Louis 
Oudaille.  -  II.  Le  nouveau  livre  de  M,  Paul  de  Rousiei-s.  —  III. 
Les  mutualistes  delà  Vienne,  jnir  M.  P.  L.  —  IV.  Coup  d'ivil  sur  les 
revues.  —  V.  A  travers  les  faits  récents,  par  M.  G.  d'Azambuja. 

—  VI.  Bulletin  bibliogiaphique • 6G8 

Table  analytique  des  tomes  XXXI  et  XXXII ô84 

Le  Directeur  Gérant  :  Edmond  Df.moliss. 

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